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dimanche 26 mai 2024

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Chip TAYLOR 

"Behind The Sky"  

Tout démarre à l'été 2022, au moment où Chip ressent une gêne dans la gorge avant qu'en octobre une tumeur cancéreuse ne soit identifiée. Commence alors la période des rendez-vous avec des spécialistes et la litanie des soins, notamment une radiothérapie. Chip raconte dans le livret du CD toutes les étapes, du sens du goût perdu et retrouvé, parle de son épouse Joan, solide à ses côtés, de Kareem et George, devenus ses amis de thérapie mais aussi de musique, de la messe à laquelle il a assisté et qui lui a inspiré la chanson The Blessing. C'est une tranche de vie déclinée en trois pages et douze chansons, de Do Something Good à Hey Skip Along With Me. Behind The Sky, c'est le titre de l'album, a été enregistré avec un groupe complet (John Platania à la guitare électrique, Tony Mercadante à la basse, Tony Leone à la batterie et Goran Grini aux claviers) pour la première fois depuis Yonkers NY paru en 2009. Chip Taylor confirme qu'il reste un des meilleurs songwriters vivants, déroulant ses mélodies de son timbre voilé, de sa voix pleine d'émotion, introduisant parfois les chansons par des narrations comme dans Speaking Of Horses et Radiation Song. Ce dernier titre est une espèce de conversation entre Chip et Kareem à qui il demande: "Kareem, every time you strap me in, do me a favor / Just play me a little John Prine" (Kareem, chaque fois que tu m'attacheras, fais-moi une faveur, joue moi une peu de John Prine). John Prine, l'ami disparu, survivant du cancer mais pas du COVID, dont plusieurs titres sont évoqués (Lake Marie, Speed Of The Sound Of Loneliness, Glory Of True Love), avec cette conclusion: "Just thinking about you, John / We could use your message from above". Il est encore question des traitements dans George In Radiation, par exemple, mais Chip rend également hommage à sa mère (Momma Was The Queen), à son épouse (Nurse Joan), évoque des souvenirs (Speaking Of Horses), délivre aussi des messages de tolérance, de pardon et de résilience (If A Door Slams In Prison, Other Side Of The Moon, Without Hearing). Monsieur James Wesley Voight vient de fêter ses 84 ans mais il démontre que cinquante-huit ans après ses premiers succès en qualité d'auteur-compositeur (I Can't Let Go par The Hollies et Wild Thing par The Troggs), il n'a rien perdu de son inspiration qui s'exerce aujourd'hui dans un autre registre, plus personnel et confidentiel. 

 

Grey DeLISLE 

"Driftless Girl"  

Décidément, on n'arrête plus Grey DeLisle. À peine a-t-on eu le temps de se régaler de She's An Angel qu'elle est de retour avec Driftless Girl, un album produit par Jolie Holland. Sa créativité, en sommeil pendant plus de quinze ans, ou plutôt orientée vers d'autres activités, s'est ravivée avec la frustration née du confinement en 2020, pour notre plus grand bonheur. Le mot traduit bien, ce que l'on ressent à l'écoute de ce nouvel opus. Après la douce ballade Where You're Coming From, Grey enchaîne avec un titre rock, My Two Feet, composé par Murry Hammond, son ex-mari, pour Old 97's. Puis vient Driftless Girl, dans la lignée de To Daddy de Dolly Parton, qui évoque aussi bien cette dernière que son amie Emmylou. Nouveau détour par le rock avec Little Ol'While (on appréciera le piano de Ben Boye et la guitare de Buck Meek) avant ce qui est pour moi le sommet du disque, The Ballad Of Ella Mae, en duo avec Jolie Holland, que l'on croirait sortie du répertoire de la Carter Family. La belle dame nous gratifie aussi de trois titres de tendance honky-tonk qui nous font voyager dans le temps: I Don't Wanna Want You (où Jolie Holland excelle à l'alto), le plus électrique Quick Draw et In The Living Room, entrecoupés par le trépidant Pretty Jolie. Le disque se termine avec Mama's Little Rose, avec la voix de Jolie Holland et le banjo de Gil Landry, et la seconde reprise du disque, Down From Dover de Dolly Parton. Avec Driftless Girl, Grey DeLisle, confirme qu'elle est une interprète de grand talent, quel que soit le registre qu'elle aborde. Elle est un parfait trait d'union entre la génération qui la précède, celle de Dolly, Linda et Emmylou, et celle qui est en train de s'installer avec, par exemple, Sierra Ferrell, Emily Nenni et Brennen Leigh. 

