mercredi 13 juillet 2022

L'art selon Romain (Decoret)

 

Marcus KING 

"Young Blood" (American Recordings) 

Né en 1996 à Greenville, North Carolina, Marcus King représente le lien entre le Southern rock des Allman Brothers et le metal. Il aurait pu n’être qu’un enfant prodige mais, sur les conseils de son père et de son grand père eux mêmes guitaristes, il prit des leçons auprès de Steve Watson du Greenville Fine Art Center avant de recevoir des conseils de B.B. King et de Warren Haynes. Son premier album -Soul Insight- sortit en 2015 sur le label de Haynes et lança sa carrière. Son jeu de guitare progressant de manière quantique, Dan Auerbach produisit en 2019 son second album solo, Eldorado. Pas sans quelques cahots: interviewant Warren Haynes en 2020, il me fut conseillé de ne pas prononcer le nom de Marcus King. D’ailleurs son premier album solo avec Haynes a presque disparu du sonar sur les banques de données. Le nouveau disque solo de Marcus King est résolument un trait d’union entre le 70’s rock sudiste et le son du 21ème siècle. Metal-funk avec Lie Lie Lie, hard-rock sudiste sur Blood On The Tracks, blues dans Hard Working Man et Blues Worse Than I Ever Had avec juste les vocaux et une piste de slide électrique. Marcus King après le festival Cognac Blues Passion, jouera à Paris fin novembre. (Romain Decoret)

 

Tami NEILSON 

"Kingmaker" (Outside Music) 

Tami Neilson est une diva country comme il y en a peu. Née à Toronto dans une famille musicale elle a appris le métier en tournant avec ses frères dans le circuit country, des auditoriums de Branson, Missouri, à Nashville et en Caroline, Virginie et Kentucky. Pour échapper au COVID, Tami s’installa en Nouvelle Zélande et sortit le disque Sassafrass! où elle abordait le style de Screaming Jay Hawkins. Aujourd’hui, c’est à Auckland qu’elle a enregistré son nouvel album, beaucoup plus country et garage. Sa voix est exceptionnellement pure et claire sur Kingmaker ou Baby You’re a Gun, mais tout aussi capable de sonner dirty dans Careless Woman. Elle fait partie d’une sororité (pas sonorité) à l’atmosphère raréfiée qui comprendrait Dolly Parton et toutes ces filles qui font dire aux hommes "elles sont toutes de mèche!". Cela dit, Dolly Parton ne pourrait pas enregistrer King Of Country Music, qui réunit des percussions maoris et une guitare avec space-écho sur la voix de Tami Neilson. Elle écrit ses propres chansons et dirige les séances. C’est incroyable ce qu’elle peut faire avec des arrangements simplifiés: un riff de basse, une guitare en phasing, quelques power-chords et sa voix. Et dans l’intro de Beyond The Stars, on reconnait distinctement Trigger, la guitare electro-acoustique de Willie Nelson, avant même qu’il ne chante le couplet qui lui est attribué. (Romain Decoret)

 

GA-20 

"Crackdown" (Colemine/ Karma Chief Records/ Modulor) 

Pour son 3ème disque, le trio de Matt Stubbs, Pat Faherty et Tim Carman prend une orientation haute énergie plutôt que blues comme sur leur album précédent, l’excellent Try It You Might Like It sur lequel ils couvraient le répertoire de l’explosif Hound Dog Taylor. "Nous faisons les disques que nous aimerions écouter" disent ils. Ils le font avec le materiel vintage requis: le GA-20, d’où ils ont tiré leur nom, est un Gibson , un petit ampli combo funky de 1959 utilisé par Bo Diddley, Earl Hooker ou les Trashmen. Garage donc, avec les deux versions de Fair Weather Friend. On reconnaitra dans Easy On The Eyes le riff de James Burton dans Suzy Q de Dale Hawkins. Ensuite on reste en Louisiane avec Dry Run et le méconnu Just Because écrit par Lloyd Price et repris par Larry Williams en 58 et (gasp!) John Lennon sur son album Rock’n’Roll de 75. Mais oubliez ces références qui n’ont plus grand chose à voir avec GA-20 pour qui l’important est de monter le volume à 12 (sur un combo de 20 watt!), d’enclencher le phasing en laissant cruncher le feedback naturel et de revisiter ces titres qu’is ont (re) découverts. (Romain Decoret

 

Matty T. WALL 

"Live Down Underground" (Froszak Promo Records) 

