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mercredi 11 décembre 2024

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Billy STRINGS

"Highway Prayers" 

Ceux qui apprécient Billy Strings et son groupe comme jam band (ils sont nombreux si on en juge par les cohortes de fans qui les suivent à chaque concert) seront peut-être déçus à la première écoute de Highway Prayers. Ils auraient tort de passer leur chemin car c’est un excellent album mais c’est un album studio qui met en avant le répertoire, ce qui est logique juste après la sortie d’un disque enregistré sur scène (Live Vol. 1). Highway Prayers est copieux (double CD – 21 titres), sans doute parce que c’est le premier album de compositions de Billy en trois ans (Me/and/Dad en 2023 ne comprenait que des reprises). Highway Prayers est si bon qu’il est plus facile de faire la (courte) liste des titres un peu décevants que de pointer les meilleurs. Je n’en vois guère que deux. Happy Hollow est un titre rapide, classique, sans originalité. Pour Leadfoot (qui fait pourtant l’objet d’une belle promo avec un clip chiadé), Billy Strings a selon moi eu le tort de vouloir tout faire lui-même. Ça sonne assez rustique, notamment à cause du banjo. Pour le reste (19 titres, rien que ça), tout semble naturel, facile pour Billy Strings, le chant, la guitare, les compos, le dobro même sur le folkpop Gild The Lily qu’on croirait sorti d’un album oublié de Paul McCartney. L’humour de Billy, un poil de provocation parfois, ressortent dans les textes de Gone A Long Time (Jesus took the water and turned it into wine / Me I’ll take them pretty girls and try to make ‘em mine), Catch & Release (dans le même moule que A Boy Named Sue, chanté seul à la guitare) et MoreBud4Me rythmé par une roulette de briquet et des bulles de narguilé (ou quoique ce soit qui y ressemble). Billy a aussi intitulé un gospel (religieusement interprété en quartet a cappella) du nom d’un pilote de NASCAR (Richard Petty). La voiture et la vie sur la route sont les thèmes récurrents de pas mal de chansons, illustrées par la pochette où Billy est au volant d’une Chevrolet Chevelle immatriculée à ses initiales et celles de l’album. Et ça peut donner d’excellents textes comme le presque philosophique In The Clear et surtout My Alice, superbe murder ballad où la voiture devient l’arme du crime. Parmi les autres textes remarquables, il faut citer le bon countrygrass Don’t Be Calling Me (At 4 AM) écrit avec Shawn Camp (Jerry Douglas au dobro), Gone A Long Time et The Beginning Of The End. Seven Weeks In Country est un westerngrass à la Marty Robbins. Stratosphere Blues accompagné au synthé ressemble à une vieille chanson folk de Pink Floyd (période Ummagumma). Il est enchainé avec I Believe In You qui a une jolie mélodie folk elle aussi. It Ain’t Before penche vers le old time avec le banjo clawhammer de Victor Furtado et la guimbarde (ça faisait très longtemps que je n’avais pas entendu de guimbarde dans un album). Il y a un piano dans Be Your Man. Les autres chansons sont des bluegrass rapides très bien joués par les musiciens de Billy: Billy Falling (banjo), Jarrod Walker (mandoline), Alex Heargraves (fiddle) et Royal Masat (basse). Leur talent (et celui de Billy à la guitare) est encore plus éclatant dans les trois instrumentaux. Escanaba a des couleurs new acoustic. Seney Stretch est moderne, savamment arrangé avec de nombreuses interactions entre les musiciens. Malfunction Blues est dans la même veine, joué avec deux mandolines (Walker et Strings). La fin du morceau devrait réjouir ceux qui apprécient Billy Strings et sa bande comme jam band. Incontournable.


