lundi 4 mai 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse



S’adapter ou disparaître. Le monde dit moderne ne nous laisse parfois que cette alternative, et comme le chantait François Béranger il y a déjà bien longtemps "L’alternative, c’est pas malin". Le marché de la musique bluegrass a connu une double mutation ces dernières années, à l’image – je pense – d’une grande partie du marché de la musique en général. Depuis les années 60 ou 70, les artistes bluegrass publiaient exclusivement des albums (vinyles ou cassettes puis CDs). Récemment on a vu exploser la sortie des singles en téléchargement. On se croirait revenus à l’époque des 45 tours. L’autre phénomène est justement le téléchargement. Ce mode de commercialisation des albums existe déjà depuis plusieurs années. Ce qui est nouveau, c’est que, de plus en plus souvent, il n’y a plus d’alternative. Il n’y a plus systématiquement de publication d’albums "physiques" en CD ou en vinyle. C’est le téléchargement ou rien. Ce qui explique que vous trouverez dans cette rubrique les derniers opus de Bronwyn Keith -Hynes et Michael Cleveland & Jason Carter, parus respectivement il y a presque deux ans et plus d’un an. Ils ont rapidement atteint les sommets des charts bluegrass et je n’aurais jamais imaginé qu’ils ne sortent pas en CD. J’ai attendu longtemps (très longtemps pour celui de Bronwyn Keith-Hynes). Je me suis finalement résolu, contraint et forcé, à la modernité. A contrecœur. Pas de notes de livret à consulter pendant l’écoute. Au mieux, il faut se connecter sur un PC ou un téléphone pour avoir quelques renseignements. 

 

Bronwyn KEITH-HYNES

"I Built A World" 

J’ai donc près de deux ans de retard pour le second album de Bronwyn Keith-Hynes mais il est difficile de passer sous silence un album (même non matérialisé) qui a été en tête des charts plusieurs mois et qui le méritait. J’avais pourtant de sérieuses craintes quand j’ai appris que Bronwyn interprétait elle-même les dix chansons. Sur son premier disque (Fiddler’s Pastime – Le Cri du Coyote #167), elle avait confié les chants à Tim O’Brien, Sarah Jarosz, Chris Eldridge et James Kee. Dans les groupes dont elle a été la violoniste (Mile Twelve et Molly Tuttle & Golden Highway), elle ne chantait que quelques harmonies vocales. Découvrir sa voix douce a été une très agréable surprise. Elle n’a pas un registre très large en termes de puissance ni de tessiture mais elle semble très bien connaître ses capacités et s’est forgé un répertoire à sa mesure. Elle sait aussi s’entourer avec l’apport déterminant de Dierks Bentley, Molly Tuttle ou Dudley Connell sur certains refrains. Elle a constitué une belle équipe de musiciens : Bryan Sutton (guitare), Dominick Leslie (mandoline), Jeff Picker (contrebasse), Scott Vestal ou Wes Corbett (banjo) et Jerry Douglas (dobro). Bronwyn avait composé quatre instrumentaux pour Fiddler’s Pastime. Apparemment elle n’écrit pas de chansons. Quelques-unes ont été composées par des songwriters contemporains (Maya de Vitry, Jordan Tice, Daniel Crabtree, Brenna McMillan). Celles que je préfère sont des adaptations de titres plus anciens. Bronwyn chante très bien (avec Dierks Bentley) Trip Around the Sun qui fut un succès pour Jimmy Buffett et Martina McBride, ainsi que Don’t Tell Me Your Troubles de Don Gibson. Jolie adaptation de Angel Island de Peter Rowan, plus rythmée que la version de Peter avec Tony Rice. L’ensemble est plutôt moderne, ce qui va bien à la voix de Bronwyn mais elle est tout aussi à l’aise sur des arrangements plus classiques (Riddle et Up for Losing Sleep qui a une jolie mélodie). Les musiciens sont excellents (Bronwyn la première) sur toutes les chansons. I Built A World ne compte qu’un seul instrumental, Scotty’s Hoedown du légendaire Scotty Stoneman, joué de manière flamboyante en duo avec Jason Carter que Bronwyn a épousé récemment. Vive la mariée!


 

 

Michael CLEVELAND and Jason CARTER

"Carter & Cleveland"

  Un album qui réunit deux des tout meilleurs fiddlers actuels, voilà qui n’est pas banal, et même carrément rare. Kenny Baker en a enregistré plusieurs il y a bien longtemps, avec Bobby Hicks, Blaine Sprouse et Joe Greene. Il y a aussi eu Kenny Kosek et Matt Glaser. C’était il y a quarante ans et plus. Rien de récent qui me revienne. Cleveland et Carter, qui vient de quitter le Del McCoury Band après 33 années de succès, jouent des passages en duo dans chacun des onze morceaux qui constituent l’album. C’est superbement joué (Jason et Michael totalisent 17 titres de "fiddler IBMA de l’année" à eux deux) mais Carter & Cleveland n’est pas qu’un disque de violon. Il n’y a "que" cinq instrumentaux. Jason Carter chante cinq titres et Del McCoury interprète une sixième chanson, une de ses compositions (Dreams). On connait le registre de baryton très agréable de Carter par ses précédents albums (décembre 2023) et avec les Travelin’ McCourys (février 2026). Pas étonnant que le répertoire de John Hartford lui aille à merveille. With A Vamp in the Middle est une des plus belles réussites de l’album. Carter est également excellent dans Outrun the Rain, le titre qui a cartonné sur les ondes bluegrass. Ces deux chansons donnent lieu à des duos et des solos prolongés des deux fiddlers et de leurs partenaires, Cory Walker (banjo), Bryan Sutton (guitare) et Harry Clark (mandoline). J’ai bien aimé aussi Give It Away, une composition de Tim O’Brien et Matt Combs, et le blues In The Middle of Middle Tennessee, un titre de Darrell Scott qui bénéficie de l’apport de Jerry Douglas. Du côté des instrumentaux, pas étonnant de trouver un titre de Kenny Baker, Bluegrass in the Backwoods, joué avec brio en duo par Carter et Cleveland. Ils incorporent des sonorités tsiganes dans certains passages. Les solos de Casey Campbell (mandoline) et Cory Walker sont également remarquables. L’autre pièce de choix est Arapahoe, une composition joyeuse du guitariste David Grier qui accompagne Carter et Cleveland sur ce titre avec Dominick Leslie (mandoline). Les autres instrumentaux sont moins emballants. Stoney Lonesome de Bill Monroe est trop long. Il faut quand même signaler le duo de fiddles et le solo de Harry Clark dans le traditionnel Kern County Breakdown. Carter & Cleveland fait beaucoup de place aux fiddles mais c’est avant tout un très bon album de bluegrass. 


