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samedi 10 octobre 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Grey DeLISLE

"Don't Turn Around" 

Depuis son retour aux affaires musicales (avec l'album Borrowed, paru au début de 2023) Grey DeLisle ne prend pas beaucoup de repos, et je serai le dernier à m'en plaindre. Après Grey & Greene, au printemps dernier, elle boucle 2026 avec Don't Turn Around. Ce nouvel album n'est pas totalement nouveau mais il a une histoire un peu triste, celle d'Andy Paley, producteur renommé (Brian Wilson, Patti Smith, NRBQ, Jerry Lee Lewis, Ramones…) qui a eu la mauvaise idée de quitter ce monde en novembre 2024. Grey l'avait rencontré et s'était liée d'amitié avec lui alors qu'elle faisait des doublages pour une série d'animation. Au cours d'une conversation, elle lui avait glissé "I'm a songwriter", ce qui lui avait valu une réponse amusée: "Non, juste un personnage bizarre de dessins animés". Et puis, elle lui joua Don't Turn Around avec pour réaction: "Oh, mon Dieu! Je déteste tout et j'aime ça!", et ils décidèrent de faire cet album ensemble. Le cancer de la gorge fut plus fort qu'Andy et Grey se tourna vers Marvin Etzioni pour l'aider à poursuivre et terminer le projet, tout en respectant la vision d'Andy Paley. Marvin a fait cette confession, après avoir écouté la chanson titre: "J'étais assis là, pleurant comme un enfant. J'entendais le disque fini dans ma tête". À partir de là, une seule question le guidait: "Qu'aurait fait Andy?". Don't Turn Around comporte onze chansons, toutes écrites par Grey. Certaines sont purement country comme Every Day Of The Week Ends In Why ou plus rock comme The Lights Are Off But Somebody's Home (une chanson de routier comme Grey rêvait d'en écrire depuis longtemps. Et puis il y a le plus léger Don't Break The Strings ou encore There's The Door, un hommage à George Jones où Grey réimagine le Grand Tour avec le point de vue d'une femme. Remarquable également, You're Driving Me Away, une ballade bluesy, nous offre un duo vocal avec Dave Alvin. Et puis il y a tous les autres titres, richement orchestrés, où la patte d'Andy Paley est vraiment palpable: Drive Around, Don't Turn Around, Disneyland, Open Mic At The Stumble Inn, Your Mama Doesn't Love Me Anymore. On pense immanquablement au travail d'Andy Paley et Brian Wilson pour le premier album solo de ce dernier. Le disque se termine avec le délicat Claire, titre sur lequel Andy Paley joue une multitude d'instruments. Après The Grey Album, paru en 2025, qui évoque un double album blanc célèbre, on peut se demander si Don't Turn Around n'est pas le Pet Sounds de Grey DeLisle. Aux manettes, en plus des co-producteurs (Andy et Marvin), on trouve notamment Deke Dickerson (enregistrement) et Jake Gideon (mixage et enregistrement). Quant aux musiciens, en plus d'Andy, Marvin, Deke et Jake, on croise entre autres Murry Hammond, Tammy Rogers, Greg Leisz, Chris Scruggs, Stephen McCarthy, Bernie Dresel, Mandy Barnett, Mickey Raphael. On a connu pire comme compagnie.


 

 

Michael McDERMOTT

"Flowers From The Graveyard" 

J'avais découvert Michael McDermott avec The Westies, il y a une dizaine d'années. Mais sa carrière a débuté longtemps auparavant puisque son premier album, 620 W. Surf, date de 1991. S'il faut le situer, il plaira aux amateurs de Bruce Springsteen ou de Willie Nile dont il se rapproche à bien des égards. Le timbre de voix, les mélodies rock souvent accrocheuses, Michael a tout pour séduire un plus large public. L'introduction du premier titre de Flowers From The Graveyard, The Best We Get, nous emmène du côté des Stones, mais au-delà des comparaisons et des références, Michael McDermott est un artiste qui doit être apprécié en tant que tel. The Best We Get reprend les choses là où Tom Petty les a laissées. La mélodie entraînante et le rythme sans repos en font un titre phare de l'album. Vient ensuite Always A Way Away où la batterie de Steven Gillis (qui co-produit le disque avec Michael) donne le ton. C'est au son du piano que débute Nobody, avec son refrain entêtant, en forme d'hymne: "I'm just a nobody nobody knows". But For The Little Moments a un côté plus contemplatif qui évoque les plaisirs d'une vie simple. Le tranquille Johnny Sparrow And The Sunset Girl ne déparerait pas le répertoire du Boss avant le nostalgique et un peu désabusé Old Feelings. L'énergie revient avec The Struggle Makes You Stronger puis The Lords Of Lincoln Park, évocation de sa ville de Chicago (souvenons-nous que Steve Goodman avait chanté Lincoln Park Pirates). The Future est la chanson la plus politique, avec notamment ce constat que "Nous sommes en train de basculer dans une autocratie dystopique. Le futur n’est assurément plus ce qu’il était". La conclusion est "Car ici, on ne s’incline devant aucun roi. Alors, laissons cette foutue liberté résonner". Flowers From The Graveyard est un peu un résumé de la couleur de l'album auquel la chanson donne son titre, entre pessimisme et espoir: "Quand tu as l'impression qu'il manque quelque chose à ton âme / Quand tu perds foi en tout ce que tu connaissais autrefois / Quand tout semble s'effondrer / Je t'apporterai des fleurs du cimetière" (influence ou suite de Dead Flowers?). C'est tout en douceur que Ain't Life Beautiful referme ce bel album: "La vie est belle / Je sais que cela a déjà été dit / Pourras-tu me le rappeler les jours où je l'oublierai". Michael McDermott fait partie des songwriters qui comptent, de ceux qui ont quelque chose à dire et qui savent le dire, paroles et musique, et je ne suis pas seul à le penser. "Michael McDermott est un des meilleurs auteurs-compositeurs au monde et possibement le plus grand talent rock 'n' roll des 20 denières années encore à découvrir" (Stephen King). Il a écrit les onze titres de Flowers From The Graveyard et s'est entouré d'une belle équipe: Heather Lynne Horton (son épouse, voix), Grant Tye (guitares), Matt Thompson (contrebasse et basse électrique), Steven Gillis (batterie), Will Kimbrough (guitares et mandoline) et John Deaderick (piano, orgue, claviers et synthétiseurs). 


 

 

John Wort HANNAM

"Brave The Hive" 

Depuis Long Haul (2021) John Wort Hannam, troubadour et ancien instituteur, né à Jersey (UK) mais établi en Alberta, au Canada où il vit depuis l'âge de neuf ans, s'était fait un peu oublier. Brave The Hive, son nouvel opus, présente onze titres originaux (don deux coécritures). Il a produit l'album, avec Jason Valleau et Aaron Young, armé de sa guitare acoustique, avec une équipe réduite: Jason Valleau (harmonies, contrebasse, basse électrique), Aaron Young (guitares acoustique et électrique mais aussi ingénieur du son pour l'enregistrement et le mixage), Bruce Hoffman (pedal steel et fiddle) et Scott Duncan (fiddle). John a vécu comme d'autres une forme de "coup de mou" post COVID, trois ou quatre années pendant lesquelles (après le succès de Long Haul) l'inspiration et l'envie d'écrire faisaient défaut. La muse ayant fait son retour, John a eu envie, après trois disques produits par Steve Dawson, de faire quelque chose ressemblant davantage à ce qu'étaient sa vie et ses concerts où il se produit la plupart du temps accompagné seulement d'une contrebasse et d'un fiddle. Le résultat est à la hauteur des attentes du songwriter, Brave The Hive est un disque dépouillé et acoustique où l'émotion est en permanence à fleur de note. De Brave The Hive à Edge Of Nowhere, il y a beaucoup de moments forts. Je pourrais citer The Next Big Thing, Old Farmer's Almanac, My Heart Belongs To You ou le très subtil If It Ain't The Heart, avec une mention spéciale pour Past Lives & Ex-Wives qui démarre avec une simple guitare acoustique avant un changement de tempo et l'apparition des autres instruments, notamment, mais pas seulement, la pedal steel. Ce titre résume assez bien le contenu de l'album, à la fois riche et varié tout en restant cohérent. Pour son neuvième album (déjà), John Wort Hannam a réussi à se renouveler tout en restant ce qu'il est, un des joyaux pas assez connus de la scène canadienne.