 

 

Daniel GRINDSTAFF

"Heroes and Friends" 

Le banjoïste Daniel Grindstaff a fait ses classes avec des artistes de premier plan: Jim & Jesse puis Jesse McReynolds, Bobby Osborne, Marty Raybon. Il a gagné en notoriété en formant le groupe Merle Monroe avec Tim Raybon, le frère de Marty. Leurs deux albums ont connu un beau succès (Le Cri du Coyote 164 et 170). Après leur séparation, le premier disque du Tim Raybon Band s’est révélé très décevant. Il n’en est heureusement pas de même de celui de Daniel Grindstaff. Son style Scruggs dynamique qui rappelle le banjo bounce du génial Allen Shelton avec un son plus feutré fait merveille sur les dix plages. Grindstaff s’est entouré d’excellents musiciens. On imagine que ce sont les amis annoncés dans le titre de l’album: Trey Hensley (guitare), Andy Leftwich (fiddle, mandoline), Stephen Burwell (fiddle), Jesse Brock (mandoline) et Jeff Partin (dobro). A part Doyle Lawson présent à la mandoline sur deux titres, les héros sont, eux, cachés parmi les harmonies vocales: Dolly Parton, Rhonda et Darrin Vincent, Shawn Lane. Deux bonnes compositions de Grindstaff parmi les quatre instrumentaux: le joli The Three Arrows où Grindstaff et Burwell sont excellents, et le fiddle tune Finnland. Doyle Lawson joue sur la version instrumentale de Jesse James. Le quatrième instrumental est mon préféré, une version bluegrass/swing du standard de jazz When You’re Smiling (notamment enregistré par Louis Armstrong et Michael Bublé). Les six chansons sont interprétées par six chanteurs différents. L’impressionnante voix de tenor de Paul Brewster (qui a accompagné les Osborne Brothers et Ricky Skaggs) fait merveille dans Forever Young, une chanson de Rod Stewart inspirée du titre homonyme de Dylan. On est dans le bluegrass classique avec Jimmy Fortune (Statler Brothers) pour I Still Write Your Name in the Sand (Mac Wiseman) et Ricky Wasson pour Colleen Malone. Le duo de fiddles (Burwell et Derek Deakins) en rajoute côté traditionnel sur My Last Old Dollar chanté par Kevin Richardson (ex-Larry Stephenson Band). On fait un petit tour par le gospel avec Child of the King interprété par Jeff Tolbert de The Primitive Quartet. La meilleure chanson selon moi est l’adaptation bluegrass d’un titre country de Del Reeves, Looking at the World Through a Windshield superbement chantée par Trey Hensley. Heroes and Friends est un bon album de bluegrass dont on aurait aimé qu’il dure plus de 29 minutes. 

 

Various Artists

"Silver Bullet Bluegrass"

