jeudi 29 janvier 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

TRAVELIN’ McCOURYS

"One Chord That Rings True" 

Cri du 💚    

Quand, en raison de son âge, Del McCoury (86 ans aujourd’hui) a décidé de réduire les tournées, les membres de son groupe (ses fils Ronnie et Rob, le fiddler Jason Carter et le contrebassiste Alan Bartram) ont décidé de se produire sous le nom des Travelin’ McCourys. Ils se sont fait accompagner par différents guitaristes avant d’adouber Cody Kilby comme cinquième membre du groupe. One Chord That Rings True est leur second album et marque la fin d’un cycle puisque Carter (qui joue avec la famille McCoury depuis 1992) a décidé de quitter le groupe pour des projets personnels (il est actuellement remplacé par Christian Ward). Ce qui frappe en premier lieu à l’écoute de One Chord That Rings True, c’est la qualité des arrangements. Les Travelin’ McCourys jouent certains morceaux depuis plusieurs années et ils ont eu tout loisir d’affiner leur jeu. Entre accompagnement inventif, back up ciselé et solos et duos prolongés (White Wheeled Limousine dure plus de huit minutes), les arrangements proposés par le groupe sont réellement remarquables. Comme dans le premier album (Le Cri du Coyote 158), il y a une belle collection d’intros de guitare. Vocalement, les Travelin’ McCourys peuvent compter sur trois chanteurs très différents. Ronnie McCoury a une voix proche de celle de son père, bien mise à profit sur une chanson de train typique du bluegrass (Runaway Train qu’il a coécrite avec Del et Pat McLaughlin) et Passin’ Thru tiré du répertoire de Johnny Cash. La filiation avec Del est moins évidente dans la reprise de 50 Ways to Leave Your Lover de Paul Simon mais les Travelin’ McCourys l’ont très bien adaptée à une orchestration bluegrass. Trois chansons sont interprétées par Alan Bartram, une voix plus douce qui incarne la partie plus moderne du bluegrass, notamment dans Blue Letters. Jason Carter a un registre de baryton très séduisant. Il chante White Wheeled Limousine de Bruce Hornsby qui est le morceau de roi de cet album avec des parties instrumentales prolongées, notamment une belle envolée de fiddle et de l’écho sur le break de mandoline qui permet à Ronnie McCoury de sonner comme Sam Bush. J’ai trouvé l’interprétation de Jason Carter encore plus prenante dans Why Do I Feel Like Running, un tempo très rapide où les solos (mandoline, guitare) sont une nouvelle fois très impressionnants. Les trois chanteurs interprètent en trio Daydreamer, une composition des Gibson Brothers et de Ronnie Bowman. L’album s’achève avec un titre festif, ambiance kermesse de la bière serait-on tenté d’écrire puisqu’il s’agit de la valse I Like Beer de Tom T. Hall, chantée par Rob McCoury qui n’est pas coutumier du fait mais s’en sort très bien dans un arrangement où s’invitent une batterie, une pedal steel et des chœurs (kermesse de la bière, je vous dis). Très bel album.


 

 

Woody PLATT

"Far Away From You"

