mercredi 1 juillet 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

TANASI 

Cri du 💚  

Le trio Tanasi (du terme indien qui a donné son nom à l’État du Tennessee) s’est produit à Bluegrass in La Roche en 2025. Il est constitué du dobroïste Billy Cardine et des chanteuses Anya Hinkle (guitare) et Mary Lucey (banjo old time, contrebasse). Tous trois ont un passé riche dans diverses formations (Biscuit Burners, Dehlia Low, Tellico, Uncle Earl, Lover’s Leap). En plus du dobro, Billy Cardine joue du chaturangui (instrument indien), de la pedal steel et d’un dobro à 22 cordes. C’est un musicien virtuose, aventureux, parfois difficile à suivre. Avec Tanasi, il semble avoir trouvé l’écrin idéal pour sa créativité tout en proposant une musique très abordable. Côté aventure, l’album est pourtant ambitieux. Tanasi est une des premières formations à tenter le crossover entre les instruments bluegrass/old time et la world music. Béla Fleck a joué avec des musiciens africains et asiatiques, le groupe Henhouse Prowlers adapte un titre local aux instruments bluegrass dans chaque nouveau pays qu’il visite. Ce sont les seuls précédents qui me viennent à l’esprit. Parmi les neuf titres de l’album, trois ont des mélodies que Tanasi a ramenées d’Afrique de l’Ouest, du Népal et d’Afrique du Sud. De ce dernier pays, Tanasi a adapté Malhalla transformé en Let’s Hold On avec des paroles de Mary Lucey et Odessa Jorgensen (elles ont joué ensemble dans le groupe Biscuit Burners). Il y a un très bel arrangement tant instrumental (dobro et banjo) que vocal (les voix de Anya et Mary qui se répondent et s’harmonisent). Mary passe à la contrebasse pour Bajho Khetma, morceau népalais qu’Anya et Mary chantent superbement en duo. Get Up - Ore Mi Kini Se est construit sur une mélodie yoruba (Afrique de l’Ouest – Nigéria et Bénin essentiellement). Mary et Lucey réussissent le prodige de proposer une rythmique puissante avec juste une guitare et une contrebasse, se passant de percussions. A nouveau leur chant en duo est superbe et l’accompagnement de dobro est excellent. Dans la catégorie world music, on pourrait tout aussi bien associer la reprise de Many Rivers to Cross du chanteur jamaïcain Jimmy Cliff. L’adaptation de titres reggae en bluegrass/old time n’est cependant pas nouvelle. Peter Rowan et New Grass Revival ont brillamment réussi l’exercice il y a déjà quarante ans. Elle est chantée par Anya. Billy Cardine a ajouté un fond de pedal steel et Julian Pinelli son fiddle. On retrouve un peu de pedal steel dans l’adaptation de la ballade Sweetest Breeze de Steve McMurtry (Acoustic Syndicate) interprétée par Mary Lucey. La dernière reprise est Give Me Love de George Harrison. Étant donné l’intérêt qu’a longtemps porté le guitariste soliste des Beatles à la culture et la musique indienne, il n’est pas étonnant que Billy Cardine y joue du chaturangui en plus du dobro. Le duo vocal de Mary et Anya est à nouveau somptueux. Tanasi interprète également un medley de deux instrumentaux traditionnels (américains, précisons-le) avec des passages en duo dobro/banjo. Les deux derniers morceaux sont des compositions instrumentales de Cardine. Pickin’ in the Pines a un titre des plus banals mais il n’a rien de classique malgré un arrangement qui combine assez traditionnellement dobro, banjo old time et fiddle (Julian Pinelli). The Fif est le morceau où Cardine se donne la plus grande liberté de jeu. Il ajoute encore une fois le chaturangui au dobro. Mary et Lucey utilisent ici leurs voix comme des instruments, parfois façon scat pour accompagner Billy, en solo du début à la fin, pendant plus de 5 minutes, sans jamais nous perdre. Ce premier album de Tanasi est ambitieux et magnifique. Le talent de Billy Cardine sur tous les instruments relevant du domaine de la glisse (chers à Lionel Wendling longtemps collaborateur du Cri du Coyote) est immense et l’association des voix de Mary Lucey et Anya Hinkle est un vrai miracle. 


 

 

Andy LEFTWICH

"Aced" 

Cri du 💚  

Après avoir été pendant quinze ans le fiddler de Ricky Skaggs & Kentucky Thunder, Andy Leftwich s’était retiré de la musique pour se consacrer à la religion. Il est réapparu fin 2022 avec un formidable album instrumental, The American Fiddler (cf. avril 2023). Aced en est la suite, et elle est tout aussi formidable. Andy Leftwich a enregistré onze instrumentaux avec une équipe resserrée, Cody Kilby (guitare), Matt Menefee (banjo) et Byron House (contrebasse), tous trois déjà présents sur le disque précédent. Sur la plupart des titres, Andy joue de la mandoline en plus du fiddle. Il n’y a cette fois-ci que deux standards, le fiddle tune Tom & Jerry (avec le fiddle en solo de bout en bout à la Kenny Baker) et une version instrumentale tout à fait convaincante du gospel Talk About Suffering Here Below (j’apprécie pourtant rarement les versions instrumentales de chansons). Comme dans chacun de ses albums, Andy Leftwich reprend un titre de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli. Cette fois, c’est R-26, loin d’être la plus connue des œuvres du duo mais elle est épatante de swing dans l’arrangement de Leftwich qui fait chanter son violon de bout en bout. Il a ajouté la reprise d’une composition de Ricky Skaggs, Crossville, à laquelle on peut reprocher d’être un poil répétitive bien que ce ne soit pas le morceau le plus long de l’album. Les sept autres titres sont des compositions de Leftwich. Aced, qu’il entame à la mandoline, à de jolis accents grismaniens. Behind the 8 Ball, en plusieurs mouvements sur un tempo rapide, est moderne. C’est le morceau que je préfère avec le très irlandais Brookstone dans lequel Matt Menefee pourrait nous faire croire qu’il joue sur un banjo 4 cordes. Road to Antioch a également des accents celtiques (ce qui rend le titre curieux mais il y a certainement des Antioch aux Etats-Unis). Old Hickory est un bluegrass plus classique, Up Massey Road un bon fiddle tune avec une partie de banjo sans doute en partie improvisée. Highland Rim, sur un tempo très rapide également, ne dépare pas du reste de cet excellent album, brillamment interprété par les quatre musiciens. 