 

 

Jack BROWNING

"Painted Skies - Country & Western" 

Quand on s'appelle Jack Browning et que l'on sous-titre son deuxième album Country & Western, on vient forcément de quelque part du côté du Texas ou du Tennessee. Que nenni! Jack est un Londonien dont les racines viennent d'outre-Atlantique: country, folk, blues et rock 'n' roll. Après Red Eye Radio, paru en 2023, voici donc Painted Skies et ses douze chansons, auxquelles on ajoute en bonus la version acoustique de Muhlenberg County Stars. Jack a coécrit le premier titre, Speak Your Mind (But Ride A Fast Horse) avec Christiano Pochesci, The Perimenter (court titre parlé) avec David Walters et Painted Skies avec Mercy Johns. La seule composition non originale est le traditionnel James Alley Blues, traité ici de manière très country. Si vous avez des a priori sur les cowboys de la Tamise, ils disparaîtront dès les premières notes de l'album. La pedal steel de Christiano Pochesci et le fiddle de Crosby Coford sont simplement réjouissants, en particulier sur Champagne Taste. Tous les titres, de grande qualité, n'ont pas la même couleur musicale. Par exemple, Junkyard Dog évoque Tom Waits (avec la trompette d'Oscar Lloyd) alors que Heavy Is The Head fleure bon le rock sudiste avec ses guitares électriques aériennes. Factory Reset nous emmène faire un tour, entre western swing et honky tonk, du côté de chez Bob Wills ou Asleep At The Wheel (Ray Benson est un supporter de Jack). Pour Wire, comme il l'avait fait avant pour High Hopes, Jack prend des accents de Neil Young avant un Muhlenberg County Stars dans la même tonalité, en y ajoutant l'harmonica de Jake Dillon Groves. Gut Feelin' est un titre plutôt d'inspiration folk qui confirme les qualités de Jack Browning, aussi bien comme auteur-compositeur que comme interprète. Enfin vient le très beau et délicatement optimiste Painted Skies qui démontre qu'un disque enregistré dans le Kent n'a rien à envier à bien des productions américaines. Ce titre me permet de signaler que Jack Browning est un artiste complet puisqu'il est aussi un peintre au talent reconnu, qui réalise notamment des portraits de ses confrères chanteurs et songwriters. Après Ags Connolly, Jack Browning, dans un registre moins strictement country, incarne une réelle forme de renouveau du genre, loin des poncifs habituels. 


 

 

Carla GOVER and Friends

"William Branch Is Hard To Find" 

À l'heure où la démocratie est menacée, aux USA mais aussi partout dans le monde, comme le sont les droits que l'on croyait acquis, à commencer par ceux des femmes, un artiste comme Si Kahn, qui a passé sa vie à défendre ces valeurs, est plus que jamais d'actualité. Après George Mann qui a enregistré (avec Si) deux albums de ses chansons, après Phoebe Rees, c'est Carla Gover, musicienne (banjo), chanteuse et danseuse traditionnelle des Appalaches, qui a réuni autour d'elle une belle brochette d'artistes du Kentucky, représentant plusieurs générations de femmes, pour enregistrer ce qu'on peut appeler un concept-album, Williams Branch Is Hard To Find - Si Kahn's Songs for Strong Kentucky Women. Parmi elles, il y a des anciennes comme Sue Massek et Karly Dawn Milner et de plus jeunes comme Ella Webster, Jeri Katherine Howell, Maizie Barrett, Sarah Kate Morgan. Pour n'en oublier aucune je nommerai Maddie Rae Wells, Maple Harvey, Charity Gilbert et Rosie Gardner. C'est un cycle de 17 chansons écrites par Si Kahn (le morceau titre étant coécrit par Dale Ann Bradley) qui célèbre quatre générations de femmes fortes du Kentucky, avec des récits ancrés dans les Appalaches (fermes, violon, prohibition, maternité et vie rurale). L'album, en plus d'être un hommage aux femmes du Kentucky, rend également justice aux chansons de Si Kahn et à celles qui les interprètent. Des anciennes comme Sue Massek (As I Grow Old With You et Rifle) et Karly Dawn Milner (Generations) à la très jeune Rosie Gardner (We Say No) en passant par Charity Gilbert (Nobody Loves Me Like You Do et Fifty Years), Ella Webster (Queen Of The Kitchen, King Of The Road et Harlan 1934) et, bien sûr, Carla Gover (Moonshiner's Daughter et Williams Branch Is Hard To Find), c'est un enchantement aux couleurs vintage qui ne se dément jamais. Guitares, fiddles, banjo et dulcimer des Appalaches sont les instruments de ces dames. À leurs côtés, on trouve pour les soutenir Arlo Barnette (guitares, percussion, piano), J. Tom Hnatow (dobro, guitare électrique, pedal steel), Owen Reynolds (basse) et Jesse Wells (fiddle, guitare, banjo). Tout ce joli monde se rejoint en parfaite harmonie dans un projet qui est comme un grand souffle d'air pur dans un monde pas vraiment réjouissant ces temps-ci.


 

Bill SCORZARI

"Sidereal Days (Day 2)" 

Il y a un peu plus d'un an, en septembre, je vous avais présenté Sidereal Days (Day 1), cinquième album indépendant du songwriter new-yorkais Bill Scorzari. En toute logique, il nous propose la suite et fin du projet avec Sidereal Days (Day 2). Bill a l'œil et le cœur d'un poète. Il sait observer avec acuité la condition humaine et explorer la vie de ses congénères au travers de ses mouvements et changements. Chaque mot et chaque note sont choisis avec soin et sa voix, même s'il parle et murmure parfois plus qu'il ne chante, sait se parer de nuances avec une musicalité toujours présente. Il est là, tout près de nous, comme un ami qui nous parle avec bienveillance de nos émotions, de nos désirs, de nos regrets aussi. Il y a aussi un côté cinématographique avec des mots qui sont autant d'images. Son inspiration vient de tout ce qui l'entoure: un rêve, un fait divers, une lecture, une expérience personnelle, comme un puzzle dont il joint les pièces pour faire une chanson, puis une autre, puis un album. Tout cela constitue un univers auquel il nous invite nous joindre. Bill Scorzari chante (voix solo et harmonies), joue toutes les guitares acoustiques, un peu de guitare électrique, de la mandoline et du banjo. Avec lui, sont présents Brad Talley (dobro), Chelsea McGough (violoncelle), Cindy Richardson Walker and Marie Lewey alias The Shoals Sisters (voix) Danny Mitchell (piano, orgue Hammond B3, bugle et trompette), Eamon McLoughlin (violon / fiddle) Erin Rae (harmonies), Joshua Britt (mandoline et mandole), Juan Solorzano (guitares électrique, slide électrique et baryton électrique, pedal steel et ganjo), Megan McCormick (harmonies), Michael Rinne (contrebasse et basse électrique) et Neilson Hubbard (batterie et percussion). Quant aux titres, ils sont souvent longs comme à l'habitude, d'une longueur qui sied parfaitement au rythme intérieur que dictent les mots. Les plus courts (Open Door et That's A Good Thing) excèdent à peine les trois minutes, les plus longs (Middle Class Middle Child et Time Is A river Now) en font le double. Les chansons ont été écrites pour la plupart entre 2004 (It Keeps Me On The Run) et 2016 (I Know You Know et That's A good Thing). La plus récente (Sandcastles Waiting) date de 2024. Quant à Sweet Surrender (reprise) qui ferme l'album, c'est une la version dépouillée (guitare acoustique et voix) d'une chanson dont la version originale pouvait être entendue dans Just The Same en 2014. Pour I Know You Know, Bill a demandé à Juan Solorzano de jouer de la guitare électrique à la manière de Mick Taylor. I Stayed est une ballade qui évoque un amour perdu où Bill et Erin Rae chantent en duo. On peut aussi signaler It Keeps Me On The Run qui regorge de voix et d'instruments entrelacés dans une ambiance assez onirique. Middle Class Middle Child est peut-être mon titre favori du disque, avec une inspiration provenant de multiples sources qui, mises bout à bout, constituent un bel ensemble d' émotions. Je pourrais longuement parler de chaque titre mais, plutôt que de perdre du temps à lire ma prose, je vous invite à le consacrer à l'écoute de Bill Scorzari, et pas seulement à celle de ce superbe Sidereal Days (Day 2). 


