mercredi 18 mars 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

TOM PAXTON & John McCUTCHEON

"Together Again" 

Tom Paxton serait-il éternel? Soixante-quatre ans après son premier album, The Man Who Built The Bridges, il est toujours actif. Si son dernier disque studio en solo, Boat In The Water, remonte à 2017, il a depuis multiplié les collaborations avec notamment The DonJuans (Don Henry et Jon Vezner), Cathy Fink & Marcy Marxer. Il a aussi beaucoup coécrit, avec C. Daniel Boling (deux albums en ont résulté) mais aussi Tim O'Brien et Jan Fabricius. Et puis en 2023, il s'est associé à son vieux (quinze de moins que lui quand même) compagnon de lutte John McCutcheon pour un album intitulé tout naturellement Together. C'est donc tout aussi naturellement qu'ils récidivent aujourd'hui avec Together Again. Quatorze titres co-composés et une belle bande d'amis pour les accompagner: John Carroll (piano, orgue, accordéon), JT Brown (basse), Steve Fidyk (batterie), Stuart Duncan (fiddle) et Steve Hinson (pedal steel). C'est au son d'un fiddle mélancolique que s'ouvre le bal avec un ballade intitulée The Future, mêlant nostalgie du passé et confiance en l'avenir, représenté par de jeunes musiciens qui tout en s'appuyant sur la tradition folk ou bluegrass, innovent en permanence. Old Dog est un hommage à un fidèle compagnon à quatre pattes, porté par piano, fiddle, guitare et harmonies: "Bien qu’il n’ait pas de papiers / Qu’il n’ait jamais connu sa lignée / Je savais qu’il avait un cœur de race pure / Et il me l’a entièrement donné". Artie’s Last Stand est à la fois un hommage aux journaux, aux kiosques à journaux et à Artie, leur propriétaire, et il évoque une époque où "le monde entier tenait dans vos mains / le matin et en fin d’après midi". Il y a aussi Pathfinder, où McCutcheon troque la guitare pour le banjo, hommage à Pete Seeger: "Il ne recherchait pas la gloire / Il n’avait pas peur d’échouer / Là où il ne trouvait pas de sentier, il en laissait un". Paxton livre une performance a cappella sur la gigue celtique Sargeant O’Reilly, tandis que la valse jazz-country Cheatin’ When I’m Eatin’, avec Steve Hinson à la pedal steel, raille avec un humour bon enfant notre obsession pour la nourriture saine: "J’ai été élevé au bacon / Tout était frit / Tout le monde mangeait ce que je mangeais / Et tout le monde mourait". Il y a aussi la chanson country au rythme enlevé Every Monday At Two, que l'on imagine écrite au zinc d'un bar et qui célèbre l’amitié entre les auteurs, exprimant le plaisir de leurs séances d’écriture hebdomadaires. L’album se clôt avec le pétillant Lay Down This Old Guitar, un adieu mélancolique à une carrière sur la route, mais aussi une célébration des souvenirs que cette vieille guitare a permis de créer. Je ne vous cacherai pas le plaisir que me procurent les quatorze chansons de Together Again. Cette nouvelle collaboration entre Tom Paxton et John McCutcheon met en valeur le talent et l’humour malicieux de ces deux auteurs compositeurs interprètes emblématiques.


 

 

Michael Weston KING

"Nothing Can Hurt Me Anymore" 

Michael Weston King, songwriter britannique n'a pas forcément un nom qui évoque immédiatement quelque chose. Pourtant, si l'on mentionne The Good Sons (groupe composé de Michael Weston King, Phil Abram, Sean McFeteridge et Ben Jackson) ou My Darling Clementine (duo de Michael Weston King avec son épouse américaine Lou Dalgleish, en concert le mercredi 18 mars au Café du Village à Paris et le dimanche 22 au Club 27 à Marseille), on entre dans un territoire mieux connu. Michael a pourtant déjà derrière lui une belle carrière solo entamée (sur disque) avec God Shape Hole en 1999. Il s'est aussi produit au moins deux fois en solo à Paris: en 2002 à l'Hôtel du Nord (trois titres de ce passage figurent sur son album live Absent Friends) et en 2006 à la Pomme d'Ève. Il n'avait pas prévu d'enregistrer un nouveau disque solo mais, à l'été 2024, alors que Lou et lui travaillaient sur un nouvel album de My Darling Clementine, une tragédie les frappa: leur petite-fille, Bebe, avait été tuée lors de l'attaque au couteau de son école de danse à Southport. C'est ainsi que Lou et Michael ont choisi d'enregistrer en solo plutôt qu'en duo, permettant à chacun des deux de trouver un exutoire à la peine qu'il/elle ressentait personnellement. Nothing Can Hurt Me Anymore, le titre du disque dit tout et Michael précise: "Pour être honnête, il m'était presque impossible d'écrire à propos d'autre chose. J'espère que j'ai maintenant épuisé ma créativité sur le sujet mais je pense que cela affectera mon écriture pour toujours, tout comme, en effet, la perte de Bebe le fera". Nothing Can Hurt Me Anymore est produit par Michael avec Colin Elliot et Clovis Phillips, comporte onze titres qui, pour la plupart, parlent d'eux-mêmes. Just A Girl In The Summertime (avec les harmonies de A Girl Called Eddy), A Mother's Pride et Nothing Can Hurt Me Anymore sont sans doute les plus émouvants et je pourrais y ajouter Grow Old With With Me. La chanson d'ouverture, The Golden Hour, traduit la vision de Michael sur les événements tragiques de l'été 2024 et fait référence à la façon dont le meurtre des trois jeunes filles à Southport et le deuil de leurs familles ont été détournés et exploités par l'extrême droite: "Nous avons ramené notre chagrin à la maison / Certains l'ont emmené dans la rue...". Le poignant La Bamba In The Rain, qui se déroule dans la ville balnéaire anglaise de Southport, où Michael a grandi, aborde la tendance actuelle à brandir le drapeau à travers le Royaume-Uni, et l’appel lancé par la droite pour que l’origine ethnique et le statut d’immigration des auteurs d’attentats soient rendus publics: "Y a-t-il encore de l'espoir pour nous cette fois / Quand chaque petite chose est traitée comme un péché ou un crime / Quand l’Union Jack est déployée / Et placée autour de la taille de chaque adolescent et adolescente". Tous les titres ne sont pas directement inspirés par la tragédie de Southport, mais chacun démontre le talent d'écriture de Michael, que l'émotion à sublimé, dans un registre inclassable, ni folk, ni country, ni americana, mais simplement humain. L'album se termine par Sally Sparkles, nom d'une professeure de danse américaine. C'est une chanson dépouillée et délicate, aux allures de berceuse, qui s'inspire du "nom de scène" que Bebe utilisait lorsqu'elle se produisait sur la balançoire dans son jardin.


