"Let’s Party About It"
Je trouve particulièrement impressionnant qu’un groupe comme Leftover Salmon continue à nous proposer une musique aussi intéressante et assez différente d’un album à l’autre 37 ans après sa création. Les précédents disques, Grass Roots (cf. septembre 2023) et Brand New Good Old Days (Le Cri du Coyote 169) figuraient parmi les meilleurs du jam band du Colorado grâce à de nouveaux musiciens. Brand New Good Old Days bénéficiait des claviers d’Erik Deutsch. Grass Roots avait vu l’arrivée dans la formation d’un dobroïste, Jay Starling. La nouveauté dans Let’s Party About It, c’est la présence d’une section de cuivres (dont l’ex-saxophoniste des Flecktones Jeff Coffin) sur quatre des douze titres. Ils sont très bien intégrés aux deux versions de Good Dog (version jamband de 5 minutes, version radio réduite à 3 minutes) avec un beat entêtant et séduisant, et au reggae Storms, chanson de Vince Herman sur le dérèglement climatique. Ils donnent une couleur New Orleans au swing Let’s Party About It. Ces titres sont interprétés par Vince Herman, coleader et cofondateur avec Drew Emmitt du groupe dont ils sont les seuls membres originels restants. Herman interprète aussi un autre titre marquant de l’album, Big Wheel, entre bluegrass et rock, une des nombreuses chansons qui bénéficie du fiddle de Jason Carter. Il chante Twisted Pine en duo avec la légende du bluegrass Del McCoury et un autre titre bluegrass, Redbird, qui aurait sans doute pu se passer de batterie (Leftover Salmon compte un batteur dans ses rangs – Alwyn Robinson). J’ai trouvé Emmitt (mandoline, guitare électrique) plutôt en retrait sur cet album. Il ne chante que trois titres, le blues Gettin’ It Done et les ballades Shine On et River Takes Me. Pas mal mais pas les morceaux les plus originaux ni les plus marquants de Let’s Party About It. Les autres titres très intéressants sont dus à Andy Thorn, par ailleurs excellent au banjo tout au long du disque. Il signe un bon instrumental, Salmon Scales, qu’il entame par une intro dans le style de Béla Fleck. Jay Starling et Jason Carter sont remarquables sur ce titre. Son autre composition est une chanson, Mud Season, un blues très original rythmé par le banjo, qu’il chante lui-même et qui bénéficie de la mandoline et du fiddle de Sam Bush. N’hésitez pas à entrer dans la "party' proposée par Leftover Salmon.
"The Salish Sea"
The Salish Sea est le premier album de John Reischman & the Jaybirds depuis neuf ans. C’est aussi le premier avec Patrick Sauber. Il a remplacé Jim Nunnaly comme guitariste. C’est le premier changement dans le groupe depuis sa création en 2000. Sauber fait du bien aux Jaybirds question chant, leur point faible depuis les débuts, notamment sur le blues Looks Like It’s Never Gonna Rain et le gospel Banks of Jordan. Il forme un bon duo vocal avec la contrebassiste Trisha Gagnon qui m’a paru en gros progrès. Elle interprète très bien The Old Churchyard, le genre de ballade lente qui ne pardonne rien aux chanteuses approximatives. C’est une de ses deux compositions, avec Walk With Me, très jolie chanson sur un rythme enlevé. Il y a également une bonne version du classique Train on the Island. C’est surtout au niveau instrumental qu’on attend un groupe mené par John Reischman. Il signe deux compositions personnelles. The Salish Sea n’est pas le nom de l’album par hasard. C’est un joli instrumental auquel on pourra trouver des sonorités celtiques. Sauber, le fiddler Greg Spatz et Reischman sont excellents sur ce titre. Le solo de Nick Hornbuckle (banjo) manque de fluidité (c’est malheureusement récurrent chez lui). L’autre composition de Reischman, The Crow and Gate, est une marche rythmée arrangée avec deux fiddles (Patrick M’Gonigle, ex-Lonely Heartstring Band). Greg Spatz signe The Reunion, instrumental avec une belle introduction en duo fiddle/banjo. De son côté, Nick Hornbuckle a composé Creekwood Drive pour lequel il fait usage des Scruggs pegs.
