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jeudi 12 février 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Sky SMEED

"Live At The Rock House" 

Live At The Rock House est le dixième album de Sky Smeed. De Flying High (2002) à True Love (2020), il a effectué, à ce que je peux en juger, un parcours sans faute. À l'exception de Cry Like A Baby (Katie West) et Speed Of The Sound Of Lonelisess (John Prine) il n'a interprété sur ses albums en studio que ses propres compositions. C'est dire qu'il y a beaucoup à découvrir. Son nouvel opus permet de le découvrir, seul avec sa guitare et le public dans une petite salle de Reeds Spring, Missouri, en janvier 2025. Il interprète une majorité de nouvelles compositions avec quelques-unes de ses favorites comme Lunker Bass ou Without Music. Et puis il y a une reprise, Don't Think Twice, It's Alright, de qui vous savez. On découvre ainsi un artiste, particulièrement décontracté dans ce contexte, qui sait aussi bien faire sourire (Good Luck, Chicken On The Tree) qu'émouvoir (I Don't Know What To Do). Les premières notes du disque, sur Hanging On, donnent le ton et l'on comprend vite qu'on a affaire à un songwriter de premier plan qui sait redonner au folk, ou plus largement à la musique acoustique, ses lettres de noblesse. Tout y est: textes, mélodies, jeu de guitare, voix, auxquels s'ajoute un réel sens de l'humour. Un titre comme Smoke And Spice (qu'il qualifie de barbeque personal ad song) ne ressemble à aucun autre et sur Nine To Five, inspiré par une chanson de Johnny Paycheck, on pense irrésistiblement à John Prine. Certains ont comparé Sky Smeed à Todd Snider ou Paul Thorn pour son aisance face au public mais pour moi, appelez le Sky Smeed, tout simplement, et retenez bien ce nom.


 

 

Grant PEEPLES

"Code To Live By" 

Le code selon lequel vit l'indomptable Grant Peeples n'est pas celui de l'Américain moyen. Depuis son premier album publié en 2007 (et qu'il a renié depuis), l'homme n'en a fait qu'à sa tête, et c'est heureux. Il commence Code To Live By avec Sunshine State, une reprise de son premier album (qui est en fait le deuxième) qu'il a ici enregistré avec un jug band. Après le long et lancinant Little Island, écrit pour son ancienne épouse à propos de leur vie au Nicaragua, où le saxophone baryton de Joe Goldberg se distingue, il poursuit par un titre parlé, The Ledger, avec juste sa voix et le B3 de Danny Goddard, producteur du disque. Dès les premiers mots, on sait que ce titre ne sera pas diffusé dans le bureau ovale! Grant varie encore les ambiances avec deux reprises, Slouching Towards Bethlehem d'Eliza Gilkyson et Some Times, écrit par Mary Gauthier et Vince Gill. Sins Of The Fathers est une chanson que le songwriter avait commencé à écrire il y a une quarantaine d'années au moment de l'intifada en Palestine et qu'il a terminée récemment, après quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Something Else est une chanson d'amour auquel le cor anglais de Tarre Nelson confère une ambiance particulière. Suit un titre composé par Danny Goddard, Right This Time, où Danny joue tous les instruments (steel guitar, guitares électriques et acoustiques, percussion) avant An Artist Looks At 80, juste Grant et sa guitare, chanson écrite pour un artiste de Tallahassee, Jimmy Roche, à l'occasion de ses 80 ans. Du folk classique, mélodique et sensible, comme on l'aime. L'ambiance est totalement différente avec le morceau-titre qui conclut l'album. C'est une chanson introspective, où Grant parle, accompagné par un quartette de jazz et la voix de Therese Whichello. Grant Peeples fait partie de ces artistes, malheureusement trop souvent inaudibles, qui font que l'on aime les USA malgré tout. Code To Live By est paru sous forme d'un livret avec les textes, les histoires derrière chaque titre et treize poèmes. Le prix est malheureusement prohibitif pour nous, pauvres Européens. 


 

 

Eric BRACE & Thomm JUTZ

"Circle And Square" 

Eric Brace et Thomm Jutz symbolisent parfaitement les États-Unis que l'on aime et que certains voudraient voir disparaître, celle de la liberté d'art et de parole, mais aussi celle qui s'est enrichie de l'immigration. Le père d'Eric était un Français qui avait traversé l'Atlantique après la seconde guerre mondiale. Quant à Thomm, chacun connaît désormais le parcours de ce jeune Allemand qui a poursuivi un rêve qui l'a mené jusqu'à Nashville où il est devenu une référence, même pour les Américains. Après quatre albums en duo d'Eric avec Peter Cooper, puis deux en trio avec Thomm, la disparition tragique de Peter a marqué un coup d'arrêt jusqu'à ce que Eric et Thomm ne reviennent en duo avec Simple Motion an 2023. C'est aujourd'hui Circle And Square que nous proposent les deux hommes, entourés de Finn Goodwin-Bain (piano), Mark Fain (basse) et Lynn Williams (batterie). Sept des dix titres ont été coécrits par les deux hommes. Nothing Hurts est l'œuvre d'Eric seul et Thomas Hart Benson a été écrit par Thomm avec Shawn Camp. Life Of The Mind a une histoire: le texte, terminé le 27 décembre 2022 par Thomm et Peter, et mis de côté, a été inspiré par les nombreuses visites que les deux hommes avaient rendues à Tom T. Hall, disparu en 2021. Plus tard, Thomm a demandé à Eric d'écrire une musique ce qui nous permet d'entendre une chanson où l'esprit des deux amis disparus ajoute une dimension émotionnelle supplémentaire. De 10 To 4, inspiré par la vue de la mer à Amsterdam lors d'une tournée européenne, à Wide Open, inspiré par "Cowboy" Jack Clement dont le studio était toujours ouvert à de nouvelles idées, Circle And Square déroule paisiblement ses mélodies, avec deux voix complémentaires et un savoir-faire instrumental qu'il n'est plus besoin de vanter. Parmi les titres les plus remarquables, je citerai Thomas Hart Benton (responsable d'une peinture murale au Country Music Hall of Fame et Museum à Nashville, Diego In Detroit (Diego Rivera, autre peintre, Mexicain et époux de Frida Kahlo), Nothing Hurts, né de la première phrase d'une chanson de la Carter Family, ou encore Fontana Dam. Et puis il y a On The Back Of A Horse qui évoque le Pack Horse Project qui, à partir de 1935, avait permis pendant huit ans de fournir des livres à plus de cent mille personnes isolées dans les Appalaches, essentiellement dans le Kentucky Rural. C'était sous Franklin Delano Roosevelt, bien loin de la politique culturelle de l'actuel locataire de la Maison Blanche.


