vendredi 2 février 2024

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

THEO & BRENNA

"Dreams For Sale" 

Theo et Brenna McMillan sont frère et sœur, une association plutôt rare parmi les duos bluegrass. Ils chantent et composent tous les deux. Theo joue de la guitare et Brenna du banjo. Ils ont enregistré leur premier album, Dreams For Sale (il y a eu un EP en 2019) avec leur groupe, la mandoliniste et chanteuse Mary Meyer, le contrebassiste Evan Winsor et Maddie Denton qui doit avoir un agenda bien chargé puisqu’elle est aussi la violoniste de East Nash Grass et Dan Tyminski Band. La musique de Theo & Brenna pourrait être qualifiée de softgrass ou folkgrass, principalement à cause de la voix douce des deux chanteurs. Trop douces parfois, surtout quand on compare leurs reprises de I Can Hear Kentucky Calling Me et Red Dirt Girl à des versions de référence (Osborne Brothers et Emmylou Harris respectivement). C’est également sensible mais moins gênant sur leurs compositions, surtout quand elles sont countrygrass (Dreams For Sale) ou folk (Burn Down The Sun). Il y a trois belles réussites dans cet album. La première est une surprenante reprise de Be My Baby des Ronettes chantée par Brenna à laquelle l’harmonie vocale de Mary Meyer apporte beaucoup. Kodachrome de Paul Simon est le titre que Theo chante le mieux et il y a un bon arrangement avec le banjo staccato et de belles parties de fiddle. Enfin, Wildflowers In Eden est une ballade folk écrite et chantée par Theo avec un bon groove (eh oui, il y a du folk qui groove), une jolie mandoline et des chœurs féminins. Pour les amateurs de softgrass (ou folkgrass c’est comme on veut). 

 

Kody NORRIS SHOW

"Rhinestone Revival" 

J’avais bien aimé All Suited Up, le précédent album de Kody Norris Show (Le Cri du Coyote 169). Je trouve Rhinestone Revival moins réussi. La recette est pourtant la même. Du bluegrass plus que classique porté par la voix du guitariste Kody Norris. Le groupe est inchangé avec son épouse Mary Rachel (fiddle), Josiah Tyree (banjo) et Charlie Lowman (contrebasse). Comme sur le précédent disque, Jason Barie joue plusieurs titres en double fiddle avec Mary Rachel et c’est encore Darin Aldridge qui produit. Le groupe privilégie les tempos rapides qui mettent en valeur le bon style Scruggs de Tyree mais les mélodies sont trop simplistes ou chantées trop platement (Please Tell Me Why et Let All The Girls Know You’re A Cowboy notamment) et les parties de fiddle sont vraiment standard. Deux titres se détachent néanmoins. Baltimore I’m Leaving est une des quatre compositions de Kody Norris et c’est un des titres qu’il chante le mieux sur un bon accompagnement boogie de Tyree. Il y a un bon esprit rockabilly à la Johnny Cash dans Looking At The World Through A Windshield, trucksong country de Jerry Chestnut bien arrangée en bluegrass. 

 

NICKEL CREEK

"Celebrants" 

La sortie d’un nouvel album de Nickel Creek est d’autant plus surprenante qu’il n’était pas évident que le groupe existât toujours. L’album précédent, A Dotted Line en 2014, semblait déjà une résurgence après le long hiatus qui avait suivi la sortie de Why Should The Fire Die en 2005 et la mise en sommeil du trio après la publication d’une compilation et une tournée d’adieu en 2007. D’autre part, l’agenda de Chris Thile était bien rempli avec les Punch Brothers, l’animation d’une émission de radio et de nombreuses collaborations. Sara et Sean Watkins ont mené une carrière solo chacun de leur côté mais ont également enregistré et joué ensemble sous le nom de Watkins Family Hour et Sara s’est payé un joli succès avec son trio de filles, I’m With Her. Celebrants n’aurait peut-être pas vu le jour sans le confinement lié à l’épidémie de Covid qui a donné du temps libre aux trois musiciens. Ils décrivent l’élaboration ce cet album comme un processus créatif continu, l’écriture d’un morceau en entraînant un autre. Je suis souvent très réservé sur ces discours présentant, à leur sortie, des disques comme un "grand tout" conceptuel mais il est vrai qu’il y a une unité dans cette somme de dix-huit titres grâce à quelques redondances (ça n’a rien de péjoratif) dans les mélodies et une instrumentation resserrée: la mandoline de Chris, le violon de Sara, la guitare de Sean, leurs voix et la contrebasse de Mike Elidonzo. Juste des claps de mains et de bottines sur le premier titre pour tout gimmick. L’unité revendiquée de Celebrants n’empêche pas que l’auditeur peut avoir une appréciation très variable des différents titres. On retrouve dans la moitié des morceaux cette complexité tortueuse de passages lents succédant à des tempos rapides, de montées crescendo suivies de plages calmes qui caractérisent aussi la musique des Punch Brothers, et j’avoue ne pas en être trop amateur. Il y a des clients pour ce style de musique, sans doute les mêmes qui, au début des années 70, préféraient le rock progressif de Yes ou de Genesis (période Pete Gabriel) à celui des Rolling Stones ou Creedence (seul Pink Floyd fédérait tout le monde). Il y a bien entendu des passages très bien joués dans ces titres et les écoutes répétées font qu’il m’arrive d’apprécier To The Airport chanté par Chris ou l’instrumental Going Out mais, parmi ces constructions plus complexes, il n’y a guère que New Blood interprété par Sara que je trouve vraiment intéressant. Ma préférence va aux titres plus simples, des rocks (Strangers, Where The Long Line Leads) et un blues (Thinnest Wall) chantés par Sara, et une chanson presque pop interprétée par Sean (Stone’s Throw). Chris chante Celebrants qui ouvre l’album. Dans le doux Holding Pattern accompagné par un joli arpège de guitare, on constate avec plaisir que, pour une fois, il utilise sa voix dans son registre le plus grave et c’est très agréable. Les chœurs étoffent partout des arrangements travaillés où chaque musicien brille tour à tour (Sara dans New Blood, Chris dans Strangers notamment). 

