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mercredi 17 juin 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

"Songs That Sing Me"
Auteure compositrice douée et prolifique, Becky Buller a mis ce talent de côté pour son nouvel album. Songs That Sing Me, comme son titre peut l’indiquer, regroupe des chansons qui la touchent, qui l’ont accompagnée pendant sa vie. Elle en a choisi onze. On peut régler de suite le compte du dernier morceau du disque, Reach, qui n’était pas une bonne idée. Becky a repris l’arrangement de New Grass Revival. Même accompagnée par Molly Tuttle, Alison Brown, Missy Raines et Sierra Hull, soit The First Ladies of Bluegrass – ainsi surnommées car elles ont été les premières à avoir été élues instrumentiste de l’année sur leurs instruments respectifs par IBMA – la version de Becky Buller est très loin de valoir celles de New Grass Revival. La contrebasse de Missy Raines ne peut apporter l’énergie qu’avait la basse électrique de John Cowan sur ce titre (que ce soit dans la version survitaminée en public à Toulouse ou dans la version studio qui comportait un batteur) et la voix de Becky Buller est très loin de pouvoir rivaliser avec celles de Sam Bush et John Cowan. Mis à part ce titre (et Auction at the Home Place, valse anecdotique apprise de Dry Branch Fire Squad), tout le reste est plutôt bien, voire très bien pour la reprise newgrass de Hazy Shade of Winter de Simon & Garfunkel, un des quatre titres que Becky joue avec son groupe dont l’excellent banjoïste Ned Luberecki qui apporte beaucoup à cette chanson comme à la ballade Millworker (James Taylor) et à Ride on By, chanson rapide typiquement bluegrass de Dick Kimmel. Becky interprète Wall Around Your Heart de Reno & Smiley en duo avec Jim Lauderdale et The Outlaw avec Becky Isaacs (une chanson folk des années 70 avec Jésus dans le rôle de l’outlaw). Camel Train est un gospel que Becky chante joliment avec Ricky Skaggs et The Whites en s’accompagnant au banjo clawhammer. Il n’y a pas que les chansons qui chantent pour Becky Buller puisqu’elle a inclus un instrumental, You Can’t Roll A Seven Everytime, qu’elle joue au fiddle avec Luberecki et Timmy George (mandoline). Becky a repris un second titre de James Taylor, Jellyman Kelly qui est apparemment une chanson pour enfants. Elle est accompagnée par toute la famille Fleck (Béla, Abigail Washburn et leurs deux fils) et sa fille Romy. On connait quelques résultats pathétiques de ces collaborations parents-enfants. Pas cette fois. Les enfants chantent très bien (et les parents aussi – et Béla a sorti son banjo). Avec A Hazy Shade of Winter, la reprise que je trouve la plus réussie est celle de Muddy Waters de Seldom Scene. On peut trouver émouvant que Becky ait choisi de l’enregistrer avec les fils de deux musiciens présents dans la version originale (Chris Eldridge - guitare et Jay Starling – dobro) mais la bonne idée de Becky Buller est surtout d’avoir accentué le côté blues de la chanson de Phil Rosenthal avec un rythme beaucoup plus marqué qui la rend épatante. Becky Buller a très souvent de bonnes idées (mais pas à chaque fois, quand même).
 

 
"Love & Trouble"
Love & Trouble est le deuxième album de Missy Raines & Allegheny. La formation est inchangée depuis Highlander (juillet 2024) avec Tristan Scroggins (mandoline), Eli Gilbert (banjo), Ellie Hakanson (fiddle) et Ben Garnett (guitare). Missy a également repris Alison Brown comme productrice. Depuis quelques années, Missy a choisi d’assumer le rôle de chanteuse principale dans son groupe (sa précédente formation New Hip, était essentiellement orientée vers la musique instrumentale, le jazz principalement). Missy n’est pas une chanteuse extraordinaire mais sa voix est agréable et aisément reconnaissable. Ellie Hakanson et Tristan Scroggins forment avec elle un bon trio vocal et prennent leur chance chacun leur tour en lead, Tristan avec la valse Future on Ice tirée du répertoire de Jimmy Martin et Ellie avec Scraps From Your Table d’Hazel Dickens. Missy chante Anywhere the Wind Blows de Good Ol’ Persons avec Kathy Kallick et Laurie Lewis, deux anciennes musiciennes de cette formation californienne (c’est Kathy qui a écrit la chanson avec John Reischman). Missy a elle-même composé trois chansons dont deux (Yanceyville Jail et le trainsong Stop 88) sont dans la veine classique qui domine l’album. Elles figurent parmi les meilleures avec Cold Wind. Leur tempo rapide permet à chaque musicien de faire étalage de son talent. Je trouve cependant que le bluegrass moderne convient mieux à la voix de Missy. Eula Dorsey est une chanson douce mais rythmée sur les désillusions d’une immigrée irlandaise aux États-Unis. C’est la troisième composition de Missy et c’est celle qu’elle chante le mieux. L’harmonie vocale de Ellie Hakanson est également remarquable. Mon titre préféré est cependant l’unique instrumental de Love & Trouble, Vonetta, magnifiquement joué par les cinq musiciens dans le style new acoustic music, comme Tony Rice l’avait déjà fait dans l’album Still Inside (mais sans banjo) il y a pas loin d’un demi-siècle.
 