La scène australienne a toujours été différente du reste du monde, que ce soit avec les Easybeats émigrés à Londres ou avec leurs neveux d’AC/DC. Dans le domaine du blues-rock, Dave "The Plumber" Hole a longtemps représenté le meilleur dans ce domaine. Avec l’arrivée de Matty T. Wall, le jeu est changé. Avec sa virtuosité il n’essaye pas d’imiter le son caractéristique du trio blues-rock, il le redéfinit en compagnie du batteur Ric (pas de k) Whittle et du bassiste Leigh Miller. Versé aussi bien dans le jazz de Sophia’s Strut, le slide avec Slideride et la suramplification de Scorcher ou Broken Heart Tattoo, Matty Wall est addictivement électrique. Apprécié par Walter Trout et Eric Gales, il en est déjà à son troisième album n°1 consécutif dans les charts australiennes. Cet enregistrement live a été capté au Lyric Underground de Perth, sur la côte Ouest du continent australien. (Romain Decoret

 

David GASTINE 

"From Either Side" (Label Ouest) 

L’idée est naturelle et aurait du être déjà réalisée tant elle est évidente: la fusion entre le gypsy-jazz et la country-music. Les deux côtés comme le décrit le titre du disque. Côté Django, c’est David Gastine qui a joué sur la scène du Carnegie Hall avec Stochelo Rosenberg et Al DiMeola, accompagné ici par son partenaire Samy Daussat. Côté country-blues, c’est Vincent Bucher, un grand harmoniciste français. Le répertoire est centré sur Johnny Cash avec I Walk The Line, Folsom Prison Blues et le traditionnel (Ghost) Riders In The Sky. Pour remonter à Django Reinhardt, il y a la fusion originale du great American songbook avec le gypsy-jazz de I’ll See You In My Dreams. Il est d’ailleurs dommage que personne au Label Ouest n’ait pensé à cette autre fusion qui est celle de Django avec les premiers guitaristes de western-swing comme Herman Arnspiger des Texas Playboys de Bob Wills. dans les années 30. Il y a là une belle œuvre qui attend. David Gastine va tourner cet été, ne le manquez pas. (Romain Decoret)

mercredi 6 juillet 2022

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

Molly TUTTLE & GOLDEN HIGHWAY 

"Crooked Tree" 

Après Rise en 2018 (Le Cri du Coyote 156), un premier EP où elle jouait un bluegrass moderne largement ouvert à d’autres cultures musicales, Molly Tuttle avait enregistré deux disques sans rapport aucun avec le bluegrass qui avaient fait craindre qu’elle délaisse désormais le genre musical qui l’a fait connaître (au sein du groupe familial The Tuttles) et consacrée (élue guitariste de l’année par IBMA en 2017 et 2018). Les précédents de ces surdoués qui se sont tournés vers d’autres musiques après des débuts triomphants dans le bluegrass sont nombreux: Mark O’Connor, Béla Fleck, Tony Furtado, Sarah Jarosz, Sara WatkinsDavid Grisman et Marty Stuart si on veut remonter plus loin. Au grand bonheur des amateurs de bluegrass, Molly ne suit pas cette voie et revient à ses premières amours avec l’album Crooked Tree. Elle a coécrit toutes les chansons, la plupart avec Ketch Sekor (Old Crow Medicine Show), quatre avec Melody Walker et les deux dernières avec Becky Buller et Mark Simos. J’ai été surpris par la simplicité de plusieurs compositions aux structures et mélodies très classiques alors que Molly a montré ces dernières années des aspirations (et une inspiration) modernes. Parmi les titres écrits avec Sekor, Flatland Girl, Over The Line et Nashville Mess Around – tous des tempos rapides – ont une mélodie on ne peut plus standard. Molly les chante bien, même si ce bluegrass classique convient mieux à des chanteuses comme Rhonda Vincent ou Tina Adair. La valse San Francisco Blues est tout aussi simple mais le duo vocal avec Dan Tyminski fonctionne bien. Goodbye Girl, caractéristique du style enthousiaste de Becky Buller, et qui a une mélodie également assez basique, va bien à la voix de Molly. Big Backyard est un titre joyeux accompagné par Old Crow Medicine Show. Crooked Tree, tout en douceur, et Castilleja (avec de jolis couplets) sont plus sophistiqués. L’approche vocale et l’accompagnement de guitare dans She’ll Change sont dans le style de Tony Rice. Dooley’s Farm est un blues lugubre chanté en duo avec Billy Strings, bien arrangé autour de la guitare de Molly. C’est une bonne chanson qui irait également très bien au duo Robert Plant - Alison Krauss. Les deux chansons que j’ai préférées ont été écrites avec Melody Walker. Dans The River Knows, Molly joue de la guitare dans son style inspiré du clawhammer qui donne à ce titre un air de famille avec Little Sadie et Shady Grove. Enfin, la complicité de Molly et Gillian Welch transpire dans les chants de Side Saddle, hymne féministe enthousiaste et réjouissant. Si le répertoire manque parfois d’originalité, il n’y a rien à redire quant aux performances instrumentales, toutes brillantes. La guitare de Molly est partout et ravira les amateurs de flatpicking bluegrass. De son groupe, Golden Highway, seul Dominic Leslie (mandoline) est largement présent sur l’album. Les autres principaux partenaires de Molly sont Jerry Douglas (dobro) qui coproduit l’album avec elle, Jason Carter et Christian Sedelmyer (fiddle), Mike Bub (contrebasse) et Ron Block (banjo), tous excellents.