 

Andy LOWE

"Nervous Energy" 

Les trois albums des Deer Creek Boys (Le Cri du Coyote 149, 156 et 162) se distinguaient par les qualités musicales de ses membres, en particulier le style Scruggs dynamique du banjoïste Andy Lowe. Les Deer Creek Boys sont inactifs depuis deux ans et c’est sans doute la raison de cet album solo. Andy Lowe s’est entouré de musiciens brillants qui ont été membres de Mountain Heart (le fiddler Jim Van Cleve), de Volume 5 (le guitariste Jacob Burleson) ou de ces deux formations (le mandoliniste Aaron Ramsey et le dobroïste et bassiste Jeff Partin). Bien que Andy Lowe ne chante pas lui-même, il y a neuf chansons parmi les douze titres de Nervous Energy. Il ne compose pas non plus mais fait preuve de beaucoup d’audace dans le choix de son répertoire. Zip-Lock est un titre d’un groupe punk, Lit, chanté par Zack Arnold (du groupe de Rhonda Vincent) dans un arrangement tout ce qu’il y a de plus bluegrass et vraiment réussi. De même, Mountain provient du répertoire du groupe rock alternatif Tonic. C’est un blues très bien chanté par Josh Shilling (autre connexion avec Mountain Heart). Bonne interprétation également de Drop Dead Gorgeous d’un autre groupe rock alternatif (Republica) par Amanda Cook. L’original plutôt brutal est transformé en sucrerie masochiste avec des accents tantôt 50s, tantôt 70s, par la voix d’Amanda, le banjo classique d’Andy Lowe, un bon dobro bluesy et une intro de mandoline newgrass. Une partie du répertoire est plus classique, notamment ma chanson préférée de l’album, le traditionnel Barbry Allen, très prenante grâce à la voix de baryton d’Aaron Ramsey et un arrangement que ne renierait pas Blue Highway. On retrouve l’influence de Blue Highway dans On The Lonesome Wind pourtant tiré du répertoire de Del McCoury. Les autres chansons sont moins intéressantes mais le gospel (rien qu’un poil moralisateur) Holiday Religion (Reno & Smiley) est bien foutu. Parmi les trois instrumentaux, Boatman Stomp est un traditionnel rarement joué mais guère original qui vaut cependant par les prestations de Lowe et Van Cleve. Je n’ai trouvé pas judicieux d’enregistrer une version instrumentale bluegrass de Jamaica Farewell mais elle permet à Lowe de montrer sa science du jeu en accords. L’instrumental qui ressort est Uptown de Tom McKinney, bon banjoïste des années 70, surtout célèbre pour avoir inventé le capo qui porte son nom et qu’utilisait Tony Rice. Tous les musiciens sont brillants dans Uptown, Andy Lowe se distinguant par l’utilisation de "chokes". Nervous Energy ravira tous les amateurs de banjo Scruggs mais l’album est aussi intéressant pour la performance de l’ensemble des musiciens et l’originalité du répertoire. 

 

STARLETT & BIG JOHN

"Living In The South" 

Starlett Boswell et Big John Talley ont joué du bluegrass chacun de leur côté pendant de nombreuses années avant de former ce duo en 2019. Living In The South est leur deuxième album. Ils ont écrit ensemble six des quatorze chansons. Starlett a une jolie voix toute droite, sans aucun vibrato. C’est elle la chanteuse principale du duo. Elle interprète notamment le gospel Safely In The Arms of Jesus et les trois meilleures compositions du duo, la ballade Quit Quittin’ You, le joli blues Livin’ In The South et surtout Clean Slate, un bluegrass classique avec un excellent groove. Accompagnée par la seule guitare de Big John, elle reprend Deepening Snow, chanson popularisée par Connie Smith et Tammy Wynette. C’est sur les reprises que Big John se montre le plus à son avantage, Back Away Little Heart des Dixie Gentlemen et Makeup and Faded Blue Jeans de Merle Haggard. Toutes les chansons et ce dernier titre en particulier sont remarquablement bien accompagnés par le fiddler et producteur de l’album Ron Stewart, le mandoliniste Jonathon Dillon (du groupe de Jr Sisk) et le banjoïste David Carroll, tous excellents. Big John est un bon guitariste. Starlett les accompagne à la contrebasse. Sans procurer de frisson particulier, la voix de Starlett et celle de Big John, assez nasillarde et puissante, s’accordent bien sur tous les refrains et les deux titres chantés en duo, Makin’ Tracks To Macon et un classique de Hank Williams, Settin’ the Woods on Fire. 

 

The MAGPIES

"Undertow" 

The Magpies est un trio anglais qui a été fondé par Bella Gaffney et la violoniste Holly Brandon. La troisième musicienne change régulièrement. Lors de l’enregistrement de ce second album, il s’agissait de Kate Griffin qui alterne banjo old time et guitare avec Bella (elle a depuis laissé sa place à Ellie Gowers). Le répertoire est principalement constitué de chansons écrites par Bella ou Kate et d’instrumentaux composés par Holly. Pour ce disque, elles sont accompagnées par le contrebassiste Mark Waters. Les instruments joués par les membres du groupe lui donnent bien entendu une couleur old time prononcée, mais les chants ramènent davantage The Magpies dans le camp du folk, surtout quand c’est Bella qui chante. Elle a une voix haut perchée, presque éthérée mais jamais vaporeuse (Pass Me By, Undertow), très agréable. Il y a davantage de punch dans l’interprétation de Kate (Now & Then, If Time Were Money). Les harmonies vocales donnent beaucoup de charme à toutes les chansons. Holly Brandon est une excellente violoniste, inventive dans l’arrangement des chansons et auteure de deux bons instrumentaux, Colin’s Set et Solstice qui a des accents celtiques. A côté des bonnes compositions de Bella et Kate (Fall On My Knees, Galileo), il y a une très intéressante version du traditionnel I Never Will Mary et une superbe adaptation de Sweet Dreams, le tube du duo pop Eurythmics entièrement chanté en trio. Une chanson dont on n’attendait certainement pas une version old-time folk mais qui est pourtant une des nombreuses réussites de ce joli album.

lundi 22 janvier 2024

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

DAINTEES

"You Belong To Blue" 

Que l'on ne s'y trompe pas, même si se disque est estampillé Daintees, il est bien l'œuvre de Martin Stephenson le très actif et talentueux songwriter, chanteur et musicien britannique dont on se rappelle les débuts en 1986 avec Boat To Bolivia. Depuis, entre soft rock, blues et folk transatlantique, seul, en groupe ou associé à d'autres musiciens, Martin n'a cessé de nous offrir des disques plus intéressants les uns que les autres. Marqué aussi bien par Bert Jansch et John Renbourn que par Doc Watson et Merle Travis, par les musiciens de Caroline du Nord que par le Reverend Gary Davis, il nous propose cette fois You Belong To Blue, fort de dix dont titres dont les guitares font souvent penser à Hank Marvin et aux Shadows. Martin (guitare acoustique, dobro, harmonica, voix) est accompagné par Gary Dunn (guitares lead acoustique et électrique), son frère Anth Dunn (guitare basse électrique), Charlie Smith (batterie et percussion) et Liam Fender (claviers). Les invités sont Keith Shepherd (batterie et percussion sur un titre), John Caverner (contrebasse sur deux titres), Tony Stephenson (voix, sifflet et cordes) et Anna Lavigne (voix féminine). Martin a écrit les dix titres dont trois avec Anna Lavigne. You Belong To Blue (qui présente pour seul défaut de ne durer que trente-deux minutes), où les qualités vocales de Martin font merveille, est excellent de bout en bout, enluminé notamment par la guitare de Gary Dunn. Je citerai néanmoins parmi les moments forts Sweet September Rain, What Makes Annabelle Sad?, When Will You Be Mine ou Cynthia Rainbow Lady qui nous ramènent en beauté à la délicieuse époque musicale des sixties, sans basculer dans le passéisme.

