samedi 6 juin 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Becky BULLER

"Songs That Sing Me" 

Auteure compositrice douée et prolifique, Becky Buller a mis ce talent de côté pour son nouvel album. Songs That Sing Me, comme son titre peut l’indiquer, regroupe des chansons qui la touchent, qui l’ont accompagnée pendant sa vie. Elle en a choisi onze. On peut régler de suite le compte du dernier morceau du disque, Reach, qui n’était pas une bonne idée. Becky a repris l’arrangement de New Grass Revival. Même accompagnée par Molly Tuttle, Alison Brown, Missy Raines et Sierra Hull, soit les First Ladies of Bluegrass – ainsi surnommées car elles ont été les premières à avoir été élues instrumentiste de l’année sur leurs instruments respectifs par IBMA – la version de Becky Buller est très loin de valoir celles de New Grass Revival. La contrebasse de Missy Raines ne peut apporter l’énergie qu’avait la basse électrique de John Cowan sur ce titre (que ce soit dans la version survitaminée en public à Toulouse ou dans la version studio qui comportait un batteur) et la voix de Becky Buller est très loin de pouvoir rivaliser avec celles de Sam Bush et John Cowan. Mis à part ce titre (et Auction at the Home Place, valse anecdotique apprise de Dry Branch Fire Squad), tout le reste est plutôt bien, voire très bien pour la reprise newgrass de Hazy Shade of Winter de Simon & Garfunkel, un des quatre titres que Becky joue avec son groupe dont l’excellent banjoïste Ned Luberecki qui apporte beaucoup à cette chanson comme à la ballade Millworker (James Taylor) et à Ride on By, chanson rapide typiquement bluegrass de Dick Kimmel. Becky interprète Wall Around Your Heart de Reno & Smiley en duo avec Jim Lauderdale et The Outlaw avec Becky Isaacs (une chanson folk des années 70 avec Jésus dans le rôle de l’outlaw). Camel Train est un gospel que Becky chante joliment avec Ricky Skaggs et les Whites en s’accompagnant au banjo clawhammer. Il n’y a pas que les chansons qui chantent pour Becky Buller puisqu’elle a inclus un instrumental, You Can’t Roll A Seven Everytime, qu’elle joue au fiddle avec Luberecki et Timmy George (mandoline). Becky a repris un second titre de James Taylor, Jellyman Kelly qui est apparemment une chanson pour enfants. Elle est accompagnée par toute la famille Fleck (Béla, Abigail Washburn et leurs deux fils) et sa fille Romy. On connait quelques résultats pathétiques de ces collaborations parents-enfants. Pas cette fois. Les enfants chantent très bien (et les parents aussi – et Béla a sorti son banjo). Avec A Hazy Shade of Winter, la reprise que je trouve la plus réussie est celle de Muddy Waters de Seldom Scene. On peut trouver émouvant que Becky ait choisi de l’enregistrer avec les fils de deux musiciens présents dans la version originale (Chris Eldridge à la guitare et Jay Starling au dobro) mais la bonne idée de Becky Buller est surtout d’avoir accentué le côté blues de la chanson de Phil Rosenthal avec un rythme beaucoup plus marqué qui la rend épatante. Becky Buller a très souvent de bonnes idées (mais pas à chaque fois, quand même).


 

 

Missy RAINES & ALLEGHENY

"Love & Trouble" 

Love & Trouble est le deuxième album de Missy Raines & Allegheny. La formation est inchangée depuis Highlander (juillet 2024) avec Tristan Scroggins (mandoline), Eli Gilbert (banjo), Ellie Hakanson (fiddle) et Ben Garnett (guitare). Missy a également repris Alison Brown comme productrice. Depuis quelques années, Missy a choisi d’assumer le rôle de chanteuse principale dans son groupe (sa précédente formation New Hip, était essentiellement orientée vers la musique instrumentale, le jazz principalement). Missy n’est pas une chanteuse extraordinaire mais sa voix est agréable et aisément reconnaissable. Ellie Hakanson et Tristan Scroggins forment avec elle un bon trio vocal et prennent leur chance chacun leur tour en lead, Tristan avec la valse Future on Ice tirée du répertoire de Jimmy Martin et Ellie avec Scraps From Your Table d’Hazel Dickens. Missy chante Anywhere the Wind Blows de Good Ol’ Persons avec Kathy Kallick et Laurie Lewis, deux anciennes musiciennes de cette formation californienne (c’est Kathy qui a écrit la chanson avec John Reischman). Missy a elle-même composé trois chansons dont deux (Yanceyville Jail et le trainsong Stop 88) sont dans la veine classique qui domine l’album. Elles figurent parmi les meilleures avec Cold Wind. Leur tempo rapide permet à chaque musicien de faire étalage de son talent. Je trouve cependant que le bluegrass moderne convient mieux à la voix de Missy. Eula Dorsey est une chanson douce mais rythmée sur les désillusions d’une immigrée irlandaise aux États-Unis. C’est la troisième composition de Missy et c’est celle qu’elle chante le mieux. L’harmonie vocale de Ellie Hakanson est également remarquable. Mon titre préféré est cependant l’unique instrumental de Love & Trouble, Vonetta, magnifiquement joué par les cinq musiciens dans le style new acoustic music, comme Tony Rice l’avait déjà fait dans l’album Still Inside (mais sans banjo) il y a pas loin d’un demi-siècle. 