 

 

Lynn MILES

"A Bouquet Of Black Flowers" 

Lynn Miles est une des plus belles plumes du songwriting canadien (et même au-delà) et chez elle, comme chez Jean de la Fontaine, le ramage n'a rien à envier au plumage. Sa riche discographie force le respect et, de Chalk This One Up To The Moon (1991) à TumbleWeedyWorld (2023), elle n'a pas commis la moindre faute de goût. En 2008, elle a entrepris de réenregistrer l'ensemble de son œuvre dans son plus simple appareil, juste sa voix accompagnée d'une guitare acoustique ou d'un piano. Quatre volumes de ces Black Flowers sont parus entre 2008 et 2014 pour un total de quarante compositions. D'autres devraient suivre bientôt mais, en attendant, Lynn propose A Bouquet Of Black Fowers, soit une compilation de quinze chansons extraites des quatre volumes déjà parus. Rien de nouveau donc mais une bonne occasion de rappeler à ceux qui auraient manqué les chapitres précédents l'existence de cette grande dame aussi discrète que talentueuse. L'album commence d'ailleurs par I'm Still Here et ce n'est sans doute pas un hasard. Quinze titres, quinze pépites, quinze prétextes pour se replonger dans la discographie de Lynn et (re)découvrir des trésors parfois oubliés comme Sweet & Tender Heart, Surrender Dorothy, I Always Told You The Truth, Fearless Heart, Rust et tous les autres.


 

 

The RIGHT REVEREND CROW

"Demokracy Blues" 

The Right Reverend Crow est né lors de sessions d'enregistrement de Nathan Bell en 2019 pour l'album Red, White And American Blues (It Couldn't Happen Here). Si ce dernier n'est paru qu'en 2021 en raison de la pandémie, un mini-album fut publié, The Right Reverend Crow Sings New American Folk And Blues, fort de huit titres, avec une face A blues et une face B folk. Aux côtés de Nathan Bell et de ses guitares on trouvait Frank Swart à la basse et Alvino Bennett à la batterie, tous deux ayant un curriculum vitae fourni et prestigieux. Quant à Nathan, il est le fils du poète Marvin Bell, disparu en 2020 et dont il a hérité le talent, utilisant les mots qu'il met en musique pour combattre les injustices et propager la vérité. Cinq ans plus tard, le trio s'est retrouvé dans un studio californien pour une session marathon de vingt-huit titres. Chemin faisant, Frank Swart et Brian Brinkerhoff, co-producteurs, ont suggéré que Nathan utilise une guitare électrique pour quelques morceaux plus bluesy, générant ainsi les treize titres de You Say Nothing (Demokracy Blues) à A Woman (par ordre d'enregistrement). La formule est simple, brute et efficace: juste la voix et la guitare électrique de Nathan, la basse de Frank et la batterie d'Alvino, désormais collectivement devenus The Right Reverend Crow. Tout juste Sean "Mack" McDonald a-t-il ajouté une guitare sur What Time It Is, How, How, How et The Devil Lives In Bargain Town (un boogie lancinant) et un solo sur Downhearted And Blue (où l'on pense à Robin Trower). On peut aussi entendre la voix de Tamara Mack sur Roll (Right Over You). L'ensemble est un mélange percutant et musclé de blues et soul qui véhicule des messages anti fascistes et pro justice, tel que les conçoit Nathan Bell qui ne connaît en la matière pas le sens du mot compromis. L'une des illustrations de cela est Governor Lee, chanson évoquant Bill Lee, gouverneur républicain du Tennessee. Le plus rock Hard Worker évoque la difficile condition du travailleur, comme le fait It's A Wonder (What People Can Do) consacré à ceux qui viennent du Mexique, de Colombie ou du Guatemala. Dans Roll (Right Over You), il est question de certains territoires des USA où les droits de l'homme sont aujourd'hui ouvertement en recul, du Ku Klux Klan, de Guantanamo, d'un nouveau troisième Reich et de tous ces hauts lieux de l'Amérique trumpiste. Il y a aussi l'instrumental Hot Tub Shark, Talking Pandemic Blues et, pour terminer, l'inquiétant You Say Nothing (Demokracy Blues) où ceux qui n'ont pas le bon profil de suprémaciste blanc n'ont d'autre choix que de se taire et de se faire discrets. Nathan Bell est peut-être le Woody Guthrie du moment et Demokracy Blues, brûlot de blues et de soul, de boogie et de rock, a tout pour tuer les fascistes. Il est illustré des photos de Jimi Hendrix et des athlètes Tommie Smith et John Carlos, poing levé sur le podium du 200 mètres des Jeux Olympiques de Mexico. Il est sous-titré There Is Always Hope, et c'est sans doute le message qu'il convient de retenir ("There is hope, there is still hope, there is always hope", extrait de More About the Dead Man and Government #14, the Book of the Dead Man, de Marvin Bell, 1994). Pour information, les trois commandements du Révérend sont: 1- Aime tout le monde; 2- Ne détourne jamais les yeux de l'injustice; 3- Ne te plains pas, agis! Je pense que personne ne sera surpris si j'affirme que Nathan Bell, armé de son Demokracy Blues, ne serait pas le bienvenu à la cour du roi orange. 




 

 

Eddy Ray COOPER and The TRAVELERS

"Vespa Ride" 

Le dernier enregistrement studio d'Eddy Ray Cooper était Thirty & Eight paru en 2018 (cf. Le Cri du Coyote n°157). Depuis, il a publié un album Live à l'Espass Rognac (en 2024). Avec Vespa Ride, notre niçois d'adoption reste lui-même tout en évoluant par rapport à son opus précédent. Il reste fidèle à la formule simple mais efficace du trio, avec cette fois-ci Gil Zebib (basse) et Roberto Ferrero (batterie et chœur). S'il avait écrit toutes les chansons de Thirty & Eight, il a séquencé Vespa Ride d'une manière très claire. Les cinq premiers titres, dont l'énoncé fleure bon la fin des années 1950, sont de sa plume: Vespa Ride, Crazy Pop, Blue Cheese and Red Wine, Low Down et Boppin With You Baby. Suivent cinq reprises qui synthétisent parfaitement ses goûts musicaux: Something Else (Eddie Cochran), Brand New Cadillac (Vince Taylor), Lonely Blue Boy (Conway Twitty), Rock Therapy (Johnny Burnette) et Splish Splash (Bobby Darin). Le disque se termine par le traditionnel Cocaine Blues. Si vous croisez Vespa Ride avec l'album live, où l'on croise Johnny Cash, Chuck Berry, Carl Perkins, Hank Williams et Lloyd Price, vous aurez un parfait résumé des influences d'un des meilleurs et plus authentiques rockers de l'hexagone. Vespa Ride est un disque à écouter, à réécouter et à savourer, un vrai moment de bonheur musical qui nous rappelle ce qu'était le rock 'n' roll à l'origine.