 

 

Matt PATERSHUK

"Dog. Tiger. Horses." 

J'avais déjà eu l'occasion de présenter Matt Patershuk avec ses précédents albums, If Wishes Were Horses (Le Cri du Coyote 163) et An Honest Effort (Le Cri du Coyote 163). Dog. Tiger. Horses., toujours produit par le multi-instrumentaliste Steve Dawson (guitares acoustiques et électriques et pedal steel sur tous les titres), le songwriter de La Glace, Alberta s'est entouré sur huit des dix titres, outre Steve Dawson, de trois musiciens prestigieux, Jay Bellerose (batterie et percussion), Jeremy Holmes (basse) et surtout Tim O'Brien (guitare, mandocello, mandoline, fiddle, banjo et harmonies). Sur le titre le plus rock de l'album, Good Road, on croise Fats Kaplin (fiddle et mandoline), Dave Jacques (basse) et Justin Amaral (batterie) alors que sur le bluesy Tiger Plays The Saxophone, c'est Mike Bub qui tient la basse. Pour être complet, j'ajouterai que Ruth Moody est aux harmonies sur Good Dog et Ana Egge sur Cutlass Supreme. Dès le premier titre, le chaloupé Samson & Delilah (Circa 2003), on est captivé par la qualité du disque. Matt sait nous tirer des larmes avec Good Dog (un bon chien est difficile à trouver), Brown Pony ou Please Don't Say A Thing. Fast Car est une belle balade country, Usherville, plus enlevé, avec une superbe partie de mandoline évoque l'histoire familiale. Ce qui frappe à l'écoute, c'est le timbre de voix de Matt, plus grave et plus rauque qu'auparavant. On n'est pas loin de Tom Waits sur Tiger Plays The Saxophone. Le tigre est là, le chien aussi, quant aux équidés ils se manifestent avec Blown Horses et Brown Pony. Il est aussi question de voitures avec Fast Car et Cutlass Supreme. On retrouve donc toute l'imagerie qui pourrait faire un bon disque de country music mais Dog. Tiger. Horses. est plus que cela: c'est un excellent disque (le sixième) de Matt Patershuk. 


 

 

Melissa CARPER & Theo LAWRENCE

"Havin' A Talk" 

Imaginez, il y a cinquante ans, que Loretta Lynn et Eddy Mitchell (par exemple) envisagent d'enregistrer un album de duos country ensemble. Cette hypothèse hautement improbable nous aurait bien fait sourire. C'est pourtant ce que nous proposent aujourd'hui Melissa Carper (from Arkansas) et Theo Lawrence (de Paris). Tous deux installés aujourd'hui à Austin, Texas, il se sont découvert un amour commun pour la country music, le western swing et le songwriting traditionnel. Ils ont donc commencé à harmoniser et à écrire ensemble, sans pression, jusqu'à nous proposer un album complet, Havin' A Talk, riche de douze titres originaux. Deux des acolytes habituels de Theo sont présents: Thibaut Ripault (guitare électrique) et Bastien Cabezon (batterie) alors que du côté américain on trouve Chris Scruggs (steel guitar et guitare acoustique), Billy Contreras (fiddle), Emily Gimble (piano), Kevin Smith (contrebasse) et Matty Meyer (batterie). Et puis il y a les voix de Melissa et Theo qui se complètent parfaitement dans un esprit de partage, chacun des deux laissant à l'autre l'espace nécessaire pour s'exprimer pleinement. Le décor étant posé, il suffit de lister quelques titres pour entendre l'album avant de l'avoir écouté: Thank You But Not Thank You, Good Luck To You, The Way I Remember You, All Fifty States (with you), The Last To Know, What Are You Doing After This, You're Forgiven My Love… Sublimé par les talents, notamment mais pas seulement, de Chris Scruggs et Billy Contreras, Havin' A Talk est un grand et bel album de duos country, celui qui m'a le plus touché depuis For Better, Or Worse de John Prine il y a près de dix ans.


 

 

Nico CHONA

"Sometimes The Tears" 

Nico Chona alias Nicolas Chonageokoff est un artiste complet. Jugez-en vous-même. Il a enregistré (à Annecy) et produit l'album, écrit tous les titres, assuré tous les vocaux et instruments. Il y a juste en plus des harmonies vocales (Catherine Chona) sur quatre titres. Quant au mixage (Bill Mims) et au mastering (Gavin Lursen), ils ont été réalisés à Los Angeles. Nico est tombé dans la musique tout petit, baigné dans une ambiance familiale musicale, avec un père guitariste et une tante (Shona) chanteuse. Il a débuté, tout petit, par la batterie. Puis a appris la guitare en autodidacte, s'inspirant d'artistes blues et southern rock essentiellement. À son palmarès, il a notamment deux albums avec son groupe The Freshtones ainsi que la cocréation et la présentation de la chaîne YouTube Tone Factory. Voilà pour les présentations. Sometimes The Tears est le titre de son nouveau disque et celui de la chanson qui l'ouvre. Si les premières notes sont celles d'une guitare acoustique, l'album bascule vite vers le blues-rock. On comprend vite quelles sont les influences de Nico: du Chicago blues à ZZ Top, des Allman Brothers à Eric Clapton, mais sans que ces influences ne gomment la personnalité de Nico qui, outre ses talents de guitariste, se révèle un chanteur inspiré et plein d'âme. Il déroule ses titres avec une forme de nonchalance qui sied bien au genre. Lilly Honey, 7th Avenue (instrumental), Dancing In The Rain (avec un solo de guitare final majestueux), Burning Darkness, Silver Highway, tout s'enchaîne sans effort et pénètre jusque dans les veines de l'auditeur. On arrive ensuite à Love Me Everyday, un folk-blues acoustique du meilleur tonneau. Avec Montana, c'est un nouveau festival de guitares en tous genres avant Drop Me In The River puis Westwood Nocturne, un second instrumental à l'atmosphère… nocturne. George conclut Sometimes The Tears en douceur, avec la voix de Nico évoquant celle de Clapton avec Derek & The Dominos, une belle façon de prendre congé en attendant de nouvelles aventures de Nico Chona qui est pour moi une des belles révélations du moment. 