 
"All God’s Children"
Pas facile de suivre un groupe comme East Nash Grass composé de jeunes musiciens très doués et donc très sollicités. Le contrebassiste change selon la disponibilité des musiciens. Pour l’enregistrement de All God’s Children, troisième album de la formation, c’est Jeff Partin qui a officié. Il chante même The Love We Gave Up, une de ses compositions, sans pour autant faire officiellement partie du groupe. Gaven Largent, membre fondateur de East Nash Grass devait être sur le départ lors des séances de studio car il n’est présent que sur quelques morceaux et il ne chante pas alors que j’avais trouvé qu’il était l’interprète le plus intéressant sur l’album précédent, Last Chance To Win (juillet 2024). Depuis la sortie du présent album, All God’s Children, le guitariste James Kee a quitté le groupe dont il était un des principaux chanteurs. La chance de East Nash Grass est d’en avoir quatre et All God’s Children met avant tout en avant les qualités d’interprète du mandoliniste Harry Clark. Sa manière un peu trainante, un peu désinvolte convient à merveille à l’adaptation très réussie de Git Along Little Yearlings de Jimmy Driftwood. Il est également très bon dans Bend in the Road qu’il a composé avec le banjoïste du groupe, Cory Walker. Un titre entrainant et dynamique comme une grande partie de l’album. C’est encore Harry Clark qui chante le traditionnel Jump Through The Window, meilleur titre du disque, dont la réussite est surtout due à l’originalité de l’arrangement porté par le fiddle de Maddie Denton, élue non sans raison fiddler de l’année 2025 par IBMA. Tous les musiciens de East Nash Grass sont excellents mais c’est encore le fiddle qui retient l’attention dans les arrangements de Bend in the Road et All God’s Children. Maddie chante deux titres dont Followin’ You coécrit par James Kee, bien arrangé avec le dobro et un low banjo, instrument qui semble de plus en plus prisé par les musiciens bluegrass. James Kee interprète trois titres dont All God’s Children. J’ai trouvé sa voix trop en retrait dans In Such A Short Time joué sur un tempo rapide. Il est beaucoup plus à l’aise sur le countrygrass Lonesome Song signé Chris Henry.
 

 
"Empty Pair of Shoes"
Empty Pair of Shoes est le premier album de Claire Lynch depuis North by South en 2016 (Le Cri du Coyote 151). Claire en a écrit ou coécrit toutes les chansons, mais ça ne fait que huit au total. C’est peu, d’autant que North by South était un album de reprises (de chanteurs canadiens). Du coup, je me dis que l’inspiration s’estompe et que c’est peut-être le dernier disque de Claire. Ça fait plus de cinquante ans qu’elle nous enchante, d’abord avec le groupe Front Porch String Band puis en solo. Empty Pair of Shoes est sans doute son album le moins bluegrass. Seul Suffer the Children relève réellement du genre. Pour le reste, on compte trois swings et quatre ballades. Au vu de la popularité de Who Knows What Tomorrow May Bring, que Claire avait enregistré sur Silver & Gold en 1997 et qui a été repris par plusieurs groupes, le swing a souvent réussi à Claire Lynch et c’est encore le cas dans Empty Pair of Shoes, en particulier avec Blue Light of Love, mon titre préféré sur cet album. One Mistake At A Time, plus jazzy, et Sugar Blues Tomorrow – coécrit avec Becky Buller -, plus blues, sont également de bonnes chansons. Rob Ickes joue de la guitare hawaïenne sur ce dernier titre. Les ballades mettent en valeur la sensibilité de l’interprétation de Claire, sa voix fragile et pourtant assurée. J’aime surtout l’intimiste Trouble’s Not Troubling Me et Empty Pair of Shoes, écrit avec Cathy Fink et arrangé avec une guitare slide. Claire est très bien accompagnée tout au long de l’album soit par des musiciens canadiens (sa deuxième patrie depuis qu’elle y a rencontré l’amour – cf. North by South), soit par les talentueux musiciens qui l’ont accompagnée tout au long d’une bonne partie de sa carrière : Jim Hurst, Missy Raines, Mark Schatz, Matthew Wingate et Bryan McDowell.
 

