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dimanche 10 mai 2026

Lone Riders, par Éric Supparo



I’M KINGFISHER

"Give Up Together" 

On suit le parcours de Thomas Jonsson depuis (très) longtemps dans les colonnes du Cri. Ce suédois possède un art que peu atteignent, celui d’une signature vocale et instrumentale originale, exigeante; d’une beauté délicate, toujours teintée d’amertume, et d’un humour noir aiguisé. Give Up Together est son sixième album, et sans doute le plus direct, le plus "organique" de tous. Son compère habituel à la production, Carl Edlom, fait des miracles avec deux ou trois instruments. Les prises de voix sont d’une puissance et d’une clarté étonnantes, donnant à Thomas l’espace et l’ampleur nécessaire pour faire passer le message, l’émotion et l’élan de ces chansons quasiment sans refrains, mais où chaque ligne pourrait être citée seule, tant les mots sont précis et importants. Musicalement, même si le terme "americana" reste adéquat (pour la guitare acoustique omniprésente, et l’ambiance générale), je ne peux m’empêcher de penser à d’autres mondes, ceux du Van Morrison de la fin des années 80, pour ces cordes (Helena Arlock Wahlberg… parfaite sur chaque intervention) et cuivres utilisés avec un bon goût épatant, et, pourquoi pas, soyons fous, le monde perdu de Nina Simone… Pour les tons haut-perchés de Thomas, pour cette authenticité humble et envoûtante, pour plein de raisons … Le titre Your Dad’s Bad Days a récemment été utilisé dans le film The Quiet Beekeper, et il est symptomatique de la réussite de cet album. Tout comme Years Of Depression, où la batterie (Svante Sjöblom), mariée à des giclées de guitares électriques ouvre l’album en majesté. Il faut citer White Denim et son sublime arrangement de saxophones (signées Mats Bäcker, également photographe de génie), ou le duo avec Alina Björkén sur Winter of ’85/’86, assurément une des plus belles chansons du moment. Ou peut-être de l’année. Ou peut-être du Monde. Allez savoir! Give Up Together est un grand album. Abandonnez-vous, jetez une ou deux oreilles, vous serez au paradis. Assuré.


 

 

David HUCKFELT

"I Was Born, But…"

Activiste (du bon côté des causes…), musicien, auteur, chanteur, David Huckfelt mérite un vrai coup de projecteur, en tous cas en Europe où la renommée de ce natif de l’Iowa reste modeste. On l’avait découvert avec l’album Stranger Angels en 2019. Deux ans plus tard, Room Enough, Time Enough confirmait (avec notamment ce duo avec l’ami Greg Brown sur Satisfied Mind) tout le bien que l’on pense de lui. Une présence, une attitude et des valeurs qui forcent le respect. Un itinéraire de troubadour folk qui l’a conduit à travailler avec John Trudell, Quiltman ou Keith Secola, et une approche militante en faveur de l’Indian Nation, et de la communauté Navajo. Si vous avez la chance de voir la série Dark Winds, basée sur l’œuvre de Tony Hillerman, vous entendrez le titre Chief Seattle’s Dream, que David a écrit, interprétée avec Laura Hugo. I Was Born, But… est un album intégralement constitué de reprises, mais très, très loin d’un juke-box roots. C’est une preuve supplémentaire du caractère intemporel des chansons choisies, qui vont de Bob Dylan à Jackson Browne en passant par Howe Gelb, Don Rollins ou J.J. Cale. Et surtout du talent naturel de David, qui ne s’embarrasse pas des conventions de chaque genre, entre folk, blues, country ou rock. Il partage sa passion, avec fougue et fierté. Les quinze titres sont tous de haute volée, produits de main de maître par Gabriel Sullivan (XIXA, entre autres), mais on retiendra en particulier ces versions élégantes et légitimes de Anyway The Wind Blows (J.J. Cale), All Done In (Howe Gelb), NDN Kars (Keith Secola) ou Who Do You Love (Ellas McDaniel). Un vrai plaisir d’écoute, libéré de tout carcan de style, avec la voix d’Huckfelt qui a l’épaisseur et l’autorité d’un certain… Greg Brown. La boucle est bouclée, merci l’Iowa pour cette valse sans fin, et merci David. 


