Auteure compositrice douée et prolifique,
Becky Buller a mis ce talent de côté pour son nouvel album.
Songs That Sing Me, comme son titre peut l’indiquer, regroupe des chansons qui la touchent, qui l’ont accompagnée pendant sa vie. Elle en a choisi onze. On peut régler de suite le compte du dernier morceau du disque,
Reach, qui n’était pas une bonne idée.
Becky a repris l’arrangement de
New Grass Revival. Même accompagnée par
Molly Tuttle,
Alison Brown,
Missy Raines et
Sierra Hull, soit
The First Ladies of Bluegrass – ainsi surnommées car elles ont été les premières à avoir été élues instrumentiste de l’année sur leurs instruments respectifs par IBMA – la version de
Becky Buller est très loin de valoir celles de
New Grass Revival. La contrebasse de
Missy Raines ne peut apporter l’énergie qu’avait la basse électrique de
John Cowan sur ce titre (que ce soit dans la version survitaminée en public à Toulouse ou dans la version studio qui comportait un batteur) et la voix de
Becky Buller est très loin de pouvoir rivaliser avec celles de
Sam Bush et
John Cowan. Mis à part ce titre (et
Auction at the Home Place, valse anecdotique apprise de
Dry Branch Fire Squad), tout le reste est plutôt bien, voire très bien pour la reprise newgrass de
Hazy Shade of Winter de
Simon & Garfunkel, un des quatre titres que
Becky joue avec son groupe dont l’excellent banjoïste
Ned Luberecki qui apporte beaucoup à cette chanson comme à la ballade
Millworker (
James Taylor) et à
Ride on By, chanson rapide typiquement bluegrass de
Dick Kimmel.
Becky interprète
Wall Around Your Heart de
Reno & Smiley en duo avec
Jim Lauderdale et
The Outlaw avec
Becky Isaacs (une chanson folk des années 70 avec Jésus dans le rôle de l’outlaw).
Camel Train est un gospel que
Becky chante joliment avec
Ricky Skaggs et
The Whites en s’accompagnant au banjo clawhammer. Il n’y a pas que les chansons qui chantent pour
Becky Buller puisqu’elle a inclus un instrumental,
You Can’t Roll A Seven Everytime, qu’elle joue au fiddle avec
Luberecki et
Timmy George (mandoline).
Becky a repris un second titre de
James Taylor,
Jellyman Kelly qui est apparemment une chanson pour enfants. Elle est accompagnée par toute la famille
Fleck (
Béla,
Abigail Washburn et leurs deux fils) et sa fille
Romy. On connait quelques résultats pathétiques de ces collaborations parents-enfants. Pas cette fois. Les enfants chantent très bien (et les parents aussi – et
Béla a sorti son banjo). Avec
A Hazy Shade of Winter, la reprise que je trouve la plus réussie est celle de
Muddy Waters de
Seldom Scene. On peut trouver émouvant que
Becky ait choisi de l’enregistrer avec les fils de deux musiciens présents dans la version originale (
Chris Eldridge - guitare et
Jay Starling – dobro) mais la bonne idée de
Becky Buller est surtout d’avoir accentué le côté blues de la chanson de
Phil Rosenthal avec un rythme beaucoup plus marqué qui la rend épatante.
Becky Buller a très souvent de bonnes idées (mais pas à chaque fois, quand même).
"Love & Trouble"
Love & Trouble est le deuxième album de
Missy Raines & Allegheny. La formation est inchangée depuis
Highlander (juillet 2024) avec
Tristan Scroggins (mandoline),
Eli Gilbert (banjo),
Ellie Hakanson (fiddle) et
Ben Garnett (guitare).
Missy a également repris
Alison Brown comme productrice. Depuis quelques années,
Missy a choisi d’assumer le rôle de chanteuse principale dans son groupe (sa précédente formation
New Hip, était essentiellement orientée vers la musique instrumentale, le jazz principalement).
Missy n’est pas une chanteuse extraordinaire mais sa voix est agréable et aisément reconnaissable.
Ellie Hakanson et
Tristan Scroggins forment avec elle un bon trio vocal et prennent leur chance chacun leur tour en lead,
Tristan avec la valse
Future on Ice tirée du répertoire de
Jimmy Martin et
Ellie avec
Scraps From Your Table d’
Hazel Dickens.
Missy chante
Anywhere the Wind Blows de
Good Ol’ Persons avec
Kathy Kallick et
Laurie Lewis, deux anciennes musiciennes de cette formation californienne (c’est
Kathy qui a écrit la chanson avec
John Reischman).