Silver Bullet Bluegrass est une collection de treize adaptations bluegrass de chansons de Bob Seger. Stephen Mougin (guitare), Mike Bub (contrebasse) et Ned Luberecki (banjo) jouent la plupart des titres. Gary Nichols (guitare, harmonies), Darrell Webb (mandoline), Megan Lynch (fiddle) et Wayne Briggs (dobro) sont également présents sur plusieurs morceaux. Les treize chansons sont interprétées par treize artistes différents, bluegrass ou country. Le résultat est inévitablement inégal mais ça tient moins aux qualités des chanteurs qu’aux chansons elles-mêmes et aux arrangements. La seule interprétation que je trouve vraiment ratée est celle de Robert Hale (Wildfire) dans Feel Like A Number. Larry Cordle maîtrise bien le début de Night Moves mais la chanson dure au moins une minute de trop. Le dobroïste Wayne Briggs n’est pas au niveau des autres musiciens et Night Moves en pâtit, de même que Hollywood Nights et Ramblin’ Gamblin’ Man pourtant bien interprétés respectivement par Shonna Tucker (bassiste de Drive-By Truckers) et le chanteur de southern rock Bo Bice. You’ll Accompany Me est bien adapté en bluegrass, sur un tempo plus rapide que l’original mais l’interprétation de Keith Garrett (Blue Moon Rising, The Boxcars) manque d’épaisseur. Même style d’arrangement (un peu chargé cependant) pour Even Now chanté par Tim Stafford. Le titre que j’ai préféré est Turn The Page (une des meilleures chansons de Seger avec Still The Same qui n’est pas repris dans ce disque – sans doute trop rock) très bien chanté en mode blues par Gary Nichols qui avait succédé à Chris Stapleton dans The Steeldrivers. On retrouve à ses côtés ses anciens partenaires Tammy Rogers (fiddle) et Richard Bailey (banjo). J’aime aussi beaucoup Against The Wind (autre grand succès de Seger) par Tim Shelton, ancien chanteur de NewFound Road, à l’aise dans ce type de répertoire (il avait sorti en 2015 un excellent album de reprises de Jackson Browne). Carson Peters est un tout jeune violoniste. Sa voix est encore juvénile mais son punch remplace l’agressivité que mettait Bob Seger dans la version originale de Long Twin Silver Line et je trouve que c’est plutôt mieux. Webb et Luberecki sont très bons sur ce titre. Dans Roll Me Away, le chanteur americana Bill Taylor réussit l’exploit de retrouver le souffle épique que met souvent Seger dans ses chansons alors que ce rock reçoit ici un arrangement typiquement bluegrass. Le rock’n’roll Betty Lou’s Gettin’ Out Tonight vire au honky tonk dans la bonne version du chanteur de country Ward Hayden, agrémentée d’un solo de contrebasse de Mike Bub. Il reste deux slows pour finir. Le banjo fait office de piano dans We’ve Got Tonight, bien chanté par Jeff Parker (ex- Lonesome River Band et Dailey & Vincent, entre autres) et Josh Shilling (Mountain Heart) est très à son affaire sur le blues Main Street. 

 

Tony TRISCHKA

"Earl Jam" 

