mercredi 22 octobre 2025

Avenue Country, par Jacques Dufour

 

Cody JINKS

"In My Blood" 

Le Texan à la longue barbe doit en être à son cinquième ou sixième album. Mais celui-ci est peut-être le moins country. Il se situe dans un courant alternatif qui utilise quand même la pedal steel guitare mais qui repose essentiellement sur la guitare électrique dont on entend de belles envolées sur de nombreux titres. Les chansons sont trop longues pour une diffusion radio et pour garder l’attention éveillée, d’autant que ce sont majoritairement des rythmes lents et relativement uniformes. C’est toujours le souci quand on a affaire à un auteur-compositeur. Lennon et McCartney étaient les champions de la diversité. Ils resteront uniques.


 

 

Dylan EARL

"Level Headed Even Smile" 

Il est des albums qui vous laissent perplexe. Vous avez une dizaine de lignes à écrire et vous manquez d’imagination pour parler d’un chanteur au vocal certes agréable mais qui privilégie les tempos paisibles et modérés. On reste en plaine avec la pedal steel guitare et on ne franchit pas de cols. Seule une petite colline se présente avec Lawn Chair qui pousse les jambes à frétiller modérément. Pas de quoi lui décerner le titre d’album du trimestre. 

 

Grayson JENKINS

"Country Parables" 

Un petit fils de Conway Twitty? Car le véritable patronyme du chanteur aux quarante n°1 est Jenkins. Mais apparemment non car l’ex-rocker est originaire du Mississippi et a grandi en Arkansas alors que ce Grayson arrive du Kentucky. Voici un album tout simple enregistré sans fioriture mais pas sans intérêt. Une country paisible qui rappelle parfois Don Williams. J’ai surtout apprécié Grand Slam avec son accordéon et Old Trails avec un violon que l’on ne retrouve que sur un seul autre titre. De l’americana paisible teinté country.


 

 

JOSELYN & DON

"Lost And Found Highway" 

Un faux duo. En effet seule une voix féminine se fait entendre, Joselyn donc. Don ne participe que de très loin pour de discrètes harmonies vocales. Il ne s’agit pas de country. Les anglo-saxons emploient le qualificatif de "easy listening" pour ce genre de musique paisible qui peut vaguement laisser penser aux Mamas & Papas, voire à Abba. La reprise de Seminole Wind est intéressante par le fait qu’elle s’écarte radicalement de la copie, mais musicale-ment et vocalement elle n’a pas la profondeur de l’original de John Anderson. 

 

Mose WILSON

"That’s Love" 

Voici un album qui plaira à plus d’un lecteur du Cri par sa diversité de styles et qui va le balader au gré des sons qui composent ce que l’on appelle désormais l’americana. Du latino en ouverture au bluesy qui met le piano en valeur en passant par le cajun, Mose Wilson emprunte davantage à la soul qu’à la country. Le violon pourtant est souvent présent et l’on croit reconnaître au détour d’une chanson l’influence des Everly Brothers ou de Don Williams. Le dobro assure la vedette sur sa reprise du Amos Moses de Jerry Reed, swampy à souhait. Une immersion dans le Sud profond entre le Tennessee et les bayous de Louisiane. 

 

Sunny SWEENEY

"Rhinestone Requiem" 

Sunny Sweeney est devenue au fil des ans et des albums une figure emblématique de la country classique et par là même, de la scène texane. Son premier album, Heartbreaker Hall Of Fame, paru en 2006 (près de vingt ans déjà), dévoilait toutes ses promesses avec notamment une reprise du 16th Avenue de la grande Lacy J. Dalton. Trop country pour Nashville, ses albums successifs abordaient parfois la country moderne mais Sunny ne s’est jamais éloignée de la tradition pour autant. En témoigne ce septième album qui démarre au rythme du honky tonk pour enchaîner sur du rock and roll avec Diamonds And Divorce Decrees. Country-rock et honky tonk se succèdent ensuite sans temps mort jusqu’au slow final, bien classique et seul titre lent de cet album que je n’hésite pas à considérer comme l’album country de l’année à déguster sans modération. Évidemment le violon et la pedal steel guitare vous accompagnent tout au long des dix chansons. La country traditionnelle n’a plus sa raison d’être dans le Tennessee mais si le monde tournait enfin rond ce ne seraient pas les nymphettes de Nashville qui se disputeraient l’award de chanteuse country de l’année.


 

 

Tami NEILSON

"Neon Cowgirl" 

Tami Neilson, on la remarque d’abord par l’outrance de sa coiffure version pin-up des an-nées 50 caricaturée et à épingler dans la cabine d’un chauffeur routier. On ne fait pas plus rock and roll ou vintage pour employer un terme à la mode. Mais n’en espérez pas pour au-tant un ersatz de Wanda Jackson et par là même un pur album de rockabilly. Il n’y en a pas. Tout juste un rock and roll (Heartbreak City, USA) qui est du reste le seul titre à bénéficier d’une pedal steel guitare. En revanche il y a plusieurs titres de rock lourd qui ont du mal à passer. Je préfère très nettement les deux ballades "orbisonesques" dont l’une (Foolish Heart) est un hommage à la période crooner du rocker aux lunettes noires, façon It’s Over et sur laquelle le vocal puissant de la Néo-Zélandaise d’adoption fait merveille. Un bon album americana si vous enlevez quatre titres qui font mal aux oreilles.


 

 

The PLEASURES

"Enemy Of My Enemy" 

Catherine Britt est une chanteuse Australienne de country qui a sorti plusieurs albums solo avant d’en enregistrer deux avec un autre artiste des antipodes, Lachlen Bryan. Et ces deux albums de duos sont parus sous l’étiquette The Pleasures. Si l’ouvrage précédent pouvait être considéré comme country ce n’est plus le cas avec ce dernier opus qui verse carrément dans le pop-rock indigeste pour mes oreilles. Deux ballades peuvent être écoutées avec mansuétude mais le reste de l’album vous rappellera peut-être l’époque de ces groupes de pub-rock qui jouaient dans les arrières-salles de pubs dans les seventies. 


 

 

Tyler CHILDERS

"Snipe Hunter" 

Tyler Childers a commencé sa carrière par la country moderne et a décroché quelques accessits à Nashville, ce qui lui a permis d’enregistrer une demi-douzaine d’albums depuis son premier, paru alors qu’il n’avait que dix-neuf ans. Il a aujourd’hui trente-quatre ans et s’est éloigné de la country au profit d’une musique quelque peu déjantée empruntant autant au rock (le titre en ouverture aurait très bien convenu aux Rolling Stones) qu’au punk ou au courant alternatif/americana. Déjà son vocal atypique et au bord de la fêlure surprend un peu. Childers est un artiste anti conformiste à ranger du côté de Chris Stapleton, voir de Lyle Lovett, et qui devra trouver son public. Au-delà de la country bien sûr.


