mercredi 17 juin 2026
Bluegrass & Co., par Dominique Fosse
mardi 2 juin 2026
Disqu'Airs, par Éric Allart
"Linen Of Words"
5615049 Records DK - © 2026
Annick Odom nous livre avec ce second album un objet étrange et séduisant.
Séduisant parce qu’il illustre une grande musicalité, une maitrise parfaite des codes et des genres en 12 titres. Étrange parce que l’auditeur entre dans un univers personnel où le familier est subtilement remis en question par l’irruption d’autres styles et l’expérimentation.
Imaginons un monde futur d’où toute forme de musique amplifiée n’aurait plus accès à l’électricité. gospel, polyphonies, old-time et musiques traditionnelles tireraient leur épingle du jeu. Mais comment le jazz contemporain, la pop, les nappes de synthé pourraient-ils encore résonner? C’est le parti réussi de ce disque difficilement classable.
Au centre, la voix riche en nuances qui sait briller sans brailler d’Annick. L’amateur de bluegrass, d’old-time et de ballades folk n’est jamais perdu. Ça vibre, c’est chaud, c’est surtout magnifiquement harmonisé, en duo aussi bien qu’avec des polyphonies issues du classique ou du jazz.
Les textes font la part belle au quotidien contemporain, faire ses courses, demander à sa grand-mère si son chien mord. Si quelques titres sont tirés du répertoire traditionnel ancien, ils sont souvent transmutés en autre chose en cours de route, comme happés par un champ musical étranger, alimenté par un collectif de vingt musiciens. L’expérimentation s’agrémente aussi, sans que ce soit lourdingue, par des bruitages qui texturent les chansons comme une véritable bande son, avec un effet d’évocation cinématographique. Si je ne suis pas familier des albums concepts, celui-ci me fait penser à certains titres de Marty Stuart dans la démarche.
Des gens qui discutent en arrière-plan, des oiseaux, le flux d’une eau courante, et des improvisations où la contrebasse excelle. C’est très visuel.
Quelques titres excèdent les formats standards et fonctionnent comme des mini-opéras ou de la comédie musicale. Ça respire, ça prend le temps de se déployer.
À l’heure où les flux sont saturés par une merde synthétique générée par des IA sans âme ni perspective, cet album pourrait presque faire figure de manifeste. Le "lin des mots" c’est celui de l’exigence, de l’humain, du culte d’un patrimoine pas figé mais orienté vers l’avenir. Il mérite d’être valorisé par tous les biais possibles.
“You Better Get A Move On!”
Bear Family BAF 14030
Le label de Brême, devenu la référence mondiale pour la réédition d’artistes états-uniens associés à la Country et à la naissance du rock and roll, vient de se pencher sur un oublié qui toutes proportions gardées serait le 5ème Beatles des Crickets, la formation du légendaire Buddy Holly. Buddy Holly et les Crickets furent à part dans la cohorte d’adolescents qui mirent le feu à l’industrie musicale des années 50. Ancrés dans l’ouest du Texas, ils se démarquèrent sur le plan mélodique et rythmique des canons du rockabilly. Niki Sullivan, adolescent gracile à lunettes est l’auteur de la rythmique de That’ll Be The Day et participe quelques mois au décollage des Crickets. Les tournées exténuantes, une profonde mésentente avec Jerry Allison (qui tourna au pugilat), amenèrent Niki à quitter le groupe. Le 25 cm que nous chroniquons ici contient ses tentatives de poursuivre une carrière solo pour Dot en 1958. 12 titres, dont 6 inédits. Pas de choc esthétique révolutionnaire, mais un bon reflet de ce que le rock and roll devient à la fin des années 50. Épuisement de thèmes désormais cadrés dans un académisme où la figure "presleyenne" écrasante se fait sentir. Production plus civilisée que le rockabilly rustique primitif, avec chœurs sucrés issus du doo wop. Niki Sullivan a une belle voix grave et ample qui se coule avec aise dans des titres rhythm and blues avec saxo. Un titre, Waitin' émerge avec une couleur très "Crickets" et démontre à quel point Niki a été plus qu’un interprète dans la constitution du style de Buddy Holly. Deux titres plus tardifs de 1965 illustrent une bascule dans le blues-rock, effaçant tout lien avec Buddy Holly. Une métamorphose où l’on perçoit que le ton est désormais donné par des Britanniques d’une autre génération.