 

Anna LAVIGNE

"Guillemot Days" 

Anna Lavigne, dont il est question plus haut, est une artiste, songwriter avec une formation théâtrale, qui a grandi dans le Yorkshire avant de s'établir dans les Highlands. Sa rencontre avec Martin Stephenson a été un tournant pour elle et, dès 2017, elle a commencé à écrire des chansons avec Martin pour les disques de ce dernier: trois titres sur Bayswater Road et la totalité de Thomasina et Brady Square. L'étape suivante a été pour le duo d'écrire des chansons pour les disques d'Anna: Angels In Sandshoes en 2021 et Roses For The Ride en 2021. Avec Guillemot Days, Anna franchit une nouvelle étape car, à l'exception du premier titre (Edge Of The World), elle a écrit seule tous les morceaux de l'album et elle démontre qu'elle n'a besoin de rien ni personne, si ce n'est peut-être de la confiance en son talent qu'elle a découvert progressivement avec l'aide de Martin. Toujours est-il que Guillemot Days est un bien beau disque, riches de dix chansons qui donnent rapidement envie de les fredonner, mélodiques à souhait. Il s'agit d'une musique folk, doucement teintée de rock et portée par un swing insidieux. Anna assure les parties vocales et Martin la grande majorité des parties instrumentales (guitares acoustiques et électriques, dobro, claviers, basse, percussion, harmonies). Tout juste rencontre-t-on Gary Dunn (guitare électrique lead) et Charlie Smith (batterie et percussion) sur Polar Pull, Martin Winning aux saxophones sur Falling et à la clarinette sur Peace & Plenty et Edmund John Sloggie à l'accordéon sur Jaguar et Hold Me. Quoique non crédité sur le disque, Craig McDonald ajoute batterie et percussions ça et là. Si l'ensemble du disque se déguste avec plaisir, j'ai un faible particulier pour Reclamation et Jaguar, où la voix éthérée et sensuelle d'Anna est particulièrement mise en valeur. Quant à la production de Martin Stephenson, elle est tout simplement magnifique. L'ensemble est très travaillé, chaque détail est important et, pourtant, on a un résultat qui donne l'impression d'une grande simplicité. C'est un disque qui plaira aussi bien aux amateurs de folk que de chansons jazzy et, pour moi, l'un des tout meilleurs de ces derniers mois. Dernière information: Anna aime la dynamique en constante évolution de la vie au bord de la mer et, si vous vous interrogez sur le titre de l'album, le Guillemot (de Troïl) est un oiseau marin de la famille des alcidés aux allures de petit pingouin. 

 

  Malcolm MacWATT

"Dark Harvest" 

Comme il l'avait fait pour son précédent album, Settler (voir Le Cri du Coyote n°170), l'Écossais Malcolm MacWatt fait presque tout tout seul pour son nouvel opus intitulé Dark Harvest. Il a écrit musique et paroles des quatorze titres à l'exception de Out On The Western Plain, réécriture d'un classique de Leadbelly (plus connu sous le titre When I Was A Cowboy). Il a assuré la plupart des parties instrumentales et vocales avec comme invités Nathan Bell (guitares et parties parlées sur Dark Harvest), Angeline Morrison (chant sur Empire In Me) et Pat McManus (guitare électrique sur Out On The Western Plain). On note aussi ça et la le piano de Phil Dearing, les harmonies de Shannon Hynes, le bodhran de Dave Martin, le fiddle de Gillian MacWatt ou le snare drum de Ian MacWatt. Le tout nous donne un disque où se mêlent naturellement influences celtiques et appalachiennes, un mélange de tradition et de modernité. L'ambiance est souvent sombre et l'artiste va chercher son inspiration dans des pages tragiques de l'histoire ou de la légende comme en témoignent Brave David Tyrle ou Drowsy Maggie. Il est souvent question de faits horribles, de violence (y compris le massacre des baleines, et plus généralement de la planète, dans She Told Me Not To Go), mais aussi de bravoure, d'héroïsme et d'amour, ce qui fait que Dark Harvest s'écoute comme se lit un bon roman. La voix est belle et résonne comme celle de David McWilliams à l'époque de Lord Offaly et The Beggar And The Priest. Le disque est engagé et inspiré, sensible et passionné et, de Strong Is The North Wind à Semi Scotsman, qui évoquent son pays natal, en passant par Buffalo Thunder ou Out On The Western Plain et leur parfum d'Amérique, Malcolm MacWatt sait nous tenir en haleine, avec une véritable force de conviction. 

 

Niall McCABE

"Rituals" 

L'Irlande a perdu quelques-uns de ses grands songwriters, je pense notamment à Bap Kennedy et, tout récemment, Shane MacGowan. Bien sûr, il y a Van Morrison qui, à soixante-dix-huit ans, n'a jamais été aussi prolifique et quelques autres. Dans la nouvelle génération, le nom de Niall McCabe a retenu mon attention. Originaire de Clare Island, il a été nourri musicalement dans le pub familial où il a grandi. Il s'est produit depuis une dizaine avec son groupe de folk-soul, le Niall McCabe Band et a prêté sa voix au groupe de traditionnel et progressiste, Beoga. Rituals est son premier disque solo qui démontre son talent de compositeur (il a écrit les dix titres à l'exception de Valhalla, co-écrit avec Beoga qui l'a également enregistré). Autres points forts, et non les moindres, le jeu de guitare et la qualité de la voix de Niall, un peu plaintive et pleine de sensibilité. Des titres comme Tornado, Lost Boys ou November Swell en sont la parfaite démonstration. Cet album ne sonne pas comme un disque de folk irlandais, mais plutôt comme un album ouvert musicalement sur le monde, à l'image de l'île de Clare, très peu peuplée, et qui ouvre une perspective infinie sur le vaste Atlantique. Produit et enregistré par Seán Óg Graham est entièrement joué par Niall (qui assure tous les vocaux) et Seán. On entend beaucoup de guitares et peu d'instruments traditionnels, à l'exception du bouzouki, de l'accordéon (particulièrement à l'honneur dans The Ritual) et du banjo (Little Sister) dans Rituals, qui est l'album d'un véritable grand songwriter, digne de ses cousins d'Amérique. 

