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mardi 2 juin 2026

Disqu'Airs, par Éric Allart

 

Annick ODOM

"Linen Of Words" 

5615049 Records DK - © 2026

 Annick Odom nous livre avec ce second album un objet étrange et séduisant. 

Séduisant parce qu’il illustre une grande musicalité, une maitrise parfaite des codes et des genres en 12 titres. Étrange parce que l’auditeur entre dans un univers personnel où le familier est subtilement remis en question par l’irruption d’autres styles et l’expérimentation. 

Imaginons un monde futur d’où toute forme de musique amplifiée n’aurait plus accès à l’électricité. gospel, polyphonies, old-time et musiques traditionnelles tireraient leur épingle du jeu. Mais comment le jazz contemporain, la pop, les nappes de synthé pourraient-ils encore résonner? C’est le parti réussi de ce disque difficilement classable. 

Au centre, la voix riche en nuances qui sait briller sans brailler d’Annick. L’amateur de bluegrass, d’old-time et de ballades folk n’est jamais perdu. Ça vibre, c’est chaud, c’est surtout magnifiquement harmonisé, en duo aussi bien qu’avec des polyphonies issues du classique ou du jazz. 

Les textes font la part belle au quotidien contemporain, faire ses courses, demander à sa grand-mère si son chien mord. Si quelques titres sont tirés du répertoire traditionnel ancien, ils sont souvent transmutés en autre chose en cours de route, comme happés par un champ musical étranger, alimenté par un collectif de vingt musiciens. L’expérimentation s’agrémente aussi, sans que ce soit lourdingue, par des bruitages qui texturent les chansons comme une véritable bande son, avec un effet d’évocation cinématographique. Si je ne suis pas familier des albums concepts, celui-ci me fait penser à certains titres de Marty Stuart dans la démarche. 

Des gens qui discutent en arrière-plan, des oiseaux, le flux d’une eau courante, et des improvisations où la contrebasse excelle. C’est très visuel. 

Quelques titres excèdent les formats standards et fonctionnent comme des mini-opéras ou de la comédie musicale. Ça respire, ça prend le temps de se déployer. 

À l’heure où les flux sont saturés par une merde synthétique générée par des IA sans âme ni perspective, cet album pourrait presque faire figure de manifeste. Le "lin des mots" c’est celui de l’exigence, de l’humain, du culte d’un patrimoine pas figé mais orienté vers l’avenir. Il mérite d’être valorisé par tous les biais possibles.


 

 

Niki SULLIVAN

“You Better Get A Move On!” 

Bear Family BAF 14030

Le label de Brême, devenu la référence mondiale pour la réédition d’artistes états-uniens associés à la Country et à la naissance du rock and roll, vient de se pencher sur un oublié qui toutes proportions gardées serait le 5ème Beatles des Crickets, la formation du légendaire Buddy Holly. Buddy Holly et les Crickets furent à part dans la cohorte d’adolescents qui mirent le feu à l’industrie musicale des années 50. Ancrés dans l’ouest du Texas, ils se démarquèrent sur le plan mélodique et rythmique des canons du rockabilly. Niki Sullivan, adolescent gracile à lunettes est l’auteur de la rythmique de That’ll Be The Day et participe quelques mois au décollage des Crickets. Les tournées exténuantes, une profonde mésentente avec Jerry Allison (qui tourna au pugilat), amenèrent Niki à quitter le groupe. Le 25 cm que nous chroniquons ici contient ses tentatives de poursuivre une carrière solo pour Dot en 1958. 12 titres, dont 6 inédits. Pas de choc esthétique révolutionnaire, mais un bon reflet de ce que le rock and roll devient à la fin des années 50. Épuisement de thèmes désormais cadrés dans un académisme où la figure "presleyenne" écrasante se fait sentir. Production plus civilisée que le rockabilly rustique primitif, avec chœurs sucrés issus du doo wop. Niki Sullivan a une belle voix grave et ample qui se coule avec aise dans des titres rhythm and blues avec saxo. Un titre, Waitin' émerge avec une couleur très "Crickets" et démontre à quel point Niki a été plus qu’un interprète dans la constitution du style de Buddy Holly. Deux titres plus tardifs de 1965 illustrent une bascule dans le blues-rock, effaçant tout lien avec Buddy Holly. Une métamorphose où l’on perçoit que le ton est désormais donné par des Britanniques d’une autre génération. 

Si la transcription (comme toujours chez Bear Family) est soignée, j’ai éprouvé à l’écoute le sentiment que le tempo était peut-être un peu en dessous de la vitesse de rotation des disques initiaux. 

L’objet reste un beau produit digne de figurer dans une collection: livret de 10 pages illustrées, et surtout pose iconique de Niki dans une photo qui fut clonée par Elvis Costello. 


 

dimanche 9 novembre 2025

Disqu'Airs par Dominique Fosse

 

LARKIN POE

"Bloom" 

Blood Harmony, le précédent album de Larkin Poe, leur avait valu en 2024 le Grammy Award du meilleur album de blues contemporain, récompense qui a, par le passé, consacré des artistes comme Robert Cray, Stevie Ray Vaughan, Buddy Guy ou Keb' Mo'. J’avoue que j’ai un peu de mal avec Bloom, le nouvel album de Larkin Poe. C’est du blues rock caractérisé par un gros son avec de la distorsion sur la guitare de Rebecca Lovell et la lap steel de sa sœur Megan. C’est comme d’habitude Rebecca qui chante. Pas mal mais elle n’a pas la puissance pour vraiment envoyer ce genre de chansons et, souvent, elle force trop sa voix. Peu d’harmonies vocales dans Bloom alors que c’est un des points forts de ces artistes qui ont grandi à l’école du bluegrass (avec le groupe Lovell Sisters). Les quatre titres que je préfère sont ceux où Rebecca chante de façon naturelle, sans forcer: If God Is A Woman, Pearls (pourtant un des titres les plus rock de l’album), Little Bit (un blues avec un chant plaintif qui convient beaucoup mieux à Rebecca) et surtout la ballade lente Bloom Again chantée à deux voix sur un élégant arpège de guitare…


 

 

I’M WITH HER

"Wild and Clear and Blue" 

Wild and Clear and Blue est le second album du trio I’m With Her, sept ans après See You Around. Le groupe est composé de trois chanteuses multi-instrumentistes qui se sont fait connaître par le bluegrass. Aoife O’Donovan était la chanteuse de Crooked Still. Sara Watkins s’est révélée très jeune comme violoniste et chanteuse du trio d’adolescents surdoués Nickel Creek. De son côté, Sarah Jarosz a sorti sept albums solo en 15 ans dont le premier à 18 ans avec Jerry Douglas, Stuart Duncan et Chris Thile. Leur musique peut être qualifiée de folk moderne (un album dont une chanson s’intitule Rhododendron ne peut être que folk), dominée par les superbes voix des trois chanteuses. Sarah et Aoife ont des timbres très purs, des voix qui se ressemblent et leurs passages en duo (Ancient Light, Different Rocks Different Hills) ont la même magie que si elles étaient sœurs. Les trois voix se confondent dans l’aigu (Standing on the Fault Line) mais dans les mediums, Sarah a une très légère cassure qui la rend identifiable. Elle a aussi une prodigieuse agilité vocale (Year After Year). Les trois jeunes femmes ont écrit ensemble les dix chansons de Wild and Clear and Blue. Il y a de très jolis motifs de fiddle (Sara Watkins) pour enluminer Ancient Light, Wild and Clear and Blue et Mother Eagle. Le banjo clawhammer de Sarah Jarosz rythme Different Rocks Different Hills et sa mandoline est en évidence dans Find My Way Home. Un très joli album. 