 

 

Dean OWENS

"Spirit Ridge" 

https://www.deanowens.com

Dean Owens a jeté depuis plusieurs décennies un pont assez inédit entre son Écosse natale et les déserts du sud américain, ceux de l’Arizona pour être précis (ses collaborations avec la planète Tucson, Calexico, etc.). Un mariage naturel, si l’on en juge par sa discographie abondante et toujours de grande tenue. Spirit Ridge est son douzième opus, et sa très belle voix porte cette production de bout en bout. Une voix veloutée et forte, jamais maniérée, ni maquillée, un modèle du genre. L’écriture est au rendez-vous, sur Eden Is Here, Wall Of Death, My Beloved Hills ou The Buzzard and The Crow, qui placent Dean dans un carré-VIP des plus grands songwriters actuels d’Albion … Mais il faut souligner, plutôt deux fois qu’une, le travail d’orfèvre à la production de Don Antonio (Antonio Gramentieri), depuis ses collines italiennes. On vous a déjà parlé de lui, plusieurs fois (avec Sacri Cuori, et avec Alejandro Escovedo ou Dan Stuart). Antonio est un maître. Il sait extraire le jus d’une chanson comme personne, trouver le ton, trouver l’angle juste. Les guitares sont belles à tomber, les arrangements racés et voluptueux, et ce soin jaloux est toujours au service de Dean, pour magnifier son talent, qui le mérite amplement. Bref, c’est un sans-faute, beau et digne. Une perle rare, à l’esprit enchanteur.


mardi 23 septembre 2025

Lone Riders, par Éric Supparo

 

Maurice MATTEI

"Never Die Never Again" 

Maurice Mattei, depuis son Ohio d’adoption, comme tout bon artisan qui se respecte, a patiemment apprivoisé ses outils, ses démons et ses inspirations. L’écriture est à la base de tout. On l’oublie parfois. Le sujet n’étant pas ici la dance music, une chanson raconte une histoire ou transmet des émotions, par les mots, et par l’écrin musical qui lui sert de support. Maurice a réduit à l’essentiel son décor: un crayon, un papier, une guitare acoustique et une voix. Il faut donc se laisser porter dans ce voyage doux-amer, douze titres qui racontent des aventures et (plus souvent) des mésaventures, des souvenirs de clubs enfumés il y a trente ou quarante ans, de mœurs étranges et d’espoirs en apesanteur. Il faut aussi et surtout applaudir quand un auteur parvient à travailler à l’économie, à ciseler les phrases, enlever le superflu pour garder une trame folk-blues âpre et sincère, sans ennuyer une seconde. On ne compte plus ses albums, mais Never Die Never Again, avec des titres aussi forts que Homewrecker, What Do Boys Know About Love ou Jesse James, rejoint son haut du panier. Garni, le panier. Merci, Sir Mattei.


 

 

Kate VARGAS

"Golden Hour In The House Of Lugosi" 

Une dizaine d’albums sous le bras, Kate Vargas reste confidentielle par ici (et par là aussi), malgré un talent assez épatant, qu’il s’agisse des compositions - fines et aiguisées - ou de ses qualités musicales. Golden Hour In The House Of Lugosi est sorti ce printemps et permet de se faire une idée assez précise de l’art de la dame : on passe de titres bluesy/swampy (Nothing Turns My Lock) à des tonalités plus cabaret (Rosy) ou même soul (Shower Me With Infinite Light), le fil conducteur restant sa voix si particulière, gypsy sans les clichés pénibles du genre, funky sans forcer. Une voix unique, si vous préférez… Tout cela est sublimé par des textes d’une rare intelligence, où sarcasmes roots côtoient une poésie plus urbaine. Au fil des ans, le rapprochement avec Tom Waits a été maintes fois évoqué. On ne va pas contredire. C’est une référence classy, et Kate est au niveau. Son parcours est désormais lié à celui d’Eric McFadden, fabuleux guitariste dont nous avons déjà parlé, au sein de Sgt Splendor, excellent groupe au passage. Forcément. 


