vendredi 31 juillet 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

LEFTOVER SALMON

"Let’s Party About It" 

Je trouve particulièrement impressionnant qu’un groupe comme Leftover Salmon continue à nous proposer une musique aussi intéressante et assez différente d’un album à l’autre 37 ans après sa création. Les précédents disques, Grass Roots (cf. septembre 2023) et Brand New Good Old Days (Le Cri du Coyote 169) figuraient parmi les meilleurs du jam band du Colorado grâce à de nouveaux musiciens. Brand New Good Old Days bénéficiait des claviers d’Erik Deutsch. Grass Roots avait vu l’arrivée dans la formation d’un dobroïste, Jay Starling. La nouveauté dans Let’s Party About It, c’est la présence d’une section de cuivres (dont l’ex-saxophoniste des Flecktones Jeff Coffin) sur quatre des douze titres. Ils sont très bien intégrés aux deux versions de Good Dog (version jamband de 5 minutes, version radio réduite à 3 minutes) avec un beat entêtant et séduisant, et au reggae Storms, chanson de Vince Herman sur le dérèglement climatique. Ils donnent une couleur New Orleans au swing Let’s Party About It. Ces titres sont interprétés par Vince Herman, coleader et cofondateur avec Drew Emmitt du groupe dont ils sont les seuls membres originels restants. Herman interprète aussi un autre titre marquant de l’album, Big Wheel, entre bluegrass et rock, une des nombreuses chansons qui bénéficie du fiddle de Jason Carter. Il chante Twisted Pine en duo avec la légende du bluegrass Del McCoury et un autre titre bluegrass, Redbird, qui aurait sans doute pu se passer de batterie (Leftover Salmon compte un batteur dans ses rangs – Alwyn Robinson). J’ai trouvé Emmitt (mandoline, guitare électrique) plutôt en retrait sur cet album. Il ne chante que trois titres, le blues Gettin’ It Done et les ballades Shine On et River Takes Me. Pas mal mais pas les morceaux les plus originaux ni les plus marquants de Let’s Party About It. Les autres titres très intéressants sont dus à Andy Thorn, par ailleurs excellent au banjo tout au long du disque. Il signe un bon instrumental, Salmon Scales, qu’il entame par une intro dans le style de Béla Fleck. Jay Starling et Jason Carter sont remarquables sur ce titre. Son autre composition est une chanson, Mud Season, un blues très original rythmé par le banjo, qu’il chante lui-même et qui bénéficie de la mandoline et du fiddle de Sam Bush. N’hésitez pas à entrer dans la "party' proposée par Leftover Salmon.


 

 

John REISCHMAN & the JAYBIRDS

"The Salish Sea" 

The Salish Sea est le premier album de John Reischman & the Jaybirds depuis neuf ans. C’est aussi le premier avec Patrick Sauber. Il a remplacé Jim Nunnaly comme guitariste. C’est le premier changement dans le groupe depuis sa création en 2000. Sauber fait du bien aux Jaybirds question chant, leur point faible depuis les débuts, notamment sur le blues Looks Like It’s Never Gonna Rain et le gospel Banks of Jordan. Il forme un bon duo vocal avec la contrebassiste Trisha Gagnon qui m’a paru en gros progrès. Elle interprète très bien The Old Churchyard, le genre de ballade lente qui ne pardonne rien aux chanteuses approximatives. C’est une de ses deux compositions, avec Walk With Me, très jolie chanson sur un rythme enlevé. Il y a également une bonne version du classique Train on the Island. C’est surtout au niveau instrumental qu’on attend un groupe mené par John Reischman. Il signe deux compositions personnelles. The Salish Sea n’est pas le nom de l’album par hasard. C’est un joli instrumental auquel on pourra trouver des sonorités celtiques. Sauber, le fiddler Greg Spatz et Reischman sont excellents sur ce titre. Le solo de Nick Hornbuckle (banjo) manque de fluidité (c’est malheureusement récurrent chez lui). L’autre composition de Reischman, The Crow and Gate, est une marche rythmée arrangée avec deux fiddles (Patrick M’Gonigle, ex-Lonely Heartstring Band). Greg Spatz signe The Reunion, instrumental avec une belle introduction en duo fiddle/banjo. De son côté, Nick Hornbuckle a composé Creekwood Drive pour lequel il fait usage des Scruggs pegs. 


 

 

Joe MULLINS & the RADIO RAMBLERS

"Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep"

 En janvier 2026, Joe Mullins et les Radio Ramblers ont joué leur dernier concert. Le banjoïste Joe Mullins a annoncé qu’il prenait sa retraite, au moins en ce qui concerne les tournées, après 43 ans de carrière mais à seulement 60 ans (il a débuté jeune aux côtés de son père, le fiddler Paul Mullins, dans le groupe Traditional Grass). Il explique cette retraite précoce par des raisons familiales (il souhaite s’occuper de ses petits-enfants). Je ne serais pas surpris que des problèmes de voix aient également pesé dans cette décision. Depuis plusieurs albums, je la trouve quelque peu abimée et cela me semble encore plus évident avec le dernier album des Radio Ramblers, Lovin’, Fightin,’ Losin’ Sleep. Mullins ne chante d’ailleurs que deux titres parmi les neuf chansons. C’est peu, même s’il a toujours partagé les chants lead avec ses partenaires. Sa voix a une nette tendance à s’étrangler quand il chante aigu, dans Time Adds Up surtout. Cela dit, Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep est un album bien joué. Mullins, Chris Davis (mandoline), Adam Mc Intosh (guitare) et Jason Barie (fiddle) sont tous de bons musiciens, spécialistes du bluegrass classique. Davis et McIntosh ont des voix douces agréables. Les trios vocaux sont en place. En revanche, le répertoire est plutôt moyen malgré les signatures prestigieuses de Missy Raines, Tim Stafford, Billy Strings, Ronnie Bowman, Larry Cordle, Jerry Salley et Joe Mullins lui-même. Au titre des satisfactions, je citerai l’instrumental de Mullins Cancellation Blues, l’adaptation de Low Dog Blues de John Anderson avec un refrain interprété en duo et Black & Decker Blues, une composition de Larry Cordle et Jim Rushing chantée par McIntosh. Le titre que je préfère est la surprenante reprise de End of the Line des Travelling Wilburys (Dylan, Tom Petty, Roy Orbison, George Harrison et Jeff Lynne) très bien adaptée en bluegrass par les Radio Ramblers. De loin la chanson la plus intéressante de Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep.