 En 2022, Woody Platt, guitariste et chanteur des Steep Canyon Rangers, a quitté le groupe après plus de vingt années d’activité (et de succès). Far Away From You est son premier album solo. Sept titres ont été enregistrés avec les musiciens avec lesquels il a tourné ces derniers mois souvent sous le nom des Bluegrass Gentlemen (Casey Driessen, fiddle; Barry Bales, contrebasse; Daren Shumaker, mandoline et Bennett Sullivan, banjo) et trois autres avec Jerry Douglas, dobro, Rob McCoury, banjo, Jason Carter, fiddlle, et toujours Bales et Shumaker. On connait bien la voix de Woody Platt, immédiatement reconnaissable après la quinzaine d’albums qu’il a enregistrés avec les Steep: claire, tranchante, puissante à l’image de sa haute stature. Elle domine les dix chansons, secondée par l’harmonie vocale de Buddy Melton (Balsam Range), Tim O’Brien ou de son épouse Shannon Whitworth avec qui il se produit régulièrement (Woody avait quitté les Steep pour se rapprocher de sa famille). Il y a aussi un titre en duo avec Del McCoury, Broke Down Engine, un blues de Blind Willie McTell bien adapté en bluegrass avec l’aide de Bryan Sutton à la guitare. Platt a repris deux autres chansons éloignées de l’univers bluegrass. La première est Beautiful War du groupe rock Kings of Leon. Les instruments bluegrass ont su conserver l’esprit de l’original avec une rythmique intense sur laquelle surfe la guitare Weissenborn de Darrell Scott. L’autre est Still Be Around du groupe americana Uncle Tupelo (Jay Farrar et Jeff Tweedy). Platt a gardé l’esprit dépouillé de l’original, le chant se détachant sur un picking de banjo. Il n’a écrit qu’une seule chanson pour Far Away From You, Walk Along With Me, un excellent titre interprété avec beaucoup d’intensité. C’est une des deux chansons qu’il chante avec Shannon, son épouse, l’autre étant une composition de cette dernière, Off The Sea, très bien jouée par Sullivan, Shumaker et Sam Bush au fiddle (il y a décidément du beau monde sur ce disque). Presque tous les tempos sont rapides à l’instar de Long Time Coming (bluegrass typique), Like The Rain Does (avec une magistrale partie de dobro de Jerry Douglas) et l’excellent Toe The Line où c’est cette fois Casey Driessen qui s’illustre. Far Away From You est un très bon album de bluegrass contemporain qui plaira notamment à ceux qui trouvent que les derniers albums des Steep Canyon Rangers s’éloignaient trop des standards du genre. 


 

 

Tim O’BRIEN and Jan FABRICIUS

"Paper Flowers" 

Tim O’Brien et Jan Fabricius vivent ensemble depuis 2010. Ils se sont mariés en 2021. Dans ses interviews, Tim O’Brien déclare souvent avoir beaucoup de plaisir à partager sa vie avec quelqu’un qui est (aussi) un partenaire musical. Jan a commencé par chanter certaines harmonies vocales sur les albums de Tim à partir de Pompadour, en 2015. Puis elle est devenue mandoliniste du Tim O’Brien Band, chantant quelques titres en lead et ils se sont mis à composer ensemble. Quatorze des quinze chansons de Paper Flowers sont le fruit de cette coécriture qui est le plus souvent un travail à trois puisque douze sont cosignées avec Tom Paxton. Tim en chante neuf, Jan en interprète deux et ils se partagent le lead sur les quatre derniers. Une répartition qui n’est certes pas égalitaire mais qui semble raisonnable, à la mesure des talents de chacun. La plupart des chansons sont inspirées par la vie de couple de Tim et Jan. Peu de préoccupations sociales et environnementales par rapport aux précédents albums de Tim, ce qui est un peu surprenant (et pour moi décevant) puisque la majorité des titres est coécrite avec Paxton qui a à son actif quelques protest songs mémorables. Tim (guitares surtout mais aussi bouzouki et fiddle) et Jan (mandoline) sont principalement accompagnés par Shad Cobb (fiddle), Mike Bub (basse), Justin Moses (dobro), Mike Rojas (claviers) et Larry Atamanuik (drums). Ce n‘est pas le meilleur album de la discographie de Tim O’Brien mais il n’a rien de désagréable (Jan Fabricius n’est pas Yoko Ono). Trois chansons sont franchement réussies. Deux sont des swings, un genre dans lequel Tim excelle depuis ses débuts (l’album Guess Who’s in Town en 1977), Atchinson, très bonne chanson qui ouvre l’album, et Lonesome Armadillo qui conte avec humour les mésaventures d’un tatou qui n’a pas réussi à faire carrière à Nashville et n’a même jamais rencontré Mike Bub! La troisième est Covenant, la seule chanson ayant un sujet sociétal, à propos d’un massacre dans une école en 2023. Émouvant et bien écrit même si ça ne vaut pas le magnifique Johnny Got A Gun écrit par Tom Paxton il y a plus de 30 ans sur le même thème. Sinon, Father of the Bride est un boogie sympa. This Gal of Mine a un texte humoristique mais je ne trouve pas que Jan Fabricius chante bien sur ce titre. Elle est meilleure dans Down to Burn, une virée entre filles qui a l’arrangement le plus pop de l’album avec Tim à la guitare électrique et des chœurs féminins. Fat Pile of Puppies chanté par Tim et arrangé autour du piano et I Look Good in Blue interprété par Jan sont les autres chansons qui ressortent de Paper Flowers.