 

 

Trevor SENSOR

"A Few Tears Of Eros" 

Si l’on cause cordes vocales, celles de Trevor Sensor méritent plus qu’un détour… Suivi depuis plus de dix ans, son parcours accidenté, autant que sa voix, mérite un vrai respect. Voilà un gars d’une trentaine d’années qui sonne comme un mix entre le Bob Dylan de Before The Flood, Sam Llanas (celui des débuts de BoDeans, Love & Hope & Sex & Dreams en particulier), Bobby Bare Jr (furieux Now That I’m Naked) et le serial killer que vos pires cauchemars n’osent même pas imaginer. Sa musique? Toutes. Les bonnes, en tous cas. Il ne fait pas le tri, tant mieux pour nous. Folk, blues, country sèche, symphonique (When I Had the Gall), punk-rock (les guitares au fer rouge de The Farm), rien ne lui fait peur. Cet album est très (très) impressionnant. On plonge dans des eaux troubles, on est surpris, emporté… Trevor ose et réussit tout ce qu’il veut et ne se pose pas la question du "genre". Rien de pire que l’homogène et le lisse. Il est aussi (et surtout?) un auteur flamboyant, et si vous n’avez pas trop peur du mot, littéraire est sans doute ce qui le définit le mieux. Philosophe, parfois torturé et vociférant, parfois instable et murmurant, cet artiste sincère et entier n’a pas vraiment d’équivalent ces jours-ci. Il a fallu attendre longtemps entre son précédent album et celui-ci. Mais le privilège est là, disponible, enfin. Un monde qui ne cherche pas à être cohérent et propre, mais qui laisse une large part d’ombre mener la barque. Montez à bord, vous ne regretterez pas le voyage.


 

 

Grant Lee PHILLIPS

"In The Hour Of Dust" 

On a tous nos points faibles et petites manies. Pour moi, ce sont les ballades folk-rock de Grant Lee… le temps ne fait rien à l’affaire ! Il possède un don qui ne lui fait jamais défaut, depuis les débuts avec Grant Lee Buffalo. Un don qui domine encore ce In The Hour Of Dust, superbe collection de chansons, toutes belles, profilées, élancées. Elles ont le pouvoir de transmettre des émotions, des plus rudes aux plus légères (Someone, qui défie l’apesanteur), avec quelques mots enveloppés de mélodies parfaitement calibrées. L’art et la peinture, qu’il pratique en parallèle de son activité de singer-songwriter, l’inspirent autant que l’inverse. Le visuel est donc aussi important, et les images qui naissent de ses compositions vont de la désolation (Closer Tonight ou Dark Ages) à l’intimité amoureuse (She Knows Me), toujours portées par une trame acoustique (guitare, piano), agrémentée d’ingrédients pop dont il a le secret, discrets mais efficaces. Il y a un réel savoir-faire chez lui, une science précise de la chanson, et ce nouvel album en est une nouvelle - et réjouissante - preuve. 


 

 

Lera LYNN

"Comic Book Cowboy" 

S’il fallait définir Lera Lynn, en tous cas celle de Comic Book Cowboy, il faudrait prendre le Wilco de The Whole Love, la classe vocale de Joni Mitchell et le côté addictif des travaux de Suzanne Vega avec Mitchell Froom. Adoubée par T Bone Burnett et Rosanne Cash en 2015 sur la BO de la saison 2 de la série True Detective, elle tourne et sort des albums régulièrement. Mais depuis plus de 15 ans, depuis le Tennessee, Lera a surtout réussi à trouver une voie qui lui est propre, d’une grande élégance - musicalement et artistiquement, et d’une fière indépendance. Ce nouvel opus, maîtrisé de bout en bout, à la production délicate et aux judicieux accents parfois pop-rock, contient quelques perles comme Beige ou Into Nothing, à l’introspection troublante et tourmentée, écrites sans esbroufe et au millimètre, Cherry Tree et son hook de pedal steel - que l’on fredonne sans s’en apercevoir, et puis Comic Book Cowboy, hit en puissance, si les Dieux obscurs de la renommée pouvaient, pour une fois, ouvrir grand leurs - deux - oreilles. Todd Lombardo, époux et grand musicien et arrangeur, participe généreusement, et avec bonheur, à la formule. En un mot, un réel plaisir pour les sens qui évolue (dans le bon sens) au fil des écoutes. Riche, entêtant et luxuriant, ne ratez pas le jardin fleuri de Lera…