 

 

JULIA BELLE

"The John Hartford Fiddle Tune Project Vol. 2" 

Après le décès de John Hartford en 2001, sa famille a retrouvé de nombreux documents parmi lesquels des partitions de fiddle tunes inédits. En 2020, le fiddler Matt Combs, qui avait accompagné Hartford quand il n’a plus été en capacité de jouer du violon à la fin de sa vie, avait été le principal artisan de The John Hartford Fiddle Tune Project Vol. 1 (cf. Le Cri du Coyote 166). Le titre lui-même annonçait une suite que voici. Sa particularité est d’avoir été entièrement enregistrée par des femmes à l’initiative de la fille de John Hartford, Katie Hartford Hogue, et de Sharon Gilchrist (mandoline, contrebasse) et Megan Lynch Chowning (fiddle) qu’on retrouve toutes deux sur plusieurs titres, tout comme la banjoïste old time Allison de Groot. L’album comprend treize fiddle tunes inédits et cinq chansons écrites et précédemment enregistrées par John Hartford. Quatre instrumentaux plus lents ne m’ont pas semblé aussi intéressants que les autres, malgré la présence originale de la harpiste Maeve Gilchrist dans Spirit of the South ou la performance de la violoniste April Verch jouant seule Merry Christmas. Tous les instrumentaux rapides sont de vraies réussites. Parmi les plus remarquables, quatre titres sont joués par les groupes féminins majeurs de la scène bluegrass/old-time actuelle: Della Mae (mené par le fiddle de Kimber Ludiker sur la jolie mélodie Kenny and Mac), Sister Sadie (belle énergie de Deanie Richardson au fiddle) et Uncle Earl (qui a droit à deux morceaux). Irish Familiarity est une très jolie mélodie celtique qui bénéficie de la présence du hautbois de Robbie Lynn Humsinger en plus du fiddle de Megan Lynch Chowning. Gasoline n°1 est superbement joué en duo par Maddie Witler (mandoline) et Nathalie Haas (violoncelle) avec d’intéressantes variations qui relancent la dynamique du morceau. On retrouve Natalie Haas avec sa sœur Brittany sur une suite de trois fiddle tunes enchainés. Ellie Hakanson et Sami Braman ont arrangé Not Soft Enough pour deux fiddles, accompagnées par Allison de Groot et Lauren Price (mandoline). Les chansons sont de qualité inégale. The Julia Belle Swain est ma préférée. Rachel Baiman, Megan Lynch, Sharon Gilchrist, Kristin Andreassen et Vickie Vaughn se succèdent brillamment au chant (il y a sept couplets). Version énergique de Steam Powered Aereoplane par Kathy Mattea dans un arrangement bien bluegrass dû à Alison Brown (banjo), Sierra Hull (guitare), Brittany Haas (fiddle), Megan Lovell (Larkin Poe – dobro) et Missy Raines (qui prend un solo à la contrebasse). Alison Brown et Missy Raines (avec Sharon Gilchrist – mandoline et Mary Meyer – guitare) sont aussi dans la version bluegrass de l’émouvant I’m Still Here mais l’interprétation de Holly Odell est quelconque. Celles des deux dernières chansons ne sont pas non plus de grande qualité mais elles sont touchantes parce que c’est l’épouse de John Hartford, Betty, qui chante l’emblématique No End of Love, et Ginger Boatwright (80 ans passés) qui interprète Learning to Smile, un titre écrit par John Hartford après une conversation qu’ils ont eue sur le cancer, maladie qui les a tous les deux touchés (et qui a emporté John). Vingt-cinq ans après sa mort, grâce à une trentaine de musiciennes et chanteuses talentueuses, la musique de John Hartford nous touche toujours autant. 


 

 

Laurie LEWIS & the RIGHT HANDS

"O California!" 

O California est le premier album de Laurie Lewis & The Right Hands depuis The Hazel and Alice Sessions (Le Cri du Coyote 150), il y a dix ans. Le groupe a complètement changé. Les nouveaux musiciens ne sont pas très connus, même si Hasee Ciaccio a été la contrebassiste du Molly Tuttle Band (avant la formation de Golden Highway) puis de Sister Sadie. Brandon Godman (fiddle) et George Guthrie (banjo, guitare) sont de très bons musiciens comme en atteste notamment leur excellente version de Hell Broke Loose in Georgia, un fiddle tune (forcément) endiablé. C’est l’un des titres bluegrass de l’album avec deux chansons traditionnelles entrainantes, Look Down That Lonesome Road et This Little Light of Mine. My True Love Loves Me, une des cinq compositions de Laurie est entre bluegrass et old-time avec la présence de deux banjos, l’un joué en picking, l’autre en clawhammer. George Guthrie chante d’une belle voix posée le classique old time Red Rocking Chair prolongé par de longues parties instrumentales. Les albums de Laurie Lewis sont souvent entre bluegrass et folk. O California élargit le spectre des influences. One Tiny Spark est une ballade bluesy avec le banjo et le fiddle dans des emplois inhabituels. Wheel of Blues a des couplets blues et un refrain folk. Guthrie et Godman sont ici aussi excellents. Lewis et Ciaccio chantent en duo le classique Fair and Tender Ladies, accompagnées par un low banjo. Voices of Water est une ballade calme bien chantée par Laurie. O California est peut-être le titre le plus original avec sa mélodie aux influences mexicaines. Le meilleur album de Laurie Lewis depuis bien longtemps.