Si la transcription (comme toujours chez Bear Family) est soignée, j’ai éprouvé à l’écoute le sentiment que le tempo était peut-être un peu en dessous de la vitesse de rotation des disques initiaux.
L’objet reste un beau produit digne de figurer dans une collection: livret de 10 pages illustrées, et surtout pose iconique de Niki dans une photo qui fut clonée par Elvis Costello.
mercredi 27 mai 2026
Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre
"Low Country Wedding"
Qui fait quoi? C'est une question que je me pose souvent lorsque je découvre un nouveau disque. Avec Jefferson Ross, la réponse est simple, elle est même écrite sur la pochette du CD: "écrit, interprété, enregistré, mixé et photographié par Jefferson Ross". Le moins que l'on puisse dire est que l'homme fait tout bien. Il commence par un sautillant Low Country Wedding, poursuit par un nostalgique Mississippi Rain puis par Travis Style dont les amateurs de Merle comprendront aisément le sujet. Et puis viennent Gideon, Red State Blues, deux des sommets de l'album, qui coule agréablement au long de ses treize titres, jusqu'à Peaches And Tomatoes, en passant par Jimmy Carter ou Walking Around New Orleans. Ce qui caractérise Low Country Wedding, le deuxième disque (après Backstage Balladeer) à avoir été entièrement conçu et réalisé par Jefferson, c'est d'abord la qualité de l'écriture. Chaque titre est une petite histoire dont on on prend plaisir à saisir le texte et le sens. Les mélodies ne sont pas en reste. On pourrait qualifier l'ensemble de country-soul, avec un zeste de rock et un soupçon de pop, comme dans United Nations, qui rend le disque presque addictif dès qu'on en entame l'écoute. Stuck In A College Town est une parfaite chanson country alors que Money Road présente une dimension plus tragique. Autres points forts, la qualité de la voix de Jefferson Ross et les trouvailles instrumentales avec des guitares qui sonnent de manière très claire et s'entremêlent sans temps mort pour notre plus grand plaisir. Jefferson Ross fait partie de ces artistes dont je ne me lasse pas. Si j'ajoute qu'il est aussi un peintre et photographe de talent et qu'il est doté d'un véritable sens de l'humour, j'espère que cela suffira à vous convaincre de répondre favorablement à l'invitation à ce Low Country Wedding.
"Villain Era"
Villain Era est le sixième album de l'avocate India Ramey. Je vous avais parlé de Shallow Graves, en 2020, dans le numéro 167 du Cri du Coyote. Depuis, elle a publié en 2024 l'excellent Baptized By The Blaze. Elle a quitté la région de ses racines (Georgie, Alabama) pour venir enregistrer à Los Angeles avec le producteur Eric Corne (qui a lui-même sorti au moins deux remarquables albums sous son nom) et des musiciens du cru: Haley Spence Brown et Eric Corne (voix), Chris Masterson et Eugene Edwards (guitares), Ted Russell Kamp (basse), Kevin Brown (batterie et percussion), Bob "Boo" Bernstein (pedal steel), Eleanor Whitmore (fiddle et violon) et Jordan Katz (trompette). Parfois surnommée par ses fans la femme en noir, India a dit à son producteur qu'elle souhaitait que son album sonne comme si Johnny Cash et Loretta Lynn étaient revenus parmi nous pour réaliser la bande sonore d'un film de Quentin Tarentino. Les dix titres, tous écrits par la Dame, oscillent entre western spaghetti et honky-tonk (ou plutôt gothy-tonk), dans un ensemble dynamique, porté par la voix énergique d'India Ramey qui se révèle une digne héritière du mouvement outlaw, comme le confirment le premier titre, We Ride At Dawn, Cult Money, Red Red Roses et Ghost Town où la pedal steel de Boo Bernstein fait merveille. Il y a aussi Welcome To My Villain Era (avec le fiddle d'Eleanor Whitmore) où India endosse le costume la bad girl. Les thèmes sont variés, le titre le plus personnel étant sans doute Crying In My Lingerie ("je suis sur le point de devenir une