 

lundi 26 février 2024

Lone Riders, par Éric Supparo

 

Oisin LEECH

"Cold Sea" 

On pense toujours être vaccinés. On a chopé le virus tellement de fois, ça ne peut pas recommencer. En tous cas pas aussi fort. Pas avec cette persistance. Pensait-il. Secoué comme un cocotier par un sublime Halfway Towards A Healing sorti sous la bannière The Lost Brothers, il y a six ans, on a gardé un œil et une oreille attentifs sur les faux-frères irlandais, Oisin Leech et Mark McCausland. Actif depuis plus de quinze années, le duo s’est fait une place parmi les formations les plus prisées de l’île, et ses prestations scéniques sont à la hauteur de sa réputation. 

Les années 2020 - période de pandémie, vous savez - ont invité Oisin Leech à une forme d’introspection, moins sur sa propre psychologie que sur ses rêves, ses inspirations, ses racines, sa géographie vécue. Longues nuits, feu de cheminée, guitare et poèmes de Seamus Heaney à portée de main, il écrit une série de chansons qui racontent une histoire, la sienne et celle de son paysage, la côte nord de l’Irlande, du côté de Malin Head, pointe septentrionale du comté de Donegal. Le vent, la pluie, l’isolement, le silence puis le rugissement de l’océan. Il décide d’emmener dans son road-trip Steve Gunn (excellent musicien de Brooklyn), et ils enregistrent ensemble neuf titres, épurés, réduits à l’essence même de ce qui fait une chanson. L’expression avant la virtuosité, l’émotion avant le commerce, des sonorités brutes et douces, du bois, des cordes (acier ou vocales), un exercice difficile tant il tient à la magie qui opère (ou pas) entre les compositions, leur interprétation, et la qualité des enregistrements. Si un des piliers s’effondre, l’édifice entier devient bancal. Chanter la pluie, l’océan, avec une guitare folk, on le sait tous, ça bascule soit dans un autisme embarrassant, soit dans le grandiose. Alors voilà, Cold Sea, n’est ni autiste ni timide. C’est un album rare, posé sur la voix incroyable d’Oisin, un organe d’un velouté assez inédit, une voix qui enveloppe tout dans une apesanteur divine, fait décoller les mélodies au moment juste, raconte sans effet et sans outrance. Ce voyage, arrosé d’eau salée et de Guinness, se vit les yeux fermés, avec, en moins d’une demi-heure, la puissance et la beauté naturelle des lieux dévoilées, magnifiées, suggérées. L’art d’Oisin Leech tient plus dans sa capacité à faire naître des images qu’à nous forcer à les voir. Un pouvoir magique, n’en doutez pas. 

La maladie m’a attaqué avec Color Of The Rain, puis avec October Sun (où M. Ward ajoute sa guitare au tableau, avec tact et talent, forcément). Jeff Tweedy (Wilco) plaisantait dernièrement dans un talk-show à propos de Dolly Parton. Dolly a écrit Jolene et I Will Always Love You la même journée. Jeff pense - avec son humour narquois - qu’elle aurait pu s’arrêter d’écrire après ça. Quand la magie vous gâte à ce point… Donc, Oisin, avec ces deux titres, a lui aussi tout ce qu’il faut pour se reposer sur ses lauriers. Et comme Dolly, il va poursuivre. Tant mieux. 