 

jeudi 18 juin 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

"Grey & Greene"
Depuis Borrowed publié début 2023 (après 18 ans d'absence discographique) jusqu'à The Grey Album paru il y a un an, Grey DeLisle n'a pas vraiment levé le pied et vous avez pu suivre le détail de ses aventures musicales en ces colonnes. Elle revient aujourd'hui dans un registre inhabituel, en duo avec Les Greene pour un réjouissant album de rock 'n soul. Les Greene, leader de Les Greene and The Swayzees, c'était la voix de Little Richard dans le biopic Elvis, ce qui situe parfaitement ses capacités. Grey et Les s'étaient liés d'amitié en 2024 en enregistrant ensemble une chanson de Noël, I Don't Want Nothing, qui leur a donné envie de réaliser un album entier. Grey & Greene, produit par le vétéran James Intveld, comporte neuf titres écrits par Grey (dont trois en coécriture avec Intveld) et pour terminer, une reprise, You're The One That I Want, chanson du film Grease popularisée par Olivia Newton-John et John Travolta. L'ensemble mêle allègrement et harmonieusement rockabilly, country, pop et soul au travers d'un répertoire que l'on imagine interprété sur scène. Les chante cinq titres, Grey quatre, et leurs voix se rejoignent pour la reprise finale. Le disque s'ouvre avec Homewrecker, morceau-titre de l'album solo de Grey paru en 2002 mais, cette fois, chanté par Les qui donne immédiatement une idée de son talent, dans un titre purement rock 'n roll, enchaînant avec une formidable ballade soul, Let Me Call You Baby. Il confirme avec Back Of Your Hand, très rhythm and blues, et le rock Shake That Thing, pour atteindre les sommets avec That's All dans un registre soul avec une qualité d'interprétation qu'aurait adoubée le grand Otis Redding. Quant à Grey, toujours aussi lumineuse, elle entre en scène avec Mister, un rock teinté de soul, avant de nous délivrer une intense ballade de toute beauté, The Pieces, où James Intveld assure toutes les parties instrumentales à l'exception du solo de guitare assuré par Steve Reeves. Mariposa est une autre ballade à laquelle le saxophone de Kenny O'Donnell et les voix de Mika Lett et Anjolee Williams ajoutent une touche de soul, avant que Grey ne passe au registre rockabilly avec Go Go Go. Une fois de plus, Grey DeLisle a frappé juste, accompagnée d'un chanteur qui mériterait une plus grande notoriété. Il faut également tirer un coup de chapeau à James Intveld qui, non content d'assurer parfaitement la production de l'album, a démontré ses compétences au travers d'une belle palette d'instruments: guitares, claviers, basses, batterie et même sax ténor.
 

 
"Mayday!"
Songs to Keep Our Hearts Steady and Strong for the Fight!
En 2024, Si Kahn et George Mann avaient, entourés de nombreux invités, publié Labor Day à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Si. Le disque était sous-titré A tribute to hard working people everywhere. Aujourd'hui le contexte est différent et les deux infatigables défenseurs des droits des travailleurs, des femmes et des hommes, reviennent avec treize titres beaucoup plus politiques et connectés à l'actualité de leur pays. Tous sont de Si Kahn, paroles et musique à l'exception de In The Heart Of The Country et You Can't Count On The Numbers, coécrits par George et Si, et de Ask The Penguin, Ask The Seal, interprété par Magpie sur la musique de l'Ode à la Joie de Beethoven. Les douze autres titres sont chantés par George (huit) et Si (quatre). Dès les premiers mots de Hard Times ("It’s hard times in Washington / Hard times in Tennessee"), on sait à quoi s'en tenir, et tant pis si cette chanson à été écrite par Si après le 11 septembre. C'est ensuite Anyone Can Be President, dont la cible ne souffre pas d'équivoque: "N'importe qui peut être président / Sonner la cloche de la Liberté / Quand on voit ce qu'on a maintenant / N'importe qui ferait l'affaire / Je suis pour le peuple / C'était son slogan de campagne / Maintenant, ses copains et ses enfants / Sont le peuple qui s'enrichit". Il est question d'immigration dans Strangers In This Land, de protection sociale dans Care For All alors que In The Heart Of The Country est dédié à Renee Good et Alex Pretti, assassinés de sang-froid par les mercenaires d'ICE, et au peuple de Minneapolis qui continue à résister à la tyrannie au péril de sa vie. Ask The Penguin, Ask The Seal fait allusion au jour où Trump a annoncé un droit de douane de 10% pour deux îles inhabitées de l'Antarctique. Qui peut dire l'impact de cette mesure? Évidemment, Ludwig van Beethoven, d'où le choix de la musique. The Gap et Put Your Money Where Your Mouth Is, comme plus loin Fight For Your Union sont des titres d'avantage dans la tradition syndicale de Si. At The Crossroad évoque bien sûr Robert Johnson et son pacte avec le diable. Les chiffres ne mentent pas, a-t-on coutume de dire, sauf quand certains les utilisent pour appuyer leurs mensonges. You Can't Count On The Numbers et un des titres forts du disque, sur une mélodie qui évoque fortement Woody Guthrie. Going Going Gone évoque la manière dont l'administration Trump vend à bas prix l'héritage national aux corporations et aux milliardaires. Mayday! s'achève sur une note d'espoir avec One Voice, en forme d'hymne: "Nous chantons d'une voix pour l'union, pour nos sœurs, pour nos frères, pour l'autre, pour le futur…". En dehors du message social et politique, il faut souligner la qualité des mélodies (mais cela ne surprendra pas ceux qui connaissent Si et George) et celle des musiciens, notamment Rich DePaolo (guitares en tous genres), Molly MacMillan (claviers), Michael Wellen (batterie) et Doug Robinson (basses). Cela donne, au final, un album bien dans la tradition folk que l'on peut écouter et apprécier même si l'on ne saisit pas tous les textes.
"Cat Out Of The Bag"
Résumer la carrière musicale (six décennies) de Bill Kirchen en quelques lignes relève de la gageure. Ses débuts remontent à l'époque (vers 1967) où il étudiait à l'université du Michigan, à Ann Arbor avec un groupe "psycho folk-rock" appelé The Seven Seal. Il fonda ensuite avec John Tichy et George Frayne un groupe country qui constitua la base de Commander Cody & His Lost Planet Airmen. Puis vinrent The Moonlighters dont le second album (Rush Hour) était produit par Nick Lowe. Bill était aussi un guitariste réputé (le titan de la Telecater) ce qui l'a amené à collaborer, en studio et sur scène, avec de nombreux confrères: Nick Lowe, Elvis Costello, Link Wray, Gene Vincent, Asleep At The Wheel, Tom Russell, Greg Trooper… En solo, il a publié une dizaine d'albums de 1993 à 2016 (le dernier en duo avec Austin de Lone, décédé en 2025), avant de retrouver John Tichy et "Buffalo" Bruce Barlow (aka The lost Planet Airmen) pour Back From The Ozone en 2023. Alors qu'il va fêter ses 78 ans le 29 juin, Bill nous gratifie d'un Cat Out Of The Bag où il démontre qu'il a toujours la même énergie qu'à ses débuts. Le disque a été enregistré de 2023 à 2025, ce qui explique la présence d'Austin de Lone sur trois titres (il en a également co-composé trois). Les Moonlighters sont présents au travers d'Austin mais aussi de la chanson City Mix écrite par Tony Johnson et de Paul Riley, producteur de dix des onze titres et musicien sur trois d'entre eux. Parmi les invités, on trouve aussi Rick Richards (batterie), Jack Saunders (basse, guitare), George Lloyd (guitare), Floyd Domino (claviers) et Marty Muse (pedal steel). Et puis il y a Linda Gail Lewis dont le jeu de piano sur Honky-Tonk Hellfire évoque irrésistiblement Jerry Lee. Notons aussi, parmi les (co-)auteurs et (co-)compositeurs, John Tichy (Cat Out Of The Bag), Kevin "Blackie" Farrell (One More Ride, Mercy Light), Leroy Preston (Black Sheep) et Louise Kirchen, son épouse depuis plus de vingt-cinq ans. Si ce nouvel opus de Bill Kirchen est à forte dominante rock (Cat Out Of The Bag, City Mix, Hamburger Man, Black Sheep, Honky-Tonk Hellfire), on l'apprécie aussi pour ses moments plus calmes (Her Gone Is Goodbye, One More Ride, Inside My Baby's Heart, Highway To Heaven). S'il n'y a pas un titre faible, j'ai une affection particulière pour One More Ride (avec les harmonies de Jimmie Dale Gilmore et la pedal steel de Marty Muse) et pour le dernier titre, Mercy Light avec la lap steel de Marty, un superbe solo de guitare de Bill et l'orgue Hammond d'Austin de Lone qui résonne comme un adieu. Quoi qu'il en soit, avec Cat Out Of The Bag, Bill Kirchen démontre qu'il n'a rien perdu de ses qualités de guitariste et que celui qui nous avait enchantés ave Mama Hated Diesels, il y a cinquante-quatre ans, est toujours un chanteur inspiré.
 

