"Don't Turn Around"
Depuis son retour aux affaires musicales (avec l'album Borrowed, paru au début de 2023) Grey DeLisle ne prend pas beaucoup de repos, et je serai le dernier à m'en plaindre. Après Grey & Greene, au printemps dernier, elle boucle 2026 avec Don't Turn Around. Ce nouvel album n'est pas totalement nouveau mais il a une histoire un peu triste, celle d'Andy Paley, producteur renommé (Brian Wilson, Patti Smith, NRBQ, Jerry Lee Lewis, Ramones…) qui a eu la mauvaise idée de quitter ce monde en novembre 2024. Grey l'avait rencontré et s'était liée d'amitié avec lui alors qu'elle faisait des doublages pour une série d'animation. Au cours d'une conversation, elle lui avait glissé "I'm a songwriter", ce qui lui avait valu une réponse amusée: "Non, juste un personnage bizarre de dessins animés". Et puis, elle lui joua Don't Turn Around avec pour réaction: "Oh, mon Dieu! Je déteste tout et j'aime ça!", et ils décidèrent de faire cet album ensemble. Le cancer de la gorge fut plus fort qu'Andy et Grey se tourna vers Marvin Etzioni pour l'aider à poursuivre et terminer le projet, tout en respectant la vision d'Andy Paley. Marvin a fait cette confession, après avoir écouté la chanson titre: "J'étais assis là, pleurant comme un enfant. J'entendais le disque fini dans ma tête". À partir de là, une seule question le guidait: "Qu'aurait fait Andy?". Don't Turn Around comporte onze chansons, toutes écrites par Grey. Certaines sont purement country comme Every Day Of The Week Ends In Why ou plus rock comme The Lights Are Off But Somebody's Home (une chanson de routier comme Grey rêvait d'en écrire depuis longtemps. Et puis il y a le plus léger Don't Break The Strings ou encore There's The Door, un hommage à George Jones où Grey réimagine le Grand Tour avec le point de vue d'une femme. Remarquable également, You're Driving Me Away, une ballade bluesy, nous offre un duo vocal avec Dave Alvin. Et puis il y a tous les autres titres, richement orchestrés, où la patte d'Andy Paley est vraiment palpable: Drive Around, Don't Turn Around, Disneyland, Open Mic At The Stumble Inn, Your Mama Doesn't Love Me Anymore. On pense immanquablement au travail d'Andy Paley et Brian Wilson pour le premier album solo de ce dernier. Le disque se termine avec le délicat Claire, titre sur lequel Andy Paley joue une multitude d'instruments. Après The Grey Album, paru en 2025, qui évoque un double album blanc célèbre, on peut se demander si Don't Turn Around n'est pas le Pet Sounds de Grey DeLisle. Aux manettes, en plus des co-producteurs (Andy et Marvin), on trouve notamment Deke Dickerson (enregistrement) et Jake Gideon (mixage et enregistrement). Quant aux musiciens, en plus d'Andy, Marvin, Deke et Jake, on croise entre autres Murry Hammond, Tammy Rogers, Greg Leisz, Chris Scruggs, Stephen McCarthy, Bernie Dresel, Mandy Barnett, Mickey Raphael. On a connu pire comme compagnie.
