mercredi 12 août 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

SURRENDER HILL

"Wild Country" 

Wild Country est le huitième album (dont un double) de Surrender Hill et c'est le sixième que je chronique pour Le Cri du Coyote. Pour le précédent opus du duo (Robin Dean Salmon et son épouse Afton Seekins) j'avais écrit en décembre 2024 "je le suis depuis près de dix ans, et je suis prêt à signer pour une décennie supplémentaire". Je ne changerai pas un mot à cette affirmation et je continue à être sous le charme. L'album est copieux, comme à l'habitude (quinze titres pour une heure et cinq minutes) sans jamais lasser, la voix et l'inspiration de Robin sont toujours dignes de Tom Russell, et Afton est parfaitement complémentaire, tant pour l'écriture (tous les titres sont des compositions conjointes) que pour la voix, en solo comme en duo. À cet égard, il est étonnant que l'on continue à se référer à Dolly & Porter, Tammy & George, Emmylou & Gram, sans évoquer Afton & Robin car ces deux-là jouent dans la même ligue, avec une dimension supplémentaire liée au fait que leur complémentarité ne tient pas seulement aux harmonies vocales. Les thèmes des chansons sont souvent personnels, et toujours partagés, ce qui confère à l'interprétation une émotion qui fleure bon le vécu. Des titres comme The Otherside et Are You Thinking Of Me en sont la parfaite illustration. River Of Angels évoque la terrible inondation de juillet 2025, à Kerrville, Texas alors que They All Stood Up for Love constate que l'Amérique d'aujourd'hui, loin de celle qui prêchait l'amour, est dominée par la division et l'hypocrisie. Love For The Work est une belle démonstration de la qualité vocale d'Afton (également remarquable dans Beyond The Break), ici dans uns un registre entre rock et soul. À cet égard, il faut souligner que le son du groupe a évolué par rapport à ses débuts, en 2015. Si les influences country sont toujours présentes (Cowboys Last Ride qui termine le disque le démontre à l'évidence), le son est globalement plus rock (sans que cela affecte la dimension mélodique de l'ensemble) avec les guitares électriques de Matthew Von Doran, Mike Waldron et Eric Fritsch (qui joue aussi des claviers) qui s'appuient sur la rythmique impeccable de Matt Crouse (batterie et percussion) et Robin Dean Salmon (qui assure les lignes de basse en plus des guitares et de l'orgue). Dennis Parker assure pour sa part la partie plus traditionnelle de l'instrumentation (mandoline, banjo, fiddle, guitare) avec une apparition de Jim VanCleve au fiddle sur Witness. L'un des titres les plus significatifs de cette évolution progressive est l'excellent et lancinant Straight Into The Light, un sommet de l'album, où batterie, orgue et guitares s'en donnent à cœur joie. Je peux encore citer le très soul Love Won't Come Running, le tendre The Feeling Of You, une ballade chantée par Afton évoquant la première rencontre du couple. J'aime aussi beaucoup Girl In Abilene (qui me fait penser à Tom Russell) ou River Of Angels mais, à vrai dire, je pourrais citer les quinze titres. C'est pourquoi, si vous me faites l'honneur de me lire, je terminerai par un conseil (une prière?): écoutez Wild Country et, surtout, parlez de Surrender Hill autour de vous.


 

 

Ed SNODDERLY

"ES Pearl Presents Baggage Flies Free" 

Trois ans après l'excellent Chimney Smoke, chroniqué en ces colonnes, Ed Snodderly est de retour, sans The Shoestring Seven, avec Baggage Flies Free. Le titre du disque et le nom de l'artiste ne figurent qu'au verso du digipack, le recto faisant seulement apparaître la mention ES Pearl Presents. Sur le même verso de l'emballage, en plus de la liste des titres, il y a celle, impressionnante, des musiciens et vocalistes au casting: Tim O'Brien (mandoline), Verlon Thompson (guitare), Kenny Vaughan (guitares), Pete Wasner (piano), Steve Hinson (pedal steel), Daniel Kimbro (basse), Brandon Story (basse), John Gardner (percussion), Lisa Pattison (fiddle), Amythyst Kiah, Tim O'Brien, Verlon Thompson, Eugene Wolf (voix). Pour couronner le tout, il y a une mention particulièrement touchante à l'intérieur du digipack: "Malcolm Holcombe - remembered here!". Avant même d'écouter le disque, je savais que je ne pourrais pas en dire de mal. Mais, à l'écoute, c'est encore mieux, Ed, alias ES Pearl, démontre qu'il est toujours un maître lorsqu'il s'agit d'écrire des chansons et de raconter des histoires. Après un demi-siècle de carrière, la passion l'habite plus que jamais et on le sent toujours à l'affût du détail qui va changer le cours d'un texte ou d'une mélodie. Car si Ed écrit en étant guidé par l'héritage de Woody Guthrie ou de Jack Elliott, il sait aussi pondre des airs entraînants qui arrachent un sourire à l'auditeur, ou des mélodies pleines d'émotion. Après le titre d'ouverture Coming Down This Road, très marqué par Mississippi John Hurt, où brille la pedal steel, les morceaux s'enchaînent en laissant chaque musicien, qui au fiddle, qui à la guitare, qui au piano, la liberté de s'exprimer. L'enchaînement Fixing This Old Gate, au son appalachien, et Malcolm Holcombe - For Another Time, un talking-blues (ou talking-folk?), illustre parfaitement l'éclectisme du songwriter. Il y a aussi When Doc Watson Comes To Johnson City qui capte immédiatement l'attention. Pour ceux qui connaissent le guitariste, il n'est pas nécessaire de préciser qui a inspiré l'arrangement du titre. Des chansons comme This Old Guitar ou See You In The Morning raviront les amateurs de Merle Haggard ou des Highwaymen. Sur Will Your Down Home Be Unbroken, on entend la mélodie de Will The Circle Be Unbroken, avec notamment un pont instrumental assuré par le fiddle et le piano. Sur ce titre, comme sur That I Need You More Than I Ever Now, le talent de raconteur d'histoires d'Ed Snodderly saute aux oreilles. Il y a aussi The Grandest Tail, plein d'humour, auquel succède High In The Rhyme (avec Amythyst Kiah) que n'aurait pas renié un certain Bob Dylan. Baggage Flies Free est un album riche de douze compositions de Monsieur Ed Snodderly, auxquelles il a ajouté, pour faire bonne mesure, une chanson bonus, It's Christmas Again, à l'ambiance plus sombre que festive. Et même si ce disque est paru en juin, on ne peut que dire à l'artiste "merci pour ce cadeau". 