 

 
"Live In Holland 1993 Part 1 / Part 2"
L'ami Pieter Groenveld, au moyen de son label Strictly Country Records, a l'habitude de nous proposer régulièrement des Live In Holland qui nous font regretter de ne pas être nés aux Pays-Bas. Si David Olney est celui qui a le plus souvent eu les honneurs du label, nombreux sont celles et ceux, plus ou moins connus, dont les concerts ont été ainsi publiés, pour notre plus grand bonheur. Aujourd'hui, c'est Tish Hinojosa qui est à l'honneur avec deux albums enregistrés les 5 et 6 mars 1993 à Lichtenvoorde. C'est donc un double plaisir de retrouver ainsi celle que je ne connaissais à l'époque que par la reprise par Linda Ronstadt de sa composition Adónde Voy. J'ai réellement découvert Tish quinze ans plus tard avec son album Our Little Planet où éclatait également le talent de Marvin Dykhuis. Ce dernier, pour les Live In Holland, accompagne Tish à la guitare et à la mandoline, en compagnie de Paul Pearcy aux percussions. Tish, née Leticia Hinojosa à San Antonio, Texas, de parents immigrés mexicains, s'exprime (et écrit) aussi bien en anglais qu'en espagnol. Le premier album commence d'ailleurs par deux titres en espagnol, Chanate El Vaquero (Chanate The Cowboy) et La Llorona (Weeping Woman) avant de passer à l'anglais avec The Highway Calls. La plupart des titres sont de la plume de Tish avec quelques reprises comme Estrella (Little Star), le bluesy Darkness On The Delta (chanté par Marvin) ou Carlos Rodriguez, de Paul Simon, traduit en espagnol. Parmi les moments forts de ce premier volume, je note en particulier Show Me The Way To My Heart, San Antonio Romeo (cosigné par Bob Wills), Love Is On Your Side ou encore West Side Of Town. Le dénominateur commun est la qualité de la voix pure de Tish, que ses partenaires, Marvin et Paul, tout en finesse, mettent parfaitement en valeur.

 
Bien sûr, tout ce que j'ai écrit pour le premier volume vaut pour le second. Il faut noter quelques reprises de confrères célèbres: Crazy Wind And Flashing Yellows (James McMurtry), According To My Heart (Gary Walker), Midnight Moonlight (Peter Rowan), Please Send Me Someone To Love, chanté par Marvin (Percy Mayfield), The Dutchman, également par Marvin (Michael Smith). Il y a aussi plusieurs titres en espagnol: Corazon Viajero (Wandering Heart), Bandera Del Sol (Flag Of The Sun), Reloy (Clock), Déjame Llorar (Let Me Weep), Gumbia, Polka Y Mas (Cumbia, Polka And More), Malagueña Salerosa (Enchanting Woman From Málaga), ces trois derniers titres clôturant l'enregistrement. Il y a moins de compositions de Tish sur la seconde partie de ce Live In Holland, mais elles supportent très bien la comparaison avec les reprises: In The Real West, Prairie Moon, Taos To Tennessee, Something In The Rain, Everything You Mean ou Drifter's Wind en sont de parfaits exemples. Il est d'ailleurs important de noter que si Tish avait trente-sept ans en cette fin d'hiver 1993, elle n'avait encore publié que trois véritables albums qui ont fourni l'essentiel de la matière de Live In Holland, deux titres étaient encore inédits sur disque pour ne voir le jour que sur Destiny's Gate l'année suivante. Les trente-huit chansons présentées ici, devant un public de connaisseurs, en disent plus long que tous les mots sur le talent de la Dame, un talent jamais démenti par la suite jusqu'à A Guitar & A Pen, publié en 2024.
 

