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mardi 23 septembre 2025

Lone Riders, par Éric Supparo

 

Maurice MATTEI

"Never Die Never Again" 

Maurice Mattei, depuis son Ohio d’adoption, comme tout bon artisan qui se respecte, a patiemment apprivoisé ses outils, ses démons et ses inspirations. L’écriture est à la base de tout. On l’oublie parfois. Le sujet n’étant pas ici la dance music, une chanson raconte une histoire ou transmet des émotions, par les mots, et par l’écrin musical qui lui sert de support. Maurice a réduit à l’essentiel son décor: un crayon, un papier, une guitare acoustique et une voix. Il faut donc se laisser porter dans ce voyage doux-amer, douze titres qui racontent des aventures et (plus souvent) des mésaventures, des souvenirs de clubs enfumés il y a trente ou quarante ans, de mœurs étranges et d’espoirs en apesanteur. Il faut aussi et surtout applaudir quand un auteur parvient à travailler à l’économie, à ciseler les phrases, enlever le superflu pour garder une trame folk-blues âpre et sincère, sans ennuyer une seconde. On ne compte plus ses albums, mais Never Die Never Again, avec des titres aussi forts que Homewrecker, What Do Boys Know About Love ou Jesse James, rejoint son haut du panier. Garni, le panier. Merci, Sir Mattei.


 

 

Kate VARGAS

"Golden Hour In The House Of Lugosi" 

Une dizaine d’albums sous le bras, Kate Vargas reste confidentielle par ici (et par là aussi), malgré un talent assez épatant, qu’il s’agisse des compositions - fines et aiguisées - ou de ses qualités musicales. Golden Hour In The House Of Lugosi est sorti ce printemps et permet de se faire une idée assez précise de l’art de la dame : on passe de titres bluesy/swampy (Nothing Turns My Lock) à des tonalités plus cabaret (Rosy) ou même soul (Shower Me With Infinite Light), le fil conducteur restant sa voix si particulière, gypsy sans les clichés pénibles du genre, funky sans forcer. Une voix unique, si vous préférez… Tout cela est sublimé par des textes d’une rare intelligence, où sarcasmes roots côtoient une poésie plus urbaine. Au fil des ans, le rapprochement avec Tom Waits a été maintes fois évoqué. On ne va pas contredire. C’est une référence classy, et Kate est au niveau. Son parcours est désormais lié à celui d’Eric McFadden, fabuleux guitariste dont nous avons déjà parlé, au sein de Sgt Splendor, excellent groupe au passage. Forcément. 


 

 

Trevor SENSOR

"A Few Tears Of Eros" 

Si l’on cause cordes vocales, celles de Trevor Sensor méritent plus qu’un détour… Suivi depuis plus de dix ans, son parcours accidenté, autant que sa voix, mérite un vrai respect. Voilà un gars d’une trentaine d’années qui sonne comme un mix entre le Bob Dylan de Before The Flood, Sam Llanas (celui des débuts de BoDeans, Love & Hope & Sex & Dreams en particulier), Bobby Bare Jr (furieux Now That I’m Naked) et le serial killer que vos pires cauchemars n’osent même pas imaginer. Sa musique? Toutes. Les bonnes, en tous cas. Il ne fait pas le tri, tant mieux pour nous. Folk, blues, country sèche, symphonique (When I Had the Gall), punk-rock (les guitares au fer rouge de The Farm), rien ne lui fait peur. Cet album est très (très) impressionnant. On plonge dans des eaux troubles, on est surpris, emporté… Trevor ose et réussit tout ce qu’il veut et ne se pose pas la question du "genre". Rien de pire que l’homogène et le lisse. Il est aussi (et surtout?) un auteur flamboyant, et si vous n’avez pas trop peur du mot, littéraire est sans doute ce qui le définit le mieux. Philosophe, parfois torturé et vociférant, parfois instable et murmurant, cet artiste sincère et entier n’a pas vraiment d’équivalent ces jours-ci. Il a fallu attendre longtemps entre son précédent album et celui-ci. Mais le privilège est là, disponible, enfin. Un monde qui ne cherche pas à être cohérent et propre, mais qui laisse une large part d’ombre mener la barque. Montez à bord, vous ne regretterez pas le voyage.