Accompagné par Tony Garnier (bassiste, entre autres, de Bob Dylan), les cordes de Roisín McGrory, le bouzouki de Dónal Lunny (qui a joué avec à peu près tous les musiciens qui comptent en Irlande, de Christy Moore aux Waterboys en passant par Paul Brady), Oisin Leech réussit avec Cold Sea un sans-faute intégral, qui enchante et réconforte, un opus que l’on peut qualifier de "folk-music" mais qui va au-delà des étiquettes. Un album qui aurait pu voir le jour en 1969 (on use et abuse de comparaisons avec Nick Drake dans la presse musicale, mais pour le coup, Empire ou Malin Gales laissent tous les suiveurs à distance, sans forcer), et qui sera toujours pertinent dans vingt ou cinquante ans. Quelques rares dates sont prévues ce printemps en France (dont une à Paris le 3 mai), profitez-en. De la beauté infinie, que voulez-vous de plus?

samedi 4 novembre 2023

Lone Riders, par Éric Supparo

 

Vous en voulez, des bonnes nouvelles ? Vous êtes en manque ? Alors éteignez-moi ça (internet news, k-tastrof TV, et tout ce qui n’est pas un ensemble hi-fi ou lo-fi, un casque, un autoradio ou une enceinte à deux balles) et posez-vous une minute. Disons cinq. Inspirez, expirez, par le diaphragme bien sûr. Vous y êtes? On peut avancer maintenant, merci de votre attention… 

 

The HANDSOME FAMILY

"Hollow" 

Seule la musique peut soigner nos âmes sous-alimentées. Et pas n’importe quelle musique, entendons-nous bien. Celle de The Handsome Family par exemple. Rencontrés pour le Cri en 2000, lors de la sortie de In The Air, Rennie et Brett Sparks n’ont fait que poursuivre leur chemin sans jamais (jamais) se détourner de leur credo, que l’on peut qualifier de country gothique mais qui est bien plus que cela. Je tiens (et je ne suis pas le seul - demandez un peu à Andrew Bird) Rennie Sparks pour un des plus grands songwriters vivants. Rien que ça. Et chaque album (le précédent, Unseen, datait de 2016) ne fait que confirmer : savoir écrire une chanson c’est choisir ses mots avec la précision d’un entomologiste. Les ordonner sans le moindre faux-pas. Rennie sait manier le sordide et l’humour, la poésie et les comptines cruelles, l’évocation et la description, les cauchemars récurrents et les visions terrifiantes, vapeurs toxiques émanant de nos jardins, nos sous-sols, nos cuisines ou nos cimetières… Brett ajoute sa patte unique pour la musique (sa voix profonde, instrumentations légères ou très orchestrées, crincrins acoustiques, grands pianos gavés de pathos… rien n’est exclu par défaut), et vous obtenez Hollow, un album qui est sans doute à classer dans leur top five. Envoûtant, presque sous hypnose, en tout cas ailleurs. Je ne me lasse pas de Two Black Shoes, The Oldest Water (aux couleurs très country, tout comme Invisible Man), Shady Lake et Strawberry Moon. Splendide album, en voilà une vraie bonne nouvelle! 

 

WILCO

"Cousin" 

Nous avions laissé Wilco en territoire country (Cruel Country) l’an dernier. Cousin, sorti cet automne, se veut délibérément plus aventureux, plus délicat d’accès. Jeff Tweedy et son band ont acquis, en tout bien tout honneur, un statut assez unique, grand groupe de scène, à la fois excitant et toujours calé, droits dans leurs boots. Qu’ont-ils donc de nouveau à nous dire ? C’est un peu le problème… Ils ont fait beaucoup, par le passé, sur Yankee Hotel Foxtrot, sur The Whole Love entre autres, pour mélanger leur cocktail alternative-indie-folk avec des éléments nettement plus modernes (le bruit, les dissonances, les expériences jazz de leur guitariste Nels Cline), avec des résultats souvent épatants. Si les textes de Jeff sont toujours irréprochables (Ten Dead), et sa voix reste sans le moindre doute émouvante, l’habillage musical est un peu décevant. Est-ce la production de Cate Le Bon? Un album par an, est-ce trop ? Je n’ai pas la réponse. Même si Cousin est d’un niveau qui dépasse largement la moyenne du moment, on aimerait aimer ça plus fort. À réécouter dans cinq ans, dix ans ? Pourquoi pas… 