 

The INFAMOUS STRINGDUSTERS 

"Toward The Fray" 

La pandémie semble avoir massivement incité les artistes bluegrass à nourrir leurs chansons de préoccupations environnementales, sociales, existentielles ou politiques, eux qui se sont souvent contentés de parler d’amour, de famille, de trains et de meurtres au bord de la rivière. Rien qu’à la pochette de leur douzième album, Toward The Fray (une petite fille portant un masque à gaz et tenant son ours en peluche dans un décor post apocalyptique), on peut deviner que c’est aussi le cas des Infamous Stringdusters, ce que confirment les textes de Means To An End, Til I’m Satisfied ou I’m Not Alone. Quant à la chanson Toward The Fray, elle est ouvertement inspirée par la mort de George Floyd qui a donné naissance au mouvement Black Lives Matter. Pour le reste, Toward The Fray est un album typique des Infamous Stringdusters, avec leurs qualités et leurs défauts. Côté qualités, l’excellence instrumentale d'Andy Hall (dobro), Jeremy Garrett (fiddle), Andy Falco (guitare) et Chris Pandolfi (banjo) et des arrangements modernes, travaillés avec une belle recherche sur la complémentarité des instruments. Le principal défaut du groupe reste les chants. Non que Hall, Falco, Garrett et Travis Book (contrebassa) soient de mauvais chanteurs mais ils ne sont pas au niveau de leur talent de musiciens. Plusieurs chansons ont un couplet bluegrass assez classique et un refrain newgrass. Hall et Garrett manquent de puissance (ou de technique vocale) sur les refrains. C’est sur I Didn’t Know que Garrett est le meilleur, peut-être parce que le titre est soutenu par une batterie. La voix douce de Travis Book est sans doute la plus plaisante parmi les Stringdusters. Elle convient surtout à des ballades comme I’m Not Alone ou How Do You Know qui ne constituent pas l’essentiel du répertoire du groupe. Sans partie chantée, l’instrumental Revolution est évidemment une réussite. Means To An End et Pearl Of Carolina font également partie des bons titres de Toward The Fray

 

 YONDER MOUNTAIN STRING BAND

"Get Yourself Outside"  

Yonder Mountain String Band a un nouveau mandoliniste, Nick Piccininni, et il est tout aussi excellent que ses prédécesseurs, Jeff Austin et Jacob Joliff, comme en témoignent son instrumental Out Of The Pan, son intro sur I Just Can’t et ses nombreux solos sur les onze titres de Get Yourself Outside. C’est sans doute aujourd’hui le musicien du groupe qui le tire le plus vers le newgrass. Comme de nombreux jam bands, YMSB a des influences rock/newgrass mais, dans ses albums studio, il conserve une base marquée par le bluegrass classique de ses débuts. Il y a même deux folkgrass. If Only, chanté par le guitariste Adam Aijala, est dynamisé par le duo de fiddles de Piccininni et Allie Kral. No Leg Left, interprété par Piccininni est intime mais intense avec encore une jolie prestation de Allie Kral. Comme dans beaucoup d’autres titres, les harmonies vocales (Aijala, Kaufman et Piccininni) sont très réussies. Parmi les meilleures chansons de l’album, la valse blues Small House repose sur un motif de guitare répétitif. Elle doit aussi beaucoup au talent de Nick Piccininni qui la chante et l’accompagne au dobro. Mon titre préféré est Broken Records du contrebassiste Ben Kaufmann. C’est un morceau à part dans l’album par son rythme chaloupé, le phrasé et la voix de Kaufman, Broken Records ressemble à un tube oublié de Steely Dan – ce qui nous emmène bien loin du bluegrass et même du newgrass. Il faut aussi citer le newgrass rapide Into The Fire avec encore un bon duo vocal de Aijala et Piccininni et Change Of Heart, joliment interprété par Allie Kral. Deux chansons par le banjoïste Dave Johnston et un semi-newgrass de Piccininni m’ont moins intéressé, question de voix ou d’écriture, mais partout, les cinq musiciens sont remarquables. Si vous ne connaissez pas encore cette formation créée en 1998, Get Yourself Outside est une bonne porte d’entrée pour découvrir Yonder Mountain String Band.