Je ne sais pas si les personnes qui téléchargent les albums pourront apprécier Earl Jam de Tony Trischka à sa juste valeur. Il fait partie des disques qui prennent leur pleine dimension après qu’on ait lu les pages du livret. Tony Trischka s’est fait connaître par son approche iconoclaste du banjo et du bluegrass mais avec son cinquième album solo, Hill Country paru en 1985, il avait montré son amour et sa profonde connaissance du bluegrass classique. Earl Jam, dont le répertoire est presque exclusivement composé de classiques pourrait apparaitre comme un nouvel hommage au bluegrass traditionnel enregistré à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Earl Scruggs. En lisant le livret, on apprend que Tony Trischka s’est en fait retrouvé destinataire d’une clé USB comportant plus de 200 titres enregistrés par John Hatford lors de jam sessions avec Earl ou la famille Scruggs dans les années 80 et 90. Bluffé par ce qu’il a entendu, il a choisi ses morceaux préférés et les a gravés en jouant note pour note les solos de Earl Scruggs (les back up sont de lui mais toujours dans le style de Scruggs). Le son est celui d’aujourd’hui mais on retrouve effectivement dans le jeu de Trischka tous les effets de main gauche de Scruggs et surtout son génie de la syncope. Les principaux partenaires de Trischka sont le fiddler Michael Cleveland, les mandolinistes Dominick Leslie et Jacob Joliff et le contrebassiste Mike Bub. Il n’y a que deux instrumentaux, Shout Little Lulu joué en solo par Trischka et Chinese Breakdown en formation bluegrass complète avec Stuart Duncan et Dominick Leslie. Il semble que personne ne puisse rien refuser à Trischka car la liste des chanteurs présents dans Earl Jam constitue un who’s who de la scène bluegrass, à commencer par les trois stars du moment, Billy Strings pour Brown’s Ferry Blues (avec un solo pas scruggsien du tout de Béla Fleck), Molly Tuttle (en duo avec Sam Bush) pour Dooley des Dillards et Sierra Ferrell pour le swing San Antonio Rose (avec les fiddles de Casey Driessen et Darol Anger) qui lui convient à merveille et le gospel Amazing Grace, joliment accompagné par les chœurs des trois sœurs McCrary. En plus de ces trois étoiles au firmament des années 2020, il y a deux grandes voix historiques du bluegrass. Del McCoury interprète Roll On Buddy avec son groupe (Tony Trischka à la place de Rob McCoury) et je le trouve meilleur que sur son propre dernier album (cf. plus loin). Il chante aussi un couplet et un refrain dans Little Liza Jane habituellement joué en instrumental. Pour ce titre, Trischka et Brittany Haas (fiddle) recréent la complicité de Scruggs et Hartford en se répondant au cours de leurs interventions. Dudley Connell est carrément royal dans Freight Train Blues, tout comme Michael Cleveland qui a superposé trois parties de fiddle. Comme McCoury, Connell chante un court passage dans un (faux) instrumental, Cripple Creek. Trischka, Joliff et Cleveland montrent qu’on peut faire de très belles choses avec l’un des titres les plus basiques du répertoire (à condition bien entendu d’avoir leur talent). Beaucoup d’enregistrements confiés à Tony Trischka étaient des duos entre Scruggs et Hartford et il reprend cette formule avec Bruce Molsky qui chante le traditionnel My Horses Ain’t Hungry en s’accompagnant au fiddle. Trischka a aussi invité une vedette country (qui vient régulièrement s’encanailler dans le bluegrass), Vince Gill, pour Bury Me Beneath The Willow. Michael Daves est moins connu que les autres interprètes bien qu’il ait enregistré un album en duo avec Chris Thile. Il collabore régulièrement avec Tony Trischka (sur son dernier album Shall We Hope) et se montre à la hauteur des autres chanteurs dans Casey Jones. J’ai gardé le meilleur et le plus inattendu pour la fin, Lady Madonna, que Earl Scruggs jouait de temps en temps sur scène avec ses fils au temps de The Earl Scruggs Revue. Ce succès des Beatles est formidablement chanté par Leigh Gibson (Gibson Brothers) avec le soutien vocal de son frère Eric et de Dudley Connell. Il y a un bon solo de Joliff. Trischka (et donc Scruggs par procuration) est excellent et le morceau se termine par une sorte de jam organisée réjouissante. Avec Earl Jam, Tony Trischka a trouvé une magnifique façon de célébrer l’œuvre de Earl Scruggs, à la fois ambitieuse, très originale (ça lui ressemble) et complètement respectueuse du père du banjo bluegrass (paradoxalement, ça lui ressemble aussi). 


 

 

The Del McCOURY BAND

"Songs of Love and Life" 

Del McCoury a 85 ans. Soit on considère que le verre est à moitié plein parce qu’il chante très bien pour son âge, soit on considère qu’il est à moitié vide parce qu’il ne chante plus aussi bien qu’il y a dix ans. C’était déjà perceptible dans Almost Proud (cf. avril 2022). Sa voix est moins souple, sa tessiture s’est un peu réduite. Heureusement, sur des chansons comme Treat Me Kind et Evangeline (Charlie Daniels), son phrasé scandé est toujours un modèle du genre. Plus encore dans Legend of the Confederate Gold, une bonne chanson qui rappelle The Butler Boys (sur l’excellent album Streets of Baltimore en 2013 – Le Cri du Coyote 137). L’arrangement accentue le côté mystérieux de ce titre. De ce point de vue, c’est une des rares satisfactions de Songs of Love and Life. Jason Carter, Rob et Ronnie McCoury jouent très bien mais c’est souvent sans surprise, alors que Rob notamment s’était sorti les tripes dans Almost Proud. Le duo de Del et Molly Tuttle dans She’s Heavenly n’apporte pas non plus grand-chose. C’est sympa de les entendre ensemble mais l’association de leurs timbres ne provoque pas d’effet particulier. Plusieurs chansons me semblent des fautes de goût, Red Cajun Girl, Sweet Music Man (Kenny Rogers) et surtout Only the Lonely de Roy Orbison. Un peu tard pour que Del s’attaque à ce tube du Caruso du rock. La voix de Del montre également ses limites dans deux titres dynamiques, bien arrangés pour le coup, Working on the WPA (signé Mark Simos) et, à moindre titre, Just Because, une bonne chanson popularisée par les Stanley Brothers. Il s’en tire mieux avec la valse Sad Solemn Sorrow et If You Talk in Your Sleep, un titre de la fin de carrière d’Elvis. Les fans de Del McCoury achèteront cet album par fidélité et nostalgie. Les autres préféreront réécouter Del & the Boys, It’s Just the Night ou Streets of Baltimore. Trois chefs d’œuvre.