 

 

Rodney CROWELL

"Then Again" 

Then Again est ce que l'on peut appeler un album perdu. Rodney Crowell l'a retrouvé dans ses archives alors qu'il l'avait totalement oublié. Il y a vingt ans, il était au sommet après une trilogie de disques couronnés de succès, The Houston Kid en 2001, Fate’s Right Hand en 2003 et The Outsider en 2005. Il est alors retourné aux Treasure Isle Studios de Nashville avec les mêmes musiciens pour l'accompagner, parmi lesquels Steuart Smith (guitare et co-production avec Crowell). Michael Rhodes (basse). Benmont Tench (venu en avion jouer de l'orgue) et John Jorgenson (qui a ajouté sa mandoline en picking pour The Ballad of Artemis and Orion. Mais quand Rodney a écouté les masters, il n'a pas été convaincu par le résultat. Les chansons étaient bonnes, le groupe excellent, mais quelque chose manquait. Le disque ne touchait pas vraiment le songwriter qui avait l'impression de tourner en rond, de se répéter, alors qu'il avait besoin de quelque chose de nouveau. Il est alors parti pour Los Angeles avec Joe Henry pour enregistrer Sex & Gasoline, mais c'est une autre histoire. Then Again, c'est huit titres avec quelques invités prestigieux: il y a Guy Clark qui vient converser avec Rodney sur Are You One Of Us? Il y a Kieran Gross et Annie Kinsella qui chantent sur Sing Your Heart Out, imités par Lyle Lovett et Chely Wright sur Watcha Gonna Do Now #2. Deux titres ont été enregistrés plus récemment: If I Could Speak To Leonard, un hommage à Leonard Cohen, et Go Light A Candle avec Emmylou Harris et Lera Lynn. Quand on entend des chansons comme The Ballad Of Artemis And Orion, I Won't Lie ou 40 Winters, on se dit qu'il est heureux que les bandes de cet album aient été simplement oubliées et non perdues. Elles attendaient simplement, dans un coin du grenier, le bon moment pour s'offrir à nous.


 

 

Rodney CROWELL

"Airline Highway" 

Then Again est paru récemment mais, en 2025, Rodney avait publié un album de nouvelles compositions, Airline Highway. Dix titres de sa plume dont trois co-compositions: Rainy Day In California (avec Lukas Nelson), Taking Flight (avec Ashley McBryde) et Don't Give Up On Me (avec Will Jennings). Lukas et Ashley ont prêté leurs voix, chacun sur le titre qu'il a co-écrit. Rebecca et Megan Lovell (alias Larkin Poe) en ont fait autant sur Louisiana Sunshine Feeling Okay, de même que Tyler Bryant sur The Twenty-One Song Salute et Charlie Starr sur Heaven Can You Help. Ce qui frappe à l'écoute, dès Rainy Days In California qui ouvre le bal, c'est d'abord l'énergie montrée par Rodney que j'avais trouvé un peu fatigué, y compris vocalement, sur ses précédents opus. Il a certes vieilli depuis 1978 mais Airline Highway ne se situe pas loin de Ain't Living Long Like This. Un titre comme Some Kind Of Woman en est l'illustration avec une guitare électrique (Tyler Bryant ou David Grissom?) et un piano (Catherine Marx) qui font penser que ce titre n'aurait pas déparé le répertoire de Jerry Lee Lewis. La guitare encore, avec la voix d'Ashley McBryde, illumine la fin de Taking Flight, puis suit le paisible et acoustique, mi-parlé, mi-chanté, Simple (You Wouldn't Call It Simple) qui constitue une respiration avant The Twenty-One Song Salute (où l'on entend citer Be-Bop-A-Lula et Diggy-Diggy-Lo. L'album continue avec deux autres titres rock (Don't Give Up On Me et Heaven Can You Help avant de se terminer avec Maybe Somewhere Down The Road, un moment de calme beauté, où prennent le relai guitare acoustique et cordes qui soulignent à merveille la tristesse des mots. J'ai cité quelques vocalistes et musiciens, mais je n'aurai garde d'oublier Rachel Loy (basse et voix), Conrad Choucroun (batterie et percussion), Dirk Powell (accordéon) ni Eleanor Denig (violon, alto et violoncelle) qui, tous ensemble, constituent un groupe soudé qui constitue une assise solide pour les compositions de Rodney. À tout juste 75 ans (au moment de la parution de Airline Highway), Rodney Crowell démontre qu'il n'a rien perdu de sa créativité ni de sa capacité à faire partager sa passion intacte. Je ne pense pas que celles et ceux qui ont eu la chance de le voir et l'entendre récemment à Paris me contrediront. 


 

 

Mark ERELLI

"Spring Green" 

