lundi 22 janvier 2024

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

DAINTEES

"You Belong To Blue" 

Que l'on ne s'y trompe pas, même si se disque est estampillé Daintees, il est bien l'œuvre de Martin Stephenson le très actif et talentueux songwriter, chanteur et musicien britannique dont on se rappelle les débuts en 1986 avec Boat To Bolivia. Depuis, entre soft rock, blues et folk transatlantique, seul, en groupe ou associé à d'autres musiciens, Martin n'a cessé de nous offrir des disques plus intéressants les uns que les autres. Marqué aussi bien par Bert Jansch et John Renbourn que par Doc Watson et Merle Travis, par les musiciens de Caroline du Nord que par le Reverend Gary Davis, il nous propose cette fois You Belong To Blue, fort de dix dont titres dont les guitares font souvent penser à Hank Marvin et aux Shadows. Martin (guitare acoustique, dobro, harmonica, voix) est accompagné par Gary Dunn (guitares lead acoustique et électrique), son frère Anth Dunn (guitare basse électrique), Charlie Smith (batterie et percussion) et Liam Fender (claviers). Les invités sont Keith Shepherd (batterie et percussion sur un titre), John Caverner (contrebasse sur deux titres), Tony Stephenson (voix, sifflet et cordes) et Anna Lavigne (voix féminine). Martin a écrit les dix titres dont trois avec Anna Lavigne. You Belong To Blue (qui présente pour seul défaut de ne durer que trente-deux minutes), où les qualités vocales de Martin font merveille, est excellent de bout en bout, enluminé notamment par la guitare de Gary Dunn. Je citerai néanmoins parmi les moments forts Sweet September Rain, What Makes Annabelle Sad?, When Will You Be Mine ou Cynthia Rainbow Lady qui nous ramènent en beauté à la délicieuse époque musicale des sixties, sans basculer dans le passéisme.

 

Anna LAVIGNE

"Guillemot Days" 

Anna Lavigne, dont il est question plus haut, est une artiste, songwriter avec une formation théâtrale, qui a grandi dans le Yorkshire avant de s'établir dans les Highlands. Sa rencontre avec Martin Stephenson a été un tournant pour elle et, dès 2017, elle a commencé à écrire des chansons avec Martin pour les disques de ce dernier: trois titres sur Bayswater Road et la totalité de Thomasina et Brady Square. L'étape suivante a été pour le duo d'écrire des chansons pour les disques d'Anna: Angels In Sandshoes en 2021 et Roses For The Ride en 2021. Avec Guillemot Days, Anna franchit une nouvelle étape car, à l'exception du premier titre (Edge Of The World), elle a écrit seule tous les morceaux de l'album et elle démontre qu'elle n'a besoin de rien ni personne, si ce n'est peut-être de la confiance en son talent qu'elle a découvert progressivement avec l'aide de Martin. Toujours est-il que Guillemot Days est un bien beau disque, riches de dix chansons qui donnent rapidement envie de les fredonner, mélodiques à souhait. Il s'agit d'une musique folk, doucement teintée de rock et portée par un swing insidieux. Anna assure les parties vocales et Martin la grande majorité des parties instrumentales (guitares acoustiques et électriques, dobro, claviers, basse, percussion, harmonies). Tout juste rencontre-t-on Gary Dunn (guitare électrique lead) et Charlie Smith (batterie et percussion) sur Polar Pull, Martin Winning aux saxophones sur Falling et à la clarinette sur Peace & Plenty et Edmund John Sloggie à l'accordéon sur Jaguar et Hold Me. Quoique non crédité sur le disque, Craig McDonald ajoute batterie et percussions ça et là. Si l'ensemble du disque se déguste avec plaisir, j'ai un faible particulier pour Reclamation et Jaguar, où la voix éthérée et sensuelle d'Anna est particulièrement mise en valeur. Quant à la production de Martin Stephenson, elle est tout simplement magnifique. L'ensemble est très travaillé, chaque détail est important et, pourtant, on a un résultat qui donne l'impression d'une grande simplicité. C'est un disque qui plaira aussi bien aux amateurs de folk que de chansons jazzy et, pour moi, l'un des tout meilleurs de ces derniers mois. Dernière information: Anna aime la dynamique en constante évolution de la vie au bord de la mer et, si vous vous interrogez sur le titre de l'album, le Guillemot (de Troïl) est un oiseau marin de la famille des alcidés aux allures de petit pingouin. 

