mardi 20 août 2024

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Danni NICHOLLS

"Under The Neem Plum Tree" 

Cinq ans après The Melted Morning (qui avait eu les honneurs du numéro 161 du Cri du Coyote), Danni Nicholls revient avec un album de huit titres (donc court, trop court), Under The Neem Plum Tree. Dès la première chanson, on a l'impression d'entendre un classique de la country music. Et pourtant, Under The Neem Plum Tree, est un titre original que Danni a composé avec Susan Peacock. C'est même le seul inédit puisque, à côté de cinq reprises, Danni réinterprète deux de ses chansons qu'elle avait déjà enregistrées, avec des arrangements et orchestrations différents (Between The River & The Rail Way et Ancient Embers). Les reprises, parlons-en, ce ne sont que des standards: My Happiness, Crazy, Blue Bayou, Can't Help Falling In Love et Tennessee Waltz. La jeune femme, originaire de Bedford, UK, et établie à Nashville, TN, place la barre très haut quand on pense aux interprétations originales et aux nombreuses reprises, généralement de haute volée, de ces classiques. Le moins que l'on puisse dire, c'est que Danni peut regarder droit dans les yeux Elvis, Roy, Willie, Linda, Pee Wee, Patti, Frank, Emmylou et tous les autres, tellement elle est à l'aise sur ces mélodies, au rythme légèrement jazzy auxquelles elle insuffle une fraîcheur bienvenue et, pour tout dire, inespérée. Pour cet album produit et enregistré par Sarah Peacock, Danni, armée de sa guitare acoustique, s'est entourée d'une équipe réduite mais ô combien efficace, avec au premier plan Brett Resnick et sa pedal steel enchantée. Sarah Peacock joue du piano et chante, Shawn Burne est à la basse et à la mandoline et Emerald Rae au fiddle, et tous contribuent à faire de ce disque un des enchantements de l'été.


 

 

Martha FIELDS

"Bramble Bridge" 

Depuis le disque de Texas Martha & The House Of Twang intitulé Long Way From Home présenté en juin 2015 pour le n° 145 du Cri du Coyote, j'ai eu le bonheur de chroniquer tous les disques de Martha Fields alias Marty Fields Galloway et je me réjouis d'avoir vu juste, il y a neuf ans, lorsque je prédisais un bel avenir à cette artiste établie vers Bordeaux une partie de l'année. Comme un pont jeté entre les genres, les générations et les continents (Southern White Lies). Avec Bramble Bridge, il est question d'un petit pont situé dans le Comté de Wayne, West Virginia, qui est l'épicentre de l'héritage de Martha et nous conduit de façon virtuelle jusqu'au Texas et en Oklahoma et même au-delà, en Europe, là où Martha s'efforce de "faire un pont pour de bon". Dès les premières notes de All I Know, on sent que Bramble Bridge est dans la lignée de ses prédécesseurs. La guitare et la basse bourdonnent, le banjo marque un rythme déjà infernal et Martha, "prise entre le diable et la mer bleue profonde", emporte tout sur son passage. Vient ensuite l'émouvant hommage à Grandma, Irene's Mountain Railway, qui commence comme un country-rock et se termine sur des notes de gospel (Life's Mountain Railway) parmi lesquelles celles du violon se distinguent. Avec Rosabelle's Ghost, il est encore question du diable qui vient de Kankakee et n'a jamais quitté le Kentucky. Martha rugit de plus belle, de sa voix très soul, sur fond, entre autres, de guitare électrique, d'orgue Hammond et de pedal steel. Avec Nightrider Blues, il est encore question du diable et du blues (clin d'œil à Robert Johnson?), de la vie sur la route, de country music et d'Opry, avec un harmonica qui, déjà, se distingue. Introduite par quelques notes de guitares après lesquelles on s'attend presque à entendre la voix de Jim Morrison, Party Marty est un autoportrait décliné à la troisième personne: "Elle est trop country / Non elle est trop blues / Les garçons sont tous français". Sans doute des phrases entendues et qui font doucement sourire aujourd'hui. Martha enfile ses chaussures de danse, affirme que Marty et les garçons vont secouer la salle ce soir et conclut ainsi: "Vous vous sentez bien? / Je me sens bien! / Nous sous sentons tous bien". Et puis vient Are You Ready For Some Country? où le twang du groupe est de plus en plus envoûtant et pour lequel le disque s'habille aux couleurs de Bakersfield, de Buck et Merle. Marty retrace son itinéraire: "Eh bien tout a commencé en Kentucky et West Virginia aussi / Puis j'ai volé jusqu'en Californie /Mais je suis une Okie en dépit de tout / J'ai passé une vie au Texas pourtant la France est ma maison". Et c'est ainsi qu'elle a rencontré ces "hotshot pickers" dans sud-ouest. "Pas des cons", disaient-ils en se marrant! Et ce couplet en français: "Tu es prêt pour la country / On va t'emmener / Met tes santiags et ton joli chapeau / Ça c'est la cerise sur le country gâteau". Tout cela nous conduit sur les Country Roads Of France, et l'on retrouve le pont évoqué plus haut, celui qui est jeté entre les genres, les générations et les continents: "Sometimes we're so tired but the show must go on / Yes, that bridge is long and wide, Faire un pont, pour de bon" (Parfois nous sommes si fatigués mais le spectacle doit continuer / Oui ce pont est long est sauvage, faire un pont pour de bon). Ne m'en veuillez pas si j'y vois un clin d'œil personnel. On est en tout cas dans la country music du meilleur tonneau, celle qu'annonçait le titre précédent. Et cela ne se dément pas avec Biscay Bay où le dobro, le violon, la mandoline et l'harmonica se distinguent tour à tour. Pour Sweet Lips, c'est une guitare majestueuse qui introduit la chanson, avec encore des interventions remarquables du dobro et de l'harmonica. Martha se pose une question, "est-ce que tes lèvres pourraient être plus douces?". Je ne connais pas la réponse, mais je peux affirmer que ce blason les célèbre remarquablement. L'ambiance est moins légère pour Curse On The Greenbrier, une élégie où les instruments (violon et dobro notamment), adoptent des tonalités plus sombres, inquiétantes même. L'album se conclut avec le traditionnel Wayfaring Stranger, qui prend ici une dimension très émouvante, avec un rythme lancinant et des chœurs gospel. C'est un beau final pour un disque qui célèbre à la fois les racines familiales et musicales de Marty, mais aussi son présent et son avenir des deux côtés de l'Atlantique. Je vais éviter de trop manier le dithyrambe pour conclure mais Marty et son groupe (son Hot Band à elle) arrivent encore à m'épater. J'ai cité les instruments mais pas les musiciens. Ils méritent une sortie de scène sous vos applaudissements: Manu Bertrand (dobro, guitares acoustiques, pedal steel lap steel, Weissenborn, résonateur, banjo, mandoline), Urbain Lambert (guitare électrique), Olivier Leclerc (violon), Serge Samyn (contrebasse et basse électrique) et Denis Bielsa (batterie et percussions) mais aussi Christophe Dupeu (harmonica), Xavier Duprat (piano et orgue Hammond) sans oublier la touche américaine avec les voix de Jared Tyler, Jesse Aycock et Mallory Eagle. La dernière bonne nouvelle est que nous allons bientôt retrouver cette belle équipe pour un album en public, déjà enregistré. 