 

 

Seth MULDER & MIDNIGHT RUN

"Coming On Strong"

J’avais bien aimé In Dreams I Go Back, le précédent album de Seth Mulder & Midnight Run (cf. janvier 2023). J’avais comparé la voix de Mulder à celle de Dudley Connell et il doit bien y avoir une filiation car c’est ce dernier qui coproduit Coming On Strong (avec Ken Irwin, cofondateur de Rounder Records). Du groupe qui a enregistré In Dreams I Go Back, il n’est resté que Mulder (mandoline) et Colton Powers (banjo) pour graver Coming On Strong, mais depuis la sortie de l’album, Powers a rejoint deux autres anciens membres de Midnight Run (Ben Watlington et Max Etling avec qui il avait fait ses études à ETSU) pour former Bays Mountain Cut-Ups. On leur souhaite bonne chance mais ils auront des difficultés pour trouver un chanteur de la qualité de Seth Mulder, à la voix d’une rare souplesse dans l’aigu (dans le style de Lester Flatt ou Dudley Connell). Mulder interprète superbement sept des onze chansons de Coming On Strong. Elles offrent une belle variété. La seule composition de Mulder, Looking Past the Pain a un côté western très séduisant dans les harmonies vocales (le sous-titre de la chanson est The Cowboy Song). Heartbreak Express est une chanson country des années 50 en passe de devenir un semi-classique du bluegrass après les versions de James King, Kenny & Amanda Smith et Grasstowne. Il y a une autre adaptation d’une chanson country, I’ll Be There If You Ever Want Me de Ray Price, avec une interprétation très dynamique de Mulder. Coming On Strong qui a donné son titre à l’album bénéficie d’une intro au banjo avec les Keith pegs (Colton Powers les utilise aussi largement dans son instrumental Church Hill Special). Mulder reprend aussi Rock of Ages, gospel de Gillian Welch, avec un bon duo vocal avec Powers sur le refrain. Si Filgarry’s Glen a des sonorités celtiques, c’est que cette chanson évoque l’île de Skye. Pas de bon disque traditionnel sans une chanson de train: l’album s’achève sur la reprise de Old Reuben n°1 de Don Stover avec un banjo joué staccato et de bons solos de Mulder et Max Silverstein (fiddle). En plus de l’instrumental de Powers l’album comprend quatre chansons interprétées par d’autres membres de Midnight Run. Le guitariste Tyler Griffith chante sa composition Mountain Bill et Rider of the Orphan Train dont la mélodie rappelle beaucoup Banks of the Ohio. Cotton Powers chante deux valses, Bells of Every Chapel (un des premiers succès de Sierra Ferrell), particulièrement bien accompagnée et une grosse surprise, un titre de Motorhead, 1916. C’est en fait un des rares morceaux de Motorhead qui ne soit pas du hard rock (l’original est également une valse). Pas mal chanté par Powers mais la légèreté de son interprétation ne me semble pas vraiment convenir à une chanson qui raconte la mort des soldats au front pendant la première guerre mondiale. L’ensemble de Coming On Strong s’écoute avec plaisir (tous les musiciens jouent bien et les harmonies vocales sont impeccables) mais ce sont les sept titres interprétés par Mulder qui en font vraiment l’intérêt. 