mercredi 27 décembre 2023

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Jason CARTER

"Lowdown Hoedown"

Cri du 💚   

Jason Carter, 50 ans dont 30 comme fiddler du Del McCoury Band, n’avait jusqu’à présent publié qu’un album sous son nom, On The Move en 1997 (Le Cri du Coyote n° 50). Lowdown Hoedown, le second donc, est paru il y a déjà un an et lui a valu de remporter la récompense IBMA pour l’instrumental de l’année, grâce à une reprise de Kissimme Kid de Vassar Clements, enregistrée avec David Grier (guitare), Marty Stuart (mandoline), Jerry Douglas (dobro), Scott Vestal (banjo) et Dennis Crouch (contrebasse). C’est presque un paradoxe puisque Lowdown Hoedown est davantage un album de chanteur que de musicien. Jason Carter joue bien évidemment (très bien) du fiddle sur les treize titres, mais Kissimme Kid est le seul instrumental et Carter interprète lui-même toutes les chansons (il n’y en avait que deux dans son premier album solo). Jason Carter a un registre de baryton très intéressant mais il est également capable de porter sa voix dans un registre plus aigu pour chanter un titre bluegrass typique comme Highway 52 du regretté Dave Evans. On a la même impression de bluegrass classique avec The Likes Of Me. C’est pourtant une chanson country de Conway Twitty que Carter a apprise par Marty Stuart. Elle devient imparablement un standard bluegrass grâce à l’harmonie tenor de Del McCoury et au banjo de Scott Vestal (et non, ça n’a rien à voir avec la chanson homonyme interprétée par Tony Rice et régulièrement reprise par Billy Strings). Paper Angel est une jolie composition de David Grier, très bien arrangée (Grier, Sam Bush, Douglas, Vestal) sur un tempo rapide. King Of The Hill de Bruce Hornsby tend vers le newgrass avec notamment un solo de mandoline typique de Sam Bush. Le registre de baryton de Jason Carter fait merveille dans une très belle adaptation de The Six O’Clock Train And A Girl With Green Eyes, chanson oubliée de John Hartford, avec l’harmonie vocale de Billy Strings et une superbe partie de dobro de Jerry Douglas. C’est le titre le plus blues avec Dust Bowl Dream, une seconde composition de Grier avec une belle intro de guitare de ce dernier et une partie de dobro vintage de Jerry Douglas. Deux ballades plus calmes (avec Tim O’Brien et Aoife O’Donovan aux harmonies vocales) sont contrebalancées par deux swings. The Queen Of The Nashville Night est assez boogie. Sam Bush est à la mandoline et Jason Carter y joue un long solo de fiddle. Hoedown For My Lowdown Rowdy Days est plus surprenant, sauf quand on sait que c’est une composition de Danny Barnes. Ce dernier y joue du banjo électrique comme lui seul sait le faire. Jason Carter partage le chant avec Dierks Bentley. Carter et Tim O’Brien (mandoline) ont été inspirés par ce titre. Les deux dernières chansons sont jouées avec les membres des Travelin’ McCourys (ceux du Del McCoury Band avec l’excellent Cody Kilby à la place de Del qui, à 84 ans, est semi-retraité). Je ne suis pas trop amateur de Bird Song du Grateful Dead, joué façon jam band sur plus de 8 minutes avec un batteur, des impros instrumentales, de l’écho sur le fiddle et une mandoline électrique pour Ronnie McCoury. Par contre, Midnight Flyer est bien arrangé façon bluegrass classique et tient la comparaison avec les versions des Osborne Brothers et des Eagles. Un très bel album avec de bonnes chansons, bien chantées et très bien arrangées. J’aimerais que Jason Carter mette moins de 25 ans à sortir le prochain. 