 

 

EAST NASH GRASS

"All God’s Children" 

Pas facile de suivre un groupe comme East Nash Grass composé de jeunes musiciens très doués et donc très sollicités. Le contrebassiste change selon la disponibilité des musiciens. Pour l’enregistrement de All God’s Children, troisième album de la formation, c’est Jeff Partin qui a officié. Il chante même The Love We Gave Up, une de ses compositions, sans pour autant faire officiellement partie du groupe. Gaven Largent, membre fondateur de East Nash Grass devait être sur le départ lors des séances de studio car il n’est présent que sur quelques morceaux et il ne chante pas alors que j’avais trouvé qu’il était l’interprète le plus intéressant sur l’album précédent, Last Chance To Win (juillet 2024). Depuis la sortie du présent album, All God’s Children, le guitariste James Kee a quitté le groupe dont il était un des principaux chanteurs. La chance de East Nash Grass est d’en avoir quatre et All God’s Children met avant tout en avant les qualités d’interprète du mandoliniste Harry Clark. Sa manière un peu trainante, un peu désinvolte convient à merveille à l’adaptation très réussie de Git Along Little Yearlings de Jimmy Driftwood. Il est également très bon dans Bend in the Road qu’il a composé avec le banjoïste du groupe, Cory Walker. Un titre entrainant et dynamique comme une grande partie de l’album. C’est encore Harry Clark qui chante le traditionnel Jump Through The Window, meilleur titre du disque, dont la réussite est surtout due à l’originalité de l’arrangement porté par le fiddle de Maddie Denton, élue non sans raison fiddler de l’année 2025 par IBMA. Tous les musiciens de East Nash Grass sont excellents mais c’est encore le fiddle qui retient l’attention dans les arrangements de Bend in the Road et All God’s Children. Maddie chante deux titres dont Followin’ You coécrit par James Kee, bien arrangé avec le dobro et un low banjo, instrument qui semble de plus en plus prisé par les musiciens bluegrass. James Kee interprète trois titres dont All God’s Children. J’ai trouvé sa voix trop en retrait dans In Such A Short Time joué sur un tempo rapide. Il est beaucoup plus à l’aise sur le countrygrass Lonesome Song signé Chris Henry.


 

 

Claire LYNCH

"Empty Pair of Shoes" 

Empty Pair of Shoes est le premier album de Claire Lynch depuis North by South en 2016 (Le Cri du Coyote 151). Claire en a écrit ou coécrit toutes les chansons, mais ça ne fait que huit au total. C’est peu, d’autant que North by South était un album de reprises (de chanteurs canadiens). Du coup, je me dis que l’inspiration s’estompe et que c’est peut-être le dernier disque de Claire. Ça fait plus de cinquante ans qu’elle nous enchante, d’abord avec le groupe Front Porch String Band puis en solo. Empty Pair of Shoes est sans doute son album le moins bluegrass. Seul Suffer the Children relève réellement du genre. Pour le reste, on compte trois swings et quatre ballades. Au vu de la popularité de Who Knows What Tomorrow May Bring, que Claire avait enregistré sur Silver & Gold en 1997 et qui a été repris par plusieurs groupes, le swing a souvent réussi à Claire Lynch et c’est encore le cas dans Empty Pair of Shoes, en particulier avec Blue Light of Love, mon titre préféré sur cet album. One Mistake At A Time, plus jazzy, et Sugar Blues Tomorrow – coécrit avec Becky Buller -, plus blues, sont également de bonnes chansons. Rob Ickes joue de la guitare hawaïenne sur ce dernier titre. Les ballades mettent en valeur la sensibilité de l’interprétation de Claire, sa voix fragile et pourtant assurée. J’aime surtout l’intimiste Trouble’s Not Troubling Me et Empty Pair of Shoes, écrit avec Cathy Fink et arrangé avec une guitare slide. Claire est très bien accompagnée tout au long de l’album soit par des musiciens canadiens (sa deuxième patrie depuis qu’elle y a rencontré l’amour – cf. North by South), soit par les talentueux musiciens qui l’ont accompagnée tout au long d’une bonne partie de sa carrière: Jim Hurst, Missy Raines, Mark Schatz, Matthew Wingate et Bryan McDowell