 

lundi 22 janvier 2024

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

DAINTEES

"You Belong To Blue" 

Que l'on ne s'y trompe pas, même si se disque est estampillé Daintees, il est bien l'œuvre de Martin Stephenson le très actif et talentueux songwriter, chanteur et musicien britannique dont on se rappelle les débuts en 1986 avec Boat To Bolivia. Depuis, entre soft rock, blues et folk transatlantique, seul, en groupe ou associé à d'autres musiciens, Martin n'a cessé de nous offrir des disques plus intéressants les uns que les autres. Marqué aussi bien par Bert Jansch et John Renbourn que par Doc Watson et Merle Travis, par les musiciens de Caroline du Nord que par le Reverend Gary Davis, il nous propose cette fois You Belong To Blue, fort de dix dont titres dont les guitares font souvent penser à Hank Marvin et aux Shadows. Martin (guitare acoustique, dobro, harmonica, voix) est accompagné par Gary Dunn (guitares lead acoustique et électrique), son frère Anth Dunn (guitare basse électrique), Charlie Smith (batterie et percussion) et Liam Fender (claviers). Les invités sont Keith Shepherd (batterie et percussion sur un titre), John Caverner (contrebasse sur deux titres), Tony Stephenson (voix, sifflet et cordes) et Anna Lavigne (voix féminine). Martin a écrit les dix titres dont trois avec Anna Lavigne. You Belong To Blue (qui présente pour seul défaut de ne durer que trente-deux minutes), où les qualités vocales de Martin font merveille, est excellent de bout en bout, enluminé notamment par la guitare de Gary Dunn. Je citerai néanmoins parmi les moments forts Sweet September Rain, What Makes Annabelle Sad?, When Will You Be Mine ou Cynthia Rainbow Lady qui nous ramènent en beauté à la délicieuse époque musicale des sixties, sans basculer dans le passéisme.

 

Anna LAVIGNE

"Guillemot Days" 

Anna Lavigne, dont il est question plus haut, est une artiste, songwriter avec une formation théâtrale, qui a grandi dans le Yorkshire avant de s'établir dans les Highlands. Sa rencontre avec Martin Stephenson a été un tournant pour elle et, dès 2017, elle a commencé à écrire des chansons avec Martin pour les disques de ce dernier: trois titres sur Bayswater Road et la totalité de Thomasina et Brady Square. L'étape suivante a été pour le duo d'écrire des chansons pour les disques d'Anna: Angels In Sandshoes en 2021 et Roses For The Ride en 2021. Avec Guillemot Days, Anna franchit une nouvelle étape car, à l'exception du premier titre (Edge Of The World), elle a écrit seule tous les morceaux de l'album et elle démontre qu'elle n'a besoin de rien ni personne, si ce n'est peut-être de la confiance en son talent qu'elle a découvert progressivement avec l'aide de Martin. Toujours est-il que Guillemot Days est un bien beau disque, riches de dix chansons qui donnent rapidement envie de les fredonner, mélodiques à souhait. Il s'agit d'une musique folk, doucement teintée de rock et portée par un swing insidieux. Anna assure les parties vocales et Martin la grande majorité des parties instrumentales (guitares acoustiques et électriques, dobro, claviers, basse, percussion, harmonies). Tout juste rencontre-t-on Gary Dunn (guitare électrique lead) et Charlie Smith (batterie et percussion) sur Polar Pull, Martin Winning aux saxophones sur Falling et à la clarinette sur Peace & Plenty et Edmund John Sloggie à l'accordéon sur Jaguar et Hold Me. Quoique non crédité sur le disque, Craig McDonald ajoute batterie et percussions ça et là. Si l'ensemble du disque se déguste avec plaisir, j'ai un faible particulier pour Reclamation et Jaguar, où la voix éthérée et sensuelle d'Anna est particulièrement mise en valeur. Quant à la production de Martin Stephenson, elle est tout simplement magnifique. L'ensemble est très travaillé, chaque détail est important et, pourtant, on a un résultat qui donne l'impression d'une grande simplicité. C'est un disque qui plaira aussi bien aux amateurs de folk que de chansons jazzy et, pour moi, l'un des tout meilleurs de ces derniers mois. Dernière information: Anna aime la dynamique en constante évolution de la vie au bord de la mer et, si vous vous interrogez sur le titre de l'album, le Guillemot (de Troïl) est un oiseau marin de la famille des alcidés aux allures de petit pingouin. 

 

  Malcolm MacWATT

"Dark Harvest" 

Comme il l'avait fait pour son précédent album, Settler (voir Le Cri du Coyote n°170), l'Écossais Malcolm MacWatt fait presque tout tout seul pour son nouvel opus intitulé Dark Harvest. Il a écrit musique et paroles des quatorze titres à l'exception de Out On The Western Plain, réécriture d'un classique de Leadbelly (plus connu sous le titre When I Was A Cowboy). Il a assuré la plupart des parties instrumentales et vocales avec comme invités Nathan Bell (guitares et parties parlées sur Dark Harvest), Angeline Morrison (chant sur Empire In Me) et Pat McManus (guitare électrique sur Out On The Western Plain). On note aussi ça et la le piano de Phil Dearing, les harmonies de Shannon Hynes, le bodhran de Dave Martin, le fiddle de Gillian MacWatt ou le snare drum de Ian MacWatt. Le tout nous donne un disque où se mêlent naturellement influences celtiques et appalachiennes, un mélange de tradition et de modernité. L'ambiance est souvent sombre et l'artiste va chercher son inspiration dans des pages tragiques de l'histoire ou de la légende comme en témoignent Brave David Tyrle ou Drowsy Maggie. Il est souvent question de faits horribles, de violence (y compris le massacre des baleines, et plus généralement de la planète, dans She Told Me Not To Go), mais aussi de bravoure, d'héroïsme et d'amour, ce qui fait que Dark Harvest s'écoute comme se lit un bon roman. La voix est belle et résonne comme celle de David McWilliams à l'époque de Lord Offaly et The Beggar And The Priest. Le disque est engagé et inspiré, sensible et passionné et, de Strong Is The North Wind à Semi Scotsman, qui évoquent son pays natal, en passant par Buffalo Thunder ou Out On The Western Plain et leur parfum d'Amérique, Malcolm MacWatt sait nous tenir en haleine, avec une véritable force de conviction. 