 

Billy STRINGS

"Me / And / Dad" 

Les albums Home (2019) et Renewal (2021), et peut-être encore plus ses concerts, ont consacré Billy Strings comme la nouvelle star du bluegrass. Me / And / Dad ressemble à une parenthèse dans la progression fulgurante de sa carrière. Dans cet album, il interprète très classiquement 14 standards du bluegrass et de la country avec son beau-père Terry Barber (guitare) et quelques brillants musiciens de la génération ayant précédé la sienne : Ronnie McCoury (mandoline), son frère Rob (banjo), Michael Cleveland et Jason Carter (fiddle), Jerry Douglas (dobro) et Mike Bub (contrebasse). L’enregistrement de ce disque ne tient pas à un plan de carrière mais à la nécessité de le faire pendant qu’il est temps pour ne rien regretter plus tard. Terry Barber n’est pas le père biologique de Billy (son père est décédé quand il avait deux ans) mais Billy Strings le considère comme tel. Il lui a notamment transmis l’amour du bluegrass et lui a appris la guitare. C’est un album bien joué mais classique et presque sans surprise. Billy interprète sept chansons parmi lesquelles se distinguent John Deere Tractor (Larry Sparks) avec sa belle intro de guitare, Stone Walls And Steel Bars (Stanley Brothers) et ma préférée, Dig A Little Deeper (In The Well), tirée du répertoire de Doc Watson et des Oak Ridge Boys. Terry Barber chante quatre titres. Sa voix accuse son âge mais il ne se débrouille pas si mal dans Life To Go de George Jones, et les duos de Billy et Terry sur tous les refrains ont quelque chose de réellement émouvant (par contre, I Heard My Mother Weeping de Carl Story chantée par les parents de Billy n’était pas vraiment indispensable). Il y a aussi deux instrumentaux dans Me / And / Dad. Peartree de Doc Watson est joué en formation bluegrass complète alors que le traditionnel Frosty Morn est joliment arrangé en duo guitare / banjo clawhammer (avec Billy au banjo). 

 

Robbie FULKS

"Bluegrass Vacation" 