 

  Malcolm MacWATT

"Dark Harvest" 

Comme il l'avait fait pour son précédent album, Settler (voir Le Cri du Coyote n°170), l'Écossais Malcolm MacWatt fait presque tout tout seul pour son nouvel opus intitulé Dark Harvest. Il a écrit musique et paroles des quatorze titres à l'exception de Out On The Western Plain, réécriture d'un classique de Leadbelly (plus connu sous le titre When I Was A Cowboy). Il a assuré la plupart des parties instrumentales et vocales avec comme invités Nathan Bell (guitares et parties parlées sur Dark Harvest), Angeline Morrison (chant sur Empire In Me) et Pat McManus (guitare électrique sur Out On The Western Plain). On note aussi ça et la le piano de Phil Dearing, les harmonies de Shannon Hynes, le bodhran de Dave Martin, le fiddle de Gillian MacWatt ou le snare drum de Ian MacWatt. Le tout nous donne un disque où se mêlent naturellement influences celtiques et appalachiennes, un mélange de tradition et de modernité. L'ambiance est souvent sombre et l'artiste va chercher son inspiration dans des pages tragiques de l'histoire ou de la légende comme en témoignent Brave David Tyrle ou Drowsy Maggie. Il est souvent question de faits horribles, de violence (y compris le massacre des baleines, et plus généralement de la planète, dans She Told Me Not To Go), mais aussi de bravoure, d'héroïsme et d'amour, ce qui fait que Dark Harvest s'écoute comme se lit un bon roman. La voix est belle et résonne comme celle de David McWilliams à l'époque de Lord Offaly et The Beggar And The Priest. Le disque est engagé et inspiré, sensible et passionné et, de Strong Is The North Wind à Semi Scotsman, qui évoquent son pays natal, en passant par Buffalo Thunder ou Out On The Western Plain et leur parfum d'Amérique, Malcolm MacWatt sait nous tenir en haleine, avec une véritable force de conviction. 

 

Niall McCABE

"Rituals" 

L'Irlande a perdu quelques-uns de ses grands songwriters, je pense notamment à Bap Kennedy et, tout récemment, Shane MacGowan. Bien sûr, il y a Van Morrison qui, à soixante-dix-huit ans, n'a jamais été aussi prolifique et quelques autres. Dans la nouvelle génération, le nom de Niall McCabe a retenu mon attention. Originaire de Clare Island, il a été nourri musicalement dans le pub familial où il a grandi. Il s'est produit depuis une dizaine avec son groupe de folk-soul, le Niall McCabe Band et a prêté sa voix au groupe de traditionnel et progressiste, Beoga. Rituals est son premier disque solo qui démontre son talent de compositeur (il a écrit les dix titres à l'exception de Valhalla, co-écrit avec Beoga qui l'a également enregistré). Autres points forts, et non les moindres, le jeu de guitare et la qualité de la voix de Niall, un peu plaintive et pleine de sensibilité. Des titres comme Tornado, Lost Boys ou November Swell en sont la parfaite démonstration. Cet album ne sonne pas comme un disque de folk irlandais, mais plutôt comme un album ouvert musicalement sur le monde, à l'image de l'île de Clare, très peu peuplée, et qui ouvre une perspective infinie sur le vaste Atlantique. Produit et enregistré par Seán Óg Graham est entièrement joué par Niall (qui assure tous les vocaux) et Seán. On entend beaucoup de guitares et peu d'instruments traditionnels, à l'exception du bouzouki, de l'accordéon (particulièrement à l'honneur dans The Ritual) et du banjo (Little Sister) dans Rituals, qui est l'album d'un véritable grand songwriter, digne de ses cousins d'Amérique. 