Aoife O'DONOVAN

"Age Of Apathy" 

Elle n’a pas la voix la plus puissante, elle n’atteint pas des tessitures stratosphériques, elle n’a pas un timbre naturellement émouvant mais Aoife O’Donovan est une chanteuse extraordinaire. Elle passe avec la même justesse, avec la même perfection du murmure, de la confidence à l’aigu le plus limpide. Elle sait tout faire. L’émotion transpire à chaque note. Ce talent, je l’avais jusqu’à présent beaucoup plus apprécié par les groupes dont Aoife a été membre (Crooked Still, I’m With Her) et ses nombreuses collaborations à divers projets que dans ses propres albums. Age Of Apathy me semble plus réussi que ses disques précédents. Aoife a composé les onze chansons. On reste dans l’univers folk moderne de ses précédents albums (Aoife a écrit Age Of Apathy avec Joni Mitchell – deux autres titres avec Tim O’Brien et son producteur Joe Henry). Les claviers et les guitares dominent les arrangements. Parmi les chansons les plus réussies, Sister Starling, Phoenix, et à moindre titre Lucky Star m'évoquent Shawn Colvin (et particulièrement l’album A Few Small Repairs). Dans Elevators, on sent aussi l’influence de Sarah Jarosz. J’aime beaucoup Passengers, titre le plus pop et sans doute le plus « grand public » avec ses guitares électriques. Gallahad, B 61 et Town Of Mercy sont d’autres chansons qui vous feront irrémédiablement tomber sous le charme de la voix d’Aoife O’Donovan.

 

EDGAR LOUDERMILK BAND 

"The Dark Side Of Lonesome" 

Edgar Loudermilk s’est fait connaître comme songwriter et contrebassiste de plusieurs groupes importants, notamment IIIrd Tyme Out de 2006 à 2013. Il a en parallèle enregistré plusieurs albums solo et finalement formé son propre groupe en 2015. The Dark Side Of Lonesome est le second disque de cette formation. Edgar Loudermilk Band joue un bon bluegrass classique. Zack Autry (mandoline – fils de Jeff Autry qui fut un temps guitariste du groupe) et Curtis Bumgarner (banjo) sont de bons musiciens et se mettent fréquemment en évidence, notamment sur For The Likes Of You, un des titres écrits par Loudermilk, et le classique John Henry. Ils reçoivent sur certaines chansons le renfort de Michael Cleveland ou Hunter Berry (fiddle) et Jeff Partin (dobro). Le répertoire associe compositions de Loudermilk et Zack Autry et reprises. I Hope She Sings et I’ll Put The Blame On You sont les titres les plus remarquables. I’m Going Home et Lost Cause Loving You semblent sortir tout droit des fifties. Pas mal de qualités donc, mais l’appréciation de cet album dépend surtout de celle que vous aurez de la voix d’Edgar Loudermilk. Il a un timbre dur, une voix un peu étranglée qui passe plus ou moins bien selon les chansons. Personnellement, j’ai un peu de mal avec ce type de voix. Elle convient mieux à un blues comme For The Likes Of You qu’à Movin’ Train, pourtant choisi pour ouvrir l’album. Ma chanson préférée du disque est d’ailleurs The Queen Of Laramie, une composition de Tim Stafford et Zack Autry, et c’est un des deux titres qu’interprète ce dernier sur l’album.

samedi 2 juillet 2022

Du côté de Chez Sam par Sam Pierre

 

 Rod PICOTT 

"Paper Hearts and Broken Arrows" 

Cela fait un peu plus de vingt ans que Rod Picott nous délivre des disques dont chacun donne l'impression qu'il est meilleur que le précédent. Paper Hearts and Broken Arrows ne fait pas exception à la règle. Il prend même une dimension supplémentaire, deux anx après la disparition de Dave Olney, que Rod admirait, se posant comme un de ses meilleurs héritiers. Le sens le la mélodie, les textes intelligents qui donnent à réfléchir, sans jamais négliger l'émotion, et même la voix, tout cela rapproche les deux hommes. J'y ajouterai une touche supplémentaire quant à l'attitude des deux vis à vis de la création artistique. Rod, comme Dave, fait venir ceux qui l'écoutent à lui, tout doucement, sans se compromettre, sans concession. Il s'est ainsi constitué une base de supporters qui le suivent dans toutes ses évolutions, participant avec confiance au financement de chaque projet, aussitôt qu'il est annoncé. Dès Lover, le premier titre, on est accroché par ces mots qui s'insinuent, "I'm so tired of flying alone", et cela continue avec le plus rythmé Revenuer puis Mona Lisa ("You're not the Mona Lisa, I'm not your James Dean") avant de croiser le hors-la-loi Frankie Lee ou le boxeur Sonny Liston. Lost In The South et Mark Of Your Father sont d'autres moment forts d'un disque parfait de bout en bout. Les valeurs talent et travail des artistes ne sont pas reconnues par nos dirigeants politiques car les saltimbanques, non-essentiels, ne produisent que du bonheur et de l'émotion. À moins de dormir avec son attaché-case et son costume 3 pièces, branché en permanence sur l'évolution du Dow Jones, on ne peut qu'être touché par Rod Picott, ses mélodies, sa guitare et sa voix, le tout parfaitement mis valeur par la production de Neilson Hubbard, entouré de quelques musiciens dont l'excellent Juan Solodzano à la pedal steel et à la guitare slide. 