 

Niall McCABE

"Rituals" 

L'Irlande a perdu quelques-uns de ses grands songwriters, je pense notamment à Bap Kennedy et, tout récemment, Shane MacGowan. Bien sûr, il y a Van Morrison qui, à soixante-dix-huit ans, n'a jamais été aussi prolifique et quelques autres. Dans la nouvelle génération, le nom de Niall McCabe a retenu mon attention. Originaire de Clare Island, il a été nourri musicalement dans le pub familial où il a grandi. Il s'est produit depuis une dizaine avec son groupe de folk-soul, le Niall McCabe Band et a prêté sa voix au groupe de traditionnel et progressiste, Beoga. Rituals est son premier disque solo qui démontre son talent de compositeur (il a écrit les dix titres à l'exception de Valhalla, co-écrit avec Beoga qui l'a également enregistré). Autres points forts, et non les moindres, le jeu de guitare et la qualité de la voix de Niall, un peu plaintive et pleine de sensibilité. Des titres comme Tornado, Lost Boys ou November Swell en sont la parfaite démonstration. Cet album ne sonne pas comme un disque de folk irlandais, mais plutôt comme un album ouvert musicalement sur le monde, à l'image de l'île de Clare, très peu peuplée, et qui ouvre une perspective infinie sur le vaste Atlantique. Produit et enregistré par Seán Óg Graham est entièrement joué par Niall (qui assure tous les vocaux) et Seán. On entend beaucoup de guitares et peu d'instruments traditionnels, à l'exception du bouzouki, de l'accordéon (particulièrement à l'honneur dans The Ritual) et du banjo (Little Sister) dans Rituals, qui est l'album d'un véritable grand songwriter, digne de ses cousins d'Amérique. 

 

Martin SIMPSON / Thomm JUTZ

"Nothing But Green Willow" 

Nothing But Green Willow - The Songs of Mary Sands and Jane Gentry, est l'exemple même d'une collaboration transatlantique. D'abord parce qu'elle est signée par le Britannique Martin Simpson et l'Américain (d'origine allemande) Thomm Jutz qui ont fait appel à de grands du folk et du bluegrass américain mais aussi britannique pour les interpréter. Mais l'origine même du projet réunit les deux continents et remonte à plus d'un siècle (en 1916) lorsque deux spécialiste du folk anglais, Cecil Sharp et son assistante Maud Karpeles sont partis en Caroline du Nord pour retrouver des airs oubliés chez eux mais qui avaient trouvé une seconde vie aux États-Unis. C'est ainsi qu'ils ont rencontré Jane Gentry et Mary Sands qui ont pu leur chanter ces airs qu'elles avaient appris dans leur jeunesse. La transmission du patrimoine suit parfois des voies impénétrables. Toujours est-il qu'aujourd'hui, Martin et Thomm nous proposent treize titres, certains connus, certains obscurs, qu'ils interprètent chacun armé d'une guitare, parfois slide pour Martin sur deux titres, ou d'un banjo sur un autre. The Wagoner's Lad, The Gypsy Laddie et Awake! Awake! sont joués et chanté par les seuls Thomm et Martin mais pour les dix autres titres, le casting est prestigieux comme on peut en juger: Emily Portman (voix) pour Fair Annie; Sierra Hull (voix et mandoline) et Justin Moses (harmonies et fiddle) pour Geordie; Odessa Settles (voix) pour Pretty Saro; Seth Lakeman (voix et guitare ténor) et Tammy Rogers (fiddle) pour Edward; Tim O'Brien (voix et fiddle) pour Edwin In The Lowlands Low; Dale Ann Bradley (voix), Tim Stafford (harmonies) et Tammy Rogers (fiddle) pour Jacob's Ladder; Cara Dillon (voix) pour Come All You Fair And Tender Ladies; Tammy Rogers (voix et fiddle) pour Married And Single Life; Angeline Morrison (voix) pour The Suffolk Miracle; Fay Hield (voix) pour I Whipped My Horse. Cette énumération peut paraître fastidieuse mais elle seule peut donner une idée du contenu de l'album qui puise profondément dans les racines de la musique folk en lui donnant une couleur moderne. Cette nouvelle aventure de Thomm Jutz, après bien d'autres associations réussies (Eric Brace & Peter Cooper, Tim Stafford, Craig Market, Jefferson Ross, Tammy Rogers…) n'est qu'un étape dans la carrière du producteur, musicien et songwriter. On attend avec impatience la suivante. 

 

Eric BRACE & Thomm JUTZ

"Simple Motion" 

Après six disques enregistrés avec Peter Cooper, dons les deux derniers en trio avec Thomm Jutz, Eric Brace a ressenti un grand vide lorsque son ami journaliste, songwriter et musicien est décédé en décembre 2022 à la suite d'un accident. Le monde de la musique avait perdu l’un des siens, parmi les meilleurs et les plus brillants. Et Thomm et Eric avaient perdu un frère musicien dont l'étincelle créative les avait toujours inspirés. La question se posait à eux à l’aube de 2023: et maintenant? La seule réponse était: faire de la musique. Et c’est ce qu’ils ont fait. Eric et Thomm ont commencé à écrire des chansons ensemble, à faire des concerts, à prendre la route et à passer du temps dans le studio d'enregistrement de Thomm. Les 14 titres qui en résultent capturent le duo de différentes manières. Il y a des chansons avec seulement deux voix et deux guitares acoustiques. Il y a des chansons avec un groupe complet de musiciens brillants: Mark Fain (basse), Lynn Williams (batterie), Tammy Rogers (fiddle), Mike Compton (mandoline), Richard Bailey (banjo), Justin Moses (dobro et banjo), Jeff Taylor (accordéon). De Frost On The Sunny Side à Sea Fever (un texte du poète anglais John Masefield mis en music par Eric), les chansons sont pleines de vie, d'amour, de beauté et de tristesse, marquées par la perte de Peter Cooper à qui cet album est évidemment dédié et qui a co-composé l'un des titres (Change The Weather) avec Thomm Jutz. Eric et Thomm nous offrent quatorze cartes postales, comme un voyage à travers l'Amérique, avec le chemin de fer et ses rails parallèles évoqués dans Simple Motion, Arkansas, née d'une phrase (Are you on your way to Arkansas?) au cours d'une conversation téléphonique, et Nashville In The Morning, constat doux-amer des changements survenus rapidement à Music City. Il y a aussi un détour par l'Europe avec When London Was The World, au swing joyeux destiné à oublier l'intolérance et l'hypocrisie ambiantes. Si Peter Cooper fait partie de ces copains dont le trou dans l'eau ne peut jamais se refermer, il est certain que, là où il est, il doit sourire de plaisir en entendant Simple Motion, porté par les voix chaudes et les guitares de ses deux amis. 