 

lundi 13 octobre 2025

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Ralph McTELL & Dave PEGG

"The Old Pals Act" 

J'avais chroniqué récemment dans la rubrique Disqu'Airs l'enregistrement public des GPs datant de 1981. Plus de quarante ans après, en novembre 2024, deux des membres de ce supergroupe du folk anglais, Ralph McTell et Dave Pegg ont enregistré un album au cours de divers concerts de la tournée The Old Pals Act (un nom qui avait été donné aux régiments qui s'étaient formés au début de la première guerre mondiale à partir de groupes sociaux déjà constitués, dans des mines ou des usines, des bureaux et des entreprises et même des théâtres). Ils nous proposent treize compositions de Ralph, ainsi que One Too Many Mornings de Bob Dylan et Pretty Boy Floyd de Woody Guthrie. Ralph chante, joues des guitares six et douze cordes et de l'harmonica. Dave joue ukulélé basse, mandoline et bouzouki des Ozark tout en assurant les harmonies vocales. Que dire de cet album, si ce n'est que c'est beau comme un concert de Ralph McTell dont la voix chaude n'a pas changé (il a eu 80 ans juste après ces concerts, en décembre). Dave Pegg ajoute une dimension supplémentaire aux compositions, dont on connaît la qualité intrinsèque, en faisant sonner ses cordes comme lui seul sait le faire. Écoutez notamment Pretty Boy Floyd dont l'interprétation ne ressemble à aucune autre. Mais cela est valable pour les autres titres comme Sweet Mystery, From Clare To Here, The Girl From The Hiring Fair, Zimmerman Blues, Let Me Down Easy ou encore le superbe Somewhere Down The Road sur lequel les deux vieux potes prennent congé.


 

 

Tim GRIMM

"Bones Of Trees" 

Si Tim Grimm ne figure pas au panthéon des songwriters américains, ce Bones Of Trees démontre qu'il mériterait d'y occuper mieux qu'un strapontin. Ce doit être au moins le cinquième de ses albums que je chronique pour Le Cri du Coyote, ce qui ne représente pas le tiers de sa discographie solo entamée en l'an 2000 avec Heart Land. S'il a consacré une partie de son œuvre à la vie rurale, à sa vie au milieu des forêts de l'Indiana, il fait partie de ces trop rares artistes dont la guitare fait encore la chasse aux fascistes et aux guerres, sans relâche. Parmi ses influences figurent Bob Dylan, John Prine et Tom Paxton (cf. l'album Thank You Tom Paxton paru en 2011) mais aussi Woody Guthrie. En 2016, alors que la menace Trump se profilait, il avait écrit Woody's Landlord dont il avait publié une version familiale avec son épouse aux harmonies et ses fils au banjo et à la basse. Il a actualisé cette composition, devenue Woody's Landlord Revisited, avec cette fois Mark "Sergio" Webb à la guitare électrique. Chacun sait que ce landlord s'appelait Fred Trump et l'on sourit à l'idée, suggérée par le songwriter, de Donald et Arlo jouant ensemble dans le bac à sable. Woody Guthrie est également présent en filigrane sur In The U.S.A. dont le dernier couplet reprend les mots de Blowing Down That Old Dusty Road (Going Down The Road Feelin' Bad), non sans évoquer aussi Bob Dylan avec ces mots: ""Are we just a pawn in this game". Pour Hunting Shack, l'hommage musical à Johnny Cash & The Tennessee Three est évident et donne une nouvelle occasion à Sergio Webb de démontrer son savoir-faire. Il est d'ailleurs (à part Tim évidemment) le seul élément permanent sur tous les titres, aux guitares, au dobro, au mandocello ou au banjo. Pour ce qui est des compositions, en dehors des titres politiques (à ceux déjà cités, il faut ajouter Broken Truth), il y a des titres dont l'inspiration est plus personnelle: Gettin' Older (dont le seul énoncé indique le sujet), Bow And Arrow, Up In The Attic et une chanson qui se distingue par son orchestration celtique, Mists Of Ennistymon. Tim y évoque un certain Patrick Shannon, venu du Comté de Clare, en Irlande pour débarquer sur l'île de Cap Breton, au Canada, et qui n'est autre que son trisaïeul. À côté de ses compositions, Tim chante deux reprises. La première, Christmas In The Trenches (avec Sergio au mandocello) de John McCutcheon, est tout à fait dans la lignée de ses propres compositions. La seconde est plus surprenante à priori puis qu'il s'agit d'une chanson de Susan Werner (qui compose et s'accompagne au piano), Barbed Wire Boys, où Sergio Webb fait merveille au dobro. Et comme il n'est de bonne compagnie qui ne se quitte, Tim Grimm termine avec le très poétique Hadley's Banjo qui est en fait un hommage appuyé à Sergio Webb, citant notamment Richard Dobson et Pinto Bennett pour qui il avait officié. Tim Grimm vient d'avoir 65 ans et il n'a jamais été meilleur, héritier légitime des grands disparus que sont John Prine et David Olney, avec qui il a beaucoup de points communs. 


 

 

Ed DUPAS

"Codename California" 