 

 

Greg COPELAND

"Empire State"

 Greg Copeland, natif de Californie du sud, fait un peu figure de légende. Son nom est apparu dès 1967 avec le premier album de Nitty Gritty Dirt Band et le titre Buy For Me The Rain coécrit avec Steve Noonan et qui fut un succès pour le groupe. À la même époque, il avait écrit quelques titres avec son ami Jackson Browne, publiés sous le manteau dans les fameuses Nina Demos. Il a fallu attendre 1982 pour le premier album de Greg, Revenge Will Come, et vingt-six ans de plus pour le suivant, Diana And James, avant The Tango Bar paru en 2020. Au bout de quatre ans, notre homme est (déjà) de retour avec Empire State fort de cinq titres. Comme The Tango Bar, cet EP est produit par Tyler Chester et l'on y retrouve à peu près les mêmes musiciens (Val McCallum,Tyler Chester, Greg Leisz, Jay Bellerose) avec, cette fois, Jennifer Condos à la basse. On sent beaucoup de spontanéité dans ces quatre chansons écrites par Greg (le cinquième titre est un enregistrement de cris de coyotes depuis le jardin de l'artiste), et aussi beaucoup de complicité entre les différents instrumentistes. Le disque commence avec Boon Time, tranquille et ensoleillé au départ avant de prendre un côté inquiétant, lié à la violence qui est de plus en plus présente dans la société, notamment en politique, et annonce un réveil difficile. We The Gathered conserve ce côté sombre, avec un rythme lancinant et guitares qui se répondent, la pedal steel de Greg Leisz, et la guitare électrique de Val McCallum. Tout cela confère au disque un aspect musical très actuel, pas évident a priori chez un songwriter plus que septuagénaire. Ce titre est pour Greg une sorte d'hymne qui décrit le long voyage vers le paradis. 4:59:59 bénéficie de la présence du violon de Sara Watkins qui se distingue particulièrement, avec la mandoline de Greg et les claviers de Tyler. Vient ensuite Coyotes, l'intermède cité plus haut avant que l'album ne se referme sur Empire State. Ce titre évoque un autrice-compositrice qui quitte son petit ami, New York et l'empire américain, le tout en même temps, se donnant le temps de réfléchir à ce qu'elle veut vraiment et à le faire. Empire State est une nouvelle preuve du talent de Greg Copeland et de sa capacité à poser les mots justes sur des mélodies qui ne le sont pas moins. Pour ceux qui ne le connaitraient pas encore, il est grand temps de découvrir cet artiste trop rare. 

 

Brock DAVIS

"Everyday Miracle" 

Brock DAVIS ne fait pas partie de ces artistes dont la renommée a franchi nos frontières. Élevé près de Vancouver, Canada, il est aujourd'hui établi à Santa Cruz, Californie, et je ne connais de lui que son précédent album, A Song Waiting To Be Sung, paru en 2022. Everyday Miracle marque à la fois une continuité et une évolution par rapport à son prédécesseur dans la mesure où notre homme se démarque des artistes qui l'ont inspiré pour aborder des thèmes plus profondément personnels. Sur le plan du son, on retrouve une production (due à Brock Davis et Zach Allen) qui alterne entre titres très propres et polis (un peu à la manière des disques country-folk de l'époque des débuts du CD) et d'autres plus dépouillés, avec une batterie moins en avant. C'est à ces derniers que vont ma préférence, et des chansons comme Rain Falling On The Water, I'll Always Be Your Dad, The Warrior ou encore September Rain mettent parfaitement en valeur un auteur-compositeur de premier plan. Les thèmes abordés vont des choses simples du quotidien (Everyday Miracle) aux joies de la famille (Make A Family - Brock est resté un certain temps éloigné de la musique pour prendre soin de sa famille) en passant par des sujets plus profonds (It Just Takes One, inspiré par #MeToo) ou simplement sentimentaux comme Angela (Please Say Yes) et My Promise To You. Ce disque est particulièrement agréable à écouter dans la mesure où il dégage une positivité et un optimisme de tous les instants (Ready For The Good Time, le titre le plus rock des treize ici présentés), même quand le thème est grave. Les musiciens enrôlés ont tous un pédigrée sérieux qui va de Bob Seger à Blake Shelton et ont pour noms Pat McGrath (guitare acoustique et mandoline), Rob McNelly et Justin Ostrander (guitares électriques), Duncan Mullins (basse), Marcus Finnie (batterie), Russ Pahl (pedal steel) et Michael Rojas (B3 et piano). Brock joue du piano et chante, accompagné par un groupe de vocalistes aux accents parfois grandioses de chœurs gospel (Give Forgiveness) qui contribuent beaucoup au côté solaire de l'album. Quand résonnent les dernières notes de cet album, on se sent bien, et l'on n'a qu'une envie, c'est de reprendre l'écoute depuis le début. 


 

Jeffrey MARTIN

"Thank God We Left The Garden" 

S'il est originaire de San Antonio, Texas, Jeffrey Martin, qui approche de la quarantaine est établi à Portland, Oregon, terre aujourd'hui bénie des songwriters où il côtoie souvent l'excellente Anna Tivel avec laquelle il a souvent collaboré. Thank God We Left The Garden est son quatrième et, si Dieu (ou la justice) existait, il marquerait la consécration d'un très grand songwriter, poète et guitariste de talent. J'avoue l'avoir entendu d'une oreille distraite il y a quelques années, et si l'ami Hervé n'avait posté un de ses titres sur Facebook, je serais encore une fois, sans doute, passé à côté. On retrouve dans cet album toute la magie des premiers disques de Townes Van Zandt, John Prine, Paul Siebel ou Sammy Walker (pour ne pas citer Robert Zimmermann). Jeffrey a enregistré les onze titres dans une cabane de 3m² installée dans son jardin et aménagée en studio, armé des ses guitares acoustiques, Jon Neufeld a ajouté quelques notes de guitare électrique sur trois titres, a mixé et mastérisé le tout, et le tour était joué. Les onze chansons sont autant de joyaux qui touchent immédiatement l'auditeur au plus profond, portés par une voix douce et chaude. C'est le type d'album qu'on ne peut écouter que dans le calme, sans rien qui ne puisse nous distraire. Dès lors c'est un régal permanent pour qui est sensible à la poétique beauté des mots, aux mélodies qui se faufilent subtilement, sans tapage, dans notre cerveau pour n'en plus ressortir. Le disque est souvent sombre, voire triste, à l'exemple du premier titre, Lost Dog, avec ce dernier couplet: "J'ai rencontré un ange, un homme ennuyeux près d'un arbre / Son feu a été volé par une éternité / Je serai mort dans un moment, rien qu'une respiration et je serai parti / L'amour est tout ce qui ne peut être gardé trop longtemps". Il est ensuite question d'un jardin, celui d'Adam et Ève, avec un arbre fruitier dans Garden (on retrouve ce thème plus loin dans Daylight), on croise un Quiet Man avec lequel il est encore question du paradis, de Dieu et du diable. Dans Red Station Wagon, la trahison semble être l'inspiration ("Je ne peux pas croire que je t'ai laissé tomber"). Si Paper Crown a un aspect désabusé, on retrouve un peu d'optimisme avec les titres suivants, mais un optimisme teinté de fatalisme, comme dans There Is A Treasure ("Le soleil se lèvera comme il le fait toujours, le jour où je mourrai") ou dans Daylight ("Et mes meilleurs rêves sont seulement une triste imitation"). I Didn't Know semble autobiographique et Jeffrey y évoque des souvenirs de Cincinatti et des moments de dur labeur de ses parents. Sculptor est un des grands moments du disque, avec en arrière-plan la guitare de Jon Neufeld qui sonne comme un violon électrique: "Mais tu as écrit une lettre comme une sculpture / Et j'ai pleuré et laissé le jour passer / Ta respiration sur mon épaule me manque". Le dernier titre, Walking, est un moment de pure poésie (c'est loin d'être le seul. "J'entends un chant au loin / Les ombres ont des visages plaisants / Elles valsent avec les arbres / Quand je sors marcher". Les derniers mots sont à l'image d'une grande partie du disque, doux-amers: "Oui, nous nous en irons sans rien / De la même manière que nous sommes venus / Alors je sortirai marcher". On ne sort pas intact de l'écoute de Thank God I Left The Garden, un disque qui nous incite à nous poser beaucoup de questions, avec pour seule certitude celle d'avoir découvert (enfin) un songwriter parmi les meilleurs se son temps.