 

 

COLEBROOK ROAD

"Too Far To Let Go" 

Too Far To Let Go est le cinquième album de Colebrook Road depuis la formation du groupe en 2008, et c’est à mon avis son meilleur. Colebrook Road a un style bien à lui, qui repose sur les bonnes compositions de son chanteur et guitariste Jesse Eisenbise, sa voix claire et décontractée et un bluegrass qui évite la tension souvent associée au drive. Du bluegrass un peu folk sans que ça ait quoi que ce soit de péjoratif. La seule chanson jouée avec le drive classique du bluegrass traditionnel (Live in the Light) m’apparait comme la plus ordinaire de l’album. Colebrook Road joue pourtant une musique bien rythmée, sur des tempos parfois très rapides (la reprise de That Summer de Garth Brooks, The Real You). Il y a de bonnes trouvailles dans les arrangements: des chœurs pop sur le refrain du magnifique blues Alone Again, It’s All You Need qui se termine par la reprise de All You Need Is Love des Beatles, les chœurs sur fond de banjo de Wise Old Owl coécrit par Eisenbise et Mason Via… Le groupe est inchangé depuis ses débuts. Le mandoliniste Wade Yankey signe un joli instrumental, Creek Pizza, dans lequel s’illustrent le banjoïste Mark Rast et le fiddler Joe McAnulty. La seule intervention extérieure est celle de Woody Platt qui chante un couplet de As You Do. Colebrook Road est un groupe séduisant, original et Too Far To Let Go est la meilleure porte d’entrée pour le découvrir

 


 

Karoline & the FREE FOLKS

"Blooming Haze" 

Blooming Haze est le second album de Karoline & the Free Folks, trio lyonnais composé de Caroline Penot (guitare, mandoline, banjo), Noémie Charmetant (contrebasse) et Jimmy Josse (guitares). Caroline a écrit et chante les treize titres, tous en anglais. Malgré la formule réduite en trio, grâce à une poignée d’invités mais surtout au talent des trois musiciens, les arrangements couvrent un large spectre de musiques américaines, avec une dominante bluegrass (5 chansons) voulue par Caroline. Bluegrass Left To Share est une déclaration d’amour au genre initié par Bill Monroe. Les banjoïstes Gilles Rézard et Ben Wright (Henhouse Prowlers) et le violoniste Gaëtan Berny contribuent à donner la teinte de l’herbe bleue à trois chansons. Mais the Free Folks n’ont besoin d’aucun invité pour donner la couleur bluegrass au bel arrangement de Bird Talks & Puns. A côté de plusieurs ballades dont Resurrection qui démarre a cappella façon gospel, on trouve une belle chanson country (Bat Girl avec Jimmy à la guitare électrique), du folk original et bien rythmé (Dark Unholy Space), un boogie blues (No More) et même un folk rock funky (Subterranean Song). Jimmy Josse est un guitariste inventif qui s’adapte à chaque chanson. Noémie a un jeu très dynamique. Elle déborde souvent du rôle rythmique dévolu à la contrebasse avec plusieurs solos et des interventions à l’archet. Caroline complète les arrangements à la mandoline, au banjo clawhammer ou à la guitare. Le timbre de sa voix rappelle parfois Dolly Parton ou Claire Lynch. C’est sur la ballade Golden River et les bluegrass Burning Wooden Cabin et Bird Talks & Puns que je la préfère. La réussite de Blooming Haze tient aussi énormément au travail sur les harmonies vocales, vraiment remarquables tout au long de l’album. 


 

mardi 2 juin 2026

Disqu'Airs, par Éric Allart

 

Annick ODOM

"Linen Of Words" 

5615049 Records DK - © 2026

 Annick Odom nous livre avec ce second album un objet étrange et séduisant. 

Séduisant parce qu’il illustre une grande musicalité, une maitrise parfaite des codes et des genres en 12 titres. Étrange parce que l’auditeur entre dans un univers personnel où le familier est subtilement remis en question par l’irruption d’autres styles et l’expérimentation. 

Imaginons un monde futur d’où toute forme de musique amplifiée n’aurait plus accès à l’électricité. gospel, polyphonies, old-time et musiques traditionnelles tireraient leur épingle du jeu. Mais comment le jazz contemporain, la pop, les nappes de synthé pourraient-ils encore résonner? C’est le parti réussi de ce disque difficilement classable. 