Ed Dupas n'est pas seulement un singer-songwriter américain de plus. Ses productions discographiques ne sont pas nombreuses et avant Codename California, il n'avait publié que trois albums: A Good American Life (2015), Tennessee Night (2017) et The Lonesome Side Of Town (2019). J'avais écrit, à propos de ce dernier disque (Le Cri du Coyote n°163): "un disque vivement conseillé à qui n'aurait pas envie de suivre Sturgill Simpson dans ses aventures électriques". Depuis, Sturgill a débranché ses guitares et changé de nom et, après six ans de silence, Ed est de retour. C'est en 2019, après la mort de son père, que le songwriter, né à Houston et établi dans le Michigan après avoir grandi à Winnipeg, a appris que ses parents avaient quitté la Californie en 1971 alors que sa mère était enceinte de quatre mois. Ces six années ont été pour Ed celles de la remise en question. Il avait l'impression que, sur son dernier album, sa voix n'était pas la sienne, que ses compositions lui étaient étrangères. En pleine période de COVID a germé en lui l'idée d'un album avec pour thème central la Californie ou plutôt dont la Californie serait comme le Point Omega de Teilhard de Chardin (c'est Ed Dupas qui le dit). Au cours d'un séjour à Los Angeles, notre homme s'est imprégné de l'ambiance des lieux, notamment à Laurel Canyon où beaucoup de choses ont commencé dans les années 1960. Ces neuf mois précédant son retour dans le Michigan ont permis à Ed de redécouvrir sa voix musicale, de se reconnecter à l'authenticité dont il s'était éloigné, de se replacer, comme il le dit, dans l'œil du cyclone, le seul endroit où la paix est possible. Codename California est un album de dix chansons, toutes de sa plume, dont le son est moins country que sur les précédents, tendant davantage vers le folk-rock que l'on aimait entendre à la charnière des sixties et des seventies. La voix est claire, les textes sont riches et respirent la sincérité. Ed Dupas est ici accompagné du guitariste et co-producteur Michael Crittenden (qui s'est également chargé de l'enregistrement et du mixage), mais aussi, entre autres de Drew Howard et Tony Pace qui se partagent pedal steel, lap steel et dobro. Après Codename California, arrive Barbed Wire Cross avec la voix de Drew Nelson. Parmi les autres titres remarquables, il y a Box Of Lonely Men, peut-être mon favori de l'album (la chanson évoque un bar, refuge des hommes solitaires, et la barwoman dont ils sont tous un peu amoureux) mais aussi Queen Of Hearts avec la voix de Caroline Barlow, My Only One avec les cordes de Sav Madigan et Katie Lasron ou encore Holy Land, introduit par un son d'orgue liturgique et qui évoque la rencontre fortuite avec un prêtre, Father Gordon, dans un restaurant. Ed Dupas espère que nous aurons autant de plaisir à écouter cet album qu'il en a eu à le réaliser. En ce qui me concerne, c'est gagné.


 

 

Shawn CAMP

"The Ghost Of Sis Draper" 

Vous connaissez tous Shawn Camp. Non content d'être la voix principale des Earls Of Leicester, il a joué et chanté avec Ronnie Bowman, Garth Brooks, John Carter Cash, Guy Clark, Mark Collie, Paul Craft, Steve Earle, Gibson Brothers, Nanci Griffith, Kris Kristofferson, Jim Lauderdale, Ruby Lovett, Willie Nelson, Angaleena Presley, John Prine, Jim Rooney, Peter Rowan, Billy Joe Shaver, Philippe Cohen Solal et ses Monshine Sessions, Mac Wiseman et d'autres encore. Il a aussi coécrit un certain nombre de chansons avec Guy Clark et c'est cela qui a donné sa naissance à The Ghost Of Sis Draper. Les deux hommes avaient notamment écrit Sis Draper et The Death Of Sis Draper (Sis Draper était une joueuse de fiddle que Shawn avait connue dans l'Arkansas). Nous voici donc aujourd'hui avec quatorze titres dont Guy et Shawn avaient partagé l'écriture à l'exception de New Cut Road dû à Guy seul. Quant à Old Hillbilly Hand-Me-Down, il a été écrit à trois avec Verlon Thompson (qui chante ici des harmonies). Le disque a été enregistré en un seul jour (le 22 août 2024) avec les mêmes musiciens. Shawn (guitare et chant) est accompagné par Tim Crouch (fiddle), Chris Henry (mandoline), Jimmy Stewart (dobro), Cory Walker (banjo) et Mike Bub (basse). Disons-le tout de go, ce disque est un vrai moment de bonheur, tant la qualité des musiciens se situe au plus haut niveau. Et puis il y a la spontanéité, la qualité exceptionnelle des compositions.En ce qui concerne les chansons, je citerai en premier lieu Magnolia Wind (dont Emmylou Harris et John Prine nous avaient offert une émouvante version sur le disque-hommage This One's For Him) et The Cornmeal Waltz, mais aussi Hello Dyin' Day, Soldier's Joy 1864, Grandpa's Rovin' Ear et The Ghost Of Sis Draper, mais c'est l'ensemble qui ne peut que réjouir tout amateur de country music aux couleurs old-time et bluegrass.


 

 

Otis GIBBS

"The Trust Of Crows" 

Otis Gibbs n'avait pas publié d'album depuis Hoosier National en 2020, disque avec lequel il avait effectué un virage électrique. Dès l'introduction de Holy River Blues, le premier titre de The Trust Of Crows, son dixième album depuis 2002, on sait que la tendance va se confirmer. "Wise is the man who earns the trust of crows" (sage est l'homme qui gagne la confiance des corbeaux), assène Otis dans ce titre, et c'est un peu le fil conducteur du disque, parti d'un constat fait par le songwriter lorsqu'il est arrivé à East Nashville alors qu'il nourrissait les oiseaux, assis sur un porche. Comme pour les précédents albums, Thomm Jutz est producteur et guitariste et Lynn Williams est à la batterie. Ils sont rejoints par Dave Jacques (basse) et Finn Goodwin-Bain (orgue). Les titres s'enchaînent sans temps mort, certains plutôt paisibles (Eastside, Maybe In Memphis), d'autres plus immédiatement accrocheurs (Ditchweed), mais tous ont pour point commun un sens de l'observation du monde qui nous entoure que seul un sage peut posséder. Après un Tennessee aux accents chaleureux, presque country, c'est le très blues Mountains qui nous emporte. On retrouve la même alternance avec les titres suivants, Unloved Flower, une longue ballade rock chargée d'électricité, et Empty Spaces, un blues lent où la voix d'Otis, râpeuse et forte à la fois, se charge d'une émotion particulière. On connaît la qualité des compositions d'Otis depuis longtemps, mais cette voix est la force principale du disque. Notre homme n'a jamais semblé aussi concerné par ce qu'il chante et le dialogue permanent entre guitares et voix est aussi à mettre au crédit de Thomm Jutz qui a su maintenir au long des dix titres un parfait équilibre. Certains préfèreront sans doute un Otis Gibbs plus acoustique, dans la lignée de Woody Guthrie, comme dans ses premiers enregistrements, mais il leur sera difficile de nier qu'il a atteint de nouveaux sommets avec The Trust Of Crows. Quand les dernières notes de Drawn To Darkness retentissent et que les derniers mots sont chantés ("I'll spend my aging days earning the trust of crows" / je passerai mes vieux jours à gagner la confiance des corbeaux), on comprend que le cercle se referme et on est prêt à repartir pour un tour.