 

 

Lucinda WILLIAMS

"World's Gone Wrong" 

Lucinda Williams, la lionne du Texas, n'a pas fini de rugir. Si je compte bien, elle a publié plus de vingt albums (en comptant la série des Lu's Jukebox) depuis Ramblin' en 1979 et, si elle a connu quelques sérieux soucis de santé, elle n'a pas pour autant baissé la garde. World's Gone Wrong est un concentré de rock et de blues. La chanson titre à elle seule justifie l'acquisition de l'album avec ce refrain: "Allez bébé / Nous devons être forts / Les jours sombres s'éternisent / Je cherche du réconfort dans une chanson / Tout le monde sait que le monde va mal". Il y a tout au long du disque des messages plus ou moins explicites qui s'adressent au locataire de la Maison Blanche. How Much Did You Give For Your Soul?, So Much Trouble In The World, Black Tears, Freedom Speaks en sont quelques exemples mais chaque chanson est porteuse d'un message. Sur le plan musical, Ray Kennedy et Tom Overby ont co-produit l'album. Doug Pettibone et Tom Overby ont coécrit la plupart des titres avec Lucinda. Les exceptions sont We've Come Too Far To Turn Around (écrit par Lucinda seule), Low Life (coécrit avec les membres de Big Thief) et, bien sûr, So Much Trouble In The World de Bob Marley. Les guitares de Doug Pettibone et (surtout) Marc Ford brillent particulièrement, soutenues par la basse de David Sutton et la batterie de Brady Blade. Rob Burger est aux claviers, essentiellement à l'orgue Hammond B3. Marc Ford troque sa guitare électrique pour une acoustique sur Low Life et une slide sur We've Come Too Far To Turn Around, les deux titres les plus calmes du disque. Ailleurs, on n'est pas loin du Neil Young en colère d'albums comme Living With War et le duo de guitaristes rappelle souvent celui de Crazy Horse. Parmi les invités, il y a Brittney Spencer qui chante sur les deux premiers titres, Maureen Murphy qui en fait autant sur le gospelisant How Much Did You Give For Your Soul? et sur trois autres titres. Plus notables sont les présences de Mavis Staples au chant sur la composition de Bob Marley, et celle de Norah Jones (chant et piano) sur We've Come Too Far To Turn Around, dernier titre du disque où Reese Wynans tient l'Hammond B3 et où Stuart Mathis ajoute une guitare électrique. Il est certain que Lucinda ne va pas se faire que des amis mais en ces temps où l'eau tiède et l'auto-censure sont de rigueur, World's Gone Wrong est porteur d'une colère salutaire. 


 

lundi 9 mars 2026

Bluegrass & Co, par Dominique Fosse

 

The STEELDRIVERS

"Outrun" 

Outrun est le septième disque des Steeldrivers, le second avec Matt Dame comme chanteur et guitariste après l’album gospel Tougher Than Nails (cf. avril 2024). Il confirme que Dame est bien le chanteur idéal pour ce groupe spécialisé dans le bluegrass fort en blues, composante constante des douze chansons de Outrun (et de tous les albums des Steeldrivers). Huit ont été coécrites par la violoniste Tammy Rogers et deux par Dame. Pour les deux derniers titres, on reste en famille puisque le groupe est allé chercher deux compositions de Mike Henderson qui fut le premier mandoliniste des Steeldrivers de 2005 à 2011 (il est décédé en 2023), la ballade Prisoner’s Tears qu’il avait enregistrée sur son premier album solo en 1994 et Painted and Poison coécrit avec Ronnie McCoury. Avec Emma Lee (composé par Dame), ce dernier titre est le morceau le plus proche du bluegrass classique. Dans les autres chansons, le blues est décliné sous toutes ses formes, de la valse (When the Last Teardrops Fall) au slow (Cut You Down) en passant par des ballades, un blues typique (Traveling Trouble Blues) jusqu’au newgrass (Outrun). L’ensemble est très bien chanté et bien arrangé. Le banjoïste Richard Bailey en particulier s’adapte remarquablement à chaque situation. Dans ce répertoire de qualité, j’ai adoré le jubilatoire You Should See the Other Guy (l’histoire d’un gars qui revient très amoché d’une bagarre mais qui assure que son adversaire est bien plus à plaindre que lui). Emma Lee et la jolie ballade Rosanna sont les autres réussites les plus remarquables.


 

 

Alison BROWN & Steve MARTIN

"Safe Sensible and Sane" 

L’un des meilleurs morceaux de On Banjo, le dernier album d’Alison Brown (avril 2023) était Foggy Morning Breaking, un instrumental qu’elle avait composé et joué avec Steve Martin, le célèbre acteur qui, depuis une quinzaine d’années, fait régulièrement valoir ses talents de banjoïste, notamment avec le groupe The Steep Canyon Rangers. Pour l’occasion, Martin avait joué en style clawhammer et Alison en picking (c’est le seul style qu’elle pratique alors que Martin est adepte des deux techniques). Le succès de Foggy Morning Breaking leur a donné l’envie d’aller plus loin et d’enregistrer ensemble tout un album où Steve Martin jouerait du banjo old time tandis qu’Alison Brown jouerait en style bluegrass. Le fruit de cette collaboration est Safe Sensible and Sane dont ils ont composé ensemble les onze titres. Un enchainement de duos de banjos pouvant rapidement lasser l’auditeur, si bien joués soient-ils, Alison et Steve ont intelligemment fait la part belle à une pléiade d’invités. Il y a trois instrumentaux. Friend of Mine,  joué en duo sans accompagnement, a un original passage en harmoniques. Evening Star bénéficie d’un arrangement celtique avec le fiddler écossais John McCusker (Battlefield Band), le guitariste John Doyle (Solas) et le flutiste Michael McGoldrick (Capercaillie). L’album s’achève avec le troisième instrumental, Let’s Get Out of Here (un titre typique de l’humour de Steve Martin) avec Sam Bush et Stuart Duncan. La partie la plus intéressante de l’album se situe néanmoins du côté des huit chansons. On connait mal en France les talents de scénariste (et même d’acteur) de Martin car peu de ses films ont été des succès chez nous. Ses capacités s’étendent aussi à l’écriture de chansons. Celles qu’il a écrites pour Safe Sensible and Sane touchent par leur humour (terrain sur lequel il est attendu) mais aussi par leurs textes émouvants. Martin interprète lui-même les deux chansons comiques, Bluegrass Radio et New Cluck Old Hen, adaptation du standard instrumental qu’il chante avec Celia Woodsmith et le support du groupe Della Mae. Steve Martin n’étant pas un chanteur exceptionnel, il a confié les autres titres à des spécialistes. Tim O’Brien est le storyteller idéal pour 5 Days Out, 2 Days Back (jolie chanson sur la difficulté de concilier vie familiale et métier d’artiste qui était en tête des charts bluegrass en début d’année). Superbe interprétation de Michael par Aoife O’Donovan (joliment secondée par Sarah Jarosz sur les refrains). Il fallait des femmes pour chanter Girl, Have Money When You’re Old. Steve et Alison ont choisi les Indigo Girls. Jason Mraz chante Statement of Your Affairs sur un rythme venu des Caraïbes. Vince Gill interprète le mélancolique Wall Guitar. Avec 5 Days Out, 2 Days Back, le titre le plus émouvant est Dear Time, jolie chanson sur le temps qui passe que Steve Martin (80 ans) a confiée à un chanteur de sa génération (Jackson Browne - 76 ans – qui chante toujours aussi bien). Je ne peux pas dire que je trouve les duos de banjos renversants mais ils sont bien en place dans chaque titre, parfois associés au piano et quelques musiciens bluegrass (Bush, Duncan, Sierra Hull, Kimber Ludiker) pour mettre en valeur les chansons et leurs interprètes. 