 

 

BENSON

"Double Dose" 

Double Dose est le deuxième album de Benson, duo uniquement discographique composé de Wayne Benson, mandoliniste de IIIrd Tyme Out et de son épouse, Kristin Scott Benson, banjoïste des Grascals. Double Dose est moins enthousiasmant que leur premier disque Pick Your Poison (cf. Bluegrass & C° mai 2023), surtout en ce qui concerne les trois instrumentaux composés par Wayne, plutôt originaux mais guère emballants ou vite répétitifs (Banjo Radio Bounce). Les chansons sont plus intéressantes. Ni Wayne ni Kristin ne chantant, ils ont de nouveau fait appel à différents artistes pour interpréter les sept chansons de Double Dose. Woody Platt est excellent sur Lover of the Road avec un bon soutien de Mickey Harris au refrain. Jeremy Garrett (Infamous Stringdusters) interprète de manière plutôt tranquille Down That Road, un countrygrass signé Becky Buller, et Louise, blues de Paul Siebel devenu un classique transgenre (au sens musical du terme, repris par des artistes aussi différents que Bonnie Raitt, Leo Kottke et Seldom Scene). Dustin Pyrtle (ex-Quicksiver et IIIrd Tyme Out) a également droit à deux titres, le blues Things Have Changed (de Harley Allen) et une reprise sur un tempo très rapide de This Drinkin’ Will Kill Me de Dwight Yoakam. Son registre de ténor convient très bien aux deux chansons. Bully of the Town est généralement joué en instrumental mais les Benson ont choisi la version chantée, interprétée par Zack Arnold, ce qui n’empêche pas chaque soliste (Kristin, Wayne et Cody Kilby qui les accompagne à la guitare sur presque tous les titres) de briller en solo, comme sur tous les tempos rapides. Pour Pick Your Poison, les Benson avaient demandé au prêtre de leur paroisse, Heath Williams, d’interpréter trois chansons. Ils récidivent pour Double Dose avec Lay Em Down qui est une des chansons les plus réussies de l’album. Peu après la sortie de Double Dose, Benson a fait paraître en single (c’est la grande mode, développée par le téléchargement) Maybe It’s You, jolie chanson également très bien interprétée par Heath Williams. Elle a rapidement atteint les premières places des charts bluegrass. Dommage qu’elle n’ait pas été incluse dans Double Dose

 


 

 

Daniel GRINDSTAFF & The UPTOWN TROUBADOURS

Les groupes Marty Raybon & Full Circle puis Merle Monroe avaient révélé le talent du banjoïste Daniel Grindstaff. Après le succès de son album solo, Heroes & Friends (cf. Bluegrass & C° décembre 2024), Grindstaff a eu envie de monter sa propre formation, The Uptown Troubadours, avec le fiddler Derek Deakins et le contrebassiste Kent Blanton, déjà présents sur le second disque de Merle Monroe et Heroes & Friends (et qui connaissent en fait Grindstaff depuis ses débuts avec Jim & Jesse et les Osborne Brothers), ainsi que le guitariste Kevin Richardson qui chantait My Last Dollar sur Heroes & Friends. Pour l’enregistrement du présent album, la formation est complétée sur plusieurs titres par Andy Leftwich (mandoline), Marty Stuart (mandoline), Jonathan Dillon (mandoline) ou Josh Swift (dobro). Au-delà de ses indiscutables qualités de banjoïste, Daniel Grindstaff se révèle avant tout, avec ce disque, comme un homme de goût. Le répertoire et les arrangements sont excellents et il a trouvé en Kevin Richardson un formidable chanteur pour le style traditionnel (sa voix évoque celle de Dudley Connell dans A Little Goes A Long Way, composé par Tim Stafford et Rick Lang) comme pour le countrygrass We See Love (de Rick Lang) et de très bonnes adaptations de chansons country (Denver de Larry Gatlin et Danny’s Song de Kenny Loggins) arrangées avec beaucoup de légèreté. Côté bluegrass classique, l’album comprend aussi le traditionnel The Death of John Henry et la reprise d’un titre de Larry Sparks (Goodbye Little Darlin’). C’est Derek Deakins qui interprète le classique Corinne, Corinna (ici arrangé entre boogie et swing), aussi bien chanté (et joué) que le reste. Dans l’album précédent, Grindstaff avait adapté un titre de Rod Stewart (Forever Young). Il s’est cette fois intéressé au répertoire de Tom Petty avec une excellente adaptation de Angel Dream, superbement chantée par Richardson. Il y avait quatre instrumentaux dans l’album précédent, il n’y en a qu’un cette fois, une composition de Grindstaff, Castlerock Turnaround, dans laquelle il montre tout son talent de banjoïste, comme tout au long de ce très bon album. 


 

Danny ROBERTS

"The Winding Road Leads Home" 

Depuis 2004, date de la formation du groupe, Danny Roberts est le mandoliniste des Grascals. De loin en loin, il enregistre un album sous son nom. The Winding Road Leads Home est le troisième. Le précédent, Nighthawk, était sorti en 2014 (Le Cri du Coyote 142). Les trois chansons de Nighthawk étaient plutôt anecdotiques. Elles étaient interprétées par Andrea et Jaelee, l’épouse et la fille de Danny. Andrea avait été précédemment la guitariste ou bassiste du groupe féminin Petticoat Junction avant de devenir l’agent de plusieurs artistes bluegrass. Jaelee avait douze ans à l’époque, on sentait qu’elle avait déjà du talent et elle l’a amplement confirmé depuis avec le groupe Sister Sadie. Mais, depuis 2014, Danny Roberts a pris de l’assurance comme chanteur et il se charge d’interpréter lui-même quatre des cinq chansons de The Winding Road Leads Home (avec souvent Jaelee et Andrea en harmonies vocales). Il fait seulement chanter My Brown Eyed Darling à Andrea (c’est le seul titre anecdotique du disque et un des deux seuls que Danny n’ait pas composé). Danny est très à l’aise sur les tempos lents, la ballade Life on the Road chantée sur un joli picking de banjo et la valse blues How I’ll Live, How I’ll Die très bien interprétée en duo avec Dennis Parker, ancien membre du groupe de Ricky Skaggs. Sa tessiture medium convient également très bien au countrygrass Small Town America et à Jesus Satisfies, un gospel rapide arrangé comme un bluegrass classique. Les instrumentaux constituent la partie la plus intéressante de l’album avec six compositions de Roberts et, en tout premier lieu, The Drifter, dans le style new acoustic. Roberts nous offre deux instrumentaux rapides typiquement bluegrass tout aussi remarquables, West Virginia Red et Leitchfield à la mélodie accrocheuse. Dans le même style, The McClanahan Stomp et Lawson Sizemore sont presque aussi bien. Tologna Bologna, tout aussi bien joué est peut-être moins intéressant parce que son rythme est plus lent. Danny Roberts est accompagné sur l’ensemble de l’album par son épouse Andrea (basse), Tony Wray (banjo, guitare) et Jimmy Mattingly ou Adam Haynes (fiddle). Une équipe réduite mais talentueuse qui brille tout au long de The Winding Road Leads Home.