 

 

James McMURTRY

"The Black Dog And The Wandering Boy" 

James McMurtry, fils de Larry et père de Curtis, est une figure incontournable de la scène musicale du Texas. Depuis Too Long In The Wasteland (paru en 1989), il nous envoie régulièrement de ses nouvelles via un album généralement nourri au blues-rock. The Black Dog And The Wondering Boy doit être son treizième disque (dont deux live), et à défaut de nous surprendre, il nous ravit car l'homme n'a rien perdu de son énergie ni de sa verve, quand il s'agit d'écrire des textes forts. L'album commence par Laredo (une chanson de Jon Dee Graham) avec des guitares rugissantes. On se dit qu'on est plus proche duTexas de ZZ Top que de celui de Townes Van Zandt. C'est Tim Holt qui assure la plupart des parties de guitare électrique aux côtés de James qui, lui, alterne entre électrique et acoustiques (six cordes, huit cordes baryton et douze cordes). Les guitares se font plus discrètes sur South Texas Lawman où le rythme est martelé de manière lancinante par la batterie de Daren Hess (c'est Cornbread alias Michael Taylor qui assure la plupart des batteries de basse). Est-ce l'homme de loi ou James qui dit ces mots: "I used to be young, I used to be bold / I used to be strong as any man / I used to be bold, nobody bothered me / I can't stand to be old, it don't fit me"? (J'étais jeune, j'étais audacieux / J'étais aussi fort que n'importe quel homme / J'étais audacieux, personne ne m'embêtait / Je ne peux supporter d'être vieux, cela ne me convient pas). Les guitares sont de nouveau en avant pour The Color Of Night (avec un solo de Tim Holt) qui précède Pinocchio In Vegas où Curtis McMurtry fait une apparition (banjo et harmonies). Le violoncelle de Diane Burgess apporte une réelle fraîcheur à ce titre et au suivant, Annie. Puis vient le morceau-titre avec un solo de guitare de Cornbread, l'ambiance redevenant plus lourde avant un Back To Cœur d'Alene qui nous emmène en Idaho au son de l'orgue de Red Young. Un titre à l'atmosphère très différente, mais également l'un des plus politiques, Sons Of The Second Sons, voit la participation de Will Sexton avec un instrument turc, le cümbüs, sorte de luth à long manche similaire au banjo. Sailing Away suit, avec la guitare tremolo de Don Dixon et l'orgue de Bukka Allen, avant que l'album ne se referme sur la seconde reprise du disque, Broken Freedom Song de Kris Kristofferson. Sur ce titre, BettySoo est à la guitare acoustique et aux harmonies (elle chante sur quatre autres titres et joue même de l'accordéon sur Back To Cœur d'Alene). C'est une belle conclusion à cet excellent disque, en même temps qu'un hommage à une autre figure légendaire du Texas. Aux côtés de Bruce Sprigsteen, Steve Earle et quelques autres dont Tim Grimm et Otis Gibbs, James McMurtry continue à être une voix qui compte, une voix porte-colère dans l'Amérique de Trump. La qualité de ses textes, l'énergie communicative de ses compostions, la voix, l'absence de concessions, tout cela est intact depuis trente-six ans maintenant et, comme il l'écrit en conclusion des courtes notes insérées dans le disque, "There will be more trials". 


 

mardi 30 septembre 2025

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 Jubal Lee YOUNG

"Squirrels" 

Mon histoire avec Jubal Lee Young a véritablement commencé en 2007 avec son album sans titre paru cette année-là. Mais c'est en 2011 avec Take It Home que ce digne héritier du mouvement outlaw (fils de Steve Young et Terrye Newkirk) a véritablement franchi un palier supplémentaire. Après On A Dark Highway (2014), Jubal a disparu des radars pendant dix ans. La mort de ses parents, la pandémie du COVID, et d'autres circonstances l'ont tenu éloigné du milieu musical. Il est vrai que Jubal est un véritable rebelle qui n'adhère pas, doux euphémisme, au système de Music City. Son retour s'est effectué en 2024 avec un album de reprises intitulé Wild Birds Warble (chroniqué en ces colonnes en mai 2024), doublé d'un EP de cinq titres bonus sous-titré Side 4. L'envie de chanter était revenue, mais aussi l'inspiration, et c'est aujourd'hui Squirrels que nous propose JLY, album riche et dont la qualité ne se dément à aucun moment. Toujours indomptable, toujours indépendant, notre ami s'est entouré d'une équipe réduite pour habiller seize nouveaux titres, tous de sa plume. Autour de Jubal (voix, guitare et harmonica) et du producteur multi-instrumentiste Markus Stadler (banjo, dobro, mandoline, bouzouki, guitare baryton et voix), ne sont présents que Christian Sedelmyer (fiddle), Charlie Pale (basse) et Jeff Taylor (accordéon). Jubal Lee Young affirme que, ayant atteint la cinquantaine, il ne s'est jamais mieux senti dans sa peau et aussi libre dans son écriture qui est, pour le moins, d'un haut niveau (ce qui n'est pas nouveau). L'album, aux textes profonds, paraît pourtant léger à l'écoute, et cela dès Squirrels, qui ouvre le bal, où le son du fiddle (Christian Sedelmyer illumine le disque de sa présence) donne un ton joyeux. Les morceaux peuvent être personnels comme Hand-Painted Portuguese Punch Bowl (qui évoque sa grand-mère), ou Wild Your Tanned Heart, chanson d'amour où le héros tire les leçons de l'expérience. Jubal n'évite pas les sujets politiques. Dans Weird, il dit: "Ne trouvez-vous pas cela un peu singulier / N'est-ce pas au-delà du crédible / Essayez de donner un repas gratuit à une pauvre enfant / Ils vous feront vous sentir comme un voleur / Mais s'il veulent un billion de dollars pour bâtir un mur / Soudain l'argent n'est plus un problème du tout". Young junior sait manier la provocation avec toujours un sens de l'humour un peu noir qui fait la qualité de titres comme Parts, Don't Be A Dickhead, IDGAF (I Don't Give A Fuck), ou encore Welcome To Nashville, Asshole, et tout cela sans jamais se départir d'un ton plutôt joyeux. Je pourrais encore citer Lost In Hollywood, Love Happens ou It's Gonna Be All Right mais, au-delà de cette prétérition, je regretterais d'avoir oublié tel ou tel autre titre. J'ai toujours tenu Jubal Lee Young en haute estime, à la fois comme être humain et comme songwriter, et Take It Home était pour moi son disque de référence. Mais je dois me rendre à l'évidence, sans rien retirer à son prédécesseur, Squirrels, si riche, à la fois quantitativement et qualitativement, permet à JLY d'atteindre une dimension encore supérieure.