 

Ian NOE 

"River Fools & Mountain Saints" 

Ian NOE fait partie de ces jeunes songwriters qui constituent une relève plus que crédible de leurs glorieux ainés. Originaire du Kentucky, plus précisément de Beattysville, triste ville conservatrice, il a égayé sa jeunesse en écoutant Neil Young, Bob Dylan ou John Prine. À 17 ans, en 2007 il gagne le grand prix de l'Appalachian Starsearch à Hazard, Kentucky avec sa composition originale Don't Let The Morning Bring Ya Down. Ce n'est pourtant qu'en 2019 qu'il publiera son premier album, Between The Country, qui lui vaudra un début de reconnaissance internationale. Premier album? Pas tout à fait car Ian avait enregistré dix de ses compositions pour un album sans titre où il sonnait, vocalement surtout, comme un jeune Neil Young. Avec River Fools & Mountain Saints, Ian s'affirme comme un réel talent, capable de peindre des portraits tels que River Fool, Tom Barrett ou Mountain Saint, de nous tirer une larme avec l'émouvant Ballad Of A Retired Man mais aussi de nous faire réfléchir avec l'épique Appalachia Haze. Entre folk (comme la ballade One More Night avec la steel guitar de Steve Daly et le French Horn de Jennifer Kummer) et rock, avec certains titres qui révèlent ses origines appalachiennes et d'autres dominés par un orgue ou un piano, Ian Noe nous propose un disque aux ambiances variées, s'éloignant de ses références (même si l'on pense encore parfois à Neil Young) pour tracer tout doucement son propre sillon. Les douze compositions de l'album sont de la plume de Ian Noe, la dernière, Road May Flood étant enchaînée avec une reprise de It's A Heartache

 

Chuck BRODSKY 

"Gravity, Wings, And Heavy Things" 

Chuck Brodsky est un de ces artistes pour lesquels j'ai une affection particulière, dans la lignée de John Prine, Paul Siebel ou Sammy Walker. C'est de ce dernier qu'il se rapproche le plus, par son sens de la mélodie, son jeu de guitare et, surtout, son timbre de voix. Gravity, Wings, And Heavy Things est le genre de disque qui me donne le sourire dès la première note, dès les premier mots: "Juste un simple chanson / À propos d'une paire d'ailes / À propos de la gravité / Et de son effet sur les choses" (It Takes Two Wings). Originaire de Philadelphie où il est né au début des années 60, Chuck vit désormais à Asheville, Caroline du Nord, une des scènes les plus riches des musique acoustiques actuelles. Pour son treizième album, l'homme a fait dans la sobriété avec en plus de sa voix et de sa guitare, deux de ses accompagnateurs favoris, Chris Rosser et Doug Pettibone. Le premier joue toutes sortes de claviers et d'intruments à cordes, y compris une guitare électrique sur le morceau le plus rock du disque, Bully Jim. Le second intervient sur la moitié des titres avec sa pedal steel et ou sa Weissenborn slide guitar. Cette dernière donne un couleur inimitable à mon titre préféré du disque, That's How I Changed His Mind. Je citerai aussi Cup Of Coffee ou encore The Country Needed Baseball. L'homme est un grand fan de ce sport et a publié en 2002 et 2013 The Baseball Ballads et The Baseball Ballads 2: "Le pays avait besoin de baseball / Les garçons étaient au-delà des mers / Se battant contre les Allemands / Et les Japonais". Chuck continue entre légèreté et gravité, à l'image du titre de l'album qui se conclut par une deuxième version de It Takes Two Wings où la voix de Chuck est seulement accompagnée du piano de Chris, conférant à cette chanson légère en apparence un côté plus grave que la première version.