 

Terry KLEIN

"Leave The Light On" 

Ce quatrième album de Terry Klein, le songwriter texan (dont je vous avais déjà présenté Tex dans le numéro 161 du Cri du Coyote) le définit comme son plus vulnérable. Il a été en effet enregistré en sept heures dans le studio de Thomm Jutz, à Nashville. Le 22 juin 2023 à 10 heures du matin, Terry Klein (voix et guitare acoustique), Thomm Jutz (guitares acoustique et électrique, harmonies), Lynn Williams (batterie), Tim Marks (basse), Scotty Sanders (pedal steel) et Tammy Rogers (fiddle). À 13 heures environ, sept titres étaient mis en boîte et, après une pause d'une heure, Terry, Tammy et Thomm ont enregistré les trois derniers titres (Well Enough Alone, That Used To Be My Train et Sky Blue LeBaron) en trio acoustique. Pas d'autotune, pas d'effets spéciaux, aucun overdub (à part des harmonies vocales sur un titre - pour environ cinq secondes), le 26 juin, le disque était mixé, et le mastering terminé le 4 juillet. Les dix titres sont donc le reflet de Terry Klein, tel qu'il était en ce jour du début de l'été 2023, sans artifice. Si Terry parle de vulnérabilité, c'est aussi à propos de la sélection des chansons, dans la mesure où six d'entre elles ont pour sujet lui-même ou ses proches et non des personnages fictifs. Le résultat est un opus très cohérent avec dix chansons de haut niveau et un groupe uni qui donne aux mélodies l'écrin qui leur sied. Les trois titres en trio ont un son très folk alors que d'autres penchent du côté de la country music (Starting At Zero, Wedding Day Eve) ou du rock 'n roll (This Too Shall Pass). Je maintiens ce que j'avais écrit à propos de Tex: il ne fait pas de doute que Terry Klein est là pour longtemps. Il serait juste bon qu'il se fasse entendre davantage. Après Good Luck Take Care (paru en 2022 avec la même équipe de musiciens), Leave The Light On en est sans doute la meilleure opportunité. 

 

Robert Rex WALLER Jr

"See The Big Man Cry" 

Voici un album qui était dans ma pile dans ma pile de disques à chroniquer depuis l'été dernier et que j'avais un peu laissé de côté en raison de son côté grande variété (de classe, à l'américaine). Robert Rex Waller est le chanteur principal du groupe I See Hawks In L.A., et c'est le décès récent de Paul Lacques, l'âme du groupe, qui m'a incité à le réécouter. See The Big City Cry est produit par Carla Olson. Comme Fancy Free, premier album solo de Robert, cet opus est constitué de reprises (à l'exception de My Favorite Loneliness, co-composé par le chanteur avec Paul Marshall, son partenaire de I See Hawks In L.A.) et, à la manière d'un 33 tours, comporte une face pop un peu grandiloquente, avec cordes et chœurs, et une face plus rock qui démarre avec Tougher Than The Rest de Bruce Springsteen et se termine par Gypsy Rider de Gene Clark, en passant par Amanda Ruth de Rank And File et See The Big Man Cry, qu'avait popularisé, Charlie Louvin et la superbe ballade country de James Intveld, A Woman's Touch. Pour la partie plus "variété, je signalerai notamment le majestueux The Sun Ain't Gonna Shine Anymore (Cher, The Walker Brothers), There’s No Living Without Your Loving (Gene Pitney, Manfred Mann, Mink DeVille) ou encore I'll Never Dance Again. Parmi les musiciens et vocalistes présents les plus connus, il y a les partenaires de I See Hawks In L.A., Paul Lacques (guitare) et Paul Marshall (basse), Skip Edwards (omniprésent aux claviers), Carla Olson (guitare, voix), John York (ex-Byrds, guitare), Marty Rifkin (pedal steel), Stephan McCarthy (guitare) et Benjamin Lecourt (batterie). Mais, par-dessus tout, il y a la voix de Robert Rex Waller dont le registre lui permet d'aborder tous les genres avec beaucoup d'aisance et que l'on ne peut qu'apprécier, indépendamment de toute étiquette, un peu comme un disque de Roy Orbison.

lundi 24 avril 2023

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

Irene KELLEY

"Snow White Memories" 

  Cri du 💚

Après avoir composé pour les autres (Ricky Skaggs, Alan Jackson, Trisha Yearwood, Loretta Lynn, Rhonda Vincent, Claire Lynch, …) et tenté une carrière solo dans la musique country, Irene Kelley a commencé à enregistrer des albums bluegrass il y a dix ans (Pennsylvania Coal, Le Cri du Coyote n° 140). Snow White Memories est son quatrième disque bluegrass et c’est le troisième à être Cri du Cœur. Irene a écrit dix des onze chansons, certaines avec d’autres songwriters de renom (Ronnie Bowman, Donna Ulisse), d’autres avec sa fille Justyna. Certains textes (Six Feet Down, Safe Travels My Friend) sont d’autant plus prenants que la voix d’Irene Kelley est naturellement émouvante. C’est une interprète délicate et elle s’est en plus entourée de chanteurs de choix pour les harmonies vocales: Trisha Yearwood, Ronnie Bowman, Darin & Brooke Aldridge, ses deux filles, ou tout simplement elle-même sur la ballade 4th of July In My Hometown (rien que le titre fleure bon le story telling country ou bluegrass). Pour couronner le tout, Irene est accompagnée d’une pléiade de musiciens tous meilleurs les uns que les autres. Les rythmiques sont excellentes. Les Krüger Brothers interviennent dans Come Some Winter Morning avec un son de banjo qui n’appartient qu’à Jens Krüger. On repère le banjo de Matt Menefee dans Wild Mountain Stream, la mandoline d’Adam Steffey dans Carolina Special, celle de Jesse Brock dans 4th of July … Scott Vestal adapte le son de son banjo aux chansons, plus doux sur une ballade, plus sec et métallique dans le très rythmé et entrainant Satan Get Behind Me. Irene Kelley pousse son style jusqu’au newgrass avec Can I Tell You, reprise du groupe Kansas, particulièrement percutante avec Vestal au banjo et le dobroïste Josh Methany. Rob Ickes, Aubrey Haynie, Billy Contreras, Mike Bub et Brownyn Keith-Hynes sont aussi de la fête. Snow White Memories, sorti fin janvier, postule d’ores et déjà au titre d’album bluegrass de l’année. 