 

 

Molly TUTTLE

"So Long Little Miss Sunshine" 

Cri du 💚   

À la sortie de So Long Little Miss Sunshine, de nombreux amateurs de bluegrass se sont sentis trahis par Molly Tuttle. Avec Billy Strings, elle était devenue en une demi-douzaine d’années la nouvelle star du genre avec de multiples récompenses IBMA (guitariste, chanteuse, chanson, album de l’année) et même deux Grammy Awards pour chacun de ses derniers albums, Crooked Tree (cf. juillet 2022) et City of Gold (septembre 2023). Sentiment d’abandon accentué parce que la parution de So Long Little Miss Sunshine a aussi correspondu à la dissolution de son groupe Golden Highway, un des plus talentueux (et le plus sexy) de ces dernières années. Ce serait oublier un peu vite que, si la formation de Molly s’est faite par le bluegrass, elle avait sorti avant Crooked Tree et City of Gold deux disques qui n’avaient rien de bluegrass (When You’re Ready et l’album de reprises But I’d Rather Be With You) et un EP (Rise) qui ne l’était que très partiellement. Quant au split de Golden Highway, il était sans doute inévitable avec le succès des albums solo de Brownyn Keith-Hynes et Shelby Means et la sortie prochaine de celui de Kyle Tuttle. A part I Love It, reprise du duo suédois Icona Pop (ne vous inquiétez pas, moi non plus je ne connaissais pas – j’ai écouté l’original, c’est très différent de ce que Molly en a fait), la jeune artiste californienne a écrit toutes les chansons, la plupart avec Ketch Secor (Old Crow Medicine Show), les autres avec Kevin Griffin (chanteur de Better Than Ezra, je ne connais pas non plus). A côté de chansons sentimentales, il y a cinq titres très intéressants par leur texte. Everything Burns et Summer of Love (avec une double évocation des Beatles dans le refrain et le pont) traite de l’état du monde actuel et de son évolution. Rosalee est une murder ballad (plus rock que ballade en fait) avec un point de vue décalé (pour une fois, ce n’est pas un féminicide). Deux textes sont beaucoup plus personnels, Story of My So-Called Life et Old Me (New Wig) dont le refrain a donné son titre à l’album. C’est une chanson de rupture de Molly avec elle-même qui pourrait aussi évoquer l’évolution de sa musique (mais je suis persuadé qu’elle reviendra au bluegrass à l’avenir). Musicalement, l’album est complètement dominé par la guitare acoustique de Molly. Elle joue toutes les intros et tous les solos, sur fond de batterie, basse et claviers (beaucoup de B3). Le fiddle et la mandoline de Ketch Secor sont relégués au second plan, voire à peine audibles. Seul son harmonica surnage dans Old Me (New Wig). La moitié des titres est assez rock avec une bonne touche pop donnée par la reverb sur la voix de Molly. Les parties de guitare sont excellentes dans The Highway Knows, That’s Gonna Leave A Mark et Old Me (New Wig). Dans Rosalee, Molly utilise sa technique clawhammer adapté à la guitare qui a en partie fait sa réputation et dans Everything Burns elle recycle magnifiquement des plans de hard rock. Le monde du bluegrass pleure peut-être Molly Tuttle mais celui de la musique rit toujours. 


 

dimanche 28 septembre 2025

Disqu'Airs par Alain Fournier et Sam Pierre

 

Happy TRAUM

"Live in Holland 2017" 

(Strictly Country Records SCR-97)

Harry "Happy" Peter Traum (né dans le Bronx en 1938) découvre la scène folk de Greenwich Village au début des Sixties. Cette fascination pour ce monde de musique et de liberté ne le quittera plus! En 1962 il participe à l’élaboration du LP Broadside Ballads pour Folkways Records aux côtés de Phil Ochs, Bob Dylan et Gil Turner. Avec son groupe, les New World Singers, Happy chante une première version de Blowin’ in the Wind d’un certain… Blind Boy Grunt! Avec son frère Artie il grave un premier disque pour Capitol en 1969. Son talent de guitariste est vite reconnu et Happy s’installe durablement parmi les grands du folk, au même titre que Dave Van Ronk ou Tom Paxton. Il nous quitte en juillet 2024, après une vie passée "sur la route", jonchée de succès et d’épreuves, faisant rimer déboires avec victoires, en y mêlant sourires et bienveillance… Ce gentleman élégant retrouve John Prine et David Olney dans un monde "soi-disant" meilleur! On doit ce live en Hollande (2017) à Pieter Groenveld pour Strictly Country Records et la qualité de l’enregistrement mérite un grand coup de chapeau! Happy Traum propose une douzaine de titres savamment équilibrés, puisant chez Woody, Pete Seeger ou Dylan, sans négliger Charlie Poole, Norman Blake ou Brownie McGhee. La connivence s’est installée sur la scène. De Pawn Shop Blues à Freight Train l’oreille reçoit les chansons comme autant de cadeaux. Il n’est pas interdit de fredonner… intérieurement! Son "country blues" à la guitare évoque Mississipi John Hurt, et sa voix chaleureuse emmène l’assistance sur un petit nuage. Les applaudissements, retenus jusqu’à la dernière note, témoignent d’une émotion sous-jacente et d’une parfaite connaissance du répertoire. Avec Make me a Pallet on your Floor le récital touche à sa fin et la magie demeure… Tout a été parfait: le public et l’artiste soudés par la même émotion. Cet enregistrement doit servir de référence aux débutants comme aux plus chevronnés. Avec sa guitare acoustique sans slogan vindicatif, Happy Traum était un grand connaisseur de cette "petite" musique blanche et noire qui nous tient tant à cœur. Un seul regret? Celui d’avoir loupé ce concert d’Alsmeer en octobre 2017. A l’époque Danny Adams m’en avait dit le plus grand bien ! (Alain Fournier)


 

 

Jacky GALOU

"Sur les routes du Folk" 