 

The SLOCAN RAMBLERS 

"Up The Hill And Through The Fog" 

Ce trio canadien de Toronto est composé de Darryl Poulsen (guitare et voix), Adrian Gross (mandoline, mandole et voix) et Frank Evans (banjo et voix). Avec Charles James (basse et voix) il nous propose un album, leur quatrième, sur lequel on pourrait apposer l'étiquette de bluegrass progressif. Quatre compositions sont de Frank, deux de Darryl et cinq d'Adrian. Une seule reprise, A Mind With A Heart Of Its Own de Tom Petty complète parfaitement l'ensemble. Les instrumentaux (Snow Owl, Platform Four, Harefoot's Retreat) aux arrangements travaillés cohabitent parfaitement avec des titres plus classiques comme Won't You Come Back Home, Streetcar Lullabye ou The River Roaming Song. Les voix sont excellentes et les harmonies accentuent l'aspect moderne du groupe. Le disque a été conçu au plus fort de la pandémie, les membres ont perdu des proches: Darryl son frère et Adrian son père. You Said Goodbye (composition de Darryl) témoigne de l'attitude du groupe qui parvient à traiter un sujet grave en apposant un rythme joyeux sur des textes qui vous tirent des larmes. S'il fallait résumer le disque (et donc qualifier le groupe), j'utiliserais deux mots: talentueux et inventif. En tout cas, il s'agit pour moi d'une belle découverte.  


The LUCKY ONES 

"Slow Dance, Square Dance, Barn Dance"  

Eux aussi viennent du Canada, mais du Yukon. J'avais été séduit par leur premier album (sans titre) paru en 2021 et grande fut ma surprise de voir son successeur arriver si vite. Ian Smith (guitare, harmonica, voix), JD McCallen (guitare et voix), Ryan James West (mandoline, guitare et voix), Kieran Poile (fiddle et voix) reçoivent le renfort d'Aaron P. Burnie (banjo), Hayley Warden (basse), Aki Jonasson (accordéon), Jeff Dineley (harmonies et basse), Michael C. Duguay (piano) et Jo Lane Dillman (harmonies). Inspiré par le bluegrass aussi bien que par le honky-tonk, mais surtout par la vie dans le grand nord, le groupe rend une copie qui serait parfaite si elle n'était pas si courte (neuf titres et moins de vingt-sept minutes). Goodbye Train (qui pourrait figurer sur Desperado de Eagles), Keno City Love Song (superbe ballade d'amour nostalgique) ou encore Kate And Dan (qui narre l'histoire tragique de deux fameux criminels) ne sont que trois exemples de ce que savent faire The Lucky Ones, dont la cohésion, aussi bien musicale que vocale, et la capacité à trousser en trois minutes des petites histoires habillées de superbes mélodies sont remarquables.

mercredi 15 juin 2022

L'art selon Romain (Decoret)

 

Lew JETTON & 61 SOUTH

"Déjà Hoodoo" (Endless Blues Records)

Voici un grand chanteur-guitariste que Dan Auerbach a loupé, sans doute parce qu’il ne l’a pas rencontré. Lew Jetton est né dans le West Tennessee à Humboldt. En 1981 il termine ses études universitaires et présente la météo et le journal télévisé à Jackson, Tennessee. Le légendaire Carl Perkins lui conseille de se consacrer à plein temps à la musique et Lew Jetton est également coaché vocalement par le bluesman Snooky Prior. Dès 1994 il forme le groupe 61 South (oui, CETTE route-là) avec JD Wilkes des Legendary Shack Shakers. De 2000 à 2017, ils enregistrent 4 albums dont les fabuleux State Line Blues et Tales From A 2-Lane. Ces routes du Sud à deux voies, ils les empruntent en permanence pour tourner sans arrêt dans les juke-joints de Paducah, Kentucky jusqu’à New Orleans et Mexico. Le groupe est soudé comme peu d’autres et il teste les chansons devant le public. Waffle House Woman est une favorite des audiences, ainsi que Mexico, Move On Yvonne, l’ironique Who’s Texting You?, ou le très sérieux Will I Go To Hell?. Déjà Hoodoo a été enregistré à Jackson, Tennessee par Wes Hensley, ex-directeur musical du groupe de Carl Perkins. Interventions lumineuses de Bob Lohr, pianiste de Chuck Berry et du spécialiste de Travis-pickin’ Alonzo Pennington. Rock & blues, recommandé à ceux d’entre nous qui sont fatigués des clichés. (Romain Decoret

 

 Robert FINLEY

"Sharecropper’s Son" (Easy Eye Sounda) 