 

Andy LEFTWICH

"The American Fiddler" 

Cri du 💚

En 2001, Andy Leftwich est devenu à 20 ans le fiddler de Kentucky Thunder, le groupe de Ricky Skaggs. Il l’est resté pendant 15 années durant lesquelles il s’est affirmé comme un des meilleurs violonistes bluegrass de sa génération, a beaucoup enregistré pour d’autres artistes, mais n’a gravé qu’un album instrumental sous son nom (Ride en 2003) (deux autres avec le trio de jazz Three Ring Circle - Rob Ickes et Dave Pomeroy). En 2016, il a quitté Kentucky Thunder et s’est consacré à des activités religieuses, en continuant la musique de manière plus discrète. Il a enregistré un second album solo - passé inaperçu - combinant ses aspirations religieuses et musicales (Instrumental Hymns). On n’avait donc quasiment plus entendu Andy Leftwich depuis bientôt sept ans et c’est une demi-surprise de le voir réapparaître avec un album flambant neuf et pour tout dire enthousiasmant. The American Fiddler est un album 100 % instrumental dans lequel Andy nous propose de très bonnes compositions à dominante bluegrass (le fiddle tune Kimper County, l’incandescent Pikes Peak Breakdown) tout en abordant la musique irlandaise (The American Fiddler) et la musique new acoustic (Over Cincinnati, Back To The Garden). Il joue aussi du jazz gitan en reprenant Made In France de Bireli Lagrene et a inclus quelques classiques du bluegrass: Sally Goodin’ enregistré en public avec Ricky Skaggs & Kentucky Thunder, Big Mon et Liberty. Andy Leftwich joue magnifiquement du fiddle sur tous les titres mais aussi de la mandoline sur la plupart et même de la guitare dans Back To The Garden. Ses accompagnateurs jouent tout aussi superbement: pas une surprise de la part de Scott Vestal, Bryan Sutton ou Cody Kilby mais un musicien moins connu comme le banjoïste Matt Menefee réalise de très jolies choses, notamment en triolets dans Made In France. Il y a un joli duo de mandolines avec Sierra Hull dans Big Mon. Leftwich réussit l’alliance de l’ancien et du moderne dans Through The East Gate, illustrée par la présence de Mark Schatz au banjo clawhammer et celle de Scott Vestal en picking. L’accordéoniste Jeff Taylor apporte sa touche aux titres celtiques et manouche. Andy Leftwich est devenu un musicien rare, ne ratez pas The American Fiddler. 

 

Greg BLAKE & HOMETOWN

"The View from Home" (2022)

La plupart des amateurs français ont découvert le formidable chanteur et guitariste Greg Blake avec le groupe Jeff Scroggins & Colorado au festival bluegrass de La Roche-sur-Foron en 2017. On le retrouvera avec plaisir lors de la prochaine édition avec The Special Consensus. En attendant, il nous propose un disque avec sa propre formation, Hometown (Todd Davis - banjo, Brian McCarty - mandoline, Grant Cochran - basse). Les albums de Colorado ne rendaient pas vraiment toute la puissance que Greg Blake peut dégager sur scène et c’est à nouveau le cas avec Hometown. The View From Home rappelle par plusieurs aspects les années 60-70, la musique des Country Gentlemen ou de Seldom Scene. Pas tant parce qu’on trouve dans le répertoire de l’album des songwriters associés à ces groupes (Randall Hylton, Pete Goble, John Starling, Pete Kuykendall), plutôt pour la voix, le phrasé de Greg Blake et les harmonies vocales de McCarty et Davis, les rythmiques également. Parmi les titres qui évoquent le plus les Country Gentlemen, A Hundred Miles To Go est pourtant une composition de songwriters actuels, Terry Foust et Mark Brinkman. In The Wind, Livin’ In The Past, Since My Baby’s Gone et Georgia Girl sont selon moi les titres les plus réussis. Greg Blake chante avec beaucoup de chaleur Gardens And Memories mais ce n’est malheureusement pas la chanson la plus marquante du répertoire de Seldom Scene. 

 

Tim STAFFORD & Thomm JUTZ

"Lost Voices" 

Tim Stafford affectionne les albums en duo avec ses partenaires d’écriture. Il en a déjà publié deux en collaboration avec Steve Gulley (Le Cri du Coyote n° 120 et n° 169) et un autre avec Bobby Starnes (Le Cri n° 142). Cette fois, c’est au tour de Thomm Jutz, un des meilleurs songwriters bluegrass de ces dix dernières années, qui s’est affirmé depuis quelques temps comme un artiste à part entière, avec trois albums solo ainsi qu’un disque en duo avec la violoniste des Steeldrivers, Tammy Rogers. Tim et Thomm (oui, je sais, c’est rigolo) ont écrit ensemble les quatorze chansons de Lost Voices dans le style storytelling qu’ils affectionnent. Le meilleur exemple est The Ballad Of Kinnie Wagner au sujet d’un criminel spécialiste des évasions dans les années 20. C’est un des quatre titres arrangés avec une formation bluegrass complète - Tammy Rogers (fiddle), Ron Block (banjo), Shawn Richardson (mandoline) et Mark Fain (basse). Les autres sont Take That Shot, la chanson la plus punchy de l’album, une valse et Callie Lou, une ballade que Tim et Thomm ont eu l’intelligence de faire interpréter par Dale Ann Bradley (ils chantent bien mais Dale Ann Bradley, c’est la classe au-dessus). Les dix autres titres sont arrangés à deux voix / deux guitares (Stafford et Jutz sont tous deux d’excellents guitaristes). The Standing People sort du lot grâce à sa jolie mélodie et Enough To Keep You Going For A While par sa mélancolie. J’ai bien aimé la variété donnée par le fingerpicking de Thomm Jutz au trainsong The Queen & Crescent et au joli blues The Blue Grays. Vaudeville Blues a un petit côté Doc Watson agréable. Les autres titres sont moins marquants et auraient sans doute été mieux mis en valeur par des arrangements plus fournis. 