Spring Green serait le quatorzième album solo de Mark Erelli. Sans doute (comme Emmylou Harris avec Gliding Bird) omet-il Long Way From Heaven, son premier véritable LP, paru en 1997. Mais peu importe, que l'on remonte à 1997 ou à 1999, le songwriter de Boston a un parcours dont il peut s'enorgueillir et qui le place, sa modestie dût-elle en souffrir, parmi les grands. Mark n'a jamais cherché véritablement la lumière et il est tout aussi heureux de se produire sur scène pour son compte ou comme sideman de ses consœurs et confrères, comme Lori McKenna pour n'en citer qu'une. Il a passé un quart de siècle à démontrer sa versatilité, sa capacité d'adaptation à différents genres (comme le bluegrass avec son groupe Banrstar!) mais, avec ce nouvel opus, il cherche simplement à être lui-même, à montrer ce qu'il est et pas ce qu'il est capable de faire. C'est donc un disque profondément personnel et plein d'émotion qu'il nous propose. Paradoxalement, cela ne l'a pas empêché d'écrire six des onze chansons en collaboration avec des amis: Peter Mulvey (King Of Nothing), Dave Godowsky (Spring Green), Fred Wilhelm (While You Were Sleeping), Rose Cousins (The Bell), Anthony Da Costa (Harder Than It Has To Be) et Sean Staples (Kindhearted Woman). Le disque est co-produit par Mark Erelli et Zachariah Hickman, également à la basse, et les deux hommes sont joints par Rich Hinman (guitare électrique, lap steel, pedal steel), Shane Leonard (batterie et percussion), James Rohr (claviers) et Andrew Stern (guitares). Avec eux, sur certains titres, on croise des vocalistes ayant pour noms Alisa Amador, Rose Cousins, Kris Delmhorst, Annie Lynch et Rose Polenzani. Sean Staples (mandoline et voix) fait également une apparition et, pour la première fois sur disque, Owen Erelli, fils de Mark, vient avec sa guitare électrique baryton sur Weary Traveler. La plus grande partie du disque a été enregistrée "live in studio" en trois jours. Cinq titres ont même été mis en boîte le premier jour, et cela confère à l'ensemble une authenticité et une spontanéité qui résume bien l'esprit dans lequel Spring Green a été conçu. Personne n'en rajoute et il n'y a jamais une note en trop. L'émotion est souvent à fleur de mélodie comme dans In Waves, au texte bouleversant, ou dans While You Were Sleeping, au thème plus léger. Il y a aussi des chansons d'espoir (Spring Green, qui résume assez bien l'esprit du disque), d'autres où l' auto-dérision l'emporte (King Of Nothing), des morceaux folk somme toute assez classiques (Weary Traveler, Walk Beside Me). Et puis je dois citer Summer Boys qui offre peut-être le moment le plus personnel de l'album, une méditation sur la paternité et l'enfance qui s'en va trop vite. L'album se termine par Kindhearted Woman, une chanson d'amour, et Friend Like You, une ode à l'amitié qui n'est pas un vain mot pour Mark. Il chante "J'ai de la chance d'avoir une femme au grand cœur" dans la première et "Je suis reconnaissant d'avoir eu un ami comme toi" dans la seconde. Mark Erelli n'oublie jamais les autres car, en plus de faire partie des grands (je l'ai déjà écrit plus mais je voudrais vous en convaincre), c'est aussi un très bel être humain. Et Spring Green est un très beau disque.


 

 

Scott COOK

"Troubadourly Yours"

Il faudrait que quelqu'un au Canada pense à ériger une statue en l'honneur de Scott Cook. À l'heure du streaming et du tout digital, alors que beaucoup d'artistes en sont réduits à nous offrir des singles sur les plates-formes musicales, Scott continue à nous proposer de vrais disques. Mieux encore, comme Further Down The Line en 2017 et Tangle Of Souls en 2020, Troubadourly Yours est présenté dans un livre, un vrai, avec couverture en carton épais et lettres dorées. À l’intérieur, une citation de Woody Guthrie (qui est un peu une profession de foi pour Scott qui partage la vision exprimée ici par Woody sur le rôle social du songwriter et de ses chansons), un texte de seize pages de Scott introduit par ces mots "Fellow Traveller…" (car notre ami est aussi un infatigable voyageur qui parcourt le monde, d'Australie à Taïwan en passant par la Scandinavie - allez-voir à cet égard le Scott's hobo travelogue sur son site web), les crédits des chansons et les textes et les accords de chacune d'entre elles. C'est tellement bien fait qu'on oublie presque d'écouter le CD! Cela serait dommage, d'autant plus qu'il commence par Troubadourly Yours, une chanson épique de près de sept minutes dont le flot de poésie ne se tarit pas une seconde. C'est un lien direct avec la citation de Woody évoquée plus haut. Une basse (Liz Frenchman), une paire de guitares (Joe Nolan) et un dobro (Miles Zurawell) accompagnent Scott qui parle de Cohen (sa voix prend des accents de celle de Leonard) et Kerouac. C'est un manifeste autobiographique qui se termine par ces phrases: "Je crois en Un Grand Syndicat / Comme le chantait le vieux Woody / Je crois Mother Jones et Joe Hill / Je crois Anita Hill aussi / Je crois que je peux parfois avoir tort / Mais je crois que la vérité finira par éclater / Et je crois que nous avons beaucoup plus en commun / Que de raisons de nous battre". Après cette entrée en matière à l'ambiance grave, Scott retrouve de la légèreté pour Keeping Good Company, avec le fiddle de Warren Hood et la mandoline de Justin Wilchez (qui a enregistré sa partie en Australie). Steady For You poursuit dans la même tonalité avec toujours Justin à la mandoline et la première apparition (sur ce disque) de Pamela Mae, à la contrebasse et aux harmonies. Les mêmes sont là pour There Is A River avec en plus le dobro de Pete Fidler. C'est un hymne à la vie à la campagne, d'une paisible beauté nostalgique, où Scott évoque ses grands-parents mais aussi Pal, le chien de son père. La basse de Liz Frenchman donne le tempo à The Wolf That Wins, dans une ambiance qui se situe entre Leonard Cohen et Greg Brown, avant l'intervention de quelques cordes (Mickey O'Donnell, Catie Alison) et d'une harpe (Michelle Doyle). Frankie's Braids nous rappelle que Scott Cook est un grand voyageur et qu'il considère Taïwan, où il avait enseigné dans une crèche, comme sa seconde patrie. Frank (son nom anglais) était un de ses élèves âgé de quatre ans. Là encore, l'ambiance est doucement nostalgique avec le dobro de José Mejia et le fiddle de John Showman. Changement complet de tonalité pour le rapide et sautillant Enough avec Warren Hood (mandoline) et Justin Vilchez (fiddle). A Bigger Tent démarre comme un air de square dance au son du fiddle de Pete Denahy. Derrière sa gaîté apparente, c'est une chanson qui fait réfléchir comme en témoignent ces mots: "Ceux qui se croient maîtres du monde nous prennent pour des imbéciles / Ils ont truqué le jeu pour gagner / Ils nous poussent à rejeter la faute les uns sur les autres plutôt que de dénoncer la façon dont ils ont faussé les règles / Mais nous sommes bien plus nombreux qu'ils ne le seront jamais / Oh il nous faudra simplement un plus grand rassemblement". Tout cela est énoncé sur un rythme échevelé et From Here On The Curve permet de reprendre son souffle. Le banjo de Bramwell Park égrène quelques notes qui répondent à la basse de Liz et à la discrète guitare de Scott et nous amènent tranquillement à cette question fondamentale: "Qui trouvera le courage de rêver à quelque chose de meilleur / Qu''un monde où certains commandent et d'autres servent / Et de voir que l'on pouvait briser les vieilles règles / Qui semblaient inéluctables dans le cours des choses?". Le dernier titre, Something To Do With Love est un peu une réponse à toutes les interrogations exprimées dans les chansons précédentes: "On dit que ce qu'on ignore ne peut pas nous faire de mal / Mais ce qu'on croit savoir, parfois, nous blesse / La vie entière ne ressemble-t-elle pas à une question? / Si la réponse existe, elle a forcément un lien avec l'amour". Cette note d'optimiste conclut en beauté ce qui est un des plus grands disques du moment. Il nous fait réfléchir et, en même temps, est un régal pour les oreilles. Il confirme que Scott Cook est un des derniers troubadours dont le monde actuel manque cruellement: "Être un troubadour est probablement la plus vieille façon de propager les nouvelles des gens…". Je conclurai cette chronique en précisant que Troubadourly Yours a été co-produit par Scott Cook et Miles Wilkinson (on connaît notamment son travail avec Guy Clark), ce qui constitue un gage supplémentaire de qualité. 