Missy a elle-même composé trois chansons dont deux (
Yanceyville Jail et le trainsong
Stop 88) sont dans la veine classique qui domine l’album. Elles figurent parmi les meilleures avec
Cold Wind. Leur tempo rapide permet à chaque musicien de faire étalage de son talent. Je trouve cependant que le bluegrass moderne convient mieux à la voix de
Missy.
Eula Dorsey est une chanson douce mais rythmée sur les désillusions d’une immigrée irlandaise aux États-Unis. C’est la troisième composition de
Missy et c’est celle qu’elle chante le mieux. L’harmonie vocale de
Ellie Hakanson est également remarquable. Mon titre préféré est cependant l’unique instrumental de
Love & Trouble,
Vonetta, magnifiquement joué par les cinq musiciens dans le style new acoustic music, comme
Tony Rice l’avait déjà fait dans l’album
Still Inside (mais sans banjo) il y a pas loin d’un demi-siècle.
"All God’s Children"
Pas facile de suivre un groupe comme
East Nash Grass composé de jeunes musiciens très doués et donc très sollicités. Le contrebassiste change selon la disponibilité des musiciens. Pour l’enregistrement de
All God’s Children, troisième album de la formation, c’est
Jeff Partin qui a officié. Il chante même
The Love We Gave Up, une de ses compositions, sans pour autant faire officiellement partie du groupe.
Gaven Largent, membre fondateur de
East Nash Grass devait être sur le départ lors des séances de studio car il n’est présent que sur quelques morceaux et il ne chante pas alors que j’avais trouvé qu’il était l’interprète le plus intéressant sur l’album précédent,
Last Chance To Win (juillet 2024). Depuis la sortie du présent album,
All God’s Children, le guitariste
James Kee a quitté le groupe dont il était un des principaux chanteurs. La chance de
East Nash Grass est d’en avoir quatre et
All God’s Children met avant tout en avant les qualités d’interprète du mandoliniste
Harry Clark. Sa manière un peu trainante, un peu désinvolte convient à merveille à l’adaptation très réussie de
Git Along Little Yearlings de
Jimmy Driftwood. Il est également très bon dans
Bend in the Road qu’il a composé avec le banjoïste du groupe,
Cory Walker. Un titre entrainant et dynamique comme une grande partie de l’album. C’est encore
Harry Clark qui chante le traditionnel
Jump Through The Window, meilleur titre du disque, dont la réussite est surtout due à l’originalité de l’arrangement porté par le fiddle de
Maddie Denton, élue non sans raison fiddler de l’année 2025 par IBMA. Tous les musiciens de
East Nash Grass sont excellents mais c’est encore le fiddle qui retient l’attention dans les arrangements de
Bend in the Road et
All God’s Children.
Maddie chante deux titres dont
Followin’ You coécrit par
James Kee, bien arrangé avec le dobro et un low banjo, instrument qui semble de plus en plus prisé par les musiciens bluegrass.
James Kee interprète trois titres dont
All God’s Children. J’ai trouvé sa voix trop en retrait dans
In Such A Short Time joué sur un tempo rapide. Il est beaucoup plus à l’aise sur le countrygrass
Lonesome Song signé
Chris Henry.
"Empty Pair of Shoes"
Empty Pair of Shoes est le premier album de
Claire Lynch depuis
North by South en 2016 (Le Cri du Coyote 151).
Claire en a écrit ou coécrit toutes les chansons, mais ça ne fait que huit au total. C’est peu, d’autant que
North by South était un album de reprises (de chanteurs canadiens). Du coup, je me dis que l’inspiration s’estompe et que c’est peut-être le dernier disque de
Claire. Ça fait plus de cinquante ans qu’elle nous enchante, d’abord avec le groupe
Front Porch String Band puis en solo.
Empty Pair of Shoes est sans doute son album le moins bluegrass. Seul
Suffer the Children relève réellement du genre. Pour le reste, on compte trois swings et quatre ballades. Au vu de la popularité de
Who Knows What Tomorrow May Bring, que Claire avait enregistré sur
Silver & Gold en 1997 et qui a été repris par plusieurs groupes, le swing a souvent réussi à
Claire Lynch et c’est encore le cas dans
Empty Pair of Shoes, en particulier avec
Blue Light of Love, mon titre préféré sur cet album.
