mercredi 27 mai 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Jefferson ROSS

"Low Country Wedding" 

Qui fait quoi? C'est une question que je me pose souvent lorsque je découvre un nouveau disque. Avec Jefferson Ross, la réponse est simple, elle est même écrite sur la pochette du CD: "écrit, interprété, enregistré, mixé et photographié par Jefferson Ross". Le moins que l'on puisse dire est que l'homme fait tout bien. Il commence par un sautillant Low Country Wedding, poursuit par un nostalgique Mississippi Rain puis par Travis Style dont les amateurs de Merle comprendront aisément le sujet. Et puis viennent Gideon, Red State Blues, deux des sommets de l'album, qui coule agréablement au long de ses treize titres, jusqu'à Peaches And Tomatoes, en passant par Jimmy Carter ou Walking Around New Orleans. Ce qui caractérise Low Country Wedding, le deuxième disque (après Backstage Balladeer) à avoir été entièrement conçu et réalisé par Jefferson, c'est d'abord la qualité de l'écriture. Chaque titre est une petite histoire dont on on prend plaisir à saisir le texte et le sens. Les mélodies ne sont pas en reste. On pourrait qualifier l'ensemble de country-soul, avec un zeste de rock et un soupçon de pop, comme dans United Nations, qui rend le disque presque addictif dès qu'on en entame l'écoute. Stuck In A College Town est une parfaite chanson country alors que Money Road présente une dimension plus tragique. Autres points forts, la qualité de la voix de Jefferson Ross et les trouvailles instrumentales avec des guitares qui sonnent de manière très claire et s'entremêlent sans temps mort pour notre plus grand plaisir. Jefferson Ross fait partie de ces artistes dont je ne me lasse pas. Si j'ajoute qu'il est aussi un peintre et photographe de talent et qu'il est doté d'un véritable sens de l'humour, j'espère que cela suffira à vous convaincre de répondre favorablement à l'invitation à ce Low Country Wedding.


 

 

India RAMEY

"Villain Era" 

Villain Era est le sixième album de l'avocate India Ramey. Je vous avais parlé de Shallow Graves, en 2020, dans le numéro 167 du Cri du Coyote. Depuis, elle a publié en 2024 l'excellent Baptized By The Blaze. Elle a quitté la région de ses racines (Georgie, Alabama) pour venir enregistrer à Los Angeles avec le producteur Eric Corne (qui a lui-même sorti au moins deux remarquables albums sous son nom) et des musiciens du cru: Haley Spence Brown et Eric Corne (voix), Chris Masterson et Eugene Edwards (guitares), Ted Russell Kamp (basse), Kevin Brown (batterie et percussion), Bob "Boo" Bernstein (pedal steel), Eleanor Whitmore (fiddle et violon) et Jordan Katz (trompette). Parfois surnommée par ses fans la femme en noir, India a dit à son producteur qu'elle souhaitait que son album sonne comme si Johnny Cash et Loretta Lynn étaient revenus parmi nous pour réaliser la bande sonore d'un film de Quentin Tarentino. Les dix titres, tous écrits par la Dame, oscillent entre western spaghetti et honky-tonk (ou plutôt gothy-tonk), dans un ensemble dynamique, porté par la voix énergique d'India Ramey qui se révèle une digne héritière du mouvement outlaw, comme le confirment le premier titre, We Ride At Dawn, Cult Money, Red Red Roses et Ghost Town où la pedal steel de Boo Bernstein fait merveille. Il y a aussi Welcome To My Villain Era (avec le fiddle d'Eleanor Whitmore) où India endosse le costume la bad girl. Les thèmes sont variés, le titre le plus personnel étant sans doute Crying In My Lingerie ("je suis sur le point de devenir une divorcée parce que tu m'as laissée ici, pleurant dans ma lingerie"). D'autres titres sont plus légers, au moins musicalement, comme Scattered And Smothered, alors que Six Feet Under a un côté lancinant et un peu dramatique, marqué par la guitare électrique de Chris Masterson, également excellent dans Dead To Me, très rock. Nobody's Coming est le titre de l'album qu'India préfère, avec notamment la trompette de Jordan Katz. En résumé, Villain Era est un album sans temps mort, où l'humour, parfois noir, peut côtoyer la tragédie, et India Ramey est une artiste qui compte dans le paysage souvent fade de la country music actuelle qu'elle parvient à bousculer. 