 
"Vengeance & Grace"
Nous avions laissé Benjamin Todd en 2025 avec Live From A Mile High, un disque enregistré avec son groupe, Lost Dog Street Band. Un an plus tard, il est de retour avec un disque solo, Vengeance & Grace. Je devrais plutôt parler d'un demi-disque solo puisqu'il comporte dix titres enregistrés chacun en deux versions. D'abord avec un groupe: Dave Racine (batterie), Paul Defiglia (basse), Cotton Clifton (guitare et voix), Billy Contreras (fiddle) et Tebbs Karney (pedal steel). Les mêmes chansons sont ensuite présentées dans une version "alone", sans même sa compagne et partenaire Ashley Mae (ils ont eu un fils récemment). Veangeance & Grace est le cinquième album enregistré par Benjamin sous son nom. Les trois premiers étaient totalement solo, alors que sur le quatrième, Shooting Star, paru en 2024, de nombreux musiciens étaient de la partie. Ce que l'on peut dire en premier lieu, c'est que Benjamin, malgré la multiplication de ses projets et collaborations (avec Jesse Daniel, Shooter Jennings, Matt Heckler…), n'est pas en panne d'inspiration. À la première écoute, certains titres se détachent. Il y a Vengeance And Grace, qui ouvre l'album, Goner où brille la pedal steel, My Pride où le fiddle est en vedette, les ballades End Of My Rope et I Ain't Bound ou encore Ticket Home. Le thème du voyage est souvent présent alors que certaines chansons sont plus introspectives comme le morceau titre ou My Pride. En tout état de cause, la première partie du disque glisse et se laisse écouter sans effort, sans qu'un morceau ne soit plus faible que la moyenne. Quand arrive la partie solo, on se demande si la suite va présenter un intérêt tellement l'ensemble a été satisfaisant jusque-là. Quel besoin de présenter ce qu'on imagine n'être que des maquettes? Très vite, on se rend compte qu'il s'agit d'autre chose, de véritables réinterprétations des mêmes morceaux, avec une plus grande place laissée à la vérité de l'émotion, six cordes et une voix. Bien sûr, le disque est plus long (soixante-deux minutes), trop long peut-être mais on n'est pas obligé de l'écouter d'une traite. On se prend vite au jeu des comparaisons et chacun peut se poser la question de savoir si tel ou tel titre est meilleur solo ou avec un groupe et imaginer ce qu'aurait été l'album s'il y avait eu un panachage. Benjamin Tod laisse le débat ouvert et chacun aura sa réponse, mais, en attendant, Vengeance & Grace est une bien belle addition à la désormais imposante discographie de son concepteur et interprète. 
 

 

vendredi 21 novembre 2025

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Marisa YEAMAN

"Weather The Storm" 

Marisa Yeaman est australienne, a partagé la scène avec quelques-uns des plus grands (Tom Russell ou Chris Smither par exemple), a traversé les océans pour trouver une terre d'accueil aux Pays-Bas avant de trouver refuge dans un village français, près de Semur-en-Auxois, jolie petite ville de Bourgogne. Elle a publié trois albums, Pure Motive (2006), Roadmap Heart (2008) et Voices From The Underground (2012), démontrant qu'elle est une autrice-compositrice qui compte, entre folk et rock, blues et jazz. Elle est également plasticienne et a publié un premier livre en 2019. Si elle ne s'est jamais éloignée de la musique, il a fallu attendre treize ans pour son quatrième opus, Weather The Storm qui comble celles et ceux qui l'ont attendu pendant tout ce temps. Elle n'a pas oublié ses attaches musicales néerlandaises, et on ne peut que lui donner raison quand on sait que c'est l'excellent Bart-Jan "BJ" Baartmans (bien connu des fans de Iain Matthews et de Matthews Southern Comfort) qui a été chargé de la mise en son de l'album (en plus de la production, il joue toute une ribambelle d'instruments: guitares acoustiques, électriques et 12-cordes, mandoline, dobro, guitare baryton, bouzouki, piano, basse, sitar électrique, harmonica blues, plus quelques harmonies vocales). Les autres musiciens viennent aussi du pays des tulipes et de Van Gogh (que je ne cite pas par hasard car Marisa avait été chargée de composer une chanson pour le musée consacré au peintre à Amsterdam): Rob Gaboers aux claviers divers et à l'accordéon), Tim Baartmans (guitares basses), Sjoerd Van Bommel (batterie et percussions) et Marie-José Sonneveld Didderen (violoncelle). Marisa se charge du reste, armée de ses guitares acoustiques, elle chante (fort bien) les onze titres qu'elle a écrits et composés. Quelques notes de guitare acoustique, une voix qui scande one, two, et c'est parti pour Love Is The Gold, une ode à la vie et la nature de toute beauté. La voix est pleine de sensibilité (avec celle de BJ qui répond sur le refrain), les arrangements au rythme chaloupé sont pleins de finesse et mettent pleinement en valeur la composition. Le titre suivant, Mansion On The Hill (au texte très émouvant, à propos de la maladie d'une personne chère) met en valeur Rob Gaboers à l'orgue Hammond B3 et l'on sait dès lors qu'on a affaire à un disque parmi ceux qui vont compter en cet automne. The Distance est autobiographique et montre que le choix de Marisa de vivre désormais dans un autre fuseau horaire, pas loin de Paris, ne l'empêche pas de penser à ceux qu'elle a laissés aux antipodes, concluant ainsi: "So think of me when the sun fades, you know I'm not really that far away and the distance could never keep us apart" ("Pensez à moi quand le soleil se souche, vous savez que je ne suis pas vraiment si loin et que la distance ne pourrait jamais nous séparer"). On retrouve aussi le thème de l'éloignement dans Innocent Beauty, un peu plus loin. Je ne vais pas entrer dans le détail de tous les titres qui sont pour la plupart sur un tempo modéré, avec parfois une orchestration plus rock (It's A Long Road, Hold On To Me). Je citerai quand même le bien beau Vermeer's Cloud (auquel le violoncelle et la mandoline confèrent une dimension presque visuelle), preuve de l'attachement de Marisa au pays d'Europe qui l'a accueillie, Weather The Storm, un véritable plaidoyer pour une vie où la gentillesse et l'amour sont les meilleures armes pour affronter la tempête, ou encore The War Is Raw. Le disque se termine par un autre moment de grande beauté (avec harmonica et dobro en évidence), Born Innocent ("Nous sommes tous né innocents dans ce monde, nous sommes tous du même sang") qui ferme la boucle en renvoyant à Love Is The Gold où Marisa chantait: "Le cœur humain est né innocent, pourquoi ne le voyons nos pas?". Achetez ce disque qui est pour moi l'un des tous meilleurs du moment. Et surtout, lisez le livret (à défaut, consultez les paroles sur Bandcamp) et vous comprendrez comme moi que Marisa, remarquable chanteuse folk, avec ce qu'il faut de blues dans sa voix, compose et écrit comme peu savent le faire et conclut ses notes de pochette par ce souhait: "May love learn to raise it's voice louder than hate" ("Puisse l'amour élever sa voix plus fort que la haine").


 

 

John GORKA

"Unentitled" 

Le 9 novembre 2006, lors d'un concert organisé par Hervé Oudet et Acoustic In pAris, ce dernier m'avait remis un disque de John Gorka que je ne connaissais pas encore. Dix-neuf ans plus tard, à deux jours près, John donnait son premier concert en France, à l'initiative du même Hervé. L'homme a quinze albums en solo à son actif, auxquels il faut ajouter celui qu'il a publié sous le nom de Red Horse avec Eliza Gilkyson et Lucy Kaplansky. Dix-neuf ans que j'écoute ce songwriter du New Jersey (qui vit dans le Minnesota), dix-neuf ans sans l'ombre d'une déception. Unentitled est son nouvel opus, riche de dix compositions originales dont une, (Particle & Wave) figure en deux versions et de Harris And The Mare, chansons du regretté Stan Rogers dont on ne louera jamais assez la qualité de l'œuvre, hélas trop vite interrompue. John nous invite, de sa voix chaude et légèrement éraillée, à parcourir ces chemins musicaux que lui seul connaît. Favorite Place, A Light Exists In The Spring, First Snow On The Mountain, Welcome Home, ces titres parlent d'eux-mêmes. Il y a aussi No Time To Cry, Give Us Back Our Water ou encore Hope Doesn't Fall dont les mélodies finement ciselées nous emplissent de bien-être. Si John Gorka est très convaincant seul avec sa voix et sa guitare acoustique, il sait aussi bien s'entourer. JT Bates (batterie et percussion), Dirk Freymuth (guiares électriques), Rob Genadek (production et programmation de la batterie), Don Richmond (Weissenborn et mandoline), Joel Sayles et Enrique Toussaint (basses), Jeff Victor (claviers divers) et Russ Rentler (mandoline) sont les partenaires pour cet album. Il y a aussi les voix d'Elisa Gikyson, Lucy Kaplansky, Kathleen & Rhonda Johnson, Alice Pecock et Don Richmond qui complètent le casting. John Gorka a séduit le public du Café du Village à Paris, le 11 novembre, et nombreux sont les spectateurs qui sont partis, Unentitled à la main et le sourire aux lèvres. 