"Flowers From The Graveyard"
J'avais découvert Michael McDermott avec The Westies, il y a une dizaine d'années. Mais sa carrière a débuté longtemps auparavant puisque son premier album, 620 W. Surf, date de 1991. S'il faut le situer, il plaira aux amateurs de Bruce Springsteen ou de Willie Nile dont il se rapproche à bien des égards. Le timbre de voix, les mélodies rock souvent accrocheuses, Michael a tout pour séduire un plus large public. L'introduction du premier titre de Flowers From The Graveyard, The Best We Get, nous emmène du côté des Stones, mais au-delà des comparaisons et des références, Michael McDermott est un artiste qui doit être apprécié en tant que tel. The Best We Get reprend les choses là où Tom Petty les a laissées. La mélodie entraînante et le rythme sans repos en font un titre phare de l'album. Vient ensuite Always A Way Away où la batterie de Steven Gillis (qui co-produit le disque avec Michael) donne le ton. C'est au son du piano que débute Nobody, avec son refrain entêtant, en forme d'hymne: "I'm just a nobody nobody knows". But For The Little Moments a un côté plus contemplatif qui évoque les plaisirs d'une vie simple. Le tranquille Johnny Sparrow And The Sunset Girl ne déparerait pas le répertoire du Boss avant le nostalgique et un peu désabusé Old Feelings. L'énergie revient avec The Struggle Makes You Stronger puis The Lords Of Lincoln Park, évocation de sa ville de Chicago (souvenons-nous que Steve Goodman avait chanté Lincoln Park Pirates). The Future est la chanson la plus politique, avec notamment ce constat que "Nous sommes en train de basculer dans une autocratie dystopique. Le futur n’est assurément plus ce qu’il était". La conclusion est "Car ici, on ne s’incline devant aucun roi. Alors, laissons cette foutue liberté résonner". Flowers From The Graveyard est un peu un résumé de la couleur de l'album auquel la chanson donne son titre, entre pessimisme et espoir: "Quand tu as l'impression qu'il manque quelque chose à ton âme / Quand tu perds foi en tout ce que tu connaissais autrefois / Quand tout semble s'effondrer / Je t'apporterai des fleurs du cimetière" (influence ou suite de Dead Flowers?). C'est tout en douceur que Ain't Life Beautiful referme ce bel album: "La vie est belle / Je sais que cela a déjà été dit / Pourras-tu me le rappeler les jours où je l'oublierai". Michael McDermott fait partie des songwriters qui comptent, de ceux qui ont quelque chose à dire et qui savent le dire, paroles et musique, et je ne suis pas seul à le penser. "Michael McDermott est un des meilleurs auteurs-compositeurs au monde et possibement le plus grand talent rock 'n' roll des 20 denières années encore à découvrir" (Stephen King). Il a écrit les onze titres de Flowers From The Graveyard et s'est entouré d'une belle équipe: Heather Lynne Horton (son épouse, voix), Grant Tye (guitares), Matt Thompson (contrebasse et basse électrique), Steven Gillis (batterie), Will Kimbrough (guitares et mandoline) et John Deaderick (piano, orgue, claviers et synthétiseurs).
"Brave The Hive"
Depuis Long Haul (2021) John Wort Hannam, troubadour et ancien instituteur, né à Jersey (UK) mais établi en Alberta, au Canada où il vit depuis l'âge de neuf ans, s'était fait un peu oublier. Brave The Hive, son nouvel opus, présente onze titres originaux (don deux coécritures). Il a produit l'album, avec Jason Valleau et Aaron Young, armé de sa guitare acoustique, avec une équipe réduite: Jason Valleau (harmonies, contrebasse, basse électrique), Aaron Young (guitares acoustique et électrique mais aussi ingénieur du son pour l'enregistrement et le mixage), Bruce Hoffman (pedal steel et fiddle) et Scott Duncan (fiddle). John a vécu comme d'autres une forme de "coup de mou" post COVID, trois ou quatre années pendant lesquelles (après le succès de Long Haul) l'inspiration et l'envie d'écrire faisaient défaut. La muse ayant fait son retour, John a eu envie, après trois disques produits par Steve Dawson, de faire quelque chose ressemblant davantage à ce qu'étaient sa vie et ses concerts où il se produit la plupart du temps accompagné seulement d'une contrebasse et d'un fiddle. Le résultat est à la hauteur des attentes du songwriter, Brave The Hive est un disque dépouillé et acoustique où l'émotion est en permanence à fleur de note. De Brave The Hive à Edge Of Nowhere, il y a beaucoup de moments forts. Je pourrais citer The Next Big Thing, Old Farmer's Almanac, My Heart Belongs To You ou le très subtil If It Ain't The Heart, avec une mention spéciale pour Past Lives & Ex-Wives qui démarre avec une simple guitare acoustique avant un changement de tempo et l'apparition des autres instruments, notamment, mais pas seulement, la pedal steel. Ce titre résume assez bien le contenu de l'album, à la fois riche et varié tout en restant cohérent. Pour son neuvième album (déjà), John Wort Hannam a réussi à se renouveler tout en restant ce qu'il est, un des joyaux pas assez connus de la scène canadienne.