 

 

FROM THE DIRT

"Colored Edge of Memory" 

From the Dirt est un quartet du Maryland mené par le guitariste et chanteur Dan Kerry. Il a écrit et il interprète les dix chansons de Colored Edge of Memory, deuxième album du groupe. Il a un timbre très plaintif, au point que le chant semble souvent mal assuré. Il est épaulé en harmonie vocale par Megan Leigh. Ils sont accompagnés par Jeff Kahn (mandoline) et Eddie Dickerson (fiddle). La moitié des titres sonne folk. Trois chansons sont rendues bien bluegrass avec l’apport d’un bassiste et du banjoïste Rick Lafleur qui était membre des Grass Cats il y a une dizaine d’années. La valse White Mountains a aussi une rythmique bluegrass mais sans l’apport du banjo. Color Edge of Memory s’achève sur un autre titre bien rythmé, Trick of the Dark, avec piano et batterie.


 

lundi 26 janvier 2026

Disqu'Airs par Alain Fournier, Jacques Brémond et Sam Pierre

 

Bernard DAUTANT

"Woody en France (chants migrants)" 

CD auto-produit 2019 - 15 euros b.dautant@free.fr

Woody Guthrie avait déjà été adapté en français par Carlos, Roger Mason & Steve Waring (période Chant du Monde) et, bien sûr, Graeme Allwright. Tentatives honnêtes, plus ou moins fidèles mais toujours avec la volonté de ne pas trahir l’esprit de Woody, l’éternel trimardeur. Dans cet album, Bernard Dautant s’attaque à 11 titres du répertoire avec le désir de ne pas s’écarter du chemin tracé par Guthrie, tout en lui donnant une touche personnelle. La musique nous ramène aux USA, à l’époque des Raisins de la Colère, des orages de poussière, des chômeurs en quête du Do Re Mi et des syndicats très actifs. Une autre Amérique se profile à l’horizon… Pour cet album, les instruments retenus collent avec la musique folk des Années 50 : guitares, dulcimer, harmonica, mandole et balafon pour la touche "chants migrants". Le chanteur, qu’on imagine volontiers en salopette et casquette dans un wagon de marchandises, reprend les succès de Woody Guthrie avec conviction. Ses adaptations tiennent la route, les mélodies respectées et les textes proches des versions originales. De J’en ai bavé à La berceuse du vagabond vous vous laisserez entraîner dans cette aventure musicale originale qui donne envie de redécouvrir Woody: un gars comme tout le monde qui savait faire des chansons ! Merci à Bernard Dautant pour cet essai réussi. Puisque que le décor folk est planté, découvrez aussi sur YouTube son excellent documentaire de 2025 intitulé Mais où est donc passé Woody? 

Take it Easy, but Take it. (© Alain Fournier)


 

 

The Everly Brothers

"Harmony and Storms: From Made to Love to Belles! Belles! Belles!" 

L'écoute de la musique a totalement changé en quelques années avec la numérisation et l'existence de liens Internet. Laissons de côté pour l'instant les produits de l'IA qui envahis-sent les classements et téléchargements et, conséquence directe, chassent les artistes de leur esthétique propre et surtout de leurs droits. Restons-en à l'évocation de l'édition de disques (LP ou CD). Celle-ci se heurte également à une consommation qui privilégie les titres isolés plutôt que les albums établis avec un but ou un intérêt spécifique, voire un "concept" comme ce fut un temps une pratique à la mode. Dès lors, pourquoi acheter un coffret de CD, surtout quand on possède (pour les plus âgés) une bonne partie ou même l'intégralité de l'œuvre d'un artiste ou d'un groupe musical ? 