 

Jubal Lee YOUNG 

"Wild Birds Warble"  

Dix ans déjà que nous attendions le successeur de On A Dark Highway publié par Jubal Lee Young. Beaucoup de choses se sont passées depuis 2014 car, en plus de la pandémie qui a particulièrement frappé le monde artistique, Jubal Lee Young a eu la douleur de perdre ses deux parents, Steve Young et Terrye Newkirk (il reprenait My Oklahoma de la seconde et The White Trash Song du premier dans son précédent opus à côté de dix de ses compositions). Jubal s'était un peu éloigné du monde de la musique, d'un système auquel cet écorché vif n'a jamais voulu appartenir. Pour son retour, intitulé Wild Birds Warble, notre homme a voulu rendre hommage à quelques-uns des songwriters qu'il admire, tous aujourd'hui disparus. C'est ainsi qu'il commence par cinq compositions paternelles, auxquelles il donne une nouvelle jeunesse sans en trahir l'esprit originel: The White Trash Song, Jig, Seven Bridges Road, Long Way To Hollywood et Traveling Kind. Il interprète aussi Rock Salt & Nails d'Utah Phillips (morceau titre du premier album de Steve Young) et West Virginia, un traditionnel qu'il avait appris de son père et qu'il chantait en concert avec lui. Une seule composition de Jubal Lee Young: Angel With A Broken Heart dont on trouve une première version sur Take It Home et qui avait été écrit comme un hommage à Steve Young. Ce dernier interprétait en concert une autre reprise de l'album, Useful Girl du méconnu Richard Dobson. Townes Van Zandt est également présent avec No Place To Fall (morceau titre de l'album de Steve Young publié en 1978), comme l'est Warren Zevon avec le sublime Carmelita (que Steve chantait également en public). David Olney était un ami de la famille et l'on retrouve ici deux de ses plus belles compositions: Deeper Well et If My Eyes Were Blind. Pour terminer l'album sur une note plus légère que ce qui a précédé, Jubal a choisi Why You Been Gone So Long de Mickey Newbury, comme un clin d'œil qu'il se ferait à lui-même. Un mot sur les musiciens, pour dire qu'ils sont excellents et sont plus que de simples accompagnateurs. Jubal Lee Young (voix, guitare, harmonica), Markus Stadler (dobro, banjo, mandoline, guitare baryton, voix), Brian Zonn (basse), Charlie Pate (mandoline sur quatre titres), Christian Sedelmyer (fiddle) et Jeff Taylor (accordéon) apportent en effet à l'album les couleurs musicales que Jubal avait sans doute en tête, dans un esprit qui oscille entre la tendresse et la colère, avec une passion qui ne se dément jamais. Wild Birds Warble n'est pas seulement l'hommage d'un fils à son père. C'est le disque d'un artiste qui a choisi de se mettre au service d'un répertoire exceptionnel et de songwriters qui ne le sont l'étaient pas moins, sans jamais se cacher ni perdre son identité. Le Jubal Lee Young que l'on connaît et que l'on aime est toujours là, et bien là. Il ne connaît pas la compromission ni même le compromis et l'on pouvait être assuré avant de l'entendre qu'il ne nous offrirait pas un disque qui soit simplement moyen. Jubal Lee Young a mis toute son âme, tout son cœur dans ces quatorze titres, en attendant de nous offrir ses nouvelles compositions que l'on devine nombreuses. 

 

Ruth MOODY

"Wanderer"  