 

 

Eric ANDERSEN

"Dance Of Love And Death" 

Eric Andersen est là depuis toujours, du moins depuis 1965 et Today Is The Highway. J'avoue ne l'avoir découvert que quelques années plus tard, la reprise de Close The Door Lightly When You Go par Ian Matthews et celle de Faithful par Linda Ronstadt ayant été pour moi des révélateurs. Depuis soixante ans, Eric n'a cessé de nous ravir de ses compositions mélodieuses, sans s'interdire de reprendre celles des autres comme dans ces deux disques parus il y a une vingtaine d'années, les Great American Song Series. Sa carrière n'a pas été linéaire et a beaucoup souffert de la perte des bandes (retrouvées par miracle 18 ans plus tard) de l'album Stages dont la parution était prévue en 1972. La fin du siècle a été pour Eric une période particulière avec la parenthèse enchantée Danko / Fjeld / Andersen, mais tout est reparti de plus belle en 1999 avec Memory Of The Future. Eric s'est établi aux Pays-Bas, a épousé Inge, a trouvé son inspiration auprès d'Albert Camus, Lord Byron ou Heinrich Böll. Nous ne devons pas oublier qu'il est un des rares géants vivants et actifs du mouvement folk US, teinté de blues, des années 1960. Avec Dance Of Love & Death, son premier LP de chansons totalement personnelles depuis Beat Avenue en 2003, il nous propose dix-sept titres, tous de sa plume à l'exception de Cross Of Gold (originalement titré Cross, écrit par Robin Batteau présent sur ce morceau). Trois titres sont des versions studio de chansons déjà parues sur des albums live, notamment le superbe Don't It Make You Wanna Sing The Blues, alors que deux autres avaient été publiés sur des albums digitaux. Les musiciens invités sont prestigieux, de Lenny Kaye à Larry Campbell, de Steve Addabbo à Michele Gazich, en passant par Tony Garnier et, bien sûr, Inge Andersen. Quant aux compositions, elles sont ce que tout amateur d'Eric Andersen attend, lentes et d'une beauté sombre. Ne vous attendez pas à un album sur lequel on danse, malgré son titre, même autour des tombes. C'est un disque que l'on écoute, d'une manière presque religieuse, transporté par la voix traînante et familière de l'artiste. L'énoncé des titres pourrait donner le blues: Dance Of Love And Death, After This Life (un des morceaux les plus entraînants du premier disque), Troubled Angel, Season In Crime, Broken Bone Blues... Et pourtant, la mélancolie de l'ensemble ne rend pas triste. Au contraire, au fur et à mesure que les titres défilent, imposant leur rythme à qui les écoute, on se sent envahi par une sorte de bien-être indéfinissable, celui que procurent les retrouvailles avec un vieil ami. Eric s'accompagne à la guitare sur onze titres et au piano sur cinq, se contentant de chanter sur Cross Of Gold où Robin Batteau est à la guitare classique et au violon "echobox" et Abby Newton au violoncelle. Parmi les titres marquants, chansons d'amour ou peintures de la vie quotidienne, je citerai After This Life, Every Once In A While, Map Of A Woman's Heart sur le premier disque ou encore Color Blind, At The End Of The Day en duo avec Inge Andersen et Story Of Skin (avec le violon de Michele Gazich) sur le second CD. L'album se termine en apothéose avec Singin' Man (ode aux chanteurs de rue) où Larry Campbell cumule guitare, mandoline et violon), le tendre Sinking Deeper Into You, chanson d'amour où le piano d'Eric sous-tend un texte comme lui seul sait en écrire et Broken Bone Blues, long de près de neuf minutes et qui porte bien son nom, avec juste les guitares d'Eric et de Larry Campbell (qui nous donne une belle leçon de blues et conclut d'un éclat de rire). Ces trois titres illustrent parfaitement l'art d'Eric Andersen dans ses différents aspects. Ils ont un côté intemporel et auraient pu appartenir au répertoire d'un autre album, d'une autre décennie. Ils prouvent avec élégance qu'Eric Andersen, à 82 ans, a toujours la flamme et l'inspiration. 


 

 

David MASSEY

"Man In The Mirror" 

David Massey ne fait pas partie de ces noms clinquants que l'on retient, sauf si on l'a déjà vraiment écouté. La voix, calme et posée, n'est pas des plus remarquables mais elle sied parfaitement à l'esprit des compositions. Les lecteurs du Cri du Coyote ont sans doute oublié que je leur avais présenté Late Winter Night (n° 161) et l'EP Island Creek (n° 168). Pour Man In The Mirror (la chanson titulaire est inspirée d'un poème de Federico Garcia Lorca, Myself en Anglais), David est accompagné des fidèles Jim Robeson (basse et co-production), Jay Byrd (guitares), Bill Starks (claviers) avec, cette fois, Miles Lieder à la batterie. Huit titres sont au programme dont, pour terminer, la reprise de Tecumseh Valley de Townes Van Zandt, les sept autres étant de la plume de David (Dawn a été coécrit avec son cousin Mark Gillman). C'est par Till The Evening Comes, titre joyeux et enlevé, que la fête commence avec, en vedette, le dobro de Fred Travers et un piano sautillant. La chanson suivante, Too Soon Gone, est particulièrement émouvante, écrite pour son ami Lew qui a perdu ses deux filles (Jillian, 21 ans, et Lindsay, 19 ans) dans un incendie. Lew lui-même est décédé peu après d'un cancer. Une touche d'accordéon (Shamus McRobie), quelques notes d'orgue sont là avec la guitare acoustique de Jay Byrd pour la solennité de l'ambiance. Au long du disque on retrouve d'autre partenaires habituels de David: Zan McLeod à la mandoline (Man In The Mirror) et au bouzouki (Marianne) et Casey O'Neill à la pedal steel guitar (Dawn). Il faut aussi noter le violoncelle de Kirsten Jones (Marianne, Home And Free), et les harmonies de Sally Love (Till The Evening Comes, Man In The Mirror). Globalement, Man In The Mirror est un excellent album de folk-rock, jamais monotone, à l'image de Fighter's Lament, le seul titre que je n'ai pas cité. Pour Tecumseh Valley (note du rédacteur: ma chanson favorite de Townes), David Massey est seul avec sa guitare et les voix de Jay Byrd et Jim Robeson, nous délivrant une interprétation qui conclut de belle manière ce disque qui mériterait de de ne pas rester dans l'ombre.