 

 

The INFAMOUS STRINGDUSTERS

"20/20" 

Le titre, 20/20, n’est pas la note que se donnent les Infamous Stringdusters pour leur nouvel album. C’est simplement l’indication qu’ils sortent vingt nouveaux titres pour célébrer les vingt ans du groupe. Vingt titres, une générosité inhabituelle à une époque où beaucoup d’artistes peinent à en enregistrer la moitié pour sortir un disque. Par contre, le livret est plus que maigre. Le nom des musiciens est absent (heureusement, on les connait – le groupe est inchangé depuis 2011). Pas de crédits non plus pour le songwriting. Il faut supposer que ce sont vingt compositions collectives (c’était le cas de la plupart des titres de leurs derniers disques). 20/20 est fidèle à l’œuvre des Stringdusters. brillant musicalement, plutôt moderne stylistiquement et très inégal vocalement. Andy Hall (dobro), Andy Falco (guirare), Jeremy Garrett (fiddle), Chris Pandolfi (banjo) et Travis Book (contrebasse) sont tous d’excellents musiciens. Il est même étonnant, voire scandaleux que le groupe n’ait jamais été élu groupe instrumental de l’année par IBMA et qu’aucun de ses membres n’ait eu de récompense individuelle (pas même Andy Hall pour le dobro). Vocalement, c’est autre chose. Une fois encore, le livret ne donne pas d’indications mais, avec l’habitude, on peut deviner que presque tous les titres les mieux interprétés sont chantés par Travis Book ou Andy Falco. Tous deux ont une voix douce qui convient bien au bluegrass moderne. Working Man Blues, chanté par Falco, est cependant plus classique. Il interprète aussi Dry Spot in the Rain avec une belle partie de dobro. Les meilleurs titres me semblent chantés par Book: le percutant Holding on to You, The Voyageur – très moderne, et Dancing in the Moon qui ressemble énormément à un croisement entre une chanson bluegrass et un morceau de Daft Punk. J’aime aussi les bluesy Karma’s Got Your Number et Life Goes On. Le meilleur titre chanté par Andy Hall est l’entrainant The End of the Line sur un rythme boogie/rockabilly. Light of the Day n’est pas mal non plus. Chris Pandolfi chante un titre, Hit the Nail on the Head, ce qui est complètement inhabituel. Je n’aime pas la voix de Jeremy Garrett qui n’interprète apparemment que trois chansons. Les Stringdusters se sont aussi fendus d’un gospel a cappella, chanté juste mais qui ne procure aucune émotion. Parmi les deux instrumentaux, Live Rosin ne m’a pas emballé. En revanche, Longclaw est très bien arrangé avec plusieurs duos. Encore une fois, tous les musiciens sont brillants tout au long de 20/20


 

mercredi 1 juillet 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

TANASI 

Cri du 💚  

Le trio Tanasi (du terme indien qui a donné son nom à l’État du Tennessee) s’est produit à Bluegrass in La Roche en 2025. Il est constitué du dobroïste Billy Cardine et des chanteuses Anya Hinkle (guitare) et Mary Lucey (banjo old time, contrebasse). Tous trois ont un passé riche dans diverses formations (Biscuit Burners, Dehlia Low, Tellico, Uncle Earl, Lover’s Leap). En plus du dobro, Billy Cardine joue du chaturangui (instrument indien), de la pedal steel et d’un dobro à 22 cordes. C’est un musicien virtuose, aventureux, parfois difficile à suivre. Avec Tanasi, il semble avoir trouvé l’écrin idéal pour sa créativité tout en proposant une musique très abordable. Côté aventure, l’album est pourtant ambitieux. Tanasi est une des premières formations à tenter le crossover entre les instruments bluegrass/old time et la world music. Béla Fleck a joué avec des musiciens africains et asiatiques, le groupe Henhouse Prowlers adapte un titre local aux instruments bluegrass dans chaque nouveau pays qu’il visite. Ce sont les seuls précédents qui me viennent à l’esprit. Parmi les neuf titres de l’album, trois ont des mélodies que Tanasi a ramenées d’Afrique de l’Ouest, du Népal et d’Afrique du Sud. De ce dernier pays, Tanasi a adapté Malhalla transformé en Let’s Hold On avec des paroles de Mary Lucey et Odessa Jorgensen (elles ont joué ensemble dans le groupe Biscuit Burners). Il y a un très bel arrangement tant instrumental (dobro et banjo) que vocal (les voix de Anya et Mary qui se répondent et s’harmonisent). Mary passe à la contrebasse pour Bajho Khetma, morceau népalais qu’Anya et Mary chantent superbement en duo. Get Up - Ore Mi Kini Se est construit sur une mélodie yoruba (Afrique de l’Ouest – Nigéria et Bénin essentiellement). Mary et Lucey réussissent le prodige de proposer une rythmique puissante avec juste une guitare et une contrebasse, se passant de percussions. A nouveau leur chant en duo est superbe et l’accompagnement de dobro est excellent. Dans la catégorie world music, on pourrait tout aussi bien associer la reprise de Many Rivers to Cross du chanteur jamaïcain Jimmy Cliff. L’adaptation de titres reggae en bluegrass/old time n’est cependant pas nouvelle. Peter Rowan et New Grass Revival ont brillamment réussi l’exercice il y a déjà quarante ans. Elle est chantée par Anya. Billy Cardine a ajouté un fond de pedal steel et Julian Pinelli son fiddle. On retrouve un peu de pedal steel dans l’adaptation de la ballade Sweetest Breeze de Steve McMurtry (Acoustic Syndicate) interprétée par Mary Lucey. La dernière reprise est Give Me Love de George Harrison. Étant donné l’intérêt qu’a longtemps porté le guitariste soliste des Beatles à la culture et la musique indienne, il n’est pas étonnant que Billy Cardine y joue du chaturangui en plus du dobro. Le duo vocal de Mary et Anya est à nouveau somptueux. Tanasi interprète également un medley de deux instrumentaux traditionnels (américains, précisons-le) avec des passages en duo dobro/banjo. Les deux derniers morceaux sont des compositions instrumentales de Cardine. Pickin’ in the Pines a un titre des plus banals mais il n’a rien de classique malgré un arrangement qui combine assez traditionnellement dobro, banjo old time et fiddle (Julian Pinelli). The Fif est le morceau où Cardine se donne la plus grande liberté de jeu. Il ajoute encore une fois le chaturangui au dobro. Mary et Lucey utilisent ici leurs voix comme des instruments, parfois façon scat pour accompagner Billy, en solo du début à la fin, pendant plus de 5 minutes, sans jamais nous perdre. Ce premier album de Tanasi est ambitieux et magnifique. Le talent de Billy Cardine sur tous les instruments relevant du domaine de la glisse (chers à Lionel Wendling longtemps collaborateur du Cri du Coyote) est immense et l’association des voix de Mary Lucey et Anya Hinkle est un vrai miracle. 