Au centre, la voix riche en nuances qui sait briller sans brailler d’Annick. L’amateur de bluegrass, d’old-time et de ballades folk n’est jamais perdu. Ça vibre, c’est chaud, c’est surtout magnifiquement harmonisé, en duo aussi bien qu’avec des polyphonies issues du classique ou du jazz. 

Les textes font la part belle au quotidien contemporain, faire ses courses, demander à sa grand-mère si son chien mord. Si quelques titres sont tirés du répertoire traditionnel ancien, ils sont souvent transmutés en autre chose en cours de route, comme happés par un champ musical étranger, alimenté par un collectif de vingt musiciens. L’expérimentation s’agrémente aussi, sans que ce soit lourdingue, par des bruitages qui texturent les chansons comme une véritable bande son, avec un effet d’évocation cinématographique. Si je ne suis pas familier des albums concepts, celui-ci me fait penser à certains titres de Marty Stuart dans la démarche. 

Des gens qui discutent en arrière-plan, des oiseaux, le flux d’une eau courante, et des improvisations où la contrebasse excelle. C’est très visuel. 

Quelques titres excèdent les formats standards et fonctionnent comme des mini-opéras ou de la comédie musicale. Ça respire, ça prend le temps de se déployer. 

À l’heure où les flux sont saturés par une merde synthétique générée par des IA sans âme ni perspective, cet album pourrait presque faire figure de manifeste. Le "lin des mots" c’est celui de l’exigence, de l’humain, du culte d’un patrimoine pas figé mais orienté vers l’avenir. Il mérite d’être valorisé par tous les biais possibles.


 

 

Niki SULLIVAN

“You Better Get A Move On!” 

Bear Family BAF 14030

Le label de Brême, devenu la référence mondiale pour la réédition d’artistes états-uniens associés à la Country et à la naissance du rock and roll, vient de se pencher sur un oublié qui toutes proportions gardées serait le 5ème Beatles des Crickets, la formation du légendaire Buddy Holly. Buddy Holly et les Crickets furent à part dans la cohorte d’adolescents qui mirent le feu à l’industrie musicale des années 50. Ancrés dans l’ouest du Texas, ils se démarquèrent sur le plan mélodique et rythmique des canons du rockabilly. Niki Sullivan, adolescent gracile à lunettes est l’auteur de la rythmique de That’ll Be The Day et participe quelques mois au décollage des Crickets. Les tournées exténuantes, une profonde mésentente avec Jerry Allison (qui tourna au pugilat), amenèrent Niki à quitter le groupe. Le 25 cm que nous chroniquons ici contient ses tentatives de poursuivre une carrière solo pour Dot en 1958. 12 titres, dont 6 inédits. Pas de choc esthétique révolutionnaire, mais un bon reflet de ce que le rock and roll devient à la fin des années 50. Épuisement de thèmes désormais cadrés dans un académisme où la figure "presleyenne" écrasante se fait sentir. Production plus civilisée que le rockabilly rustique primitif, avec chœurs sucrés issus du doo wop. Niki Sullivan a une belle voix grave et ample qui se coule avec aise dans des titres rhythm and blues avec saxo. Un titre, Waitin' émerge avec une couleur très "Crickets" et démontre à quel point Niki a été plus qu’un interprète dans la constitution du style de Buddy Holly. Deux titres plus tardifs de 1965 illustrent une bascule dans le blues-rock, effaçant tout lien avec Buddy Holly. Une métamorphose où l’on perçoit que le ton est désormais donné par des Britanniques d’une autre génération. 

Si la transcription (comme toujours chez Bear Family) est soignée, j’ai éprouvé à l’écoute le sentiment que le tempo était peut-être un peu en dessous de la vitesse de rotation des disques initiaux. 

L’objet reste un beau produit digne de figurer dans une collection: livret de 10 pages illustrées, et surtout pose iconique de Niki dans une photo qui fut clonée par Elvis Costello


 

mercredi 27 mai 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Jefferson ROSS

"Low Country Wedding" 