Robbie Fulks s’est fait connaître comme chanteur, auteur-compositeur et musicien dans la mouvance country alternative des années 90 (il a enregistré pour l’emblématique label Bloodshot Records) mais il a aussi fait de la country plus classique et des albums folk, avec une tendance ces dernières années à privilégier les arrangements acoustiques. S’il sort un album bluegrass, ce n’est pas seulement le prolongement de concerts récents en compagnie de Shad Cobb, Mike Bub ou Todd Phillips. L’histoire de Robbie Fulks avec le bluegrass remonte à son éducation musicale et à son premier engagement professionnel comme guitariste au sein de Special Consensus, le groupe de Greg Cahill, en 1987. Il y a quelques très belles compositions de Robbie Fulks dans cet album. Ma préférée est Longhair Bluegrass. Les chansons à la gloire du bluegrass et de ses pionniers (Flatt, Monroe, Scruggs, Carter Stanley) se sont multipliées depuis plus de 20 ans (cf. la chronique de l’album de Lorraine Jordan & Carolina Road). Il manquait une chanson sur le bluegrass des hippies, des débuts du newgrass. La chanson est écrite comme un témoignage d’époque (l’année 1973 est citée) et elle est effectivement autobiographique et beaucoup mieux écrite que toutes les chansons hommages aux pères du bluegrass. C’est plein d’humour. Sam Bush et John Cowan font les harmonies vocales (et Sam la mandoline). Dommage que Robbie Fulks ne chante pas mieux. L’autre titre fort est Momma’s Eyes, jolie chanson sur la démence sénile (Alzheimer ou autre), arrangée très simplement avec une contrebasse et deux guitares. Je ne suis pas certain de tout comprendre du texte de Angels Carry Me mais c’est la chanson la mieux interprétée par Robbie Fulks. Peut-être parce qu’elle relève plus de la musique folk que du bluegrass et que la voix est moins nasillarde. En tout cas, l’arrangement, avec Sierra Hull, Chris Eldridge, Justin Moses et Stuart Duncan, est superbe. L’autre titre satisfaisant côté chant est la seule reprise, Nashville Blues des Delmore Brothers, interprété en duo avec Tim O’Brien (chant et mandoline) et souligné par une belle partie de guitare de David Grier. Je regrette que les autres chansons souffrent de la qualité de la voix de Robbie Fulks malgré le soutien de bons chanteurs comme Brennen Leigh, John Cowan ou Randy Kohrs. En plus des musiciens déjà cités, il faut noter les contributions de Ronnie McCoury, Wes Corbett, Dennis Crouch, Alison Brown, Russ Carson, Todd Phillips et Missy Raines, avec une mention spéciale à Chris Eldridge qui m’a fait dresser l’oreille à plusieurs reprises. On le retrouve notamment avec Jerry Douglas dans Silverlake Reel, bon instrumental signé par Robbie Fulks. 

 

Dale Ann BRADLEY

"Kentucky For Me" 

Le dernier album de Dale Ann Bradley repose sur un double concept. La plupart des chansons sont liées au Bluegrass State et elles sont interprétées en duo avec des chanteurs originaires ou établis dans cet État. Les duos revêtent des formes très différentes, de la simple harmonie vocale de Sam Bush sur le refrain de Kentucky Gold, une jolie chanson de Ronnie Reno, à des leads pris à tour de rôle par Dale Ann et ses partenaires et des refrains chantés en duo. C’est ce dernier type de duo qui ouvre l’album avec The Sun Is Going To Shine, très bien chanté par Dale Ann et JP Pennington, un des chanteurs du groupe Exile, accompagnés par Alison Brown et Michael Cleveland. Dale Ann interprète magnifiquement I’m Just An Old Chunk Of Coal de Billy Joe Shaver. Le chanteur country John Conlee se montre à la hauteur et ce n’est pas un mince exploit. Très beau duo également avec un autre chanteur à la voix puissante, Dave Adkins, dans Stop Draggin’ My Heart Around, une composition de Tom Petty qu’il chantait avec Stevie Nicks. Beau travail de Matt Leadbetter au dobro pour souligner le côté blues-rock de ce titre. Il effectue le même genre de prestation haut de gamme dans un autre blues rock, Love Train, écrit par Kim Fox. Les Po’ Ramblin’ Boys accompagnent Dale Ann sur Poor Man’s Pride. Elle chante joliment Dogwood Winter, une composition de son ami Steve Gulley et Tim Stafford. Parmi les trois ballades qui constituent le reste du répertoire, on distinguera Appalachian Blue en duo avec John Cowan. Dale Ann Bradley a été élue chanteuse de l’année à six reprises par IBMA. Kentucky For Me pourrait bien lui valoir une septième récompense. 