 

 

Amy SPEACE

"The Blue Rock Session" 

Amy Speace n'est pas nouvelle dans notre paysage même si elle n'a pas souvent l'honneur des gazettes. Je me rappelle cependant avoir chroniqué en 2016 le disque sans titre du trio Applewood Road qu'elle formait avec Emily Baker et Amber Rubarth, le qualifiant de pur délice (Le Cri du Coyote n°148). Actrice shakespearienne de formation, Amy, originaire de Baltimore, MD, et établie à Nashville, TN, est loin d'être une novice puisqu'elle a publié dix LP et deux EP de Space en 2002 à The American Dream en 2024. En juillet 2025, elle était en résidence pour une semaine d'écriture au Blue Rock Ranch & Studio à Wimberley, TX. Le lieu a inspiré Amy puisqu'à la fin de la semaine elle avait écrit six nouvelles chansons, guidée par le seul plaisir d'écrire, sans objectif de disque à publier. Bénéficiant aussi de quelques heures de studio avec un ingénieur du son, elle décida, armée de sa Gibson J-45 de 1956, d'enregistrer ses nouvelles compositions, y ajoutant quelques anciennes et, en trois heures, onze titres étaient en boîte, en une ou deux prises, à l'ancienne, dans une configuration proche de celle qui est la sienne sur scène ou elle est souvent seule avec sa guitare ou son piano. Cette session permet de constater qu'Amy est une véritable chanteuse folk, avec une voix qui n'est pas sans rappeler Joan Baez ou Judy Collins. Cela a d'ailleurs été un handicap pour elle à ses débuts alors que, paradoxalement, c'est Judy qui l'a signée sur son propre label après l'avoir entendue en 2005. The Blue Rock Session présente donc onze titres. Certaines chansons sont nouvelles: On A Monday In London, God Came To Me, In This Home, Dream Of The Hawk, Out Of The Blue, I Found A Halo (qu'Amy avait commencé à écrire en 2016 avec Robby Hecht), The Mother. Weight Of The World (coécrit avec Jud Caswell et Jon Vezner) avait été enregistré par Judy Collins sur son album Paradise mais Amy ne l'avait publié qu'en titre caché sur The Killer In Me. The Sea And The Shore (coécrit avec Robby Hecht) était paru sous forme de duo (superbe) avec John Fullbright sur How To Sleep In A Stormy Deep. Les deux derniers titres avaient été publiés sur Me And The Ghost Of Charlemagne en 2019. il s'agit de Both Feet On The Ground et Kindness, une composition de Ben Glover. Ce disque inattendu et spontané est un véritable moment de plaisir, j'aurais pu dire même un pur délice, si je n'avais déjà employé ce qualificatif pour Appleweed Road. Amy Speace écrit des chansons poétiques, avec des textes inspirants et des mélodies qui accrochent. Elle les chante aussi à merveille, en toute simplicité. Que demander de plus?


 

 

Tom RUSSELL

"Mount Olive" 

Cela faisait plus de six ans que Tom Russell était silencieux, depuis October In The Railroad Earth. Il revient avec un nouveau disque Mount Olive qui pourrait être un peu frustrant dans la mesure où il ne comporte que huit titres et dure moins de vingt-cinq minutes. Le côté positif est que l'on peut l'écouter deux fois de suite, voire plus, tellement la qualité est au rendez-vous. Le disque est co-produit par Tom Russell et Mark Hallman. Ce dernier joue de la guitare, de la basse, des claviers, de l'harmonica et chante les chœurs. Avec Bill Kirchen à la guitare, Jack Saunders à la basse et Rick Richards à la batterie, cela ressemble à une dream team à laquelle s'ajoutent Jacqui Sharkey (voix sur Into The Wild) et Josh Baca (accordéon sur Salt On The Rim et Where The Cows Turn Their Backs To The Wind. La voix de Tom n'a pas changé avec les années et son sens de la mélodie est toujours aussi imparable, sans artifice. Pour paraphraser, je dirai qu'il y a juste trois accords et la vérité, celle qui est née des années passées sur la route, celle qui fleure bon la poussière et le soleil du sud des États-Unis (même si Mount Olive est dans l'Illinois). Le premier titre, I Grew Up On Western Movies, aux accents autobiographiques et à la mélodie familière, donne le ton. 1946 Martin D-18, Where The Cows Turn Their Backs To The Wind et Kindred Spirits (The Choctaw Song) confirment que Tom peint aussi bien avec les mots qu'avec un pinceau et, en fermant les yeux, on voit se dérouler le film des chansons en même temps qu'on les entend. Le valsant Into The Wild et le tex-mex Salt On The Rim ont ma préférence, mais les deux titres que je n'ai pas cités, Landed On Your Feet Again (avec une belle partie d'harmonica de Mark Hallman) et Mount Olive (mi-parlé, mi-chanté) ne déparent nullement l'ensemble. Mount Olive est un disque à consommer sans modération, en espérant qu'il ne faudra pas attendre un lustre pour le suivant. 


 

 

Various Artists

"It's All Her Fault - A Tribute To Cindy Walker"

  Eddie Clendening est le producteur, Deke Dickerson l'ingénieur du son et Grey DeLisle la productrice exécutive de cet hommage à Cindy Walker dont tout le monde connaît les chansons sans toujours savoir qu'elle les a écrites ou coécrites. Le casting (pour le chant), est exclusivement féminin: Katie Shore, Summer Dean, Kimmi Bitter, Amythist Kiah, Mozzy Dee, Rosie Flores, Kelly Willis, Brennen Leigh & Grey DeLisle, Melissa Carper, Mandy Barnett, Gail Davies, Jolie Holland, Ginny Mac se partagent le privilège d'interpréter des titres qui évoqueront beaucoup pour les amateurs de western swing, de Bob Wills à Asleep At The Wheel, mais pas seulement. Au rang des interprètes des chansons de Cindy, on compte aussi les Byrds, Johnny Cash, Ray Charles, The Cherokee Maiden (nommées d'après le titre d'une chanson de Cindy), Kathy Chiavola, J.D. Crowe & The New South, The Flying Burrito Bros, Merle Haggard, Emmylou Harris, Terri Hendrix, Waylon Jennings, Johnnie & Jack, George Jones, Caleb Klauder, Jerry Lee Lewis, Don McLean, Manfred Mann, Kathy Moffatt, Michael Nesmith, Old 97's, Roy Orbison, The Osborne Brothers, Webb Pierce, Elvis Presley, Ray Price, John Prine & Mac Wiseman, Marty Robbins, Junior Sisk, Ricky Skaggs, Teddy Thompson, The Time Jumpers, The Wainwright Sisters, Dareel Webb et même les Français de Westbound. La liste est longue mais ce n'est qu'une sélection. Willie Nelson lui a consacré un album entier (You Don' Know Me: The Songs of Cindy Walker) paru en 2006, neuf jours avant le décès de Cindy. Je ne vais pas vous citer toutes les compositions de cette grande dame qui ont fait le succès de leurs interprètes, mais juste quelques-unes présentes sur cet album: You're From Texas, Don't Talk To Me About Men, It's All Your Fault, You Don't Know Me, I Don't Care, Take Me In Your Arms, Dream Baby (How Long Must I Dream), The Warm Red Wine, Don't Be Ashamed Of Your Age. Cela suffit à faire comprendre que It's All Her Fault n'est pas seulement un disque hommage de plus, c'est véritablement une page d'histoire de la musique américaine, texane en particulier, du vingtième siècle.