Ce qui frappe d'abord, à l'écoute de Ruth Moody, c'est la qualité et la beauté de sa voix. C'est d'ailleurs en venant chanter sur les disques de Mark Knopfler (et à ses concerts) Privateering et Tracker qu'elle s'est fait connaître du grand public. Elle n'était pour autant pas une débutante puisqu'elle avait co-fondé The Wailin' Jennys en 2002 et démarré sa carrière solo en 2010 publiant The Garden puis These Wilder Things. Son nouvel opus, Wanderer, est comme un journal intime rédigé au cours des dix dernières années et qu'elle partage aujourd'hui. Cette Canadienne de Winnipeg, Manitoba, est venue à Nashville enregistrer dix chansons, toutes de sa plume, dont elle a partagé la production avec Dan Knobler. Elle s'est entourée de quelques amis musiciens parmi lesquels Sam Howard (basse), Anthony da Costa (guitares diverses), Jason Burger (batterie), Kai Welch et Will Honaker (claviers). Son compatriote Joey Landreth est venu chanter, accompagné de sa guitare à résonateur, sur The Spell Of The Lilac Broom. Dès le premier titre, Already Free, Ruth nous emmène dans un voyage où l'on se sent comme en apesanteur, portés par une voix aérienne et des harmonies dont la simplicité n'est qu'apparence. On imagine en effet la somme de travail qu'il a fallu pour parvenir à un tel résultat. Le duo avec Joey Landreth, un des grands moments de l'album, en est le parfait exemple. Les guitares et les claviers donnent en général le la, mais la pedal steel de Russ Pahl (Michigan, The Way Lovers Move, les violons de Christian Sedelmyer (Twilight, North Calling) ou de Richard Moody et Adrian Dolan (Comin' Round The Bend), la mandoline de Jacob Joliff (Coyotes) jouent également leur partition avec une élégance jamais en défaut. Dans ce disque presque parfait, il faut souligner l'omniprésence d'Anthony da Costa, qui fut un songwiter et interprète très précoce (il a débuté à treize ans) et qui est aujourd'hui également un musicien de session et producteur très demandé. Il brille, entre autres, dans les deux titres que je n'ai pas encore cités, Seventeen et Wanderer et, comme les autres musiciens présents, il fait resplendir Ruth Moody qui sait, et ce n'est pas le moindre de ses talents, s'entourer des meilleurs. 

 

Keegan McINROE

"Dusty Passports And Empty Beds" 

Il nous vient de Dublin, Texas et est établi à Fort Worth, s'appelle Keegan McInroe et sa voix se situe quelque part entre celles de Guy Clark et Kris Kristofferson à leurs débuts. Dusty Passports And Empty Beds est son septième album, profondément marqué par la période traumatisante de la pandémie et du confinement, comme le suggère le titre. Comme beaucoup d'autres songwriters qui passaient le plus clair de leur temps sur la route, il a dû s'adapter à la situation qui a fini par lui inspirer de nouvelles compositions. Elles sont au nombre de huit, auxquelles s'ajoute la reprise d'une des dernières chansons de John Prine, Lonesome Friends Of Science. Keegan était un grand fan de John qui est évoqué dans plusieurs titres. Dans Dusty Passports And Empty Beds, Keegan dit: "Nous avons perdu John Prine et Paul English, Billy Joe et Jerry Jeff". Et puis il y a surtout John's Songs, qui sonne comme une leçon de vie, donnée par sa petite nièce lorsque Keegan apprit le mort de John Prine, à Dublin, TX, pendant la quarantaine. Le texte est émouvant et rappelle qu'il faut aimer les gens lorsqu'ils sont vivants. Dès le début de l'album, l'ombre de l'année 2020 plane, avec Big Year, mais bien vite, l'espoir et l'optimisme reprennent le dessus avec Thanksgiving Night, Only To Be Songs ou Eat Drink And Be Merry. Et c'est finalement l'appel de la route qui est le plus fort, avec Traveler's Wind, ce vent qui pousse les artistes vers de nouvelles aventures, de nouveaux concerts. Autour de Keegan, on trouve Clint Kirby (batterie et percussion), Aden Bubeck et Patrick Smith (basse), Matt Tedder (guitare), Chris Watson (claviers), Gary Grammer (harmonica), Dirk Stinnett (mandoline, fiddle et gut string), Jeff Dazey (saxophone), Hannah Owens et Morris Holdahl (voix). Il serait injuste de ne pas les citer, tellement Dusty Passports And Empty Beds apparaît comme un travail de groupe autour de compositions de haut niveau. 