RDM Edition septembre 2025

Depuis le succès remporté en 1974 avec Wagawika le petit Indien, le Monsieur-qui-chante s’appelle Jacky Galou. Il est connu comme Pierre Chêne, Anne Sylvestre ou Henri Dès, pour être un chanteur… pour enfants. Ce n’est pas faux, mais c’est méconnaître l’immense répertoire de ce troubadour attachant qui se balade guitare à la main en proposant ses refrains pour toutes les oreilles. Les thèmes abordés sont principalement les routes (françaises ou américaines), l’amitié, les enfants et… les "cowboys"! Appellation qui désigne le Far West, les Indiens, les westerns, les chercheurs d’or, les chants de marins, les chemins de fer (avec les Lonesome Gamblers), les bandits de l’Ouest ou encore les trappeurs du grand Nord Canadien. Le rêve américain de cet amoureux de la langue française est alimenté par des traductions au plus près des standards légendaires made in USA ou irlandais, de Ole Joe Clark à Arkansas Traveller, tout en revisitant les chansons de Woody Guthrie et les ballades ancestrales de la folk Music. Le tout traité avec la même envie de bien faire et de transmettre sa passion pour la musique à un public bienveillant. Sa voix est un atout considérable: elle donne à ses interprétations une chaleur particulière, et les instruments utilisés (guitare, banjo, fiddle ou pedal steel) nous entrainent dans l’univers du Bluegrass cher à Bill Monroe. Ce dernier album Sur les routes du Folk est le reflet de sa musique et de son regard - sans nostalgie - sur un parcours qui a été plus qu’honorable pour ne pas parler d’une carrière savamment programmée. Les 12 chansons racontent des histoires. Celles de La jument grise et du Chat sur le port, mais aussi d’Amsterdam et des Voyageurs de la Gatineau qui veulent bâtir un chantier. Un conseil : "Surveille un peu ta montre Cap’tain Galou", ce train ne prend pas de voyageur, pas même solitaire et un tant soit peu bluesy… Cette voie de garage n’est pas faite pour les vrais hoboes! Avec un sac à dos et une guitare "pour faire l’artiste" Jacky Galou songe, dans les moments de doute, à réduire la voilure. La route a été caillouteuse mais riche en émotions. Il songerait à faire le point en quelque sorte et à jeter l’ancre pour de bon. Nous n’y croyons pas trop, et comme le chante Gauvain Sers en duo avec Anne Sylvestre: "Y’a pas de retraite pour les artistes". Alors… à la prochaine, Cowboy du macadam et des cours de récréations ! (Alain Fournier) 


 

 

The GPs

"In 1981… There Was The GPs" 

Le label Strictly Country Record de Pieter Groenveld nous gratifie régulièrement de cartes postales musicales venues du passé. Les Britanniques de Talking Elephant Records nous offrent aujourd'hui l'enregistrement public d'un supergroupe dont le nom n'est pas passé dans la postérité: The GPs. Et pourtant, les artistes qui le composent sont fameux: Richard Thompson, Ralph McTell, Dave Pegg et Dave Mattacks, associés en qualité de groupe à l'occasion d'une réunion de Fairport Convention (dont faisaient partie trois d'entre eux) en aôut 1981. Les quatre hommes jouèrent en tout une demi-douzaine de concerts cette année-là, avant de se retrouver brièvement en 1997. Un CD des concerts de ce week-end fut publié confidentiellement en 1991. En 2023 Nigel Schofield entreprit de remastériser une paire de titres, les fit entendre aux musiciens et Ralph et Peggy (Dave Pegg) émirent le souhait que le même traitement soit appliqué aux autres titres. Passons sur les détails. Un autre enregistrement de septembre 1981 fit surface avec des versions alternatives des titres déjà publiés et, surtout, six inédits. Le résultat est ce CD qui comprend quatorze extraits du concert de septembre 1981, cinq des concerts d'août 1981 et un dernier provenant de la réunion d'août 1997. Quand on voit les noms de Richard et Ralph, deux des meilleurs auteurs-compositeurs anglais des six dernières décennies, on imagine que le répertoire s'est articulé autour de leurs chansons. Que nenni! Deux compositions de Richard (You're Gonna Need Somebody et Saturday Rolling Around), deux de Ralph (Zimmerman Blues et Barnes Morris, un instrumental), et c'est tout. Pour le reste, c'est un festival d'adaptations et de reprises du répertoire folk, blues et conutry; Pretty Boy Floyd de Woody Guthrie, Going, Going Gone de Bob Dylan, Honky Tonk Blues et I'm So Lonesome I Could Cry de Hank Williams, Together Again de Buck Owens. Je citerai encore Take A Message To Mary, I Fall To Pieces, Steel Guitar Rag et Save The Last Dance For Me pour les morceaux folk et country. Le rhythm & blues et le rock 'n' roll sont aussi à l'honneur avec (Come Right Here) I'm The One You Need, Don't Do It, Hang Up My Rock 'N' Roll Shoes (ces deux titres inspirés par les versions du Band sur Rock Of Ages) et, pour terminer, Lawdy Miss Clawdy et Cut Across Sorty. Le tout procure une bonne heure de vrai bonheur à l'auditeur, et l'on sent que les quatre comparses (plus le violoniste Mike Piggott sur les titres de septembre 1981) se sont fait plaisir en sortant de leur zone de confort. Bien sûr, ne vous attendez pas à la perfection technique des enregistrements publics modernes, l'intérêt n'est pas là. À cet égard, je signale à qui cela intéresse, le disque en public de Ralph McTell et Dave Pegg, The Old Pals Act, qui vient de paraître. (Sam Pierre)


 

samedi 3 mai 2025

Disqu'Airs, par Jacques Brémond

 



Malgré les innombrables propositions d’internet, les clips et la consommation musicale en ligne, il reste heureusement des amateurs de disques exigeants et cela permet la continuation d’une production de CD de qualité, comme ceux du label Bear Family, désormais promus directement en France, comme ces exemples récents:

"The Elvis Presley Connection Vol. 4"

(Sous-titre: 28 Roots and Covers of Elvis Presley)

Pas un jour sans Elvis, pas un mois sans une nouvelle sortie depuis son envol céleste en 1977 ! La réserve semble fantastique et inépuisable, avec un sens du marketing qui n’en finit plus de proposer “l’indispensable” version que tout fana a envie de posséder. Mais, à côté des reprises de concerts et les montages à thèmes, et en attendant une éventuelle résurrection du King (?) on exploite aussi l’entourage esthétique, comme ici avec des versions peu connues de chansons dont il a fait des succès. Comme toujours avec Bear Family, le livret et la mise en sons possèdent les qualités qui réjouissent tout collectionneur. Reste à savoir qui a envie d’écouter les 28 pistes qui ont inspiré le King. Je parie que les fans préféreront souvent la version d’Elvis, mais l’écoute des originaux, ou des interprétations diverses, apporte un intérêt à la fois esthétique (une majorité de belles plages sonores) et historique (ce qu’on écoutait en cette époque souvent mythifiée par l’histoire musicale). Avec, entre autres, les qualités de Jerry Reed, Charlie Rich, Don Gibson, Ray Charles, Conway Twitty, Mac Davis, Bob Luman, Bobby Bare, Mark James, Johnny Tillotson, Neil Diamond etc. Bref, une belle collection de voix et d’artistes majeurs, qui forme un album de fan pour les fans et musicologues curieux, ce qui englobe sans doute une bonne partie de nos amis coyotesques 😏
(Bear Family BCD 17760, 2025) www.bear-family.com


 

 

"On The Prowl With The Wolf"

(Sous-titre: 32 Growling and Howling Tracks with the Wolf, about the Wolf and How to get along with the Wolf! Happy Prowling Everybody).