 

L'exemple de Harmony and Storms: From Made to Love to Belles! Belles! Belles! présente une remarquable actualité de ces questions car son acquisition est séduisante si l'on est sensible à l'originalité de ses diverses justifications. Il contient un CD de 21 titres en mono (pour les puristes qui baigneront dans l'atmosphère de l'époque) avec les principaux succès des Everly Brothers, ainsi que des versions en stéréo "plus rares ou inédites" sur le CD2. Encore plus "pointu", le CD3 propose des versions alternatives et des démos, pour une immersion au cœur de la création de ces harmonies qui ont fait la gloire des frangins. Enfin, sans doute plus original et spécifique pour le public français, le 4ème CD contient des reprises interprétées par des artistes "de chez nous". Sans doute à leur sortie les versions de Sylvie Vartan ou Johnny Hallyday et autres échos de la période dite des "Yéyés" (Richard Anthony, Danny Boy, Chaussettes Noires) n'étaient-elles pas identifiées comme échos des Everly Brothers. Il n'empêche que pas mal de succès ont ainsi été diffusés sur nos radios. On a peut-être ainsi "digéré agréablement du Everly", souvent sans le savoir, dans les transistors ou sur le Teppaz des boums. Encore faut-il être conscient qu'il s'agit d'adaptations, avec des textes en français qui n'ont, le plus souvent, aucun lien avec l'original. On peut s'amuser à comparer, apprécier (ou déplorer parfois ?) selon son écoute. Avis aux curieux et aux nostalgiques. 

 

Pour compléter les sons qu'on a souvent plaisir à (re)découvrir, le livret, copieux et documenté, est un atout majeur du coffret, car il a été rédigé par Alain Fournier, le "troisième frangin invisible" du duo. "C’était en 1958. J’avais 15 ans" dit-il d'entrée. De la découverte de Bye Bye Love à l'envie de tout savoir, tout collectionner et répandre la bonne parole (Alain est créateur et président du fan-club français depuis les origines) il a depuis des années accompagné l'évolution musicale et personnelle (avec des vies parfois bien agitées !) des deux frères. Avec Anne, ils ont souvent déterminé voyages et achats en fonction des possibilités de rencontres, sur scène et en dehors, de leurs "idoles" (version profane - pro-fan? - comme on disait dans les 60's). En plus du livret, pour les plus avides d'histoire musicale, de discographie, de petits faits et de grands événements, on peut s'engager fort utilement à la lecture de son remarquable ouvrage Deux enfants du rock, la somme sans doute la plus complète disponible en français. (© Jacques Brémond

Editeur du coffret Harmony & Storms : https://www.rdm-video.fr/cd-musique/A002642411/harmony-and-storms-from-made-to-love-to-belles-belles-belles-the-everly-brothers.html

Editeur du livre d'Alain Fournier : www.camionblanc.com/detail-livre-the-everly-brothers-deux-enfants-du-rock-1044.php

Photos de gauche à droite:

1- Au Châtelet (1965) photo © Anne Fournier.

2- Alain et Anne encadrés par les Everly Brothers. 

3- Les enfants du Rock. 


 

Il n'avait que quelques mois de plus que son glorieux homonyme Robert, plus connu sous le nom de Bob Dylan, et il n'a pas eu la même renommée. Si Tucker Zimmerman était originaire de San Francisco, sa carrière, débutée en 1969 en Angleterre s'est poursuivie en Belgique (où il a suivi son ami Derroll Adams dont il fut un moment le pianiste, en studio et sur scène) et n'en a pas été moins riche. Des albums en solo ou en trio (Tucker Zimmerman's Nightshift Trio et Tucker Zimmerman Trio) de grande qualité ont jalonné plus d'un demi-siècle au service de la musique. Brian "Tucker" Zimmerman et son épouse Marie-Claire ont trouvé la mort dans l'incendie de leur maison, à Saint Georges sur Meuse, non loin de Liège. 