 

 

DELLA MAE

"Magic Accident" 

La musique de Della Mae est aujourd’hui caractérisée par l’intensité des chants. C’était déjà une des qualités du groupe depuis l’arrivée de Celia Woodsmith comme chanteuse pour le premier album I Built This Heart, en 2011. C’est encore plus vrai depuis qu’elle est associée à Vicky Vaughn (contrebasse) dont la puissance vocale a impressionné le public de Bluegrass in La Roche l’été dernier. Cette caractéristique pourrait faire verser Della Mae dans une musique plus proche du rock que du bluegrass mais les quatre musiciennes du groupe ont eu la bonne idée de convier leur productrice Alison Brown pour les accompagner au banjo sur huit des dix titres de Magic Accident (c’est le premier album de Della Mae chez Compass Records, le label d’Alison). Le banjo est presque exclusivement en back up (deux petits solos, c’est tout) mais cela suffit pour donner une couleur bluegrass aux chansons même quand il y a un batteur (trois titres) ou une accordéoniste (Jen Gunderman du groupe de Sheryl Crow). L’intensité des chants est particulièrement remarquable dans Magic Accident (composition de Celia sur le temps qui passe), Outrun ‘Em cosigné par Avril Smith (guitare), Lifeline (composition de Bruce Robison interprétée par Vickie) et Little Bird (une autre des cinq chansons écrites par Celia). Avril Smith joue de la guitare électrique sur deux titres. Les arrangements sont dominés par le fiddle virtuose de Kimber Ludiker (sur sa composition Family Tree en particulier). Les filles de Della Mae sont aussi réputées pour leur militantisme et leurs opinions tranchées qu’on retrouve dans Takes All Kinds, le gospel qui clôt Magic Accident. Pour la forme, c’est un gospel typique interprété en quartet a cappella. Mais les couplets parlent des gens qui vont à la messe le dimanche et qui, la semaine, sont des patrons à l’origine des inégalités sociales ou des politiciens qui mentent à leurs électeurs et mettent à mal la démocratie. Pas le gospel de tout le monde.


 

 

 

Tony TRISCHKA

"Earl Jam 2" 

On s’en doute, Earl Jam 2 fait suite à Earl Jam (cf. décembre 2024), projet de Tony Trischka dans lequel il reprend note pour note des solos que Earl Scruggs avait enregistrés de façon informelle (et souvent en famille) en compagnie de John Hartford dans les années 80 et 90. La clé USB qu’avait récupérée Trischka comprenant environ 200 titres, il y avait évidemment de quoi faire une suite. Comme dans le premier volet, le répertoire de Earl Jam 2 est essentiellement composé de chansons, essentiellement des standards et on peut trouver qu’il manque d’originalité. Il n’y a pas cette fois de surprise comme la reprise de Lady Madonna des Beatles. Je trouve que Molly Tuttle n’a pas été gâtée en héritant du traditionnel Red River Valley à la mélodie particulièrement tarte. Sur les refrains, elle s’en sort quand même grâce au soutien vocal de Bronwyn Keith-Hynes. La plupart des autres chanteurs parviennent à s’approprier les mélodies. Billy Strings est particulièrement convaincant sur Gentle On My Mind, l’incontournable standard de John Hartford qui démarre de façon originale sur le fiddle lancinant de Michael Cleveland, faisant écho au phrasé légèrement trainant de Billy. Sierra Ferrell, accompagnée par ses musiciens et Bryan Sutton (et forcément Tony Trischka) interprète dans son style très personnel I Still Miss Someone de Johnny Cash. Avec Matt Dame au chant, les Steeldrivers sonnent comme… les Steeldrivers sur Lost John. Dudley Connell est parfait dans That’s Alright Mama propulsé par la contrebasse de Jared Engel et la mandoline de Jacob Joliff. Il y a une belle version de Down in the Willow Garden que les Gibson Brothers chantent en duo sur le seul accompagnement de banjo de Trischka/Scruggs avant une accélération du tempo et l’entrée en lice de Joliff, Cleveland et Mike Barber (contrebasse). Le groupe Sister Sadie interprète Maple on the Hill dans lequel Trischka multiplie les chokes. La chanteuse de jazz Farayi Malek chante Mom and Dad’s Waltz de Lefty Frizzell. La chanson n’est pas très excitante mais c’est joliment interprété. Bruce Molsky chante très agréablement Wish We Had Our Time Again, une composition de John Hartford que Special Consensus a également reprise sur son dernier album. Côté chants (mis à part Molly Tuttle), ma seule réserve est pour Columbus Stockade Blues par Del McCoury et son groupe. On en connait de meilleures versions. Parmi les instrumentaux, il y a deux courtes interventions de Tony Trischka en solo (Bile Them Cabbage Down et Chicken Reel). Brittany Haas et Darol Anger jouent Bill Cheatham en duo de fiddles. Duo encore mais fiddle-banjo pour Here Comes The Bride avec Michael Cleveland. Dans Old Cacklin’ Hen (crédité à John Hartford mais qui ne semble pas très différent du standard Cacklin’ Hen), Trischka, Stuart Duncan (fiddle) et Dominick Leslie (mandoline) s’amusent à imiter (presque à la perfection) la poule qui caquète. Les solos de Tony Trischka sont souvent longs (on ne s’en plaint pas), parfois en style boogie (Lost John et That’s Alright Mama). En plus des musiciens déjà cités, il faut aussi mentionner les interventions de Sam Bush et Bryan Sutton (ça non plus, on ne s’en plaint pas). Earl Jam 2 ne bénéficie pas de l’effet de surprise du premier volume mais constitue une suite réussie. 