 
"Too Far To Let Go"
Too Far To Let Go est le cinquième album de Colebrook Road depuis la formation du groupe en 2008, et c’est à mon avis son meilleur. Colebrook Road a un style bien à lui, qui repose sur les bonnes compositions de son chanteur et guitariste Jesse Eisenbise, sa voix claire et décontractée et un bluegrass qui évite la tension souvent associée au drive. Du bluegrass un peu folk sans que ça ait quoi que ce soit de péjoratif. La seule chanson jouée avec le drive classique du bluegrass traditionnel (Live in the Light) m’apparait comme la plus ordinaire de l’album. Colebrook Road joue pourtant une musique bien rythmée, sur des tempos parfois très rapides (la reprise de That Summer de Garth Brooks, The Real You). Il y a de bonnes trouvailles dans les arrangements: des chœurs pop sur le refrain du magnifique blues Alone Again, It’s All You Need qui se termine par la reprise de All You Need Is Love des Beatles, les chœurs sur fond de banjo de Wise Old Owl coécrit par Eisenbise et Mason Via… Le groupe est inchangé depuis ses débuts. Le mandoliniste Wade Yankey signe un joli instrumental, Creek Pizza, dans lequel s’illustrent le banjoïste Mark Rast et le fiddler Joe McAnulty. La seule intervention extérieure est celle de Woody Platt qui chante un couplet de As You Do. Colebrook Road est un groupe séduisant, original et Too Far To Let Go est la meilleure porte d’entrée pour le découvrir.
 

 
"Blooming Haze"
Blooming Haze est le second album de Karoline & the Free Folks, trio lyonnais composé de Caroline Penot (guitare, mandoline, banjo), Noémie Charmetant (contrebasse) et Jimmy Josse (guitares). Caroline a écrit et chante les treize titres, tous en anglais. Malgré la formule réduite en trio, grâce à une poignée d’invités mais surtout au talent des trois musiciens, les arrangements couvrent un large spectre de musiques américaines, avec une dominante bluegrass (5 chansons) voulue par Caroline. Bluegrass Left To Share est une déclaration d’amour au genre initié par Bill Monroe. Les banjoïstes Gilles Rézard et Ben Wright (Henhouse Prowlers) et le violoniste Gaëtan Berny contribuent à donner la teinte de l’herbe bleue à trois chansons. Mais the Free Folks n’ont besoin d’aucun invité pour donner la couleur bluegrass au bel arrangement de Bird Talks & Puns. A côté de plusieurs ballades dont Resurrection qui démarre a cappella façon gospel, on trouve une belle chanson country (Bat Girl avec Jimmy à la guitare électrique), du folk original et bien rythmé (Dark Unholy Space), un boogie blues (No More) et même un folk rock funky (Subterranean Song). Jimmy Josse est un guitariste inventif qui s’adapte à chaque chanson. Noémie a un jeu très dynamique. Elle déborde souvent du rôle rythmique dévolu à la contrebasse avec plusieurs solos et des interventions à l’archet. Caroline complète les arrangements à la mandoline, au banjo clawhammer ou à la guitare. Le timbre de sa voix rappelle parfois Dolly Parton ou Claire Lynch. C’est sur la ballade Golden River et les bluegrass Burning Wooden Cabin et Bird Talks & Puns que je la préfère. La réussite de Blooming Haze tient aussi énormément au travail sur les harmonies vocales, vraiment remarquables tout au long de l’album. 
 