 

The GIBSON BROTHERS

"Darkest Hour" 

Parmi les formations de premier plan, les Gibson Brothers sont aujourd’hui les seuls représentants des duos de frères, une tradition qui, des Delmore aux Osborne en passant par Bill & Charlie Monroe et Jim & Jesse, a marqué la musique hillbilly et le bluegrass. La notoriété de Leigh et Eric Gibson a été grandissante ces 30 dernières années mais je n’avais pas du tout aimé leur dernier album, Mockingbird, consacré à la musique country. Dans Darkest Hour, ils récidivent pour moitié puisque six chansons reçoivent des arrangements bluegrass et six autres un habillage country avec batterie, lap steel et guitare électrique. Je me suis surpris moi-même à aimer autant les premières que les secondes. Parmi les titres country, j’ai particulièrement apprécié le honky tonk Shut Up And Dance avec la guitare électrique incisive (c’est mieux que canine ou molaire) de Guthrie Trapp, la jolie mélodie (composée par Leigh) de Your Eyes Say His Name, bien mise en valeur par le fiddler Eamon McLoughlin (ex-Green Cards, excellent sur tout l’album) et la ballade musclée The Good Day. Parmi les chansons bluegrass, c’est surtout Heart’s Desire qui se distingue. Jolie mélodie (composée cette fois par Eric), bon duo vocal, le dobro de Jerry Douglas et toujours le fiddle créatif de McLoughlin. La valse Darkest Hour est très bien interprétée par Leigh. Les musiciens sont particulièrement en évidence dans Dust. What A Difference A Day Makes, So Long Mama et la ballade I Feel The Same Way As You sont d’autres chansons bluegrass où Eric, Leigh et leurs accompagnateurs montrent tout leur savoir-faire. Si comme moi vous avez été déçus par le précédent album, Darkest Hour a largement de quoi vous réconcilier avec la musique des Gibson Brothers, même quand ils font de la country. 

 

Shane McGEEHAN

"Your Love For Me Is Gold" 

Your Love For Me Is Gold est le premier album solo de Shane McGeehan, habituellement contrebassiste de Serene Green, une formation de Pennsylvanie qui a déjà enregistré deux albums. Musiciens les plus discrets des groupes bluegrass, les contrebassistes enregistrent rarement sous leur nom. Ce que Your Love For Me Is Gold met essentiellement en valeur, ce sont les qualités de compositeur et de chanteur de McGeehan. Il n’y a aucun solo de contrebasse dans ce disque alors que, curieusement, Shane McGeehan a choisi d’inclure quatre instrumentaux dont trois compositions personnelles. Il accompagne à la guitare Alex Heargraves (fiddle - le musicien le plus brillant sur l’album) sur l’instrumental Wilted Lilly Waltz. J’aime bien le côté alerte, presque joyeux de The Lovesick Teenager. Monsac, un peu swing, est moins typique du bluegrass. Le quatrième instrumental est une composition classique (tempo rapide) de Brett Kretzer, mandoliniste de l’album. Le guitariste Chris Luquette (Frank Solivan & Dirty Kitchen), Ellery Marshall (banjo) et Jack Devereux (fiddler de Town Mountain) sont les autres musiciens présents sur l’album. Il y a presque un cinquième instrumental avec La Danse de Mardi-Gras (Balfa Brothers) puisque les chants (en cajun) sont réduits à la portion congrue. Le titre vaut surtout pour le fiddle d’Alex Heargraves. Shane McGeehan a aussi écrit cinq des huit chansons. Il interprète joliment seul à la guitare There’s Always Room In Hell. Le honky tonk Communication Blues a la même mélodie que T For Texas. McGeehan a une voix claire, un peu trainante qui va bien au très classique Your Love For Me Is Gold et à la ballade countrygrass The Farmer. Il fait également une bonne interprétation de Don’t Step Over An Old Love des Stanley Brothers avec une harmonie vocale féminine très agréable et reprend Stranger In This House qu’Elvis Costello avait écrit pour George Jones.

mercredi 8 juin 2022

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

GREENSKY BLUEGRASS

"Stress Dreams" 

La centaine de morceaux enregistrés par Greensky Bluegrass sous le titre de Leap Year Sessions parue l’an dernier était une (énorme) parenthèse presque exclusivement constituée de reprises (d’autres artistes ou d’anciens albums du groupe). Stress Dreams est donc le premier album post-confinement (et malheureusement pas post-pandémie) de Greensky Bluegrass. Le confinement a énormément influencé son écriture puisque les treize titres, tous écrits par les membres du groupe, interrogent sur le sens de la vie, incitent à jouir de l’instant, ou nous parlent de fin du monde. Des thèmes bien transcrits dans la musique de Greensky. De longs traits de dobro rendent Absence of Reason carrément inquiétant. Le même instrument hulule au début de Screams. Anders Beck est génial tout au long de l’album. Grace aux pédales d’effets, il sonne tantôt comme une lap steel, tantôt comme une guitare électrique (Streetlight, Grow Together). On retrouve dans les treize chansons la merveilleuse complémentarité des cinq musiciens, ensemble depuis quinze ans maintenant (et même vingt deux pour Hoffman, Bruzza et Bont). Ils ont la même science que New Grass Revival pour créer une rythmique rock sans la moindre percussion. Il se joue toujours des choses intéressantes derrière le chanteur. Les claviers (piano et orgue) sont très bien intégrés dans Stress Dreams, blues rock de 8 minutes chanté tout en duo par Mike Devol (basse) et Paul Hoffman (mandoline). La voix de ce dernier, plus proche de celle de Michael Stipe (REM) que de Bill Monroe (Bluegrass Boys) donne aux titres qu’il interprète un cachet "rock adulte". C’est plus léger quand Dave Bruzza (guitare) est au chant (New and Improved). Ma chanson préférée est Cut A Tooth. Sur ce titre comme sur Reasons To Stay, Greensky Bluegrass utilise un tempo très rapide qui contraste avec le chant lent et articulé de Hoffman. Michael Bont (banjo) y joue un long solo. Trois titres sont étirés sur plus de 6 minutes et permettent à chaque soliste de développer ses idées (Anders Beck est d’une créativité qui semble sans limites) toujours remarquablement soutenu par un accompagnement fourni et dynamique. Greensky Bluegrass est un groupe passionnant. 