Joe MULLINS & the RADIO RAMBLERS
"Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep"
En janvier 2026, Joe Mullins et les Radio Ramblers ont joué leur dernier concert. Le banjoïste Joe Mullins a annoncé qu’il prenait sa retraite, au moins en ce qui concerne les tournées, après 43 ans de carrière mais à seulement 60 ans (il a débuté jeune aux côtés de son père, le fiddler Paul Mullins, dans le groupe Traditional Grass). Il explique cette retraite précoce par des raisons familiales (il souhaite s’occuper de ses petits-enfants). Je ne serais pas surpris que des problèmes de voix aient également pesé dans cette décision. Depuis plusieurs albums, je la trouve quelque peu abimée et cela me semble encore plus évident avec le dernier album des Radio Ramblers, Lovin’, Fightin,’ Losin’ Sleep. Mullins ne chante d’ailleurs que deux titres parmi les neuf chansons. C’est peu, même s’il a toujours partagé les chants lead avec ses partenaires. Sa voix a une nette tendance à s’étrangler quand il chante aigu, dans Time Adds Up surtout. Cela dit, Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep est un album bien joué. Mullins, Chris Davis (mandoline), Adam Mc Intosh (guitare) et Jason Barie (fiddle) sont tous de bons musiciens, spécialistes du bluegrass classique. Davis et McIntosh ont des voix douces agréables. Les trios vocaux sont en place. En revanche, le répertoire est plutôt moyen malgré les signatures prestigieuses de Missy Raines, Tim Stafford, Billy Strings, Ronnie Bowman, Larry Cordle, Jerry Salley et Joe Mullins lui-même. Au titre des satisfactions, je citerai l’instrumental de Mullins Cancellation Blues, l’adaptation de Low Dog Blues de John Anderson avec un refrain interprété en duo et Black & Decker Blues, une composition de Larry Cordle et Jim Rushing chantée par McIntosh. Le titre que je préfère est la surprenante reprise de End of the Line des Travelling Wilburys (Dylan, Tom Petty, Roy Orbison, George Harrison et Jeff Lynne) très bien adaptée en bluegrass par les Radio Ramblers. De loin la chanson la plus intéressante de Lovin’, Fightin’, Losin’ Sleep.
"The John Hartford Fiddle Tune Project Vol. 2"
Après le décès de John Hartford en 2001, sa famille a retrouvé de nombreux documents parmi lesquels des partitions de fiddle tunes inédits. En 2020, le fiddler Matt Combs, qui avait accompagné Hartford quand il n’a plus été en capacité de jouer du violon à la fin de sa vie, avait été le principal artisan de The John Hartford Fiddle Tune Project Vol. 1 (cf. Le Cri du Coyote 166). Le titre lui-même annonçait une suite que voici. Sa particularité est d’avoir été entièrement enregistrée par des femmes à l’initiative de la fille de John Hartford, Katie Hartford Hogue, et de Sharon Gilchrist (mandoline, contrebasse) et Megan Lynch Chowning (fiddle) qu’on retrouve toutes deux sur plusieurs titres, tout comme la banjoïste old time Allison de Groot. L’album comprend treize fiddle tunes inédits et cinq chansons écrites et précédemment enregistrées par John Hartford. Quatre instrumentaux plus lents ne m’ont pas semblé aussi intéressants que les autres, malgré la présence originale de la harpiste Maeve Gilchrist dans Spirit of the South ou la performance de la violoniste April Verch jouant seule Merry Christmas. Tous les instrumentaux rapides sont de vraies réussites. Parmi les plus remarquables, quatre titres sont joués par les groupes féminins majeurs de la scène bluegrass/old-time actuelle: Della Mae (mené par le fiddle de Kimber Ludiker sur la jolie mélodie Kenny and Mac), Sister Sadie (belle énergie de Deanie Richardson au fiddle) et Uncle Earl (qui a droit à deux morceaux). Irish Familiarity est une très jolie mélodie celtique qui bénéficie de la présence du hautbois de Robbie Lynn Humsinger en plus du fiddle de Megan Lynch Chowning. Gasoline n°1 est superbement joué en duo par Maddie Witler (mandoline) et Nathalie Haas (violoncelle) avec d’intéressantes variations qui relancent la dynamique du morceau. On retrouve Natalie Haas avec sa sœur Brittany sur une suite de trois fiddle tunes enchainés. Ellie Hakanson et Sami Braman ont arrangé Not Soft Enough pour deux fiddles, accompagnées par Allison de Groot et Lauren Price (mandoline). Les chansons sont de qualité inégale. The Julia Belle Swain est ma préférée. Rachel Baiman, Megan Lynch, Sharon Gilchrist, Kristin Andreassen et Vickie Vaughn se succèdent brillamment au chant (il y a sept couplets). Version énergique de Steam Powered Aereoplane par Kathy Mattea dans un arrangement bien bluegrass dû à Alison Brown (banjo), Sierra Hull (guitare), Brittany Haas (fiddle), Megan Lovell (Larkin Poe – dobro) et Missy Raines (qui prend un solo à la contrebasse). Alison Brown et Missy Raines (avec Sharon Gilchrist – mandoline et Mary Meyer – guitare) sont aussi dans la version bluegrass de l’émouvant I’m Still Here mais l’interprétation de Holly Odell est quelconque. Celles des deux dernières chansons ne sont pas non plus de grande qualité mais elles sont touchantes parce que c’est l’épouse de John Hartford, Betty, qui chante l’emblématique No End of Love, et Ginger Boatwright (80 ans passés) qui interprète Learning to Smile, un titre écrit par John Hartford après une conversation qu’ils ont eue sur le cancer, maladie qui les a tous les deux touchés (et qui a emporté John). Vingt-cinq ans après sa mort, grâce à une trentaine de musiciennes et chanteuses talentueuses, la musique de John Hartford nous touche toujours autant.