 

Kelsey WALDON 

"There's Always A Song" 

Quand elle se sent en manque d'inspiration ou de créativité, Kelsey Waldon pense souvent à ce qui l'a inspiré et lui a donné envie de se plonger dans la country music. "Sometimes the road seems weary and long / Traveling the highway home / But in my heart there's always a song / Traveling the highway home" ("Parfois la route semble fatigante et longue / Quand je voyage sur l'autoroute pour rentrer chez moi / Mais dans mon cœur il y a toujours une chanson / Quand je voyage sur l'autoroute pour rentrer chez moi"). Ces lignes sont extraites de Traveling The Highway Home (un standard écrit par Frankie et Walter Bailes, enregistré à l'origine par Mollie O'Day et Lynn Davis en 1951) et ont inspiré le titre du disque. C'est un album de huit titres publiés en vinyle sous la forme d'un 45 tours, chaque face commençant par un morceau a cappella (Keep Your Garden Clean de Jean Ritchie pour la face 1, Pretty Bird de Hazel Dickens pour la face 2). There's Always A Song doit être pris pour ce qu'il est, une récréation pour quelqu'un qui a l'habitude d'écrire ses propres chansons et dont les qualités lui ont permis d'être engagée par Oh Boy Records, le label de John Prine. Si Your Lone Journey, de Doc Watson, conclut en beauté cet EP , il est difficile de ne pas penser au duo d'Emmylou Harris et Nicolette Larson (sur Luxury Liner) pour le classique Hello Stranger que Kelsey chante ici avec S.G. Goodman. Autres invitées: Amanda Shires et son fiddle pour Uncle Pen et Margo Price pour Traveling The Highway Home. I Only Exist (Ralph Stanley & The Clinch Mountain Boys) permet d'entendre la voix d'Isaac Gibson, leader de 49 Winchester. Il y a enfin I've Endured d'Ola Belle Reed qui, comme d'autres morceaux de l'album, nous donne l'occasion d'apprécier le talent de Libby Weitnauer (fiddle) et Junior Tutwiler (guitares), ainsi que celui de Brett Resnick (pedal steel guitar).

jeudi 8 juin 2023

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

Malcolm HOLCOMBE

"Bits & Pieces" 

"Il fait partie des grands mais trop peu le savent". C'est ainsi que je terminais la chronique de Tricks Of The Tale, le précédent album de Malcolm Holcombe (Le Cri du Coyote, #170). Rien n'a changé, si ce n'est que Malcolm, déjà considéré comme un survivant à de nombreuses épreuves, a dû, comme son modèle John Prine avant lui, affronter un cancer diagnostiqué en 2022. Il a décidé avec son ami Jared Tyler, son double musical, ne sachant ce que l'avenir lui réservait, d'enregistrer quelques chansons qui pourraient éventuellement déboucher sur un album. Voici donc Bits & Pieces, treize titres composés par Malcolm et interprétés par les deux seuls hommes (Malcolm à la guitare acoustique et au chant, Jared se chargeant de tout le reste). La voix du songwriter évoque celle du Dylan des années 2000, et les performances de Jared, notamment au dobro et à la lap steel, illuminent des compositions au thèmes souvent sombres et aux textes empreints de sagesse et truffés de ce que ses amis appellent des malcolmismes. Écoutez attentivement, par exemple, Happy Wonderland ("Tu dois beurrer ton pain du bon côté / Ne siffle pas les filles autour de toi"), The Wind Doesn't Know You ("C'est une bataille quotidienne de se réveiller le matin"), Bring To Fly, I Been There, et vous entendrez autant de leçons de vie délivrées avec une bonne dose d'humour. Il fait souvent des constats sur la dureté de la vie, comme dans Fill These Shoes: "Des gens sont tués sans raison / Certains donnent leurs vie pour que d'autres continuent à respirer". Même si on ne comprend pas l'Anglais (le CD comporte un livret avec les textes, ce qui devient rare), on ne peut qu'être sensible au blues-folk de Malcolm Holcombe et à la complicité qui le lie à Jared Tyler. Bits & Pieces est son dix-huitième album, le cinquième depuis 2016 que je chronique pour le Cri du Coyote, et c'est sans un de ses meilleurs, même s'il fait preuve, depuis plus de trente ans, d'une constance dans la qualité rare à ce niveau-là. 