 

 

Rick SHEA

"Smoke Tree Road" 

Je vous ai déjà présenté pour Le Cri du Coyote deux albums (The Town Where I Live et Love & Desperation) de Rick Shea, ancien Guilty Man de Dave Alvin et guitariste, chanteur et songwriter de talent, parfaitement représentatif de la richesse de la scène rock de la Californie du sud. Autant annoncer la couleur, plus j'écoute Rick Shea, et plus j'apprécie ce qu'il fait. C'est ainsi que Smoke Tree Road postule déjà au podium des meilleurs albums de 2026. A Week In Winnemucca donne le ton, avec une mélodie enlevée qu'on croirait tirée du répertoire de Kris Kristofferson. Ce titre démontre la qualité de la voix de Rick, que je n'avais sans doute pas assez soulignée jusque-là, avec en prime un remarquable jeu de guitare de l'artiste, ici complété par celui de Tony Gilkyson. Avec Guardian Angel, Rick aborde le thème de la jeunesse, accompagné notamment par le fiddle d'Eleanor Whitmore. An Irishman Is A Laborer At Heart est un des moments forts de l'album. Cette chanson particulièrement émouvante est encore une fois portée par l'interprétation vocale de Rick qui tirera quelques larmes à certains. Il y est question d'un père, un homme simple (imaginaire, peut-être, mais dans lequel plus d'un auditeur pourra reconnaître le sien). Là encore, les guitares de Rick et Tony se répondent avec Chad Watson à la basse et Shawn Nourse à la batterie. Changement de tonalité avec les deux titres suivants, des rocks délicatement jazzy. Il y a d'abord Georgia Bride où s'illustrent le sax ténor du bassiste Jeff Turmes et les claviers de Danny McGough (Wurlitzer) et Skip Edwards (B3), avant la première reprise du disque, Midnight Shift (popularisée par Buddy Holly). La phase "norteña" est elle aussi représentée par deux titres. Maria (chanté en espagnol) a été écrit par Jennie Moyeda, défunte belle-mère de Rick qui chante ici en duo avec Celia Chavez, et précède El Diablo Manda, en anglais, mais avec un beau jeu de percussions de Cougar Estrada et l'accordéon de Roberto Rodriguez III. Long Black Veil est la deuxième reprise. Ce titre chanté par de très nombreux artistes parvient à sonner de façon originale avec une interprétation dynamique due aux guitares (encore Rick et Tony) et au sax baryton de Jeff Turmes, mais aussi à la rythmique impeccable de Jeff Turmes (basse) et Dale Daniel (batterie). Les mouchoirs sont une seconde fois de sortie avec Delia dont le texte est digne de ce qu'on appelait chez nous, dans la première moitié du siècle dernier, les chansons réalistes. Rick Shea décrit la déchéance, sur fond d'alcool, d'une femme qui comprenait et aimait les autres mais était rejetée. Émotion garantie avec la voix de Rick et l'archet d'Eleanor Whitmore en particulier. One More Night (coécrit avec Wyman Reese), simple et délicate chanson dans la tradition des torch singers, permet à l'émotion de retomber avant que l'album ne se termine avec l'instrumental Trailrider où les guitares (électrique et acoustique) de Rick Shea répondent joyeusement à la pedal steel de Doug Livingston. Pour notre plaisir, il y a en prime un titre caché, Juniper Tree, chanson sommaire pour enfants, avec juste la voix de Rick et des sons (oiseaux, chiens et enfants) piqués sur internet.


 

 

Suzanne JARVIE

"Mother's Day" 

Je vous avais présenté les disques précédents de Suzanne Jarvie (deux LP et un EP) dans les numéros 148 et 161 du Cri du Coyote. Cette Canadienne, ex-avocate pénaliste, n'est venue à l'enregistrement qu'en 2015 alors que la musique avait toujours fait partie de sa vie. De formation classique, elle a composé huit des neuf titres de Mother's Day, dont cinq au piano (elle joue aussi de la guitare). La seule reprise est Lifeline de David Corley. On entend cette influence classique de manière forte dans certains titres (je pense en particulier à Polonium), avec les arrangements de cordes de Hugh Christopher Brown (également aux claviers: piano, Wurlitzer, Hammond, Osmose) et le fiddle de Nathan Smith. Les harmonies vocales éthérées de Sara Jarvie Clark et Claire Alden (les deux filles de Suzanne) contribuent également à cette ambiance, à tour de de rôle, et cela dès le premier titre, le majestueux Honeycomb avec Claire), mais aussi dans Polonium et Charity (avec Sara) où le fiddle (Nathan Smith) cohabite avec le banjo (Jason Mercer, également bassiste), la mandoline (Joey Wright) la Weissenborn slide guitar (Burke Carroll) et le piano (Chris Brown). La guitare elle-même prend souvent des accents classiques. Cet album, pourtant, reste profondément enraciné dans le folk et l'americana et ce n'est pas la richesse des arrangements (une belle réussite) qui peut le masquer. Lifeline nous présente Suzanne seule avec sa guitare acoustique, comme une respiration avant le dernier titre, Temporary Emissary. La voix de Suzanne belle et profonde, d'une grande sensibilité, est au service de compositions dont la qualité ne se dément jamais et dont les textes abordent des sujets variés. Caterpillar, où la dame montre son talent au piano (glissant même le thème de Frère Jacques au milieu et à la fin du titre), traite du désespoir et l'impuissance devant l'autodestruction d'une personne aimée. Polonium évoque l'empoisonnement du dissident russe Alexander Litvinenko, alors que 40% nous parle des luttes des parents qui doivent faire face aux addictions de leurs enfants. Mother's Day (la chanson) a une forte dimension écologique alors que d'autres chansons sont plus personnelles, comme Temporary Emissary, où Suzanne évoque la vie de sa fille Claire, et Lifeline, chanson d'amour de David Corley. Avec ce troisième opus (je mets de côté l'EP One Take Only) Suzanne Jarvie aborde de nouveaux territoires qu'elle nous permet d'explorer avec elle, dévoilant des richesses insoupçonnées. 