 

Steve YOUNG

"Stars In The Southern Sky" 

"There are stars in the southern sky / Southward as you go / There is moonlight and moss in the trees / Down on the Seven Bridges Road". Ces quatre vers sont le début de Seven Bridges Road, l'une des compositions les plus connues de Steve Young qui est également le titre de son deuxième album solo. Mais Stars In The Southern Sky est le titre choisi pour la réédition de Honky Tonk Man, troisième album de Steve, paru en 1975 sur le label indépendant Mountain Railrod Records et faisant figure (relative) de rareté (même s'il a été réédité par la suite par Rounder Records en vinyle, puis en CD). Il ne s'agit pas cependant d'une banale réédition puisque l'album originel, en plus d'un titre bonus un peu anecdotique (Stanley And Henry par Jim Post & Steve Young), est agrémenté de deux CD supplémentaires enregistrés en public au milieu des seventies, soit un total de 34 titres jamais publiés sous cette forme. Honky Tonk Man, l'album studio, est constitué de douze chansons, la première moitié étant consacrée à des reprises avec notamment The Night They Drove Old Dixie Down (The Band), Ramblin' Man (Hank Williams), Rock Salt & Nails (Bruce "Utah" Philips). La seconde moitié, en dehors d'une adaptation très personnelle de Sally Goodin, est constituée de compositions de Steve: Traveling Kind, Alabama Highway, Vision f A Child, We've Been Together On This Earth Before et The White Trash Song. Dans la discographie de Steve, du moins dans sa première décennie, Honky Tonk Man est l'album pour lequel cet artiste, qui a toujours refusé de se compromettre, a bénéficié de la plus grande liberté de création grâce à son label et au producteur Stephen Powers. C'est ce dernier qui est aux commandes pour la réédition, assisté de Ted Olson et, en conséquence, le résultat ne peut qu'être conforme aux attentes de ceux qui ont suivi la carrière de Steve (1942-2016). Il va même au-delà tellement les titres enregistrés en public constituent un cadeau inespéré. Steve Young était la plupart du temps catalogué comme un chanteur country, parfois vu comme un des piliers du mouvement Outlaw. Le répertoire interprété ici démontre qu'il est bien plus que cela. Armé de sa guitare et de sa voix très blues, il n'hésite pas à s'attaquer à Hobo Blues de John Lee Hooker, à That's Alright Mama d'Arthur "Big Boy" Crudup, Tobacco Road de John D. Loudermilk, ou encore You Don't Miss Your Water de William Bell et même Midnight Rider des Allman Brothers. Ses confrères songwriters sont également à l'honneur: Townes Van Zandt (No Place To Fall), Bob Dylan (Don't Think Twice, It's Alright), Rodney Crowell (Home Sweet Home Revisited), Mickey Newbury (Frisco Mabel Joy) ou Tom T. Hall (The Day That Clayton Delaney Died). Tout cela n'est qu'un échantillon et, bien sûr, Steve n'omet pas ses propres compositions: Long Way To Hollywood, Ragtime Blue Guitar, Seven Bridges Road, Montgomery In The Rain, Lonesome On'ry And Mean, Traveling Kind, The White Trash Song, All Her Lovers Want To Be The Hero, Old Memories (Mean Nothing To Me), My Sweet Love Ain't Around, We've Been Together On This Earth Before. C'est un véritable best of, entendu pour la première fois dans une ambiance intime qui convenait si bien à ce véritable troubadour pour qui la scène, jusqu'au bout, a constitué un véritable bonheur. À son décès, Steve Young nous a laissé un héritage de dix albums solo de chansons originales, plus deux albums en public et un autre de réenregistrements d'une dizaine de ses titres phares (sans oublier un disque avec le groupe Stone Country). Un Live In Holland a été publié en 2019 pour notre grand plaisir que ce Stars In The Southern Sky ne fait qu'amplifier. 


 

mardi 30 juillet 2024

Avenue Country par Jacques Dufour

 

Lorrie MORGAN 

"Dead Girl Walking" 

Je suis particulièrement déçu par ce nouvel album de Lorrie Morgan, attendu depuis plusieurs années: neuf ballades ou slow précédés d’une country/pop en ouverture. Le seul titre vraiment country et avec pedal steel guitare est le slow What Will I Do composé par Mickey Newbury. Le reste est du domaine de la variété avec une reprise du classique soul de Sam Cooke, You Send Me, hors-sujet. On peut se poser la question: pourquoi les ex-stars des années 90 mettent si longtemps pour nous concocter des albums bien en-dessous du niveau de ce qu’elles faisaient avant? Pour ce qui est de Lorrie Morgan on ne peut que souhaiter une nouvelle association avec Pam Tillis pour un futur album qui soit cette fois du domaine de la country. 

 

NICOLETTE & The NOBODIES

"The Long Way" 

Origine atypique pour cette chanteuse puisqu’elle est la fille de Vietnamiens immigrés au Canada, en Ontario, après la guerre qui a ravagé le pays. Sur le continent américain Nicolette Huang a découvert Hank Williams, Loretta Lynn, Glen Campbell et George Jones. Mais c’est un aspect nettement plus rock de ses influences qu’elle nous dévoile avec ce premier album paru sous le nom de Nicolette et les Nobodies. Aucune trace de Loretta Lynn ou de Hank Williams dans les huit titres que nous offre la chanteuse. Le rapport avec la country music est même assez lointain. Deux titres seulement peuvent être rangés dans cette catégorie. Je retiendrai aussi deux slows et deux rock qui peuvent mériter le qualificatif de "and roll". 