J'ai souhaité présenter dans cette rubrique le tout premier album de Tucker, en dédiant cette chronique à ses amis, parmi lesquels Alain Fournier et Jean-Baptiste Willaume sont aussi les miens. 

 

Tucker ZIMMERMAN

"10 Songs by Tucker Zimmerman"

Cet album a été enregistré en décembre 1968 pour paraître quelques semaines plus sur le label Regal Zonophone, produit par Tony Visconti (Monsieur Mary Hopkin, par ailleurs producteur de David Bowie qui appréciait beaucoup son collègue américain). L'album repose essentiellement sur la guitare 12 cordes de Tucker et la basse de Tony mais ce n'est pas un disque de folk. Tucker joue aussi des claviers et de l'harmonica sur quelques titres, Tony joue aussi de la guitare et même du trombone, et l'on croise Rick Wakeman (orgue), Aynsley Dunbar (batterie) ou Shawn Phillips (sitar). C'est un album à la croisée des chemins, typique de l'époque, avec des touches de blues, de psychédélisme et de rock, mais toujours plein d'une énergie juvénile. Ten Songs by Tucker Zimmerman est passé inaperçu à sa sortie et on se demande un peu pourquoi quand on entend des titres comme October Mornings, The Roadrunner, The Wind Returns Into His Night, Blue Goose ou encore A Face That Hasn't Sold Out. C'est en tout cas une excellente invitation à découvrir le reste de l'œuvre, paroles et musique, de l'artiste qui avait reçu une remarquable formation, aussi bien musicale que littéraire. Il est à noter que le disque a bénéficié en 2015 d'une réédition augmentée de sept titres dont The Red Wine et Moondog, parus à l'origine sur un single, et deux chansons en français: En mémoire de Jean Genet et Les visions de Rimbaud. (© Sam Pierre)

La vidéo ci-dessous est Burial At Sea, titre extrait du dernier album de Tucker, Dance Of Love, paru en octobre 2024. 

 


 

samedi 20 décembre 2025

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Tant pis pour l’actualité. Elle attendra. Priorité aux albums collectés lors du dernier festival Bluegrass in La Roche début août. Certains sont récents (l’album de Rapidgrass est sorti au moment du festival), d’autres plus anciens mais il est devenu difficile de se procurer les disques à leur sortie depuis la disparition de County Sales et CD Universe (oui, je sais, il va falloir que je me mette au téléchargement).

 

DELLA MAE

"Family Reunion" 

Family Reunion date de 2021, époque où Maddie Witler était mandoliniste de Della Mae. Vickie Vaughn en était déjà la contrebassiste mais elle n’avait pas encore la place qui était la sienne dans les chants lors du concert de Bluegrass in La Roche. Les neuf chansons sont interprétées par Celia Woodsmith. Elle en a écrit ou coécrit six. Avec une chanteuse comme Celia c’est souvent blues (These Songs) et énergique (Ride Away) mais elle a elle se montre aussi une interprète sensible pour la valse Goodbye My Friend et la ballade bluesy Heart of My Home. The Way It Was Before, composé par Celia et Mark Erelli, est une charge concentrée en trois couplets incisifs contre les maux de la société américaine actuelle (et pourtant écrite avant la seconde élection de Donald Trump). Elle est agréablement arrangée dans un esprit old time avec le fiddle de Kimber Ludiker et Maddie Witler au banjo clawhammer. La première reprise de Family Reunion est You Don’t Have To Do That, chanson amusante de John Hartford dont Della Mae a adapté les paroles (le texte de John Hartford citait nominativement les musiciens jouant sur l’enregistrement). C’est rapide et swinguant à la fois. Dry Town est une composition de David Rawlings et Gillian Welch, joliment écrite dans le style de Johnny Cash, dont Della Mae a accéléré le tempo. Sur ce titre et la dernière reprise (la valse A Few Old Memories de Hazel Dickens) ainsi que dans quatre autres chansons, Avril Smith joue de la guitare électrique. Family Reunion s’achève par The End, composition de Celia bien rythmée par la contrebasse et arrangée de façon très originale avec beaucoup d’écho sur la voix et l’ensemble des instruments.