Le loup porte en soi toute une mystique, de la peur à la fascination, et l’animal (réel ou symbolique) a inspiré bien des auteurs de chansons, et pas seulement pour les enfants. D’ailleurs le “loup est à notre porte” -chanté par Howlin’ Wolf (sic)  aux côtés de Leon Payne, les Maddox Brothers (excellents) Amos Milburn, Ray Harris, Sam The Sham (bien aussi), Bunker Hill, The Anderson Sisters, Elvis Presley (ici avec le moins courant Wolf Call) et bien d’autres artistes, encore connus ou non de nos jours. Trente-deux titres réunis par ce thème (le mot Wolf faisant le lien en étant inclus dans le titre des chansons) qui passent de la séduction de l’animal à la métaphore et servent aussi bien les sentiments de crainte que l’état psychologique des transis d’amour. Une belle idée de thème pour réunir des enregistrements issus de divers labels parfois restés obscurs, mêlant un peu tous les styles (country, blues, rock ’n’ roll des années 50 et 60). Un livret de 26 pages joliment illustrées permet d’apprivoiser les divers aspects esthétiques de l’animal, sans oublier des figurations humoristiques (Tex Avery a marqué plus d’une génération!). Ainsi plus personne n’a peur du grand (gentil) loup quand il pousse son chant, et grands et petits peuvent profiter pleinement de ses échos musicaux! (Bear Family BCD17762, 2025) 

 

"That’ll Flat… Git It! Vol. 49"

(Sous-titre: Rockabilly & Rock’n’Roll from the Vaults of Columbia & Epic Records)

Bear Family n’en finit pas de piocher dans les archives, et de proposer des enregistrements quasi inconnus, comme ici de Bill Craddock, Ronnie Self, Onie Wheeler, Werly Fairburn, Johnny Hicks, ou Charlie Adams et Jim Burgett, des noms qui ne parleront peut-être qu’aux mordus du genre. Certes tout n’est pas aussi prestigieux que les grands aînés restés dans les archétypes du rockabilly, mais cette profusion témoigne d’une belle énergie auprès d’un public qui se déhanche avec une délectation parfois juvénile ou, de nos jours, la nostalgie de son adolescence avec les différents “revivals” qui émergent plus ou moins régulièrement au cours des ans. Ce disque de rockabilly ravivé propose des petites perles moins connues de David Frizzell, Johnny Bond ou Little Jimmy Dickens, à côté des grandes stars comme Johnny Horton, les Collins Kids et bien sûr Carl Perkins. Au total 26 titres dont une majorité mérite une attention bienveillante. Un petit morceau d’histoire sans rides, qui semble hors du temps et qui bouge agréablement. (Bear Family BCD17751, 2024)

"Randy Starr - Presley Style Vol. 1" (35 titres) et "Randy Starr - Presley Style Vol. 2" (31 titres)

(Sous-titre : Lost Elvis Songwriter Demos).

J’avoue qu’à part deux ou trois (très) rares exceptions captées sur des sites spécialisés, je ne connaissais pas ces enregistrements de démos. Là encore, le nom d’Elvis permet de réunir des enregistrements réalisés par d’autres artistes. Si Randy Starr est l’auteur d’une douzaine de compositions utilisées dans les bandes sonores des films du King, et capte légitimement l’attention, ainsi que la majorité des titres répartis sur les deux volumes, on découvre aussi Malcom Dodds, Kenny Karen, Bernie Knee, en compagnie de Mimi Roman, sans doute la plus connue encore aujourd’hui. Une compilation inégale, mais qui ouvre les oreilles sur tout un champ musical moins porté sur le devant de la scène à l’époque de sa création et que les fouilleurs du passé aiment parfois raviver avec bonheur.
(Bear Family BCD 17703, 2024 et BCD 17748, 2025)

 

Quelques disques pour ne pas oublier que la scène est principalement alimentée par des artistes “de chez nous”. En dehors des quelques festivals encore actifs, ils sont la principale source de “musique vivante” en concerts. Il faut donc ne pas les négliger:

WISE GUYS

"Terlingua" 

Ces petits malins (ou mafieux, selon les traductions et le contexte ;-) sont bien de chez nous, et plus particulièrement de Lyon : Phil Tardy (basse) JP Gouillon (guitare électrique) Jack Spiry (guitare, voix) Pierre Bissuel (batterie) Jaco Petot (guitare électrique, voix). Jacques “Spring” Spiry est connu depuis longtemps pour son apport à la radio, ses conseils judicieux de programmation de concerts (on se souvient des rendez-vous Navajo!) et avec Georges Carrier pour quelques années de festivals de Craponne au début du siècle. Avec ses complices musiciens, l’inspiration commune qu’ils ont affichée est celle de Buffalo Springfield, Alejandro Escovedo, Tom Petty, Steve Earle, Jerry Jeff Walker, Nick Lowe, Waco Brothers (sic). Belle brochette d’une sorte d’americana, un temps qualifiée d’insurgent. Les compositions, signées Jacques Spiry, ont le tempo et les thèmes dominants d’une marche dans l’univers d’une Amérique sublimée (rêvée ? en tout cas hors de ses scories actuelles). On a envie de chausser les bottes et saisir sa guitare pour les suivre. Un peu comme le voyage permanent d’une vie régénérée à Austin ou dans quelque chemin désertique menant enfin au patelin paumé qu’est Terlingua. Les images de Paris Texas se mêlent à nos propres errances, entre fantômes et redécouvertes de ces ambiances à fleur de peau. Une évidence partagée qui s’impose avec ses coups de guitares acoustiques dominantes, scandées comme un battement de cœur qu’on retrouve au générique d’émotions simples, claires et vibrantes, comme une poésie populaire. NB: bonus sur le net : The Litany Of Heroes. (soundcloud.com/jswiseguys) 


 

 

Eddy Ray COOPER and THE TRAVELERS

"Live à l’Espass Rognac" 

Pas simple de mener une carrière sur un créneau emprunté par une foultitude de chanteurs et de groupes ! Pour-tant, depuis qu’il participa à Sweet Nashville et sortit son premier album en 1996, Eddy tient toujours le coup, et son public et la scène ! Car il a réussi à maitriser l’essentiel de ces musiques entre rock’n’roll, blues et country, que ce soit en solo ou avec des complices comme ici avec Gil Zerbib (basse, voix) et Roberto Ferrero (batterie, voix). Le combo de base en trio - parangon par excellence du rockabilly - est alors exploité à partir de plusieurs sources: Hank Williams, les Cochran Brothers, Chuck Berry, Johnny Cash et Joe Shelton, à qui Eddy ajoute sa propre signature, son célèbre Limoncello Blues. Bref, un mélange de classiques et de réinterprétations, lancé avec fougue et en public (ce qui, encore une fois, nécessite un bonne tenue face aux amateurs). Un peu de nostalgie, mais sans toile d’araignée, pas mal d’action contemporaine, une fidélité incarnée, de quoi faire résonner longtemps encore des classiques auxquels Eddy s’est fort bien intégré avec la complicité d’un auditoire affectueux. (www.eddyraycooper.com)