Laurie LEWIS & the RIGHT HANDS
"O California!"
O California est le premier album de Laurie Lewis & The Right Hands depuis The Hazel and Alice Sessions (Le Cri du Coyote 150), il y a dix ans. Le groupe a complètement changé. Les nouveaux musiciens ne sont pas très connus, même si Hasee Ciaccio a été la contrebassiste du Molly Tuttle Band (avant la formation de Golden Highway) puis de Sister Sadie. Brandon Godman (fiddle) et George Guthrie (banjo, guitare) sont de très bons musiciens comme en atteste notamment leur excellente version de Hell Broke Loose in Georgia, un fiddle tune (forcément) endiablé. C’est l’un des titres bluegrass de l’album avec deux chansons traditionnelles entrainantes, Look Down That Lonesome Road et This Little Light of Mine. My True Love Loves Me, une des cinq compositions de Laurie est entre bluegrass et old-time avec la présence de deux banjos, l’un joué en picking, l’autre en clawhammer. George Guthrie chante d’une belle voix posée le classique old time Red Rocking Chair prolongé par de longues parties instrumentales. Les albums de Laurie Lewis sont souvent entre bluegrass et folk. O California élargit le spectre des influences. One Tiny Spark est une ballade bluesy avec le banjo et le fiddle dans des emplois inhabituels. Wheel of Blues a des couplets blues et un refrain folk. Guthrie et Godman sont ici aussi excellents. Lewis et Ciaccio chantent en duo le classique Fair and Tender Ladies, accompagnées par un low banjo. Voices of Water est une ballade calme bien chantée par Laurie. O California est peut-être le titre le plus original avec sa mélodie aux influences mexicaines. Le meilleur album de Laurie Lewis depuis bien longtemps.
"20/20"
Le titre, 20/20, n’est pas la note que se donnent les Infamous Stringdusters pour leur nouvel album. C’est simplement l’indication qu’ils sortent vingt nouveaux titres pour célébrer les vingt ans du groupe. Vingt titres, une générosité inhabituelle à une époque où beaucoup d’artistes peinent à en enregistrer la moitié pour sortir un disque. Par contre, le livret est plus que maigre. Le nom des musiciens est absent (heureusement, on les connait – le groupe est inchangé depuis 2011). Pas de crédits non plus pour le songwriting. Il faut supposer que ce sont vingt compositions collectives (c’était le cas de la plupart des titres de leurs derniers disques). 20/20 est fidèle à l’œuvre des Stringdusters. brillant musicalement, plutôt moderne stylistiquement et très inégal vocalement. Andy Hall (dobro), Andy Falco (guirare), Jeremy Garrett (fiddle), Chris Pandolfi (banjo) et Travis Book (contrebasse) sont tous d’excellents musiciens. Il est même étonnant, voire scandaleux que le groupe n’ait jamais été élu groupe instrumental de l’année par IBMA et qu’aucun de ses membres n’ait eu de récompense individuelle (pas même Andy Hall pour le dobro). Vocalement, c’est autre chose. Une fois encore, le livret ne donne pas d’indications mais, avec l’habitude, on peut deviner que presque tous les titres les mieux interprétés sont chantés par Travis Book ou Andy Falco. Tous deux ont une voix douce qui convient bien au bluegrass moderne. Working Man Blues, chanté par Falco, est cependant plus classique. Il interprète aussi Dry Spot in the Rain avec une belle partie de dobro. Les meilleurs titres me semblent chantés par Book: le percutant Holding on to You, The Voyageur – très moderne, et Dancing in the Moon qui ressemble énormément à un croisement entre une chanson bluegrass et un morceau de Daft Punk. J’aime aussi les bluesy Karma’s Got Your Number et Life Goes On. Le meilleur titre chanté par Andy Hall est l’entrainant The End of the Line sur un rythme boogie/rockabilly. Light of the Day n’est pas mal non plus. Chris Pandolfi chante un titre, Hit the Nail on the Head, ce qui est complètement inhabituel. Je n’aime pas la voix de Jeremy Garrett qui n’interprète apparemment que trois chansons. Les Stringdusters se sont aussi fendus d’un gospel a cappella, chanté juste mais qui ne procure aucune émotion. Parmi les deux instrumentaux, Live Rosin ne m’a pas emballé. En revanche, Longclaw est très bien arrangé avec plusieurs duos. Encore une fois, tous les musiciens sont brillants tout au long de 20/20.