 

The MAVERICKS 

"Moon & Stars" 

La pochette du tout nouvel album des Mavericks n’est guère alléchante mais on l’oublie pour se laisser séduire par le vocal si particulier et enjôleur de Raoul Malo. Quels que soient les tempos la musique des Mavericks offre toujours ce parfum d’exotisme ancré dans les origines latino du groupe. Le terme americana nous arrange bien pour qualifier la musique inclassable de ce quartet que l’on n’écouterait probablement pas s’il n’y avait son leader emblématique. Quelques titres se rapprochent un peu du mémorable All You Ever Do Is Bring Me Down mais le reste est un peu routine. Les amateurs de cuivres et trompettes ne seront pas déçus. 

 

Emily NENNI

"Drive & Cry" 

Cette nouvelle venue ô combien séduisante (oui, j’ai un petit faible!) vient de sortir deux albums en très peu de temps. Elle est originaire de la baie de San Francisco. Son vocal acidulé de petite fille (vous vous rappelez la France Gall des années 60?) est selon celui ou celle qui l’écoute soit énervant, soit accrocheur et émoustillant. L’éventail de rythmes est assez large passant de la ballade aux tempos rapides avec le soutien majoritaire du piano et de la pedal steel guitare. Pour moi le ramage correspond au plumage. 

 


 

 

RI WOLF

"Randall County Reverb" 

Ce chanteur nous propose neuf titres originaux, tous signés par un certain Darren Flowers (son patronyme véritable). Ses chansons auraient très bien convenu au regretté Don Williams. En effet il nous est offert ici de la country paisible, acoustique, parfois un peu monotone, mais soutenue par le violon et la pedal steel guitare. Certes il ne fera pas taper les bottes dans un honky tonk enfumé mais pour une soirée entre amis dans un bar cosy, pourquoi pas? 

 

Cody JINKS

"Change The Game" 

Cody Jinks est un artiste majeur de la scène texane avec une demi-douzaine d’albums à son actif. Il possède une voix puissante qui convient très bien aux nombreuses ballades que contient ce nouvel album. Les titres aux tempos plus relevés illustrent le sous-style texan du red dirt qui est une sorte de country proche du rock. C’est parfait pour chauffer l’ambiance en fin de semaine au honky tonk local. 

 


 

 

WESTERN EDITION

"Honky Tonk World" 

Western Edition est une formation country classique dont le vocal est assuré par une chanteuse dont la voix bien que correcte, n’a rien d’exceptionnel. Les douze titres, tous des originaux, présentent des tempos moyens, c’est-à-dire sans ballades ni morceaux rapides. L’atout majeur de cet orchestre de sept musiciens de l’Oregon est l’utilisation sans retenue du violon et de la pedal steel guitare. Sans nul doute voici un bon groupe pour animer une soirée sympa dans un honky tonk de l’ouest. 

 

Jay GAVIN

"Road Ready" 

Une découverte intéressante que celle de cet auteur/compositeur Canadien débarqué de l’île du Prince Edward. Il a grandi dans un petit village de pêcheurs, ceci dit pour l’anecdote. Son vocal est joyeusement enrayé et attachant et sa musique est loin d’être monotone avec des rythmes variés évoquant tantôt Johnny Cash et tantôt le conteur Tom Russell. Selon les titres Jay Gavin fait appel au violon, au dobro, à la steel guitare et à l’accordéon. Pas de rejet parmi les dix titres. 

 


 

 

Stella PRINCE

"Dear Future Me" 

Dans la musique country on ne compte plus les chanteuses ayant démarré leur carrière en étant encore adolescentes. Les plus célèbres d’entre elles se nomment Tanya Tucker et LeAnn Rimes. Elles furent bien sûr précédées par Brenda Lee, mais celle-ci était une chanteuse de rock à l’époque. Si des jeunes lisent cette rubrique (?!) j’irai jusqu’à citer Taylor Swift qui a commencé par la country à l’âge de seize ans. La rédaction du Cri me fait connaître la dernière en date de ces demoiselles, Stella Prince. Originaire de New York elle s’est déjà installée à Nashville à l’âge de dix-sept ans. Elle nous offre un premier EP de cinq titres qui baigne dans la douceur. Sa voix est pure, douce et bien en place. Certains critiques la comparent à Joni Mitchell. Mais si Stella Prince était plutôt la nouvelle Nancy Griffith? A noter une reprise surprenante, celle du Blue Moon popularisée par Elvis en… 1956. Une chanson qui à ma connaissance n’a jamais séduit les stars de la country. Elle s’en sort fort bien. Je souhaite le meilleur pour cette jeune artiste de l’americana. 

 

MOMMA MOLASSES 

"Take Me To The Country" 

Si Momma Molasses pratiquait la boxe elle figurerait dans la catégorie des poids lourds. En effet la demoiselle présente un embonpoint plutôt rare dans un univers qui privilégie les silhouettes affinées. Il y eut pourtant des précédents: rappelez-vous de Mama Cass, sans oublier Big Mama Thornton. Mais ce qui nous intéresse en premier lieu c’est sa musique et non son tour de taille. En dépit du stetson arboré sur la photo de pochette et du titre de l’album, le style de Momma Molasses se rapproche davantage du folk avec quelques nuances bluesy. La musique est acoustique avec fiddle et guitare. Toutes les compositions sont signées Ellen Elizabeth Patrick qui est son patronyme. Avec un seul titre rapide sur onze je trouve l’ensemble un peu… mollasson (pardon!). 

 

LOST DOG STREET BAND

"Survived"

Le groupe de la rue du chien perdu (?) se situe aux confins de la country acoustique, du folk et du bluegrass. Il s’agit d’une formation acoustique dont l’instrument dominant est le violon. Le dobro arrive en second. S’y rajoute un zeste de banjo et de mandoline. Les rythmes sont assez variés sans atteindre le très rapide fréquent dans le bluegrass, et sans aborder l’instrumental (fréquent dans le bluegrass, bis). Le vocal est masculin et il appartient à l’auteur de tous les morceaux.. Donc pas de reprises, pourtant fréquentes dans le bluegrass (je me répète?). Les infos fournies nous indiquent que le violon est joué par l’épouse du chanteur (ça c’est rare dans le bluegrass…). 

 

Hannah WHITE

"Sweet Revolution" 

La voix est douce et agréable mais le style musical de la demoiselle n’a rien à voir avec la musique country. Donc cet album qui évolue dans une pop nonchalante et même éloignée de l’americana ne saurait être commenté dans cette rubrique. 