 

Delaney DAVIDSON

"Wandering Heart" 

On remercie chaleureusement Delaney Davidson pour avoir compilé sur Wandering Heart une quinzaine de ses morceaux, piqués ici et là (surtout là), seul ou en compagnie de Tami Neilson (Whiskey and Kisses qui clôturait l’album Dynamite! de Tami en 2015) et Marlon Williams (fabuleux chanteur, Heaven For You est là pour en attester…). Le travail demande en effet d’avoir suivi le parcours en zigzag du bonhomme : folk dru, valses empoisonnées, blues primal et country malade (Still Her Heart), tout lui va. Il semble que Delaney ne quitte plus beaucoup son jardin de Nouvelle-Zélande, mais ses prestations scéniques, à mi-chemin du théâtre improvisé et d’un tour de chant rempli de fuzz et réverbérations en tous genres mériteraient presque un billet d’avion ! Pas le budget ? No problem, jetez-vous sur Wandering Heart, prix de consolation idéal!

 

Various Artists

"The Jeffrey Lee Pierce Sessions Project – The Task Has Overwhelmed Us" 

L’ombre de Jeffrey Lee Pierce, singer-songwriter de The Gun Club, n’en finit pas de nous hanter. Il faut dire que l’arrivée de cette personnalité au début des années 80 avait un goût inédit, mêlant punk et racines country-blues hurlantes. Son influence, avouée ou pas, est considérable sur ce qui a suivi, aux USA (le mouvement cow-punk par exemple) et en Europe (Noir Désir…). The Jeffrey Lee Pierce Sessions Project – The Task Has Overwhelmed Us n’est certes pas le premier hommage collectif et sans doute pas le dernier, mais il est assez réussi. On notera les noms de Nick Cave, Warren Ellis (Bad Seeds), Duke Garwood, Debbie Harry, Alejandro Escovedo (qui reprend fréquemment Sex Beat sur scène), Jim Jarmusch ou Hugo Race. Rien de comparable avec le sauvage abandon de Jeffrey, mais de très beaux moments, bruyants comme il faut (From Death To Texas signé Escovedo, excellent) ou profonds (Lucky Jim, délicat duo Chris Eckman & Chantal Acda). L’essentiel étant de ne pas oublier son talent d’écriture, et lui garder la place qu’il mérite dans l’histoire de la musique. 

 

VOXANNA

"Voxanna" 

Terminons avec Voxanna, combo acoustique basé dans le Michigan. Billy Brandt (voix et guitares), figure de la scène de Detroit (avec The Sugarees, AshCanVanGogh ou Grievous Angel) partage l’écriture (et le micro) avec Raquel Salaysay (basse) et Elaine Schoendorf (guitare tenor) sur douze titres qui font la part belle aux harmonies vocales (impeccables) et aux mélodies sans additif. Time Stand Still ouvre le bal avec des sonorités à la J.J. Cale, élégance et groove compris. On navigue avec grand bonheur entre influences folk-rock early-mid-70’s (les performances d’Elaine et Billy combinées viennent nous rappeler que ces années là étaient - sur ce créneau - très productives et sans doute inégalées), de CSNY à Lindsey Buckingham et Stevie Nicks. L’habillage léger (Kerry Gluckman, très efficace au cajon et autres percussions), mais jamais plat (incursion en territoire jazz-swing sur I Like Coffee, cuivres et rythme latino sur Half Past Cinco, les percussions finales de Cold World), permet aux compositions de respirer, de prendre leur envol sans forcer, et on se retrouve, dernier morceau fini, avec un large sourire aux lèvres, prêts à appuyer sur play une nouvelle fois. Après tout, la vie est belle, non? 