 

vendredi 31 juillet 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

LEFTOVER SALMON

"Let’s Party About It" 

Je trouve particulièrement impressionnant qu’un groupe comme Leftover Salmon continue à nous proposer une musique aussi intéressante et assez différente d’un album à l’autre 37 ans après sa création. Les précédents disques, Grass Roots (cf. septembre 2023) et Brand New Good Old Days (Le Cri du Coyote 169) figuraient parmi les meilleurs du jam band du Colorado grâce à de nouveaux musiciens. Brand New Good Old Days bénéficiait des claviers d’Erik Deutsch. Grass Roots avait vu l’arrivée dans la formation d’un dobroïste, Jay Starling. La nouveauté dans Let’s Party About It, c’est la présence d’une section de cuivres (dont l’ex-saxophoniste des Flecktones Jeff Coffin) sur quatre des douze titres. Ils sont très bien intégrés aux deux versions de Good Dog (version jamband de 5 minutes, version radio réduite à 3 minutes) avec un beat entêtant et séduisant, et au reggae Storms, chanson de Vince Herman sur le dérèglement climatique. Ils donnent une couleur New Orleans au swing Let’s Party About It. Ces titres sont interprétés par Vince Herman, coleader et cofondateur avec Drew Emmitt du groupe dont ils sont les seuls membres originels restants. Herman interprète aussi un autre titre marquant de l’album, Big Wheel, entre bluegrass et rock, une des nombreuses chansons qui bénéficie du fiddle de Jason Carter. Il chante Twisted Pine en duo avec la légende du bluegrass Del McCoury et un autre titre bluegrass, Redbird, qui aurait sans doute pu se passer de batterie (Leftover Salmon compte un batteur dans ses rangs – Alwyn Robinson). J’ai trouvé Emmitt (mandoline, guitare électrique) plutôt en retrait sur cet album. Il ne chante que trois titres, le blues Gettin’ It Done et les ballades Shine On et River Takes Me. Pas mal mais pas les morceaux les plus originaux ni les plus marquants de Let’s Party About It. Les autres titres très intéressants sont dus à Andy Thorn, par ailleurs excellent au banjo tout au long du disque. Il signe un bon instrumental, Salmon Scales, qu’il entame par une intro dans le style de Béla Fleck. Jay Starling et Jason Carter sont remarquables sur ce titre. Son autre composition est une chanson, Mud Season, un blues très original rythmé par le banjo, qu’il chante lui-même et qui bénéficie de la mandoline et du fiddle de Sam Bush. N’hésitez pas à entrer dans la "party' proposée par Leftover Salmon.


 

 

John REISCHMAN & the JAYBIRDS

"The Salish Sea" 

The Salish Sea est le premier album de John Reischman & the Jaybirds depuis neuf ans. C’est aussi le premier avec Patrick Sauber. Il a remplacé Jim Nunnaly comme guitariste. C’est le premier changement dans le groupe depuis sa création en 2000. Sauber fait du bien aux Jaybirds question chant, leur point faible depuis les débuts, notamment sur le blues Looks Like It’s Never Gonna Rain et le gospel Banks of Jordan. Il forme un bon duo vocal avec la contrebassiste Trisha Gagnon qui m’a paru en gros progrès. Elle interprète très bien The Old Churchyard, le genre de ballade lente qui ne pardonne rien aux chanteuses approximatives. C’est une de ses deux compositions, avec Walk With Me, très jolie chanson sur un rythme enlevé. Il y a également une bonne version du classique Train on the Island. C’est surtout au niveau instrumental qu’on attend un groupe mené par John Reischman. Il signe deux compositions personnelles. The Salish Sea n’est pas le nom de l’album par hasard. C’est un joli instrumental auquel on pourra trouver des sonorités celtiques. Sauber, le fiddler Greg Spatz et Reischman sont excellents sur ce titre. Le solo de Nick Hornbuckle (banjo) manque de fluidité (c’est malheureusement récurrent chez lui). L’autre composition de Reischman, The Crow and Gate, est une marche rythmée arrangée avec deux fiddles (Patrick M’Gonigle, ex-Lonely Heartstring Band). Greg Spatz signe The Reunion, instrumental avec une belle introduction en duo fiddle/banjo. De son côté, Nick Hornbuckle a composé Creekwood Drive pour lequel il fait usage des Scruggs pegs. 


 

 

Joe MULLINS & the RADIO RAMBLERS

"Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep"

 En janvier 2026, Joe Mullins et les Radio Ramblers ont joué leur dernier concert. Le banjoïste Joe Mullins a annoncé qu’il prenait sa retraite, au moins en ce qui concerne les tournées, après 43 ans de carrière mais à seulement 60 ans (il a débuté jeune aux côtés de son père, le fiddler Paul Mullins, dans le groupe Traditional Grass). Il explique cette retraite précoce par des raisons familiales (il souhaite s’occuper de ses petits-enfants). Je ne serais pas surpris que des problèmes de voix aient également pesé dans cette décision. Depuis plusieurs albums, je la trouve quelque peu abimée et cela me semble encore plus évident avec le dernier album des Radio Ramblers, Lovin’, Fightin,’ Losin’ Sleep. Mullins ne chante d’ailleurs que deux titres parmi les neuf chansons. C’est peu, même s’il a toujours partagé les chants lead avec ses partenaires. Sa voix a une nette tendance à s’étrangler quand il chante aigu, dans Time Adds Up surtout. Cela dit, Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep est un album bien joué. Mullins, Chris Davis (mandoline), Adam Mc Intosh (guitare) et Jason Barie (fiddle) sont tous de bons musiciens, spécialistes du bluegrass classique. Davis et McIntosh ont des voix douces agréables. Les trios vocaux sont en place. En revanche, le répertoire est plutôt moyen malgré les signatures prestigieuses de Missy Raines, Tim Stafford, Billy Strings, Ronnie Bowman, Larry Cordle, Jerry Salley et Joe Mullins lui-même. Au titre des satisfactions, je citerai l’instrumental de Mullins Cancellation Blues, l’adaptation de Low Dog Blues de John Anderson avec un refrain interprété en duo et Black & Decker Blues, une composition de Larry Cordle et Jim Rushing chantée par McIntosh. Le titre que je préfère est la surprenante reprise de End of the Line des Travelling Wilburys (Dylan, Tom Petty, Roy Orbison, George Harrison et Jeff Lynne) très bien adaptée en bluegrass par les Radio Ramblers. De loin la chanson la plus intéressante de Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep.