 

mardi 20 mai 2025

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Grey DeLISLE

"The Grey Album" 

Un double 33 tours à la pochette immaculée, sans titre, avec juste le nom de l'artiste, cela ne vous rappelle rien? Joli clin d'œil de la part de Grey DeLisle à ses illustres prédécesseurs de Liverpool. Cet album (qui tient sur un CD simple) prend son envol, comme une évidence, sous l'appellation The Grey Album. Au menu, vingt titres qui explorent toutes les facettes du talent de songwriter de la dame qui, depuis trois ans et après une absence discographique de dix-huit ans, fait preuve d'une belle créativité. La production est assurée par Marvin Etzioni (ex Lone Justice) et au premier rangs des musiciens figure Murry Hammond (ex Old 97's), complice de longue date (pas seulement musical puisqu'ils ont un fils ensemble). Le talent vocal de Grey explose dans tous les registres. Des titres aux accents country comme le morceau d'ouverture Hello I'm Lonesome ou Daddy, Can You Fix A Broken Heart, des chansons plus rock et blues comme Sister Shook, 40 Something Runaway (avec Cherrie Currie des Runaways), Didn't We Try (avec la présence vocale de Stephen McCarthy des Long Ryders), The Last, Last Time ou I Can't Be Kind, des ballades pleines de tendresse comme Who To Love, A Promise I Can't Keep, Don't Let Go Of My Hand ou Take Me Dancing Again. Je ne peux citer tous les titres mais aucun n'est faible ni même simplement moyen, comme en témoignent Reach For The Sky, Convince Me ou encore My Darlin' Vivian. Parmi les musiciens qui donnent des couleurs lumineuses à ce Grey Album, je retiendrai particulièrement Tammy Rogers (violon, alto et arrangements de cordes) et Greg Leisz (steel guitar, Rickenbacker 12 cordes). À l'exception de Convince Me (écrit à l'origine pour Roy Orbison par Marvin Etzioni) et A Coastal Town, coécrit avec Joey Simeone, a écrit toutes les parole et musiques du disque. Cependant, si vous écoutez le dernier titre, l'émouvant Red Dress, vous reconnaitrez certainement une mélodie connue depuis la Carter Family (I'm Thinking Tonight Of My Blue Eyes). Dire que The Grey Album est une réussite est un euphémisme, c'est un véritable moment de bonheur musical qui dure près d'une heure


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Jefferson ROSS

"Backstage Balladeer"

 J'ai découvert Jefferson Ross vers 2012 pour sa participation à la trilogie The 1861 Project de Thomm Jutz. J'ai ensuite présenté ses albums dans les colonnes du Cri du Coyote à de nombreuses reprises. Notre homme, accompagné du producteur et multi-instrumentiste Thomm Jutz, a démontré au cours de la dernière décennie qu'il était un auteur-compositeur interprète de haute volée dont on peut simplement se demander pourquoi il n'est pas plus célèbre en dehors de sa Georgie. Avec Backstage Balladeer, Jefferson a choisi de se passer de toute aide, de privilégier le côté artisanal de son œuvre. Écriture, interprétation, enregistrement, mixage: il a tout fait, à la matière de Paul McCartney pour son premier album solo. Le son est plus brut que dans les disques précédents mais cela ne fait qu'ajouter au charme de l'ensemble. Les thèmes abordé sont variés et si Power a des connotations politiques et House Of The Lord religieuses, Lion In Zion sonne comme un gospel teinté de reggae, alors que The Blues And The Blood a des accents blues-rock lancinants, presque inquiétants. Travel, un des sommets du disque, honore une des nombreuses passions de Jefferson, le voyage. Son dernier en date, en Europe, en 2022, l'a amené à passer par la France, de la Provence à l'Alsace en passant par Paris, et les clichés qu'il a pris à cette occasion démontrent un autre de ses talents, la photographie qu'il pratique avec un œil de peintre (il excelle aussi dans ce domaine). Tout cela pour vous dire que chacun des textes est un véritable portrait, ou un paysage, avec une dimension qui dépasse celle de la simple chanson. Il peut évoquer Jerry Lee Lewis ou Mary Magdalene (deux titres de chansons) ou s'aventurer davantage musicalement avec Serpent, il sait nous régaler avec Brimstone Blues ou le superbe Backstreet Balladeer qui justifient à eux seuls l'acquisition de l'album. DIY peut-être, excellent certainement, Backstreet Balladeer a tout ce qu'il faut pour être aimé, sans condition. 


 

 

Martha FIELDS

"Live!" 

Martha Fields, alias Marty Fields Galloway, avait prévu d'enregistrer un album live (CD + DVD), il y a quelques années, du côté de Bordeaux mais COVID et confinement en ont décidé autrement. C'est donc en novembre 2023 que Martha, accompagnée de ses French boys, s'est retrouvée à Lanton, au Baryton, pour réaliser enfin son projet qui permet à celles et ceux qui n'ont pas eu la chance de voir le groupe en concert de mesurer l'énergie déployée sur scène. Martha (guitare acoustique et chant) est accompagnée par Manu Bertrand (dobro, banjo, mandoline, lap steel et harmonies), Urbain Lambert (guitare électrique et harmonies), Serge Samyn, (contrebasse, basse électrique et harmonies), Olivier Leclerc (violon) et Denis Bielsa (batterie). Un concentré de haut niveau au service d'un répertoire partagé entre compositions de Martha et reprises choisies. Les premiers titres évoque la double appartenance de Martha, qui  se partage entre USA et France. Il y a d'abord Paris To Austin où la Seine ressemble au Colorado, puis Country Roads Of France avec ce pont entre deux continents: "Yes the bridge is long and wide / Faire un pont pour de bon". Dans le traditionnel Lonesome Road Blues, Martha évoque la douleur du partir: "My momma, she said don't go to France / I got ants in my pants so I went to France" (Maman m'a dit ne va pas en France / J'avais des fourmis dans les jambes donc je suis parti en France). Biscay Bay, Headin' South et Demona évoquent des souvenirs personnels avec, intercalée, une belle et dynamique reprise de Honky Tonk Blues de Hank, Sr. C'est ensuite la chanson bilingue que tout le monde connaît et chante en chœur, J'entends Siffler le Train / 500 Miles et Johanna, chanson pleine d'émotion pour celle qui "Ressemblait à Mata-Hari / S'habillait comme Marlene Dietrich / Dansait au Moulin Rouge / Pour les soldats du Troisième Reich". Changement de décor avec le Kokomo Blues de Mississippi Fred McDowell où le Chicago blues est mis à l'honneur, prétexte à une jam magnifique où le talent d'Urbain, Olivier et Manu expose littéralement, avec le soutien sans faille de Serge et Denis. Vient ensuite un moment de calme avec Wayfaring Stranger qui permet au six amis de mieux déployer une dernière fois leur énergie, au couleurs du bluegrass, avec le célèbre Orange Blossom Special qui laisse tout le monde sur les rotules. J'aurais aiméêtre là, c'est ce que chacun se dit au bout de ces soixante-dix-huit minutes de partage musical. Pour ma part, j'avais prévu d'assister à l'enregistrement prévu initialement, mais le destin en a décidé autrement


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Guy CLARK

"Looking For The Words: Live at the U of H Coffee House – October 30,1970" 