 

Martin SIMPSON / Thomm JUTZ

"Nothing But Green Willow" 

Nothing But Green Willow - The Songs of Mary Sands and Jane Gentry, est l'exemple même d'une collaboration transatlantique. D'abord parce qu'elle est signée par le Britannique Martin Simpson et l'Américain (d'origine allemande) Thomm Jutz qui ont fait appel à de grands du folk et du bluegrass américain mais aussi britannique pour les interpréter. Mais l'origine même du projet réunit les deux continents et remonte à plus d'un siècle (en 1916) lorsque deux spécialiste du folk anglais, Cecil Sharp et son assistante Maud Karpeles sont partis en Caroline du Nord pour retrouver des airs oubliés chez eux mais qui avaient trouvé une seconde vie aux États-Unis. C'est ainsi qu'ils ont rencontré Jane Gentry et Mary Sands qui ont pu leur chanter ces airs qu'elles avaient appris dans leur jeunesse. La transmission du patrimoine suit parfois des voies impénétrables. Toujours est-il qu'aujourd'hui, Martin et Thomm nous proposent treize titres, certains connus, certains obscurs, qu'ils interprètent chacun armé d'une guitare, parfois slide pour Martin sur deux titres, ou d'un banjo sur un autre. The Wagoner's Lad, The Gypsy Laddie et Awake! Awake! sont joués et chanté par les seuls Thomm et Martin mais pour les dix autres titres, le casting est prestigieux comme on peut en juger: Emily Portman (voix) pour Fair Annie; Sierra Hull (voix et mandoline) et Justin Moses (harmonies et fiddle) pour Geordie; Odessa Settles (voix) pour Pretty Saro; Seth Lakeman (voix et guitare ténor) et Tammy Rogers (fiddle) pour Edward; Tim O'Brien (voix et fiddle) pour Edwin In The Lowlands Low; Dale Ann Bradley (voix), Tim Stafford (harmonies) et Tammy Rogers (fiddle) pour Jacob's Ladder; Cara Dillon (voix) pour Come All You Fair And Tender Ladies; Tammy Rogers (voix et fiddle) pour Married And Single Life; Angeline Morrison (voix) pour The Suffolk Miracle; Fay Hield (voix) pour I Whipped My Horse. Cette énumération peut paraître fastidieuse mais elle seule peut donner une idée du contenu de l'album qui puise profondément dans les racines de la musique folk en lui donnant une couleur moderne. Cette nouvelle aventure de Thomm Jutz, après bien d'autres associations réussies (Eric Brace & Peter Cooper, Tim Stafford, Craig Market, Jefferson Ross, Tammy Rogers…) n'est qu'un étape dans la carrière du producteur, musicien et songwriter. On attend avec impatience la suivante. 

 

Eric BRACE & Thomm JUTZ

"Simple Motion" 

Après six disques enregistrés avec Peter Cooper, dons les deux derniers en trio avec Thomm Jutz, Eric Brace a ressenti un grand vide lorsque son ami journaliste, songwriter et musicien est décédé en décembre 2022 à la suite d'un accident. Le monde de la musique avait perdu l’un des siens, parmi les meilleurs et les plus brillants. Et Thomm et Eric avaient perdu un frère musicien dont l'étincelle créative les avait toujours inspirés. La question se posait à eux à l’aube de 2023: et maintenant? La seule réponse était: faire de la musique. Et c’est ce qu’ils ont fait. Eric et Thomm ont commencé à écrire des chansons ensemble, à faire des concerts, à prendre la route et à passer du temps dans le studio d'enregistrement de Thomm. Les 14 titres qui en résultent capturent le duo de différentes manières. Il y a des chansons avec seulement deux voix et deux guitares acoustiques. Il y a des chansons avec un groupe complet de musiciens brillants: Mark Fain (basse), Lynn Williams (batterie), Tammy Rogers (fiddle), Mike Compton (mandoline), Richard Bailey (banjo), Justin Moses (dobro et banjo), Jeff Taylor (accordéon). De Frost On The Sunny Side à Sea Fever (un texte du poète anglais John Masefield mis en music par Eric), les chansons sont pleines de vie, d'amour, de beauté et de tristesse, marquées par la perte de Peter Cooper à qui cet album est évidemment dédié et qui a co-composé l'un des titres (Change The Weather) avec Thomm Jutz. Eric et Thomm nous offrent quatorze cartes postales, comme un voyage à travers l'Amérique, avec le chemin de fer et ses rails parallèles évoqués dans Simple Motion, Arkansas, née d'une phrase (Are you on your way to Arkansas?) au cours d'une conversation téléphonique, et Nashville In The Morning, constat doux-amer des changements survenus rapidement à Music City. Il y a aussi un détour par l'Europe avec When London Was The World, au swing joyeux destiné à oublier l'intolérance et l'hypocrisie ambiantes. Si Peter Cooper fait partie de ces copains dont le trou dans l'eau ne peut jamais se refermer, il est certain que, là où il est, il doit sourire de plaisir en entendant Simple Motion, porté par les voix chaudes et les guitares de ses deux amis. 

 

Terry KLEIN

"Leave The Light On" 

Ce quatrième album de Terry Klein, le songwriter texan (dont je vous avais déjà présenté Tex dans le numéro 161 du Cri du Coyote) le définit comme son plus vulnérable. Il a été en effet enregistré en sept heures dans le studio de Thomm Jutz, à Nashville. Le 22 juin 2023 à 10 heures du matin, Terry Klein (voix et guitare acoustique), Thomm Jutz (guitares acoustique et électrique, harmonies), Lynn Williams (batterie), Tim Marks (basse), Scotty Sanders (pedal steel) et Tammy Rogers (fiddle). À 13 heures environ, sept titres étaient mis en boîte et, après une pause d'une heure, Terry, Tammy et Thomm ont enregistré les trois derniers titres (Well Enough Alone, That Used To Be My Train et Sky Blue LeBaron) en trio acoustique. Pas d'autotune, pas d'effets spéciaux, aucun overdub (à part des harmonies vocales sur un titre - pour environ cinq secondes), le 26 juin, le disque était mixé, et le mastering terminé le 4 juillet. Les dix titres sont donc le reflet de Terry Klein, tel qu'il était en ce jour du début de l'été 2023, sans artifice. Si Terry parle de vulnérabilité, c'est aussi à propos de la sélection des chansons, dans la mesure où six d'entre elles ont pour sujet lui-même ou ses proches et non des personnages fictifs. Le résultat est un opus très cohérent avec dix chansons de haut niveau et un groupe uni qui donne aux mélodies l'écrin qui leur sied. Les trois titres en trio ont un son très folk alors que d'autres penchent du côté de la country music (Starting At Zero, Wedding Day Eve) ou du rock 'n roll (This Too Shall Pass). Je maintiens ce que j'avais écrit à propos de Tex: il ne fait pas de doute que Terry Klein est là pour longtemps. Il serait juste bon qu'il se fasse entendre davantage. Après Good Luck Take Care (paru en 2022 avec la même équipe de musiciens), Leave The Light On en est sans doute la meilleure opportunité. 