"Painted Skies - Country & Western"
Quand on s'appelle Jack Browning et que l'on sous-titre son deuxième album Country & Western, on vient forcément de quelque part du côté du Texas ou du Tennessee. Que nenni! Jack est un Londonien dont les racines viennent d'outre-Atlantique: country, folk, blues et rock 'n' roll. Après Red Eye Radio, paru en 2023, voici donc Painted Skies et ses douze chansons, auxquelles on ajoute en bonus la version acoustique de Muhlenberg County Stars. Jack a coécrit le premier titre, Speak Your Mind (But Ride A Fast Horse) avec Christiano Pochesci, The Perimenter (court titre parlé) avec David Walters et Painted Skies avec Mercy Johns. La seule composition non originale est le traditionnel James Alley Blues, traité ici de manière très country. Si vous avez des a priori sur les cowboys de la Tamise, ils disparaîtront dès les premières notes de l'album. La pedal steel de Christiano Pochesci et le fiddle de Crosby Coford sont simplement réjouissants, en particulier sur Champagne Taste. Tous les titres, de grande qualité, n'ont pas la même couleur musicale. Par exemple, Junkyard Dog évoque Tom Waits (avec la trompette d'Oscar Lloyd) alors que Heavy Is The Head fleure bon le rock sudiste avec ses guitares électriques aériennes. Factory Reset nous emmène faire un tour, entre western swing et honky tonk, du côté de chez Bob Wills ou Asleep At The Wheel (Ray Benson est un supporter de Jack). Pour Wire, comme il l'avait fait avant pour High Hopes, Jack prend des accents de Neil Young avant un Muhlenberg County Stars dans la même tonalité, en y ajoutant l'harmonica de Jake Dillon Groves. Gut Feelin' est un titre plutôt d'inspiration folk qui confirme les qualités de Jack Browning, aussi bien comme auteur-compositeur que comme interprète. Enfin vient le très beau et délicatement optimiste Painted Skies qui démontre qu'un disque enregistré dans le Kent n'a rien à envier à bien des productions américaines. Ce titre me permet de signaler que Jack Browning est un artiste complet puisqu'il est aussi un peintre au talent reconnu, qui réalise notamment des portraits de ses confrères chanteurs et songwriters. Après Ags Connolly, Jack Browning, dans un registre moins strictement country, incarne une réelle forme de renouveau du genre, loin des poncifs habituels.
Carla GOVER and Friends
"William Branch Is Hard To Find"
À l'heure où la démocratie est menacée, aux USA mais aussi partout dans le monde, comme le sont les droits que l'on croyait acquis, à commencer par ceux des femmes, un artiste comme Si Kahn, qui a passé sa vie à défendre ces valeurs, est plus que jamais d'actualité. Après George Mann qui a enregistré (avec Si) deux albums de ses chansons, après Phoebe Rees, c'est Carla Gover, musicienne (banjo), chanteuse et danseuse traditionnelle des Appalaches, qui a réuni autour d'elle une belle brochette d'artistes du Kentucky, représentant plusieurs générations de femmes, pour enregistrer ce qu'on peut appeler un concept-album, Williams Branch Is Hard To Find - Si Kahn's Songs for Strong Kentucky Women. Parmi elles, il y a des anciennes comme Sue Massek et Karly Dawn Milner et de plus jeunes comme Ella Webster, Jeri Katherine Howell, Maizie Barrett, Sarah Kate Morgan. Pour n'en oublier aucune je nommerai Maddie Rae Wells, Maple Harvey, Charity Gilbert et Rosie Gardner. C'est un cycle de 17 chansons écrites par Si Kahn (le morceau titre étant coécrit par Dale Ann Bradley) qui célèbre quatre générations de femmes fortes du Kentucky, avec des récits ancrés dans les Appalaches (fermes, violon, prohibition, maternité et vie rurale). L'album, en plus d'être un hommage aux femmes du Kentucky, rend également justice aux chansons de Si Kahn et à celles qui les interprètent. Des anciennes comme Sue Massek (As I Grow Old With You et Rifle) et Karly Dawn Milner (Generations) à la très jeune Rosie Gardner (We Say No) en passant par Charity Gilbert (Nobody Loves Me Like You Do et Fifty Years), Ella Webster (Queen Of The Kitchen, King Of The Road et Harlan 1934) et, bien sûr, Carla Gover (Moonshiner's Daughter et Williams Branch Is Hard To Find), c'est un enchantement aux couleurs vintage qui ne se dément jamais. Guitares, fiddles, banjo et dulcimer des Appalaches sont les instruments de ces dames. À leurs côtés, on trouve pour les soutenir Arlo Barnette (guitares, percussion, piano), J. Tom Hnatow (dobro, guitare électrique, pedal steel), Owen Reynolds (basse) et Jesse Wells (fiddle, guitare, banjo). Tout ce joli monde se rejoint en parfaite harmonie dans un projet qui est comme un grand souffle d'air pur dans un monde pas vraiment réjouissant ces temps-ci.