 

 

SPECIAL CONSENSUS

"Been All Around This World" 

Comme pour les albums enregistrés à l’occasion du 25ème et du 35ème anniversaire du groupe, Special Consensus a invité des anciens membres pour fêter ses 50 ans. Le banjoïste Greg Cahill, depuis très longtemps seul musicien restant de la formation originelle, a fait les choses en grand en conviant six anciens chanteurs de Special C.: Rick Faris, Ashby Frank, Robbie Fulks, Chris Jones, Dallas Wayne et Josh Williams. Tous ont fait carrière depuis, dans le bluegrass mais aussi dans la country ou l’americana. Il y a deux titres que la formation actuelle de Special C. (Cahill - banjo; Greg Blake - guitare; Dan Eubanks - contrebasse; Brian McCarty - mandoline) joue seule: le gospel I Can’t Sit Down impeccablement interprété en quartet a cappella et Carolina in the Pines de Michael Martin Murphey devenu un standard du bluegrass, très bien chanté par Blake. A l’image de ces titres, le bluegrass classique domine l’ensemble du répertoire de cet album, même en ce qui concerne la reprise de Please, Mr. Postman des Marvelettes, bien adapté en style bluegrass. Les chœurs ne valent pas ceux des Beatles (ils ont enregistré ce titre sur l’album With The Beatles) mais il y a une très jolie intervention de Greg Cahill au banjo. Bon arrangement aussi de I’m Always on a Mountain When I Fall tiré du répertoire de Merle Haggard et chanté par Dallas Wayne. Les chants sont souvent partagés au sein d’une même chanson, ce qui incite aux comparaisons. J’ai ainsi préféré Blake à Williams et Fulks dans I’ve Been All Around This World. Mais j’ai trouvé que l’interprétation par Robbie Fulks du standard King of the Road était une des meilleures que je connaisse. Il chante aussi Like A Train, un bluegrass typique qui est une des rares chansons écrites par Tony Rice et que le groupe avait enregistrée sur son premier disque en 1979. Dans The Singer de Neal Allen (Allen Brothers), ce sont Ashby Frank et Greg Blake qui s’illustrent. Depuis plusieurs albums de Special C., il y a toujours au moins un instrumental sur lequel Alison Brown (qui a produit et arrangé cet album sorti sur son label Compass Records) joue du banjo en duo avec Greg Cahill. Ils le font très bien dans Red, Red Robin et font école puisque Ashby Frank et Brian McCarty (mandolines) puis Josh Williams et Rick Faris (guitares) se mettent aussi à jouer en duo sur ce titre. L’album s’achève sur une reprise de John Hartford, I Wish We Had Our Time Again, un titre qui s’imposait pour un groupe qui fête ses 50 ans. La chanson est arrangée de façon maline avec sept chanteurs différents et l’insertion de plusieurs instrumentaux (Whiskey Before Breakfast, Black Mountain Rag, Devil’s Dream, Forked Deer) qui permettent aux différents solistes de s’illustrer. Sympa mais je me serais bien passé des commentaires en fin de morceau. Je ne leur en veux pas. Ils faisaient la fête. C’était leur anniversaire. Je leur en souhaite plein d’autres.


 

 

GREENSKY BLUEGRASS

"XXV" 

Il faut croire que c’est la saison des anniversaires. Special Consensus invite ses anciens chanteurs pour fêter ses 50 ans. Greensky Bluegrass réenregistre d’anciens titres pour célébrer son quart de siècle. Mais en les renouvelant. Parmi les treize morceaux, cinq n’étaient apparus que dans The Leap Year Sessions (Le Cri du Coyote 169), enregistrements de la période Covid qui n’étaient disponibles qu’en téléchargement et n’avaient jamais été gravées en CD ou 33 tours. Comme Special Consensus, Greensky Bluegrass a fêté son anniversaire avec des invités. Sam Bush joue du fiddle dans Can’t Stop Now de New Grass Revival. La virtuosité des musiciens de Greensky Bluegrass ne pâtit pas de la comparaison avec celle des musiciens de la version originale, ce qui ne surprendra que ceux qui n’ont jamais écouté Greensky. Paul Hoffman partage les chants avec Billy Strings dans Reverend, avec Lindsay Lou dans In Control et avec Nathaniel Rateliff dans Past My Prime. Pour Lose My Way, il y a non seulement la voix de Aoife O’Donovan mais aussi les claviers de Aaron Neville. Greensky Bluegrass avait repris Late Night in the Copper Country du groupe Steppin’ In It (Le Cri du Coyote 78) dans leur album en public de 2010. Ils l’ont réenregistré avec la pianiste Holly Bowling qui s’est fait connaître par ses versions instrumentales de titres de Grateful Dead et de Phish. Elle joue merveilleusement bien et s’intègre parfaitement aux instruments bluegrass. Le morceau dure 14 minutes et on ne s’ennuie pas une seconde. Elle accompagne aussi Paul Hoffman dans Windshield, seule cette fois. Unique bémol dans cette suite de collaborations réussies, je n’ai pas trouvé très intéressant l’apport de Jason Hann, percussionniste de String Cheese Incident dans Who Is Federico?. En revanche, l’ajout de cuivres à What You Need est une idée (et une réalisation) vraiment formidable. Le guitariste David Bruzza ne chante qu’un titre, Broken Highways. Sa voix a gagné en épaisseur depuis la version de 2006 et ressemble de plus en plus à celle de Paul Hoffman. L’album dure 74 minutes. De quoi apprécier pleinement les énormes qualités des musiciens de Greensky (le dobroïste Anders Beck en particulier), leurs arrangements et la voix de Paul Hoffman, plus proche de celle de Michael Stipe (REM) que de Bill Monroe. Parce qu’il n’y a pas de nouveaux titres, XXV est moins indispensable que les précédents albums de Greensky Bluegrass mais c’est néanmoins un très beau disque. 