 

Martin SIMPSON / Thomm JUTZ

"Nothing But Green Willow" 

Nothing But Green Willow - The Songs of Mary Sands and Jane Gentry, est l'exemple même d'une collaboration transatlantique. D'abord parce qu'elle est signée par le Britannique Martin Simpson et l'Américain (d'origine allemande) Thomm Jutz qui ont fait appel à de grands du folk et du bluegrass américain mais aussi britannique pour les interpréter. Mais l'origine même du projet réunit les deux continents et remonte à plus d'un siècle (en 1916) lorsque deux spécialiste du folk anglais, Cecil Sharp et son assistante Maud Karpeles sont partis en Caroline du Nord pour retrouver des airs oubliés chez eux mais qui avaient trouvé une seconde vie aux États-Unis. C'est ainsi qu'ils ont rencontré Jane Gentry et Mary Sands qui ont pu leur chanter ces airs qu'elles avaient appris dans leur jeunesse. La transmission du patrimoine suit parfois des voies impénétrables. Toujours est-il qu'aujourd'hui, Martin et Thomm nous proposent treize titres, certains connus, certains obscurs, qu'ils interprètent chacun armé d'une guitare, parfois slide pour Martin sur deux titres, ou d'un banjo sur un autre. The Wagoner's Lad, The Gypsy Laddie et Awake! Awake! sont joués et chanté par les seuls Thomm et Martin mais pour les dix autres titres, le casting est prestigieux comme on peut en juger: Emily Portman (voix) pour Fair Annie; Sierra Hull (voix et mandoline) et Justin Moses (harmonies et fiddle) pour Geordie; Odessa Settles (voix) pour Pretty Saro; Seth Lakeman (voix et guitare ténor) et Tammy Rogers (fiddle) pour Edward; Tim O'Brien (voix et fiddle) pour Edwin In The Lowlands Low; Dale Ann Bradley (voix), Tim Stafford (harmonies) et Tammy Rogers (fiddle) pour Jacob's Ladder; Cara Dillon (voix) pour Come All You Fair And Tender Ladies; Tammy Rogers (voix et fiddle) pour Married And Single Life; Angeline Morrison (voix) pour The Suffolk Miracle; Fay Hield (voix) pour I Whipped My Horse. Cette énumération peut paraître fastidieuse mais elle seule peut donner une idée du contenu de l'album qui puise profondément dans les racines de la musique folk en lui donnant une couleur moderne. Cette nouvelle aventure de Thomm Jutz, après bien d'autres associations réussies (Eric Brace & Peter Cooper, Tim Stafford, Craig Market, Jefferson Ross, Tammy Rogers…) n'est qu'un étape dans la carrière du producteur, musicien et songwriter. On attend avec impatience la suivante. 

 

Eric BRACE & Thomm JUTZ

"Simple Motion" 

Après six disques enregistrés avec Peter Cooper, dons les deux derniers en trio avec Thomm Jutz, Eric Brace a ressenti un grand vide lorsque son ami journaliste, songwriter et musicien est décédé en décembre 2022 à la suite d'un accident. Le monde de la musique avait perdu l’un des siens, parmi les meilleurs et les plus brillants. Et Thomm et Eric avaient perdu un frère musicien dont l'étincelle créative les avait toujours inspirés. La question se posait à eux à l’aube de 2023: et maintenant? La seule réponse était: faire de la musique. Et c’est ce qu’ils ont fait. Eric et Thomm ont commencé à écrire des chansons ensemble, à faire des concerts, à prendre la route et à passer du temps dans le studio d'enregistrement de Thomm. Les 14 titres qui en résultent capturent le duo de différentes manières. Il y a des chansons avec seulement deux voix et deux guitares acoustiques. Il y a des chansons avec un groupe complet de musiciens brillants: Mark Fain (basse), Lynn Williams (batterie), Tammy Rogers (fiddle), Mike Compton (mandoline), Richard Bailey (banjo), Justin Moses (dobro et banjo), Jeff Taylor (accordéon). De Frost On The Sunny Side à Sea Fever (un texte du poète anglais John Masefield mis en music par Eric), les chansons sont pleines de vie, d'amour, de beauté et de tristesse, marquées par la perte de Peter Cooper à qui cet album est évidemment dédié et qui a co-composé l'un des titres (Change The Weather) avec Thomm Jutz. Eric et Thomm nous offrent quatorze cartes postales, comme un voyage à travers l'Amérique, avec le chemin de fer et ses rails parallèles évoqués dans Simple Motion, Arkansas, née d'une phrase (Are you on your way to Arkansas?) au cours d'une conversation téléphonique, et Nashville In The Morning, constat doux-amer des changements survenus rapidement à Music City. Il y a aussi un détour par l'Europe avec When London Was The World, au swing joyeux destiné à oublier l'intolérance et l'hypocrisie ambiantes. Si Peter Cooper fait partie de ces copains dont le trou dans l'eau ne peut jamais se refermer, il est certain que, là où il est, il doit sourire de plaisir en entendant Simple Motion, porté par les voix chaudes et les guitares de ses deux amis. 