 

 

Steve BROOKS

"The Song Is My Home" 

On était sans nouvelles de Steve Brooks (du moins comme artiste solo puisqu'il est actif avec la dernière mouture des Limeliters aux côtés d'Andy Corwin et C. Daniel Boling) depuis son album I'll Take You Home paru en 2015 (cf. Le Cri du Coyote 149) à l'exception d'un appel à un financement participatif pour un nouvel album en 2020, période où beaucoup de projets ont été abandonnés par la force des choses et des confinement successifs. Et, divine surprise, voici que nous parvient en ce printemps The Song Is My Home, le disque que l'on n'attendait plus. Ce neuvième opus (si j'ai bien compté) est essentiellement interprété par Steve (chant, guitare, tin whistle et harmonica) et Fletcher Clark (voix et "Band in a Box") qui coproduisent par ailleurs le disque. On en entend aussi Mala Oreen (fiddle), Howard Kalish (fiddle sur Do Right By People et The Road To Adios), Deborah Schmidt (guitare espagnole sur En Mis Sueños), ainsi que les voix de Mala Oreen (A Glacier's Tears), The Limeliters (Mountain) et Sue Young (En Mis Sueños). J'avais écrit que Steve Brooks était un artiste imprévisible: journaliste indépendant, humoriste, poète protestataire, homme de radio, satiriste politique, songwriter. Il est toujours tout cela quelques années plus tard, capable d'aborder des sujets différents avec un point de vue nouveau à chaque fois. Il démarre par exemple avec The Song Is My Home qui est une forme d'analyse de son métier de songwriter, de la manière dont il fait sienne une composition de sa conception à sa finalisation jusqu'à ce que la chanson soit sa maison, tout en concluant : "… parce que mon travail n'est jamais vraiment fini tant que la chanson n'est pas un foyer pour toi". L'humour, doux-amer, revient avec A Glacier's Tears ("quelqu'un a-t-il déjà entendu les larmes d'un glacier?". Some People You Never Get Over traite des amours anciennes dont on ne se remet jamais vraiment alors que Somebody Else's Dream dresse le constat souvent partagé qu'on est passé à côté de sa vie en vivant le rêve d'un autre. Je pourrais poursuivre ainsi mais je me contenterai de citer quelques titres qui m'ont particulièrement marqué aux premières écoutes: The Mermaid Of Salado Creek, chanson pleine d'émotion, Mountain, en forme de prière, le nostalgique The French Quarter Of My Mind et En Mis Sueños (en espagnol). Thank You For The Song conclut l'album, c'est une chanson à propos d'un amour perdu: "Il n'y a pas d'espoir à s'accrocher / Je sais que tu es vraiment partie / Mais merci / Merci pour la chanson". Steve Brooks n'est pas qu'un songwriter de plus de la si riche scène d'Austin. Il fait partie de ceux qui manient le mieux les mots qu'il sait emballer de mélodies et d'arrangements qui mériteraient une plus large audience.