 

 

RAPIDGRASS

"Valhalla" 

Pour ceux qui ne connaissent le groupe du Colorado Rapidgrass que par ses concerts avec de longues parties instrumentales, en partie improvisées, Valhalla semblera bien calme. Pas d’envolées des solistes dans ce sixième album studio. L’accent est mis sur les chansons et il n’y a que Boatin’ Down the River qui soit sur un rythme rapide auquel on associe souvent le bluegrass. Huit des dix titres ont été composés par Mike Morris, toujours très à l’aise sur des rythmiques country comme les ballades It’s Done et le joli Thinkin’ of Today qu’il chante particulièrement bien. Son phrasé dans Valhalla évoque tantôt Kris Kristofferson, tantôt Johnny Cash. Il chante Nes Gard dans le style de Willie Nelson. Rapidgrass fait constamment la promotion de la vie à la montagne mais, dans Nes Gard, la montagne rencontre la mer, parfaitement évoquée par les chœurs de marins du refrain. Ma chanson préférée est Bears are Dancing in the Forest avec un motif instrumental très réussi entre les couplets. Le mandoliniste Alex Johnstone signe et chante Yesterday’s Fire. Le swing Earn Your Turns du nouveau fiddler Andy Reiner rappelle les prestations de Gypsy Cattle Drive, l’alter ego swing de Rapidgrass. Le fiddle domine la plupart des arrangements sauf ceux de It’s Done et Thinkin’ of Today, portés par le piano de Jon Wirtz. Dans les autres titres, Rapidgrass a su parfaitement intégrer ses claviers (piano, orgue et accordéon - ou synthé - dans Colorado Mining Man) aux instruments bluegrass, comme le faisait déjà New Grass Revival à la fin des années 70. 

 

RED WINE

"New Night Dawning" 

Formé en 1978 par le banjoïste Silvio Ferretti, rapidement rejoint par le mandoliniste Martino Coppo, Red Wine s’est affirmé dans les années 80 comme un groupe majeur du bluegrass européen. Au vu de leur concert à Bluegrass in La Roche l’été dernier et à l’écoute de leur dernier album, New Night Dawning paru il y a un an, il l’est toujours quarante-cinq ans plus tard. Depuis plus de quinze ans, Silvio et Martino sont accompagnés par le fils de Silvio, Marco (guitare) et Lucas Belloti (basse). On retrouve le même éclectisme dans le répertoire que pour l’album précédent, Carolina Red (Le Cri du Coyote 162) avec du bluegrass typique (When Love Finds Me de Chris Olsson, ancien membre du groupe suédois G2 Bluegrass Band), du countrygrass (New Night Dawning), des influences country marquées (le boogie Liza Jane de Vince Gill arrangé comme plusieurs autres chansons avec une batterie qui justifie l’emploi de la basse électrique plutôt que la contrebasse par Lucas) et irlandaises avec l’instrumental Westport, composition de Silvio jouée dans l’esprit de la musique celtique avant une accélération du tempo qui rend le morceau caractéristique du bluegrass. L’album s’achève par Quelle Navi, une chanson en italien (avec accordéon) à propos de l’effondrement du pont de Gênes en 2018 (Red Wine est basé à Gênes). On peut regretter que So Doggone Blues de Johnny Cash soit une chanson vraiment trop simpliste, même si elle se prête bien à un arrangement bluegrass (les mauvaises langues diront que c’est parce qu’elle est simpliste qu’elle s’y prête), et que le mixage des chœurs de Woodstock (Joni Mitchell via CSN & Y) soit trop timide (c’était beaucoup mieux de ce point de vue en concert à La Roche-sur-Foron). Doléances mineures pour un bon album qui contient une excellente version de The Church Steeple, un des plus beaux titres de Tim O’Brien, avec l’auteur lui-même au violon (Tim avait déjà joué sur un précédent disque de Red Wine). J’aime aussi beaucoup Rusty Old American Dream, boogie bien rythmé par la batterie et la mandoline et chanté avec une grande aisance par Martino. Il interprète dix chansons de New Night Dawning avec la même facilité et il a écrit Blackout Laundry, un instrumental de facture classique. De son côté, Silvio chante deux de ses compositions, Sally’s Angel écrit avec Gary Ferguson, et Too Old To Cry. Les harmonies vocales sont superbes sur tout l’album et les musiciens toujours inventifs, en particulier dans Westport et Liza Jane.