divorcée parce que tu m'as laissée ici, pleurant dans ma lingerie"). D'autres titres sont plus légers, au moins musicalement, comme Scattered And Smothered, alors que Six Feet Under a un côté lancinant et un peu dramatique, marqué par la guitare électrique de Chris Masterson, également excellent dans Dead To Me, très rock. Nobody's Coming est le titre de l'album qu'India préfère, avec notamment la trompette de Jordan Katz. En résumé, Villain Era est un album sans temps mort, où l'humour, parfois noir, peut côtoyer la tragédie, et India Ramey est une artiste qui compte dans le paysage souvent fade de la country music actuelle qu'elle parvient à bousculer.
"Smoke Tree Road"
Je vous ai déjà présenté pour Le Cri du Coyote deux albums (The Town Where I Live et Love & Desperation) de Rick Shea, ancien Guilty Man de Dave Alvin et guitariste, chanteur et songwriter de talent, parfaitement représentatif de la richesse de la scène rock de la Californie du sud. Autant annoncer la couleur, plus j'écoute Rick Shea, et plus j'apprécie ce qu'il fait. C'est ainsi que Smoke Tree Road postule déjà au podium des meilleurs albums de 2026. A Week In Winnemucca donne le ton, avec une mélodie enlevée qu'on croirait tirée du répertoire de Kris Kristofferson. Ce titre démontre la qualité de la voix de Rick, que je n'avais sans doute pas assez soulignée jusque-là, avec en prime un remarquable jeu de guitare de l'artiste, ici complété par celui de Tony Gilkyson. Avec Guardian Angel, Rick aborde le thème de la jeunesse, accompagné notamment par le fiddle d'Eleanor Whitmore. An Irishman Is A Laborer At Heart est un des moments forts de l'album. Cette chanson particulièrement émouvante est encore une fois portée par l'interprétation vocale de Rick qui tirera quelques larmes à certains. Il y est question d'un père, un homme simple (imaginaire, peut-être, mais dans lequel plus d'un auditeur pourra reconnaître le sien). Là encore, les guitares de Rick et Tony se répondent avec Chad Watson à la basse et Shawn Nourse à la batterie. Changement de tonalité avec les deux titres suivants, des rocks délicatement jazzy. Il y a d'abord Georgia Bride où s'illustrent le sax ténor du bassiste Jeff Turmes et les claviers de Danny McGough (Wurlitzer) et Skip Edwards (B3), avant la première reprise du disque, Midnight Shift (popularisée par Buddy Holly). La phase "norteña" est elle aussi représentée par deux titres. Maria (chanté en espagnol) a été écrit par Jennie Moyeda, défunte belle-mère de Rick qui chante ici en duo avec Celia Chavez, et précède El Diablo Manda, en anglais, mais avec un beau jeu de percussions de Cougar Estrada et l'accordéon de Roberto Rodriguez III. Long Black Veil est la deuxième reprise. Ce titre chanté par de très nombreux artistes parvient à sonner de façon originale avec une interprétation dynamique due aux guitares (encore Rick et Tony) et au sax baryton de Jeff Turmes, mais aussi à la rythmique impeccable de Jeff Turmes (basse) et Dale Daniel (batterie). Les mouchoirs sont une seconde fois de sortie avec Delia dont le texte est digne de ce qu'on appelait chez nous, dans la première moitié du siècle dernier, les chansons réalistes. Rick Shea décrit la déchéance, sur fond d'alcool, d'une femme qui comprenait et aimait les autres mais était rejetée. Émotion garantie avec la voix de Rick et l'archet d'Eleanor Whitmore en particulier. One More Night (coécrit avec Wyman Reese), simple et délicate chanson dans la tradition des torch singers, permet à l'émotion de retomber avant que l'album ne se termine avec l'instrumental Trailrider où les guitares (électrique et acoustique) de Rick Shea répondent joyeusement à la pedal steel de Doug Livingston. Pour notre plaisir, il y a en prime un titre caché, Juniper Tree, chanson sommaire pour enfants, avec juste la voix de Rick et des sons (oiseaux, chiens et enfants) piqués sur internet.