 

 

Andy LEFTWICH

"Aced" 

Cri du 💚  

Après avoir été pendant quinze ans le fiddler de Ricky Skaggs & Kentucky Thunder, Andy Leftwich s’était retiré de la musique pour se consacrer à la religion. Il est réapparu fin 2022 avec un formidable album instrumental, The American Fiddler (cf. avril 2023). Aced en est la suite, et elle est tout aussi formidable. Andy Leftwich a enregistré onze instrumentaux avec une équipe resserrée, Cody Kilby (guitare), Matt Menefee (banjo) et Byron House (contrebasse), tous trois déjà présents sur le disque précédent. Sur la plupart des titres, Andy joue de la mandoline en plus du fiddle. Il n’y a cette fois-ci que deux standards, le fiddle tune Tom & Jerry (avec le fiddle en solo de bout en bout à la Kenny Baker) et une version instrumentale tout à fait convaincante du gospel Talk About Suffering Here Below (j’apprécie pourtant rarement les versions instrumentales de chansons). Comme dans chacun de ses albums, Andy Leftwich reprend un titre de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli. Cette fois, c’est R-26, loin d’être la plus connue des œuvres du duo mais elle est épatante de swing dans l’arrangement de Leftwich qui fait chanter son violon de bout en bout. Il a ajouté la reprise d’une composition de Ricky Skaggs, Crossville, à laquelle on peut reprocher d’être un poil répétitive bien que ce ne soit pas le morceau le plus long de l’album. Les sept autres titres sont des compositions de Leftwich. Aced, qu’il entame à la mandoline, à de jolis accents grismaniens. Behind the 8 Ball, en plusieurs mouvements sur un tempo rapide, est moderne. C’est le morceau que je préfère avec le très irlandais Brookstone dans lequel Matt Menefee pourrait nous faire croire qu’il joue sur un banjo 4 cordes. Road to Antioch a également des accents celtiques (ce qui rend le titre curieux mais il y a certainement des Antioch aux Etats-Unis). Old Hickory est un bluegrass plus classique, Up Massey Road un bon fiddle tune avec une partie de banjo sans doute en partie improvisée. Highland Rim, sur un tempo très rapide également, ne dépare pas du reste de cet excellent album, brillamment interprété par les quatre musiciens. 


 

 

BENSON

"Double Dose" 

Double Dose est le deuxième album de Benson, duo uniquement discographique composé de Wayne Benson, mandoliniste de IIIrd Tyme Out et de son épouse, Kristin Scott Benson, banjoïste des Grascals. Double Dose est moins enthousiasmant que leur premier disque Pick Your Poison (cf. Bluegrass & C° mai 2023), surtout en ce qui concerne les trois instrumentaux composés par Wayne, plutôt originaux mais guère emballants ou vite répétitifs (Banjo Radio Bounce). Les chansons sont plus intéressantes. Ni Wayne ni Kristin ne chantant, ils ont de nouveau fait appel à différents artistes pour interpréter les sept chansons de Double Dose. Woody Platt est excellent sur Lover of the Road avec un bon soutien de Mickey Harris au refrain. Jeremy Garrett (Infamous Stringdusters) interprète de manière plutôt tranquille Down That Road, un countrygrass signé Becky Buller, et Louise, blues de Paul Siebel devenu un classique transgenre (au sens musical du terme, repris par des artistes aussi différents que Bonnie Raitt, Leo Kottke et Seldom Scene). Dustin Pyrtle (ex-Quicksiver et IIIrd Tyme Out) a également droit à deux titres, le blues Things Have Changed (de Harley Allen) et une reprise sur un tempo très rapide de This Drinkin’ Will Kill Me de Dwight Yoakam. Son registre de ténor convient très bien aux deux chansons. Bully of the Town est généralement joué en instrumental mais les Benson ont choisi la version chantée, interprétée par Zack Arnold, ce qui n’empêche pas chaque soliste (Kristin, Wayne et Cody Kilby qui les accompagne à la guitare sur presque tous les titres) de briller en solo, comme sur tous les tempos rapides. Pour Pick Your Poison, les Benson avaient demandé au prêtre de leur paroisse, Heath Williams, d’interpréter trois chansons. Ils récidivent pour Double Dose avec Lay Em Down qui est une des chansons les plus réussies de l’album. Peu après la sortie de Double Dose, Benson a fait paraître en single (c’est la grande mode, développée par le téléchargement) Maybe It’s You, jolie chanson également très bien interprétée par Heath Williams. Elle a rapidement atteint les premières places des charts bluegrass. Dommage qu’elle n’ait pas été incluse dans Double Dose