 

Terry KLEIN

"Leave The Light On" 

Ce quatrième album de Terry Klein, le songwriter texan (dont je vous avais déjà présenté Tex dans le numéro 161 du Cri du Coyote) le définit comme son plus vulnérable. Il a été en effet enregistré en sept heures dans le studio de Thomm Jutz, à Nashville. Le 22 juin 2023 à 10 heures du matin, Terry Klein (voix et guitare acoustique), Thomm Jutz (guitares acoustique et électrique, harmonies), Lynn Williams (batterie), Tim Marks (basse), Scotty Sanders (pedal steel) et Tammy Rogers (fiddle). À 13 heures environ, sept titres étaient mis en boîte et, après une pause d'une heure, Terry, Tammy et Thomm ont enregistré les trois derniers titres (Well Enough Alone, That Used To Be My Train et Sky Blue LeBaron) en trio acoustique. Pas d'autotune, pas d'effets spéciaux, aucun overdub (à part des harmonies vocales sur un titre - pour environ cinq secondes), le 26 juin, le disque était mixé, et le mastering terminé le 4 juillet. Les dix titres sont donc le reflet de Terry Klein, tel qu'il était en ce jour du début de l'été 2023, sans artifice. Si Terry parle de vulnérabilité, c'est aussi à propos de la sélection des chansons, dans la mesure où six d'entre elles ont pour sujet lui-même ou ses proches et non des personnages fictifs. Le résultat est un opus très cohérent avec dix chansons de haut niveau et un groupe uni qui donne aux mélodies l'écrin qui leur sied. Les trois titres en trio ont un son très folk alors que d'autres penchent du côté de la country music (Starting At Zero, Wedding Day Eve) ou du rock 'n roll (This Too Shall Pass). Je maintiens ce que j'avais écrit à propos de Tex: il ne fait pas de doute que Terry Klein est là pour longtemps. Il serait juste bon qu'il se fasse entendre davantage. Après Good Luck Take Care (paru en 2022 avec la même équipe de musiciens), Leave The Light On en est sans doute la meilleure opportunité. 

 

Robert Rex WALLER Jr

"See The Big Man Cry" 

Voici un album qui était dans ma pile dans ma pile de disques à chroniquer depuis l'été dernier et que j'avais un peu laissé de côté en raison de son côté grande variété (de classe, à l'américaine). Robert Rex Waller est le chanteur principal du groupe I See Hawks In L.A., et c'est le décès récent de Paul Lacques, l'âme du groupe, qui m'a incité à le réécouter. See The Big City Cry est produit par Carla Olson. Comme Fancy Free, premier album solo de Robert, cet opus est constitué de reprises (à l'exception de My Favorite Loneliness, co-composé par le chanteur avec Paul Marshall, son partenaire de I See Hawks In L.A.) et, à la manière d'un 33 tours, comporte une face pop un peu grandiloquente, avec cordes et chœurs, et une face plus rock qui démarre avec Tougher Than The Rest de Bruce Springsteen et se termine par Gypsy Rider de Gene Clark, en passant par Amanda Ruth de Rank And File et See The Big Man Cry, qu'avait popularisé, Charlie Louvin et la superbe ballade country de James Intveld, A Woman's Touch. Pour la partie plus "variété, je signalerai notamment le majestueux The Sun Ain't Gonna Shine Anymore (Cher, The Walker Brothers), There’s No Living Without Your Loving (Gene Pitney, Manfred Mann, Mink DeVille) ou encore I'll Never Dance Again. Parmi les musiciens et vocalistes présents les plus connus, il y a les partenaires de I See Hawks In L.A., Paul Lacques (guitare) et Paul Marshall (basse), Skip Edwards (omniprésent aux claviers), Carla Olson (guitare, voix), John York (ex-Byrds, guitare), Marty Rifkin (pedal steel), Stephan McCarthy (guitare) et Benjamin Lecourt (batterie). Mais, par-dessus tout, il y a la voix de Robert Rex Waller dont le registre lui permet d'aborder tous les genres avec beaucoup d'aisance et que l'on ne peut qu'apprécier, indépendamment de toute étiquette, un peu comme un disque de Roy Orbison.

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