La dernière découverte de Dan Auerbach est ce Louisianais qui n’est jamais là où l’on pourrait s’y attendre. Country-blues? Sans doute, mais il repousse l’enveloppe au maximum, capable de jouer de la soul-funk ou du jazz avec un feeling magnétique. Comme le dit Auerbach: "Robert Finley a une vista musicale impressionnante. Quand il pose sa guitare, il suffit de le mettre en face d’un orchestre et il sonne comme Ray Charles dès la première prise". Finley a eu une vie incroyable, depuis les champs de la ferme familiale en Louisiane, jusqu’à Beverly Hills, l’émission TV America Got Talent et des premières parties de Greta Van Fleet. Découvert sur le tard avec l’album Age Don’t Mean A Thing en 2016, alors qu’il avait 62 ans, il est ici enregistré à Nashville avec l’équipe de blues vétérans du Mississippi d’Auerbach. Kenny Brown, Eric Deaton, Bobby Wood, Billy Sanford et Gene Chrisman. Alors, bien sûr Country Boy, Sharecropper’s Son et Country Child sont du pur country blues qui évoque Lightning’ Slim ou Slim Harpo, mais Souled Out On You et Make Me Feel All Right vont au-delà, dans le royaume du Genius Ray Charles. Alors que All My Hope et Starting To See atteignent la dimension de Sam Cooke. Au moment où vous lirez ces lignes, Robert Finley aura fini sa tournée française en jouant au Trabendo à Paris… (Romain Decoret

 

Early JAMES

"Strange Time To Live" (Easy Eye Sound)

Early James est un pur produit de la scène très particulière de Birmingham, Alabama. A la sortie de son premier album, ce jeune songwriter a été perçu par la critique comme le chaînon manquant entre Townes Van Zandt et Tom Waits, alors qu’en réalité il est dans la tradition de John Prine et de "Hardrock" Gunter, auteur du classique Birmingham Bounce. On pensera aussi à Sturgill Simpson ou Jason Isbell et même à Jerry Reed. Ce second album est bien plus électrique avec un rack de pédales, alors que pour le premier - Singing For My Supper - Early James n’avait amené que sa guitare acoustique. Aucune chanson ne ressemble à quelque chose de déjà entendu et en même temps cette musique est comme gravée dans la pierre d’une tradition établie mais oubliée. Un mix très étrange et créatif avec Tom Bukovac à la guitare (Willie Nelson, Keb’Mo), le batteur d’Allen Toussaint, Jay Bellerose et Mike Rojas au piano. Textes inspirés par les auteurs sudistes comme Faulkner ou Erskine Caldwell. Murder ballads electrifiées avec Dance In The Fire ou folk contemplative sur If Heaven Is A Hotel. Pas d’interdiction de se sentir fou, car les vrais fous sont ceux qui ne doutent jamais d’eux-mêmes, comme Early James le chante dans Straightjacket For Two. Il est rejoint par la chanteuse Sierra Ferrell pour l’incandescent Real Low Down Lonesome. A voir absolument dès qu’il viendra en France… (Romain Decoret)

 

Walter TROUT

"Ride" (Provogue/Mascot Group)

Walter Trout a d’abord accompagné John Lee Hooker, Percy Mayfield, Big Mama Thornton et Joe Tex avant de rejoindre Canned Heat. Puis John Mayall l’engage. De 84 à 90, il forme l’un des meilleurs duos des Bluesbreakers avec le second guitariste Coco Montoya derrière John Mayall. Pendant cette période, il est self-destructif et c’est Carlos Santana qui le sort psychiquement d’une descente aux enfers. On verra que l’influence de Santana porte aussi sur l’évolution de son jeu de guitare, lui déconseillant de se laisser enfermer dans des schémas sclérosés. En 2013, en tournée, un docteur lui annonce qu’il lui reste 90 jours à vivre à moins qu’il ne subisse une greffe du foie. Il le fait et en guérit pour enregistrer l’album Survivor Blues en 2019. Son nouvel album, Ride, tire les leçons de sa rencontre avec Santana et il l’incorpore dans son jeu. Ghosts, High Is Low ou I Worry Too Much sont beaucoup plus que du blues-rock, avec une guitare chantante qui rappelle le "violoning" de Leslie West. Le disque sortira le 19 août. (Romain Decoret)

 

The ROLLING STONES

"Licked Live In NYC" (DVD - Mercury/Universal)

Pour la tournée 40 Licks , les Stones reviennent au Madison Square Garden et le show est ici retranscrit dans son intégralité, en un DVD et deux CD. On retrouve ce qui est le groupe ultime des Stones avec Darryl Jones à la basse, Chuck Leavell aux claviers, le sax du regretté Bobby Keys, Blondie Chaplin, Lisa Fischer et Bernard Fowler aux chœurs et la section de cuivre de Tim Ries, Kent Smith et Michael Davis. Si les greatest hits sont au rendez-vous avec Street Fighting Man, Satisfaction ou Brown Sugar, on appréciera des versions plus rarement jouées de Monkey Man, If You Can’t Rock Me, Thru and Thru, Starfucker et Can’t You Hear Me Knocking. Mieux encore les soundchecks d’Amsterdam en bonus offrent les inconnues Well Well et Extreme Western Grip. Deux autres documentaires en bonus sont intitulés Tip Of The Tongue et Backstage In Boston. Un coffret précieux avec 161 minutes de show incandescent en attendant la tournée française de cet été… (Romain Decoret)

vendredi 10 juin 2022

Disqu'Airs par Éric Allart

 