"Mother's Day"
Je vous avais présenté les disques précédents de Suzanne Jarvie (deux LP et un EP) dans les numéros 148 et 161 du Cri du Coyote. Cette Canadienne, ex-avocate pénaliste, n'est venue à l'enregistrement qu'en 2015 alors que la musique avait toujours fait partie de sa vie. De formation classique, elle a composé huit des neuf titres de Mother's Day, dont cinq au piano (elle joue aussi de la guitare). La seule reprise est Lifeline de David Corley. On entend cette influence classique de manière forte dans certains titres (je pense en particulier à Polonium), avec les arrangements de cordes de Hugh Christopher Brown (également aux claviers: piano, Wurlitzer, Hammond, Osmose) et le fiddle de Nathan Smith. Les harmonies vocales éthérées de Sara Jarvie Clark et Claire Alden (les deux filles de Suzanne) contribuent également à cette ambiance, à tour de de rôle, et cela dès le premier titre, le majestueux Honeycomb avec Claire), mais aussi dans Polonium et Charity (avec Sara) où le fiddle (Nathan Smith) cohabite avec le banjo (Jason Mercer, également bassiste), la mandoline (Joey Wright) la Weissenborn slide guitar (Burke Carroll) et le piano (Chris Brown). La guitare elle-même prend souvent des accents classiques. Cet album, pourtant, reste profondément enraciné dans le folk et l'americana et ce n'est pas la richesse des arrangements (une belle réussite) qui peut le masquer. Lifeline nous présente Suzanne seule avec sa guitare acoustique, comme une respiration avant le dernier titre, Temporary Emissary. La voix de Suzanne belle et profonde, d'une grande sensibilité, est au service de compositions dont la qualité ne se dément jamais et dont les textes abordent des sujets variés. Caterpillar, où la dame montre son talent au piano (glissant même le thème de Frère Jacques au milieu et à la fin du titre), traite du désespoir et l'impuissance devant l'autodestruction d'une personne aimée. Polonium évoque l'empoisonnement du dissident russe Alexander Litvinenko, alors que 40% nous parle des luttes des parents qui doivent faire face aux addictions de leurs enfants. Mother's Day (la chanson) a une forte dimension écologique alors que d'autres chansons sont plus personnelles, comme Temporary Emissary, où Suzanne évoque la vie de sa fille Claire, et Lifeline, chanson d'amour de David Corley. Avec ce troisième opus (je mets de côté l'EP One Take Only) Suzanne Jarvie aborde de nouveaux territoires qu'elle nous permet d'explorer avec elle, dévoilant des richesses insoupçonnées.