 

dimanche 10 mai 2026

Lone Riders, par Éric Supparo



I’M KINGFISHER

"Give Up Together" 

On suit le parcours de Thomas Jonsson depuis (très) longtemps dans les colonnes du Cri. Ce suédois possède un art que peu atteignent, celui d’une signature vocale et instrumentale originale, exigeante; d’une beauté délicate, toujours teintée d’amertume, et d’un humour noir aiguisé. Give Up Together est son sixième album, et sans doute le plus direct, le plus "organique" de tous. Son compère habituel à la production, Carl Edlom, fait des miracles avec deux ou trois instruments. Les prises de voix sont d’une puissance et d’une clarté étonnantes, donnant à Thomas l’espace et l’ampleur nécessaire pour faire passer le message, l’émotion et l’élan de ces chansons quasiment sans refrains, mais où chaque ligne pourrait être citée seule, tant les mots sont précis et importants. Musicalement, même si le terme "americana" reste adéquat (pour la guitare acoustique omniprésente, et l’ambiance générale), je ne peux m’empêcher de penser à d’autres mondes, ceux du Van Morrison de la fin des années 80, pour ces cordes (Helena Arlock Wahlberg… parfaite sur chaque intervention) et cuivres utilisés avec un bon goût épatant, et, pourquoi pas, soyons fous, le monde perdu de Nina Simone… Pour les tons haut-perchés de Thomas, pour cette authenticité humble et envoûtante, pour plein de raisons … Le titre Your Dad’s Bad Days a récemment été utilisé dans le film The Quiet Beekeper, et il est symptomatique de la réussite de cet album. Tout comme Years Of Depression, où la batterie (Svante Sjöblom), mariée à des giclées de guitares électriques ouvre l’album en majesté. Il faut citer White Denim et son sublime arrangement de saxophones (signées Mats Bäcker, également photographe de génie), ou le duo avec Alina Björkén sur Winter of ’85/’86, assurément une des plus belles chansons du moment. Ou peut-être de l’année. Ou peut-être du Monde. Allez savoir! Give Up Together est un grand album. Abandonnez-vous, jetez une ou deux oreilles, vous serez au paradis. Assuré.


 

 

David HUCKFELT

"I Was Born, But…"

Activiste (du bon côté des causes…), musicien, auteur, chanteur, David Huckfelt mérite un vrai coup de projecteur, en tous cas en Europe où la renommée de ce natif de l’Iowa reste modeste. On l’avait découvert avec l’album Stranger Angels en 2019. Deux ans plus tard, Room Enough, Time Enough confirmait (avec notamment ce duo avec l’ami Greg Brown sur Satisfied Mind) tout le bien que l’on pense de lui. Une présence, une attitude et des valeurs qui forcent le respect. Un itinéraire de troubadour folk qui l’a conduit à travailler avec John Trudell, Quiltman ou Keith Secola, et une approche militante en faveur de l’Indian Nation, et de la communauté Navajo. Si vous avez la chance de voir la série Dark Winds, basée sur l’œuvre de Tony Hillerman, vous entendrez le titre Chief Seattle’s Dream, que David a écrit, interprétée avec Laura Hugo. I Was Born, But… est un album intégralement constitué de reprises, mais très, très loin d’un juke-box roots. C’est une preuve supplémentaire du caractère intemporel des chansons choisies, qui vont de Bob Dylan à Jackson Browne en passant par Howe Gelb, Don Rollins ou J.J. Cale. Et surtout du talent naturel de David, qui ne s’embarrasse pas des conventions de chaque genre, entre folk, blues, country ou rock. Il partage sa passion, avec fougue et fierté. Les quinze titres sont tous de haute volée, produits de main de maître par Gabriel Sullivan (XIXA, entre autres), mais on retiendra en particulier ces versions élégantes et légitimes de Anyway The Wind Blows (J.J. Cale), All Done In (Howe Gelb), NDN Kars (Keith Secola) ou Who Do You Love (Ellas McDaniel). Un vrai plaisir d’écoute, libéré de tout carcan de style, avec la voix d’Huckfelt qui a l’épaisseur et l’autorité d’un certain… Greg Brown. La boucle est bouclée, merci l’Iowa pour cette valse sans fin, et merci David


 

 

Dean OWENS

"Spirit Ridge" 

https://www.deanowens.com

Dean Owens a jeté depuis plusieurs décennies un pont assez inédit entre son Écosse natale et les déserts du sud américain, ceux de l’Arizona pour être précis (ses collaborations avec la planète Tucson, Calexico, etc.). Un mariage naturel, si l’on en juge par sa discographie abondante et toujours de grande tenue. Spirit Ridge est son douzième opus, et sa très belle voix porte cette production de bout en bout. Une voix veloutée et forte, jamais maniérée, ni maquillée, un modèle du genre. L’écriture est au rendez-vous, sur Eden Is Here, Wall Of Death, My Beloved Hills ou The Buzzard and The Crow, qui placent Dean dans un carré-VIP des plus grands songwriters actuels d’Albion … Mais il faut souligner, plutôt deux fois qu’une, le travail d’orfèvre à la production de Don Antonio (Antonio Gramentieri), depuis ses collines italiennes. On vous a déjà parlé de lui, plusieurs fois (avec Sacri Cuori, et avec Alejandro Escovedo ou Dan Stuart). Antonio est un maître. Il sait extraire le jus d’une chanson comme personne, trouver le ton, trouver l’angle juste. Les guitares sont belles à tomber, les arrangements racés et voluptueux, et ce soin jaloux est toujours au service de Dean, pour magnifier son talent, qui le mérite amplement. Bref, c’est un sans-faute, beau et digne. Une perle rare, à l’esprit enchanteur.