 

 

Gena BRITT

"Streets, Rivers, Dreams & Heartaches" 

La banjoïste Gena Britt a un sacré CV comme membre de groupe: Petticoat Junction, New Vintage, Lou Reid & Carolina, Daughters of Bluegrass, Grasstowne. Elle a aussi eu sa propre formation au début des années 2000 et a cofondé Sister Sadie en 2013 avec Dale Ann Bradley, Deanie Richardson et Tina Adair. Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est son troisième album solo. Elle a choisi de se faire accompagner par Jason Carter (fiddle), John Meador (guitare), Jonathan Dillon (fiddle), Alan Bartram (basse), Jeff Partin (dobro) et Tony Creasman (drums). Comme peut l’indiquer son titre, Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est un album varié, comme l’était le précédent disque de Gena, Chronicle sorti en 2019 (Le Cri du Coyote 163). Tout le début de l’album est réussi, en particulier la première chanson, What Kind of Memory Will We Be, une composition de Dani Flowers (Sister Sadie) qui convient très bien à la voix douce de Gena et reçoit un très bel arrangement moderne construit autour de la guitare de John Meador. Gena est une très bonne musicienne mais elle met son banjo de côté pour Just Like You, un titre entre folk et country acoustique qu’elle chante avec Heather Berry Mabe (Red Camel Collective). Il y a deux instrumentaux dans l’album, une reprise du semi-classique de Bill Emerson et Doyle Lawson Welcome to New York (qui aurait pu se passer de batterie) et Streets of Wenatchee, bonne composition moderne de Gena dans laquelle tous les musiciens jouissent d’une grande liberté sans que ce soit le bordel (l’équilibre n’est pas si facile à trouver). Il y a une belle reprise de Everything to Hide de Sarah Jarosz. Cette dernière l’interprétait seule à la guitare. Gena Britt l’a habillée d’un arrangement americana réussi avec une guitare en fingerpicking, une batterie légère, des chœurs (John Meador) et un low banjo. D’autres morceaux reçoivent des arrangements plus classiques. C’est un type de bluegrass qui convient moins bien à la voix de Gena. Elle s’en tire quand même plutôt bien dans Goodbye to the Blues de Marshall Wilborn (avec le banjo old time de Tina Steffey en plus du banjo bluegrass de Gena) et Heading Back to Heartache de Tim Stafford et Josh Shilling avec de bons solos de Dillon et Carter et les harmonies vocales de Meador et Bartram. Elle est beaucoup moins convaincante dans la ballade He Likes to Fish et le gospel Stone of Faith, composition de Heather Berry Mabe dans laquelle cette dernière chante un couplet (ce qui relève l’intérêt de la chanson). Comme dans Chronicle, Gena Britt a choisi de faire interpréter des titres par d’autres chanteurs. Caleb Smith chante Bend in the River, un titre légèrement countrygrass de Billy Droze et, surtout, Jason Carter interprète très bien Dear Departed, jolie chanson de Shawn Camp, déjà reprise il y a quelques années par Dave Adkins. Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est le meilleur album solo de Gena Britt à ce jour.


 

jeudi 18 juin 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

"Grey & Greene"
Depuis Borrowed publié début 2023 (après 18 ans d'absence discographique) jusqu'à The Grey Album paru il y a un an, Grey DeLisle n'a pas vraiment levé le pied et vous avez pu suivre le détail de ses aventures musicales en ces colonnes. Elle revient aujourd'hui dans un registre inhabituel, en duo avec Les Greene pour un réjouissant album de rock 'n soul. Les Greene, leader de Les Greene and The Swayzees, c'était la voix de Little Richard dans le biopic Elvis, ce qui situe parfaitement ses capacités. Grey et Les s'étaient liés d'amitié en 2024 en enregistrant ensemble une chanson de Noël, I Don't Want Nothing, qui leur a donné envie de réaliser un album entier. Grey & Greene, produit par le vétéran James Intveld, comporte neuf titres écrits par Grey (dont trois en coécriture avec Intveld) et pour terminer, une reprise, You're The One That I Want, chanson du film Grease popularisée par Olivia Newton-John et John Travolta. L'ensemble mêle allègrement et harmonieusement rockabilly, country, pop et soul au travers d'un répertoire que l'on imagine interprété sur scène. Les chante cinq titres, Grey quatre, et leurs voix se rejoignent pour la reprise finale. Le disque s'ouvre avec Homewrecker, morceau-titre de l'album solo de Grey paru en 2002 mais, cette fois, chanté par Les qui donne immédiatement une idée de son talent, dans un titre purement rock 'n roll, enchaînant avec une formidable ballade soul, Let Me Call You Baby. Il confirme avec Back Of Your Hand, très rhythm and blues, et le rock Shake That Thing, pour atteindre les sommets avec That's All dans un registre soul avec une qualité d'interprétation qu'aurait adoubée le grand Otis Redding. Quant à Grey, toujours aussi lumineuse, elle entre en scène avec Mister, un rock teinté de soul, avant de nous délivrer une intense ballade de toute beauté, The Pieces, où James Intveld assure toutes les parties instrumentales à l'exception du solo de guitare assuré par Steve Reeves. Mariposa est une autre ballade à laquelle le saxophone de Kenny O'Donnell et les voix de Mika Lett et Anjolee Williams ajoutent une touche de soul, avant que Grey ne passe au registre rockabilly avec Go Go Go. Une fois de plus, Grey DeLisle a frappé juste, accompagnée d'un chanteur qui mériterait une plus grande notoriété. Il faut également tirer un coup de chapeau à James Intveld qui, non content d'assurer parfaitement la production de l'album, a démontré ses compétences au travers d'une belle palette d'instruments: guitares, claviers, basses, batterie et même sax ténor.
 