 


BB BOWNESS

"Goodtime Revival" 

Le parcours de la banjoïste BB Bowness (prononcez « bibi » - son véritable prénom est Catherine) n’est pas banal. Néo-Zélandaise, elle apprend toute seule le banjo, devient la seule étudiante en banjo de son université et s’envole pour les Etats-Unis en 2012. Comme Bronwyn Keith-Hynes et le mandoliniste David Benedict, c’est le groupe Mile Twelve qui nous a révélé son talent. A son tour, elle publie un premier album sous son nom. Goodtime Revival comprend cinq de ses compositions instrumentales, quatre chansons et une reprise de Huckleberry Hornpipe (de Byron Berline) avec Darol Anger dans la grande tradition des duos banjo-fiddle. Ce duo est très réussi mais les compositions de BB n’ont rien à lui envier. Ce sont des instrumentaux modernes. Seul le début de The Turquoise Englishman est classique. Jed’s n°4 aurait pu être écrit par Tony Trischka. La Sciatica est un fiddle tune moderne avec une jolie mélodie. Beaucoup de douceur et des accents jazzy dans Little Galangal coécrit avec le guitariste Alex Rubin. Nelson Creek est un titre new acoustic, délicat, quasiment poétique. BB Bowness joue très bien. Elle maîtrise toutes les techniques du banjo bluegrass, du style classique de Scruggs (avec des beaux effets de main gauche – cf. Little Galangal) au single string en passant par le melodic qu’elle semble particulièrement affectionner. Elle est accompagnée par des musiciens peu connus mais qui se révèlent également de grand talent: Etian Setawan (mandoline), Avery Merritt (fiddle), Myles Slonker (contrebasse) et Alex Rubin (guitare). Bien arrangées, parfois dans un style plus classique, les chansons ne sont pas tout-à-fait à la hauteur des instrumentaux. BB n’est pas une chanteuse exceptionnelle. Elle a une voix claire, enthousiaste mais sa façon de chanter est un peu plate. Sur Train on the Island, elle compense néanmoins avec une interprétation plus dynamique que l’original de Tim O’Brien. La ballade Ruthie a une atmosphère old time malgré un banjo joué en picking bluegrass. Le chant est un peu meilleur sur le swing Can I Go Home With You de Caleb Klauder. Les qualités instrumentales de BB Bowness et ses musiciens et les compositions instrumentales compensent largement ces petites faiblesses vocales.


 

 

APPALACHIAN ROAD SHOW

"Della Jane’s Heart" 

Della Jane’s Heart est le quatrième album de Appalachian Road Show, groupe formé en 2018 par les ex-Quicksilver et Mountain Heart, Barry Abernathy (banjo) et Jim VanCleve (fiddle) et par Darrell Webb (mandoline) dont le CV est trop long pour tenir dans ces colonnes. Leur objectif est de célébrer l’héritage culturel des Appalaches. Du bluegrass classique donc, quelques touches old time aussi, très bien incarnés par la voix de tenor de Darrell Webb dans Rosa Lee McFall, un titre de Charlie Monroe (l’oncle du bluegrass si on considère que Bill Monroe en est le père), Won’t Be Long pour lequel Appalachian Road Show a convié le banjoïste clawhammer Victor Furtado, le traditionnel Big Eyed Rabbit qui est quasiment un fiddle tune chanté, et surtout l’énergique Possum Up A Simmon Tree tiré du répertoire de Merle Travis, dans lequel le groupe retrouve l’ambiance exubérante de Jubilation, leur album précédent (juillet 2023). L’autre principal chanteur du groupe est Barry Abernathy. Il n’a jamais aussi bien chanté que sur cet album. Sa voix est magnifique dans Della Jane’s Heart (une valse dont le tempo s’accélère quand le rythme passe en 4/4) et Virginia Soldier, ballade nostalgique dont la rythmique est inspirée de la musique old time. A elles seules, ces deux chansons pourraient (devraient?) lui valoir la récompense de chanteur de l’année 2026 d’autant qu’il réalise également une magistrale performance dans le gospel Long Time Traveling, interprété entièrement a cappella, qu’il démarre seul, uniquement rejoint après le premier couplet par l’harmonie tenor de Webb. Abernathy interprète aussi très bien Me Against the Mountain mené par le fiddle de l’excellent Jim VanCleve. Depuis le premier album, Webb, Abernathy et VanCleve sont accompagnés par Zeb Snyder (guitare) et Todd Phillips (contrebasse). Je pense que c’est Snyder qui chante Step Stones, un midtempo très classique, allègre, dans lequel les musiciens se succèdent en courts solos. Les parties instrumentales sont au niveau des chants. Les musiciens font particulièrement étalage de leur talent sur l’instrumental Hell Broke Loose in Georgia mené à un train d’enfer (c’est le titre qui veut ça) par VanCleve. Snyder se distingue aussi par un solo prolongé. Signalons que c’est bien Todd Phillips qui est à la contrebasse. Il avait enregistré l’album avant les problèmes de santé qui l’empêchent actuellement de jouer. Il est atteint d’une maladie rare. Le traitement lui a déjà fait dépenser la totalité de ses économies. Il y a actuellement une campagne de levée de fonds pour réunir 100 000 dollars afin qu’il puisse se soigner et rejouer un jour. Todd Phillips est quasiment une légende de la contrebasse. Il a entre autres été membre des groupes de David Grisman, Tony Rice et Claire Lynch. Il a 72 ans et plus de 50 ans de carrière. Vive la sécurité sociale française.


 

jeudi 2 avril 2026

Avenue Country, par Jacques Dufour

 

Brit TAYLOR

"Land Of The Forgotten" 

Quatre albums en six ans, ce n’est certainement pas moi qui me plaindrai de cette fréquence de production. Brit Taylor possède un registre vocal qui nous rappelle Miranda Lambert et en ce qui me concerne c’est loin d’être un handicap. Son style est nettement moins moderne et se réfère parfois au bluegrass pur. Vous avez compris que je suis carrément fan de cette jeune artiste originaire des Appalaches et qui est en train de se tailler une place non négligeable dans la country actuelle entre tradition et modernité. 


 

 

Colter WALL

"Memories And Empties" 

Ce jeune artiste Canadien bénéficie de critiques élogieuses dans la presse spécialisée. Il rejoint non pas la cohorte, le terme est un peu exagéré, quoi que, mais le groupe grandissant de ceux qu’on appelle à présent les néo-traditionalistes des années 2020. Sa voix chaude et profonde vous dégèle le cœur mieux qu’un vin chaud. Colter Wall devrait séduire plus d’une country girl avec un répertoire plutôt orienté vers les douceurs. L’album se referme sur la seule reprise, le Summer Wages d’un autre compositeur Canadien, Ian Tyson. Une valeur sûre. 