lundi 4 mai 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse



S’adapter ou disparaître. Le monde dit moderne ne nous laisse parfois que cette alternative, et comme le chantait François Béranger il y a déjà bien longtemps "L’alternative, c’est pas malin". Le marché de la musique bluegrass a connu une double mutation ces dernières années, à l’image – je pense – d’une grande partie du marché de la musique en général. Depuis les années 60 ou 70, les artistes bluegrass publiaient exclusivement des albums (vinyles ou cassettes puis CDs). Récemment on a vu exploser la sortie des singles en téléchargement. On se croirait revenus à l’époque des 45 tours. L’autre phénomène est justement le téléchargement. Ce mode de commercialisation des albums existe déjà depuis plusieurs années. Ce qui est nouveau, c’est que, de plus en plus souvent, il n’y a plus d’alternative. Il n’y a plus systématiquement de publication d’albums "physiques" en CD ou en vinyle. C’est le téléchargement ou rien. Ce qui explique que vous trouverez dans cette rubrique les derniers opus de Bronwyn Keith -Hynes et Michael Cleveland & Jason Carter, parus respectivement il y a presque deux ans et plus d’un an. Ils ont rapidement atteint les sommets des charts bluegrass et je n’aurais jamais imaginé qu’ils ne sortent pas en CD. J’ai attendu longtemps (très longtemps pour celui de Bronwyn Keith-Hynes). Je me suis finalement résolu, contraint et forcé, à la modernité. A contrecœur. Pas de notes de livret à consulter pendant l’écoute. Au mieux, il faut se connecter sur un PC ou un téléphone pour avoir quelques renseignements. 

 

Bronwyn KEITH-HYNES

"I Built A World" 

J’ai donc près de deux ans de retard pour le second album de Bronwyn Keith-Hynes mais il est difficile de passer sous silence un album (même non matérialisé) qui a été en tête des charts plusieurs mois et qui le méritait. J’avais pourtant de sérieuses craintes quand j’ai appris que Bronwyn interprétait elle-même les dix chansons. Sur son premier disque (Fiddler’s Pastime – Le Cri du Coyote #167), elle avait confié les chants à Tim O’Brien, Sarah Jarosz, Chris Eldridge et James Kee. Dans les groupes dont elle a été la violoniste (Mile Twelve et Molly Tuttle & Golden Highway), elle ne chantait que quelques harmonies vocales. Découvrir sa voix douce a été une très agréable surprise. Elle n’a pas un registre très large en termes de puissance ni de tessiture mais elle semble très bien connaître ses capacités et s’est forgé un répertoire à sa mesure. Elle sait aussi s’entourer avec l’apport déterminant de Dierks Bentley, Molly Tuttle ou Dudley Connell sur certains refrains. Elle a constitué une belle équipe de musiciens : Bryan Sutton (guitare), Dominick Leslie (mandoline), Jeff Picker (contrebasse), Scott Vestal ou Wes Corbett (banjo) et Jerry Douglas (dobro). Bronwyn avait composé quatre instrumentaux pour Fiddler’s Pastime. Apparemment elle n’écrit pas de chansons. Quelques-unes ont été composées par des songwriters contemporains (Maya de Vitry, Jordan Tice, Daniel Crabtree, Brenna McMillan). Celles que je préfère sont des adaptations de titres plus anciens. Bronwyn chante très bien (avec Dierks Bentley) Trip Around the Sun qui fut un succès pour Jimmy Buffett et Martina McBride, ainsi que Don’t Tell Me Your Troubles de Don Gibson. Jolie adaptation de Angel Island de Peter Rowan, plus rythmée que la version de Peter avec Tony Rice. L’ensemble est plutôt moderne, ce qui va bien à la voix de Bronwyn mais elle est tout aussi à l’aise sur des arrangements plus classiques (Riddle et Up for Losing Sleep qui a une jolie mélodie). Les musiciens sont excellents (Bronwyn la première) sur toutes les chansons. I Built A World ne compte qu’un seul instrumental, Scotty’s Hoedown du légendaire Scotty Stoneman, joué de manière flamboyante en duo avec Jason Carter que Bronwyn a épousé récemment. Vive la mariée!