 

Brian KALINEC

"The Beauty Of It All" 

Brian Kalinec est, avec son épouse Pam, à la tête de Berkalin Records, un label qui ne se trompe jamais sur la qualité des artistes qu'il publie. Matt Harlan, Bob Cheevers, George Ensle, Jeff Talmadge, Tim Henderson, Jim Patton & Sherry Brokus, Libby Koch, Daniel Boling, Ordinary Elephant, Bernice Lewis, Curtis McMurtry, Jordi Baizan, Randy Lewis Brown, Randy Palmer, voici quelques-uns d'entre eux. Brian n'est pas en reste et il le prouve avec The Beauty Of It All, son troisième album en solo. Les précédents ont été Last Man Standing en 2007 et The Fence en 2012 (Le Cri du Coyote 129) auxquels s'ajoute Let's Get Away par Kalinec & Kj (Le Cri du Coyote #170). Le disque est produit par Merel Bregante (Loggins & Messina, The Dirt Band) et propose treize compositions originales ainsi que la reprise de Big Hearted (écrite par Steve Seskin & Kate Schutt). On est ici dans un registre proche de celui d'artistes comme James Taylor et Dan Seals, avec une belle brochette de musiciens qui ont l'occasion de se mettre en valeur. Outre Brian (guitares acoustique et électrique) et Merel (batterie et percussions), on entend Pete Wasner aux claviers, particulièrement brillant au "grand" piano, Cody Braun à la mandoline et à l'harmonica, Rankin Peters et Mark Epstein à la basse, Dave Pearlman et Paterson Barrett à la pedal steel, Dirje Childs au violoncelle, Michael Dorrien à la guitare, James Rieder aux cordes et à la contrebasse, ainsi que quelques vocalistes parmi lesquels Sarah Pierce, Jen Grove, Susan Elliott, Merel Bregante. De The Beauty Of It All (qui annonce bien ce qui va suivre) à River Of Kindness, en passant par Two Roads, Redwood Fence, Next Door Stranger (avec l'accordéon de Pete), Pizza And God (un clin d'œil à l'ami Jeffco), Fix-It Man (où la mandoline dialogue avec le piano), If You'd Only Ask Me, on se laisse charmer par cette oasis de calme au milieu d'une période troublée. Brian ne dit d'ailleurs pas autre chose: "Avec un peu de chance, cet album célèbrera quelques-unes de nos victoires tranquilles dans des vies trépidantes". 

 

Ags CONNOLLY

"Siempre" 

Depuis une bonne dizaine d'années (il a publié son premier disque, un EP, en 2012), Ags Connolly trace son sillon. Originaire d'Oxfordshire, Angleterre, il s'impose petit à petit comme un des meilleurs auteurs-compositeurs-interprètes du vieux continent dans le domaine de la musique country traditionnelle. Il a été adoubé par les plus grands, notamment Tom Russell et le regretté James Hand. Siempre est son quatrième album studio de compositions originales, auxquels s'ajoute un Live in St. Louis, MO, et un disque de reprises de chansons de cowboys. Pour Ags, il s'agit de musique texane, dans lequel le style tejano prend plus d'importance, aux côtés du honky-tonk, que dans les disques précédents. L'accordéon et les harmonies de Michael Guerra en sont grandement responsables. Ajoutons-y le fait que le chanteur, en plus de la guitare acoustique, joue du bajo quinto, que Billy Contreras est au fiddle, et l'illusion est parfaite. Il suffit de fermer les yeux pour se croire à la frontière mexicaine, tout près du Rio Grande. Et les chansons, dans tout cela? Elles sont toutes (10 dont la seule reprise, Half Forgotten Tunes de Wes McGhee) excellentes. Headed South For A While ouvre le bal, le titre évoque à la fois la route et le fait de vieillir. La voix (excellente, il faut le souligner) d'Ags est posée sur un fond d'accordéon avec un rythme presque rock. Avec Change My Mind, une polka, on tombe dans le plus pur style tejano. Doug Sahm, les Texas Tornados et Freddy Fender ne sont pas loin. Il y a aussi Overwhelmed, une "valse de salle de bar" où brillent la guitare de Rob Updegraff et le fiddle de Billy Contreras. Je peux encore citer la superbe ballade Tell Me What You Were Gonna Tell Me ainsi que Señora (Whatever Comes First), dont le titre suffit à définir le style, ainsi d'ailleurs que les autres titres, tellement cet album est vite addictif. J'accorderai juste une place à part à Turns Out, rien que pour la partie de dobro du légendaire B.J. Cole dont la pedal steel guitar, depuis cinquante-cinq ans, est comme un trait-d'union country entre l'Angleterre et le nouveau continent. Cet album paraît le 16 juin. Précipitez-vous sur le site d'Ags Connolly pour le commander, vous ne trouverez pas mieux dans le genre avant un moment 

