En raison du nombre important de nouveautés (et d’un temps limité pour les traiter), j’avais mis de côté les derniers albums de Sister Sadie (plus country que bluegrass) et Trey Hensley (plus blues que bluegrass). Et voici que l’actualité me rattrape et me contredit : ces disques que je trouvais en marge du genre qui intéresse cette rubrique sont tous deux nommés par IBMA parmi les cinq concourant pour l’album bluegrass de l’année 2026 (avec ceux de East Nash Grass, Becky Buller et Appalachian Road Show tous chroniqués précédemment sur ce site). De plus, Can’t Outrun the Blues de Trey Hensley est pressentie comme chanson de l’année et elle est arrivée en tête des charts de Bluegrass Unlimited au mois de juillet (en même temps que l’album du même nom, d’ailleurs). Difficile donc d’ignorer plus longtemps ces albums même si, personnellement, je serais très déçu que ce ne soit pas Della Jane’s Heart de Appalachian Road Show qui remporte la récompense en septembre prochain.
"Can’t Outrun the Blues"
Le cheminement de Trey Hensley n’est pas classique. Il a débuté jeune avec une orientation beaucoup plus country que bluegrass. Il a formé pendant une dizaine d’années avec le dobroïste Rob Ickes un duo qui se produisait sur les scènes bluegrass mais restait en marge du genre. Malgré cela, Hensley a été élu guitariste de l’année par IBMA en 2023 et 2025. En plus d’être un excellent guitariste, Hensley est un très bon chanteur doté d’une voix d’une intensité peu commune. Je persiste à considérer qu’il y a peu de bluegrass dans l’album Can’t Outrun the Blues. Le seul titre qui le soit vraiment est l’adaptation d’une chanson de Merle Haggard, Silverhorn Mountain. C’est le seul morceau où le banjo d’Ilya Toshinsky soit réellement mis en valeur. Going and Gone avec Molly Tuttle et One Line at a Time (écrit par Trey avec Rob Ickes et Steve Wariner – une des meilleures chansons de l’album) s’en approchent aussi. Pour le reste, c’est plutôt blues ou country (trois arrangements avec pedal steel; de la batterie ou des percussions sur tous les titres). La guitare prend énormément de place dans les arrangements. Le fiddle et surtout la mandoline de Stuart Duncan et Andy Leftwich peinent parfois à exister dans ce contexte. A part Silverhorn Mountain, les autres reprises ne m’ont pas touché. Unknown Legend de Neil Young a un arrangement franchement country. Up on Cripple Creek de The Band a été enregistré avec des musiciens de Nitty Gritty Dirt Band. Les sept autres chansons ont été écrites ou coécrites par Hensley. Can’t Outrun the Blues qui cartonne sur les radios bluegrass comporte de longues parties instrumentales, par moments plutôt blues, à d’autres plutôt bluegrass, et bénéficie de l’apport vocal de John Cowan au refrain. J’ai bien aimé le blues lancinant Drown et l’originalité de Off to Sea avec un accompagnement de guitare très créatif.
"All Will Be Well"
L’arrivée d’une nouvelle chanteuse (Dani Flowers) aux côtés de Jaelee Roberts avait déjà provoqué un changement de style dans le précédent album de Sister Sadie, No Fear. Pedal steel, batterie et claviers avaient pointé leur nez dans l’arrangement de plusieurs chansons (cf. juillet 2024). Le virage country me semble complètement assumé dans All Will Be Well. Paradoxalement, la chanson qui a donné son nom à l’album est une des deux seules (avec Can’t Let Go of Your Love) à pouvoir être considérée comme vraiment bluegrass (les puristes trouveront que la batterie est en trop). On peut considérer à la rigueur que I Wish It Would Rain, un des meilleurs titres de l’album, est intermédiaire entre bluegrass et country. Cette chanson de Nanci Griffith est surtout dans le style de Steve Earle qui l’interprète en duo avec Dani Flowers. Les neuf autres morceaux reçoivent des arrangements country avec batterie, claviers (piano et orgue), guitare électrique (Seth Taylor) et pedal steel sur deux titres. La violoniste Deanie Richardson est la musicienne la plus en vue mais elle joue rarement dans un style bluegrass (ce qui ne doit pas la gêner, elle a longtemps accompagné des artistes country comme Patty Loveless, Vince Gill et Travis Tritt). Au-delà des étiquettes, All Will Be Well est un bel album. Dani Flowers a participé à l’écriture de huit titres et en interprète quatre, aussi joliment que Jaelee Roberts, chanteuse bluegrass de l’année 2024. Cette dernière est tout à fait à l’aise sur des arrangements country (Winnebago, First Time Liar, Prodigal Daughter et Make Me Stay or Make Me Go qui rappelle la bonne country des années 80). Dans The Devil Don’t Care, la contrebassiste Maddie Dalton a un phrasé scandé qui rappelle celui de Wynonna Judd. En plus de Can’t Let Go of Your Love, la banjoïste Gena Britt chante Orphan Train qui bénéficie d’un arrangement très original.