 

 

JULIA BELLE

"The John Hartford Fiddle Tune Project Vol. 2" 

Après le décès de John Hartford en 2001, sa famille a retrouvé de nombreux documents parmi lesquels des partitions de fiddle tunes inédits. En 2020, le fiddler Matt Combs, qui avait accompagné Hartford quand il n’a plus été en capacité de jouer du violon à la fin de sa vie, avait été le principal artisan de The John Hartford Fiddle Tune Project Vol. 1 (cf. Le Cri du Coyote 166). Le titre lui-même annonçait une suite que voici. Sa particularité est d’avoir été entièrement enregistrée par des femmes à l’initiative de la fille de John Hartford, Katie Hartford Hogue, et de Sharon Gilchrist (mandoline, contrebasse) et Megan Lynch Chowning (fiddle) qu’on retrouve toutes deux sur plusieurs titres, tout comme la banjoïste old time Allison de Groot. L’album comprend treize fiddle tunes inédits et cinq chansons écrites et précédemment enregistrées par John Hartford. Quatre instrumentaux plus lents ne m’ont pas semblé aussi intéressants que les autres, malgré la présence originale de la harpiste Maeve Gilchrist dans Spirit of the South ou la performance de la violoniste April Verch jouant seule Merry Christmas. Tous les instrumentaux rapides sont de vraies réussites. Parmi les plus remarquables, quatre titres sont joués par les groupes féminins majeurs de la scène bluegrass/old-time actuelle: Della Mae (mené par le fiddle de Kimber Ludiker sur la jolie mélodie Kenny and Mac), Sister Sadie (belle énergie de Deanie Richardson au fiddle) et Uncle Earl (qui a droit à deux morceaux). Irish Familiarity est une très jolie mélodie celtique qui bénéficie de la présence du hautbois de Robbie Lynn Humsinger en plus du fiddle de Megan Lynch Chowning. Gasoline n°1 est superbement joué en duo par Maddie Witler (mandoline) et Nathalie Haas (violoncelle) avec d’intéressantes variations qui relancent la dynamique du morceau. On retrouve Natalie Haas avec sa sœur Brittany sur une suite de trois fiddle tunes enchainés. Ellie Hakanson et Sami Braman ont arrangé Not Soft Enough pour deux fiddles, accompagnées par Allison de Groot et Lauren Price (mandoline). Les chansons sont de qualité inégale. The Julia Belle Swain est ma préférée. Rachel Baiman, Megan Lynch, Sharon Gilchrist, Kristin Andreassen et Vickie Vaughn se succèdent brillamment au chant (il y a sept couplets). Version énergique de Steam Powered Aereoplane par Kathy Mattea dans un arrangement bien bluegrass dû à Alison Brown (banjo), Sierra Hull (guitare), Brittany Haas (fiddle), Megan Lovell (Larkin Poe – dobro) et Missy Raines (qui prend un solo à la contrebasse). Alison Brown et Missy Raines (avec Sharon Gilchrist – mandoline et Mary Meyer – guitare) sont aussi dans la version bluegrass de l’émouvant I’m Still Here mais l’interprétation de Holly Odell est quelconque. Celles des deux dernières chansons ne sont pas non plus de grande qualité mais elles sont touchantes parce que c’est l’épouse de John Hartford, Betty, qui chante l’emblématique No End of Love, et Ginger Boatwright (80 ans passés) qui interprète Learning to Smile, un titre écrit par John Hartford après une conversation qu’ils ont eue sur le cancer, maladie qui les a tous les deux touchés (et qui a emporté John). Vingt-cinq ans après sa mort, grâce à une trentaine de musiciennes et chanteuses talentueuses, la musique de John Hartford nous touche toujours autant. 


 

 

Laurie LEWIS & the RIGHT HANDS

"O California!" 

O California est le premier album de Laurie Lewis & The Right Hands depuis The Hazel and Alice Sessions (Le Cri du Coyote 150), il y a dix ans. Le groupe a complètement changé. Les nouveaux musiciens ne sont pas très connus, même si Hasee Ciaccio a été la contrebassiste du Molly Tuttle Band (avant la formation de Golden Highway) puis de Sister Sadie. Brandon Godman (fiddle) et George Guthrie (banjo, guitare) sont de très bons musiciens comme en atteste notamment leur excellente version de Hell Broke Loose in Georgia, un fiddle tune (forcément) endiablé. C’est l’un des titres bluegrass de l’album avec deux chansons traditionnelles entrainantes, Look Down That Lonesome Road et This Little Light of Mine. My True Love Loves Me, une des cinq compositions de Laurie est entre bluegrass et old-time avec la présence de deux banjos, l’un joué en picking, l’autre en clawhammer. George Guthrie chante d’une belle voix posée le classique old time Red Rocking Chair prolongé par de longues parties instrumentales. Les albums de Laurie Lewis sont souvent entre bluegrass et folk. O California élargit le spectre des influences. One Tiny Spark est une ballade bluesy avec le banjo et le fiddle dans des emplois inhabituels. Wheel of Blues a des couplets blues et un refrain folk. Guthrie et Godman sont ici aussi excellents. Lewis et Ciaccio chantent en duo le classique Fair and Tender Ladies, accompagnées par un low banjo. Voices of Water est une ballade calme bien chantée par Laurie. O California est peut-être le titre le plus original avec sa mélodie aux influences mexicaines. Le meilleur album de Laurie Lewis depuis bien longtemps.