 

Iris DeMENT

"Workin' On A World" 

Voici une artiste qui sait se faire oublier, n'enregistrant et ne publiant un disque que lorsqu'elle a quelque chose à dire, un message à faire passer. Workin' On A World n'est que son cinquième album de compositions personnelles, Après trois disques de 1992 à 1996 (Infamous Angel, My Life et The Way I Should), il a en effet fallu attendre 2012 et Sing The Delta. C'est l'élection de Trump qui a incité Iris à remettre l'ouvrage sur le métier, avec cette question: comment s'en remettre? Bloqué à mi-chemin par la pandémie, le disque a mis six ans à être réalisé avec l'aide de trois amis et coproducteurs: Richard Bennett, Pieta Brown et Jim Rooney. C'est Pieta Brown qui a donné le coup d'accélérateur au projet. Iris le raconte, "Pieta m'a demandé ce qu'il en était des enregistrements que j'avais faits avec Jim et Richard en 2019 et 2020. Je lui ai dit que j'avais pratiquement renoncé à essayer de faire un disque. Elle a demandé si elle pouvait écouter. Je lui ai fait envoyer tout ce que nous avions fait, et peu après, j'ai reçu un texto, plein de points d'exclamation: 'Tu as un disque et ça s'appelle Workin' On A World!'". Bennett de retour dans le studio avec elles, Iris et Pieta ont enregistré plusieurs autres chansons et ont mis la touche finale au disque à Nashville en avril 2022. On ne peut que bénir Pieta d'avoir insisté, tellement le résultat est convaincant. Huit titres sont de la plume d'Iris, deux ont été co-composés avec Pieta (The Sacred Now et I Won't Ask You Why), un avec Greg Brown (Let Me Be Your Jesus) qui a écrit seul Walkin' Daddy et mis en musique Waycross, Georgia du Révérend Samuel E. Mann. Accompagnée de son piano, avec sa voix reconnaissable et aux intonations quasi-religieuses, Iris nous offre treize titres comme autant d'hymnes, aux mélodie aussi belles que les textes sont profonds, incitant l'auditeur à se poser des questions. Workin' On A World (mission impossible?) ouvre le bal avant de laisser la place au long monologue qu'est Goin' Down To Sing In Texas où chaque mot a son importance. On y retrouve évoqués pêle-mêle le lobby des armes ("Je vais chanter au Texas / Où chacun peut porter une arme / Nous serons tous bien plus en sécurité là-bas / Le plus grand mensonge sous le soleil"), The (Dixie) Chicks qui défendent si bien la cause féminine en défiant l'establishment, Jesus qui a chassé les marchands du temple, un temple où, de nos jours, on laisse même plus entrer les pauvres qu'Il défendait. On croise aussi des Musulmans qui semblent être des personnes fréquentables, des criminels en liberté parmi lesquels un président qui a menti à propos des armes de destruction massive, des personnes de couleur sur qui la police peut tirer, etc. On n'est pas loin de Blowin' In The Wind avec, pour Iris, une conclusion dans laquelle elle affirme qu'elle ne fait qu'essayer d'être authentique et sincère. Je pourrais citer The Cherry Orchard, titre plein de symboles, ou encore Nothin' For The Dead, le seul où le piano est absent, Mahalia (Jackson), qu'Iris écoute chanter How I Got Over, ou enfin Warriors Of Love. Quel que soit le titre que vous écouterez, vous n'entendrez qu'un message d'amour, plus fort que la colère, de la part de cette infatigable combattante qui se bat sans répit contre les injustices et pour les droits humains et qui considère la musique comme une thérapie, comme une arme pacifique. 

 

Rodney CROWELL

"The Chicago Sessions" 