 

 

Hilary HAWKE

"Lift Up This Old World"

 Hilary Hawke est chanteuse et banjoïste. Elle joue en style clawhammer ou en picking bluegrass selon les titres. Elle a composé neuf des onze chansons de Lift Up This Old World. En clawhammer, son style est plaisant mais en picking, son jeu n’est pas assez percutant et elle n’a pas un bon son. Elle chante dans un style folk avec des notes tenues dans l’aigu qui ne me semble pas toujours convenir à sa musique (et qui n’est pas de mon goût). Il y a un effort d’arrangement dans The Sun Is All Around et la reprise de No Surprises (Radiohead). J’aime assez la mélodie de Dreaming of You arrangé avec le banjo en picking et un quatuor à cordes. Le traditionnel Liza Jane, mieux chanté, avec le banjo clawhammer est le titre que je préfère. All I’ve Ever Known bénéficie de la présence du guitariste Ross Martin et du mandoliniste Jacob Joliff.


 

vendredi 27 février 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

  • Jeffrey MARTIN
  • "Alive July 25, 2025" 
  • Avec Jeffrey Foucault, il partage le prénom. Avec John Prine, il partage un titre de chanson, Quiet Man (deux chansons différentes). Je vous avais dit grand bien de Jeffrey Martin en ces colonnes en août 2024 à propos de son album Thank God We Left The Garden. Si aujourd'hui je cite Jeffrey Foucault et John Prine, c'est qu'il partage avec eux au moins deux autres choses: une discographie où il n'y a rien à jeter et une capacité à se produire en public, seul avec sa guitare (même si sur cet enregistrement, Sam Weber, est à la deuxième guitare) et à communier avec son public, qu'il manie l'humour ou l'émotion. Cet album en public, son premier, à été enregistré au Showdown, à Portland, Oregon, sa terre d'adoption. Il est riche de seize chansons dont au moins une composition originale (1519) et une reprise (Out On The Weekend de Neil Young). On trouve des chansons récentes (Quiet Man, Red Station Wagon, Garden, There Is A Treasure), d'autres plus anciennes Gold In The Water, Galveston. L'oreille s'attarde sur The Middle, Wellspring, Thief And A Liar ou Billy Burroughs mais dès le premier titre, I Know What I know, on sait qu'on va passer un bon moment (près de quatre-vingt-dix minutes), en toute intimité, avec un des meilleurs songwriters du siècle présent.

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George MANN and Mick COATES

"Ghosts Of The Old West" 

C'est le violon enlevé de Tim Ball sur For The West qui donne le ton, très country, dès les premières notes d'un album qui a pris naissance chez Mick Coates au Maldon Folk Festival en Australie, auquel George Mann participait. L'idée d'enregistrer ensemble a vite pris forme et le titre du disque, Ghosts Of The Old West, a été trouvé, George suggérant à Mick que chacun écrive une chanson du même titre (pour éviter la confusion, la composition de Mick est titrée The Ghosts Of The Old West). George Mann est un chanteur et auteur-compositeur issu du mouvement folk, celui de Woody Guthrie ou Pete Seeger, Utah Phillips ou Tom Paxton, très investi dans le syndicalisme, comme sa discographie peut en témoigner. Mick Coates, avec sa voix plus basse, excelle dans les chansons de cowboy ou les reprises de Johnny Cash. Ce qui est intéressant ici, c'est le contraste des voix, qui ne nuit nullement à la cohérence de l'ensemble. On trouve quatre compositions de George (For The West, Ghosts Of The Old West, They Call Her Dolly Parton, 'Til The Cows And 'Roos Come Home) et trois de Mick (That Sweet Plaintalkin' Country Girl, In Irons From Limerick City, The Ghosts Of The Old West). Il y a aussi quatre reprises. Pour commencer par les plus connues, il y a d'abord The Reverend Mr. Black, chanté par GeorgeMick intervient à la manière de Johnny Cash pour entonner "You gotta walk that lonesome valley". On pense encore au Man in Black pour l'autre reprise marquante, Ira Hayes, de Peter LaFarge). Je ne ferai pas l'impasse sur Anymore (écrit par Harry Stamper, syndicaliste et musicien) où l'on retrouve George Mann dans un registre proche de ses reprises de Woody Guthrie, ni sur Lonesome Plains écrit par une amie australienne de Mick, Charlotte Buckton. Un mot aussi sur les musiciens qui, à défaut d'avoir des noms qui résonnent, démontrent un talent certain. Je nomme Tim Ball (déjà cité, au violon), Rich DePaolo guitares, harmonies), Molly MacMillan (claviers, harmonies), Michel Wellen (batterie), Dave Davies (contrebasse, harmonies), Doug Robinson (basse électrique), ou encore les chanteuses Alice Saltonstall et Elbonee Stevenson. Toutes et tous contribuent à faire de Ghosts Of The Old West un disque qui réjouira les amateurs de folk et ceux de country, les fans de Woody Guthrie et ceux de Johnny Cash (qui peuvent être les mêmes).


 

 

Sam LEWIS

"Everything's Fine" 

Pour ceux qui suivent, j'avais chroniqué l'album Solo de Sam Lewis dans Le Cri du Coyote (n° 164, version papier). Puis, dans ces colonnes, en février 2022, ce fut le tour de Harley Kimbro Lewis (self-titled produit par Joe McMahan) avec Martin Harley et Daniel Kimbro. En 2024, Sam a publié Superposition, un peu passé inaperçu, avant de nous offrir cet opus d'excellente facture, Everything's Fine, produit une nouvelle fois par Joe McMahan à qui Sam avait fait écouter ses nouvelles compositions en janvier 2025. Joe est connu pour avoir travaillé avec des artistes aussi nombreux et divers que Stephen Simmons, Freedy Johnston, Kevin Gordon, Justin Townes Earle, Allison Moorer, Paul Burch, Sarah Siskind, Jeff Finlin, Gwil Owen, Jon Byrd, pour n'en citer que quelques-uns. Il a apporté son expertise instrumentale (guitares, claviers, percussion, dulcimer, pedal steel, basse, synthétiseur) aux dix compositions et co-compositions de Sam. Chris Carmichael ajoute des cordes sur Everything's Fine, JT Cure est à la basse et Derek Mixon à la batterie sur ce même titre et sur Making It Up. Le disque commence avec Chase The Moon et son introduction un peu planante avant que l'on retrouve le songwriter que l'on aime avec ses mélodies qui accrochent, son jeu de guitare au picking délicat et sa voix pleine de chaleur. I know se poursuit dans la même tonalité tranquille avant le morceau titre, à l'orchestration plus fournie. On notera encore un instrumental, Lischey's Retreat (du nom du chat de Sam) où Joe McMahan est au dulcimer des montagnes, ou encore les excellents Nothing Could Break Up Apart et I'll Never Be Enough For You, ainsi que The Light, un duo avec la chanteuse Judy Blank. Making It Up est avec My Life Living Me le titre le plus rock de l'album qui se termine avec une reprise, Three Country Highway des Indigo Girls (Amy Ray & Emily Saliers), unique titre où Sam est seul avec sa voix et sa guitare. Everything's Fine, mélodique et lumineux, confirme que Sam Lewis fait partie des trésors cachés américains.