 
"Mayday!"
Songs to Keep Our Hearts Steady and Strong for the Fight!
En 2024, Si Kahn et George Mann avaient, entourés de nombreux invités, publié Labor Day à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Si. Le disque était sous-titré A tribute to hard working people everywhere. Aujourd'hui le contexte est différent et les deux infatigables défenseurs des droits des travailleurs, des femmes et des hommes, reviennent avec treize titres beaucoup plus politiques et connectés à l'actualité de leur pays. Tous sont de Si Kahn, paroles et musique à l'exception de In The Heart Of The Country et You Can't Count On The Numbers, coécrits par George et Si, et de Ask The Penguin, Ask The Seal, interprété par Magpie sur la musique de l'Ode à la Joie de Beethoven. Les douze autres titres sont chantés par George (huit) et Si (quatre). Dès les premiers mots de Hard Times ("It’s hard times in Washington / Hard times in Tennessee"), on sait à quoi s'en tenir, et tant pis si cette chanson à été écrite par Si après le 11 septembre. C'est ensuite Anyone Can Be President, dont la cible ne souffre pas d'équivoque: "N'importe qui peut être président / Sonner la cloche de la Liberté / Quand on voit ce qu'on a maintenant / N'importe qui ferait l'affaire / Je suis pour le peuple / C'était son slogan de campagne / Maintenant, ses copains et ses enfants / Sont le peuple qui s'enrichit". Il est question d'immigration dans Strangers In This Land, de protection sociale dans Care For All alors que In The Heart Of The Country est dédié à Renee Good et Alex Pretti, assassinés de sang-froid par les mercenaires d'ICE, et au peuple de Minneapolis qui continue à résister à la tyrannie au péril de sa vie. Ask The Penguin, Ask The Seal fait allusion au jour où Trump a annoncé un droit de douane de 10% pour deux îles inhabitées de l'Antarctique. Qui peut dire l'impact de cette mesure? Évidemment, Ludwig van Beethoven, d'où le choix de la musique. The Gap et Put Your Money Where Your Mouth Is, comme plus loin Fight For Your Union sont des titres d'avantage dans la tradition syndicale de Si. At The Crossroad évoque bien sûr Robert Johnson et son pacte avec le diable. Les chiffres ne mentent pas, a-t-on coutume de dire, sauf quand certains les utilisent pour appuyer leurs mensonges. You Can't Count On The Numbers et un des titres forts du disque, sur une mélodie qui évoque fortement Woody Guthrie. Going Going Gone évoque la manière dont l'administration Trump vend à bas prix l'héritage national aux corporations et aux milliardaires. Mayday! s'achève sur une note d'espoir avec One Voice, en forme d'hymne: "Nous chantons d'une voix pour l'union, pour nos sœurs, pour nos frères, pour l'autre, pour le futur…". En dehors du message social et politique, il faut souligner la qualité des mélodies (mais cela ne surprendra pas ceux qui connaissent Si et George) et celle des musiciens, notamment Rich DePaolo (guitares en tous genres), Molly MacMillan (claviers), Michael Wellen (batterie) et Doug Robinson (basses). Cela donne, au final, un album bien dans la tradition folk que l'on peut écouter et apprécier même si l'on ne saisit pas tous les textes.
"Cat Out Of The Bag"
Résumer la carrière musicale (six décennies) de Bill Kirchen en quelques lignes relève de la gageure. Ses débuts remontent à l'époque (vers 1967) où il étudiait à l'université du Michigan, à Ann Arbor avec un groupe "psycho folk-rock" appelé The Seven Seal. Il fonda ensuite avec John Tichy et George Frayne un groupe country qui constitua la base de Commander Cody & His Lost Planet Airmen. Puis vinrent The Moonlighters dont le second album (Rush Hour) était produit par Nick Lowe. Bill était aussi un guitariste réputé (le titan de la Telecater) ce qui l'a amené à collaborer, en studio et sur scène, avec de nombreux confrères: Nick Lowe, Elvis Costello, Link Wray, Gene Vincent, Asleep At The Wheel, Tom Russell, Greg Trooper… En solo, il a publié une dizaine d'albums de 1993 à 2016 (le dernier en duo avec Austin de Lone, décédé en 2025), avant de retrouver John Tichy et "Buffalo" Bruce Barlow (aka The lost Planet Airmen) pour Back From The Ozone en 2023. Alors qu'il va fêter ses 78 ans le 29 juin, Bill nous gratifie d'un Cat Out Of The Bag où il démontre qu'il a toujours la même énergie qu'à ses débuts. Le disque a été enregistré de 2023 à 2025, ce qui explique la présence d'Austin de Lone sur trois titres (il en a également co-composé trois). Les Moonlighters sont présents au travers d'Austin mais aussi de la chanson City Mix écrite par Tony Johnson et de Paul Riley, producteur de dix des onze titres et musicien sur trois d'entre eux. Parmi les invités, on trouve aussi Rick Richards (batterie), Jack Saunders (basse, guitare), George Lloyd (guitare), Floyd Domino (claviers) et Marty Muse (pedal steel). Et puis il y a Linda Gail Lewis dont le jeu de piano sur Honky-Tonk Hellfire évoque irrésistiblement Jerry Lee. Notons aussi, parmi les (co-)auteurs et (co-)compositeurs, John Tichy (Cat Out Of The Bag), Kevin "Blackie" Farrell (One More Ride, Mercy Light), Leroy Preston (Black Sheep) et Louise Kirchen, son épouse depuis plus de vingt-cinq ans. Si ce nouvel opus de Bill Kirchen est à forte dominante rock (Cat Out Of The Bag, City Mix, Hamburger Man, Black Sheep, Honky-Tonk Hellfire), on l'apprécie aussi pour ses moments plus calmes (Her Gone Is Goodbye, One More Ride, Inside My Baby's Heart, Highway To Heaven). S'il n'y a pas un titre faible, j'ai une affection particulière pour One More Ride (avec les harmonies de Jimmie Dale Gilmore et la pedal steel de Marty Muse) et pour le dernier titre, Mercy Light avec la lap steel de Marty, un superbe solo de guitare de Bill et l'orgue Hammond d'Austin de Lone qui résonne comme un adieu. Quoi qu'il en soit, avec Cat Out Of The Bag, Bill Kirchen démontre qu'il n'a rien perdu de ses qualités de guitariste et que celui qui nous avait enchantés ave Mama Hated Diesels, il y a cinquante-quatre ans, est toujours un chanteur inspiré.
 