 

Robert Rex WALLER Jr

"See The Big Man Cry" 

Voici un album qui était dans ma pile dans ma pile de disques à chroniquer depuis l'été dernier et que j'avais un peu laissé de côté en raison de son côté grande variété (de classe, à l'américaine). Robert Rex Waller est le chanteur principal du groupe I See Hawks In L.A., et c'est le décès récent de Paul Lacques, l'âme du groupe, qui m'a incité à le réécouter. See The Big City Cry est produit par Carla Olson. Comme Fancy Free, premier album solo de Robert, cet opus est constitué de reprises (à l'exception de My Favorite Loneliness, co-composé par le chanteur avec Paul Marshall, son partenaire de I See Hawks In L.A.) et, à la manière d'un 33 tours, comporte une face pop un peu grandiloquente, avec cordes et chœurs, et une face plus rock qui démarre avec Tougher Than The Rest de Bruce Springsteen et se termine par Gypsy Rider de Gene Clark, en passant par Amanda Ruth de Rank And File et See The Big Man Cry, qu'avait popularisé, Charlie Louvin et la superbe ballade country de James Intveld, A Woman's Touch. Pour la partie plus "variété, je signalerai notamment le majestueux The Sun Ain't Gonna Shine Anymore (Cher, The Walker Brothers), There’s No Living Without Your Loving (Gene Pitney, Manfred Mann, Mink DeVille) ou encore I'll Never Dance Again. Parmi les musiciens et vocalistes présents les plus connus, il y a les partenaires de I See Hawks In L.A., Paul Lacques (guitare) et Paul Marshall (basse), Skip Edwards (omniprésent aux claviers), Carla Olson (guitare, voix), John York (ex-Byrds, guitare), Marty Rifkin (pedal steel), Stephan McCarthy (guitare) et Benjamin Lecourt (batterie). Mais, par-dessus tout, il y a la voix de Robert Rex Waller dont le registre lui permet d'aborder tous les genres avec beaucoup d'aisance et que l'on ne peut qu'apprécier, indépendamment de toute étiquette, un peu comme un disque de Roy Orbison.

mercredi 17 janvier 2024

L'Art (selon) Romain, par Romain Decoret

 

Alex MILLER

"Country" (Billy Jam Records)

Tout a changé à Nashville. On ne vend plus de disques ou CD, tout se calcule en streamings (plusieurs trillions) et les fans sont désormais des swifties, adorateurs de Taylor Swift. Heureusement le jeune Alex Miller est un spécialiste country, grand songwriter et attaché aux valeurs traditionnelles. Il chante les histoires d’amour entre cowgirl et cowboy dans Girl, I Know A Guy, les tâches de la vie de ranchero avec Puttin’ Up Hay ou la vie sudiste dans When God Made The South. Produit par Jerry Salley dans les studios Gorilla’s Nest du réputé ingénieur du son Chris Latham, Alex Miller a réuni les meilleurs musiciens actuels de Nashville. La steel-guitare de Mike Johnson évoque un train dans l’intro de Every Time I Reach For You pendant que le fiddle de Jenee Fleenor attise les flammes du desesperado abandonné. Pas moins de trois guitaristes acoustiques: Joel Key, Kerry Marx et Alex Miller lui-même, pour accompagner la lead électrique de James Mitchell. Gettin’ Lucky In Kentucky évoque l’État dans lequel Alex Miller est né. Il participe à une course de chevaux et gagne son pari, ainsi qu’une nouvelle fiancée. Un nouveau venu qui a joué au Ryman’s Auditorium ainsi qu’au mythique Bluebird Café où il est réputé pour son jeu de scène. Bientôt en France? (Romain Decoret) 

 

Charlotte MORRIS

"Wild Child" (CM Music)

Née en Pennsylvanie , cette jeune chanteuse est une spécialiste de la musique des Appalaches et de la folk-music. Charlotte Morris s’est installée à Nashville où elle a enregistré Good Kind Of Hurt, son précédent album. Pour ce second CD, elle s’est consacrée a des thèmes difficiles mais authentiques: les syndromes post-traumatiques et les addictions qui en découlent. Elle a observé la vie des Nashvilliens et autres en voyageant dans son minibus aménagé. Ce disque a été enregistré à Omnisound et au Castle Studio de Nashville avec son violon, sa guitare acoustique, celle de Larry Flint et le piano de Dane Bryant. Deux bassistes et un batteur forment une section rythmique de qualité. Les titres ne sont pas tous dramatiques: Tennessee est dédié à l’État où la musique est la plus intense, Wild Child réunit toutes ses influences personnelles, de Joni Mitchell à Brandi Carlile. Elle évoque dans If My Heart Had A Say son premier groupe, Lonesome Traveler qui la conduisit à s’installer à Music City. Charlotte Morris joue du fiddle (ce n’est pas la même technique que sur un violon académique) depuis l’âge de 4 ans. Ce disque montre bien son évolution, de l’enfant sauvage (Wild Child) à une femme tout aussi sauvage. (Romain Decoret) 

 

Dom MARTIN 

"Buried In The Hail"( Forty Below Zero / Distrib. Bertus) 

Tout change et parfois s’éteint dramatiquement: disparition des grands festivals (Lolapalooza, Burning Man), diminution des ventes de guitares; savoir-faire poétique. Qui aujourd’hui sait faire la différence entre l’assonance et une allitération ? Heureusement des guitaristes et chanteurs comme Dom Martin se lèvent pour changer les chose. Martin vient de Belfast et son jeu évoque aussi bien Rory Gallagher que John Martyn ou Van Morrison. Il. a aussi cette flamme poétique irlandaise inimitable. Son troisième disque Buried In The Hail (Enterré sous la grêle) évoque des commentaires tout comme le second: prochaine grande star, rare talent. Voici enfin un vrai successeur de Rory Gallagher qu’il ne cherche jamais à imiter. Le disque a été enregistré par Chris O’Brien et Graham Murphy au Golden Egg Studio de Dublin.avec le bassiste Ben Graham et le batteur Jonny McIllroy. Les compositions de Dom Martin sont impeccables: Unhinged, Daylight I Will Find ou Howlin’. Il reprend adroitement Crazy de Willie Nelson via Patsy Cline. Depuis 2019, Dom Martin a été nommé Album de l’année et a créé la sensation au festival d’Omaha, présenté par Joe Bonamassa. Espérons avoir le privilège de le voir bientôt sur une scène française… (Romain Decoret) 

 

Peter DEAVES

"Ceol Agus Grá" (Fargo / Le Poulpe)