 

dimanche 14 juillet 2024

Bluegrass & Co, par Dominique Fosse

 

EAST NASH GRASS

"Last Chance To Win" 

Last Chance To Win est le deuxième album de East Nash Grass, une formation créée en 2017 et qui sera présente sur la scène de Bluegrass In La Roche début août. Individuellement, les musiciens du groupe ont de sérieuses références. Gaven Largent est le dobroïste qui a remplacé Rob Ickes dans Blue Highway. Le mandoliniste Harry Clark est présent sur de nombreux disques et il a été membre de Volume Five et The Wooks. Avec la violoniste Maddie Denton, Clark et Largent ont récemment également fait partie du groupe de Dan Tyminski. Le banjoïste Cory Walker a joué avec, entre autres, The Dillards et Tim O’Brien. Jeff Picker accompagne Ricky Skaggs depuis plusieurs années et il a sorti un album sous son nom en 2020 (Le Cri du Coyote 169), ce qui est plutôt rare pour un contrebassiste. Le guitariste James Kee est le moins connu des membres de East Nash Grass (il a été mandoliniste du groupe Newtown il y a une douzaine d’années). Le talent de ces musiciens s’exprime pleinement dans Jenna McGaugh, composition instrumentale de Maddie Denton, et How Could I Love Her So Much, reprise d’un des derniers succès du chanteur country Johnny Rodriguez dans les années 80. La rythmique est originale, très légèrement chaloupée et l’arrangement plutôt moderne va bien à la voix douce de James Kee. Il est moins à son avantage sur trois autres titres, des bluegrass trop classiques pour sa voix. Harry Clark interprète deux titres trop standard pour être intéressants mais donne une bonne version swing de Papa’s On The Housetop, un classique de près de cent ans d’âge dans lequel il délivre un solo typique du style de Bill Monroe. Malgré un arrangement dynamique, je n’ai pas aimé l’interprétation de When You Come Home par Maddie Denton. Dans ce groupe où aucun chanteur ne s’impose vraiment, c’est Gaven Largent qui s’en sort le mieux sur un blues (East Due West Blues) et une reprise punchy de Railroadin’ And Gamblin de Uncle Dave Macon. Dommage que Last Chance To Win ne contienne qu’un instrumental car le talent des musiciens est vraiment le principal atout du groupe et East Nash Grass aurait également intérêt à privilégier un répertoire plus moderne pour mieux mettre en valeur la voix de James Kee


 

 

"Highlander" 
Sur la pochette du CD de Missy Raines figurent, en grand, son nom et le titre de l’album, et en petit, en bas de la pochette, le nom de son groupe (Allegheny) et de ses quatre musiciens. C’est bien le moins qu’elle pouvait faire. Il aurait été logique qu’elle sorte l’album sous le nom de Missy Raines & Allegheny tant l’apport de Ellie Hakanson (fiddle), Tristan Scroggins (mandoline), Eli Gilbert (banjo) et Ben Garnett (guitare) est énorme. Ils accompagnent avec talent Missy et sa contrebasse sur tous les titres. Et si Missy Raines chante tour à tour avec Kathy Mattea, Dudley Connell, Laurie Lewis et Danny Paisley, c’est son duo avec Ellie Hakanson dans Listen To The Lonesome Wind qui retient avant tout l’attention. Pas d’invité sur cette chanson de Gary Ferguson, pas plus que sur Fast Moving Train, un titre qui porte bien son nom, un bluegrass sur les chapeaux de roues qui pourrait bien concourir au titre de chanson de l’année, ou sur Looking To You, une chanson écrite par Missy, superbement jouée par les cinq musiciens dans un arrangement moderne. Le quatrième titre vraiment remarquable de Highlander, Are You Ready To Say Goodbye, est une autre composition de Missy qui bénéficie d’un duo de banjos (Eli Gilbert et Alison Brown qui produit d’ailleurs l’album) mais aussi d’excellents solos de Scroggins et Hakanson (ils semblent inséparables depuis qu’on les a découverts ensemble avec Jeff Scroggins & Colorado). Il y a encore un bon duo vocal avec Ellie dans Cryin’ And Singin’, une composition légèrement blues signée par Shad Cobb (comme Fast Moving Train). Les quatre chansons en duo avec des chanteurs invités n’ont rien de remarquable. Missy Raines n’est pas une chanteuse extraordinaire. Elle se contentait de jouer de la contrebasse avec Cloud Valley puis avec Eddie Adcock et Claire Lynch. Elle laissait le chant à d’autres dans son premier album solo (My Place In The Sun en 1998). Elle ne s’y est vraiment mise que quand elle a tourné en duo avec Jim Hurst. Elle a un timbre agréable et immédiatement reconnaissable mais aucune magie ne ressort de ses duos avec Dudley Connell (la valse rapide Ghost of Love), Laurie Lewis (la ballade I Would Be A Blackbird), Kathy Mattea (Who Needs A Mine signé Missy) et encore moins Dan Paisley, un chanteur dont je n’ai jamais compris le succès (These Old Blues de Loretta Lynn). Petite déception du côté du seul instrumental de l’album, Panhandle County de Bill Monroe. Missy Raines convie des invités prestigieux (Rob Ickes, Brownyn Keith-Hynes), c’est bien joué mais ça reste très classique et sans surprise. Avec le talent que déploient ses musiciens sur la plupart des chansons, on attendait plus d’originalité. 
 
"No Fear" 
 
Cri du 💚   
 
Formé en 2013, Sister Sadie a pu être considéré comme un super-groupe au féminin avec deux chanteuses de premier plan, Dale Ann Bradley (élue 5 fois chanteuse de l’année par IBMA) et Tina Adair qui est également une très bonne mandoliniste. La banjoïste Gena Britt a été membre de New Vintage, Lou Reid & Carolina et Grasstowne. Elle est la troisième chanteuse de Sister Sadie. De son côté, la violoniste Deanie Richardson s’est fait une solide réputation comme accompagnatrice de vedettes country (Vince Gill, Patty Loveless et Travis Tritt). La contrebassiste Beth Lawrence complétait la formation. Les départs successifs de Dale Ann Bradley et Tina Adair ont fait craindre la fin de Sister Sadie mais l’arrivée de Jaelee Roberts, auteure d’un excellent premier album (cf. juillet 2022) a suscité l’espoir d’une suite réussie. Le groupe a en fait été profondément remanié puisque ne demeurent que Gena Britt et Deanie Richardson de la formation originale. Dani Flowers est la deuxième chanteuse du groupe. Hasee Ciaccio puis Maddie Dalton ont succédé à Beth Lawrence. Elles sont toutes deux présentes dans No Fear. Après un intermède de Mary Meyer, il n’y a plus de mandoliniste dans le groupe, Roberts et Flowers jouant toutes deux de la guitare. Pas étonnant donc que la musique de Sister Sadie ait elle aussi beaucoup évolué. Les deux nouvelles chanteuses n’ont ni la douceur de Dale Ann Bradley, ni l’agressivité et le blues de Tina Adair. Le groupe a choisi des arrangements plus modernes qui leur conviennent très bien, presque tous soulignés par une batterie ou des percussions. Il y a même un arrangement country avec piano et pedal steel (Lie To Me). Si j’ai préféré No Fear aux deux précédents albums de Sister Sadie (Le Cri du Coyote 150 et 159), c’est surtout parce que le répertoire est bien meilleur. Deux titres ressortent. Le premier est Blue As My Broken Heart, une composition de Dani Flowers qu’elle chante très bien, à l’arrangement fourni, moderne qui doit beaucoup au motif de violon de Deanie Richardson. Le second est Diane, titre rapide mené par le banjo, chanté par Jaelee Roberts avec une très efficace rythmique de mandoline (Tristan Scroggins). Il y a un bon refrain avec des chœurs façon gospel sur Well chanté par Gena Britt (une compo de Becky Buller et Craig Market). Elle interprète également Baby You’re Gone, un titre rapide où tous les musiciens sont brillants, et Ode To The Ozarks, un blues qui va bien à sa voix. Elle a écrit l’unique instrumental de l’album, Pad Thai Karaoke (un titre qui sort de l’ordinaire pour un instrumental bluegrass mais on a épuisé la liste des possibilités avec Mountain, Breakdown, Valley, Blue et Foggy). Deux autres bonnes chansons sont interprétées par Jaelee Roberts, Willow (moderne, avec un bon trio vocal au refrain) et If We Ain’t Drinking Then We’re Fighting, un drôle de titre pour un groupe féminin et pourtant composé par deux femmes (Tina Adair et Sharon Richardson). Si on connaissait les qualités vocales de Jaelee Roberts depuis la sortie de son album, on découvre la jolie voix de Dani Flowers, aussi à l’aise sur la ballade lente Free que dans un titre plus rapide aux accents country comme Cannonball, et la douceur du timbre de Maddie Dalton dans Mississipi River Long. Ça fait trente ans qu’on sait que les femmes sont l’avenir du bluegrass. Sister Sadie en est la preuve par cinq. 
 