 

 

Bill SCORZARI

"Sidereal Days (Day 1)" 

Bill Scorzari a désormais à son actif cinq albums, le sixième, Sidereal Days (Day 2), étant prévu pour 2026. J'avais chroniqué les deux précédents, Now I'm Free (Le Cri du Coyote n°163) et The Crosswinds Of Kansas (Du Côté de Chez Sam, novembre 2022). Il est difficile de parler d'un artiste que personne n'écoute de ce côté de l'Atlantique et dont les disques sont difficiles à trouver. Je vous invite à aller les découvrir sur Bandcamp, et j'en profite pour adresser un grand merci à Erin Scholtze et Dreamsider Publicity. Si les mélodies sont souvent prenantes et les arrangements subtilement travaillés, Bill met l'accent sur les textes, parfaitement véhiculés par sa voix, mixée en avant et si particulière. C'est une voix râpeuse qui peut sans heurt passer de la confidence à la colère. Sidereal Days (Day 1) est produit par Bill Scorzari et Neilson Hubbard. Les musiciens sont tous excellents. Bill (voix, guitares acoustique, électrique et baryton et piano) et Neilson (batterie et percussion) sont accompagnés par Brad Talley (dobro), Chelsea McGough (violoncelle), Danny Mitchell (piano et orgue Hammond B3), Eamon McLoughlin (violon et fiddle), Joshua Britt (mandoline), Juan Solorzano (guitare électrique, guitare rythmique, deuxième guitare acoustique, pedal steel, ganjo), Michael Rinne (contrebasse et basses électriques). Quant aux voix additionnelles, elles sont assurées par Cindy Richardson Walker et Marie Lewey (alias les Shoals Sisters) et Megan McCormick. Les chansons sont au nombre de dix, toutes écrites par Bill, et sont souvent longues. C'est ainsi que And Carries Me Away, Endgame et Grace dépassent allègrement les sept minutes, ce qui signifie qu'il y a beaucoup de mots que l'on ne peut pas écouter d'une oreille distraite, même si les arrangements, riches et inventifs leur procurent un parfait écrin. C'est ainsi que l'on peut apprécier la guitare classique et le piano de All This Time, la pedal steel guitare de And Carries Me Away, l'orgue et la guitare électrique de Can't Break This Fall... Avec Endgame, la voix de Bill change de tonalité, plus forte, exprimant une forme de colère soulignée par une batterie qui résonne davantage que sur les autres titres. Pour From Your Heart et Breathe, les morceaux les plus courts, ce sont fiddle (sur le premier titre), ganjo (sur le second), violoncelle, dobro et mandoline qui entrent dans la danse. Entre ces deux chansons, le long et lent Grace atteint une dimension presque religieuse (le thème, mais aussi les voix des Shoals Sisters en introduction n'y sont pas pour rien). Je n'aime pas les superlatifs, mais je peux qualifier cet album de chef d'œuvre (minor masterpiece comme on dirait outre-Atlantique) tant il fait partie de ceux dont on est certain de découvrir les subtilités à chaque écoute, et pendant longtemps. 


 

 

Les CHICS TYPES

"Live au Radiant" 

Les Chics Types fêtent leurs 20 ans avec la sortie d'un album enregistré en public, précisément au Radiant-Bellevue à Caluire en février 2024. Disque sans prétention, mais non sans talent, c'est au départ l'histoire d'une cassette audio qui ne quitte pas l'autoradio d'une vieille 504. Cette cassette est le point de départ d'un voyage musical que Les Chics Types ont proposé au public lors de la tournée de leur album Comme Si. Voilà pour le décor. Le groupe est composé de Christian Biral (chant et guitare acoustique), Éric Corbet (saxophone), Jean-Yves Demure (batterie), Pierre Nony (piano) et Cédric Vernet (basse et harmonica). L'ensemble de l'album incite à l'optimisme et nous procure un bien-être qui nous ramène à l'insouciance de l'époque où sont apparues les 504. Les chansons sont des compositions du groupe, à l'exception de Chanson à boire (Hubert Mounier) et de Quand la terre se dérobe, coécrite par Cédric Vernet et Kent qui vient chanter en duo sur ce titre. De Our Last Summer à En 504, en passant par Comme si et Ce qui se passe, on écoute ce Live au Radiant avec un sourire qui ne se dément pas et on est prêt à en reprendre pour 20 ans.


 

dimanche 28 septembre 2025

Disqu'Airs par Alain Fournier et Sam Pierre

 

Happy TRAUM

"Live in Holland 2017" 

(Strictly Country Records SCR-97)

Harry "Happy" Peter Traum (né dans le Bronx en 1938) découvre la scène folk de Greenwich Village au début des Sixties. Cette fascination pour ce monde de musique et de liberté ne le quittera plus! En 1962 il participe à l’élaboration du LP Broadside Ballads pour Folkways Records aux côtés de Phil Ochs, Bob Dylan et Gil Turner. Avec son groupe, les New World Singers, Happy chante une première version de Blowin’ in the Wind d’un certain… Blind Boy Grunt! Avec son frère Artie il grave un premier disque pour Capitol en 1969. Son talent de guitariste est vite reconnu et Happy s’installe durablement parmi les grands du folk, au même titre que Dave Van Ronk ou Tom Paxton. Il nous quitte en juillet 2024, après une vie passée "sur la route", jonchée de succès et d’épreuves, faisant rimer déboires avec victoires, en y mêlant sourires et bienveillance… Ce gentleman élégant retrouve John Prine et David Olney dans un monde "soi-disant" meilleur! On doit ce live en Hollande (2017) à Pieter Groenveld pour Strictly Country Records et la qualité de l’enregistrement mérite un grand coup de chapeau! Happy Traum propose une douzaine de titres savamment équilibrés, puisant chez Woody, Pete Seeger ou Dylan, sans négliger Charlie Poole, Norman Blake ou Brownie McGhee. La connivence s’est installée sur la scène. De Pawn Shop Blues à Freight Train l’oreille reçoit les chansons comme autant de cadeaux. Il n’est pas interdit de fredonner… intérieurement! Son "country blues" à la guitare évoque Mississipi John Hurt, et sa voix chaleureuse emmène l’assistance sur un petit nuage. Les applaudissements, retenus jusqu’à la dernière note, témoignent d’une émotion sous-jacente et d’une parfaite connaissance du répertoire. Avec Make me a Pallet on your Floor le récital touche à sa fin et la magie demeure… Tout a été parfait: le public et l’artiste soudés par la même émotion. Cet enregistrement doit servir de référence aux débutants comme aux plus chevronnés. Avec sa guitare acoustique sans slogan vindicatif, Happy Traum était un grand connaisseur de cette "petite" musique blanche et noire qui nous tient tant à cœur. Un seul regret? Celui d’avoir loupé ce concert d’Alsmeer en octobre 2017. A l’époque Danny Adams m’en avait dit le plus grand bien ! (Alain Fournier)