 

 

Grant Lee PHILLIPS

"In The Hour Of Dust" 

On a tous nos points faibles et petites manies. Pour moi, ce sont les ballades folk-rock de Grant Lee… le temps ne fait rien à l’affaire ! Il possède un don qui ne lui fait jamais défaut, depuis les débuts avec Grant Lee Buffalo. Un don qui domine encore ce In The Hour Of Dust, superbe collection de chansons, toutes belles, profilées, élancées. Elles ont le pouvoir de transmettre des émotions, des plus rudes aux plus légères (Someone, qui défie l’apesanteur), avec quelques mots enveloppés de mélodies parfaitement calibrées. L’art et la peinture, qu’il pratique en parallèle de son activité de singer-songwriter, l’inspirent autant que l’inverse. Le visuel est donc aussi important, et les images qui naissent de ses compositions vont de la désolation (Closer Tonight ou Dark Ages) à l’intimité amoureuse (She Knows Me), toujours portées par une trame acoustique (guitare, piano), agrémentée d’ingrédients pop dont il a le secret, discrets mais efficaces. Il y a un réel savoir-faire chez lui, une science précise de la chanson, et ce nouvel album en est une nouvelle - et réjouissante - preuve. 


 

 

Lera LYNN

"Comic Book Cowboy" 

S’il fallait définir Lera Lynn, en tous cas celle de Comic Book Cowboy, il faudrait prendre le Wilco de The Whole Love, la classe vocale de Joni Mitchell et le côté addictif des travaux de Suzanne Vega avec Mitchell Froom. Adoubée par T Bone Burnett et Rosanne Cash en 2015 sur la BO de la saison 2 de la série True Detective, elle tourne et sort des albums régulièrement. Mais depuis plus de 15 ans, depuis le Tennessee, Lera a surtout réussi à trouver une voie qui lui est propre, d’une grande élégance - musicalement et artistiquement, et d’une fière indépendance. Ce nouvel opus, maîtrisé de bout en bout, à la production délicate et aux judicieux accents parfois pop-rock, contient quelques perles comme Beige ou Into Nothing, à l’introspection troublante et tourmentée, écrites sans esbroufe et au millimètre, Cherry Tree et son hook de pedal steel - que l’on fredonne sans s’en apercevoir, et puis Comic Book Cowboy, hit en puissance, si les Dieux obscurs de la renommée pouvaient, pour une fois, ouvrir grand leurs - deux - oreilles. Todd Lombardo, époux et grand musicien et arrangeur, participe généreusement, et avec bonheur, à la formule. En un mot, un réel plaisir pour les sens qui évolue (dans le bon sens) au fil des écoutes. Riche, entêtant et luxuriant, ne ratez pas le jardin fleuri de Lera…


 

lundi 18 septembre 2023

Lone Riders, par Éric Supparo

 

Les hasards du calendrier… Trois artistes, passés maîtres dans l’écriture la plus élégante, la plus évocatrice de ce côté-ci du monde country-folk-blues, sortent à quelques semaines d’écart trois albums qui s’échappent du lot commun, trois opus qui forcent, une fois de plus, le respect et l’admiration. Sans doute pour des raisons très diverses, mais, sur le fond, pour cet art - si difficile - d’évoquer sans alourdir, d’enchanter sans esbroufe, et de charmer sans maquillage. Trois signatures, trois parcours qui ne datent pas de la dernière pluie de cendres, sans que les trompettes de la gloire ne sonnent. Allez comprendre…

Jesse DeNATALE

"The Hands Of Time" 