On était sans nouvelles de Steve Brooks (du moins comme artiste solo puisqu'il est actif avec la dernière mouture des Limeliters aux côtés d'Andy Corwin et C. Daniel Boling) depuis son album I'll Take You Home paru en 2015 (cf. Le Cri du Coyote 149) à l'exception d'un appel à un financement participatif pour un nouvel album en 2020, période où beaucoup de projets ont été abandonnés par la force des choses et des confinement successifs. Et, divine surprise, voici que nous parvient en ce printemps The Song Is My Home, le disque que l'on n'attendait plus. Ce neuvième opus (si j'ai bien compté) est essentiellement interprété par Steve (chant, guitare, tin whistle et harmonica) et Fletcher Clark (voix et "Band in a Box") qui coproduisent par ailleurs le disque. On en entend aussi Mala Oreen (fiddle), Howard Kalish (fiddle sur Do Right By People et The Road To Adios), Deborah Schmidt (guitare espagnole sur En Mis Sueños), ainsi que les voix de Mala Oreen (A Glacier's Tears), The Limeliters (Mountain) et Sue Young (En Mis Sueños). J'avais écrit que Steve Brooks était un artiste imprévisible: journaliste indépendant, humoriste, poète protestataire, homme de radio, satiriste politique, songwriter. Il est toujours tout cela quelques années plus tard, capable d'aborder des sujets différents avec un point de vue nouveau à chaque fois. Il démarre par exemple avec The Song Is My Home qui est une forme d'analyse de son métier de songwriter, de la manière dont il fait sienne une composition de sa conception à sa finalisation jusqu'à ce que la chanson soit sa maison, tout en concluant : "… parce que mon travail n'est jamais vraiment fini tant que la chanson n'est pas un foyer pour toi". L'humour, doux-amer, revient avec A Glacier's Tears ("quelqu'un a-t-il déjà entendu les larmes d'un glacier?". Some People You Never Get Over traite des amours anciennes dont on ne se remet jamais vraiment alors que Somebody Else's Dream dresse le constat souvent partagé qu'on est passé à côté de sa vie en vivant le rêve d'un autre. Je pourrais poursuivre ainsi mais je me contenterai de citer quelques titres qui m'ont particulièrement marqué aux premières écoutes: The Mermaid Of Salado Creek, chanson pleine d'émotion, Mountain, en forme de prière, le nostalgique The French Quarter Of My Mind et En Mis Sueños (en espagnol). Thank You For The Song conclut l'album, c'est une chanson à propos d'un amour perdu: "Il n'y a pas d'espoir à s'accrocher / Je sais que tu es vraiment partie / Mais merci / Merci pour la chanson". Steve Brooks n'est pas qu'un songwriter de plus de la si riche scène d'Austin. Il fait partie de ceux qui manient le mieux les mots qu'il sait emballer de mélodies et d'arrangements qui mériteraient une plus large audience.
dimanche 10 mai 2026
Lone Riders, par Éric Supparo
"Give Up Together"
On suit le parcours de Thomas Jonsson depuis (très) longtemps dans les colonnes du Cri. Ce suédois possède un art que peu atteignent, celui d’une signature vocale et instrumentale originale, exigeante; d’une beauté délicate, toujours teintée d’amertume, et d’un humour noir aiguisé. Give Up Together est son sixième album, et sans doute le plus direct, le plus "organique" de tous. Son compère habituel à la production, Carl Edlom, fait des miracles avec deux ou trois instruments. Les prises de voix sont d’une puissance et d’une clarté étonnantes, donnant à Thomas l’espace et l’ampleur nécessaire pour faire passer le message, l’émotion et l’élan de ces chansons quasiment sans refrains, mais où chaque ligne pourrait être citée seule, tant les mots sont précis et importants. Musicalement, même si le terme "americana" reste adéquat (pour la guitare acoustique omniprésente, et l’ambiance générale), je ne peux m’empêcher de penser à d’autres mondes, ceux du Van Morrison de la fin des années 80, pour ces cordes (Helena Arlock Wahlberg… parfaite sur chaque intervention) et cuivres utilisés avec un bon goût épatant, et, pourquoi pas, soyons fous, le monde perdu de Nina Simone… Pour les tons haut-perchés de Thomas, pour cette authenticité humble et envoûtante, pour plein de raisons … Le titre Your Dad’s Bad Days a récemment été utilisé dans le film The Quiet Beekeper, et il est symptomatique de la réussite de cet album. Tout comme Years Of Depression, où la batterie (Svante Sjöblom), mariée à des giclées de guitares électriques ouvre l’album en majesté. Il faut citer White Denim et son sublime arrangement de saxophones (signées Mats Bäcker, également photographe de génie), ou le duo avec Alina Björkén sur Winter of ’85/’86, assurément une des plus belles chansons du moment. Ou peut-être de l’année. Ou peut-être du Monde. Allez savoir! Give Up Together est un grand album. Abandonnez-vous, jetez une ou deux oreilles, vous serez au paradis. Assuré.