 

 

Michael CLEVELAND and Jason CARTER

"Carter & Cleveland"

  Un album qui réunit deux des tout meilleurs fiddlers actuels, voilà qui n’est pas banal, et même carrément rare. Kenny Baker en a enregistré plusieurs il y a bien longtemps, avec Bobby Hicks, Blaine Sprouse et Joe Greene. Il y a aussi eu Kenny Kosek et Matt Glaser. C’était il y a quarante ans et plus. Rien de récent qui me revienne. Cleveland et Carter, qui vient de quitter le Del McCoury Band après 33 années de succès, jouent des passages en duo dans chacun des onze morceaux qui constituent l’album. C’est superbement joué (Jason et Michael totalisent 17 titres de "fiddler IBMA de l’année" à eux deux) mais Carter & Cleveland n’est pas qu’un disque de violon. Il n’y a "que" cinq instrumentaux. Jason Carter chante cinq titres et Del McCoury interprète une sixième chanson, une de ses compositions (Dreams). On connait le registre de baryton très agréable de Carter par ses précédents albums (décembre 2023) et avec les Travelin’ McCourys (février 2026). Pas étonnant que le répertoire de John Hartford lui aille à merveille. With A Vamp in the Middle est une des plus belles réussites de l’album. Carter est également excellent dans Outrun the Rain, le titre qui a cartonné sur les ondes bluegrass. Ces deux chansons donnent lieu à des duos et des solos prolongés des deux fiddlers et de leurs partenaires, Cory Walker (banjo), Bryan Sutton (guitare) et Harry Clark (mandoline). J’ai bien aimé aussi Give It Away, une composition de Tim O’Brien et Matt Combs, et le blues In The Middle of Middle Tennessee, un titre de Darrell Scott qui bénéficie de l’apport de Jerry Douglas. Du côté des instrumentaux, pas étonnant de trouver un titre de Kenny Baker, Bluegrass in the Backwoods, joué avec brio en duo par Carter et Cleveland. Ils incorporent des sonorités tsiganes dans certains passages. Les solos de Casey Campbell (mandoline) et Cory Walker sont également remarquables. L’autre pièce de choix est Arapahoe, une composition joyeuse du guitariste David Grier qui accompagne Carter et Cleveland sur ce titre avec Dominick Leslie (mandoline). Les autres instrumentaux sont moins emballants. Stoney Lonesome de Bill Monroe est trop long. Il faut quand même signaler le duo de fiddles et le solo de Harry Clark dans le traditionnel Kern County Breakdown. Carter & Cleveland fait beaucoup de place aux fiddles mais c’est avant tout un très bon album de bluegrass. 


 

 

DELLA MAE

"Magic Accident" 

La musique de Della Mae est aujourd’hui caractérisée par l’intensité des chants. C’était déjà une des qualités du groupe depuis l’arrivée de Celia Woodsmith comme chanteuse pour le premier album I Built This Heart, en 2011. C’est encore plus vrai depuis qu’elle est associée à Vicky Vaughn (contrebasse) dont la puissance vocale a impressionné le public de Bluegrass in La Roche l’été dernier. Cette caractéristique pourrait faire verser Della Mae dans une musique plus proche du rock que du bluegrass mais les quatre musiciennes du groupe ont eu la bonne idée de convier leur productrice Alison Brown pour les accompagner au banjo sur huit des dix titres de Magic Accident (c’est le premier album de Della Mae chez Compass Records, le label d’Alison). Le banjo est presque exclusivement en back up (deux petits solos, c’est tout) mais cela suffit pour donner une couleur bluegrass aux chansons même quand il y a un batteur (trois titres) ou une accordéoniste (Jen Gunderman du groupe de Sheryl Crow). L’intensité des chants est particulièrement remarquable dans Magic Accident (composition de Celia sur le temps qui passe), Outrun ‘Em cosigné par Avril Smith (guitare), Lifeline (composition de Bruce Robison interprétée par Vickie) et Little Bird (une autre des cinq chansons écrites par Celia). Avril Smith joue de la guitare électrique sur deux titres. Les arrangements sont dominés par le fiddle virtuose de Kimber Ludiker (sur sa composition Family Tree en particulier). Les filles de Della Mae sont aussi réputées pour leur militantisme et leurs opinions tranchées qu’on retrouve dans Takes All Kinds, le gospel qui clôt Magic Accident. Pour la forme, c’est un gospel typique interprété en quartet a cappella. Mais les couplets parlent des gens qui vont à la messe le dimanche et qui, la semaine, sont des patrons à l’origine des inégalités sociales ou des politiciens qui mentent à leurs électeurs et mettent à mal la démocratie. Pas le gospel de tout le monde.