 

Dallas KINCAID & DYL

"Surging Out Of The Blue" 

Un album indirectement coyotesque, si l’on considère les critères majoritaires de nos plus de trente ans de publications de chroniques (à l’époque du papier !). Cependant, s’ils ont grandi un peu après nous (moi en tout cas ;-) ces deux musiciens ont écouté plein de choses que nous n’avons peut-être pas détaillées à l’époque. En particulier, il existe toute une frange du rock’n’roll que le magazine Abus Dangereux (“Indie Rock, Pop, punk, hardcore, noise, folk le meilleur de la musique indépendante” (sic) a présentée des années durant et dont nous avions quelques échos parfois grâce à la rubrique des Lone Riders (clin d’œil aux anciens lecteurs du Cri du Coyote). Mais comme c’est parfois “en marge” qu’on affine les paragraphes, le “détour découverte” devrait tenter certains de nos lecteurs les plus ouverts. Les deux amis avouent leurs sources musicales communes : “la maladie (!) Cohen, Bowie et Puccini” ! Les compositions sont de Dallas Kincaid, le reste (arrangements et mixage) a été maîtrisé par Dyl. Jetez une oreille et testez cette réalisation, même si aucun projet de concert n’est annoncé. Et amusez-vous à chercher les noms des “bons gars” derrière leurs pseudonymes, vous ne serez pas dépaysé(e)s. (Masters At Paradise 3/1).  


 

 

Finissons avec un nouvel épisode des grands classiques de notre univers sonore:

 

Les Nocturnes – Georges Lang

(Sous-titre : Best Of Cool & Soft Rock)

Le coffret de 5 CD propose un livret intéressant sur la destinée de la radio des années 70 (les pirates, Europe n°1, Pop Club, Radio-France et bien sûr RTL, l’influence anglo-saxonne jusqu’à la (re)découverte des productions hégémoniques américaines). Il accompagne cette riche compilation. On revisite l’enfance musicale et les moments de vie de Georges, son apprentissage comme animateur, sa voix de confesseur amical, proche de nous, avec une science des enchaînements qui nourrit une expérience toujours enrichie par des nouveautés. Georges a interviewé et fréquenté les plus grand(es) mais ici il s’agit d’écouter une partie de sa richissime discothèque lancée à l’antenne dans “la chaleur de la nuit”. L’appellation Soft Rock est suffisamment souple pour que chacun y accroche sa préférence. On peut consulter sur Internet la liste des auteurs et titres (trop longue à citer ici, 92 pistes !). Même si on n’est plus familier de certains titres historiques, le temps passant, notre mémoire rejoint un forme de patrimoine collectif qui résonne encore, comme une sorte d’inconscient réveillé par cette écoute. On a tous entendu l’essentiel de ces titres et on peut maintenant vraiment les écouter ! Un petit coup de jouvence qui garde sa force d’émotion et donne envie de prendre la route des vacances avec la "radio plein les oreilles”. (Universal/ Panthéon/ RTL). 

© Jacques Brémond

samedi 19 avril 2025

Disqu'Airs, par Alain Fournier et Éric Allart

 

Jack ELLIOTT & Derroll ADAMS 

"Folkland Songs" SCR-94

"Riding in Folkland" SCR-95

Superbe réédition remasterisée des deux albums enregistrés à Milan en 1957 par Walter Guertler pour son label Joker. 28 standards de la musique acoustique américaine interprétés avec décontraction par nos deux bourlingueurs U.S, armés d’une simple guitare et d’un banjo 5 cordes! Beaucoup de fraicheur, de justesse et de sincérité dans des prises de son réalisées voilà déjà 68 ans! Au milieu des classiques Mule Skinner Blues ou San Francisco Bay Blues, en passant par Hard Travelin, on remarque déjà Portland Town la compo fétiche que Derroll ne gravera qu’en 1967 sur son premier album solo chez Ace of Clubs. Avec l’approbation de Jef van Gool, Theo Lissenberg et Danny Adams, saluons cette initiative judicieuse de Pieter Groenveld qui nous replonge dans la musique folk des Années 50 avec un enthousiasme renforcé.

Pour l’anecdote, la photo-couleur insérée à l’intérieur de la pochette a été prise sur les rails près de Milan en 1957: elle aurait pu être utilisée à l’époque pour la couverture de ces deux albums italiens. Il n’en fut rien… Curieusement ce cliché inédit se retrouvera sur un 33t français Barclay des Coachmen daté de 1959, et sous-titré Ce bon vieux Far-West! Encore un mystère de l’industrie phonographique… Familiers ou non de l’univers musical de Ramblin’ Jack et de Derroll Adams, vous trouverez un éternel parfum folk chez ces "deux parfaits inconnus" qui devraient vous séduire. (Alain Fournier)
Strictly Country Records SCR@PieterGroenveld.com 


 

 

 

Johnny Lee WILLS

"The Band’s A Rockin’" 

A l’heure où un trublion à la coiffure orange prétend rendre sa grandeur à l’Amérique, force est de constater qu’en matière d’édition musicale, ledit pays est à la ramasse si on le compare aux productions luxueuses de référence du label allemand Bear Family records basé à Brème. L’auteur de cette chronique, comme de nombreux ex-teenagers de sa génération, voue un culte mérité à la série de LP Rompin’ Stompin, Singin’ Swingin’ sortis au milieu des années 1980. Alors que les Stray Cats dominaient le marché revivaliste, pour la première fois, le vieux monde avait accès aux pointures du Western Swing, du Hillbilly Bop, qui avaient ouvert la voie dès les années 30. Spade Cooley, Pee Wee King, Al Terry, sortaient de l’oubli pour frapper une génération d’Européens qui de fait, fut la première à être exposée à cet héritage. En 1983, le BFX 1503 proposait 14 titres issus des sessions RCA Victor de Johnny Lee, cadet de Bob Wills, qui à l’instar de Luke et Billy Jack, profita de l’énorme demande du public pour prendre la tête d’un orchestre de western swing franchisé destiné à suppléer à l’impossibilité des Texas Playboys d’assurer tous les contrats. Si Bob était tout en exubérance, vampirisant la scène par ses cris et interjections, Johnny Lee, plus réservé, s’efface derrière la dream team qu’il a en main. Les vocalistes Leon Huff et Curley Lewis brillent sur des plages mises en boite entre 1941 et 1953. Le western swing d’après guerre est plus compact, plus agressif, les structures rythmiques plus lourdes et percutantes. La période est fascinante car elle correspond à la transition rapide qui contient déjà tous les germes du rock and roll. Les boogies et les blues sont déjà dedans. La coexistence avec quelques ballades et novelties swing accroit encore la distorsion et la richesse du répertoire. On y perçoit tout l’humour et la transgression du western swing, les solis de steel, de guitare électrique, de piano et de clarinette sont parfait, les twin fiddles ont encore le phrasé rugueux, il se dégage de tout ceci un sentiment de bonheur et de joie communicative. La version de Milk Cow Blues de 1941 à elle seule justifie l’achat immédiat. Je tiens le Tom Cat Boogie de 1950 comme un chef d’œuvre. Alors qu’un optimisme contagieux transparait dans tout l’album, le genre va entrer en crise profonde et connait alors son chant du cygne. Le 45 tours et la télévision captent un public plus jeune. Le Rockabilly et le Rock and roll naissant n’auront aucune gratitude pour leur père fondateur. La formation va vivoter avec un noyau de fans vieillissant. Johnny Lee décède en 1984. Les 14 titres du vinyle de 1983 ont ici été accrus de 17 supplémentaires avec un livret somptueux. Alors que les coffrets intégraux Bear Family à plusieurs centaines d’euros sont souvent inaccessibles bien qu’exhaustifs et remarquablement documentés, ce CD de 31 titres est un investissement digne de figurer dans toute bonne discothèque, pour une écoute assise ou dans un dance hall! La remarque vaut d’ailleurs pour les autres éditions de cette formidable série. (BCD 17146. Série Gonna shake this shack tonight) © Eric Allart