 

 

Dave MILLER

"Party In The Pines"

Dave Miller est un vétéran de la country qui s’est produit dans tous les bars, honky-tonks et cabarets entre le Canada et le Tennessee durant près de cinq décades. Sa musique est très basique et classique et son vocal commence à moucharder ses soixante-quinze printemps. Basé à Memphis il continue son bonhomme de chemin qui le conduit invariablement vers le prochain saloon.


 

 

Doug ADKINS

"Don’t Question Love" 

Les amateurs de country traditionnelle connaissent Doug Adkins. Il a vingt-cinq ans de métier, a publié douze albums et est déjà venu se produire en France. Pour ma part je l’ai rencontré en mai 2012 lors d’un concert en région lyonnaise: un garçon très abordable. Les deux caractéristiques de ce chanteur originaire de la ville de Havre située au nord du Montana et aux portes de la Rocky Boys Indian Reservation (ça ne s’invente pas!) c’est, d’une part, sa voix profonde et chaleureuse et, d’autre part, son style de country bien classique. Une country peut-être trop sage et sans surprise. Il manque ce petit country-rock ou ce tonique honky-tonk qui viendrait épicer l’ensemble. 


 

 

Erik Vincent HUEY

 "Fort Defiance" 

Plus proche de Springsteen ou de Dylan que d’Alan Jackson ou Randy Travis. Le vocal rocailleux de ce chanteur l’autorise à s’exprimer dans d’autres styles que la country, c’est-à-dire du folk/rock ou tout simplement du rock. Je sauverais du lot un Grievous Angels bien cool et dépareillant agréablement du reste, The Hatfield Action qui est un vrai rock and roll qui déboule à la manière d’un Johnny B Goode. Enfin King Of Tears qui referme l’album et qui est le seul titre country.


 

 

Kenny SHORE

"Happiness & Misery" 

Non, il ne s’agit pas de Katie Shore, la chanteuse du groupe Asleep At The Wheel, mais de Kenny Shore. Un sénior à en juger la photo de l’artiste sur la pochette. Avec des origines basques très certainement car un chanteur country portant un béret ce n’est pas très courant. En fait Kenny Shore est plus proche de Woodie Guthrie ou Pete Seeger que de Hank Williams. Sa country/folk s’écoute avec plaisir car l’instrumentation, bien qu’acoustique, est assez diversifiée et les rythmes suffisamment variés mais sans vous faire danser le boogie pour autant.


 

 

ROSE’S PAWN SHOP

"American Seams" 

En quelque sorte le « dépôt vente » de Rose. Curieux nom pour un groupe mais il a le mérite d’être original. Il parait que cette formation en provenance de Los Angeles a déjà produit cinq albums. Je n’en avais jamais entendu parler mais des milliers d’artistes country ne passent pas obligatoirement par la filière Nashville ou Austin. Le banjo et le violon rappellent les origines bluegrass du groupe et le guitariste est excellent. Je regrette cependant que ces musiciens qui semblent fort bons ne sont présents que pour soutenir le leader, qui n’est pas Rose mais Paul Givant. Son vocal est correct sans être exceptionnel. Ils devraient se lâcher davantage. Cet album aurait été nettement plus attrayant.


 

 

The WAYMORES

"The Knot" 

Voici un nouveau duo dans le paysage de la country traditionnelle. Ce couple nous arrive d’Atlanta et son style nous rappelle fortement Junior Brown. C’est un peu âpre mais très honky tonk. La guitare et la steel sont bien mises en avant ainsi que le vocal de basse de Willie Neal. Les chansons sont interprétées en solo par l’un ou l’autre mais le plus souvent en duo. Rien de novateur donc mais une country simple et bien classique à des lieues de Nashville. 


 

 

mercredi 18 mars 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

TOM PAXTON & John McCUTCHEON

"Together Again" 

Tom Paxton serait-il éternel? Soixante-quatre ans après son premier album, The Man Who Built The Bridges, il est toujours actif. Si son dernier disque studio en solo, Boat In The Water, remonte à 2017, il a depuis multiplié les collaborations avec notamment The DonJuans (Don Henry et Jon Vezner), Cathy Fink & Marcy Marxer. Il a aussi beaucoup coécrit, avec C. Daniel Boling (deux albums en ont résulté) mais aussi Tim O'Brien et Jan Fabricius. Et puis en 2023, il s'est associé à son vieux (quinze de moins que lui quand même) compagnon de lutte John McCutcheon pour un album intitulé tout naturellement Together. C'est donc tout aussi naturellement qu'ils récidivent aujourd'hui avec Together Again. Quatorze titres co-composés et une belle bande d'amis pour les accompagner: John Carroll (piano, orgue, accordéon), JT Brown (basse), Steve Fidyk (batterie), Stuart Duncan (fiddle) et Steve Hinson (pedal steel). C'est au son d'un fiddle mélancolique que s'ouvre le bal avec un ballade intitulée The Future, mêlant nostalgie du passé et confiance en l'avenir, représenté par de jeunes musiciens qui tout en s'appuyant sur la tradition folk ou bluegrass, innovent en permanence. Old Dog est un hommage à un fidèle compagnon à quatre pattes, porté par piano, fiddle, guitare et harmonies: "Bien qu’il n’ait pas de papiers / Qu’il n’ait jamais connu sa lignée / Je savais qu’il avait un cœur de race pure / Et il me l’a entièrement donné". Artie’s Last Stand est à la fois un hommage aux journaux, aux kiosques à journaux et à Artie, leur propriétaire, et il évoque une époque où "le monde entier tenait dans vos mains / le matin et en fin d’après midi". Il y a aussi Pathfinder, où McCutcheon troque la guitare pour le banjo, hommage à Pete Seeger: "Il ne recherchait pas la gloire / Il n’avait pas peur d’échouer / Là où il ne trouvait pas de sentier, il en laissait un". Paxton livre une performance a cappella sur la gigue celtique Sargeant O’Reilly, tandis que la valse jazz-country Cheatin’ When I’m Eatin’, avec Steve Hinson à la pedal steel, raille avec un humour bon enfant notre obsession pour la nourriture saine: "J’ai été élevé au bacon / Tout était frit / Tout le monde mangeait ce que je mangeais / Et tout le monde mourait". Il y a aussi la chanson country au rythme enlevé Every Monday At Two, que l'on imagine écrite au zinc d'un bar et qui célèbre l’amitié entre les auteurs, exprimant le plaisir de leurs séances d’écriture hebdomadaires. L’album se clôt avec le pétillant Lay Down This Old Guitar, un adieu mélancolique à une carrière sur la route, mais aussi une célébration des souvenirs que cette vieille guitare a permis de créer. Je ne vous cacherai pas le plaisir que me procurent les quatorze chansons de Together Again. Cette nouvelle collaboration entre Tom Paxton et John McCutcheon met en valeur le talent et l’humour malicieux de ces deux auteurs compositeurs interprètes emblématiques.