 

 

 

Tony TRISCHKA

"Earl Jam 2" 

On s’en doute, Earl Jam 2 fait suite à Earl Jam (cf. décembre 2024), projet de Tony Trischka dans lequel il reprend note pour note des solos que Earl Scruggs avait enregistrés de façon informelle (et souvent en famille) en compagnie de John Hartford dans les années 80 et 90. La clé USB qu’avait récupérée Trischka comprenant environ 200 titres, il y avait évidemment de quoi faire une suite. Comme dans le premier volet, le répertoire de Earl Jam 2 est essentiellement composé de chansons, essentiellement des standards et on peut trouver qu’il manque d’originalité. Il n’y a pas cette fois de surprise comme la reprise de Lady Madonna des Beatles. Je trouve que Molly Tuttle n’a pas été gâtée en héritant du traditionnel Red River Valley à la mélodie particulièrement tarte. Sur les refrains, elle s’en sort quand même grâce au soutien vocal de Bronwyn Keith-Hynes. La plupart des autres chanteurs parviennent à s’approprier les mélodies. Billy Strings est particulièrement convaincant sur Gentle On My Mind, l’incontournable standard de John Hartford qui démarre de façon originale sur le fiddle lancinant de Michael Cleveland, faisant écho au phrasé légèrement trainant de Billy. Sierra Ferrell, accompagnée par ses musiciens et Bryan Sutton (et forcément Tony Trischka) interprète dans son style très personnel I Still Miss Someone de Johnny Cash. Avec Matt Dame au chant, les Steeldrivers sonnent comme… les Steeldrivers sur Lost John. Dudley Connell est parfait dans That’s Alright Mama propulsé par la contrebasse de Jared Engel et la mandoline de Jacob Joliff. Il y a une belle version de Down in the Willow Garden que les Gibson Brothers chantent en duo sur le seul accompagnement de banjo de Trischka/Scruggs avant une accélération du tempo et l’entrée en lice de Joliff, Cleveland et Mike Barber (contrebasse). Le groupe Sister Sadie interprète Maple on the Hill dans lequel Trischka multiplie les chokes. La chanteuse de jazz Farayi Malek chante Mom and Dad’s Waltz de Lefty Frizzell. La chanson n’est pas très excitante mais c’est joliment interprété. Bruce Molsky chante très agréablement Wish We Had Our Time Again, une composition de John Hartford que Special Consensus a également reprise sur son dernier album. Côté chants (mis à part Molly Tuttle), ma seule réserve est pour Columbus Stockade Blues par Del McCoury et son groupe. On en connait de meilleures versions. Parmi les instrumentaux, il y a deux courtes interventions de Tony Trischka en solo (Bile Them Cabbage Down et Chicken Reel). Brittany Haas et Darol Anger jouent Bill Cheatham en duo de fiddles. Duo encore mais fiddle-banjo pour Here Comes The Bride avec Michael Cleveland. Dans Old Cacklin’ Hen (crédité à John Hartford mais qui ne semble pas très différent du standard Cacklin’ Hen), Trischka, Stuart Duncan (fiddle) et Dominick Leslie (mandoline) s’amusent à imiter (presque à la perfection) la poule qui caquète. Les solos de Tony Trischka sont souvent longs (on ne s’en plaint pas), parfois en style boogie (Lost John et That’s Alright Mama). En plus des musiciens déjà cités, il faut aussi mentionner les interventions de Sam Bush et Bryan Sutton (ça non plus, on ne s’en plaint pas). Earl Jam 2 ne bénéficie pas de l’effet de surprise du premier volume mais constitue une suite réussie. 


 


BB BOWNESS

"Goodtime Revival" 