 

 
"Live In Holland 1993 Part 1 / Part 2"
L'ami Pieter Groenveld, au moyen de son label Strictly Country Records, a l'habitude de nous proposer régulièrement des Live In Holland qui nous font regretter de ne pas être nés aux Pays-Bas. Si David Olney est celui qui a le plus souvent eu les honneurs du label, nombreux sont celles et ceux, plus ou moins connus, dont les concerts ont été ainsi publiés, pour notre plus grand bonheur. Aujourd'hui, c'est Tish Hinojosa qui est à l'honneur avec deux albums enregistrés les 5 et 6 mars 1993 à Lichtenvoorde. C'est donc un double plaisir de retrouver ainsi celle que je ne connaissais à l'époque que par la reprise par Linda Ronstadt de sa composition Adónde Voy. J'ai réellement découvert Tish quinze ans plus tard avec son album Our Little Planet où éclatait également le talent de Marvin Dykhuis. Ce dernier, pour les Live In Holland, accompagne Tish à la guitare et à la mandoline, en compagnie de Paul Pearcy aux percussions. Tish, née Leticia Hinojosa à San Antonio, Texas, de parents immigrés mexicains, s'exprime (et écrit) aussi bien en anglais qu'en espagnol. Le premier album commence d'ailleurs par deux titres en espagnol, Chanate El Vaquero (Chanate The Cowboy) et La Llorona (Weeping Woman) avant de passer à l'anglais avec The Highway Calls. La plupart des titres sont de la plume de Tish avec quelques reprises comme Estrella (Little Star), le bluesy Darkness On The Delta (chanté par Marvin) ou Carlos Rodriguez, de Paul Simon, traduit en espagnol. Parmi les moments forts de ce premier volume, je note en particulier Show Me The Way To My Heart, San Antonio Romeo (cosigné par Bob Wills), Love Is On Your Side ou encore West Side Of Town. Le dénominateur commun est la qualité de la voix pure de Tish, que ses partenaires, Marvin et Paul, tout en finesse, mettent parfaitement en valeur.

 
Bien sûr, tout ce que j'ai écrit pour le premier volume vaut pour le second. Il faut noter quelques reprises de confrères célèbres: Crazy Wind And Flashing Yellows (James McMurtry), According To My Heart (Gary Walker), Midnight Moonlight (Peter Rowan), Please Send Me Someone To Love, chanté par Marvin (Percy Mayfield), The Dutchman, également par Marvin (Michael Smith). Il y a aussi plusieurs titres en espagnol: Corazon Viajero (Wandering Heart), Bandera Del Sol (Flag Of The Sun), Reloy (Clock), Déjame Llorar (Let Me Weep), Gumbia, Polka Y Mas (Cumbia, Polka And More), Malagueña Salerosa (Enchanting Woman From Málaga), ces trois derniers titres clôturant l'enregistrement. Il y a moins de compositions de Tish sur la seconde partie de ce Live In Holland, mais elles supportent très bien la comparaison avec les reprises: In The Real West, Prairie Moon, Taos To Tennessee, Something In The Rain, Everything You Mean ou Drifter's Wind en sont de parfaits exemples. Il est d'ailleurs important de noter que si Tish avait trente-sept ans en cette fin d'hiver 1993, elle n'avait encore publié que trois véritables albums qui ont fourni l'essentiel de la matière de Live In Holland, deux titres étaient encore inédits sur disque pour ne voir le jour que sur Destiny's Gate l'année suivante. Les trente-huit chansons présentées ici, devant un public de connaisseurs, en disent plus long que tous les mots sur le talent de la Dame, un talent jamais démenti par la suite jusqu'à A Guitar & A Pen, publié en 2024.
 

 
"Vengeance & Grace"
Nous avions laissé Benjamin Todd en 2025 avec Live From A Mile High, un disque enregistré avec son groupe, Lost Dog Street Band. Un an plus tard, il est de retour avec un disque solo, Vengeance & Grace. Je devrais plutôt parler d'un demi-disque solo puisqu'il comporte dix titres enregistrés chacun en deux versions. D'abord avec un groupe: Dave Racine (batterie), Paul Defiglia (basse), Cotton Clifton (guitare et voix), Billy Contreras (fiddle) et Tebbs Karney (pedal steel). Les mêmes chansons sont ensuite présentées dans une version "alone", sans même sa compagne et partenaire Ashley Mae (ils ont eu un fils récemment). Veangeance & Grace est le cinquième album enregistré par Benjamin sous son nom. Les trois premiers étaient totalement solo, alors que sur le quatrième, Shooting Star, paru en 2024, de nombreux musiciens étaient de la partie. Ce que l'on peut dire en premier lieu, c'est que Benjamin, malgré la multiplication de ses projets et collaborations (avec Jesse Daniel, Shooter Jennings, Matt Heckler…), n'est pas en panne d'inspiration. À la première écoute, certains titres se détachent. Il y a Vengeance And Grace, qui ouvre l'album, Goner où brille la pedal steel, My Pride où le fiddle est en vedette, les ballades End Of My Rope et I Ain't Bound ou encore Ticket Home. Le thème du voyage est souvent présent alors que certaines chansons sont plus introspectives comme le morceau titre ou My Pride. En tout état de cause, la première partie du disque glisse et se laisse écouter sans effort, sans qu'un morceau ne soit plus faible que la moyenne. Quand arrive la partie solo, on se demande si la suite va présenter un intérêt tellement l'ensemble a été satisfaisant jusque-là. Quel besoin de présenter ce qu'on imagine n'être que des maquettes? Très vite, on se rend compte qu'il s'agit d'autre chose, de véritables réinterprétations des mêmes morceaux, avec une plus grande place laissée à la vérité de l'émotion, six cordes et une voix. Bien sûr, le disque est plus long (soixante-deux minutes), trop long peut-être mais on n'est pas obligé de l'écouter d'une traite. On se prend vite au jeu des comparaisons et chacun peut se poser la question de savoir si tel ou tel titre est meilleur solo ou avec un groupe et imaginer ce qu'aurait été l'album s'il y avait eu un panachage. Benjamin Tod laisse le débat ouvert et chacun aura sa réponse, mais, en attendant, Vengeance & Grace est une bien belle addition à la désormais imposante discographie de son concepteur et interprète. 
 