Peter Deaves est un folk-singer né à Liverpool mais il a beaucoup voyagé et souvent : Californie, Colombie et aujourd’hui il vit à Fontainebleau. Ce disque explore ses racines celtiques et d’anciennes formes de vie: Ceol Agus Grá signifie Musique et Amour en gaélique. Il ne s’agit pas d’un disque de ballades irlandaises, bien que les natifs de Liverpool aient toujours été proches de la verte Erin, les instruments sont acoustiques mais plus proches de la country-music: lap-steel, banjo, mandoline, flûte et contrebasse. Les influences de Peter Deaves sont Townes Van Zandt, Rick Nelson et Elvis Presley, pour ses vocaux amples et profonds sur Opening Night en duo avec la chanteuse folk Bobbie. C’est une tentative réussie de recréer d’autres fameux tandems tels Nancy Sinatra / Lee Hazlewood ou Bobbie Gentry / Glen Campbell. De même le fingerpicking de Liverpool évoque Clay Pigeons par John Prine. Mais un natif de la Mersey ne peut échapper à l’influence des Beatles qui sont souvent évoqués dans Nowhere Boy ou Fallin’. La nostalgie de son enfance mène au superbe Bury Me Under The Mersey. Une cohérence étendue jusqu’à la pochette du CD, illustrée par une typographie empruntée au film Barry Lindon. (Romain Decoret) 

 

Ashley SHERLOCK

"Just a Name" (Ruf Records)

Ce disque a été enregistré à Nashville au cœur de l’hiver dans un moulin transformé en studio, le groupe serré autour d’un petit chauffage électrique.et de la guitare Stelfox électrique d’Ashley Sherlock. Guitariste, chanteur et songwriter, ses influences sont les Red Hot Chili Peppers, Jeff Buckley et Guns’N’Roses jusqu’à Marcus King, Chris Stapleton et Gary Clark Jr. Mais il va plus loin, il a intégré les leçons du thrashing et la virtuosité du legato... Dear Elisabeth rappelle Jeff Beck. Trouble doit beaucoup à Slash et Guns’N ‘Roses. La guitare est précise et la voix est acérée comme un couteau dans I Think That She Knows et Our Love. Il réussit la une vision moderne des sons du Deep South, avec ses vocaux fantastiques, son jeu de guitare virtuose et ses compositions personnelles. Ashley Sherlock est originalement de Manchester et après plusieurs années et des centaines de shows en solo il a avec ce disque formé son propre trio: mélodies vocales et section rythmique funk pour créer un son unique. On le verra probablement en France dans le futur. En attendant, il tourne avec la caravane de Ruf Records en compagnie de Will Jacobs et Ally Venable… (Romain Decoret) 

 

KRASNO / MOORE PROJECT

"Book Of Queens" (Universal / Concord)

Eric Krasno de Soulive et Stanton Moore de Galactic ont partagé la scène plusieurs fois en 25 ans. Chacun a obtenu un Grammy Award et joué avec de nombreux artistes en studio ou sur scène. Eric Krasno est un guitariste de Buffalo, NY alors que Stanton Moore est un batteur de New Orleans. C’est Krasno qui a eu l’idée du disque: interpréter en instrumental des chansons rendues célèbres par des chanteuses. Il a sans doute été inspiré par un disque de reprises des Beatles qu’il avait sorti voici quelques années. De son coté, Stanton Moore a fait venir de New Orleans Branford Marsalis, Cory Henry et Robert Randolph. Les titres choisis couvrent une longue période: You Know I’m No Good d’Amy Winehouse, Slow Burn de Kacey Musgraves, Stay High de Brittany Howard mais aussi le siècle précédent avec Fever de Peggy Lee ou A Natural Woman d’Aretha Franklin. Il y a aussi Nina Simone ou Sharon Jones. L’important est la pulsion funky de Stanton Moore qui a été élevé en écoutant les Meters, le Dirty Dozen Brass Band ou Professor Longhair. Le son est soul mais neuf; à la fois familier mais différent de tout ce ce qui a été entend avant. (Romain Decoret)

 

Mitch RYDER

"The Roof Is On Fire" (Ruf)

Mitch Ryder est semblable à la mythique Zone 51 du Nevada. Il n’attire pas l’attention mais il est le créateur du Detroit Sound original et il a inspiré le MC5, les Stooges, jusqu’à Nirvana, Metallica et les Foo Fighters. Ce double CD live a été capté pendant sa dernière tournée en Allemagne. Il réunit autour de lui, aussi bien de jeunes musiciens que des vétérans expérimentés venus des Detroit Wheels, son groupe original. L’intégrité, la haute énergie et le self-respect vont de pair avec une évolution quantique. Le premier titre, Betty’s Too Tight est évi-demment une relecture de Betty Lou’s Got A New Pair Of Shoes. Tough Kid est du pur Detroit Sound avec un interplay fabuleux entre le batteur Tobias Ridder et le guitariste Pitti Piatkowski. Le point fort est dans les reprises: Tuff Enuff des Fabulous Thunderbirds de Kim Wilson & Jimmie Vaughan, Heart Of Stone des Rolling Stones et le super-funky From A Buick 6 de Bob Dylan. Il n’hésite pas à reprendre Many Rivers To Cross de Jimmy Cliff et termine avec une version de 16 minutes de Soul Kitchen des Doors. Masterful! (Romain Decoret) 

 

Bernard ALLISON

"Luther’s Blues" (Ruf)

Avec ce double CD, Bernard Allison célèbre la musique de son père, allant du Chicago blues le plus funky au zydeco le plus essentiel. Bernard a choisi lui-même les titres en compagnie de son frère Luther T. qui est aussi son manager. Les titres sont de Luther Allison, parfois pro-duits par lui-même, d’autres fois par Bernard, certains par Jim Gaines ou David Z. Mais c’est Bernard et sa guitare Gibson ou Blade qui jouent le plus souvent. Hang On est co-écrit par le père et le fils. Too Many Women vient de séances pour Funkifino, album de Bernard Allison. Move From The Hood a été écrit spécifiquement par le regretté Luther pour Bernard, tout comme Life Is a Bitch. Le groupe actuel de Bernard est composé de George Moye, Eric Roberts et Matt Mwangi. Les chansons de Luther sont plus orientées vers le funk-rock que le blues traditionnel dans lequel il a été élevé à Detroit et Chicago. "I JUMP the blues" disait-il. Il a transmis cette attitude à Bernard, plutôt que copier ce qui avait été fait avant. Un superbe CD pour fêter le 30ème anniversaire de Ruf Records, label ami de Luther & Bernard Allison… (Romain Decoret)

mercredi 27 décembre 2023

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Jason CARTER

"Lowdown Hoedown"