 

lundi 18 septembre 2023

Lone Riders, par Éric Supparo

 

Les hasards du calendrier… Trois artistes, passés maîtres dans l’écriture la plus élégante, la plus évocatrice de ce côté-ci du monde country-folk-blues, sortent à quelques semaines d’écart trois albums qui s’échappent du lot commun, trois opus qui forcent, une fois de plus, le respect et l’admiration. Sans doute pour des raisons très diverses, mais, sur le fond, pour cet art - si difficile - d’évoquer sans alourdir, d’enchanter sans esbroufe, et de charmer sans maquillage. Trois signatures, trois parcours qui ne datent pas de la dernière pluie de cendres, sans que les trompettes de la gloire ne sonnent. Allez comprendre…

Jesse DeNATALE

"The Hands Of Time" 

Le cas Jesse DeNatale est spécial. Seulement quatre albums en presque 25 ans, une discrétion qui frise l’absence. Alors que sort ce sublime The Hands Of Time, on se souvient avec émoi de sa fabuleuse version de I Hear Your Voice (un morceau de Peter Case, le prochain client sur la liste), sur A Case For Case en 2006. Un pur joyau, en équilibre sur un piano, des chœurs divins et la voix si particulière de Jesse. Une découverte pour moi alors, et pas une déception depuis. Californien, racines mexicano-italiennes, Jesse déroule sur cet album une sélection irréprochable de ballades, enregistrées avec le moins d’effets possibles, mais veloutées, charnues, et immédiatement délicieuses. Un album qui fait du bien, qui soigne tous les maux du moment, qui parle autant à l’âme qu’au corps, qui parle d’amour (The Hat Shop, Love Is) et de haine (Stop The World), des rêves, brisés ou pas, d’envies et de regrets, bref, qui parle tout court. C’est aussi la démonstration que le talent ne se décrète pas, ça se cultive avec patience et obstination. Cet homme porte en lui des rivières de sentiments, qu’il parvient à dompter, à diriger avec douceur, pour finalement inonder nos cœurs avec un sourire en prime. Écoutez Late September les yeux fermés. Vous m’en direz des nouvelles. Très très grande classe. Un maître, vous dis-je. 

 

Peter CASE

"Doctor Moan" 

Peter Case, donc. Quelque chose comme presque 40 ans d’activité. Un pote de Jesse, tiens… Une légitimité que personne ne viendrait mettre en doute. On s’est presque habitué à son cocktail folk, guitare/voix. Mais voilà Doctor Moan, un album épatant qui laisse la six-cordes au placard et met en avant un dialogue piano/basse/orgue totalement convaincant et rafraichissant. Have You Ever Been in Trouble, qui ouvre le bal, est une grande chanson tout simplement, écrite au cordeau, livrée avec fièvre et passion, où la voix de Peter renaît, forte, belle, abrasive et ample. Onze titres qui viennent tutoyer ses plus belles réalisations, des textes de très haute volée, des ambiances en apesanteur (That Gang Of Mine), des piano-gospel-blues comme on en fait plus (Downtown Nowhere’s Blues, Ancient Sunrise), et des quasi-pop-songs à faire pâlir d’envie Elvis Costello et Jeff Tweedy (Girl In Love With A Shadow). Ajoutez à cela un son d’une précision et d’une épaisseur idéales, et vous aurez un objet de collection, qui fera date, et pas seulement dans la discographie de Peter. On s’incline bien (bien) bas. Applaudissements, rideau. 

 

Maurice MATTEI

"Jungalingle" 

Et en rappel, Maurice Mattei, qu’on ne présente plus (le Cri ne rate jamais une occasion…). Jungalingle, nouvel opus enregistré en mode guitare/voix, compte vingt-cinq titres. Et là, je voudrais m’adresser à celles et ceux qui - heureuses/heureux - connaissent ce frisson et cette ivresse qui s’empare de vous (de nous) quand vous ouvrez un nouveau livre, ce plaisir unique de plonger dans l’univers d’un auteur, à en oublier les heures, le lever, le coucher et les contraintes du quotidien. Un album de Maurice Mattei se déguste comme de la grande littérature, avec l’esprit ouvert, en appétit, en confiance. Maurice n’a pas d’équivalent lorsqu’il s’agit de poser un décor, des costumes, et une action. Des mots filtrés, affinés, aiguisés, un habillage léger en country-blues. Et basta ! Il faudrait citer presque tous les couplets pour faire honneur à son art. 25 scènes, 25 photographies, 25 histoires. Un menu complet, et un résultat à la hauteur de toutes les espérances. On est transportés, chahutés, choyés, mine de rien. On repose le livre avec l’esprit en ébullition. Merci pour le voyage, Monsieur Mattei. On reviendra, soyez-en sûr.