 

 

"Headin’ For The Poorhouse - 

What To Do When The Money Is Through ?” 

Le label encyclopédique de référence se livre avec cette compilation à un exercice thématique qui n’est pas étranger aux lecteurs du Cri du Coyote : picorer des chansons à travers les décennies sur un sujet unique. Nous explorons ici les facettes de la pauvreté, du manque d’argent. Trente titres très divers, de 1948 à 1969, où des anonymes côtoient des figures de notoriété mondiale comme Elvis Presley, Carl Perkins, Slim Harpo, Clyde Mc Phatter mais aussi un obscur groupe allemand de 1962, The Rebel Guys. Les genres qui ont fait la réputation du label allemand sont presque tous échantillonnés, à l’exception du Bluegrass. Blues, Rhythm and Blues, Hillbilly, Western swing, Teenage Rock, Rock and roll. J’apprécie beaucoup cette confrontation de chapelles qui ouvrent l’esprit et le goût en montrant à quel point des sujets communs transcendent les barrières commerciales. Un constat en ressort : si des chansons légères ironisent sur la dèche passagère (en particulier celle des ados), un fond tragique et violent irrigue le tableau d’une société où une sécurité sociale inexistante a vite fait de plonger dans la misère. Celle-ci est parfois arborée comme motif de résilience et fierté devant les épreuves (Faron Young), dans d’autres cas elle est le moteur des pires compromissions et trahisons (Eugene Lee). Si l’édition ne s’étend pas sur des commentaires, elle offre en sus des 30 titres un livret de 38 pages, où biographies et illustrations de qualité confirment qu’un achat chez Bear n’est pas une dépense mais un investissement. Si je n’ai pas de réponse simple sur “Quoi faire quand l’argent fait défaut?”, j’ai une idée claire de la situation inverse: acheter le BCD 17763 de Bear Family. © Eric Allart 

 

mercredi 10 juillet 2024

Disqu'Airs, par Éric Allart

 

SWEET JOE PYE

“Rise Early” 

Structuré autour de la chanteuse Annick Odom, le trio Old time Sweet Joe Pye tient son nom d’une fleur native de Virginie Occidentale, tout comme cette dernière. Après d’être rencontré aux Pays Bas à la Hague, le groupe s’est fait remarquer entre autres au festival Bluegrass de Rotterdam, et au festival Herbe Bleue en Anjou. Les trois titres de l’album ont été enregistrés en une journée avec un sens aigu de la personnalisation de l’idiome Old-Time. Le fiddle d’Annick offre des arrangements très subtils où on peut percevoir des échos de musiques savantes, en particulier du jazz et de la musique de chambre, qui enrichissent le contre-champ sans jamais basculer dans une forme trop bavarde ou se perdre dans l’expérimentation. A certains moments, cet Old-time semble même n’avoir pas totalement traversé l’Atlantique. Au centre du projet la voix d‘Annick exprime une grande sensibilité avec des touches de maniérisme, comme un instrument à part entière doté d’une forte personnalité. Elle s’exprime en anglais et en néerlandais. Henri Colombat assure la rythmique à la guitare et à la mandoline, Lucas Henri le banjo clawhammer, la guitare et la contrebasse. Les chansons prennent le temps de respirer, de poser leur tempo en douceur, des ballades originales qui racontent des faits divers, avec une expression où le sentiment et la proximité priment. 


 

 

Trois pépites sur Bandcamp.

Trois rééditions de raretés vont combler les amateurs de honkytonk les plus exigeants. Trois seconds couteaux qui enregistrèrent au début des années 70 alors que Nashville basculait massivement dans la pop pré-disco à la recherche de nouveaux segments de consommateurs. A des années lumières du sous ABBA du type Dave & Sugar, indifférents au mouvement Outlaw naissant, quelques individus continuent de signer ou de reprendre des titres enracinés dans les canons d’un classicisme forcené. Si le succès ne fut pas au rendez-vous, leur œuvre mérite largement le détour. La production se situe entre les œuvres contemporaines de Johnny Paycheck, Johnny Dollar, Faron Young ou Moe Bandy. 

 

Pat PATTERSON

“Most Requested Country Songs”

Pat Patterson, militaire de carrière basé en Allemagne, doté d’un physique assez ingrat, se révèle un grand vocaliste haut perché, dans la veine d’un Bobby Austin ou d’un Wynn Stewart. Le gars s’était offert en mars 1969 la crème des sidemen nashvilliens avec, excusez du peu, Lloyd Green à la pedal steel. Les orchestrations sont somptueuses et le niveau global n’a rien à envier aux meilleures têtes d’affiche. 

 


Roger WILHOIT

“The 'Social World' Of Rodger Wilhoit”

Rodger Wilhoit ne propose que des compositions personnelles, toutes susceptibles de par leur écriture et leur évidence narrative de devenir des hits pour 1974. Y abondent les thèmes attendus de la déglingue, de la trahison et de la vengeance. La production est un cran en dessous de celle de Pat Patterson, un peu plus rugueuse et locale, ce qui loin d’être un défaut, accentue l’impression d’honnêteté essentielle de l’œuvre. Le shuffle nappé de pedal steel et de fiddle est très addictif. L’album vinyl préfacé par Colin Escott en 2020 est épuisé, mais le téléchargement reste possible. 

 


Richard GIBBS

“No Use To Grieve”

Richard Gibbs est un gars qui s’est trompé d’époque. Le vocal semble sorti des années 50, avec cette fragilité et cet accent rustique qui ne pouvait plus fonctionner dans les années 70. Si l’ensemble est moins brillant que chez Rodger Wilhoit ou Pat Patterson, l’artiste reste attachant dans le sens où son hillbilly est livré sans artifice ni posture. 