Cri du 💚   

Jason Carter, 50 ans dont 30 comme fiddler du Del McCoury Band, n’avait jusqu’à présent publié qu’un album sous son nom, On The Move en 1997 (Le Cri du Coyote n° 50). Lowdown Hoedown, le second donc, est paru il y a déjà un an et lui a valu de remporter la récompense IBMA pour l’instrumental de l’année, grâce à une reprise de Kissimme Kid de Vassar Clements, enregistrée avec David Grier (guitare), Marty Stuart (mandoline), Jerry Douglas (dobro), Scott Vestal (banjo) et Dennis Crouch (contrebasse). C’est presque un paradoxe puisque Lowdown Hoedown est davantage un album de chanteur que de musicien. Jason Carter joue bien évidemment (très bien) du fiddle sur les treize titres, mais Kissimme Kid est le seul instrumental et Carter interprète lui-même toutes les chansons (il n’y en avait que deux dans son premier album solo). Jason Carter a un registre de baryton très intéressant mais il est également capable de porter sa voix dans un registre plus aigu pour chanter un titre bluegrass typique comme Highway 52 du regretté Dave Evans. On a la même impression de bluegrass classique avec The Likes Of Me. C’est pourtant une chanson country de Conway Twitty que Carter a apprise par Marty Stuart. Elle devient imparablement un standard bluegrass grâce à l’harmonie tenor de Del McCoury et au banjo de Scott Vestal (et non, ça n’a rien à voir avec la chanson homonyme interprétée par Tony Rice et régulièrement reprise par Billy Strings). Paper Angel est une jolie composition de David Grier, très bien arrangée (Grier, Sam Bush, Douglas, Vestal) sur un tempo rapide. King Of The Hill de Bruce Hornsby tend vers le newgrass avec notamment un solo de mandoline typique de Sam Bush. Le registre de baryton de Jason Carter fait merveille dans une très belle adaptation de The Six O’Clock Train And A Girl With Green Eyes, chanson oubliée de John Hartford, avec l’harmonie vocale de Billy Strings et une superbe partie de dobro de Jerry Douglas. C’est le titre le plus blues avec Dust Bowl Dream, une seconde composition de Grier avec une belle intro de guitare de ce dernier et une partie de dobro vintage de Jerry Douglas. Deux ballades plus calmes (avec Tim O’Brien et Aoife O’Donovan aux harmonies vocales) sont contrebalancées par deux swings. The Queen Of The Nashville Night est assez boogie. Sam Bush est à la mandoline et Jason Carter y joue un long solo de fiddle. Hoedown For My Lowdown Rowdy Days est plus surprenant, sauf quand on sait que c’est une composition de Danny Barnes. Ce dernier y joue du banjo électrique comme lui seul sait le faire. Jason Carter partage le chant avec Dierks Bentley. Carter et Tim O’Brien (mandoline) ont été inspirés par ce titre. Les deux dernières chansons sont jouées avec les membres des Travelin’ McCourys (ceux du Del McCoury Band avec l’excellent Cody Kilby à la place de Del qui, à 84 ans, est semi-retraité). Je ne suis pas trop amateur de Bird Song du Grateful Dead, joué façon jam band sur plus de 8 minutes avec un batteur, des impros instrumentales, de l’écho sur le fiddle et une mandoline électrique pour Ronnie McCoury. Par contre, Midnight Flyer est bien arrangé façon bluegrass classique et tient la comparaison avec les versions des Osborne Brothers et des Eagles. Un très bel album avec de bonnes chansons, bien chantées et très bien arrangées. J’aimerais que Jason Carter mette moins de 25 ans à sortir le prochain. 

 

Billy STRINGS

"Me / And / Dad" 

Les albums Home (2019) et Renewal (2021), et peut-être encore plus ses concerts, ont consacré Billy Strings comme la nouvelle star du bluegrass. Me / And / Dad ressemble à une parenthèse dans la progression fulgurante de sa carrière. Dans cet album, il interprète très classiquement 14 standards du bluegrass et de la country avec son beau-père Terry Barber (guitare) et quelques brillants musiciens de la génération ayant précédé la sienne : Ronnie McCoury (mandoline), son frère Rob (banjo), Michael Cleveland et Jason Carter (fiddle), Jerry Douglas (dobro) et Mike Bub (contrebasse). L’enregistrement de ce disque ne tient pas à un plan de carrière mais à la nécessité de le faire pendant qu’il est temps pour ne rien regretter plus tard. Terry Barber n’est pas le père biologique de Billy (son père est décédé quand il avait deux ans) mais Billy Strings le considère comme tel. Il lui a notamment transmis l’amour du bluegrass et lui a appris la guitare. C’est un album bien joué mais classique et presque sans surprise. Billy interprète sept chansons parmi lesquelles se distinguent John Deere Tractor (Larry Sparks) avec sa belle intro de guitare, Stone Walls And Steel Bars (Stanley Brothers) et ma préférée, Dig A Little Deeper (In The Well), tirée du répertoire de Doc Watson et des Oak Ridge Boys. Terry Barber chante quatre titres. Sa voix accuse son âge mais il ne se débrouille pas si mal dans Life To Go de George Jones, et les duos de Billy et Terry sur tous les refrains ont quelque chose de réellement émouvant (par contre, I Heard My Mother Weeping de Carl Story chantée par les parents de Billy n’était pas vraiment indispensable). Il y a aussi deux instrumentaux dans Me / And / Dad. Peartree de Doc Watson est joué en formation bluegrass complète alors que le traditionnel Frosty Morn est joliment arrangé en duo guitare / banjo clawhammer (avec Billy au banjo). 

 

Robbie FULKS

"Bluegrass Vacation" 

Robbie Fulks s’est fait connaître comme chanteur, auteur-compositeur et musicien dans la mouvance country alternative des années 90 (il a enregistré pour l’emblématique label Bloodshot Records) mais il a aussi fait de la country plus classique et des albums folk, avec une tendance ces dernières années à privilégier les arrangements acoustiques. S’il sort un album bluegrass, ce n’est pas seulement le prolongement de concerts récents en compagnie de Shad Cobb, Mike Bub ou Todd Phillips. L’histoire de Robbie Fulks avec le bluegrass remonte à son éducation musicale et à son premier engagement professionnel comme guitariste au sein de Special Consensus, le groupe de Greg Cahill, en 1987. Il y a quelques très belles compositions de Robbie Fulks dans cet album. Ma préférée est Longhair Bluegrass. Les chansons à la gloire du bluegrass et de ses pionniers (Flatt, Monroe, Scruggs, Carter Stanley) se sont multipliées depuis plus de 20 ans (cf. la chronique de l’album de Lorraine Jordan & Carolina Road). Il manquait une chanson sur le bluegrass des hippies, des débuts du newgrass. La chanson est écrite comme un témoignage d’époque (l’année 1973 est citée) et elle est effectivement autobiographique et beaucoup mieux écrite que toutes les chansons hommages aux pères du bluegrass. C’est plein d’humour. Sam Bush et John Cowan font les harmonies vocales (et Sam la mandoline). Dommage que Robbie Fulks ne chante pas mieux. L’autre titre fort est Momma’s Eyes, jolie chanson sur la démence sénile (Alzheimer ou autre), arrangée très simplement avec une contrebasse et deux guitares. Je ne suis pas certain de tout comprendre du texte de Angels Carry Me mais c’est la chanson la mieux interprétée par Robbie Fulks. Peut-être parce qu’elle relève plus de la musique folk que du bluegrass et que la voix est moins nasillarde. En tout cas, l’arrangement, avec Sierra Hull, Chris Eldridge, Justin Moses et Stuart Duncan, est superbe. L’autre titre satisfaisant côté chant est la seule reprise, Nashville Blues des Delmore Brothers, interprété en duo avec Tim O’Brien (chant et mandoline) et souligné par une belle partie de guitare de David Grier. Je regrette que les autres chansons souffrent de la qualité de la voix de Robbie Fulks malgré le soutien de bons chanteurs comme Brennen Leigh, John Cowan ou Randy Kohrs. En plus des musiciens déjà cités, il faut noter les contributions de Ronnie McCoury, Wes Corbett, Dennis Crouch, Alison Brown, Russ Carson, Todd Phillips et Missy Raines, avec une mention spéciale à Chris Eldridge qui m’a fait dresser l’oreille à plusieurs reprises. On le retrouve notamment avec Jerry Douglas dans Silverlake Reel, bon instrumental signé par Robbie Fulks. 