One Mistake At A Time, plus jazzy, et
Sugar Blues Tomorrow – coécrit avec
Becky Buller -, plus blues, sont également de bonnes chansons.
Rob Ickes joue de la guitare hawaïenne sur ce dernier titre. Les ballades mettent en valeur la sensibilité de l’interprétation de
Claire, sa voix fragile et pourtant assurée. J’aime surtout l’intimiste
Trouble’s Not Troubling Me et
Empty Pair of Shoes, écrit avec
Cathy Fink et arrangé avec une guitare slide.
Claire est très bien accompagnée tout au long de l’album soit par des musiciens canadiens (sa deuxième patrie depuis qu’elle y a rencontré l’amour – cf.
North by South), soit par les talentueux musiciens qui l’ont accompagnée tout au long d’une bonne partie de sa carrière :
Jim Hurst,
Missy Raines,
Mark Schatz,
Matthew Wingate et
Bryan McDowell.
"Too Far To Let Go"
Too Far To Let Go est le cinquième album de
Colebrook Road depuis la formation du groupe en 2008, et c’est à mon avis son meilleur.
Colebrook Road a un style bien à lui, qui repose sur les bonnes compositions de son chanteur et guitariste
Jesse Eisenbise, sa voix claire et décontractée et un bluegrass qui évite la tension souvent associée au drive. Du bluegrass un peu folk sans que ça ait quoi que ce soit de péjoratif. La seule chanson jouée avec le drive classique du bluegrass traditionnel (
Live in the Light) m’apparait comme la plus ordinaire de l’album.
Colebrook Road joue pourtant une musique bien rythmée, sur des tempos parfois très rapides (la reprise de
That Summer de
Garth Brooks,
The Real You). Il y a de bonnes trouvailles dans les arrangements: des chœurs pop sur le refrain du magnifique blues
Alone Again, It’s All You Need qui se termine par la reprise de
All You Need Is Love des
Beatles, les chœurs sur fond de banjo de
Wise Old Owl coécrit par
Eisenbise et
Mason Via… Le groupe est inchangé depuis ses débuts. Le mandoliniste
Wade Yankey signe un joli instrumental,
Creek Pizza, dans lequel s’illustrent le banjoïste
Mark Rast et le fiddler
Joe McAnulty. La seule intervention extérieure est celle de
Woody Platt qui chante un couplet de
As You Do.
Colebrook Road est un groupe séduisant, original et
Too Far To Let Go est la meilleure porte d’entrée pour le découvrir.
"Blooming Haze"
Blooming Haze est le second album de
Karoline & the Free Folks, trio lyonnais composé de
Caroline Penot (guitare, mandoline, banjo),
Noémie Charmetant (contrebasse) et
Jimmy Josse (guitares).
Caroline a écrit et chante les treize titres, tous en anglais. Malgré la formule réduite en trio, grâce à une poignée d’invités mais surtout au talent des trois musiciens, les arrangements couvrent un large spectre de musiques américaines, avec une dominante bluegrass (5 chansons) voulue par
Caroline.
Bluegrass Left To Share est une déclaration d’amour au genre initié par
Bill Monroe. Les banjoïstes
Gilles Rézard et
Ben Wright (
Henhouse Prowlers) et le violoniste
Gaëtan Berny contribuent à donner la teinte de l’herbe bleue à trois chansons. Mais
the Free Folks n’ont besoin d’aucun invité pour donner la couleur bluegrass au bel arrangement de
Bird Talks & Puns. A côté de plusieurs ballades dont
Resurrection qui démarre a cappella façon gospel, on trouve une belle chanson country (
Bat Girl avec
Jimmy à la guitare électrique), du folk original et bien rythmé (
Dark Unholy Space), un boogie blues (
No More) et même un folk rock funky (
Subterranean Song).
Jimmy Josse est un guitariste inventif qui s’adapte à chaque chanson.
Noémie a un jeu très dynamique. Elle déborde souvent du rôle rythmique dévolu à la contrebasse avec plusieurs solos et des interventions à l’archet.
Caroline complète les arrangements à la mandoline, au banjo clawhammer ou à la guitare. Le timbre de sa voix rappelle parfois
Dolly Parton ou
Claire Lynch. C’est sur la ballade
Golden River et les bluegrass
Burning Wooden Cabin et
Bird Talks & Puns que je la préfère. La réussite de
Blooming Haze tient aussi énormément au travail sur les harmonies vocales, vraiment remarquables tout au long de l’album.