 
 
 
 

mercredi 10 juillet 2024

Disqu'Airs, par Éric Allart

 

SWEET JOE PYE

Rise Early 

Structuré autour de la chanteuse Annick Odom, le trio Old time Sweet Joe Pye tient son nom d’une fleur native de Virginie Occidentale, tout comme cette dernière. Après d’être rencontré aux Pays Bas à la Hague, le groupe s’est fait remarquer entre autres au festival Bluegrass de Rotterdam, et au festival Herbe Bleue en Anjou. Les trois titres de l’album ont été enregistrés en une journée avec un sens aigu de la personnalisation de l’idiome Old-Time. Le fiddle d’Annick offre des arrangements très subtils où on peut percevoir des échos de musiques savantes, en particulier du jazz et de la musique de chambre, qui enrichissent le contre-champ sans jamais basculer dans une forme trop bavarde ou se perdre dans l’expérimentation. A certains moments, cet Old-time semble même n’avoir pas totalement traversé l’Atlantique. Au centre du projet la voix d‘Annick exprime une grande sensibilité avec des touches de maniérisme, comme un instrument à part entière doté d’une forte personnalité. Elle s’exprime en anglais et en néerlandais. Henri Colombat assure la rythmique à la guitare et à la mandoline, Lucas Henri le banjo clawhammer, la guitare et la contrebasse. Les chansons prennent le temps de respirer, de poser leur tempo en douceur, des ballades originales qui racontent des faits divers, avec une expression où le sentiment et la proximité priment. 


 

 

Trois pépites sur Bandcamp.

Trois rééditions de raretés vont combler les amateurs de honkytonk les plus exigeants. Trois seconds couteaux qui enregistrèrent au début des années 70 alors que Nashville basculait massivement dans la pop pré-disco à la recherche de nouveaux segments de consommateurs. A des années lumières du sous ABBA du type Dave & Sugar, indifférents au mouvement Outlaw naissant, quelques individus continuent de signer ou de reprendre des titres enracinés dans les canons d’un classicisme forcené. Si le succès ne fut pas au rendez-vous, leur œuvre mérite largement le détour. La production se situe entre les œuvres contemporaines de Johnny Paycheck, Johnny Dollar, Faron Young ou Moe Bandy

 

Pat PATTERSON

Most Requested Country Songs

Pat Patterson, militaire de carrière basé en Allemagne, doté d’un physique assez ingrat, se révèle un grand vocaliste haut perché, dans la veine d’un Bobby Austin ou d’un Wynn Stewart. Le gars s’était offert en mars 1969 la crème des sidemen nashvilliens avec, excusez du peu, Lloyd Green à la pedal steel. Les orchestrations sont somptueuses et le niveau global n’a rien à envier aux meilleures têtes d’affiche. 

 


Roger WILHOIT

The 'Social World' Of Rodger Wilhoit

Rodger Wilhoit ne propose que des compositions personnelles, toutes susceptibles de par leur écriture et leur évidence narrative de devenir des hits pour 1974. Y abondent les thèmes attendus de la déglingue, de la trahison et de la vengeance. La production est un cran en dessous de celle de Pat Patterson, un peu plus rugueuse et locale, ce qui loin d’être un défaut, accentue l’impression d’honnêteté essentielle de l’œuvre. Le shuffle nappé de pedal steel et de fiddle est très addictif. L’album vinyl préfacé par Colin Escott en 2020 est épuisé, mais le téléchargement reste possible. 

 


Richard GIBBS

No Use To Grieve

Richard Gibbs est un gars qui s’est trompé d’époque. Le vocal semble sorti des années 50, avec cette fragilité et cet accent rustique qui ne pouvait plus fonctionner dans les années 70. Si l’ensemble est moins brillant que chez Rodger Wilhoit ou Pat Patterson, l’artiste reste attachant dans le sens où son hillbilly est livré sans artifice ni posture. 

 


 

mercredi 26 juin 2024

Bluegrass & Co, par Dominique Fosse

 

EMISUNSHINE & THE RAIN 

"Sideshow"