 

 

Jacky GALOU

"Sur les routes du Folk" 

RDM Edition septembre 2025

Depuis le succès remporté en 1974 avec Wagawika le petit Indien, le Monsieur-qui-chante s’appelle Jacky Galou. Il est connu comme Pierre Chêne, Anne Sylvestre ou Henri Dès, pour être un chanteur… pour enfants. Ce n’est pas faux, mais c’est méconnaître l’immense répertoire de ce troubadour attachant qui se balade guitare à la main en proposant ses refrains pour toutes les oreilles. Les thèmes abordés sont principalement les routes (françaises ou américaines), l’amitié, les enfants et… les "cowboys"! Appellation qui désigne le Far West, les Indiens, les westerns, les chercheurs d’or, les chants de marins, les chemins de fer (avec les Lonesome Gamblers), les bandits de l’Ouest ou encore les trappeurs du grand Nord Canadien. Le rêve américain de cet amoureux de la langue française est alimenté par des traductions au plus près des standards légendaires made in USA ou irlandais, de Ole Joe Clark à Arkansas Traveller, tout en revisitant les chansons de Woody Guthrie et les ballades ancestrales de la folk Music. Le tout traité avec la même envie de bien faire et de transmettre sa passion pour la musique à un public bienveillant. Sa voix est un atout considérable: elle donne à ses interprétations une chaleur particulière, et les instruments utilisés (guitare, banjo, fiddle ou pedal steel) nous entrainent dans l’univers du Bluegrass cher à Bill Monroe. Ce dernier album Sur les routes du Folk est le reflet de sa musique et de son regard - sans nostalgie - sur un parcours qui a été plus qu’honorable pour ne pas parler d’une carrière savamment programmée. Les 12 chansons racontent des histoires. Celles de La jument grise et du Chat sur le port, mais aussi d’Amsterdam et des Voyageurs de la Gatineau qui veulent bâtir un chantier. Un conseil : "Surveille un peu ta montre Cap’tain Galou", ce train ne prend pas de voyageur, pas même solitaire et un tant soit peu bluesy… Cette voie de garage n’est pas faite pour les vrais hoboes! Avec un sac à dos et une guitare "pour faire l’artiste" Jacky Galou songe, dans les moments de doute, à réduire la voilure. La route a été caillouteuse mais riche en émotions. Il songerait à faire le point en quelque sorte et à jeter l’ancre pour de bon. Nous n’y croyons pas trop, et comme le chante Gauvain Sers en duo avec Anne Sylvestre: "Y’a pas de retraite pour les artistes". Alors… à la prochaine, Cowboy du macadam et des cours de récréations ! (Alain Fournier) 


 

 

The GPs

"In 1981… There Was The GPs" 

Le label Strictly Country Record de Pieter Groenveld nous gratifie régulièrement de cartes postales musicales venues du passé. Les Britanniques de Talking Elephant Records nous offrent aujourd'hui l'enregistrement public d'un supergroupe dont le nom n'est pas passé dans la postérité: The GPs. Et pourtant, les artistes qui le composent sont fameux: Richard Thompson, Ralph McTell, Dave Pegg et Dave Mattacks, associés en qualité de groupe à l'occasion d'une réunion de Fairport Convention (dont faisaient partie trois d'entre eux) en aôut 1981. Les quatre hommes jouèrent en tout une demi-douzaine de concerts cette année-là, avant de se retrouver brièvement en 1997. Un CD des concerts de ce week-end fut publié confidentiellement en 1991. En 2023 Nigel Schofield entreprit de remastériser une paire de titres, les fit entendre aux musiciens et Ralph et Peggy (Dave Pegg) émirent le souhait que le même traitement soit appliqué aux autres titres. Passons sur les détails. Un autre enregistrement de septembre 1981 fit surface avec des versions alternatives des titres déjà publiés et, surtout, six inédits. Le résultat est ce CD qui comprend quatorze extraits du concert de septembre 1981, cinq des concerts d'août 1981 et un dernier provenant de la réunion d'août 1997. Quand on voit les noms de Richard et Ralph, deux des meilleurs auteurs-compositeurs anglais des six dernières décennies, on imagine que le répertoire s'est articulé autour de leurs chansons. Que nenni! Deux compositions de Richard (You're Gonna Need Somebody et Saturday Rolling Around), deux de Ralph (Zimmerman Blues et Barnes Morris, un instrumental), et c'est tout. Pour le reste, c'est un festival d'adaptations et de reprises du répertoire folk, blues et conutry; Pretty Boy Floyd de Woody Guthrie, Going, Going Gone de Bob Dylan, Honky Tonk Blues et I'm So Lonesome I Could Cry de Hank Williams, Together Again de Buck Owens. Je citerai encore Take A Message To Mary, I Fall To Pieces, Steel Guitar Rag et Save The Last Dance For Me pour les morceaux folk et country. Le rhythm & blues et le rock 'n' roll sont aussi à l'honneur avec (Come Right Here) I'm The One You Need, Don't Do It, Hang Up My Rock 'N' Roll Shoes (ces deux titres inspirés par les versions du Band sur Rock Of Ages) et, pour terminer, Lawdy Miss Clawdy et Cut Across Sorty. Le tout procure une bonne heure de vrai bonheur à l'auditeur, et l'on sent que les quatre comparses (plus le violoniste Mike Piggott sur les titres de septembre 1981) se sont fait plaisir en sortant de leur zone de confort. Bien sûr, ne vous attendez pas à la perfection technique des enregistrements publics modernes, l'intérêt n'est pas là. À cet égard, je signale à qui cela intéresse, le disque en public de Ralph McTell et Dave Pegg, The Old Pals Act, qui vient de paraître. (Sam Pierre)


 

mardi 23 septembre 2025

Lone Riders, par Éric Supparo

 

Maurice MATTEI

"Never Die Never Again" 

Maurice Mattei, depuis son Ohio d’adoption, comme tout bon artisan qui se respecte, a patiemment apprivoisé ses outils, ses démons et ses inspirations. L’écriture est à la base de tout. On l’oublie parfois. Le sujet n’étant pas ici la dance music, une chanson raconte une histoire ou transmet des émotions, par les mots, et par l’écrin musical qui lui sert de support. Maurice a réduit à l’essentiel son décor: un crayon, un papier, une guitare acoustique et une voix. Il faut donc se laisser porter dans ce voyage doux-amer, douze titres qui racontent des aventures et (plus souvent) des mésaventures, des souvenirs de clubs enfumés il y a trente ou quarante ans, de mœurs étranges et d’espoirs en apesanteur. Il faut aussi et surtout applaudir quand un auteur parvient à travailler à l’économie, à ciseler les phrases, enlever le superflu pour garder une trame folk-blues âpre et sincère, sans ennuyer une seconde. On ne compte plus ses albums, mais Never Die Never Again, avec des titres aussi forts que Homewrecker, What Do Boys Know About Love ou Jesse James, rejoint son haut du panier. Garni, le panier. Merci, Sir Mattei.