 

 

UZER TRIO

"You Know Where I’m Bound" 

Au mois de mai, Le Cri du Coyote vous avait présenté le EP de Shades of Night, duo composé de Marie Scheid (contrebasse) et Jean-Marc Delon (guitare, banjo). Uzer Trio est une version augmentée et bonifiée de ce duo avec l’ajout du mandoliniste Bernard Minari. You Know Where I’m Bound est leur premier EP. Il comprend six titres. Jean-Marc double guitare et banjo sur quatre morceaux (il s’était abstenu de le faire dans le disque de Shades of Night). Ceux qui me semblent les plus intéressants sont les deux compositions. La chanson qui donne son titre à l’album a été coécrite par Jean-Marc. Elle est originale par le contraste inhabituel entre le tempo très rapide et l’absence de tension dans le chant, Jean-Marc ne chantant pas en haut de sa tessiture, ce qui est habituellement la règle en bluegrass. L’autre composition est Blue Grasshopper, un bon instrumental de Bernard dans lequel il n’y a pas de guitare. Les solos et le duo banjo-mandoline sont excellents. Jean-Marc chante aussi Six Feet Under the Ground de Bill Monroe et On the Lonesome Wind de Ronnie McCoury. Marie interprète très joliment le classique Tennessee Waltz et Callin’ Baton Rouge, chanson popularisée par New Grass Revival et Garth Brooks. Uzer Trio reprend intelligemment la structure de l’arrangement de NGR mais sans banjo. You Know Where I’m Bound est une belle carte de visite pour le trio. 


 

 

SUNSHINE IN OHIO

"The Travellin’ Show" 

Sur scène, Sunshine in Ohio se réduit parfois au duo composé par Johnny Sunshine (guitare, contrebasse) et Lorain Ohio (contrebasse, mandoline) mais, dès qu’il en a la possibilité, il s’étoffe considérablement. Ils étaient sept sur scène à Bluegrass in La Roche cet été. Ils sont huit pour The Travellin’ Show, troisième album du groupe grenoblois qui joue tous les étés dans des refuges de montagne, gravissant les pentes avec armes et bagages, les armes étant des instruments de musique (contrebasse comprise). Les tournées les emmènent aussi à l’étranger et viennent enrichir le bluegrass, le blues et le folk qui sont à la base de leur inspiration. C’est ainsi qu’ils reprennent The Rocky Road to Dublin et que le violon se fait oriental pour Sandmen. Goodbye Song est jazzy. Pour Red Molly, Sunshine in Ohio s’est inspiré d’un titre du chanteur anglais Richard Thompson (1952 Vincent Black Lightning). J’aime beaucoup la ballade Rollin’ Train avec un joli accompagnement de guitare. Il y a beaucoup de travail sur les arrangements sans qu’ils soient jamais chargés malgré le nombre de musiciens (les cordes de Settle Down, le duo de violons de Johnny When Are You Coming Home?). Tous les musiciens chantent bien ce qui permet une grande variété en lead et surtout pour les harmonies vocales et les chœurs (If I Was, Settle Down). Les chansons de The Travellin’ Show constituent un spectacle. À part Mountain Dew qui a davantage sa place sur scène, Sunshine in Ohio a su en faire un album très convaincant.