mardi 2 juin 2026

Disqu'Airs, par Éric Allart

 

Annick ODOM

"Linen Of Words" 

5615049 Records DK - © 2026

 Annick Odom nous livre avec ce second album un objet étrange et séduisant. 

Séduisant parce qu’il illustre une grande musicalité, une maitrise parfaite des codes et des genres en 12 titres. Étrange parce que l’auditeur entre dans un univers personnel où le familier est subtilement remis en question par l’irruption d’autres styles et l’expérimentation. 

Imaginons un monde futur d’où toute forme de musique amplifiée n’aurait plus accès à l’électricité. gospel, polyphonies, old-time et musiques traditionnelles tireraient leur épingle du jeu. Mais comment le jazz contemporain, la pop, les nappes de synthé pourraient-ils encore résonner? C’est le parti réussi de ce disque difficilement classable. 

Au centre, la voix riche en nuances qui sait briller sans brailler d’Annick. L’amateur de bluegrass, d’old-time et de ballades folk n’est jamais perdu. Ça vibre, c’est chaud, c’est surtout magnifiquement harmonisé, en duo aussi bien qu’avec des polyphonies issues du classique ou du jazz. 

Les textes font la part belle au quotidien contemporain, faire ses courses, demander à sa grand-mère si son chien mord. Si quelques titres sont tirés du répertoire traditionnel ancien, ils sont souvent transmutés en autre chose en cours de route, comme happés par un champ musical étranger, alimenté par un collectif de vingt musiciens. L’expérimentation s’agrémente aussi, sans que ce soit lourdingue, par des bruitages qui texturent les chansons comme une véritable bande son, avec un effet d’évocation cinématographique. Si je ne suis pas familier des albums concepts, celui-ci me fait penser à certains titres de Marty Stuart dans la démarche. 

Des gens qui discutent en arrière-plan, des oiseaux, le flux d’une eau courante, et des improvisations où la contrebasse excelle. C’est très visuel. 

Quelques titres excèdent les formats standards et fonctionnent comme des mini-opéras ou de la comédie musicale. Ça respire, ça prend le temps de se déployer. 

À l’heure où les flux sont saturés par une merde synthétique générée par des IA sans âme ni perspective, cet album pourrait presque faire figure de manifeste. Le "lin des mots" c’est celui de l’exigence, de l’humain, du culte d’un patrimoine pas figé mais orienté vers l’avenir. Il mérite d’être valorisé par tous les biais possibles.


 

 

Niki SULLIVAN

“You Better Get A Move On!” 

Bear Family BAF 14030

Le label de Brême, devenu la référence mondiale pour la réédition d’artistes états-uniens associés à la Country et à la naissance du rock and roll, vient de se pencher sur un oublié qui toutes proportions gardées serait le 5ème Beatles des Crickets, la formation du légendaire Buddy Holly. Buddy Holly et les Crickets furent à part dans la cohorte d’adolescents qui mirent le feu à l’industrie musicale des années 50. Ancrés dans l’ouest du Texas, ils se démarquèrent sur le plan mélodique et rythmique des canons du rockabilly. Niki Sullivan, adolescent gracile à lunettes est l’auteur de la rythmique de That’ll Be The Day et participe quelques mois au décollage des Crickets. Les tournées exténuantes, une profonde mésentente avec Jerry Allison (qui tourna au pugilat), amenèrent Niki à quitter le groupe. Le 25 cm que nous chroniquons ici contient ses tentatives de poursuivre une carrière solo pour Dot en 1958. 12 titres, dont 6 inédits. Pas de choc esthétique révolutionnaire, mais un bon reflet de ce que le rock and roll devient à la fin des années 50. Épuisement de thèmes désormais cadrés dans un académisme où la figure "presleyenne" écrasante se fait sentir. Production plus civilisée que le rockabilly rustique primitif, avec chœurs sucrés issus du doo wop. Niki Sullivan a une belle voix grave et ample qui se coule avec aise dans des titres rhythm and blues avec saxo. Un titre, Waitin' émerge avec une couleur très "Crickets" et démontre à quel point Niki a été plus qu’un interprète dans la constitution du style de Buddy Holly. Deux titres plus tardifs de 1965 illustrent une bascule dans le blues-rock, effaçant tout lien avec Buddy Holly. Une métamorphose où l’on perçoit que le ton est désormais donné par des Britanniques d’une autre génération. 

Si la transcription (comme toujours chez Bear Family) est soignée, j’ai éprouvé à l’écoute le sentiment que le tempo était peut-être un peu en dessous de la vitesse de rotation des disques initiaux. 

L’objet reste un beau produit digne de figurer dans une collection: livret de 10 pages illustrées, et surtout pose iconique de Niki dans une photo qui fut clonée par Elvis Costello


 

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