 

 

Kate VARGAS

"Golden Hour In The House Of Lugosi" 

Une dizaine d’albums sous le bras, Kate Vargas reste confidentielle par ici (et par là aussi), malgré un talent assez épatant, qu’il s’agisse des compositions - fines et aiguisées - ou de ses qualités musicales. Golden Hour In The House Of Lugosi est sorti ce printemps et permet de se faire une idée assez précise de l’art de la dame : on passe de titres bluesy/swampy (Nothing Turns My Lock) à des tonalités plus cabaret (Rosy) ou même soul (Shower Me With Infinite Light), le fil conducteur restant sa voix si particulière, gypsy sans les clichés pénibles du genre, funky sans forcer. Une voix unique, si vous préférez… Tout cela est sublimé par des textes d’une rare intelligence, où sarcasmes roots côtoient une poésie plus urbaine. Au fil des ans, le rapprochement avec Tom Waits a été maintes fois évoqué. On ne va pas contredire. C’est une référence classy, et Kate est au niveau. Son parcours est désormais lié à celui d’Eric McFadden, fabuleux guitariste dont nous avons déjà parlé, au sein de Sgt Splendor, excellent groupe au passage. Forcément. 


 

 

Trevor SENSOR

"A Few Tears Of Eros" 

Si l’on cause cordes vocales, celles de Trevor Sensor méritent plus qu’un détour… Suivi depuis plus de dix ans, son parcours accidenté, autant que sa voix, mérite un vrai respect. Voilà un gars d’une trentaine d’années qui sonne comme un mix entre le Bob Dylan de Before The Flood, Sam Llanas (celui des débuts de BoDeans, Love & Hope & Sex & Dreams en particulier), Bobby Bare Jr (furieux Now That I’m Naked) et le serial killer que vos pires cauchemars n’osent même pas imaginer. Sa musique? Toutes. Les bonnes, en tous cas. Il ne fait pas le tri, tant mieux pour nous. Folk, blues, country sèche, symphonique (When I Had the Gall), punk-rock (les guitares au fer rouge de The Farm), rien ne lui fait peur. Cet album est très (très) impressionnant. On plonge dans des eaux troubles, on est surpris, emporté… Trevor ose et réussit tout ce qu’il veut et ne se pose pas la question du "genre". Rien de pire que l’homogène et le lisse. Il est aussi (et surtout?) un auteur flamboyant, et si vous n’avez pas trop peur du mot, littéraire est sans doute ce qui le définit le mieux. Philosophe, parfois torturé et vociférant, parfois instable et murmurant, cet artiste sincère et entier n’a pas vraiment d’équivalent ces jours-ci. Il a fallu attendre longtemps entre son précédent album et celui-ci. Mais le privilège est là, disponible, enfin. Un monde qui ne cherche pas à être cohérent et propre, mais qui laisse une large part d’ombre mener la barque. Montez à bord, vous ne regretterez pas le voyage.


 

 

Grant Lee PHILLIPS

"In The Hour Of Dust" 

On a tous nos points faibles et petites manies. Pour moi, ce sont les ballades folk-rock de Grant Lee… le temps ne fait rien à l’affaire ! Il possède un don qui ne lui fait jamais défaut, depuis les débuts avec Grant Lee Buffalo. Un don qui domine encore ce In The Hour Of Dust, superbe collection de chansons, toutes belles, profilées, élancées. Elles ont le pouvoir de transmettre des émotions, des plus rudes aux plus légères (Someone, qui défie l’apesanteur), avec quelques mots enveloppés de mélodies parfaitement calibrées. L’art et la peinture, qu’il pratique en parallèle de son activité de singer-songwriter, l’inspirent autant que l’inverse. Le visuel est donc aussi important, et les images qui naissent de ses compositions vont de la désolation (Closer Tonight ou Dark Ages) à l’intimité amoureuse (She Knows Me), toujours portées par une trame acoustique (guitare, piano), agrémentée d’ingrédients pop dont il a le secret, discrets mais efficaces. Il y a un réel savoir-faire chez lui, une science précise de la chanson, et ce nouvel album en est une nouvelle - et réjouissante - preuve. 


 

 

Lera LYNN

"Comic Book Cowboy" 

S’il fallait définir Lera Lynn, en tous cas celle de Comic Book Cowboy, il faudrait prendre le Wilco de The Whole Love, la classe vocale de Joni Mitchell et le côté addictif des travaux de Suzanne Vega avec Mitchell Froom. Adoubée par T Bone Burnett et Rosanne Cash en 2015 sur la BO de la saison 2 de la série True Detective, elle tourne et sort des albums régulièrement. Mais depuis plus de 15 ans, depuis le Tennessee, Lera a surtout réussi à trouver une voie qui lui est propre, d’une grande élégance - musicalement et artistiquement, et d’une fière indépendance. Ce nouvel opus, maîtrisé de bout en bout, à la production délicate et aux judicieux accents parfois pop-rock, contient quelques perles comme Beige ou Into Nothing, à l’introspection troublante et tourmentée, écrites sans esbroufe et au millimètre, Cherry Tree et son hook de pedal steel - que l’on fredonne sans s’en apercevoir, et puis Comic Book Cowboy, hit en puissance, si les Dieux obscurs de la renommée pouvaient, pour une fois, ouvrir grand leurs - deux - oreilles. Todd Lombardo, époux et grand musicien et arrangeur, participe généreusement, et avec bonheur, à la formule. En un mot, un réel plaisir pour les sens qui évolue (dans le bon sens) au fil des écoutes. Riche, entêtant et luxuriant, ne ratez pas le jardin fleuri de Lera…