 

 

Emily Scott ROBINSON

"Appalachia" 

Appalachia est le quatrième LP d'Emily Scott Robinson auquel on peut ajouter deux EP dont un live. Son label, Oh Boy Records créé par John Prine, est un gage de qualité. La voix d'Emily, pure et fragile à la fois, nous envoûte dès Hymn For The Unholy, tout un programme, avec ces mots: "je pense que les dieux rient avec nous, je pense que les étoiles sont de notre côté", et tant pis pour ceux qui aspirent à la sainteté! C'est ensuite le fiddle de Duncan Wickel qui introduit Appalachia avant un Sea Of GhostsEmily nous dit: "si tu cherches dans une mer de fantômes, je suis la fille qui porte du rouge". Cast Iron Heart, co-écrit avec Lizzy Ross est un duo avec John Paul White et un des moments forts de l'album, tout en émotion. Time Traveler évoque le vieillissement et le déclin cognitif d'une personne de 89 ans, la chanson est à la fois déchirante et pleine d'optimisme, elle touchera tous ceux qui ont été confrontés, de près ou de loin, à la maladie d'Alzheimer. Dirtbag Saloon, à tous points de vue, est une chanson country, avec les harmonies de Lizzy Ross, avant un Bless It All très dépouillé et d'une dimension quasi religieuse. Puis vient The Time For Flowers, l'espoir après une catastrophe ("Le temps pour les fleurs reviendra / Peut-être dans un an, peut-être dans dix / Il y a des jours où le désespoir vaincra / Mais le temps pour les fleurs reviendra"). Le classique The Water Is Wide est parfaitement dans la continuité du titre précédent, avec la voix de Duncan Wickel. C'est la seule composition non originale de disque qui se termine avec The Fairest View, introduit par l'harmonica d'Harmonica Jerry qui donne à ce titre une tonalité différente du reste de l'album, avec la voix d'Emily, doublée par celle de Lizzy Ross, qui va crescendo jusqu'au refrain final: "Et les cloches de l'église sonnent / Et vos sœurs chantent / Et les fiddles et la forêt / Et les créatures sont le chœur". Ce bien bel album a été produit par Josh Kaufman qui assure en plus la majorité de l'instrumentation (orgue, basse, guitare acoustique, guitare hi-string, guitare électrique, guitare à cordes nylon, guitare ténor, guitare douze cordes, dulcimer, harmonium, mandoline, percussion). Comme j'ai cité les autres participants, je n'omettrai pas Annie Nero (contrebasse) ni Otto Hauser (batterie et percussion). 


 

 

Andy COHEN + Eleanor ELLIS + William Lee ELLIS

"Whistlin' Past The Graveyard" 

Andy Cohen, Eleanor Ellis et William Lee Ellis sont des vétérans de la scène acoustique américaine, dont le domaine regroupe des territoires old-time, blues, gospel, ballades, ragtime et country. En 1993, ils avaient déjà publié sur cassette (rééditée en 2005 sur CD) un projet commun titré Preachin' In The Wilderness. Après avoir déroulé leurs carrières respectives, il reviennent avec Whistlin' Down The Wire (titre emprunté à une chanson de Tom Waits) riche de vingt-et-un titres dont cinq compositions originales (quatre de Bill Ellis et une d'Andy Cohen). Les trois chantent et jouent de la guitare. Bill y ajoute la steel guitar, la slide et la 12 cordes, et Andy la mandole, la dolceola (sorte de cithare à clavier) et le piano. Le disque commence avec le traditionnel Columbus Stockade et, au fil des plages, on croise Gene Autry et Hank Snow (Do Right Woman), Blind Arthur Blake (Police Dog Blues), Blind Lemon Jefferson (Shuckin' Sugar), Steve Earle (South Nashville Blues), Gary Davis et Scott Joplin (Make Believe Stunt), Furry Lewis (I Will Turn Your Money Green), Charlie Patton (I'm Goin' Home), Henry Thomas (Red River Blues). Williams Lee Ellis rend hommage à deux de ses influences dans ses compositions: Memphis Minnie And Me et Handful Of Frets (For Fats Weller). Cette énumération en dit beaucoup sur le contenu de l'album mais seule son écoute permet de resentir le plaisir partagé par les trois artistes.

 

Brock DAVIS

"Nothing Lasts Forever" 

J'avais beaucoup apprécié les deux premiers albums de Brock Davis, A Song Waiting To Be Sung (2022) et Everyday Miracle (2024). C'est donc avec une certaine impatience que j'attendais Nothing Lasts Forever, troisième opus du songwriter élevé non loin de Vancouver et désormais établi à Santa Cruz en Californie. C'est un disque riche de quatorze titres (tous écrits par Brock dont trois en coécriture) enregistré avec Zach Allen à Nashville. Accompagnant la voix et le piano de Brock, on trouve PatMcGrath (guitare acoustique et mandoline), Justin Ostrander (guitare électrique), Duncan Mullins (basse), Marcus Finnie (batterie), Russ Pahl (pedal steel), Michael Hicks (claviers), Trey Keller, Tania Hancheroff et Drea Albert (voix). Ces présentations faites, on peut écouter tranquillement Nothing Lasts Forever, un disque qui sent le vécu, le songwriter nous faisant partager des moments de sa vie marqués par l'amour et la rupture, la perte d'êtres chers, la famille. Le disque oscille en permanence entre folk, rock et country, entre chansons calmes et titres plus électriques. Ce qui cimente l'ensemble, en dehors de l'interprétation, c'est la qualité et la sincérité de l'écriture, sensible dès le vibrant All Of You (écrit par Brock pour sa femme: "Nous avons traversé beaucoup de choses ensemble, chaque jour je te connais mieux") et se poursuivant sur une tonalité différente et plus mélancolique avec Nowhere Near Ready, à propos d'un amour de jeunesse. I'll Be Your Alibi, Nothings Lasts Forever, Laughin' Til You Hurt, One Paycheck Away, sont des titres rocks alternant avec des ballades plus acoustiques: My Beautiful Bride, I'm Glad You Left Me, Miracle On The Hudson (inspiré par un fait-divers aéronautique célèbre), Make Your Own ChanceBrock nous dit, sans pour autant s'apitoyer sur lui-même: "mon monde s’est effondré, et je me suis effondré si violemment". Beaucoup de ces titres comportent une bonne part autobiographique comme Daddy's Girl où l'artiste nous peint à la fois le bonheur et la difficulté d'être père. Vient ensuite le nostalgique Christmas (Going Home) qui raconte un retour à la maison, à Noël, après une longue absence, dans un Greyhound bus. Le morceau de clôture, A Daughter, mi-parlé, mi-chanté, est lui aussi autobiographique, Brock Davis narrant des souvenirs d’enfance vivaces, notamment la découverte d’une sœur aînée après le décès de sa mère. Nothing Lasts Forever est un album riche et sensible dont la chaleur est communicative en cette fin d'hiver. 