 

Dale Ann BRADLEY

"Kentucky For Me" 

Le dernier album de Dale Ann Bradley repose sur un double concept. La plupart des chansons sont liées au Bluegrass State et elles sont interprétées en duo avec des chanteurs originaires ou établis dans cet État. Les duos revêtent des formes très différentes, de la simple harmonie vocale de Sam Bush sur le refrain de Kentucky Gold, une jolie chanson de Ronnie Reno, à des leads pris à tour de rôle par Dale Ann et ses partenaires et des refrains chantés en duo. C’est ce dernier type de duo qui ouvre l’album avec The Sun Is Going To Shine, très bien chanté par Dale Ann et JP Pennington, un des chanteurs du groupe Exile, accompagnés par Alison Brown et Michael Cleveland. Dale Ann interprète magnifiquement I’m Just An Old Chunk Of Coal de Billy Joe Shaver. Le chanteur country John Conlee se montre à la hauteur et ce n’est pas un mince exploit. Très beau duo également avec un autre chanteur à la voix puissante, Dave Adkins, dans Stop Draggin’ My Heart Around, une composition de Tom Petty qu’il chantait avec Stevie Nicks. Beau travail de Matt Leadbetter au dobro pour souligner le côté blues-rock de ce titre. Il effectue le même genre de prestation haut de gamme dans un autre blues rock, Love Train, écrit par Kim Fox. Les Po’ Ramblin’ Boys accompagnent Dale Ann sur Poor Man’s Pride. Elle chante joliment Dogwood Winter, une composition de son ami Steve Gulley et Tim Stafford. Parmi les trois ballades qui constituent le reste du répertoire, on distinguera Appalachian Blue en duo avec John Cowan. Dale Ann Bradley a été élue chanteuse de l’année à six reprises par IBMA. Kentucky For Me pourrait bien lui valoir une septième récompense. 

 

Willie NELSON

"Bluegrass" 

Les artistes, quel que soit leur domaine, prennent rarement leur retraite à l’âge légal. C’est souvent leur corps, leurs capacités physiques qui imposent la fin de leur carrière. Certains se montrent raisonnables (Doyle Lawson récemment) D’autres s’accrochent trop longtemps (pas de nom). À 90 ans (90 ans!), Willie Nelson sort son premier album bluegrass, ce qui peut sembler irraisonnable au possible. Et pourtant, aussi incroyable que cela puisse paraître, la voix est intacte, peut-être un poil d’aigu en moins et je n’en suis même pas certain. Côté répertoire, Willie ne s’est pas compliqué la vie. Il a choisi onze titres parmi les centaines qu’il a composés (c’est son soixante-quatorzième album solo) et a ajouté A Good Hearted Woman, chanson de Waylon Jennings qui a été un de leurs succès communs. C’est un des six titres auxquels un arrangement bluegrass convient naturellement grâce à son tempo enlevé. Parmi les autres, on retrouve deux grands succès de Willie, Bloody Mary Morning et On The Road Again dont la mélodie est légèrement modifiée, et le bluesy No Love Around. Willie avait déjà enregistré Man With The Blues dans une version semi-bluegrass en 2010 avec Ronnie McCoury et Stuart Duncan. La plus belle réussite de Bluegrass est à mon goût Still Is Still Moving To Me. La longue partie instrumentale de la version originale, jouée par Nelson sur sa guitare à cordes en nylon, est avantageusement remplacée ici par les instruments bluegrass, en particulier le fiddle de Aubrey Haynie. C’est aussi le titre le plus musclé du disque. Pour le reste, six titres lents, c’est beaucoup pour un album bluegrass. Pourtant, Slow Down Old World est plus rapide que la version originale et Yesterday’s Wine plus léger. Les blues You Left Me A Long, Long Time Ago et Home Motel sont plutôt réussis. Il faut dire que Willie Nelson s’est entouré de vrais spécialistes du bluegrass, Barry Bales (contrebasse), Rob Ickes (dobro), Aubrey Haynie (fiddle), Ron Block (banjo) et Dan Tyminski (mandoline). Mickey Raphael, l’harmoniciste de son groupe, joue sur quelques titres. Rien de très spectaculaire dans leurs interventions. Avec Willie Nelson au chant, l’atmosphère est plutôt laid back et, dans ce contexte, c’est le dobro de Rob Ickes qui domine les arrangements. 

 

Lorraine JORDAN and CAROLINA ROAD

"A Little Bit of Bluegrass" 

Les albums de Lorraine Jordan & Carolina Road connaissent un succès qui ne se dément pas mais qui reste pour moi surprenant, eu égard aux qualités intrinsèques du groupe. Carolina Road joue du bluegrass classique, avec un son contemporain. C’est bien joué mais les solistes (la mandoliniste Lorraine Jordan, le banjoïste Ben Greene, le guitariste Wayne Morris et le fiddler Matt Hooper) ne sont guère inventifs. Je trouve les trois chanteurs (Lorraine Jordan, le guitariste Allen Dyer et le contrebassiste Kevin Lamm) médiocres. Lamm n’a pas un timbre agréable et la voix de Lorraine Jordan manque d’ampleur. Le succès du groupe vient surtout des thèmes abordés, jouant sur la corde sensible du public bluegrass aux USA : la famille (Mama’s Cross), le régionalisme (Homesick For The Blueridge), la vie rurale (Carolina Pig Pickin’ Time) et surtout le bluegrass lui-même : après True Grass, They Call It Bluegrass, Bill Monroe’s Old Mandolin (entre autres) sur les albums précédents, c’est la chanson A Little Bit Of Bluegrass qui s’est rapidement hissée en première position des charts bluegrass l’été dernier. Elle est placée en tête de l’album et lui a donné son nom. L’opération marketing a parfaitement atteint son cœur de cible, le public traditionnel du Sud-Est des Etats-Unis. Les amateurs français ont le droit d’avoir d’autres préférences dans la riche actualité bluegrass.