 

Tammy ROGERS & Thomm JUTZ

"Surely Will Be Singing" 

L’association de Tammy Rogers et Thomm Jutz n’est pas nouvelle. Tous deux ont déjà enregistré plusieurs compositions écrites en commun, Thomm sur ses albums solo, Tammy avec son groupe, The Steeldrivers. Ils ont parait-il plusieurs dizaines de chansons en réserve et en ont choisi douze pour ce premier album en duo, Surely Will Be Singing. Ce sont tous deux d’excellents musiciens. Tammy s’est d’ailleurs d’abord fait connaître comme musicienne (fiddle, mandoline), aux côtés de Patty Loveless, Emmylou Harris et Trisha Yearwood. Thomm est un très bon guitariste. Ils sont accompagnés sur cet album par Justin Moses (banjo, dobro) et Mark Fain (contrebasse). Il y a un batteur sur deux titres. Tammy Rogers n’interprète que deux chansons en lead mais de nombreux refrains et plusieurs chansons entières sont en duo. L’ambiance est au calme, à l’intimité, à l’émotion. Dans ce domaine, les titres les plus intéressants sont All Around My Cabin, bien arrangé avec mandoline et alto, le dépouillé et élégant A Writer’s Tear, Five Winter’s More To Come avec banjo old time (Tammy) et un bon duo vocal sur le refrain, et la valse There Ain’t Enough Time. Sur un tempo plus vif, I Surely Will Be Singing tranche par son atmosphère joyeuse. Les titres plus rapides (Long Gone, Speakeasy Blues) permettent aux solistes – particulièrement Justin Moses – de faire étalage de leur talent.

 

The BAREFOOT MOVEMENT

"Pressing Onward" 

Depuis le EP Rise & Fly en 2020 (Le Cri du Coyote n°166), The Barefoot Movement s’est réduit à un trio. Alex Conerly (guitare) joue pourtant sur tous les titres mais il a apparemment décidé de remettre les chaussures et a officiellement quitté le mouvement. Peu importe après tout car The Barefoot Movement est essentiellement le groupe de sa chanteuse violoniste, la talentueuse Noah Wall. Elle a écrit les sept chansons originales du disque (dont quatre seule). Someday, superbement chanté en duo avec la contrebassiste Katie Blomarz, et Easy sont des ballades folk. Les autres compos ont des influences rock plus ou moins marquées et The Barefoot Movement joue la plupart avec un batteur qui libère Conerly et Morris de leur rôle rythmique. Back Behind The Wheel est un folk-rock bien chanté dominé un motif de mandoline hypnotique de Tommy Norris, excellent sur tous les titres. Sur Pressing Onward, ce sont le fiddle et la très jolie voix de Noah Wall qui sont en vedette. Find The Way est carrément rock et c’est paradoxalement le seul titre où on entend du banjo (Noah, elle a tous les talents). Sur Touch The Sky aux sonorités celtiques, le batteur aurait quand même pu y aller moins fort... Il y a aussi trois reprises sur ce disque. Katie Blomarz chante avec beaucoup de délicatesse It Doesn’t Matter Anymore de Paul Anka (accompagnée d’une pedal steel non créditée). Les deux autres reprises sont parmi les titres les plus marquants de l’album. Sur des arrangements funk newgrass, The Barefoot Movement réussit le défi de se passer de batteur. Grâce aux formidables parties rythmiques de Conerly et Morris dignes des plages les plus rock de New Grass Revival, le groupe nous propose des arrangements de Fire de Jimi Hendrix et d’un titre intitulé Baby Love mais qui n’est pas la chanson des Supremes. La voix de Noah Wall qui est si douce sur les ballades déborde d’énergie sur ces titres. Les chansons, les arrangements, la voix de Noah Wall, ses duos avec Katie Blomarz, les chœurs soul (Pressing Onward) ou rock (Find The Way Back), l’énergie, j’ai adoré Pressing Onward, formidable album à mi-chemin entre le rock acoustique et le bluegrass. Si The Barefoot Movement pouvait juste trouver un batteur un peu plus subtil pour le prochain album, ce serait top. 

 

 

COLEBROOK ROAD

"Hindsight Is 2020" 

On retrouve dans Hindsight Is 2020 de Colebrook Road leur bluegrass décontracté découvert avec Halfway Between et On Time (Le Cri du Coyote n°151 et n°162). Un style qui manque sans doute de tranchant, d’un peu de drive et de rigueur pour les partisans du bluegrass classique mais pas de charme. Jesse Eisenbise a une voix douce, assez haut perchée, qui rappelle celle de Evan Murphy (Mile Twelve) dans The Carolina Side. Il a écrit sept des dix titres. Son chant manque du cutting edge cher au bluegrass sur les titres les plus rapides (Back To Where You’ve Been) ou le blues Dry Gone Blues mais elle convient bien à Mountainside et All You Need To Know. Le gospel a cappella All Of Our Days fait également partie des bons titres du disque. Il y a de bonnes idées d’arrangements, même si tous ne sont pas complètement aboutis (le blues Days In The Nighttime construit sur un riff). Mark Rast signe l’instrumental Hindsight Is 2020 qui débute old time et finit en newgrass. Son banjo a un son un peu léger par rapport aux standards actuels mais tous les membres de Colebrook Road sont de bons musiciens. Et un groupe qui a intitulé un countrygrass Coyote mérite forcément votre confiance. 

 

Linda LAY 

(self-titled) 

Je me souvenais de Linda Lay comme contrebassiste et chanteuse du groupe Appalachian Trail il y a plus de 20 ans. Elle a ensuite fondé Springfield Exit avec son mari, le guitariste David Lay. Elle sort aujourd’hui son premier album solo composé d’adaptations bluegrass de chansons country (de Charlie Pride aux O’Kanes en passant par Emmylou Harris) et de titres de songwriters bluegrass actuels (Tim Stafford, Mark Brinkman). Le répertoire ne se prête pas aux démonstrations instrumentales mais Linda est bien accompagnée par Bryan McDowell (fiddle), Darren Beachley (dobro), Aaron Ramsey (mandoline) et Sammy Shelor (banjo), notamment sur Lightning et The Happiness Of Having You. L’ensemble est agréable même si ça manque d’originalité et de personnalité. Blue, Blueridge Mountain Girl rappelle les débuts de Rhonda Vincent. Lost In The Shuffle est un un shuffle entraînant signé Tim Stafford. Mon titre préféré est The Jingle Hole. Pas de banjo ni de fiddle mais une mélodie originale de Mark Brinkman, bien chantée par Linda et enveloppée d’une aura de mystère grâce aux interventions de dobro et de mandoline.