 

 

Michael Weston KING

"Nothing Can Hurt Me Anymore" 

Michael Weston King, songwriter britannique n'a pas forcément un nom qui évoque immédiatement quelque chose. Pourtant, si l'on mentionne The Good Sons (groupe composé de Michael Weston King, Phil Abram, Sean McFeteridge et Ben Jackson) ou My Darling Clementine (duo de Michael Weston King avec son épouse américaine Lou Dalgleish, en concert le mercredi 18 mars au Café du Village à Paris et le dimanche 22 au Club 27 à Marseille), on entre dans un territoire mieux connu. Michael a pourtant déjà derrière lui une belle carrière solo entamée (sur disque) avec God Shape Hole en 1999. Il s'est aussi produit au moins deux fois en solo à Paris: en 2002 à l'Hôtel du Nord (trois titres de ce passage figurent sur son album live Absent Friends) et en 2006 à la Pomme d'Ève. Il n'avait pas prévu d'enregistrer un nouveau disque solo mais, à l'été 2024, alors que Lou et lui travaillaient sur un nouvel album de My Darling Clementine, une tragédie les frappa: leur petite-fille, Bebe, avait été tuée lors de l'attaque au couteau de son école de danse à Southport. C'est ainsi que Lou et Michael ont choisi d'enregistrer en solo plutôt qu'en duo, permettant à chacun des deux de trouver un exutoire à la peine qu'il/elle ressentait personnellement. Nothing Can Hurt Me Anymore, le titre du disque dit tout et Michael précise: "Pour être honnête, il m'était presque impossible d'écrire à propos d'autre chose. J'espère que j'ai maintenant épuisé ma créativité sur le sujet mais je pense que cela affectera mon écriture pour toujours, tout comme, en effet, la perte de Bebe le fera". Nothing Can Hurt Me Anymore est produit par Michael avec Colin Elliot et Clovis Phillips, comporte onze titres qui, pour la plupart, parlent d'eux-mêmes. Just A Girl In The Summertime (avec les harmonies de A Girl Called Eddy), A Mother's Pride et Nothing Can Hurt Me Anymore sont sans doute les plus émouvants et je pourrais y ajouter Grow Old With With Me. La chanson d'ouverture, The Golden Hour, traduit la vision de Michael sur les événements tragiques de l'été 2024 et fait référence à la façon dont le meurtre des trois jeunes filles à Southport et le deuil de leurs familles ont été détournés et exploités par l'extrême droite: "Nous avons ramené notre chagrin à la maison / Certains l'ont emmené dans la rue...". Le poignant La Bamba In The Rain, qui se déroule dans la ville balnéaire anglaise de Southport, où Michael a grandi, aborde la tendance actuelle à brandir le drapeau à travers le Royaume-Uni, et l’appel lancé par la droite pour que l’origine ethnique et le statut d’immigration des auteurs d’attentats soient rendus publics: "Y a-t-il encore de l'espoir pour nous cette fois / Quand chaque petite chose est traitée comme un péché ou un crime / Quand l’Union Jack est déployée / Et placée autour de la taille de chaque adolescent et adolescente". Tous les titres ne sont pas directement inspirés par la tragédie de Southport, mais chacun démontre le talent d'écriture de Michael, que l'émotion à sublimé, dans un registre inclassable, ni folk, ni country, ni americana, mais simplement humain. L'album se termine par Sally Sparkles, nom d'une professeure de danse américaine. C'est une chanson dépouillée et délicate, aux allures de berceuse, qui s'inspire du "nom de scène" que Bebe utilisait lorsqu'elle se produisait sur la balançoire dans son jardin.


 

 

Lynn MILES

"A Bouquet Of Black Flowers" 

Lynn Miles est une des plus belles plumes du songwriting canadien (et même au-delà) et chez elle, comme chez Jean de la Fontaine, le ramage n'a rien à envier au plumage. Sa riche discographie force le respect et, de Chalk This One Up To The Moon (1991) à TumbleWeedyWorld (2023), elle n'a pas commis la moindre faute de goût. En 2008, elle a entrepris de réenregistrer l'ensemble de son œuvre dans son plus simple appareil, juste sa voix accompagnée d'une guitare acoustique ou d'un piano. Quatre volumes de ces Black Flowers sont parus entre 2008 et 2014 pour un total de quarante compositions. D'autres devraient suivre bientôt mais, en attendant, Lynn propose A Bouquet Of Black Fowers, soit une compilation de quinze chansons extraites des quatre volumes déjà parus. Rien de nouveau donc mais une bonne occasion de rappeler à ceux qui auraient manqué les chapitres précédents l'existence de cette grande dame aussi discrète que talentueuse. L'album commence d'ailleurs par I'm Still Here et ce n'est sans doute pas un hasard. Quinze titres, quinze pépites, quinze prétextes pour se replonger dans la discographie de Lynn et (re)découvrir des trésors parfois oubliés comme Sweet & Tender Heart, Surrender Dorothy, I Always Told You The Truth, Fearless Heart, Rust et tous les autres.