"Next Act"
Cri du 💚
De la formation d’origine en 1998, il ne reste aujourd’hui parmi les Steep Canyon Rangers que le banjoïste Graham Sharp (principal songwriter du groupe) et le mandoliniste Mike Guggino. Au-delà des changements de personnel – très habituels chez un groupe bluegrass ayant cette longévité -, la musique des Steep a beaucoup évolué au cours de ces presque trois décennies. Le bluegrass classique des débuts s’est fait de plus en plus moderne jusqu’à se transformer en une musique acoustique qui intégrait un batteur et s’éloignait de plus en plus du bluegrass (Tell The Ones I Love en 2013, Radio en 2015 et Out in the Open en 2017 – Le Cri du Coyote 137, 147 et 157). En 2020, des instruments électriques faisaient leur apparition dans Arm in Arm (Le Cri du Coyote 167 – on félicitera la constance des Steep Canyon Rangers pour sortir un album tous les 10 numéros du Cri du Coyote). Le remplacement du principal chanteur du groupe, Woody Platt, par Aaron Burdett a ensuite marqué un tournant. Comme Sharp, Burdett est un excellent songwriter, et en choisissant Darrell Scott comme producteur pour Morning Shift (cf. juin 2024), les Steep Canyon Rangers nous avaient offert un disque qui tenait autant du bluegrass que de l’œuvre d’un singer-songwriter (Darrell Scott jouait de la guitare électrique sur plusieurs chansons). Next Act marque un nouveau virage, presque à 180°. C’est le disque le plus bluegrass des Steep depuis Deep in the Shade en 2009. Les quatorze chansons ont été écrites par Sharp et Burdett, ensemble ou séparément. L’album est varié: du bluegrass contemporain sur une base classique (Rumble Strips), du moderne (Next Act, The Kindest Thing), un countrygrass (Hard Luck Kid), des titres bluesy (Circling the Drain – très original) tutoyant parfois le rock (la fin de Babylon Stone). Les arrangements sont excellents (Heart’s the Only Compass, Some Days). La batterie est plus discrète que sur les précédents disques. Elle donne un joli rythme chaloupé à la chanson Next Act portée par un bon riff de banjo. Sharp, Guggino et Nicky Sanders sont des solistes talentueux et pleins d’idées (Back of Beyond, le back up de banjo de Heart’s the Only Compass, le solo de fiddle dans Roll of the Dice). La voix de baryton de Graham Sharp est bien utilisée dans les chansons countrygrass ou bluesy. Elle contraste avec les voix hautes et claires de Burdett et du contrebassiste Barrett Smith. Ce dernier, présent dans le groupe depuis 2018, n’a jamais autant ni aussi bien chanté, magnifiant Heart’s the Only Compass, Some Days et Back of Beyond. Il y a quelques chansons moins marquantes. Hard Times, interprété par Burdett en duo avec Celia Woodsmith (Della Mae) est sans doute trop chanté à l’énergie (c’est le risque quand on invite Celia Woodsmith) mais Next Act est un bien bel album de bluegrass. La musique des Steep Canyon Rangers évolue presque à chaque disque. La qualité demeure.
"Lonesome Trails and Tall Tales"
En 2022, le mandoliniste Darren Nicholson a quitté Balsam Range, le groupe qu’il avait cofondé en 2007 et avec lequel il avait connu de grands succès. Le groupe tournait peu à l’époque et Nicholson qui avait sorti quatre albums sous son nom entre 2007 et 2022 avait besoin de s’exprimer davantage musicalement. Débarrassé de son addiction à l’alcool, il s’est consacré à son instrument (une Gibson Lloyd Loar de 1923 – il y a de quoi être motivé) et à la composition: il a coécrit neuf des dix titres de Lonesome Trails and Tall Tales, dont sept avec Charles Humphrey III, ancien contrebassiste des Steep Canyon Rangers. C’est un album varié, bien chanté par Nicholson, principalement accompagné par Kristin Scott Benson (banjo), Deanie Richardson (fiddle), David Johnson (guitare, dobro) et Mark Fain (contrebasse). Son addiction à l’alcool a inspiré à Nicholson le swing humoristique très réussi Eager Achiever qui met en valeur le fiddle de Deanie Richardson. Au titre des chansons remarquables, l’album comprend également deux bons bluegrass classiques, Any Highway et le trainsong philosophique All Trains Come To Pass. Ain’t No Sin est une autre chanson rapide au refrain accrocheur, dynamisée par le banjo. Le dobro de David Johnson habille joliment le blues Get Me Down the Line et le countrygrass Big Sky. Trois chansons au rythme plus lent sont moins intéressantes. En revanche, Darren Nicholson montre qu’il est tout aussi à l’aise sur une chanson country qu’en bluegrass, avec I’m Home Late Again arrangé avec piano, batterie et pedal steel.