 


 

dimanche 14 avril 2024

Disqu'Airs par Éric Allart / Du Côté de chez Sam par Sam Pierre

 

Vince GILL & Paul FRANKLIN

"Sweet Memories: The music of Ray Price & the Cherokee Cowboys" 

Ray Price a occupé une place à part dans la cohorte des héritiers directs de Hank Williams Sr. D’abord en récupérant pour ses premières années les Driftin’ Cowboys pour une perpétuation du son originel. Mais, à partir du milieu des années 50, Ray Price s’émancipe du maître avec l’invention géniale d’un shuffle caractéristique. Il fait alors coup double: il modernise le format honky tonk en le durcissant rythmiquement, ce qui lui permet de tenir la dragée haute au rockabilly, et pose les canons d’un format encore actif aujourd’hui. A la différence d’un George Jones déglingué ou d’un Merle Haggard repris de justice, Ray Price a toujours véhiculé une image de gentil garçon, loin des excès, affable et fragile. Son évolution stylistique, proche de celle d’un Eddie Arnold, le fait basculer à la fin des années 60 dans un crooning symphonique variétisant, où des mièvreries romantiques sucrées visent un public féminin vieillissant avec leur idole. Quelques années avant sa mort, il revient à des formes plus authentiques pour le grand plus bonheur des puristes. Sweet Memories est un hommage rendu à Ray et à sa musique. Vince Gill incarne à la perfection cette sensibilité délicate qui faisait la signature de Ray, tant par le registre vocal que le timbre. On sait que personne ne va retourner la table, ça tombe bien, on n’est pas là pour ça. Une sélection de 11 titres où l’on retrouve Weary Blues From Waitin' de Hank Sr., magnifiés par la parfaite pedal steel de Paul Franklin qui s’astreint à poser des back ups qui réussissent à moderniser les thèmes sans coller de façon mimétique aux arrangements originaux. C’est là que réside la difficulté du projet, trouver l’équilibre entre citation et créativité, réussir à porter la transmission du flambeau sans se cantonner à la copie servile. Le produit fini est parfait formellement. Ni trahison, ni paresse. C’est sucré-acidulé, ça glisse sans effort. J’ai pris plaisir à m’immerger dans le résultat. Une question reste cependant en suspens en ce qui me concerne. Ne sont pas visés les fans hardcore, qui iront toujours vers l’original et qui pourront dénoncer un mixage au son trop contemporain. Ne sont pas visés non plus les fans de Beyoncé ou Luke Bryan, musique de vieux jouée par des vieux. Même si le succès commercial reste confidentiel, on saluera la démarche d’hommage et de déclaration d’amour au patrimoine. (Éric Allart)

Jefferson NOIZET

"Bienvenue chez moi" 

Jefferson Noizet, alias Jean-François Vaissière, fait partie de ces gens heureux qui sont nés quelque part mais qui, contrairement aux imbéciles brocardés par Brassens, n'en conçoivent aucune supériorité. En cinq titres, Jefferson se contente de nous chanter avec talent cette terre où il vit et qui ne cesse de l'inspirer, ce Sud qui, d'ouest en est nous enchante de ses accents. Je vous invite à vous rendre sur le site Bandcamp de Jefferson pour écouter les chansons, ou simplement lire les textes qui, en eux-mêmes, méritent qu'on s'y arrête. Il y a un peu de Van Gogh dans Couleurs de ses rêves. Le peintre disait: "D'abord, je rêve mes peintures, puis je peins mes rêves", et ce qui est vrai pour le pinceau l'est aussi pour la plume. Il y a du Robert Zimmermann de Bob Dylan's Dream dans Devant un café. Dans Ma terre, "De calanques en vieux volcans, de lavande en tournesol, De gascon en provençal, de Jaurès à Pagnol", il y toute la magie des paysages et langues du sud. Dans Plus d'avant, plus d'après, où il est question de Monet, il y a "Juste un instant à célébrer… Juste la vie à savourer". Pour terminer, avec Bienvenue chez moi, Jefferson, où est-ce Jean-François, nous invite "Dans mon palais de bois, Loin des bruits d’en bas, D’un monde aux abois". Tout cela est beau sur le papier mais l'est encore plus mis en musique, avec le décor sobre des guitares de Jefferson et d'Oswald Rosier avec parfois dulcimer ou Weissenborn (Jefferson), celesta (Oswald) ou encore l'orgue de Jimmy Smith (Ma terre) ou la pedal steel de Dietmar Watchler (Bienvenue chez moi). Un album (EP) indispensable pour les amateurs de folk à la française et les passionnés de la langue de chez nous dans ce qu'elle a de plus beau. 

 

Jeff TALMADGE

"Sparrow" 

Jeff Talmadge est un un gentleman du Sud, du Texas plus précisément. Né à Uvalde, pas loin de la frontière du Mexique, il vit aujourd'hui à Austin. Il a un passé de juriste et avait déjà quatre albums studio à son actif quand il a fermé son cabinet en 2003. Il manie l'élégance avec un naturel désarmant, aussi bien dans ses chansons que dans la vie de tous les jours. Son précédent album, Kind Of Everything, remonte à 2011, c'est dire qu'il ne nous inonde pas de ses compositions, et c'est bien dommage. Il a désormais huit albums studio à son actif, plus un disque en public enregistré en Allemagne où il jouit, comme aux Pays-Bas, d'une belle réputation. Si son précédent opus, produit par Thomm Jutz, faisait appel à de nombreux musiciens et vocalistes du cru, il s'est cette fois-ci entouré d'une équipe réduite: il a coproduit l'album avec Bradley Kopp (guitares, basse et voix) et J. David Leonard (muti-instrumentiste) et a juste fait appel, occasionnellement, à Benny "Bugs" Franklin (percussions) Carter Magnussen-French (voix), Grayson Petrucci (basse) et Jaime Michaels (voix). Ce dernier a co-composé Maybe Next Year, Bradley Kopp a fait de même pour l'instrumental Top Of The Hour, Jim Patton et Steve Brooks pour Devil's Highway.Le dix titres de l'album dégagent un sentiment de calme mélodieux, à l'ambiance acoustique, dominée par la guitare de Jeff. La poésie est omniprésente, quel que soit le thème abordé, qu'il s'agisse de Night Train From Milan, de If I Was A Sparrow, de l'enlevé Katie's Got A Locket ou du délicat The Sound Of Falling Snow. La rumeur dit que Jeff a enregistré l'équivalent de plusieurs albums jamais publiés au cours des dernières années. Si vous vous donnez le plaisir d'écouter Sparrow, je suis sûr que vous serez nombreux à espérer qu'ils fassent surface un jour. 