 

dimanche 14 juillet 2024

Bluegrass & Co, par Dominique Fosse

 

EAST NASH GRASS

"Last Chance To Win" 

Last Chance To Win est le deuxième album de East Nash Grass, une formation créée en 2017 et qui sera présente sur la scène de Bluegrass In La Roche début août. Individuellement, les musiciens du groupe ont de sérieuses références. Gaven Largent est le dobroïste qui a remplacé Rob Ickes dans Blue Highway. Le mandoliniste Harry Clark est présent sur de nombreux disques et il a été membre de Volume Five et The Wooks. Avec la violoniste Maddie Denton, Clark et Largent ont récemment également fait partie du groupe de Dan Tyminski. Le banjoïste Cory Walker a joué avec, entre autres, The Dillards et Tim O’Brien. Jeff Picker accompagne Ricky Skaggs depuis plusieurs années et il a sorti un album sous son nom en 2020 (Le Cri du Coyote 169), ce qui est plutôt rare pour un contrebassiste. Le guitariste James Kee est le moins connu des membres de East Nash Grass (il a été mandoliniste du groupe Newtown il y a une douzaine d’années). Le talent de ces musiciens s’exprime pleinement dans Jenna McGaugh, composition instrumentale de Maddie Denton, et How Could I Love Her So Much, reprise d’un des derniers succès du chanteur country Johnny Rodriguez dans les années 80. La rythmique est originale, très légèrement chaloupée et l’arrangement plutôt moderne va bien à la voix douce de James Kee. Il est moins à son avantage sur trois autres titres, des bluegrass trop classiques pour sa voix. Harry Clark interprète deux titres trop standard pour être intéressants mais donne une bonne version swing de Papa’s On The Housetop, un classique de près de cent ans d’âge dans lequel il délivre un solo typique du style de Bill Monroe. Malgré un arrangement dynamique, je n’ai pas aimé l’interprétation de When You Come Home par Maddie Denton. Dans ce groupe où aucun chanteur ne s’impose vraiment, c’est Gaven Largent qui s’en sort le mieux sur un blues (East Due West Blues) et une reprise punchy de Railroadin’ And Gamblin de Uncle Dave Macon. Dommage que Last Chance To Win ne contienne qu’un instrumental car le talent des musiciens est vraiment le principal atout du groupe et East Nash Grass aurait également intérêt à privilégier un répertoire plus moderne pour mieux mettre en valeur la voix de James Kee


 

 

"Highlander" 
Sur la pochette du CD de Missy Raines figurent, en grand, son nom et le titre de l’album, et en petit, en bas de la pochette, le nom de son groupe (Allegheny) et de ses quatre musiciens. C’est bien le moins qu’elle pouvait faire. Il aurait été logique qu’elle sorte l’album sous le nom de Missy Raines & Allegheny tant l’apport de Ellie Hakanson (fiddle), Tristan Scroggins (mandoline), Eli Gilbert (banjo) et Ben Garnett (guitare) est énorme. Ils accompagnent avec talent Missy et sa contrebasse sur tous les titres. Et si Missy Raines chante tour à tour avec Kathy Mattea, Dudley Connell, Laurie Lewis et Danny Paisley, c’est son duo avec Ellie Hakanson dans Listen To The Lonesome Wind qui retient avant tout l’attention. Pas d’invité sur cette chanson de Gary Ferguson, pas plus que sur Fast Moving Train, un titre qui porte bien son nom, un bluegrass sur les chapeaux de roues qui pourrait bien concourir au titre de chanson de l’année, ou sur Looking To You, une chanson écrite par Missy, superbement jouée par les cinq musiciens dans un arrangement moderne. Le quatrième titre vraiment remarquable de Highlander, Are You Ready To Say Goodbye, est une autre composition de Missy qui bénéficie d’un duo de banjos (Eli Gilbert et Alison Brown qui produit d’ailleurs l’album) mais aussi d’excellents solos de Scroggins et Hakanson (ils semblent inséparables depuis qu’on les a découverts ensemble avec Jeff Scroggins & Colorado). Il y a encore un bon duo vocal avec Ellie dans Cryin’ And Singin’, une composition légèrement blues signée par Shad Cobb (comme Fast Moving Train). Les quatre chansons en duo avec des chanteurs invités n’ont rien de remarquable. Missy Raines n’est pas une chanteuse extraordinaire. Elle se contentait de jouer de la contrebasse avec Cloud Valley puis avec Eddie Adcock et Claire Lynch. Elle laissait le chant à d’autres dans son premier album solo (My Place In The Sun en 1998). Elle ne s’y est vraiment mise que quand elle a tourné en duo avec Jim Hurst. Elle a un timbre agréable et immédiatement reconnaissable mais aucune magie ne ressort de ses duos avec Dudley Connell (la valse rapide Ghost of Love), Laurie Lewis (la ballade I Would Be A Blackbird), Kathy Mattea (Who Needs A Mine signé Missy) et encore moins Dan Paisley, un chanteur dont je n’ai jamais compris le succès (These Old Blues de Loretta Lynn). Petite déception du côté du seul instrumental de l’album, Panhandle County de Bill Monroe. Missy Raines convie des invités prestigieux (Rob Ickes, Brownyn Keith-Hynes), c’est bien joué mais ça reste très classique et sans surprise. Avec le talent que déploient ses musiciens sur la plupart des chansons, on attendait plus d’originalité. 
 