 


 

 

Daniel GRINDSTAFF & The UPTOWN TROUBADOURS

Les groupes Marty Raybon & Full Circle puis Merle Monroe avaient révélé le talent du banjoïste Daniel Grindstaff. Après le succès de son album solo, Heroes & Friends (cf. Bluegrass & C° décembre 2024), Grindstaff a eu envie de monter sa propre formation, The Uptown Troubadours, avec le fiddler Derek Deakins et le contrebassiste Kent Blanton, déjà présents sur le second disque de Merle Monroe et Heroes & Friends (et qui connaissent en fait Grindstaff depuis ses débuts avec Jim & Jesse et les Osborne Brothers), ainsi que le guitariste Kevin Richardson qui chantait My Last Dollar sur Heroes & Friends. Pour l’enregistrement du présent album, la formation est complétée sur plusieurs titres par Andy Leftwich (mandoline), Marty Stuart (mandoline), Jonathan Dillon (mandoline) ou Josh Swift (dobro). Au-delà de ses indiscutables qualités de banjoïste, Daniel Grindstaff se révèle avant tout, avec ce disque, comme un homme de goût. Le répertoire et les arrangements sont excellents et il a trouvé en Kevin Richardson un formidable chanteur pour le style traditionnel (sa voix évoque celle de Dudley Connell dans A Little Goes A Long Way, composé par Tim Stafford et Rick Lang) comme pour le countrygrass We See Love (de Rick Lang) et de très bonnes adaptations de chansons country (Denver de Larry Gatlin et Danny’s Song de Kenny Loggins) arrangées avec beaucoup de légèreté. Côté bluegrass classique, l’album comprend aussi le traditionnel The Death of John Henry et la reprise d’un titre de Larry Sparks (Goodbye Little Darlin’). C’est Derek Deakins qui interprète le classique Corinne, Corinna (ici arrangé entre boogie et swing), aussi bien chanté (et joué) que le reste. Dans l’album précédent, Grindstaff avait adapté un titre de Rod Stewart (Forever Young). Il s’est cette fois intéressé au répertoire de Tom Petty avec une excellente adaptation de Angel Dream, superbement chantée par Richardson. Il y avait quatre instrumentaux dans l’album précédent, il n’y en a qu’un cette fois, une composition de Grindstaff, Castlerock Turnaround, dans laquelle il montre tout son talent de banjoïste, comme tout au long de ce très bon album. 


 

Danny ROBERTS

"The Winding Road Leads Home" 

Depuis 2004, date de la formation du groupe, Danny Roberts est le mandoliniste des Grascals. De loin en loin, il enregistre un album sous son nom. The Winding Road Leads Home est le troisième. Le précédent, Nighthawk, était sorti en 2014 (Le Cri du Coyote 142). Les trois chansons de Nighthawk étaient plutôt anecdotiques. Elles étaient interprétées par Andrea et Jaelee, l’épouse et la fille de Danny. Andrea avait été précédemment la guitariste ou bassiste du groupe féminin Petticoat Junction avant de devenir l’agent de plusieurs artistes bluegrass. Jaelee avait douze ans à l’époque, on sentait qu’elle avait déjà du talent et elle l’a amplement confirmé depuis avec le groupe Sister Sadie. Mais, depuis 2014, Danny Roberts a pris de l’assurance comme chanteur et il se charge d’interpréter lui-même quatre des cinq chansons de The Winding Road Leads Home (avec souvent Jaelee et Andrea en harmonies vocales). Il fait seulement chanter My Brown Eyed Darling à Andrea (c’est le seul titre anecdotique du disque et un des deux seuls que Danny n’ait pas composé). Danny est très à l’aise sur les tempos lents, la ballade Life on the Road chantée sur un joli picking de banjo et la valse blues How I’ll Live, How I’ll Die très bien interprétée en duo avec Dennis Parker, ancien membre du groupe de Ricky Skaggs. Sa tessiture medium convient également très bien au countrygrass Small Town America et à Jesus Satisfies, un gospel rapide arrangé comme un bluegrass classique. Les instrumentaux constituent la partie la plus intéressante de l’album avec six compositions de Roberts et, en tout premier lieu, The Drifter, dans le style new acoustic. Roberts nous offre deux instrumentaux rapides typiquement bluegrass tout aussi remarquables, West Virginia Red et Leitchfield à la mélodie accrocheuse. Dans le même style, The McClanahan Stomp et Lawson Sizemore sont presque aussi bien. Tologna Bologna, tout aussi bien joué est peut-être moins intéressant parce que son rythme est plus lent. Danny Roberts est accompagné sur l’ensemble de l’album par son épouse Andrea (basse), Tony Wray (banjo, guitare) et Jimmy Mattingly ou Adam Haynes (fiddle). Une équipe réduite mais talentueuse qui brille tout au long de The Winding Road Leads Home.


 

 

Gena BRITT

"Streets, Rivers, Dreams & Heartaches" 