Cri du 💚   

À l’âge de 19 ans, Emisunshine (de son vrai nom Emilie Sunshine Hamilton) a sorti son premier album bluegrass. Pas si impressionnant que ça dans un genre musical où les talents précoces sont légion. Ça l’est beaucoup plus quand on sait que c’est déjà son dixième disque (le neuvième avec son groupe The Rain)! Emisunshine s’est fait connaître par YouTube, a commencé à écrire des chansons (avec sa mère) et enregistrer des albums à 9 ans. Elle a interprété deux chansons dans un documentaire consacré à Elvis Presley (avec Emmylou Harris, Rosanne Cash et Alec Baldwin) ce qui lui a valu de chanter lors de la présentation du film au festival de Cannes en 2017. Elle a travaillé avec Tony Brown, joué au Grand Ole Opry et au Ryman, fait la première partie de Willie Nelson et Loretta Lynn, chanté en duo avec Jim Lauderdale, participé à des émissions de télévision (American Idol). Bref, à peine majeure et déjà un CV long comme le bras. Emilie est habituellement accompagnée de son père à la basse, de son frère à la mandoline, d’un batteur et parfois d’un guitariste. Elle-même joue du ukulélé. Les arrangements bluegrass de Sideshow apportent un relief inédit à ses chansons. Ils sont essentiellement dus à Justin Moses qui se multiplie au banjo, au dobro, à la guitare, au fiddle et à la mandoline (ceux qui l’ont vu cet hiver sur scène avec Béla Fleck ont pu apprécier ses talents de multi-instrumentiste). Le jeune prodige de la mandoline Wyatt Ellis (14 ans) et Addie Levy (fiddle, mandoline) qui remplace parfois le frère d’Emilie sur scène sont présents sur quelques chansons. Les treize titres de Sideshow ont été écrits par Emisunshine et sa mère Alisha, avec parfois la complicité de songwriters connus (Darrell Scott, Matraca Berg). The Boy I Never Loved, Ink & Paper et surtout Gold Digger sont des compositions typiquement bluegrass. Le dobro est magnifique dans Trojan Horse et White Dress. White Dress est superbement chanté en duo par Emisunshine et Cruz Contreras, leader du groupe americana The Black Lillies. C’est une chanson mélancolique, comme quatre autres dans Sideshow, toutes sublimées par la voix enchanteresse d’Emisunshine. Son vibrato vous fera immanquablement penser à Dolly Parton. Ses interprétations ont une sensibilité comparable à celles de Claire Lynch, Julianne Petersen ou Noah Wall, la chanteuse de The Barefoot Movement. En plus, Off The Rails, le délicat Scars & Wings, What’s The Best For Me et Hibiscus ont de très jolies mélodies. La voix d’Emilie va également très bien au blues (Pine Box) ou à des rythmes plus enlevés (Little Blackbird). Pour ne rien gâcher, les paroles, souvent émouvantes (Scars & Wings), valent la peine d’être comprises (Sideshow à propos de la vie d’un groupe sur la route). Ces dernières années, la notoriété d’Emisunshine n’était pas à la hauteur des espoirs qu’elle avait pu susciter à ses débuts malgré la qualité de sa voix et de son répertoire. Les arrangements bluegrass de Sideshow les mettent réellement mieux en valeur et mériteraient de lui valoir un succès plus important.

 

STEEP CANYON RANGERS 

"Morning Shift" 

Morning Shift est le dix-septième album des Steep Canyon Rangers (dont trois enregistrés avec le banjoïste et acteur Steve Martin). On pouvait craindre que le groupe pâtisse du départ de son meilleur chanteur, le guitariste Woody Platt, mais les Rangers ont évité les comparaisons en renouvelant leur style. Leur musique avait déjà évolué avec l’arrivée du multi-instrumentiste-batteur Mike Ashworth. Morning Shift ressemble presque autant à un disque de singer-songwriter qu’à un disque de bluegrass. Le choix de Darrell Scott comme producteur, la présence de sa guitare électrique sur quelques titres ne sont certainement pas étrangers au phénomène. Mais c’est également dû aux chansons et aux voix. Les Steep Canyon Rangers ont un répertoire très majoritairement original depuis les débuts du groupe, grâce aux compositions du banjoïste Graham Sharp et du contrebassiste Charles Humphrey III. Humphrey a quitté les Rangers en 2017 mais les Rangers ont trouvé un nouveau songwriter avec le nouveau guitariste Aaron Burdett (le remplaçant de Woody Platt) qui signe ou cosigne (avec Sharp) quatre chansons du nouvel album. La seule reprise du disque est Fare Thee Well, Carolina Gals de Robbie Fulks, archétype du storytelling americana. On est aussi dans l’ambiance songwriter avec la voix très posée de baryton de Sharp, particulièrement dans Second In Line, à l’atmosphère particulière, un des meilleurs titres du disque. Dans Birds of Ohio, sa voix fait même penser à Leonard Cohen. Ça continue dans le style songwriter avec les interprétations détachées du contrebassiste Barrett Smith dans Hominy Valley, assez rock, le blues Ghost of Glasgow et l’intense Morning Shift arrangé avec la guitare électrique, le banjo électrique, la mandoline pertinente de Mike Guggino et le fiddle puissant de Nicky Sanders. On retrouve banjo et guitare électriques dans le blues-rock Harvest Queen interprété par Burdett. C’est lui qui chante les titres les plus bluegrass de Morning Shift, sa composition Deep End (qui aurait pu se passer de batterie) et le gospel en quartet Above My Burdens. Le répertoire est complété par une jolie suite instrumentale écrite par Guggino et Sharp où ils jouent certains passages en trio avec Sanders. Un des bons titres d’un album qui ne manque pas de personnalité. 

 

Rick FARIS 

"The Next Mountain" 

Rick Faris sera un des musiciens vedette du festival Bluegrass In La Roche en août prochain. L’occasion de revenir sur The Next Mountain, son second album solo qui n’avait pas été chroniqué à sa sortie. Rick Faris s’est fait connaître comme mandoliniste puis guitariste de Special Consensus dont il est resté membre pendant plus de onze ans. On l’a vu progresser comme chanteur au fil des albums. Il n’est pas étonnant qu’il ait choisi de se lancer en solo car il est aussi un songwriter prolifique. Son premier album, Breaking In Lonesome (Le Cri du Coyote 166), comptait onze compositions parmi les douze titres. Pour The Next Mountain, Faris a écrit ou coécrit les onze chansons et l’instrumental Dust On The Royal. Les deux albums sont assez similaires dans le style bluegrass contemporain. On retrouve Laura Orshaw (fiddle) et Harry Clark (mandoline) présents sur l’album précédent. Justin Moses est encore au banjo sur deux titres mais il laisse la place à Russ Carson sur les autres morceaux. Les chansons que je préfère sont placées en fin d’album. Ma favorite est même la toute dernière, Moonshine Song, un titre très rapide, dans un style plus classique que le reste du disque et qui a plus de relief grâce aux interventions des solistes. Dans le même style classique, Evil Hearted Woman bénéficie de l’accompagnement énergique des Travellin’ McCourys. See You On The Other Side ressemble beaucoup à She Took The Tennessee River que chantait Faris avec Special Consensus (c’est un des grands succès du groupe) et il bénéficie de la participation (vocale et instrumentale) de Sam Bush et Jason Carter. Rick Faris passe au dobro sur le gospel Can’t Build A Bridge To Glory et, comme dans Breaking In Lonesome, il a introduit un swing dans le répertoire (I’m Asking You Today), un des deux morceaux où Justin Moses est au banjo. Parmi les titres plus modernes qui constituent l’essentiel de l’album, il faut signaler What I’ve Learned. Rick Faris aurait cependant intérêt à davantage équilibrer ses albums entre le bluegrass contemporain qui semble avoir sa préférence et le bluegrass classique qui, à mon sens, lui convient mieux.