 

 

The RIGHT REVEREND CROW

"Demokracy Blues" 

The Right Reverend Crow est né lors de sessions d'enregistrement de Nathan Bell en 2019 pour l'album Red, White And American Blues (It Couldn't Happen Here). Si ce dernier n'est paru qu'en 2021 en raison de la pandémie, un mini-album fut publié, The Right Reverend Crow Sings New American Folk And Blues, fort de huit titres, avec une face A blues et une face B folk. Aux côtés de Nathan Bell et de ses guitares on trouvait Frank Swart à la basse et Alvino Bennett à la batterie, tous deux ayant un curriculum vitae fourni et prestigieux. Quant à Nathan, il est le fils du poète Marvin Bell, disparu en 2020 et dont il a hérité le talent, utilisant les mots qu'il met en musique pour combattre les injustices et propager la vérité. Cinq ans plus tard, le trio s'est retrouvé dans un studio californien pour une session marathon de vingt-huit titres. Chemin faisant, Frank Swart et Brian Brinkerhoff, co-producteurs, ont suggéré que Nathan utilise une guitare électrique pour quelques morceaux plus bluesy, générant ainsi les treize titres de You Say Nothing (Demokracy Blues) à A Woman (par ordre d'enregistrement). La formule est simple, brute et efficace: juste la voix et la guitare électrique de Nathan, la basse de Frank et la batterie d'Alvino, désormais collectivement devenus The Right Reverend Crow. Tout juste Sean "Mack" McDonald a-t-il ajouté une guitare sur What Time It Is, How, How, How et The Devil Lives In Bargain Town (un boogie lancinant) et un solo sur Downhearted And Blue (où l'on pense à Robin Trower). On peut aussi entendre la voix de Tamara Mack sur Roll (Right Over You). L'ensemble est un mélange percutant et musclé de blues et soul qui véhicule des messages anti fascistes et pro justice, tel que les conçoit Nathan Bell qui ne connaît en la matière pas le sens du mot compromis. L'une des illustrations de cela est Governor Lee, chanson évoquant Bill Lee, gouverneur républicain du Tennessee. Le plus rock Hard Worker évoque la difficile condition du travailleur, comme le fait It's A Wonder (What People Can Do) consacré à ceux qui viennent du Mexique, de Colombie ou du Guatemala. Dans Roll (Right Over You), il est question de certains territoires des USA où les droits de l'homme sont aujourd'hui ouvertement en recul, du Ku Klux Klan, de Guantanamo, d'un nouveau troisième Reich et de tous ces hauts lieux de l'Amérique trumpiste. Il y a aussi l'instrumental Hot Tub Shark, Talking Pandemic Blues et, pour terminer, l'inquiétant You Say Nothing (Demokracy Blues) où ceux qui n'ont pas le bon profil de suprémaciste blanc n'ont d'autre choix que de se taire et de se faire discrets. Nathan Bell est peut-être le Woody Guthrie du moment et Demokracy Blues, brûlot de blues et de soul, de boogie et de rock, a tout pour tuer les fascistes. Il est illustré des photos de Jimi Hendrix et des athlètes Tommie Smith et John Carlos, poing levé sur le podium du 200 mètres des Jeux Olympiques de Mexico. Il est sous-titré There Is Always Hope, et c'est sans doute le message qu'il convient de retenir ("There is hope, there is still hope, there is always hope", extrait de More About the Dead Man and Government #14, the Book of the Dead Man, de Marvin Bell, 1994). Pour information, les trois commandements du Révérend sont: 1- Aime tout le monde; 2- Ne détourne jamais les yeux de l'injustice; 3- Ne te plains pas, agis! Je pense que personne ne sera surpris si j'affirme que Nathan Bell, armé de son Demokracy Blues, ne serait pas le bienvenu à la cour du roi orange. 




 

 

Eddy Ray COOPER and The TRAVELERS

"Vespa Ride" 

Le dernier enregistrement studio d'Eddy Ray Cooper était Thirty & Eight paru en 2018 (cf. Le Cri du Coyote n°157). Depuis, il a publié un album Live à l'Espass Rognac (en 2024). Avec Vespa Ride, notre niçois d'adoption reste lui-même tout en évoluant par rapport à son opus précédent. Il reste fidèle à la formule simple mais efficace du trio, avec cette fois-ci Gil Zebib (basse) et Roberto Ferrero (batterie et chœur). S'il avait écrit toutes les chansons de Thirty & Eight, il a séquencé Vespa Ride d'une manière très claire. Les cinq premiers titres, dont l'énoncé fleure bon la fin des années 1950, sont de sa plume: Vespa Ride, Crazy Pop, Blue Cheese and Red Wine, Low Down et Boppin With You Baby. Suivent cinq reprises qui synthétisent parfaitement ses goûts musicaux: Something Else (Eddie Cochran), Brand New Cadillac (Vince Taylor), Lonely Blue Boy (Conway Twitty), Rock Therapy (Johnny Burnette) et Splish Splash (Bobby Darin). Le disque se termine par le traditionnel Cocaine Blues. Si vous croisez Vespa Ride avec l'album live, où l'on croise Johnny Cash, Chuck Berry, Carl Perkins, Hank Williams et Lloyd Price, vous aurez un parfait résumé des influences d'un des meilleurs et plus authentiques rockers de l'hexagone. Vespa Ride est un disque à écouter, à réécouter et à savourer, un vrai moment de bonheur musical qui nous rappelle ce qu'était le rock 'n' roll à l'origine.


 

 

Lucinda WILLIAMS

"World's Gone Wrong" 

Lucinda Williams, la lionne du Texas, n'a pas fini de rugir. Si je compte bien, elle a publié plus de vingt albums (en comptant la série des Lu's Jukebox) depuis Ramblin' en 1979 et, si elle a connu quelques sérieux soucis de santé, elle n'a pas pour autant baissé la garde. World's Gone Wrong est un concentré de rock et de blues. La chanson titre à elle seule justifie l'acquisition de l'album avec ce refrain: "Allez bébé / Nous devons être forts / Les jours sombres s'éternisent / Je cherche du réconfort dans une chanson / Tout le monde sait que le monde va mal". Il y a tout au long du disque des messages plus ou moins explicites qui s'adressent au locataire de la Maison Blanche. How Much Did You Give For Your Soul?, So Much Trouble In The World, Black Tears, Freedom Speaks en sont quelques exemples mais chaque chanson est porteuse d'un message. Sur le plan musical, Ray Kennedy et Tom Overby ont co-produit l'album. Doug Pettibone et Tom Overby ont coécrit la plupart des titres avec Lucinda. Les exceptions sont We've Come Too Far To Turn Around (écrit par Lucinda seule), Low Life (coécrit avec les membres de Big Thief) et, bien sûr, So Much Trouble In The World de Bob Marley. Les guitares de Doug Pettibone et (surtout) Marc Ford brillent particulièrement, soutenues par la basse de David Sutton et la batterie de Brady Blade. Rob Burger est aux claviers, essentiellement à l'orgue Hammond B3. Marc Ford troque sa guitare électrique pour une acoustique sur Low Life et une slide sur We've Come Too Far To Turn Around, les deux titres les plus calmes du disque. Ailleurs, on n'est pas loin du Neil Young en colère d'albums comme Living With War et le duo de guitaristes rappelle souvent celui de Crazy Horse. Parmi les invités, il y a Brittney Spencer qui chante sur les deux premiers titres, Maureen Murphy qui en fait autant sur le gospelisant How Much Did You Give For Your Soul? et sur trois autres titres. Plus notables sont les présences de Mavis Staples au chant sur la composition de Bob Marley, et celle de Norah Jones (chant et piano) sur We've Come Too Far To Turn Around, dernier titre du disque où Reese Wynans tient l'Hammond B3 et où Stuart Mathis ajoute une guitare électrique. Il est certain que Lucinda ne va pas se faire que des amis mais en ces temps où l'eau tiède et l'auto-censure sont de rigueur, World's Gone Wrong est porteur d'une colère salutaire. 