"Sidereal Days (Day 2)"
Il y a un peu plus d'un an, en septembre, je vous avais présenté Sidereal Days (Day 1), cinquième album indépendant du songwriter new-yorkais Bill Scorzari. En toute logique, il nous propose la suite et fin du projet avec Sidereal Days (Day 2). Bill a l'œil et le cœur d'un poète. Il sait observer avec acuité la condition humaine et explorer la vie de ses congénères au travers de ses mouvements et changements. Chaque mot et chaque note sont choisis avec soin et sa voix, même s'il parle et murmure parfois plus qu'il ne chante, sait se parer de nuances avec une musicalité toujours présente. Il est là, tout près de nous, comme un ami qui nous parle avec bienveillance de nos émotions, de nos désirs, de nos regrets aussi. Il y a aussi un côté cinématographique avec des mots qui sont autant d'images. Son inspiration vient de tout ce qui l'entoure: un rêve, un fait divers, une lecture, une expérience personnelle, comme un puzzle dont il joint les pièces pour faire une chanson, puis une autre, puis un album. Tout cela constitue un univers auquel il nous invite nous joindre. Bill Scorzari chante (voix solo et harmonies), joue toutes les guitares acoustiques, un peu de guitare électrique, de la mandoline et du banjo. Avec lui, sont présents Brad Talley (dobro), Chelsea McGough (violoncelle), Cindy Richardson Walker and Marie Lewey alias The Shoals Sisters (voix) Danny Mitchell (piano, orgue Hammond B3, bugle et trompette), Eamon McLoughlin (violon / fiddle) Erin Rae (harmonies), Joshua Britt (mandoline et mandole), Juan Solorzano (guitares électrique, slide électrique et baryton électrique, pedal steel et ganjo), Megan McCormick (harmonies), Michael Rinne (contrebasse et basse électrique) et Neilson Hubbard (batterie et percussion). Quant aux titres, ils sont souvent longs comme à l'habitude, d'une longueur qui sied parfaitement au rythme intérieur que dictent les mots. Les plus courts (Open Door et That's A Good Thing) excèdent à peine les trois minutes, les plus longs (Middle Class Middle Child et Time Is A river Now) en font le double. Les chansons ont été écrites pour la plupart entre 2004 (It Keeps Me On The Run) et 2016 (I Know You Know et That's A good Thing). La plus récente (Sandcastles Waiting) date de 2024. Quant à Sweet Surrender (reprise) qui ferme l'album, c'est une la version dépouillée (guitare acoustique et voix) d'une chanson dont la version originale pouvait être entendue dans Just The Same en 2014. Pour I Know You Know, Bill a demandé à Juan Solorzano de jouer de la guitare électrique à la manière de Mick Taylor. I Stayed est une ballade qui évoque un amour perdu où Bill et Erin Rae chantent en duo. On peut aussi signaler It Keeps Me On The Run qui regorge de voix et d'instruments entrelacés dans une ambiance assez onirique. Middle Class Middle Child est peut-être mon titre favori du disque, avec une inspiration provenant de multiples sources qui, mises bout à bout, constituent un bel ensemble d' émotions. Je pourrais longuement parler de chaque titre mais, plutôt que de perdre du temps à lire ma prose, je vous invite à le consacrer à l'écoute de Bill Scorzari, et pas seulement à celle de ce superbe Sidereal Days (Day 2).




