 

jeudi 12 février 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Sky SMEED

"Live At The Rock House" 

Live At The Rock House est le dixième album de Sky Smeed. De Flying High (2002) à True Love (2020), il a effectué, à ce que je peux en juger, un parcours sans faute. À l'exception de Cry Like A Baby (Katie West) et Speed Of The Sound Of Lonelisess (John Prine) il n'a interprété sur ses albums en studio que ses propres compositions. C'est dire qu'il y a beaucoup à découvrir. Son nouvel opus permet de le découvrir, seul avec sa guitare et le public dans une petite salle de Reeds Spring, Missouri, en janvier 2025. Il interprète une majorité de nouvelles compositions avec quelques-unes de ses favorites comme Lunker Bass ou Without Music. Et puis il y a une reprise, Don't Think Twice, It's Alright, de qui vous savez. On découvre ainsi un artiste, particulièrement décontracté dans ce contexte, qui sait aussi bien faire sourire (Good Luck, Chicken On The Tree) qu'émouvoir (I Don't Know What To Do). Les premières notes du disque, sur Hanging On, donnent le ton et l'on comprend vite qu'on a affaire à un songwriter de premier plan qui sait redonner au folk, ou plus largement à la musique acoustique, ses lettres de noblesse. Tout y est: textes, mélodies, jeu de guitare, voix, auxquels s'ajoute un réel sens de l'humour. Un titre comme Smoke And Spice (qu'il qualifie de barbeque personal ad song) ne ressemble à aucun autre et sur Nine To Five, inspiré par une chanson de Johnny Paycheck, on pense irrésistiblement à John Prine. Certains ont comparé Sky Smeed à Todd Snider ou Paul Thorn pour son aisance face au public mais pour moi, appelez le Sky Smeed, tout simplement, et retenez bien ce nom.


 

 

Grant PEEPLES

"Code To Live By" 

Le code selon lequel vit l'indomptable Grant Peeples n'est pas celui de l'Américain moyen. Depuis son premier album publié en 2007 (et qu'il a renié depuis), l'homme n'en a fait qu'à sa tête, et c'est heureux. Il commence Code To Live By avec Sunshine State, une reprise de son premier album (qui est en fait le deuxième) qu'il a ici enregistré avec un jug band. Après le long et lancinant Little Island, écrit pour son ancienne épouse à propos de leur vie au Nicaragua, où le saxophone baryton de Joe Goldberg se distingue, il poursuit par un titre parlé, The Ledger, avec juste sa voix et le B3 de Danny Goddard, producteur du disque. Dès les premiers mots, on sait que ce titre ne sera pas diffusé dans le bureau ovale! Grant varie encore les ambiances avec deux reprises, Slouching Towards Bethlehem d'Eliza Gilkyson et Some Times, écrit par Mary Gauthier et Vince Gill. Sins Of The Fathers est une chanson que le songwriter avait commencé à écrire il y a une quarantaine d'années au moment de l'intifada en Palestine et qu'il a terminée récemment, après quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Something Else est une chanson d'amour auquel le cor anglais de Tarre Nelson confère une ambiance particulière. Suit un titre composé par Danny Goddard, Right This Time, où Danny joue tous les instruments (steel guitar, guitares électriques et acoustiques, percussion) avant An Artist Looks At 80, juste Grant et sa guitare, chanson écrite pour un artiste de Tallahassee, Jimmy Roche, à l'occasion de ses 80 ans. Du folk classique, mélodique et sensible, comme on l'aime. L'ambiance est totalement différente avec le morceau-titre qui conclut l'album. C'est une chanson introspective, où Grant parle, accompagné par un quartette de jazz et la voix de Therese Whichello. Grant Peeples fait partie de ces artistes, malheureusement trop souvent inaudibles, qui font que l'on aime les USA malgré tout. Code To Live By est paru sous forme d'un livret avec les textes, les histoires derrière chaque titre et treize poèmes. Le prix est malheureusement prohibitif pour nous, pauvres Européens. 


 

 

Eric BRACE & Thomm JUTZ

"Circle And Square" 

Eric Brace et Thomm Jutz symbolisent parfaitement les États-Unis que l'on aime et que certains voudraient voir disparaître, celle de la liberté d'art et de parole, mais aussi celle qui s'est enrichie de l'immigration. Le père d'Eric était un Français qui avait traversé l'Atlantique après la seconde guerre mondiale. Quant à Thomm, chacun connaît désormais le parcours de ce jeune Allemand qui a poursuivi un rêve qui l'a mené jusqu'à Nashville où il est devenu une référence, même pour les Américains. Après quatre albums en duo d'Eric avec Peter Cooper, puis deux en trio avec Thomm, la disparition tragique de Peter a marqué un coup d'arrêt jusqu'à ce que Eric et Thomm ne reviennent en duo avec Simple Motion an 2023. C'est aujourd'hui Circle And Square que nous proposent les deux hommes, entourés de Finn Goodwin-Bain (piano), Mark Fain (basse) et Lynn Williams (batterie). Sept des dix titres ont été coécrits par les deux hommes. Nothing Hurts est l'œuvre d'Eric seul et Thomas Hart Benson a été écrit par Thomm avec Shawn Camp. Life Of The Mind a une histoire: le texte, terminé le 27 décembre 2022 par Thomm et Peter, et mis de côté, a été inspiré par les nombreuses visites que les deux hommes avaient rendues à Tom T. Hall, disparu en 2021. Plus tard, Thomm a demandé à Eric d'écrire une musique ce qui nous permet d'entendre une chanson où l'esprit des deux amis disparus ajoute une dimension émotionnelle supplémentaire. De 10 To 4, inspiré par la vue de la mer à Amsterdam lors d'une tournée européenne, à Wide Open, inspiré par "Cowboy" Jack Clement dont le studio était toujours ouvert à de nouvelles idées, Circle And Square déroule paisiblement ses mélodies, avec deux voix complémentaires et un savoir-faire instrumental qu'il n'est plus besoin de vanter. Parmi les titres les plus remarquables, je citerai Thomas Hart Benton (responsable d'une peinture murale au Country Music Hall of Fame et Museum à Nashville, Diego In Detroit (Diego Rivera, autre peintre, Mexicain et époux de Frida Kahlo), Nothing Hurts, né de la première phrase d'une chanson de la Carter Family, ou encore Fontana Dam. Et puis il y a On The Back Of A Horse qui évoque le Pack Horse Project qui, à partir de 1935, avait permis pendant huit ans de fournir des livres à plus de cent mille personnes isolées dans les Appalaches, essentiellement dans le Kentucky Rural. C'était sous Franklin Delano Roosevelt, bien loin de la politique culturelle de l'actuel locataire de la Maison Blanche.