 

lundi 9 mars 2026

Bluegrass & Co, par Dominique Fosse

 

The STEELDRIVERS

"Outrun" 

Outrun est le septième disque des Steeldrivers, le second avec Matt Dame comme chanteur et guitariste après l’album gospel Tougher Than Nails (cf. avril 2024). Il confirme que Dame est bien le chanteur idéal pour ce groupe spécialisé dans le bluegrass fort en blues, composante constante des douze chansons de Outrun (et de tous les albums des Steeldrivers). Huit ont été coécrites par la violoniste Tammy Rogers et deux par Dame. Pour les deux derniers titres, on reste en famille puisque le groupe est allé chercher deux compositions de Mike Henderson qui fut le premier mandoliniste des Steeldrivers de 2005 à 2011 (il est décédé en 2023), la ballade Prisoner’s Tears qu’il avait enregistrée sur son premier album solo en 1994 et Painted and Poison coécrit avec Ronnie McCoury. Avec Emma Lee (composé par Dame), ce dernier titre est le morceau le plus proche du bluegrass classique. Dans les autres chansons, le blues est décliné sous toutes ses formes, de la valse (When the Last Teardrops Fall) au slow (Cut You Down) en passant par des ballades, un blues typique (Traveling Trouble Blues) jusqu’au newgrass (Outrun). L’ensemble est très bien chanté et bien arrangé. Le banjoïste Richard Bailey en particulier s’adapte remarquablement à chaque situation. Dans ce répertoire de qualité, j’ai adoré le jubilatoire You Should See the Other Guy (l’histoire d’un gars qui revient très amoché d’une bagarre mais qui assure que son adversaire est bien plus à plaindre que lui). Emma Lee et la jolie ballade Rosanna sont les autres réussites les plus remarquables.


 

 

Alison BROWN & Steve MARTIN

"Safe Sensible and Sane" 

L’un des meilleurs morceaux de On Banjo, le dernier album d’Alison Brown (avril 2023) était Foggy Morning Breaking, un instrumental qu’elle avait composé et joué avec Steve Martin, le célèbre acteur qui, depuis une quinzaine d’années, fait régulièrement valoir ses talents de banjoïste, notamment avec le groupe The Steep Canyon Rangers. Pour l’occasion, Martin avait joué en style clawhammer et Alison en picking (c’est le seul style qu’elle pratique alors que Martin est adepte des deux techniques). Le succès de Foggy Morning Breaking leur a donné l’envie d’aller plus loin et d’enregistrer ensemble tout un album où Steve Martin jouerait du banjo old time tandis qu’Alison Brown jouerait en style bluegrass. Le fruit de cette collaboration est Safe Sensible and Sane dont ils ont composé ensemble les onze titres. Un enchainement de duos de banjos pouvant rapidement lasser l’auditeur, si bien joués soient-ils, Alison et Steve ont intelligemment fait la part belle à une pléiade d’invités. Il y a trois instrumentaux. Friend of Mine,  joué en duo sans accompagnement, a un original passage en harmoniques. Evening Star bénéficie d’un arrangement celtique avec le fiddler écossais John McCusker (Battlefield Band), le guitariste John Doyle (Solas) et le flutiste Michael McGoldrick (Capercaillie). L’album s’achève avec le troisième instrumental, Let’s Get Out of Here (un titre typique de l’humour de Steve Martin) avec Sam Bush et Stuart Duncan. La partie la plus intéressante de l’album se situe néanmoins du côté des huit chansons. On connait mal en France les talents de scénariste (et même d’acteur) de Martin car peu de ses films ont été des succès chez nous. Ses capacités s’étendent aussi à l’écriture de chansons. Celles qu’il a écrites pour Safe Sensible and Sane touchent par leur humour (terrain sur lequel il est attendu) mais aussi par leurs textes émouvants. Martin interprète lui-même les deux chansons comiques, Bluegrass Radio et New Cluck Old Hen, adaptation du standard instrumental qu’il chante avec Celia Woodsmith et le support du groupe Della Mae. Steve Martin n’étant pas un chanteur exceptionnel, il a confié les autres titres à des spécialistes. Tim O’Brien est le storyteller idéal pour 5 Days Out, 2 Days Back (jolie chanson sur la difficulté de concilier vie familiale et métier d’artiste qui était en tête des charts bluegrass en début d’année). Superbe interprétation de Michael par Aoife O’Donovan (joliment secondée par Sarah Jarosz sur les refrains). Il fallait des femmes pour chanter Girl, Have Money When You’re Old. Steve et Alison ont choisi les Indigo Girls. Jason Mraz chante Statement of Your Affairs sur un rythme venu des Caraïbes. Vince Gill interprète le mélancolique Wall Guitar. Avec 5 Days Out, 2 Days Back, le titre le plus émouvant est Dear Time, jolie chanson sur le temps qui passe que Steve Martin (80 ans) a confiée à un chanteur de sa génération (Jackson Browne - 76 ans – qui chante toujours aussi bien). Je ne peux pas dire que je trouve les duos de banjos renversants mais ils sont bien en place dans chaque titre, parfois associés au piano et quelques musiciens bluegrass (Bush, Duncan, Sierra Hull, Kimber Ludiker) pour mettre en valeur les chansons et leurs interprètes. 