Qui fait quoi? C'est une question que je me pose souvent lorsque je découvre un nouveau disque. Avec Jefferson Ross, la réponse est simple, elle est même écrite sur la pochette du CD: "écrit, interprété, enregistré, mixé et photographié par Jefferson Ross". Le moins que l'on puisse dire est que l'homme fait tout bien. Il commence par un sautillant Low Country Wedding, poursuit par un nostalgique Mississippi Rain puis par Travis Style dont les amateurs de Merle comprendront aisément le sujet. Et puis viennent Gideon, Red State Blues, deux des sommets de l'album, qui coule agréablement au long de ses treize titres, jusqu'à Peaches And Tomatoes, en passant par Jimmy Carter ou Walking Around New Orleans. Ce qui caractérise Low Country Wedding, le deuxième disque (après Backstage Balladeer) à avoir été entièrement conçu et réalisé par Jefferson, c'est d'abord la qualité de l'écriture. Chaque titre est une petite histoire dont on on prend plaisir à saisir le texte et le sens. Les mélodies ne sont pas en reste. On pourrait qualifier l'ensemble de country-soul, avec un zeste de rock et un soupçon de pop, comme dans United Nations, qui rend le disque presque addictif dès qu'on en entame l'écoute. Stuck In A College Town est une parfaite chanson country alors que Money Road présente une dimension plus tragique. Autres points forts, la qualité de la voix de Jefferson Ross et les trouvailles instrumentales avec des guitares qui sonnent de manière très claire et s'entremêlent sans temps mort pour notre plus grand plaisir. Jefferson Ross fait partie de ces artistes dont je ne me lasse pas. Si j'ajoute qu'il est aussi un peintre et photographe de talent et qu'il est doté d'un véritable sens de l'humour, j'espère que cela suffira à vous convaincre de répondre favorablement à l'invitation à ce Low Country Wedding.


 

 

India RAMEY

"Villain Era" 

Villain Era est le sixième album de l'avocate India Ramey. Je vous avais parlé de Shallow Graves, en 2020, dans le numéro 167 du Cri du Coyote. Depuis, elle a publié en 2024 l'excellent Baptized By The Blaze. Elle a quitté la région de ses racines (Georgie, Alabama) pour venir enregistrer à Los Angeles avec le producteur Eric Corne (qui a lui-même sorti au moins deux remarquables albums sous son nom) et des musiciens du cru: Haley Spence Brown et Eric Corne (voix), Chris Masterson et Eugene Edwards (guitares), Ted Russell Kamp (basse), Kevin Brown (batterie et percussion), Bob "Boo" Bernstein (pedal steel), Eleanor Whitmore (fiddle et violon) et Jordan Katz (trompette). Parfois surnommée par ses fans la femme en noir, India a dit à son producteur qu'elle souhaitait que son album sonne comme si Johnny Cash et Loretta Lynn étaient revenus parmi nous pour réaliser la bande sonore d'un film de Quentin Tarentino. Les dix titres, tous écrits par la Dame, oscillent entre western spaghetti et honky-tonk (ou plutôt gothy-tonk), dans un ensemble dynamique, porté par la voix énergique d'India Ramey qui se révèle une digne héritière du mouvement outlaw, comme le confirment le premier titre, We Ride At Dawn, Cult Money, Red Red Roses et Ghost Town où la pedal steel de Boo Bernstein fait merveille. Il y a aussi Welcome To My Villain Era (avec le fiddle d'Eleanor Whitmore) où India endosse le costume la bad girl. Les thèmes sont variés, le titre le plus personnel étant sans doute Crying In My Lingerie ("je suis sur le point de devenir une divorcée parce que tu m'as laissée ici, pleurant dans ma lingerie"). D'autres titres sont plus légers, au moins musicalement, comme Scattered And Smothered, alors que Six Feet Under a un côté lancinant et un peu dramatique, marqué par la guitare électrique de Chris Masterson, également excellent dans Dead To Me, très rock. Nobody's Coming est le titre de l'album qu'India préfère, avec notamment la trompette de Jordan Katz. En résumé, Villain Era est un album sans temps mort, où l'humour, parfois noir, peut côtoyer la tragédie, et India Ramey est une artiste qui compte dans le paysage souvent fade de la country music actuelle qu'elle parvient à bousculer. 


 

 

Rick SHEA

"Smoke Tree Road" 