Le parcours de la banjoïste BB Bowness (prononcez « bibi » - son véritable prénom est Catherine) n’est pas banal. Néo-Zélandaise, elle apprend toute seule le banjo, devient la seule étudiante en banjo de son université et s’envole pour les Etats-Unis en 2012. Comme Bronwyn Keith-Hynes et le mandoliniste David Benedict, c’est le groupe Mile Twelve qui nous a révélé son talent. A son tour, elle publie un premier album sous son nom. Goodtime Revival comprend cinq de ses compositions instrumentales, quatre chansons et une reprise de Huckleberry Hornpipe (de Byron Berline) avec Darol Anger dans la grande tradition des duos banjo-fiddle. Ce duo est très réussi mais les compositions de BB n’ont rien à lui envier. Ce sont des instrumentaux modernes. Seul le début de The Turquoise Englishman est classique. Jed’s n°4 aurait pu être écrit par Tony Trischka. La Sciatica est un fiddle tune moderne avec une jolie mélodie. Beaucoup de douceur et des accents jazzy dans Little Galangal coécrit avec le guitariste Alex Rubin. Nelson Creek est un titre new acoustic, délicat, quasiment poétique. BB Bowness joue très bien. Elle maîtrise toutes les techniques du banjo bluegrass, du style classique de Scruggs (avec des beaux effets de main gauche – cf. Little Galangal) au single string en passant par le melodic qu’elle semble particulièrement affectionner. Elle est accompagnée par des musiciens peu connus mais qui se révèlent également de grand talent: Etian Setawan (mandoline), Avery Merritt (fiddle), Myles Slonker (contrebasse) et Alex Rubin (guitare). Bien arrangées, parfois dans un style plus classique, les chansons ne sont pas tout-à-fait à la hauteur des instrumentaux. BB n’est pas une chanteuse exceptionnelle. Elle a une voix claire, enthousiaste mais sa façon de chanter est un peu plate. Sur Train on the Island, elle compense néanmoins avec une interprétation plus dynamique que l’original de Tim O’Brien. La ballade Ruthie a une atmosphère old time malgré un banjo joué en picking bluegrass. Le chant est un peu meilleur sur le swing Can I Go Home With You de Caleb Klauder. Les qualités instrumentales de BB Bowness et ses musiciens et les compositions instrumentales compensent largement ces petites faiblesses vocales.


 

 

APPALACHIAN ROAD SHOW

"Della Jane’s Heart" 

Della Jane’s Heart est le quatrième album de Appalachian Road Show, groupe formé en 2018 par les ex-Quicksilver et Mountain Heart, Barry Abernathy (banjo) et Jim VanCleve (fiddle) et par Darrell Webb (mandoline) dont le CV est trop long pour tenir dans ces colonnes. Leur objectif est de célébrer l’héritage culturel des Appalaches. Du bluegrass classique donc, quelques touches old time aussi, très bien incarnés par la voix de tenor de Darrell Webb dans Rosa Lee McFall, un titre de Charlie Monroe (l’oncle du bluegrass si on considère que Bill Monroe en est le père), Won’t Be Long pour lequel Appalachian Road Show a convié le banjoïste clawhammer Victor Furtado, le traditionnel Big Eyed Rabbit qui est quasiment un fiddle tune chanté, et surtout l’énergique Possum Up A Simmon Tree tiré du répertoire de Merle Travis, dans lequel le groupe retrouve l’ambiance exubérante de Jubilation, leur album précédent (juillet 2023). L’autre principal chanteur du groupe est Barry Abernathy. Il n’a jamais aussi bien chanté que sur cet album. Sa voix est magnifique dans Della Jane’s Heart (une valse dont le tempo s’accélère quand le rythme passe en 4/4) et Virginia Soldier, ballade nostalgique dont la rythmique est inspirée de la musique old time. A elles seules, ces deux chansons pourraient (devraient?) lui valoir la récompense de chanteur de l’année 2026 d’autant qu’il réalise également une magistrale performance dans le gospel Long Time Traveling, interprété entièrement a cappella, qu’il démarre seul, uniquement rejoint après le premier couplet par l’harmonie tenor de Webb. Abernathy interprète aussi très bien Me Against the Mountain mené par le fiddle de l’excellent Jim VanCleve. Depuis le premier album, Webb, Abernathy et VanCleve sont accompagnés par Zeb Snyder (guitare) et Todd Phillips (contrebasse). Je pense que c’est Snyder qui chante Step Stones, un midtempo très classique, allègre, dans lequel les musiciens se succèdent en courts solos. Les parties instrumentales sont au niveau des chants. Les musiciens font particulièrement étalage de leur talent sur l’instrumental Hell Broke Loose in Georgia mené à un train d’enfer (c’est le titre qui veut ça) par VanCleve. Snyder se distingue aussi par un solo prolongé. Signalons que c’est bien Todd Phillips qui est à la contrebasse. Il avait enregistré l’album avant les problèmes de santé qui l’empêchent actuellement de jouer. Il est atteint d’une maladie rare. Le traitement lui a déjà fait dépenser la totalité de ses économies. Il y a actuellement une campagne de levée de fonds pour réunir 100 000 dollars afin qu’il puisse se soigner et rejouer un jour. Todd Phillips est quasiment une légende de la contrebasse. Il a entre autres été membre des groupes de David Grisman, Tony Rice et Claire Lynch. Il a 72 ans et plus de 50 ans de carrière. Vive la sécurité sociale française.