"No Fear" 
 
Cri du 💚   
 
Formé en 2013, Sister Sadie a pu être considéré comme un super-groupe au féminin avec deux chanteuses de premier plan, Dale Ann Bradley (élue 5 fois chanteuse de l’année par IBMA) et Tina Adair qui est également une très bonne mandoliniste. La banjoïste Gena Britt a été membre de New Vintage, Lou Reid & Carolina et Grasstowne. Elle est la troisième chanteuse de Sister Sadie. De son côté, la violoniste Deanie Richardson s’est fait une solide réputation comme accompagnatrice de vedettes country (Vince Gill, Patty Loveless et Travis Tritt). La contrebassiste Beth Lawrence complétait la formation. Les départs successifs de Dale Ann Bradley et Tina Adair ont fait craindre la fin de Sister Sadie mais l’arrivée de Jaelee Roberts, auteure d’un excellent premier album (cf. juillet 2022) a suscité l’espoir d’une suite réussie. Le groupe a en fait été profondément remanié puisque ne demeurent que Gena Britt et Deanie Richardson de la formation originale. Dani Flowers est la deuxième chanteuse du groupe. Hasee Ciaccio puis Maddie Dalton ont succédé à Beth Lawrence. Elles sont toutes deux présentes dans No Fear. Après un intermède de Mary Meyer, il n’y a plus de mandoliniste dans le groupe, Roberts et Flowers jouant toutes deux de la guitare. Pas étonnant donc que la musique de Sister Sadie ait elle aussi beaucoup évolué. Les deux nouvelles chanteuses n’ont ni la douceur de Dale Ann Bradley, ni l’agressivité et le blues de Tina Adair. Le groupe a choisi des arrangements plus modernes qui leur conviennent très bien, presque tous soulignés par une batterie ou des percussions. Il y a même un arrangement country avec piano et pedal steel (Lie To Me). Si j’ai préféré No Fear aux deux précédents albums de Sister Sadie (Le Cri du Coyote 150 et 159), c’est surtout parce que le répertoire est bien meilleur. Deux titres ressortent. Le premier est Blue As My Broken Heart, une composition de Dani Flowers qu’elle chante très bien, à l’arrangement fourni, moderne qui doit beaucoup au motif de violon de Deanie Richardson. Le second est Diane, titre rapide mené par le banjo, chanté par Jaelee Roberts avec une très efficace rythmique de mandoline (Tristan Scroggins). Il y a un bon refrain avec des chœurs façon gospel sur Well chanté par Gena Britt (une compo de Becky Buller et Craig Market). Elle interprète également Baby You’re Gone, un titre rapide où tous les musiciens sont brillants, et Ode To The Ozarks, un blues qui va bien à sa voix. Elle a écrit l’unique instrumental de l’album, Pad Thai Karaoke (un titre qui sort de l’ordinaire pour un instrumental bluegrass mais on a épuisé la liste des possibilités avec Mountain, Breakdown, Valley, Blue et Foggy). Deux autres bonnes chansons sont interprétées par Jaelee Roberts, Willow (moderne, avec un bon trio vocal au refrain) et If We Ain’t Drinking Then We’re Fighting, un drôle de titre pour un groupe féminin et pourtant composé par deux femmes (Tina Adair et Sharon Richardson). Si on connaissait les qualités vocales de Jaelee Roberts depuis la sortie de son album, on découvre la jolie voix de Dani Flowers, aussi à l’aise sur la ballade lente Free que dans un titre plus rapide aux accents country comme Cannonball, et la douceur du timbre de Maddie Dalton dans Mississipi River Long. Ça fait trente ans qu’on sait que les femmes sont l’avenir du bluegrass. Sister Sadie en est la preuve par cinq.