 

mercredi 17 juin 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

"Songs That Sing Me"
Auteure compositrice douée et prolifique, Becky Buller a mis ce talent de côté pour son nouvel album. Songs That Sing Me, comme son titre peut l’indiquer, regroupe des chansons qui la touchent, qui l’ont accompagnée pendant sa vie. Elle en a choisi onze. On peut régler de suite le compte du dernier morceau du disque, Reach, qui n’était pas une bonne idée. Becky a repris l’arrangement de New Grass Revival. Même accompagnée par Molly Tuttle, Alison Brown, Missy Raines et Sierra Hull, soit The First Ladies of Bluegrass – ainsi surnommées car elles ont été les premières à avoir été élues instrumentiste de l’année sur leurs instruments respectifs par IBMA – la version de Becky Buller est très loin de valoir celles de New Grass Revival. La contrebasse de Missy Raines ne peut apporter l’énergie qu’avait la basse électrique de John Cowan sur ce titre (que ce soit dans la version survitaminée en public à Toulouse ou dans la version studio qui comportait un batteur) et la voix de Becky Buller est très loin de pouvoir rivaliser avec celles de Sam Bush et John Cowan. Mis à part ce titre (et Auction at the Home Place, valse anecdotique apprise de Dry Branch Fire Squad), tout le reste est plutôt bien, voire très bien pour la reprise newgrass de Hazy Shade of Winter de Simon & Garfunkel, un des quatre titres que Becky joue avec son groupe dont l’excellent banjoïste Ned Luberecki qui apporte beaucoup à cette chanson comme à la ballade Millworker (James Taylor) et à Ride on By, chanson rapide typiquement bluegrass de Dick Kimmel. Becky interprète Wall Around Your Heart de Reno & Smiley en duo avec Jim Lauderdale et The Outlaw avec Becky Isaacs (une chanson folk des années 70 avec Jésus dans le rôle de l’outlaw). Camel Train est un gospel que Becky chante joliment avec Ricky Skaggs et The Whites en s’accompagnant au banjo clawhammer. Il n’y a pas que les chansons qui chantent pour Becky Buller puisqu’elle a inclus un instrumental, You Can’t Roll A Seven Everytime, qu’elle joue au fiddle avec Luberecki et Timmy George (mandoline). Becky a repris un second titre de James Taylor, Jellyman Kelly qui est apparemment une chanson pour enfants. Elle est accompagnée par toute la famille Fleck (Béla, Abigail Washburn et leurs deux fils) et sa fille Romy. On connait quelques résultats pathétiques de ces collaborations parents-enfants. Pas cette fois. Les enfants chantent très bien (et les parents aussi – et Béla a sorti son banjo). Avec A Hazy Shade of Winter, la reprise que je trouve la plus réussie est celle de Muddy Waters de Seldom Scene. On peut trouver émouvant que Becky ait choisi de l’enregistrer avec les fils de deux musiciens présents dans la version originale (Chris Eldridge - guitare et Jay Starling – dobro) mais la bonne idée de Becky Buller est surtout d’avoir accentué le côté blues de la chanson de Phil Rosenthal avec un rythme beaucoup plus marqué qui la rend épatante. Becky Buller a très souvent de bonnes idées (mais pas à chaque fois, quand même).
 

 
"Love & Trouble"
Love & Trouble est le deuxième album de Missy Raines & Allegheny. La formation est inchangée depuis Highlander (juillet 2024) avec Tristan Scroggins (mandoline), Eli Gilbert (banjo), Ellie Hakanson (fiddle) et Ben Garnett (guitare). Missy a également repris Alison Brown comme productrice. Depuis quelques années, Missy a choisi d’assumer le rôle de chanteuse principale dans son groupe (sa précédente formation New Hip, était essentiellement orientée vers la musique instrumentale, le jazz principalement). Missy n’est pas une chanteuse extraordinaire mais sa voix est agréable et aisément reconnaissable. Ellie Hakanson et Tristan Scroggins forment avec elle un bon trio vocal et prennent leur chance chacun leur tour en lead, Tristan avec la valse Future on Ice tirée du répertoire de Jimmy Martin et Ellie avec Scraps From Your Table d’Hazel Dickens. Missy chante Anywhere the Wind Blows de Good Ol’ Persons avec Kathy Kallick et Laurie Lewis, deux anciennes musiciennes de cette formation californienne (c’est Kathy qui a écrit la chanson avec John Reischman). Missy a elle-même composé trois chansons dont deux (Yanceyville Jail et le trainsong Stop 88) sont dans la veine classique qui domine l’album. Elles figurent parmi les meilleures avec Cold Wind. Leur tempo rapide permet à chaque musicien de faire étalage de son talent. Je trouve cependant que le bluegrass moderne convient mieux à la voix de Missy. Eula Dorsey est une chanson douce mais rythmée sur les désillusions d’une immigrée irlandaise aux États-Unis. C’est la troisième composition de Missy et c’est celle qu’elle chante le mieux. L’harmonie vocale de Ellie Hakanson est également remarquable. Mon titre préféré est cependant l’unique instrumental de Love & Trouble, Vonetta, magnifiquement joué par les cinq musiciens dans le style new acoustic music, comme Tony Rice l’avait déjà fait dans l’album Still Inside (mais sans banjo) il y a pas loin d’un demi-siècle.
 