Cet album a pris naissance lors de la Cayamo Cruise, en 2020, à laquelle participaient Rodney et Jeff Tweedy. Les deux hommes se confièrent leur admiration mutuelle et Jeff invita Rodney à venir enregistrer dans son studio, à Chicago. Le marché fut vite conclu et nous avons aujourd'hui le résultat sous la forme d'un nouvel album de Rodney Crowell, produit par Jeff Tweedy. On pouvait craindre que Jeff ne veuille faire du Wilco mais il n'en est rien. Nous avons droit à ce que Rodney a publié de mieux depuis longtemps, comme revigoré par cet échange entre deux musiciens de générations différentes. Rodney a amené avec lui Jedd Hughes (guitares et mandoline), Catherine Marx (piano et orgue) et Zachariah Hickman (basse). Jeff Tweedy est aux guitares et au banjo et deux batteurs de Chicago complètent le casting (John Perrine et Spencer Tweedy (fils de…). Les compositions originales de Rodney sont complétées par une superbe reprise de No Place To Fall de l'ami Townes. Il y a aussi Everything At Once, coécrit et co-interprété par Rodney et Jeff. Du premier titre, Lucky, au dernier, Ready To Move On, on sent le souffle du rock mélodieux de la fin des fifties, celui de Buddy Holly et des Everly Brothers, mais on est également tout près du Hot Band d'Emmylou (rien de surprenant) époque Elite Hotel et Luxury Liner, notamment grâce à une excellente relecture de You're Supposed To Be Feeling Good (une première pour Rodney qui n'avait jamais enregistré ce titre). 

 

Chip TAYLOR

"The Cradle Of All Living Things" 

Jouons à remonter le temps. En 2021: Can I Offer You A Song (double CD). En 2020: Dad & The Monkey, Songs From The Lock Down, In Sympathy Of A Heartbreak. En 2019: Whiskey Salesman. En 2018: Fix Your Words. En 2017: A Song I Can Live In. En 2016: Litlle Brothers. En 2015: Human Passing Through. En 2014: The Little Prayers Trilogy (triple CD). En 2013: Block Out The Sirens Of This Lonely World (double CD). Je me limite aux dix dernières années en ce qui concerne les publications de Chip Taylor qui vient de fêter ses 83 ans. Vous noterez qu'il n'y a rien en 2022. Qu'à cela ne tienne, voici un nouveau double album: The Cradle Of All Living Things. Pour qui ne connaitrait Chip Taylor (aka James Wesley Voight) que pour un hit des Troggs dans les sixties et ses prestigieux liens de parenté, il reste beaucoup à découvrir. Son nouvel opus, copieux (vingt-sept titres), ne surprendra pas ceux qui le suivent depuis longtemps, au moins depuis 1996, année de son retour à la musique après vingt années où il avait plutôt passé son temps à se faire interdire des casinos. Le premier CD commence par The Cradle Of All Living Things où la Norvégienne Hege Brynelsen vient chanter avec lui (comme elle le fait dans True Love). Chip, lui, a toujours le même timbre, oscillant entre récitation et chant murmuré, sur le ton de la confidence. Et c'est sans doute cette intimité qu'il crée avec son auditeur qui fait que ce dernier l'écoute attentivement, presque religieusement, car Chip Taylor est un songwriter de tout premier plan, fin observateur de la vie, qui écrit des textes pleins de sens sur des mélodies très subtiles. L'accompagnement n'est pas envahissant. Il y a, aux guitares et au dobro, l'ami John Platania, présent à ses côtés depuis Gasoline en 1972 (il accompagnait aussi Van Morrison à l'époque). Il y a aussi à la basse sur Sofia, Tony Mercadante, vingt-cinq ans d'ancienneté, et Magnus Olsson à la batterie et aux percussions. Il y a encore (et surtout) GoranGrini, autre norvégien qui est là depuis une dizaine d'années, coproducteur et multi-instrumentiste (toutes sortes de claviers, harmonica, basses, autoharpe, samples) qui contribue grandement au son de l'album. Parmi les titres les plus marquants, je citerai Oh It Feels Kinda Different (où Chip évoque son ami John Prine comme il le fait dans Give Her Away Jonny), How Come That Always Happen, Closing Time, I Don't Know Which Song I'll Sing Tonight, That's What I Like About The Sky, Why Didn't I Think Of That Before. Cela étant, je vais me permettre un conseil au-delà de cette énumération: comptez deux heures devant vous, coupez vos téléphones et servez vous un whiskey que vous dégusterez et savourerez lentement, de la même manière que vous écouterez The Cradle Of All Living Things. Car Chip Taylor est comme la boisson ambrée: tout le monde n'aime pas mais, quand on l'aime, on l'aime vraiment et on a envie de se resservir, mais aussi de souhaiter à Chip un bon rétablissement. Il a en effet été diagnostiqué d'un cancer de la gorge fin 2022, ce qui l'a contraint à reporter les concerts qu'il devait donner en Europe cette année.