 

 

The INFAMOUS STRINGDUSTERS

"20/20" 

Le titre, 20/20, n’est pas la note que se donnent les Infamous Stringdusters pour leur nouvel album. C’est simplement l’indication qu’ils sortent vingt nouveaux titres pour célébrer les vingt ans du groupe. Vingt titres, une générosité inhabituelle à une époque où beaucoup d’artistes peinent à en enregistrer la moitié pour sortir un disque. Par contre, le livret est plus que maigre. Le nom des musiciens est absent (heureusement, on les connait – le groupe est inchangé depuis 2011). Pas de crédits non plus pour le songwriting. Il faut supposer que ce sont vingt compositions collectives (c’était le cas de la plupart des titres de leurs derniers disques). 20/20 est fidèle à l’œuvre des Stringdusters. brillant musicalement, plutôt moderne stylistiquement et très inégal vocalement. Andy Hall (dobro), Andy Falco (guirare), Jeremy Garrett (fiddle), Chris Pandolfi (banjo) et Travis Book (contrebasse) sont tous d’excellents musiciens. Il est même étonnant, voire scandaleux que le groupe n’ait jamais été élu groupe instrumental de l’année par IBMA et qu’aucun de ses membres n’ait eu de récompense individuelle (pas même Andy Hall pour le dobro). Vocalement, c’est autre chose. Une fois encore, le livret ne donne pas d’indications mais, avec l’habitude, on peut deviner que presque tous les titres les mieux interprétés sont chantés par Travis Book ou Andy Falco. Tous deux ont une voix douce qui convient bien au bluegrass moderne. Working Man Blues, chanté par Falco, est cependant plus classique. Il interprète aussi Dry Spot in the Rain avec une belle partie de dobro. Les meilleurs titres me semblent chantés par Book: le percutant Holding on to You, The Voyageur – très moderne, et Dancing in the Moon qui ressemble énormément à un croisement entre une chanson bluegrass et un morceau de Daft Punk. J’aime aussi les bluesy Karma’s Got Your Number et Life Goes On. Le meilleur titre chanté par Andy Hall est l’entrainant The End of the Line sur un rythme boogie/rockabilly. Light of the Day n’est pas mal non plus. Chris Pandolfi chante un titre, Hit the Nail on the Head, ce qui est complètement inhabituel. Je n’aime pas la voix de Jeremy Garrett qui n’interprète apparemment que trois chansons. Les Stringdusters se sont aussi fendus d’un gospel a cappella, chanté juste mais qui ne procure aucune émotion. Parmi les deux instrumentaux, Live Rosin ne m’a pas emballé. En revanche, Longclaw est très bien arrangé avec plusieurs duos. Encore une fois, tous les musiciens sont brillants tout au long de 20/20


 

mercredi 1 juillet 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

TANASI 

Cri du 💚  

Le trio Tanasi (du terme indien qui a donné son nom à l’État du Tennessee) s’est produit à Bluegrass in La Roche en 2025. Il est constitué du dobroïste Billy Cardine et des chanteuses Anya Hinkle (guitare) et Mary Lucey (banjo old time, contrebasse). Tous trois ont un passé riche dans diverses formations (Biscuit Burners, Dehlia Low, Tellico, Uncle Earl, Lover’s Leap). En plus du dobro, Billy Cardine joue du chaturangui (instrument indien), de la pedal steel et d’un dobro à 22 cordes. C’est un musicien virtuose, aventureux, parfois difficile à suivre. Avec Tanasi, il semble avoir trouvé l’écrin idéal pour sa créativité tout en proposant une musique très abordable. Côté aventure, l’album est pourtant ambitieux. Tanasi est une des premières formations à tenter le crossover entre les instruments bluegrass/old time et la world music. Béla Fleck a joué avec des musiciens africains et asiatiques, le groupe Henhouse Prowlers adapte un titre local aux instruments bluegrass dans chaque nouveau pays qu’il visite. Ce sont les seuls précédents qui me viennent à l’esprit. Parmi les neuf titres de l’album, trois ont des mélodies que Tanasi a ramenées d’Afrique de l’Ouest, du Népal et d’Afrique du Sud. De ce dernier pays, Tanasi a adapté Malhalla transformé en Let’s Hold On avec des paroles de Mary Lucey et Odessa Jorgensen (elles ont joué ensemble dans le groupe Biscuit Burners). Il y a un très bel arrangement tant instrumental (dobro et banjo) que vocal (les voix de Anya et Mary qui se répondent et s’harmonisent). Mary passe à la contrebasse pour Bajho Khetma, morceau népalais qu’Anya et Mary chantent superbement en duo. Get Up - Ore Mi Kini Se est construit sur une mélodie yoruba (Afrique de l’Ouest – Nigéria et Bénin essentiellement). Mary et Lucey réussissent le prodige de proposer une rythmique puissante avec juste une guitare et une contrebasse, se passant de percussions. A nouveau leur chant en duo est superbe et l’accompagnement de dobro est excellent. Dans la catégorie world music, on pourrait tout aussi bien associer la reprise de Many Rivers to Cross du chanteur jamaïcain Jimmy Cliff. L’adaptation de titres reggae en bluegrass/old time n’est cependant pas nouvelle. Peter Rowan et New Grass Revival ont brillamment réussi l’exercice il y a déjà quarante ans. Elle est chantée par Anya. Billy Cardine a ajouté un fond de pedal steel et Julian Pinelli son fiddle. On retrouve un peu de pedal steel dans l’adaptation de la ballade Sweetest Breeze de Steve McMurtry (Acoustic Syndicate) interprétée par Mary Lucey. La dernière reprise est Give Me Love de George Harrison. Étant donné l’intérêt qu’a longtemps porté le guitariste soliste des Beatles à la culture et la musique indienne, il n’est pas étonnant que Billy Cardine y joue du chaturangui en plus du dobro. Le duo vocal de Mary et Anya est à nouveau somptueux. Tanasi interprète également un medley de deux instrumentaux traditionnels (américains, précisons-le) avec des passages en duo dobro/banjo. Les deux derniers morceaux sont des compositions instrumentales de Cardine. Pickin’ in the Pines a un titre des plus banals mais il n’a rien de classique malgré un arrangement qui combine assez traditionnellement dobro, banjo old time et fiddle (Julian Pinelli). The Fif est le morceau où Cardine se donne la plus grande liberté de jeu. Il ajoute encore une fois le chaturangui au dobro. Mary et Lucey utilisent ici leurs voix comme des instruments, parfois façon scat pour accompagner Billy, en solo du début à la fin, pendant plus de 5 minutes, sans jamais nous perdre. Ce premier album de Tanasi est ambitieux et magnifique. Le talent de Billy Cardine sur tous les instruments relevant du domaine de la glisse (chers à Lionel Wendling longtemps collaborateur du Cri du Coyote) est immense et l’association des voix de Mary Lucey et Anya Hinkle est un vrai miracle. 