"I Was Born, But…"
Activiste (du bon côté des causes…), musicien, auteur, chanteur, David Huckfelt mérite un vrai coup de projecteur, en tous cas en Europe où la renommée de ce natif de l’Iowa reste modeste. On l’avait découvert avec l’album Stranger Angels en 2019. Deux ans plus tard, Room Enough, Time Enough confirmait (avec notamment ce duo avec l’ami Greg Brown sur Satisfied Mind) tout le bien que l’on pense de lui. Une présence, une attitude et des valeurs qui forcent le respect. Un itinéraire de troubadour folk qui l’a conduit à travailler avec John Trudell, Quiltman ou Keith Secola, et une approche militante en faveur de l’Indian Nation, et de la communauté Navajo. Si vous avez la chance de voir la série Dark Winds, basée sur l’œuvre de Tony Hillerman, vous entendrez le titre Chief Seattle’s Dream, que David a écrit, interprétée avec Laura Hugo. I Was Born, But… est un album intégralement constitué de reprises, mais très, très loin d’un juke-box roots. C’est une preuve supplémentaire du caractère intemporel des chansons choisies, qui vont de Bob Dylan à Jackson Browne en passant par Howe Gelb, Don Rollins ou J.J. Cale. Et surtout du talent naturel de David, qui ne s’embarrasse pas des conventions de chaque genre, entre folk, blues, country ou rock. Il partage sa passion, avec fougue et fierté. Les quinze titres sont tous de haute volée, produits de main de maître par Gabriel Sullivan (XIXA, entre autres), mais on retiendra en particulier ces versions élégantes et légitimes de Anyway The Wind Blows (J.J. Cale), All Done In (Howe Gelb), NDN Kars (Keith Secola) ou Who Do You Love (Ellas McDaniel). Un vrai plaisir d’écoute, libéré de tout carcan de style, avec la voix d’Huckfelt qui a l’épaisseur et l’autorité d’un certain… Greg Brown. La boucle est bouclée, merci l’Iowa pour cette valse sans fin, et merci David.
"Spirit Ridge"
https://www.deanowens.com
Dean Owens a jeté depuis plusieurs décennies un pont assez inédit entre son Écosse natale et les déserts du sud américain, ceux de l’Arizona pour être précis (ses collaborations avec la planète Tucson, Calexico, etc.). Un mariage naturel, si l’on en juge par sa discographie abondante et toujours de grande tenue. Spirit Ridge est son douzième opus, et sa très belle voix porte cette production de bout en bout. Une voix veloutée et forte, jamais maniérée, ni maquillée, un modèle du genre. L’écriture est au rendez-vous, sur Eden Is Here, Wall Of Death, My Beloved Hills ou The Buzzard and The Crow, qui placent Dean dans un carré-VIP des plus grands songwriters actuels d’Albion … Mais il faut souligner, plutôt deux fois qu’une, le travail d’orfèvre à la production de Don Antonio (Antonio Gramentieri), depuis ses collines italiennes. On vous a déjà parlé de lui, plusieurs fois (avec Sacri Cuori, et avec Alejandro Escovedo ou Dan Stuart). Antonio est un maître. Il sait extraire le jus d’une chanson comme personne, trouver le ton, trouver l’angle juste. Les guitares sont belles à tomber, les arrangements racés et voluptueux, et ce soin jaloux est toujours au service de Dean, pour magnifier son talent, qui le mérite amplement. Bref, c’est un sans-faute, beau et digne. Une perle rare, à l’esprit enchanteur.
