 
"All God’s Children"
Pas facile de suivre un groupe comme East Nash Grass composé de jeunes musiciens très doués et donc très sollicités. Le contrebassiste change selon la disponibilité des musiciens. Pour l’enregistrement de All God’s Children, troisième album de la formation, c’est Jeff Partin qui a officié. Il chante même The Love We Gave Up, une de ses compositions, sans pour autant faire officiellement partie du groupe. Gaven Largent, membre fondateur de East Nash Grass devait être sur le départ lors des séances de studio car il n’est présent que sur quelques morceaux et il ne chante pas alors que j’avais trouvé qu’il était l’interprète le plus intéressant sur l’album précédent, Last Chance To Win (juillet 2024). Depuis la sortie du présent album, All God’s Children, le guitariste James Kee a quitté le groupe dont il était un des principaux chanteurs. La chance de East Nash Grass est d’en avoir quatre et All God’s Children met avant tout en avant les qualités d’interprète du mandoliniste Harry Clark. Sa manière un peu trainante, un peu désinvolte convient à merveille à l’adaptation très réussie de Git Along Little Yearlings de Jimmy Driftwood. Il est également très bon dans Bend in the Road qu’il a composé avec le banjoïste du groupe, Cory Walker. Un titre entrainant et dynamique comme une grande partie de l’album. C’est encore Harry Clark qui chante le traditionnel Jump Through The Window, meilleur titre du disque, dont la réussite est surtout due à l’originalité de l’arrangement porté par le fiddle de Maddie Denton, élue non sans raison fiddler de l’année 2025 par IBMA. Tous les musiciens de East Nash Grass sont excellents mais c’est encore le fiddle qui retient l’attention dans les arrangements de Bend in the Road et All God’s Children. Maddie chante deux titres dont Followin’ You coécrit par James Kee, bien arrangé avec le dobro et un low banjo, instrument qui semble de plus en plus prisé par les musiciens bluegrass. James Kee interprète trois titres dont All God’s Children. J’ai trouvé sa voix trop en retrait dans In Such A Short Time joué sur un tempo rapide. Il est beaucoup plus à l’aise sur le countrygrass Lonesome Song signé Chris Henry.
 

 
"Empty Pair of Shoes"
Empty Pair of Shoes est le premier album de Claire Lynch depuis North by South en 2016 (Le Cri du Coyote 151). Claire en a écrit ou coécrit toutes les chansons, mais ça ne fait que huit au total. C’est peu, d’autant que North by South était un album de reprises (de chanteurs canadiens). Du coup, je me dis que l’inspiration s’estompe et que c’est peut-être le dernier disque de Claire. Ça fait plus de cinquante ans qu’elle nous enchante, d’abord avec le groupe Front Porch String Band puis en solo. Empty Pair of Shoes est sans doute son album le moins bluegrass. Seul Suffer the Children relève réellement du genre. Pour le reste, on compte trois swings et quatre ballades. Au vu de la popularité de Who Knows What Tomorrow May Bring, que Claire avait enregistré sur Silver & Gold en 1997 et qui a été repris par plusieurs groupes, le swing a souvent réussi à Claire Lynch et c’est encore le cas dans Empty Pair of Shoes, en particulier avec Blue Light of Love, mon titre préféré sur cet album. One Mistake At A Time, plus jazzy, et Sugar Blues Tomorrow – coécrit avec Becky Buller -, plus blues, sont également de bonnes chansons. Rob Ickes joue de la guitare hawaïenne sur ce dernier titre. Les ballades mettent en valeur la sensibilité de l’interprétation de Claire, sa voix fragile et pourtant assurée. J’aime surtout l’intimiste Trouble’s Not Troubling Me et Empty Pair of Shoes, écrit avec Cathy Fink et arrangé avec une guitare slide. Claire est très bien accompagnée tout au long de l’album soit par des musiciens canadiens (sa deuxième patrie depuis qu’elle y a rencontré l’amour – cf. North by South), soit par les talentueux musiciens qui l’ont accompagnée tout au long d’une bonne partie de sa carrière : Jim Hurst, Missy Raines, Mark Schatz, Matthew Wingate et Bryan McDowell.
 

 
"Too Far To Let Go"
Too Far To Let Go est le cinquième album de Colebrook Road depuis la formation du groupe en 2008, et c’est à mon avis son meilleur. Colebrook Road a un style bien à lui, qui repose sur les bonnes compositions de son chanteur et guitariste Jesse Eisenbise, sa voix claire et décontractée et un bluegrass qui évite la tension souvent associée au drive. Du bluegrass un peu folk sans que ça ait quoi que ce soit de péjoratif. La seule chanson jouée avec le drive classique du bluegrass traditionnel (Live in the Light) m’apparait comme la plus ordinaire de l’album. Colebrook Road joue pourtant une musique bien rythmée, sur des tempos parfois très rapides (la reprise de That Summer de Garth Brooks, The Real You). Il y a de bonnes trouvailles dans les arrangements: des chœurs pop sur le refrain du magnifique blues Alone Again, It’s All You Need qui se termine par la reprise de All You Need Is Love des Beatles, les chœurs sur fond de banjo de Wise Old Owl coécrit par Eisenbise et Mason Via… Le groupe est inchangé depuis ses débuts. Le mandoliniste Wade Yankey signe un joli instrumental, Creek Pizza, dans lequel s’illustrent le banjoïste Mark Rast et le fiddler Joe McAnulty. La seule intervention extérieure est celle de Woody Platt qui chante un couplet de As You Do. Colebrook Road est un groupe séduisant, original et Too Far To Let Go est la meilleure porte d’entrée pour le découvrir.
 