Si l'on m'avait dit qu'en 2025 je chroniquerais un album de Guy Clark, décédé il y a tout juste neuf ans, j'aurais doucement souri! Quelques chutes de studio ou maquettes ont bien été publiées, mais cela ne suffisait à donner matière à un texte. Mais lorsque j'ai vu ce Looking For The Words, enregistré en public en 1970 (je rappelle que Old No. 1, le premier LP de Guy n'est paru qu'en 1975), j'ai été intrigué et ma curiosité a été bien récompensée. Pour ce qui est de la qualité sonore, elle est excellente et cela malgré les vicissitudes survenues à l'enregistrement réalisé par John Kuntz ainsi qu'il le narre dans les notes du livret (seize pages richement documentées et illustrées). Pour ce qui est du contenu, la surprise est aussi grande qu'agréable. À côté des traditionnels Frankie And Johnnie et Rye Whiskey, des blues Corina Corina et San Francisco Bay Blues, des standards que sont Just Like Tom Thumb's Blues de Bob Dylan (qui avait lui aussi à son répertoire de jeunesse les deux blues précités) et These Days de Jackson Browne, le CD propose douze compositions du jeune Guy Clark. Œuvres d'un auteur-compositeur qui se cherche encore ou titres déjà mûrs, ces chansons présentent un point commun: elles n'ont jamais été enregistrées par Guy sur un de ses albums studio. On connaît juste Step Inside My House devenue Step Inside This House pour donner le titre à un double album de Lyle Lovett en 1998. Looking For The Words se déguste comme un tout, d'un seul trait. Qu'il s'agisse d'un Susanna à l'état d'ébauche (y compris pour le jeu de guitare) ou d'un Frankie And Johnnie survitaminé, de chansons plus abouties comme Raggedy Ann, Spring Thing ou Step Inside My House où l'on trouve déjà le Guy Clark que l'on aimera plus tard, on reste captivé tout au long de ce concert où l'authenticité domine. Et puis, découvrir des titres de la qualité de The Gypsy Boy, Wine And Cigarettes et surtout Looking For The Words, plus d'un demi-siècle après, c'est un plaisir dont il serait dommage de se priver. Guy finit ce show par Headed Back To California, une chanson qui n'est en rien prophétique puisque, dès l'année suivante, Guy et Susanna Clark allaient quitter le Texas pour Nashville où s'écrirait leur brillant destin. 


 

 

Barry ORECK and Friends

"We Were Wood" 

L'espèce des songwriters n'est pas en voie d'extinction aux États-Unis d'Amérique. Beaucoup d'entre eux émergent sur le tard après une vie passée à travailler pour vivre, laissant en sommeil une passion toujours vivante. Il est bien dommage que certains ne se fassent jamais entendre en dehors d'un cercle restreint. Barry Oreck est de ceux-là. Originaire de Chicago et établi à Brooklyn, il a fréquenté Steve Goodman et Frank Hamilton dans sa jeunesse et à mené une carrière de chorégraphe dans la danse et le théâtre tout en continuant à écrire et chanter ses chansons dans un style qui défie les étiquettes. Il revendique comme influences Stephen Sondheim, Odetta, Steve Goodman, Tom Waits et Tim O'Brien. Il aborde des thèmes variés, personnels ou politiques, parle de l'amour et du vieillissement, de questions sociales et écologiques. Il a publié son premier album en 2016 et We Were Wood est son cinquième. Le groupe d'ami(e)s autour de Barry (guitares et chant), se compose de Jesse Miller (guitares et harmonies), Rima Fand (violon et harmonies) et Adam Armstrong (basse). Les dix chansons sont de la plume de Barry, trois ayantété coécrites avec Rob Meador. Elle sont toutes sur un même tempo calme et la voix riche et sensible de Barry vogue tranquillement sur des arrangements pleins de trouvailles où chaque musicien apporte sa pierre à l'édifice. C'est véritable travail de groupe dont la production est assurée par Barry Oreck et Bob Harris qui ajoute quelques touches de mandoline, percussion et claviers. Parmi les titres qui ressortent du lot, je citerai Build Me A City: The Ballad Of Robert Moses (Robert Moses est un peu à New York ce que le Baron Haussmann est à Paris), The Crabbit Wee Tailors Of Forfar, et surtout The Norris Dam qui évoque la construction d'un barrage dans le Tennessee avec le drame vécu par les familles qui ont été obligées de tout quitter pour laisser la place au progrès, l'eau noyant l'histoire et les souvenirs d'une région entière (le Lac du Der ou celui de Serre-Ponçon, chez nous, auraient aussi pu inspirer des chansons). We Were Wood se termine sur She Calms Me, une tendre chanson d'amour, belle conclusion pour un disque attachant


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Gordie TENTREES & Jaxon HALDANE

"Double Takes" 

Gordie Tentrees vient du Yukon et Jaxon Haldane du manitoba et ont longtemps mené des carrières parallèles, Gordie était davantage connu comme songwriter et Jaxon comme multi-instrumentiste (aux côtés des Sadies, de Romi Mayes ou de Jon Spencer). Ils ne se sont rencontrés qu'en 2005 lors d'un pique-nique chez Fred Eaglesmith dans l'Ontario. C'était d'ailleurs leur dénominateur commun puisque Gordie a souvent assuré les premières parties de Fred alors que Jaxon était un ami de longue date et protégé de Willie P. Bennett, fidèle second de Fred, sur disque et sur scène. Les deux nouveaux amis ont tout naturellement eu envie de se produire ensemble, assurant plus de 1100 show ensemble lors de la dernière décennie (j'avais eu la chance de les voir à Nancy en novembre 2015), dans le même esprit de camaraderie et de qualité qui a uni Fred et Willie pendant leurs vingt-cinq années de vie musicale commune. S'ils avaient publié un album en public, intitulé Grit (voir Le Cri du Coyote n° 157 en juin 2018), Double Takes est leur premier disque commun en studio. Jaxon a écrit et chante en s'accompagnant à la guitare acoustique Franklin, Crystal, Drive Or Push, Bobbi & Gus et Nowhere Fast. Gordie a écrit et chante en s'accompagnant à la guitare acoustique Arcata, Time, Gratitude, Tinkering et Bygone Days. Jaxon y ajoute toute une palette d'instruments, comme guitare électrique, la lap steel, mandoline, scie musicale et banjo (ainsi que des harmonies vocales) alors que Gordie se contente d'ajouter harmonica et dobro sur Bobbi & Gus. Cela étant, et contrairement à ce que cette énumération pourrait laisser croire, il s'agit bien d'un disque commun dont l'unité n'est jamais mise en doute. Parmi les musiciens invités ou associés (et je n'omettrai pas de citer Shawn Fichter à la batterie et Steve Mackey à la basse), on trouve quelques noms légendaires comme Charlie McCoy à l'harmonica sur le bluesy Drive Or Push et sur Gratitude, Lucky Oceans (Asleep At The Wheel) à la pedal steel sur Time. Il y a aussi Tania Elizabeth au fiddle sur Bygone Days et Crystal. Bill Chambers (moins célèbre que sa fille Casey) est à la lap steel sur Franklin et son fils Nash produit le disque, ajoutant quelques percussions et un peu de melodica. C'est un album plein de musicienneté (ne cherchez pas dans le dictionnaire, c'est ma version française de musicianship), de talent, d'amitié, de mélodies et de voix qui touchent. Si jamais ces deux-là passent près de chez vous, n'hésitez pas, il en valent le plaisir. Et puis Jaxon, entre sa scie à archet et ses boîtes de cigares transformée en guitares, c'est un spectacle à lui tout seul.