 

Willie NELSON

"Bluegrass" 

Les artistes, quel que soit leur domaine, prennent rarement leur retraite à l’âge légal. C’est souvent leur corps, leurs capacités physiques qui imposent la fin de leur carrière. Certains se montrent raisonnables (Doyle Lawson récemment) D’autres s’accrochent trop longtemps (pas de nom). À 90 ans (90 ans!), Willie Nelson sort son premier album bluegrass, ce qui peut sembler irraisonnable au possible. Et pourtant, aussi incroyable que cela puisse paraître, la voix est intacte, peut-être un poil d’aigu en moins et je n’en suis même pas certain. Côté répertoire, Willie ne s’est pas compliqué la vie. Il a choisi onze titres parmi les centaines qu’il a composés (c’est son soixante-quatorzième album solo) et a ajouté A Good Hearted Woman, chanson de Waylon Jennings qui a été un de leurs succès communs. C’est un des six titres auxquels un arrangement bluegrass convient naturellement grâce à son tempo enlevé. Parmi les autres, on retrouve deux grands succès de Willie, Bloody Mary Morning et On The Road Again dont la mélodie est légèrement modifiée, et le bluesy No Love Around. Willie avait déjà enregistré Man With The Blues dans une version semi-bluegrass en 2010 avec Ronnie McCoury et Stuart Duncan. La plus belle réussite de Bluegrass est à mon goût Still Is Still Moving To Me. La longue partie instrumentale de la version originale, jouée par Nelson sur sa guitare à cordes en nylon, est avantageusement remplacée ici par les instruments bluegrass, en particulier le fiddle de Aubrey Haynie. C’est aussi le titre le plus musclé du disque. Pour le reste, six titres lents, c’est beaucoup pour un album bluegrass. Pourtant, Slow Down Old World est plus rapide que la version originale et Yesterday’s Wine plus léger. Les blues You Left Me A Long, Long Time Ago et Home Motel sont plutôt réussis. Il faut dire que Willie Nelson s’est entouré de vrais spécialistes du bluegrass, Barry Bales (contrebasse), Rob Ickes (dobro), Aubrey Haynie (fiddle), Ron Block (banjo) et Dan Tyminski (mandoline). Mickey Raphael, l’harmoniciste de son groupe, joue sur quelques titres. Rien de très spectaculaire dans leurs interventions. Avec Willie Nelson au chant, l’atmosphère est plutôt laid back et, dans ce contexte, c’est le dobro de Rob Ickes qui domine les arrangements. 

 

Lorraine JORDAN and CAROLINA ROAD

"A Little Bit of Bluegrass" 

Les albums de Lorraine Jordan & Carolina Road connaissent un succès qui ne se dément pas mais qui reste pour moi surprenant, eu égard aux qualités intrinsèques du groupe. Carolina Road joue du bluegrass classique, avec un son contemporain. C’est bien joué mais les solistes (la mandoliniste Lorraine Jordan, le banjoïste Ben Greene, le guitariste Wayne Morris et le fiddler Matt Hooper) ne sont guère inventifs. Je trouve les trois chanteurs (Lorraine Jordan, le guitariste Allen Dyer et le contrebassiste Kevin Lamm) médiocres. Lamm n’a pas un timbre agréable et la voix de Lorraine Jordan manque d’ampleur. Le succès du groupe vient surtout des thèmes abordés, jouant sur la corde sensible du public bluegrass aux USA : la famille (Mama’s Cross), le régionalisme (Homesick For The Blueridge), la vie rurale (Carolina Pig Pickin’ Time) et surtout le bluegrass lui-même : après True Grass, They Call It Bluegrass, Bill Monroe’s Old Mandolin (entre autres) sur les albums précédents, c’est la chanson A Little Bit Of Bluegrass qui s’est rapidement hissée en première position des charts bluegrass l’été dernier. Elle est placée en tête de l’album et lui a donné son nom. L’opération marketing a parfaitement atteint son cœur de cible, le public traditionnel du Sud-Est des Etats-Unis. Les amateurs français ont le droit d’avoir d’autres préférences dans la riche actualité bluegrass.