 

 

Matt PATERSHUK

"Dog. Tiger. Horses." 

J'avais déjà eu l'occasion de présenter Matt Patershuk avec ses précédents albums, If Wishes Were Horses (Le Cri du Coyote 163) et An Honest Effort (Le Cri du Coyote 163). Dog. Tiger. Horses., toujours produit par le multi-instrumentaliste Steve Dawson (guitares acoustiques et électriques et pedal steel sur tous les titres), le songwriter de La Glace, Alberta s'est entouré sur huit des dix titres, outre Steve Dawson, de trois musiciens prestigieux, Jay Bellerose (batterie et percussion), Jeremy Holmes (basse) et surtout Tim O'Brien (guitare, mandocello, mandoline, fiddle, banjo et harmonies). Sur le titre le plus rock de l'album, Good Road, on croise Fats Kaplin (fiddle et mandoline), Dave Jacques (basse) et Justin Amaral (batterie) alors que sur le bluesy Tiger Plays The Saxophone, c'est Mike Bub qui tient la basse. Pour être complet, j'ajouterai que Ruth Moody est aux harmonies sur Good Dog et Ana Egge sur Cutlass Supreme. Dès le premier titre, le chaloupé Samson & Delilah (Circa 2003), on est captivé par la qualité du disque. Matt sait nous tirer des larmes avec Good Dog (un bon chien est difficile à trouver), Brown Pony ou Please Don't Say A Thing. Fast Car est une belle balade country, Usherville, plus enlevé, avec une superbe partie de mandoline évoque l'histoire familiale. Ce qui frappe à l'écoute, c'est le timbre de voix de Matt, plus grave et plus rauque qu'auparavant. On n'est pas loin de Tom Waits sur Tiger Plays The Saxophone. Le tigre est là, le chien aussi, quant aux équidés ils se manifestent avec Blown Horses et Brown Pony. Il est aussi question de voitures avec Fast Car et Cutlass Supreme. On retrouve donc toute l'imagerie qui pourrait faire un bon disque de country music mais Dog. Tiger. Horses. est plus que cela: c'est un excellent disque (le sixième) de Matt Patershuk


 

 

Melissa CARPER & Theo LAWRENCE

"Havin' A Talk" 

Imaginez, il y a cinquante ans, que Loretta Lynn et Eddy Mitchell (par exemple) envisagent d'enregistrer un album de duos country ensemble. Cette hypothèse hautement improbable nous aurait bien fait sourire. C'est pourtant ce que nous proposent aujourd'hui Melissa Carper (from Arkansas) et Theo Lawrence (de Paris). Tous deux installés aujourd'hui à Austin, Texas, il se sont découvert un amour commun pour la country music, le western swing et le songwriting traditionnel. Ils ont donc commencé à harmoniser et à écrire ensemble, sans pression, jusqu'à nous proposer un album complet, Havin' A Talk, riche de douze titres originaux. Deux des acolytes habituels de Theo sont présents: Thibaut Ripault (guitare électrique) et Bastien Cabezon (batterie) alors que du côté américain on trouve Chris Scruggs (steel guitar et guitare acoustique), Billy Contreras (fiddle), Emily Gimble (piano), Kevin Smith (contrebasse) et Matty Meyer (batterie). Et puis il y a les voix de Melissa et Theo qui se complètent parfaitement dans un esprit de partage, chacun des deux laissant à l'autre l'espace nécessaire pour s'exprimer pleinement. Le décor étant posé, il suffit de lister quelques titres pour entendre l'album avant de l'avoir écouté: Thank You But Not Thank You, Good Luck To You, The Way I Remember You, All Fifty States (with you), The Last To Know, What Are You Doing After This, You're Forgiven My Love… Sublimé par les talents, notamment mais pas seulement, de Chris Scruggs et Billy Contreras, Havin' A Talk est un grand et bel album de duos country, celui qui m'a le plus touché depuis For Better, Or Worse de John Prine il y a près de dix ans.


 

 

Nico CHONA

"Sometimes The Tears" 

Nico Chona alias Nicolas Chonageokoff est un artiste complet. Jugez-en vous-même. Il a enregistré (à Annecy) et produit l'album, écrit tous les titres, assuré tous les vocaux et instruments. Il y a juste en plus des harmonies vocales (Catherine Chona) sur quatre titres. Quant au mixage (Bill Mims) et au mastering (Gavin Lursen), ils ont été réalisés à Los Angeles. Nico est tombé dans la musique tout petit, baigné dans une ambiance familiale musicale, avec un père guitariste et une tante (Shona) chanteuse. Il a débuté, tout petit, par la batterie. Puis a appris la guitare en autodidacte, s'inspirant d'artistes blues et southern rock essentiellement. À son palmarès, il a notamment deux albums avec son groupe The Freshtones ainsi que la cocréation et la présentation de la chaîne YouTube Tone Factory. Voilà pour les présentations. Sometimes The Tears est le titre de son nouveau disque et celui de la chanson qui l'ouvre. Si les premières notes sont celles d'une guitare acoustique, l'album bascule vite vers le blues-rock. On comprend vite quelles sont les influences de Nico: du Chicago blues à ZZ Top, des Allman Brothers à Eric Clapton, mais sans que ces influences ne gomment la personnalité de Nico qui, outre ses talents de guitariste, se révèle un chanteur inspiré et plein d'âme. Il déroule ses titres avec une forme de nonchalance qui sied bien au genre. Lilly Honey, 7th Avenue (instrumental), Dancing In The Rain (avec un solo de guitare final majestueux), Burning Darkness, Silver Highway, tout s'enchaîne sans effort et pénètre jusque dans les veines de l'auditeur. On arrive ensuite à Love Me Everyday, un folk-blues acoustique du meilleur tonneau. Avec Montana, c'est un nouveau festival de guitares en tous genres avant Drop Me In The River puis Westwood Nocturne, un second instrumental à l'atmosphère… nocturne. George conclut Sometimes The Tears en douceur, avec la voix de Nico évoquant celle de Clapton avec Derek & The Dominos, une belle façon de prendre congé en attendant de nouvelles aventures de Nico Chona qui est pour moi une des belles révélations du moment.