Je vous ai déjà présenté pour Le Cri du Coyote deux albums (The Town Where I Live et Love & Desperation) de Rick Shea, ancien Guilty Man de Dave Alvin et guitariste, chanteur et songwriter de talent, parfaitement représentatif de la richesse de la scène rock de la Californie du sud. Autant annoncer la couleur, plus j'écoute Rick Shea, et plus j'apprécie ce qu'il fait. C'est ainsi que Smoke Tree Road postule déjà au podium des meilleurs albums de 2026. A Week In Winnemucca donne le ton, avec une mélodie enlevée qu'on croirait tirée du répertoire de Kris Kristofferson. Ce titre démontre la qualité de la voix de Rick, que je n'avais sans doute pas assez soulignée jusque-là, avec en prime un remarquable jeu de guitare de l'artiste, ici complété par celui de Tony Gilkyson. Avec Guardian Angel, Rick aborde le thème de la jeunesse, accompagné notamment par le fiddle d'Eleanor Whitmore. An Irishman Is A Laborer At Heart est un des moments forts de l'album. Cette chanson particulièrement émouvante est encore une fois portée par l'interprétation vocale de Rick qui tirera quelques larmes à certains. Il y est question d'un père, un homme simple (imaginaire, peut-être, mais dans lequel plus d'un auditeur pourra reconnaître le sien). Là encore, les guitares de Rick et Tony se répondent avec Chad Watson à la basse et Shawn Nourse à la batterie. Changement de tonalité avec les deux titres suivants, des rocks délicatement jazzy. Il y a d'abord Georgia Bride où s'illustrent le sax ténor du bassiste Jeff Turmes et les claviers de Danny McGough (Wurlitzer) et Skip Edwards (B3), avant la première reprise du disque, Midnight Shift (popularisée par Buddy Holly). La phase "norteña" est elle aussi représentée par deux titres. Maria (chanté en espagnol) a été écrit par Jennie Moyeda, défunte belle-mère de Rick qui chante ici en duo avec Celia Chavez, et précède El Diablo Manda, en anglais, mais avec un beau jeu de percussions de Cougar Estrada et l'accordéon de Roberto Rodriguez III. Long Black Veil est la deuxième reprise. Ce titre chanté par de très nombreux artistes parvient à sonner de façon originale avec une interprétation dynamique due aux guitares (encore Rick et Tony) et au sax baryton de Jeff Turmes, mais aussi à la rythmique impeccable de Jeff Turmes (basse) et Dale Daniel (batterie). Les mouchoirs sont une seconde fois de sortie avec Delia dont le texte est digne de ce qu'on appelait chez nous, dans la première moitié du siècle dernier, les chansons réalistes. Rick Shea décrit la déchéance, sur fond d'alcool, d'une femme qui comprenait et aimait les autres mais était rejetée. Émotion garantie avec la voix de Rick et l'archet d'Eleanor Whitmore en particulier. One More Night (coécrit avec Wyman Reese), simple et délicate chanson dans la tradition des torch singers, permet à l'émotion de retomber avant que l'album ne se termine avec l'instrumental Trailrider où les guitares (électrique et acoustique) de Rick Shea répondent joyeusement à la pedal steel de Doug Livingston. Pour notre plaisir, il y a en prime un titre caché, Juniper Tree, chanson sommaire pour enfants, avec juste la voix de Rick et des sons (oiseaux, chiens et enfants) piqués sur internet.


 

 

Suzanne JARVIE

"Mother's Day" 

Je vous avais présenté les disques précédents de Suzanne Jarvie (deux LP et un EP) dans les numéros 148 et 161 du Cri du Coyote. Cette Canadienne, ex-avocate pénaliste, n'est venue à l'enregistrement qu'en 2015 alors que la musique avait toujours fait partie de sa vie. De formation classique, elle a composé huit des neuf titres de Mother's Day, dont cinq au piano (elle joue aussi de la guitare). La seule reprise est Lifeline de David Corley. On entend cette influence classique de manière forte dans certains titres (je pense en particulier à Polonium), avec les arrangements de cordes de Hugh Christopher Brown (également aux claviers: piano, Wurlitzer, Hammond, Osmose) et le fiddle de Nathan Smith. Les harmonies vocales éthérées de Sara Jarvie Clark et Claire Alden (les deux filles de Suzanne) contribuent également à cette ambiance, à tour de de rôle, et cela dès le premier titre, le majestueux Honeycomb avec Claire), mais aussi dans Polonium et Charity (avec Sara) où le fiddle (Nathan Smith) cohabite avec le banjo (Jason Mercer, également bassiste), la mandoline (Joey Wright) la Weissenborn slide guitar (Burke Carroll) et le piano (Chris Brown). La guitare elle-même prend souvent des accents classiques. Cet album, pourtant, reste profondément enraciné dans le folk et l'americana et ce n'est pas la richesse des arrangements (une belle réussite) qui peut le masquer. Lifeline nous présente Suzanne seule avec sa guitare acoustique, comme une respiration avant le dernier titre, Temporary Emissary. La voix de Suzanne belle et profonde, d'une grande sensibilité, est au service de compositions dont la qualité ne se dément jamais et dont les textes abordent des sujets variés. Caterpillar, où la dame montre son talent au piano (glissant même le thème de Frère Jacques au milieu et à la fin du titre), traite du désespoir et l'impuissance devant l'autodestruction d'une personne aimée. Polonium évoque l'empoisonnement du dissident russe Alexander Litvinenko, alors que 40% nous parle des luttes des parents qui doivent faire face aux addictions de leurs enfants. Mother's Day (la chanson) a une forte dimension écologique alors que d'autres chansons sont plus personnelles, comme Temporary Emissary, où Suzanne évoque la vie de sa fille Claire, et Lifeline, chanson d'amour de David Corley. Avec ce troisième opus (je mets de côté l'EP One Take Only) Suzanne Jarvie aborde de nouveaux territoires qu'elle nous permet d'explorer avec elle, dévoilant des richesses insoupçonnées. 