La banjoïste Gena Britt a un sacré CV comme membre de groupe: Petticoat Junction, New Vintage, Lou Reid & Carolina, Daughters of Bluegrass, Grasstowne. Elle a aussi eu sa propre formation au début des années 2000 et a cofondé Sister Sadie en 2013 avec Dale Ann Bradley, Deanie Richardson et Tina Adair. Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est son troisième album solo. Elle a choisi de se faire accompagner par Jason Carter (fiddle), John Meador (guitare), Jonathan Dillon (fiddle), Alan Bartram (basse), Jeff Partin (dobro) et Tony Creasman (drums). Comme peut l’indiquer son titre, Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est un album varié, comme l’était le précédent disque de Gena, Chronicle sorti en 2019 (Le Cri du Coyote 163). Tout le début de l’album est réussi, en particulier la première chanson, What Kind of Memory Will We Be, une composition de Dani Flowers (Sister Sadie) qui convient très bien à la voix douce de Gena et reçoit un très bel arrangement moderne construit autour de la guitare de John Meador. Gena est une très bonne musicienne mais elle met son banjo de côté pour Just Like You, un titre entre folk et country acoustique qu’elle chante avec Heather Berry Mabe (Red Camel Collective). Il y a deux instrumentaux dans l’album, une reprise du semi-classique de Bill Emerson et Doyle Lawson Welcome to New York (qui aurait pu se passer de batterie) et Streets of Wenatchee, bonne composition moderne de Gena dans laquelle tous les musiciens jouissent d’une grande liberté sans que ce soit le bordel (l’équilibre n’est pas si facile à trouver). Il y a une belle reprise de Everything to Hide de Sarah Jarosz. Cette dernière l’interprétait seule à la guitare. Gena Britt l’a habillée d’un arrangement americana réussi avec une guitare en fingerpicking, une batterie légère, des chœurs (John Meador) et un low banjo. D’autres morceaux reçoivent des arrangements plus classiques. C’est un type de bluegrass qui convient moins bien à la voix de Gena. Elle s’en tire quand même plutôt bien dans Goodbye to the Blues de Marshall Wilborn (avec le banjo old time de Tina Steffey en plus du banjo bluegrass de Gena) et Heading Back to Heartache de Tim Stafford et Josh Shilling avec de bons solos de Dillon et Carter et les harmonies vocales de Meador et Bartram. Elle est beaucoup moins convaincante dans la ballade He Likes to Fish et le gospel Stone of Faith, composition de Heather Berry Mabe dans laquelle cette dernière chante un couplet (ce qui relève l’intérêt de la chanson). Comme dans Chronicle, Gena Britt a choisi de faire interpréter des titres par d’autres chanteurs. Caleb Smith chante Bend in the River, un titre légèrement countrygrass de Billy Droze et, surtout, Jason Carter interprète très bien Dear Departed, jolie chanson de Shawn Camp, déjà reprise il y a quelques années par Dave Adkins. Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est le meilleur album solo de Gena Britt à ce jour.


 

jeudi 18 juin 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

"Grey & Greene"
Depuis Borrowed publié début 2023 (après 18 ans d'absence discographique) jusqu'à The Grey Album paru il y a un an, Grey DeLisle n'a pas vraiment levé le pied et vous avez pu suivre le détail de ses aventures musicales en ces colonnes. Elle revient aujourd'hui dans un registre inhabituel, en duo avec Les Greene pour un réjouissant album de rock 'n soul. Les Greene, leader de Les Greene and The Swayzees, c'était la voix de Little Richard dans le biopic Elvis, ce qui situe parfaitement ses capacités. Grey et Les s'étaient liés d'amitié en 2024 en enregistrant ensemble une chanson de Noël, I Don't Want Nothing, qui leur a donné envie de réaliser un album entier. Grey & Greene, produit par le vétéran James Intveld, comporte neuf titres écrits par Grey (dont trois en coécriture avec Intveld) et pour terminer, une reprise, You're The One That I Want, chanson du film Grease popularisée par Olivia Newton-John et John Travolta. L'ensemble mêle allègrement et harmonieusement rockabilly, country, pop et soul au travers d'un répertoire que l'on imagine interprété sur scène. Les chante cinq titres, Grey quatre, et leurs voix se rejoignent pour la reprise finale. Le disque s'ouvre avec Homewrecker, morceau-titre de l'album solo de Grey paru en 2002 mais, cette fois, chanté par Les qui donne immédiatement une idée de son talent, dans un titre purement rock 'n roll, enchaînant avec une formidable ballade soul, Let Me Call You Baby. Il confirme avec Back Of Your Hand, très rhythm and blues, et le rock Shake That Thing, pour atteindre les sommets avec That's All dans un registre soul avec une qualité d'interprétation qu'aurait adoubée le grand Otis Redding. Quant à Grey, toujours aussi lumineuse, elle entre en scène avec Mister, un rock teinté de soul, avant de nous délivrer une intense ballade de toute beauté, The Pieces, où James Intveld assure toutes les parties instrumentales à l'exception du solo de guitare assuré par Steve Reeves. Mariposa est une autre ballade à laquelle le saxophone de Kenny O'Donnell et les voix de Mika Lett et Anjolee Williams ajoutent une touche de soul, avant que Grey ne passe au registre rockabilly avec Go Go Go. Une fois de plus, Grey DeLisle a frappé juste, accompagnée d'un chanteur qui mériterait une plus grande notoriété. Il faut également tirer un coup de chapeau à James Intveld qui, non content d'assurer parfaitement la production de l'album, a démontré ses compétences au travers d'une belle palette d'instruments: guitares, claviers, basses, batterie et même sax ténor.
 