 

Billy Don BURNS

"I've Seen A Lot Of Highway" 

Je ne connais Billy Don Burns que depuis une dizaine d'années mais notre homme (soixante-quinze ans) est sur le pont depuis plus d'un demi-siècle. Il a débarqué à Nashville en 1972, son premier disque, Ramblin' Gypsy, produit par Porter Wagoner, date de 1982 et, à côté de ses propres compositions, il y reprenait deux titres de Hank Williams. Cela donne un bon aperçu de ce qu'est Billy Don Burns, un outlaw, un guerrier de la country music. Son visage buriné et marqué par des années d'excès en tous genres évoque pour moi Calvin Russell, dont Romain Decoret a récemment écrit un portrait pour Le Cri du Coyote. L'homme, qui ne connaît pas les compromis, laisse ses chansons parler pour lui-même et l'on peut aussi évoquer la liste (non exhaustive) de celles et ceux qui ont repris ses compositions: Willie Nelson, Johnny Paycheck, Tanya Tucker, Connie Smith, Mel Tillis, Sammy Kershaw et, parmi les plus jeunes, Cody Jinks, Colter Wall, Whitey Morgan et d'autres. Autre signe du respect que lui porte la nouvelle génération, les invités qui viennent chanter avec lui sur le nouvel album: Shooter Jennings sur Neon Circus, Cody Jinks sur I'Ve Seen A Lot Of Highway, Whey Jennings sur I Went Crazy, Wes Shipp sur You Can't Change Me ou encore The Storey Boys sur Satan Is A Son Of A Bitch. L'album est dédié à l'ami de Burns, Mack Vickery, décédé en 2004, et dont on peut entendre une co-composition, That's When I Knew. Il évoque aussi Mack et l'écriture de cette chanson dans Mack Story, titre parlé, nous ramenant à l'époque où la cocaïne était leur quotidien sur la route. S'il n'a pas eu la médiatisation de Waylon Jennings ou même de Steve Young, Billy Don Burns appartient à la même famille musicale et perpétue avec I've Seen A Lot Of Highway le mouvement outlaw, un terme galvaudé mais qui, avec lui, retrouve tout son sens. Il y est question de la route et de ses excès, des rencontres et des galères. Une vie dure, certes, mais pas question de se plaindre: Born To Ride, Motel Madness et Don't Cry For Me, comme la chanson titulaire, résument bien ce qu'est la vie du musicien sur la route, où la folie n'est jamais bien loin (I Went Crazy, Talk About Crazy). Ne passez plus à côté de cet artiste (pour Billy Joe Shaver: "Un ami pour toujours. Billy Don est sage au-delà de son âge. Un grand auteur. Un grand homme. Un leader dans tous les domaines. Le meilleur homme à avoir à vos côtés, quelle que soit la dangerosité de la situation"). Achetez ce disque plein de chaleur dont Billy Don dit qu'il a été réalisé sous le signe de l'amitié et de l'amour, concluant ainsi: "Ma vie a été merveilleuse, elle n'a pas été facile, mais elle a été merveilleuse. J'ai rencontré la plupart de mes héros et plusieurs d'entre eux ont enregistré mes chansons. Et si je mourais ce soir, j’aurais eu une belle vie". 

 

Ted Russell KAMP

"California Son" 

Originaire de New York, éduqué musicalement au son du jazz, Ted Russell Kamp peut se revendiquer un California Son puisqu'il vit à Los Angeles depuis 24 ans. Il a souvent collaboré avec Shooter Jennings en tournée, jouant de la basse au sein de son groupe. Pour cet album, il a plus ou moins repris la même équipe et les mêmes studios que pour Down In The Den paru en 2020. L'ambiance est résolument californienne, et l'on entend des sons qui évoquent Jackson Browne et les harmonies des Beach Boys, des Byrds ou Eagles. California Son, la chanson, est une véritable lettre d'amour de l'artiste à son état d'adoption et à ses lieux et artistes mythiques. Pour mieux enfoncer le clou, Ted interprète Shine On, co-écrit avec deux membres du groupe I See Hawks In L.A., Robert Rex Waller (voix) et Paul Lacques, récemment décédé (guitare), présents ici comme Paul Marshall (voix et guitare). Il y a des accents de la Cosmic American Music chère à Gram Parsons. On retrouve le Ted Russell Kamp qu'on connaît dans des titres comme Firelight et Ballad Of The Troubadour et l'on pense à Tom Petty lorsqu'on entend Hard To Hold, The Upside Down Of Downslide ou Every Little Thing. Il y a aussi un autre titre remarquable, Hangin' On Blues, interprété par Ted avec pour seul accompagnement ses lignes de basse caractéristiques et enchaîné de belle manière avec le rock Roll Until The Sun Comes Up. L'album est lumineux et Ted confirme qu'il est un multi-instrumentiste de talent (basse, guitares, dobro, Hammond, Wurlitzer, percussion), ce qui ne l'empêche pas de faire appel à de nombreux amis (10 guitaristes par exemple). Il se confirme également comme un auteur-compositeur et interprète de grand talent, ce que l'on n'avait peut-être pas assez souligné jusqu'à présent.

Heather LITTLE 

"By Now" 

Heather Little fait partie de ces autrices-compositrices respectées par leurs pairs mais qui ne se sont pas encore fait un nom en qualité d'artistes à part entière. Il est vrai qu'elle n'a publié à ce jour sous son nom, après plus de vingt ans de carrière, qu'un album de huit titres,Wings Like These, paru en 2013, ainsi qu'un disque live enregistré au légendaire Old Quarter de Galvestone et paru sous le titre Live Sessions Vol. 2 en 2022. On connaît notamment Heather pour avoir écrit avec et pour Miranda Lambert, et l'on retrouve sur By Now le titre Gunpower & Lead que Miranda avait popularisé dès 2007. Heather n'avait pas l'intention de l'enregistrer elle-même, mais elle a fini par le faire sur l'insistance de sa consœur Van Plating, armée de son violon magique, qui l'interprète avec elle, en conclusion du disque. La confiance des amis de Heather fait de By Now une grande réussite, et la listes des invités qui viennent pour un duo est édifiante: Rusty Van Sickle pour Five Deer County, Patty Griffin pour Hands Like Mine (avec l'accordéon de Stefano Intelisano) et This Life Without You, Leslie Thatcher pour Razor Wire (ici, c'est le violoncelle de Mai Bloomfield qui se distingue), Ronnie Bowman pour Better By Now, Crystal Bowersox pour Saint Christopher. La liste des musiciens présents est impressionnante et témoigne bien de l'estime dont jouit celle qui endosse ici le costume de chanteuse, armée de sa guitare acoustique. Pour ne citer que les guitaristes, on croise au fil des plages Frank Swart, Audley Freed, Duke Levine, Kevin Barry, Jared Tyler, John Jackson et Russ Pahl (pedal steel). Il faut souligner que ces derniers (et les autres) ne sont présents que pour mettre en valeur la vedette du jour et ses mélodies inspirées et inspirantes. Le disque est éclectique, abordant différent styles. Ainsi la tendre ballade California Queen, succède à un morceau pop-rock, Transistor Radio. Il y a aussi l'émouvant My Father's Roof avec pour supports nostalgiques le piano de John Deaderick et la trompette de Kami Lyle. Heather Little dit en souriant qu'il lui a fallu quarante-six ans pour réaliser ce disque brillant. Je suis prêt à parier qu'il va lui conférer une renommée qu'elle n'avait pas vraiment cherchée jusque-là. Ses talents d'écriture brillent, mais sa voix, avec ce côté vulnérable qui la rapproche de Patty Griffin, force le respect et l'attention. Pour moi, et c'est un véritable compliment, ses talents la rapprochent de ceux de Gretchen Peters qui est mieux qu'une référence.