 

HAPPY TRAILS, PROSPECTOR 

"The Good, The Bad & The Dreadful" 

Les breaks instrumentaux sont un des fondamentaux de la musique bluegrass. Chaque soliste prend son tour, bien entendu dans les instrumentaux, mais aussi dans les chansons. Pour apporter de la variété, les musiciens jouent parfois en duo. Le duo banjo-violon est un arrangement classique des fiddle tunes mais toutes les combinaisons entre instruments sont possibles. A mon sens rien n’égale en naturel les duos de fiddle qui dégagent à la fois puissance et musicalité. Ce sont précisément les duos de fiddle qui font le charme de The Good, The Bad & The Dreadful, premier album du groupe canadien Happy Trails, Prospector (oui, c’est curieux cette virgule au milieu du nom du groupe). Les fiddlers Sarah Hamilton et Nathan Smith jouent les cinq instrumentaux de l’album en duo de bout en bout, soutenus par le picking en style Scruggs de Milan Zurawell, la guitare de Patrick Hamilton et la contrebasse de Nico Humby. Deux sont des classiques (Durang’s Hornpipe et Mississipi Sawyer), les autres des titres plus obscurs. C’est aussi gai, énergique et entrainant à souhait. Sarah Hamilton et Nathan Smith jouent également en duo sur les sept chansons mais il y a aussi quelques solos de banjo et de guitare. Et malheureusement il y a également les chants. Les cinq musiciens s’essaient au chant lead chacun son tour sans qu’aucun s’impose. Il faut sauver Bonaparte’s Retreat (dans la version de Pee Wee King). Le chant de Nathan Smith accentue le rythme de la chanson et sa voix est sympa. Patrick Hamilton apporte aussi de l’énergie à Old Black Choo Choo, c’est chanté à l’emporte-pièce mais les harmonies sont rigolotes. The Wind & Rain a le mérite d’être chanté en trio et j’aime bien la mélodie. Pour le reste on est en-dessous des qualités vocales requises pour dépasser le niveau d’un groupe régional. Laissez-vous tenter cependant par The Good, The Bad & The Dreadful si, comme moi, vous aimez les duos de violon. 

 

THE FRETLINERS 

The Fretliners est un quartet composé de Tom Knowlton (guitare), Dan Andree (fiddle), Sam Perkins (mandoline) et Taylor Shuck (contrebasse). Ils ont gagné en 2023 les concours de groupes de Telluride et Rocky Grass, ce qui est pour le moins gage de qualité. Comme ces concours couronnent souvent des groupes newgrass (Front Country, RapidGrass, Town Mountain entre autres) et que les Fretliners sont basés dans le Colorado, creuset de cette branche innovante du genre bluegrass, j’ai cru avoir affaire à une formation newgrass. Ils le sont un peu grâce aux excellents Dan Andree et Sam Perkins qui sont des solistes créatifs, mais le chanteur principal des Fretliners, Tom Knowlton, a une voix dans la lignée d’un Del McCoury, ce qui les rapproche du bluegrass classique, d’autant qu’une chanson comme The Bottle semble fort inspirée de Walls Of Time, le classique de Bill Monroe et Peter Rowan. Le blues cher à Bill Monroe est également très présent dans Suitcases & Heartaches, Ozark Memories et Lonesome Holler. Les dix chansons ont été écrites par les différents membres du groupe. Perkins signe le bon instrumental Mississipi Kite avec une grille qui associe subtilement accords majeurs et mineurs. Le répertoire est inégal mais tous les titres sont bien arrangés. Andree (qui a été membre des Henhouse Prowlers) et Perkins jouent des accompagnements toujours pertinents derrière le chanteur, notamment en duo dans Dreaming of the Dawn et Shadows of My Past, meilleures chansons de l’album avec Suitcases & Heartaches et Purple Flowers

 

THE COUNTRY GENTLEMEN TRIBUTE BAND 

"Yesterday And Tomorrow" 

The Country Gentlemen Tribute Band a été créé par Bill Yates (ancien contrebassiste des Country Gentlemen) peu après le décès de Charlie Waller en 2004. Cette formation s’appuie essentiellement sur la voix de son guitariste, Mike Phipps, proche de celle de Waller. Leurs deux premiers albums ne comprenaient que des titres déjà enregistrés par les Country Gentlemen. Il n’y en a que quatre dans Yesterday & Tomorrow et c’est tant mieux car les reprises ne valent jamais les originaux. Teach Your Children, Sea of Heartbreak et God’s Coloring Book (seul titre chanté par le mandoliniste David Propst) sont moins dynamiques et pêchent par les harmonies vocales moins affirmées, moins précises. Pour le reste le groupe est allé chercher des titres que les Gentlemen auraient pu enregistrer: A Fool Such As I (Hank Snow), One Tin Soldier qui fut repris par plusieurs groupes bluegrass modernes des années 70 et une version instrumentale de Riders In The Sky que Lynwood Lunsford (ancien banjoïste de James King, Jimmy Martin et Lost & Found) joue dans le style de Bill Emerson. Le répertoire original tente aussi d’évoquer autant que possible les authentiques Gentlemen: rien que le titre Miner’s Child (écrit par Probst) évoque Mother of a Miner’s Child. Lunsford a composé Eddie’s Swing qui est une bonne évocation du style de Eddie Adcock. Mais il y a trop de chansons countrygrass avec énormément de dobro (l’ex-Quicksilver Darren Beachley ou Geoff Gay selon les titres) et dans lesquelles Phipps accentue le côté plaintif de sa voix au point que ses interprétations relèvent souvent plus de la parodie que de l’imitation. En bref, préférez les originaux.

vendredi 14 juin 2024

Adam Wood

 

 


 

Adam Wood vous présente Rainy Valley premier extrait de son nouvel EP intitulé Lucky Charm et prévu pour début 2025.

"La brume se lève doucement sur la vallée, une pluie fine enveloppe le paysage d'une atmosphère mystérieuse et apaisante à la fois. Un peu comme si Jim Jarmusch et Wes Anderson se partageaient la caméra. Devant l'objectif, Adam Wood traverse les terres de son Cantal natal, le coeur brisé mais l'humour et le panache toujours intacts.
Rainy Valley se place en ballade douce-amère, chaînon manquant entre Beck, Arctic Monkeys et Wilco. Une section basse / batterie qui flirte avec le hip-hop, un Mellotron qui ronronne, une guitare slide tout droit sortie d’un western parfois soutenue par une trompette mariachi … Et ce solo de guitare, doux et intense à la fois, parfaite synthèse de la dualité assumée du morceau.

Déclaration d’adieu et d’amour, Adam Wood chante la fin d’une idylle et le début d’une nouvelle vie. Un retour aux sources, entre doutes et regrets, rêves et espoir. Stoïque dans le jardin de sa nouvelle maison, il contemple la pluie tomber sur la vallée, projetant au fil des jours ses états d’âme de manière aussi abrupte et sincère que l’environnement qui l’entoure.

Le tout traversé de ces deux passages hors du temps, comme des rayons de soleil à travers les nuages. Rythmique tout en clapping, guitare 12 cordes, cuivres et paroles délibérément naïves…
Éloge aux choses simples, profiter de ses amis et cultiver son jardin, sur les cendres de l’amour un nouvel arbre pousse. Rainy Valley n’en est que le premier fruit : ferme, sucré et juteux. Vivement que l’on goutte les prochains."