 

 

Steve BROOKS

"The Song Is My Home" 

On était sans nouvelles de Steve Brooks (du moins comme artiste solo puisqu'il est actif avec la dernière mouture des Limeliters aux côtés d'Andy Corwin et C. Daniel Boling) depuis son album I'll Take You Home paru en 2015 (cf. Le Cri du Coyote 149) à l'exception d'un appel à un financement participatif pour un nouvel album en 2020, période où beaucoup de projets ont été abandonnés par la force des choses et des confinement successifs. Et, divine surprise, voici que nous parvient en ce printemps The Song Is My Home, le disque que l'on n'attendait plus. Ce neuvième opus (si j'ai bien compté) est essentiellement interprété par Steve (chant, guitare, tin whistle et harmonica) et Fletcher Clark (voix et "Band in a Box") qui coproduisent par ailleurs le disque. On en entend aussi Mala Oreen (fiddle), Howard Kalish (fiddle sur Do Right By People et The Road To Adios), Deborah Schmidt (guitare espagnole sur En Mis Sueños), ainsi que les voix de Mala Oreen (A Glacier's Tears), The Limeliters (Mountain) et Sue Young (En Mis Sueños). J'avais écrit que Steve Brooks était un artiste imprévisible: journaliste indépendant, humoriste, poète protestataire, homme de radio, satiriste politique, songwriter. Il est toujours tout cela quelques années plus tard, capable d'aborder des sujets différents avec un point de vue nouveau à chaque fois. Il démarre par exemple avec The Song Is My Home qui est une forme d'analyse de son métier de songwriter, de la manière dont il fait sienne une composition de sa conception à sa finalisation jusqu'à ce que la chanson soit sa maison, tout en concluant : "… parce que mon travail n'est jamais vraiment fini tant que la chanson n'est pas un foyer pour toi". L'humour, doux-amer, revient avec A Glacier's Tears ("quelqu'un a-t-il déjà entendu les larmes d'un glacier?". Some People You Never Get Over traite des amours anciennes dont on ne se remet jamais vraiment alors que Somebody Else's Dream dresse le constat souvent partagé qu'on est passé à côté de sa vie en vivant le rêve d'un autre. Je pourrais poursuivre ainsi mais je me contenterai de citer quelques titres qui m'ont particulièrement marqué aux premières écoutes: The Mermaid Of Salado Creek, chanson pleine d'émotion, Mountain, en forme de prière, le nostalgique The French Quarter Of My Mind et En Mis Sueños (en espagnol). Thank You For The Song conclut l'album, c'est une chanson à propos d'un amour perdu: "Il n'y a pas d'espoir à s'accrocher / Je sais que tu es vraiment partie / Mais merci / Merci pour la chanson". Steve Brooks n'est pas qu'un songwriter de plus de la si riche scène d'Austin. Il fait partie de ceux qui manient le mieux les mots qu'il sait emballer de mélodies et d'arrangements qui mériteraient une plus large audience.


 

dimanche 10 mai 2026

Lone Riders, par Éric Supparo



I’M KINGFISHER

"Give Up Together" 