"Good As True"
Formé en 1998, Yonder Mountain String Band est un des jam bands les plus populaires. Le groupe a un nouveau fiddler, Coleman Smith, bien connu en France puisqu’il est venu plusieurs fois au festival bluegrass de La Roche-sur-Foron (aujourd’hui Bluegrass in La Roche) avec les groupes Hickory Project puis Rapidgrass. Good As True est marqué par des arrangements plus newgrass que par le passé, peut-être impulsés par le mandoliniste Nick Piccininni, arrivé dans le groupe en 2020 et qui semblait pousser le groupe du Colorado dans ce sens dans l’album Get Yourself Outside (cf. juillet 2022). Difficile à affirmer car depuis plusieurs albums, YMSB signe tout son répertoire collectivement et ne donne plus aucune information sur l’identité des chanteurs sur chaque titre (mais parfois, on arrive à deviner). Toujours est-il que The Lie est un newgrass énergique propice à une longue partie instrumentale bien digne d’un jam band. Barroom Feather, très original, est porté par la basse de Ben Kaufman et la batterie. Peu de fiddle et pas de banjo dans ce titre chanté par le banjoïste Dave Johnston reconnaissable à sa voix grave. C’est Kaufman qui chante Always Almost bâti sur une rythmique rock et agrémenté d’un des meilleurs solos de Coleman Smith sur cet album. Brand New Heartache, chanté par Piccininni, a un couplet newgrass et un refrain bluegrass. C’est l’inverse pour Blind qui a un refrain presque pop. Adam Aijala (guitare) chante le refrain de Long Ride dans le style de Danny Barnes (Bad Livers). Nothing New, sur un tempo rapide, est la chanson la plus bluegrass de Good As True. One to One Another tranche avec le reste du répertoire. C’est une ballade folk arrangée de manière plus simple avec une guitare et un dobro. Ces huit chansons, plutôt intéressantes dans l’ensemble (sans rien avoir d’exceptionnel cependant), sont suivies par une reprise de Barroom Feather longue de presque 17 minutes, ce qui peut sembler bienvenu de la part d’un jam band. Malheureusement, passé les quatre premières minutes qui correspondent à la version courte, la partie instrumentale n’est pas composée de solos mais d’un patchwork impressionniste de petites interventions parfois répétitives auxquelles je n’ai trouvé aucun intérêt
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"Heartwood"
Heartwood m’a paru bien moins intéressant que les précédents albums de Unspoken Tradition. Il y a une grande majorité de tempos medium, de chansons calmes alors que Myths We Tell Our Young (cf. mars 2023) et Imaginary Lines (Le Cri du Coyote 162) privilégiaient les tempos rapides et les chansons dynamiques. Les solistes Zane McGinnis (banjo), Tim Gardner (fiddle) et Ty Gilpin (mandoline) n’ont guère que All the Gold in California pour briller. C’est une chanson des Gatlin Brothers (groupe country) dont Unspoken Tradition a habilement accéléré le tempo. Côté répertoire, parmi les huit autres chansons, Company Man (de Tim Stafford), Refugee et Ross and Rebecca sortent du lot. Toutes ces chansons sont bien interprétées par Aaron McGinnis (guitare). L’autre chanteur, le contrebassiste Sav Sankaran, a un timbre fragile, parfois presque féminin (Bluer Than Yesterday, Cathedral Pines) que je trouve moins agréable. Ty Gilpin interprète de façon trop monocorde une adaptation du classique Barbara Allen. Ça manque d’harmonies vocales ou d’un arrangement qui relève davantage la mélodie. Unspoken est un groupe qui ne manque pas de qualités mais, pour Heartwood, ils sont en manque d’idées, au moins en ce qui concerne le répertoire.




