 
"Mayday!"
Songs to Keep Our Hearts Steady and Strong for the Fight!
En 2024, Si Kahn et George Mann avaient, entourés de nombreux invités, publié Labor Day à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Si. Le disque était sous-titré A tribute to hard working people everywhere. Aujourd'hui le contexte est différent et les deux infatigables défenseurs des droits des travailleurs, des femmes et des hommes, reviennent avec treize titres beaucoup plus politiques et connectés à l'actualité de leur pays. Tous sont de Si Kahn, paroles et musique à l'exception de In The Heart Of The Country et You Can't Count On The Numbers, coécrits par George et Si, et de Ask The Penguin, Ask The Seal, interprété par Magpie sur la musique de l'Ode à la Joie de Beethoven. Les douze autres titres sont chantés par George (huit) et Si (quatre). Dès les premiers mots de Hard Times ("It’s hard times in Washington / Hard times in Tennessee"), on sait à quoi s'en tenir, et tant pis si cette chanson à été écrite par Si après le 11 septembre. C'est ensuite Anyone Can Be President, dont la cible ne souffre pas d'équivoque: "N'importe qui peut être président / Sonner la cloche de la Liberté / Quand on voit ce qu'on a maintenant / N'importe qui ferait l'affaire / Je suis pour le peuple / C'était son slogan de campagne / Maintenant, ses copains et ses enfants / Sont le peuple qui s'enrichit". Il est question d'immigration dans Strangers In This Land, de protection sociale dans Care For All alors que In The Heart Of The Country est dédié à Renee Good et Alex Pretti, assassinés de sang-froid par les mercenaires d'ICE, et au peuple de Minneapolis qui continue à résister à la tyrannie au péril de sa vie. Ask The Penguin, Ask The Seal fait allusion au jour où Trump a annoncé un droit de douane de 10% pour deux îles inhabitées de l'Antarctique. Qui peut dire l'impact de cette mesure? Évidemment, Ludwig van Beethoven, d'où le choix de la musique. The Gap et Put Your Money Where Your Mouth Is, comme plus loin Fight For Your Union sont des titres d'avantage dans la tradition syndicale de Si. At The Crossroad évoque bien sûr Robert Johnson et son pacte avec le diable. Les chiffres ne mentent pas, a-t-on coutume de dire, sauf quand certains les utilisent pour appuyer leurs mensonges. You Can't Count On The Numbers et un des titres forts du disque, sur une mélodie qui évoque fortement Woody Guthrie. Going Going Gone évoque la manière dont l'administration Trump vend à bas prix l'héritage national aux corporations et aux milliardaires. Mayday! s'achève sur une note d'espoir avec One Voice, en forme d'hymne: "Nous chantons d'une voix pour l'union, pour nos sœurs, pour nos frères, pour l'autre, pour le futur…". En dehors du message social et politique, il faut souligner la qualité des mélodies (mais cela ne surprendra pas ceux qui connaissent Si et George) et celle des musiciens, notamment Rich DePaolo (guitares en tous genres), Molly MacMillan (claviers), Michael Wellen (batterie) et Doug Robinson (basses). Cela donne, au final, un album bien dans la tradition folk que l'on peut écouter et apprécier même si l'on ne saisit pas tous les textes.
"Cat Out Of The Bag"
Résumer la carrière musicale (six décennies) de Bill Kirchen en quelques lignes relève de la gageure. Ses débuts remontent à l'époque (vers 1967) où il étudiait à l'université du Michigan, à Ann Arbor avec un groupe "psycho folk-rock" appelé The Seven Seal. Il fonda ensuite avec John Tichy et George Frayne un groupe country qui constitua la base de Commander Cody & His Lost Planet Airmen. Puis vinrent The Moonlighters dont le second album (Rush Hour) était produit par Nick Lowe. Bill était aussi un guitariste réputé (le titan de la Telecater) ce qui l'a amené à collaborer, en studio et sur scène, avec de nombreux confrères: Nick Lowe, Elvis Costello, Link Wray, Gene Vincent, Asleep At The Wheel, Tom Russell, Greg Trooper… En solo, il a publié une dizaine d'albums de 1993 à 2016 (le dernier en duo avec Austin de Lone, décédé en 2025), avant de retrouver John Tichy et "Buffalo" Bruce Barlow (aka The lost Planet Airmen) pour Back From The Ozone en 2023. Alors qu'il va fêter ses 78 ans le 29 juin, Bill nous gratifie d'un Cat Out Of The Bag où il démontre qu'il a toujours la même énergie qu'à ses débuts. Le disque a été enregistré de 2023 à 2025, ce qui explique la présence d'Austin de Lone sur trois titres (il en a également co-composé trois). Les Moonlighters sont présents au travers d'Austin mais aussi de la chanson City Mix écrite par Tony Johnson et de Paul Riley, producteur de dix des onze titres et musicien sur trois d'entre eux. Parmi les invités, on trouve aussi Rick Richards (batterie), Jack Saunders (basse, guitare), George Lloyd (guitare), Floyd Domino (claviers) et Marty Muse (pedal steel). Et puis il y a Linda Gail Lewis dont le jeu de piano sur Honky-Tonk Hellfire évoque irrésistiblement Jerry Lee. Notons aussi, parmi les (co-)auteurs et (co-)compositeurs, John Tichy (Cat Out Of The Bag), Kevin "Blackie" Farrell (One More Ride, Mercy Light), Leroy Preston (Black Sheep) et Louise Kirchen, son épouse depuis plus de vingt-cinq ans. Si ce nouvel opus de Bill Kirchen est à forte dominante rock (Cat Out Of The Bag, City Mix, Hamburger Man, Black Sheep, Honky-Tonk Hellfire), on l'apprécie aussi pour ses moments plus calmes (Her Gone Is Goodbye, One More Ride, Inside My Baby's Heart, Highway To Heaven). S'il n'y a pas un titre faible, j'ai une affection particulière pour One More Ride (avec les harmonies de Jimmie Dale Gilmore et la pedal steel de Marty Muse) et pour le dernier titre, Mercy Light avec la lap steel de Marty, un superbe solo de guitare de Bill et l'orgue Hammond d'Austin de Lone qui résonne comme un adieu. Quoi qu'il en soit, avec Cat Out Of The Bag, Bill Kirchen démontre qu'il n'a rien perdu de ses qualités de guitariste et que celui qui nous avait enchantés ave Mama Hated Diesels, il y a cinquante-quatre ans, est toujours un chanteur inspiré.
 