 

 

Andy LEFTWICH

"Aced" 

Cri du 💚  

Après avoir été pendant quinze ans le fiddler de Ricky Skaggs & Kentucky Thunder, Andy Leftwich s’était retiré de la musique pour se consacrer à la religion. Il est réapparu fin 2022 avec un formidable album instrumental, The American Fiddler (cf. avril 2023). Aced en est la suite, et elle est tout aussi formidable. Andy Leftwich a enregistré onze instrumentaux avec une équipe resserrée, Cody Kilby (guitare), Matt Menefee (banjo) et Byron House (contrebasse), tous trois déjà présents sur le disque précédent. Sur la plupart des titres, Andy joue de la mandoline en plus du fiddle. Il n’y a cette fois-ci que deux standards, le fiddle tune Tom & Jerry (avec le fiddle en solo de bout en bout à la Kenny Baker) et une version instrumentale tout à fait convaincante du gospel Talk About Suffering Here Below (j’apprécie pourtant rarement les versions instrumentales de chansons). Comme dans chacun de ses albums, Andy Leftwich reprend un titre de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli. Cette fois, c’est R-26, loin d’être la plus connue des œuvres du duo mais elle est épatante de swing dans l’arrangement de Leftwich qui fait chanter son violon de bout en bout. Il a ajouté la reprise d’une composition de Ricky Skaggs, Crossville, à laquelle on peut reprocher d’être un poil répétitive bien que ce ne soit pas le morceau le plus long de l’album. Les sept autres titres sont des compositions de Leftwich. Aced, qu’il entame à la mandoline, à de jolis accents grismaniens. Behind the 8 Ball, en plusieurs mouvements sur un tempo rapide, est moderne. C’est le morceau que je préfère avec le très irlandais Brookstone dans lequel Matt Menefee pourrait nous faire croire qu’il joue sur un banjo 4 cordes. Road to Antioch a également des accents celtiques (ce qui rend le titre curieux mais il y a certainement des Antioch aux Etats-Unis). Old Hickory est un bluegrass plus classique, Up Massey Road un bon fiddle tune avec une partie de banjo sans doute en partie improvisée. Highland Rim, sur un tempo très rapide également, ne dépare pas du reste de cet excellent album, brillamment interprété par les quatre musiciens. 


 

 

BENSON

"Double Dose" 

Double Dose est le deuxième album de Benson, duo uniquement discographique composé de Wayne Benson, mandoliniste de IIIrd Tyme Out et de son épouse, Kristin Scott Benson, banjoïste des Grascals. Double Dose est moins enthousiasmant que leur premier disque Pick Your Poison (cf. Bluegrass & C° mai 2023), surtout en ce qui concerne les trois instrumentaux composés par Wayne, plutôt originaux mais guère emballants ou vite répétitifs (Banjo Radio Bounce). Les chansons sont plus intéressantes. Ni Wayne ni Kristin ne chantant, ils ont de nouveau fait appel à différents artistes pour interpréter les sept chansons de Double Dose. Woody Platt est excellent sur Lover of the Road avec un bon soutien de Mickey Harris au refrain. Jeremy Garrett (Infamous Stringdusters) interprète de manière plutôt tranquille Down That Road, un countrygrass signé Becky Buller, et Louise, blues de Paul Siebel devenu un classique transgenre (au sens musical du terme, repris par des artistes aussi différents que Bonnie Raitt, Leo Kottke et Seldom Scene). Dustin Pyrtle (ex-Quicksiver et IIIrd Tyme Out) a également droit à deux titres, le blues Things Have Changed (de Harley Allen) et une reprise sur un tempo très rapide de This Drinkin’ Will Kill Me de Dwight Yoakam. Son registre de ténor convient très bien aux deux chansons. Bully of the Town est généralement joué en instrumental mais les Benson ont choisi la version chantée, interprétée par Zack Arnold, ce qui n’empêche pas chaque soliste (Kristin, Wayne et Cody Kilby qui les accompagne à la guitare sur presque tous les titres) de briller en solo, comme sur tous les tempos rapides. Pour Pick Your Poison, les Benson avaient demandé au prêtre de leur paroisse, Heath Williams, d’interpréter trois chansons. Ils récidivent pour Double Dose avec Lay Em Down qui est une des chansons les plus réussies de l’album. Peu après la sortie de Double Dose, Benson a fait paraître en single (c’est la grande mode, développée par le téléchargement) Maybe It’s You, jolie chanson également très bien interprétée par Heath Williams. Elle a rapidement atteint les premières places des charts bluegrass. Dommage qu’elle n’ait pas été incluse dans Double Dose

 


 

 

Daniel GRINDSTAFF & The UPTOWN TROUBADOURS

Les groupes Marty Raybon & Full Circle puis Merle Monroe avaient révélé le talent du banjoïste Daniel Grindstaff. Après le succès de son album solo, Heroes & Friends (cf. Bluegrass & C° décembre 2024), Grindstaff a eu envie de monter sa propre formation, The Uptown Troubadours, avec le fiddler Derek Deakins et le contrebassiste Kent Blanton, déjà présents sur le second disque de Merle Monroe et Heroes & Friends (et qui connaissent en fait Grindstaff depuis ses débuts avec Jim & Jesse et les Osborne Brothers), ainsi que le guitariste Kevin Richardson qui chantait My Last Dollar sur Heroes & Friends. Pour l’enregistrement du présent album, la formation est complétée sur plusieurs titres par Andy Leftwich (mandoline), Marty Stuart (mandoline), Jonathan Dillon (mandoline) ou Josh Swift (dobro). Au-delà de ses indiscutables qualités de banjoïste, Daniel Grindstaff se révèle avant tout, avec ce disque, comme un homme de goût. Le répertoire et les arrangements sont excellents et il a trouvé en Kevin Richardson un formidable chanteur pour le style traditionnel (sa voix évoque celle de Dudley Connell dans A Little Goes A Long Way, composé par Tim Stafford et Rick Lang) comme pour le countrygrass We See Love (de Rick Lang) et de très bonnes adaptations de chansons country (Denver de Larry Gatlin et Danny’s Song de Kenny Loggins) arrangées avec beaucoup de légèreté. Côté bluegrass classique, l’album comprend aussi le traditionnel The Death of John Henry et la reprise d’un titre de Larry Sparks (Goodbye Little Darlin’). C’est Derek Deakins qui interprète le classique Corinne, Corinna (ici arrangé entre boogie et swing), aussi bien chanté (et joué) que le reste. Dans l’album précédent, Grindstaff avait adapté un titre de Rod Stewart (Forever Young). Il s’est cette fois intéressé au répertoire de Tom Petty avec une excellente adaptation de Angel Dream, superbement chantée par Richardson. Il y avait quatre instrumentaux dans l’album précédent, il n’y en a qu’un cette fois, une composition de Grindstaff, Castlerock Turnaround, dans laquelle il montre tout son talent de banjoïste, comme tout au long de ce très bon album. 