 

 

SPECIAL CONSENSUS

"Been All Around This World" 

Comme pour les albums enregistrés à l’occasion du 25ème et du 35ème anniversaire du groupe, Special Consensus a invité des anciens membres pour fêter ses 50 ans. Le banjoïste Greg Cahill, depuis très longtemps seul musicien restant de la formation originelle, a fait les choses en grand en conviant six anciens chanteurs de Special C.: Rick Faris, Ashby Frank, Robbie Fulks, Chris Jones, Dallas Wayne et Josh Williams. Tous ont fait carrière depuis, dans le bluegrass mais aussi dans la country ou l’americana. Il y a deux titres que la formation actuelle de Special C. (Cahill - banjo; Greg Blake - guitare; Dan Eubanks - contrebasse; Brian McCarty - mandoline) joue seule: le gospel I Can’t Sit Down impeccablement interprété en quartet a cappella et Carolina in the Pines de Michael Martin Murphey devenu un standard du bluegrass, très bien chanté par Blake. A l’image de ces titres, le bluegrass classique domine l’ensemble du répertoire de cet album, même en ce qui concerne la reprise de Please, Mr. Postman des Marvelettes, bien adapté en style bluegrass. Les chœurs ne valent pas ceux des Beatles (ils ont enregistré ce titre sur l’album With The Beatles) mais il y a une très jolie intervention de Greg Cahill au banjo. Bon arrangement aussi de I’m Always on a Mountain When I Fall tiré du répertoire de Merle Haggard et chanté par Dallas Wayne. Les chants sont souvent partagés au sein d’une même chanson, ce qui incite aux comparaisons. J’ai ainsi préféré Blake à Williams et Fulks dans I’ve Been All Around This World. Mais j’ai trouvé que l’interprétation par Robbie Fulks du standard King of the Road était une des meilleures que je connaisse. Il chante aussi Like A Train, un bluegrass typique qui est une des rares chansons écrites par Tony Rice et que le groupe avait enregistrée sur son premier disque en 1979. Dans The Singer de Neal Allen (Allen Brothers), ce sont Ashby Frank et Greg Blake qui s’illustrent. Depuis plusieurs albums de Special C., il y a toujours au moins un instrumental sur lequel Alison Brown (qui a produit et arrangé cet album sorti sur son label Compass Records) joue du banjo en duo avec Greg Cahill. Ils le font très bien dans Red, Red Robin et font école puisque Ashby Frank et Brian McCarty (mandolines) puis Josh Williams et Rick Faris (guitares) se mettent aussi à jouer en duo sur ce titre. L’album s’achève sur une reprise de John Hartford, I Wish We Had Our Time Again, un titre qui s’imposait pour un groupe qui fête ses 50 ans. La chanson est arrangée de façon maline avec sept chanteurs différents et l’insertion de plusieurs instrumentaux (Whiskey Before Breakfast, Black Mountain Rag, Devil’s Dream, Forked Deer) qui permettent aux différents solistes de s’illustrer. Sympa mais je me serais bien passé des commentaires en fin de morceau. Je ne leur en veux pas. Ils faisaient la fête. C’était leur anniversaire. Je leur en souhaite plein d’autres.


 

 

GREENSKY BLUEGRASS

"XXV" 

Il faut croire que c’est la saison des anniversaires. Special Consensus invite ses anciens chanteurs pour fêter ses 50 ans. Greensky Bluegrass réenregistre d’anciens titres pour célébrer son quart de siècle. Mais en les renouvelant. Parmi les treize morceaux, cinq n’étaient apparus que dans The Leap Year Sessions (Le Cri du Coyote 169), enregistrements de la période Covid qui n’étaient disponibles qu’en téléchargement et n’avaient jamais été gravées en CD ou 33 tours. Comme Special Consensus, Greensky Bluegrass a fêté son anniversaire avec des invités. Sam Bush joue du fiddle dans Can’t Stop Now de New Grass Revival. La virtuosité des musiciens de Greensky Bluegrass ne pâtit pas de la comparaison avec celle des musiciens de la version originale, ce qui ne surprendra que ceux qui n’ont jamais écouté Greensky. Paul Hoffman partage les chants avec Billy Strings dans Reverend, avec Lindsay Lou dans In Control et avec Nathaniel Rateliff dans Past My Prime. Pour Lose My Way, il y a non seulement la voix de Aoife O’Donovan mais aussi les claviers de Aaron Neville. Greensky Bluegrass avait repris Late Night in the Copper Country du groupe Steppin’ In It (Le Cri du Coyote 78) dans leur album en public de 2010. Ils l’ont réenregistré avec la pianiste Holly Bowling qui s’est fait connaître par ses versions instrumentales de titres de Grateful Dead et de Phish. Elle joue merveilleusement bien et s’intègre parfaitement aux instruments bluegrass. Le morceau dure 14 minutes et on ne s’ennuie pas une seconde. Elle accompagne aussi Paul Hoffman dans Windshield, seule cette fois. Unique bémol dans cette suite de collaborations réussies, je n’ai pas trouvé très intéressant l’apport de Jason Hann, percussionniste de String Cheese Incident dans Who Is Federico?. En revanche, l’ajout de cuivres à What You Need est une idée (et une réalisation) vraiment formidable. Le guitariste David Bruzza ne chante qu’un titre, Broken Highways. Sa voix a gagné en épaisseur depuis la version de 2006 et ressemble de plus en plus à celle de Paul Hoffman. L’album dure 74 minutes. De quoi apprécier pleinement les énormes qualités des musiciens de Greensky (le dobroïste Anders Beck en particulier), leurs arrangements et la voix de Paul Hoffman, plus proche de celle de Michael Stipe (REM) que de Bill Monroe. Parce qu’il n’y a pas de nouveaux titres, XXV est moins indispensable que les précédents albums de Greensky Bluegrass mais c’est néanmoins un très beau disque. 


 

 

Hilary HAWKE

"Lift Up This Old World"

 Hilary Hawke est chanteuse et banjoïste. Elle joue en style clawhammer ou en picking bluegrass selon les titres. Elle a composé neuf des onze chansons de Lift Up This Old World. En clawhammer, son style est plaisant mais en picking, son jeu n’est pas assez percutant et elle n’a pas un bon son. Elle chante dans un style folk avec des notes tenues dans l’aigu qui ne me semble pas toujours convenir à sa musique (et qui n’est pas de mon goût). Il y a un effort d’arrangement dans The Sun Is All Around et la reprise de No Surprises (Radiohead). J’aime assez la mélodie de Dreaming of You arrangé avec le banjo en picking et un quatuor à cordes. Le traditionnel Liza Jane, mieux chanté, avec le banjo clawhammer est le titre que je préfère. All I’ve Ever Known bénéficie de la présence du guitariste Ross Martin et du mandoliniste Jacob Joliff.