 

 
"Live In Holland 1993 Part 1 / Part 2"
L'ami Pieter Groenveld, au moyen de son label Strictly Country Records, a l'habitude de nous proposer régulièrement des Live In Holland qui nous font regretter de ne pas être nés aux Pays-Bas. Si David Olney est celui qui a le plus souvent eu les honneurs du label, nombreux sont celles et ceux, plus ou moins connus, dont les concerts ont été ainsi publiés, pour notre plus grand bonheur. Aujourd'hui, c'est Tish Hinojosa qui est à l'honneur avec deux albums enregistrés les 5 et 6 mars 1993 à Lichtenvoorde. C'est donc un double plaisir de retrouver ainsi celle que je ne connaissais à l'époque que par la reprise par Linda Ronstadt de sa composition Adónde Voy. J'ai réellement découvert Tish quinze ans plus tard avec son album Our Little Planet où éclatait également le talent de Marvin Dykhuis. Ce dernier, pour les Live In Holland, accompagne Tish à la guitare et à la mandoline, en compagnie de Paul Pearcy aux percussions. Tish, née Leticia Hinojosa à San Antonio, Texas, de parents immigrés mexicains, s'exprime (et écrit) aussi bien en anglais qu'en espagnol. Le premier album commence d'ailleurs par deux titres en espagnol, Chanate El Vaquero (Chanate The Cowboy) et La Llorona (Weeping Woman) avant de passer à l'anglais avec The Highway Calls. La plupart des titres sont de la plume de Tish avec quelques reprises comme Estrella (Little Star), le bluesy Darkness On The Delta (chanté par Marvin) ou Carlos Rodriguez, de Paul Simon, traduit en espagnol. Parmi les moments forts de ce premier volume, je note en particulier Show Me The Way To My Heart, San Antonio Romeo (cosigné par Bob Wills), Love Is On Your Side ou encore West Side Of Town. Le dénominateur commun est la qualité de la voix pure de Tish, que ses partenaires, Marvin et Paul, tout en finesse, mettent parfaitement en valeur.

 
Bien sûr, tout ce que j'ai écrit pour le premier volume vaut pour le second. Il faut noter quelques reprises de confrères célèbres: Crazy Wind And Flashing Yellows (James McMurtry), According To My Heart (Gary Walker), Midnight Moonlight (Peter Rowan), Please Send Me Someone To Love, chanté par Marvin (Percy Mayfield), The Dutchman, également par Marvin (Michael Smith). Il y a aussi plusieurs titres en espagnol: Corazon Viajero (Wandering Heart), Bandera Del Sol (Flag Of The Sun), Reloy (Clock), Déjame Llorar (Let Me Weep), Gumbia, Polka Y Mas (Cumbia, Polka And More), Malagueña Salerosa (Enchanting Woman From Málaga), ces trois derniers titres clôturant l'enregistrement. Il y a moins de compositions de Tish sur la seconde partie de ce Live In Holland, mais elles supportent très bien la comparaison avec les reprises: In The Real West, Prairie Moon, Taos To Tennessee, Something In The Rain, Everything You Mean ou Drifter's Wind en sont de parfaits exemples. Il est d'ailleurs important de noter que si Tish avait trente-sept ans en cette fin d'hiver 1993, elle n'avait encore publié que trois véritables albums qui ont fourni l'essentiel de la matière de Live In Holland, deux titres étaient encore inédits sur disque pour ne voir le jour que sur Destiny's Gate l'année suivante. Les trente-huit chansons présentées ici, devant un public de connaisseurs, en disent plus long que tous les mots sur le talent de la Dame, un talent jamais démenti par la suite jusqu'à A Guitar & A Pen, publié en 2024.
 

 
"Vengeance & Grace"
Nous avions laissé Benjamin Todd en 2025 avec Live From A Mile High, un disque enregistré avec son groupe, Lost Dog Street Band. Un an plus tard, il est de retour avec un disque solo, Vengeance & Grace. Je devrais plutôt parler d'un demi-disque solo puisqu'il comporte dix titres enregistrés chacun en deux versions. D'abord avec un groupe: Dave Racine (batterie), Paul Defiglia (basse), Cotton Clifton (guitare et voix), Billy Contreras (fiddle) et Tebbs Karney (pedal steel). Les mêmes chansons sont ensuite présentées dans une version "alone", sans même sa compagne et partenaire Ashley Mae (ils ont eu un fils récemment). Veangeance & Grace est le cinquième album enregistré par Benjamin sous son nom. Les trois premiers étaient totalement solo, alors que sur le quatrième, Shooting Star, paru en 2024, de nombreux musiciens étaient de la partie. Ce que l'on peut dire en premier lieu, c'est que Benjamin, malgré la multiplication de ses projets et collaborations (avec Jesse Daniel, Shooter Jennings, Matt Heckler…), n'est pas en panne d'inspiration. À la première écoute, certains titres se détachent. Il y a Vengeance And Grace, qui ouvre l'album, Goner où brille la pedal steel, My Pride où le fiddle est en vedette, les ballades End Of My Rope et I Ain't Bound ou encore Ticket Home. Le thème du voyage est souvent présent alors que certaines chansons sont plus introspectives comme le morceau titre ou My Pride. En tout état de cause, la première partie du disque glisse et se laisse écouter sans effort, sans qu'un morceau ne soit plus faible que la moyenne. Quand arrive la partie solo, on se demande si la suite va présenter un intérêt tellement l'ensemble a été satisfaisant jusque-là. Quel besoin de présenter ce qu'on imagine n'être que des maquettes? Très vite, on se rend compte qu'il s'agit d'autre chose, de véritables réinterprétations des mêmes morceaux, avec une plus grande place laissée à la vérité de l'émotion, six cordes et une voix. Bien sûr, le disque est plus long (soixante-deux minutes), trop long peut-être mais on n'est pas obligé de l'écouter d'une traite. On se prend vite au jeu des comparaisons et chacun peut se poser la question de savoir si tel ou tel titre est meilleur solo ou avec un groupe et imaginer ce qu'aurait été l'album s'il y avait eu un panachage. Benjamin Tod laisse le débat ouvert et chacun aura sa réponse, mais, en attendant, Vengeance & Grace est une bien belle addition à la désormais imposante discographie de son concepteur et interprète.