Le cas Jesse DeNatale est spécial. Seulement quatre albums en presque 25 ans, une discrétion qui frise l’absence. Alors que sort ce sublime The Hands Of Time, on se souvient avec émoi de sa fabuleuse version de I Hear Your Voice (un morceau de Peter Case, le prochain client sur la liste), sur A Case For Case en 2006. Un pur joyau, en équilibre sur un piano, des chœurs divins et la voix si particulière de Jesse. Une découverte pour moi alors, et pas une déception depuis. Californien, racines mexicano-italiennes, Jesse déroule sur cet album une sélection irréprochable de ballades, enregistrées avec le moins d’effets possibles, mais veloutées, charnues, et immédiatement délicieuses. Un album qui fait du bien, qui soigne tous les maux du moment, qui parle autant à l’âme qu’au corps, qui parle d’amour (The Hat Shop, Love Is) et de haine (Stop The World), des rêves, brisés ou pas, d’envies et de regrets, bref, qui parle tout court. C’est aussi la démonstration que le talent ne se décrète pas, ça se cultive avec patience et obstination. Cet homme porte en lui des rivières de sentiments, qu’il parvient à dompter, à diriger avec douceur, pour finalement inonder nos cœurs avec un sourire en prime. Écoutez Late September les yeux fermés. Vous m’en direz des nouvelles. Très très grande classe. Un maître, vous dis-je. 

 

Peter CASE

"Doctor Moan" 

Peter Case, donc. Quelque chose comme presque 40 ans d’activité. Un pote de Jesse, tiens… Une légitimité que personne ne viendrait mettre en doute. On s’est presque habitué à son cocktail folk, guitare/voix. Mais voilà Doctor Moan, un album épatant qui laisse la six-cordes au placard et met en avant un dialogue piano/basse/orgue totalement convaincant et rafraichissant. Have You Ever Been in Trouble, qui ouvre le bal, est une grande chanson tout simplement, écrite au cordeau, livrée avec fièvre et passion, où la voix de Peter renaît, forte, belle, abrasive et ample. Onze titres qui viennent tutoyer ses plus belles réalisations, des textes de très haute volée, des ambiances en apesanteur (That Gang Of Mine), des piano-gospel-blues comme on en fait plus (Downtown Nowhere’s Blues, Ancient Sunrise), et des quasi-pop-songs à faire pâlir d’envie Elvis Costello et Jeff Tweedy (Girl In Love With A Shadow). Ajoutez à cela un son d’une précision et d’une épaisseur idéales, et vous aurez un objet de collection, qui fera date, et pas seulement dans la discographie de Peter. On s’incline bien (bien) bas. Applaudissements, rideau. 

 

Maurice MATTEI

"Jungalingle" 

Et en rappel, Maurice Mattei, qu’on ne présente plus (le Cri ne rate jamais une occasion…). Jungalingle, nouvel opus enregistré en mode guitare/voix, compte vingt-cinq titres. Et là, je voudrais m’adresser à celles et ceux qui - heureuses/heureux - connaissent ce frisson et cette ivresse qui s’empare de vous (de nous) quand vous ouvrez un nouveau livre, ce plaisir unique de plonger dans l’univers d’un auteur, à en oublier les heures, le lever, le coucher et les contraintes du quotidien. Un album de Maurice Mattei se déguste comme de la grande littérature, avec l’esprit ouvert, en appétit, en confiance. Maurice n’a pas d’équivalent lorsqu’il s’agit de poser un décor, des costumes, et une action. Des mots filtrés, affinés, aiguisés, un habillage léger en country-blues. Et basta ! Il faudrait citer presque tous les couplets pour faire honneur à son art. 25 scènes, 25 photographies, 25 histoires. Un menu complet, et un résultat à la hauteur de toutes les espérances. On est transportés, chahutés, choyés, mine de rien. On repose le livre avec l’esprit en ébullition. Merci pour le voyage, Monsieur Mattei. On reviendra, soyez-en sûr.