 

Danny ROBERTS

"The Winding Road Leads Home" 

Depuis 2004, date de la formation du groupe, Danny Roberts est le mandoliniste des Grascals. De loin en loin, il enregistre un album sous son nom. The Winding Road Leads Home est le troisième. Le précédent, Nighthawk, était sorti en 2014 (Le Cri du Coyote 142). Les trois chansons de Nighthawk étaient plutôt anecdotiques. Elles étaient interprétées par Andrea et Jaelee, l’épouse et la fille de Danny. Andrea avait été précédemment la guitariste ou bassiste du groupe féminin Petticoat Junction avant de devenir l’agent de plusieurs artistes bluegrass. Jaelee avait douze ans à l’époque, on sentait qu’elle avait déjà du talent et elle l’a amplement confirmé depuis avec le groupe Sister Sadie. Mais, depuis 2014, Danny Roberts a pris de l’assurance comme chanteur et il se charge d’interpréter lui-même quatre des cinq chansons de The Winding Road Leads Home (avec souvent Jaelee et Andrea en harmonies vocales). Il fait seulement chanter My Brown Eyed Darling à Andrea (c’est le seul titre anecdotique du disque et un des deux seuls que Danny n’ait pas composé). Danny est très à l’aise sur les tempos lents, la ballade Life on the Road chantée sur un joli picking de banjo et la valse blues How I’ll Live, How I’ll Die très bien interprétée en duo avec Dennis Parker, ancien membre du groupe de Ricky Skaggs. Sa tessiture medium convient également très bien au countrygrass Small Town America et à Jesus Satisfies, un gospel rapide arrangé comme un bluegrass classique. Les instrumentaux constituent la partie la plus intéressante de l’album avec six compositions de Roberts et, en tout premier lieu, The Drifter, dans le style new acoustic. Roberts nous offre deux instrumentaux rapides typiquement bluegrass tout aussi remarquables, West Virginia Red et Leitchfield à la mélodie accrocheuse. Dans le même style, The McClanahan Stomp et Lawson Sizemore sont presque aussi bien. Tologna Bologna, tout aussi bien joué est peut-être moins intéressant parce que son rythme est plus lent. Danny Roberts est accompagné sur l’ensemble de l’album par son épouse Andrea (basse), Tony Wray (banjo, guitare) et Jimmy Mattingly ou Adam Haynes (fiddle). Une équipe réduite mais talentueuse qui brille tout au long de The Winding Road Leads Home.


 

 

Gena BRITT

"Streets, Rivers, Dreams & Heartaches" 

La banjoïste Gena Britt a un sacré CV comme membre de groupe: Petticoat Junction, New Vintage, Lou Reid & Carolina, Daughters of Bluegrass, Grasstowne. Elle a aussi eu sa propre formation au début des années 2000 et a cofondé Sister Sadie en 2013 avec Dale Ann Bradley, Deanie Richardson et Tina Adair. Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est son troisième album solo. Elle a choisi de se faire accompagner par Jason Carter (fiddle), John Meador (guitare), Jonathan Dillon (fiddle), Alan Bartram (basse), Jeff Partin (dobro) et Tony Creasman (drums). Comme peut l’indiquer son titre, Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est un album varié, comme l’était le précédent disque de Gena, Chronicle sorti en 2019 (Le Cri du Coyote 163). Tout le début de l’album est réussi, en particulier la première chanson, What Kind of Memory Will We Be, une composition de Dani Flowers (Sister Sadie) qui convient très bien à la voix douce de Gena et reçoit un très bel arrangement moderne construit autour de la guitare de John Meador. Gena est une très bonne musicienne mais elle met son banjo de côté pour Just Like You, un titre entre folk et country acoustique qu’elle chante avec Heather Berry Mabe (Red Camel Collective). Il y a deux instrumentaux dans l’album, une reprise du semi-classique de Bill Emerson et Doyle Lawson Welcome to New York (qui aurait pu se passer de batterie) et Streets of Wenatchee, bonne composition moderne de Gena dans laquelle tous les musiciens jouissent d’une grande liberté sans que ce soit le bordel (l’équilibre n’est pas si facile à trouver). Il y a une belle reprise de Everything to Hide de Sarah Jarosz. Cette dernière l’interprétait seule à la guitare. Gena Britt l’a habillée d’un arrangement americana réussi avec une guitare en fingerpicking, une batterie légère, des chœurs (John Meador) et un low banjo. D’autres morceaux reçoivent des arrangements plus classiques. C’est un type de bluegrass qui convient moins bien à la voix de Gena. Elle s’en tire quand même plutôt bien dans Goodbye to the Blues de Marshall Wilborn (avec le banjo old time de Tina Steffey en plus du banjo bluegrass de Gena) et Heading Back to Heartache de Tim Stafford et Josh Shilling avec de bons solos de Dillon et Carter et les harmonies vocales de Meador et Bartram. Elle est beaucoup moins convaincante dans la ballade He Likes to Fish et le gospel Stone of Faith, composition de Heather Berry Mabe dans laquelle cette dernière chante un couplet (ce qui relève l’intérêt de la chanson). Comme dans Chronicle, Gena Britt a choisi de faire interpréter des titres par d’autres chanteurs. Caleb Smith chante Bend in the River, un titre légèrement countrygrass de Billy Droze et, surtout, Jason Carter interprète très bien Dear Departed, jolie chanson de Shawn Camp, déjà reprise il y a quelques années par Dave Adkins. Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est le meilleur album solo de Gena Britt à ce jour.