 
"Blooming Haze"
Blooming Haze est le second album de Karoline & the Free Folks, trio lyonnais composé de Caroline Penot (guitare, mandoline, banjo), Noémie Charmetant (contrebasse) et Jimmy Josse (guitares). Caroline a écrit et chante les treize titres, tous en anglais. Malgré la formule réduite en trio, grâce à une poignée d’invités mais surtout au talent des trois musiciens, les arrangements couvrent un large spectre de musiques américaines, avec une dominante bluegrass (5 chansons) voulue par Caroline. Bluegrass Left To Share est une déclaration d’amour au genre initié par Bill Monroe. Les banjoïstes Gilles Rézard et Ben Wright (Henhouse Prowlers) et le violoniste Gaëtan Berny contribuent à donner la teinte de l’herbe bleue à trois chansons. Mais the Free Folks n’ont besoin d’aucun invité pour donner la couleur bluegrass au bel arrangement de Bird Talks & Puns. A côté de plusieurs ballades dont Resurrection qui démarre a cappella façon gospel, on trouve une belle chanson country (Bat Girl avec Jimmy à la guitare électrique), du folk original et bien rythmé (Dark Unholy Space), un boogie blues (No More) et même un folk rock funky (Subterranean Song). Jimmy Josse est un guitariste inventif qui s’adapte à chaque chanson. Noémie a un jeu très dynamique. Elle déborde souvent du rôle rythmique dévolu à la contrebasse avec plusieurs solos et des interventions à l’archet. Caroline complète les arrangements à la mandoline, au banjo clawhammer ou à la guitare. Le timbre de sa voix rappelle parfois Dolly Parton ou Claire Lynch. C’est sur la ballade Golden River et les bluegrass Burning Wooden Cabin et Bird Talks & Puns que je la préfère. La réussite de Blooming Haze tient aussi énormément au travail sur les harmonies vocales, vraiment remarquables tout au long de l’album. 
 

 

mardi 2 juin 2026

Disqu'Airs, par Éric Allart

 

Annick ODOM

"Linen Of Words" 

5615049 Records DK - © 2026

 Annick Odom nous livre avec ce second album un objet étrange et séduisant. 

Séduisant parce qu’il illustre une grande musicalité, une maitrise parfaite des codes et des genres en 12 titres. Étrange parce que l’auditeur entre dans un univers personnel où le familier est subtilement remis en question par l’irruption d’autres styles et l’expérimentation. 

Imaginons un monde futur d’où toute forme de musique amplifiée n’aurait plus accès à l’électricité. gospel, polyphonies, old-time et musiques traditionnelles tireraient leur épingle du jeu. Mais comment le jazz contemporain, la pop, les nappes de synthé pourraient-ils encore résonner? C’est le parti réussi de ce disque difficilement classable. 

Au centre, la voix riche en nuances qui sait briller sans brailler d’Annick. L’amateur de bluegrass, d’old-time et de ballades folk n’est jamais perdu. Ça vibre, c’est chaud, c’est surtout magnifiquement harmonisé, en duo aussi bien qu’avec des polyphonies issues du classique ou du jazz. 

Les textes font la part belle au quotidien contemporain, faire ses courses, demander à sa grand-mère si son chien mord. Si quelques titres sont tirés du répertoire traditionnel ancien, ils sont souvent transmutés en autre chose en cours de route, comme happés par un champ musical étranger, alimenté par un collectif de vingt musiciens. L’expérimentation s’agrémente aussi, sans que ce soit lourdingue, par des bruitages qui texturent les chansons comme une véritable bande son, avec un effet d’évocation cinématographique. Si je ne suis pas familier des albums concepts, celui-ci me fait penser à certains titres de Marty Stuart dans la démarche. 

Des gens qui discutent en arrière-plan, des oiseaux, le flux d’une eau courante, et des improvisations où la contrebasse excelle. C’est très visuel. 

Quelques titres excèdent les formats standards et fonctionnent comme des mini-opéras ou de la comédie musicale. Ça respire, ça prend le temps de se déployer. 

À l’heure où les flux sont saturés par une merde synthétique générée par des IA sans âme ni perspective, cet album pourrait presque faire figure de manifeste. Le "lin des mots" c’est celui de l’exigence, de l’humain, du culte d’un patrimoine pas figé mais orienté vers l’avenir. Il mérite d’être valorisé par tous les biais possibles.


 

 

Niki SULLIVAN

“You Better Get A Move On!” 

Bear Family BAF 14030

Le label de Brême, devenu la référence mondiale pour la réédition d’artistes états-uniens associés à la Country et à la naissance du rock and roll, vient de se pencher sur un oublié qui toutes proportions gardées serait le 5ème Beatles des Crickets, la formation du légendaire Buddy Holly. Buddy Holly et les Crickets furent à part dans la cohorte d’adolescents qui mirent le feu à l’industrie musicale des années 50. Ancrés dans l’ouest du Texas, ils se démarquèrent sur le plan mélodique et rythmique des canons du rockabilly. Niki Sullivan, adolescent gracile à lunettes est l’auteur de la rythmique de That’ll Be The Day et participe quelques mois au décollage des Crickets. Les tournées exténuantes, une profonde mésentente avec Jerry Allison (qui tourna au pugilat), amenèrent Niki à quitter le groupe. Le 25 cm que nous chroniquons ici contient ses tentatives de poursuivre une carrière solo pour Dot en 1958. 12 titres, dont 6 inédits. Pas de choc esthétique révolutionnaire, mais un bon reflet de ce que le rock and roll devient à la fin des années 50. Épuisement de thèmes désormais cadrés dans un académisme où la figure "presleyenne" écrasante se fait sentir. Production plus civilisée que le rockabilly rustique primitif, avec chœurs sucrés issus du doo wop. Niki Sullivan a une belle voix grave et ample qui se coule avec aise dans des titres rhythm and blues avec saxo. Un titre, Waitin' émerge avec une couleur très "Crickets" et démontre à quel point Niki a été plus qu’un interprète dans la constitution du style de Buddy Holly. Deux titres plus tardifs de 1965 illustrent une bascule dans le blues-rock, effaçant tout lien avec Buddy Holly. Une métamorphose où l’on perçoit que le ton est désormais donné par des Britanniques d’une autre génération. 

Si la transcription (comme toujours chez Bear Family) est soignée, j’ai éprouvé à l’écoute le sentiment que le tempo était peut-être un peu en dessous de la vitesse de rotation des disques initiaux. 

L’objet reste un beau produit digne de figurer dans une collection: livret de 10 pages illustrées, et surtout pose iconique de Niki dans une photo qui fut clonée par Elvis Costello