vendredi 4 août 2023

Lone Riders, par Éric Supparo

 

Brian LOPEZ

"Tidal" 

Ting, ting, ting. Bingo. Carton plein. Le pompon et la queue du Mickey. Où l’on est heureux de ne pas avoir lâché Brian Lopez depuis plus de dix ans (plongez dans vos archives du Cri du Coyote, interview en 2013 pour la sortie de son premier album solo, Ultra), et où toutes les traces laissées sur le chemin trouvent une cohérence suffisamment forte pour déclarer sans ambage, et sans tarder, que son nouvel opus, Tidal, est un très (très) grand disque. Tous les talents de Brian sont réunis ici. Tout ce qui fait de lui plus qu’un espoir, une signature unique dans le paysage musical de Tucson, Arizona, USA. S’il le fallait, la simple énumération des routes croisées depuis une décennie fait voler en éclats les moindres doutes: premières tournées en Europe avec Marianne Dissard (pyrénéenne de naissance mais nomade dans l’âme, Tucsonnienne de cœur), création du groupe XIXA dans une veine chicha-psychedelique explosive, participation active au giant Giant Sand du parrain Howe Gelb, dates partagées avec KT Tunstall, Gaby Moreno ou Los Lobos, et depuis deux ans, membre quasi-permanent de Calexico, où la chimie entre Brian et Joey Burns fait des merveilles sur scène. Un CV en béton armé. 

Mais ce qui se passe sur Tidal va au-delà. De l’ordre du mystique, presque. Un mariage inédit entre traditions du désert et du Mexique (les arrangements de cordes et de cuivres, le velouté des guitares, l’héritage culturel et les champignons…), les volutes entêtantes d’un psychédélisme noir des seventies naissantes, le rock’n’roll dans sa plus simple expression (Face To Face, Magic), et une poignée de ballades incroyables, belles à en pleurer, une beauté assumée, bue en un trait, aiguisée et flamboyante. La voix de Brian fait un travail monumental, en harmonie et en éclairs de génie. Musicalement, il ne se refuse rien, de l’électronique à la simple sonorité d’une guitare nylon. Un traitement des chansons au cas par cas, une réussite totale en production (fruit d’un travail profond avec le compère Gabriel Sullivan, dont nous avons déjà longuement chanté les louanges), et des musiciens qui, malgré les conditions spéciales (une grande partie des interventions ont été enregistrées à distance, durant la pandémie dont vous avez sans doute entendu parler…), trouvent tous leur place: John Convertino (toujours impeccable, avec Calexico bien sûr mais aussi avec Naim Amor) et Ben Nisbet (génie touche-à-tout), KT Tunstall (duo de velours sur Road To Avalon) et Gabriel Sullivan (multi-intsrumentiste et producteur), tous vont dans la même direction. La bonne. Ajoutez à cette recette déjà généreuse, une chevauchée hallucinée façon Ennio Morricone (Psilocybin Dream), un Looking Glass tout simplement imparable, entre Rodrigo Amarante (oui, le Tuyo de la série Narcos), Lee Hazlewood et The Electric Prunes, et un 3000 Stories qui réussit le tour de force de nous parler des milliers de corps de migrants qui reposent sous le sable du désert de Sonora tout en nous charmant à chaque seconde. Un poison que l’on boit sans hésiter. 

Sans le moindre doute, Tidal est d’ores et déjà dans le tiercé de tête des albums de l’année 2023. Si ce n’est THE album de l’année. Brian Lopez est un artiste majeur, malgré son jeune âge, malgré sa reconnaissance pour l’instant limitée. Que les dieux - ou les serpents et les scorpions du désert - lui prêtent une longue vie, fructueuse en sons et chansons. Nous ne sommes qu’au début de son règne. Fascinant, vraiment. Ne ratez pas ça pendant que c’est chaud.