On suit le parcours de Thomas Jonsson depuis (très) longtemps dans les colonnes du Cri. Ce suédois possède un art que peu atteignent, celui d’une signature vocale et instrumentale originale, exigeante; d’une beauté délicate, toujours teintée d’amertume, et d’un humour noir aiguisé. Give Up Together est son sixième album, et sans doute le plus direct, le plus "organique" de tous. Son compère habituel à la production, Carl Edlom, fait des miracles avec deux ou trois instruments. Les prises de voix sont d’une puissance et d’une clarté étonnantes, donnant à Thomas l’espace et l’ampleur nécessaire pour faire passer le message, l’émotion et l’élan de ces chansons quasiment sans refrains, mais où chaque ligne pourrait être citée seule, tant les mots sont précis et importants. Musicalement, même si le terme "americana" reste adéquat (pour la guitare acoustique omniprésente, et l’ambiance générale), je ne peux m’empêcher de penser à d’autres mondes, ceux du Van Morrison de la fin des années 80, pour ces cordes (Helena Arlock Wahlberg… parfaite sur chaque intervention) et cuivres utilisés avec un bon goût épatant, et, pourquoi pas, soyons fous, le monde perdu de Nina Simone… Pour les tons haut-perchés de Thomas, pour cette authenticité humble et envoûtante, pour plein de raisons … Le titre Your Dad’s Bad Days a récemment été utilisé dans le film The Quiet Beekeper, et il est symptomatique de la réussite de cet album. Tout comme Years Of Depression, où la batterie (Svante Sjöblom), mariée à des giclées de guitares électriques ouvre l’album en majesté. Il faut citer White Denim et son sublime arrangement de saxophones (signées Mats Bäcker, également photographe de génie), ou le duo avec Alina Björkén sur Winter of ’85/’86, assurément une des plus belles chansons du moment. Ou peut-être de l’année. Ou peut-être du Monde. Allez savoir! Give Up Together est un grand album. Abandonnez-vous, jetez une ou deux oreilles, vous serez au paradis. Assuré.


 

 

David HUCKFELT

"I Was Born, But…"

Activiste (du bon côté des causes…), musicien, auteur, chanteur, David Huckfelt mérite un vrai coup de projecteur, en tous cas en Europe où la renommée de ce natif de l’Iowa reste modeste. On l’avait découvert avec l’album Stranger Angels en 2019. Deux ans plus tard, Room Enough, Time Enough confirmait (avec notamment ce duo avec l’ami Greg Brown sur Satisfied Mind) tout le bien que l’on pense de lui. Une présence, une attitude et des valeurs qui forcent le respect. Un itinéraire de troubadour folk qui l’a conduit à travailler avec John Trudell, Quiltman ou Keith Secola, et une approche militante en faveur de l’Indian Nation, et de la communauté Navajo. Si vous avez la chance de voir la série Dark Winds, basée sur l’œuvre de Tony Hillerman, vous entendrez le titre Chief Seattle’s Dream, que David a écrit, interprétée avec Laura Hugo. I Was Born, But… est un album intégralement constitué de reprises, mais très, très loin d’un juke-box roots. C’est une preuve supplémentaire du caractère intemporel des chansons choisies, qui vont de Bob Dylan à Jackson Browne en passant par Howe Gelb, Don Rollins ou J.J. Cale. Et surtout du talent naturel de David, qui ne s’embarrasse pas des conventions de chaque genre, entre folk, blues, country ou rock. Il partage sa passion, avec fougue et fierté. Les quinze titres sont tous de haute volée, produits de main de maître par Gabriel Sullivan (XIXA, entre autres), mais on retiendra en particulier ces versions élégantes et légitimes de Anyway The Wind Blows (J.J. Cale), All Done In (Howe Gelb), NDN Kars (Keith Secola) ou Who Do You Love (Ellas McDaniel). Un vrai plaisir d’écoute, libéré de tout carcan de style, avec la voix d’Huckfelt qui a l’épaisseur et l’autorité d’un certain… Greg Brown. La boucle est bouclée, merci l’Iowa pour cette valse sans fin, et merci David


 

 

Dean OWENS

"Spirit Ridge" 

https://www.deanowens.com

Dean Owens a jeté depuis plusieurs décennies un pont assez inédit entre son Écosse natale et les déserts du sud américain, ceux de l’Arizona pour être précis (ses collaborations avec la planète Tucson, Calexico, etc.). Un mariage naturel, si l’on en juge par sa discographie abondante et toujours de grande tenue. Spirit Ridge est son douzième opus, et sa très belle voix porte cette production de bout en bout. Une voix veloutée et forte, jamais maniérée, ni maquillée, un modèle du genre. L’écriture est au rendez-vous, sur Eden Is Here, Wall Of Death, My Beloved Hills ou The Buzzard and The Crow, qui placent Dean dans un carré-VIP des plus grands songwriters actuels d’Albion … Mais il faut souligner, plutôt deux fois qu’une, le travail d’orfèvre à la production de Don Antonio (Antonio Gramentieri), depuis ses collines italiennes. On vous a déjà parlé de lui, plusieurs fois (avec Sacri Cuori, et avec Alejandro Escovedo ou Dan Stuart). Antonio est un maître. Il sait extraire le jus d’une chanson comme personne, trouver le ton, trouver l’angle juste. Les guitares sont belles à tomber, les arrangements racés et voluptueux, et ce soin jaloux est toujours au service de Dean, pour magnifier son talent, qui le mérite amplement. Bref, c’est un sans-faute, beau et digne. Une perle rare, à l’esprit enchanteur.