Charley CROCKETT

"Lil’ G.L. presents Jukebox Charley" (2017/2022)

Boulimique de travail, Charley Crockett a sorti avec un rythme intense une pelletée d’albums marquants depuis 2017 qui l’ont propulsé dans le peloton de tête des revivalistes attachés au son et aux styles des années 60-70. Jukebox Charley est une nouveauté et paradoxalement son plus ancien album: il s’agit d’un état des lieux mis en boite en 2017 avec ce qui constituait alors le répertoire "live" d’icelui. Tous les éléments constitutifs de son admirable capacité à singulariser chaque titre sont déjà là, avec un équilibre dans les arrangements et une maitrise qui laisseront pantois les connaisseurs.

Emprunts à Johnny Paycheck et Porter Wagoner, George Jones, exhumation de Six Foot Under obscur bijou de Bob Fryfogle magnifié par l’orchestration des Blue Drifters, on attachera une fois encore de l’attention à la variété des schémas de percussions et de basse, toujours inventifs mais sobres.

La figure tutélaire du Jerry Lee Lewis et de Charlie Rich des années 60 plane sur Home Motel dont vous me direz des nouvelles.

Cerise sur le gâteau, Charley démontre sur ces plages qu’il est probablement déjà le meilleur pour l’usage des chœurs sucrés féminins typiques du Nashville Sound aussi bien que des Raylettes des années 60. On en ressort comme d’un grand voyage pour visiter des amis chers mais distants.

 

 

Vaden LANDERS

"Lock The Door" (2022)

Il n’y aura pas tromperie sur la marchandise, c’est du honkytonk brut qui se tient à l’écart de toute l’artillerie lourde des back-ups metal-red-dirt-pop-grunge que l’on tente de nous faire passer pour de la Country-Music. 

Amateurs des premiers Wayne Hancock, vous trouverez ici du fiddle, de la belle pedal steel, une pincée de slap bass et de lead guitares. Plus classique tu ne peux pas. Mais l’atout tient surtout à l’énergie déployée et à la dimension un peu rugueuse de l’ensemble. Ca ne sent pas la naphtaline compassée et la posture, ça envoie pas mal, les ballades alternent avec du shuffle et des blues yodelés. Ce jeune gars de 27 ans sait d’où il vient et où il va. 

Il compose, écrit, arrange et chante. Le timbre n’est pas policé et la voix n’est pas toujours de celles que l’on retient à la première écoute. Il n’y aura pas de révolution copernicienne et c’est pour cela que l’homme aussi bien que la musique me sont attachants. Rien n’est faux là dedans. 

 

The VIRGINIA CREEPERS

"Little Bird in the Bosque" (2022)

Voici une sympathique formation Old-Time du Nouveau Mexique qui se produit dans la région d’Albuquerque depuis les années 90. Habitués à des petites scènes, du bar et des évènements privés ils nous offrent leur premier CD de 19 titres où sur un rythme sautillant et enjoué ils savent faire vivre la candeur et la chaleureuse simplicité des pulsations de l’ancien temps. 

Si Sail Away Ladies et Billy In The Lowground n’apportent pas de surprise réelle au vu de leur omniprésence dans le répertoire obligé du genre, les 17 autres titres mettent en valeur la richesse harmonique des twin fiddles de Michael Robert et Jane Phillips

Les instrumentaux Grey Eagle et Grigsby Hornpipe donnent une furieuse envie de danser et illustrent le potentiel euphorisant que sait susciter cette musique. 

J’ai été touché par la puissance émotionnelle de Bella Donna Waltz aux accents cajuns. C’est une bande d’amis, qui se pratiquent depuis des années, cela se sent dans l’homogénéité du rendu, une invitation à partager cette sociabilité engageante. 

 

Brennen LEIGH featuring ASLEEP AT THE WHEEL

"Obsessed With The West" (2022)

Nous avions eu une belle surprise en 2009 lorsque Asleep at the Wheel avait mis en boite avec Willie Nelson au vocal un bel album hommage à Bob Wills et aux Texas Playboys (sans oublier Milton Brown) où enfin, on s’était rapproché avec crédibilité du son originel des années 40. Si le projet n’apportait pas grand-chose aux dévots du maître (dont je compte) à cause de son choix de répertoire archi connu, il avait le grand mérite de réactiver un patrimoine trop souvent ignoré des jeunes générations et surtout de prouver la capacité de la bande de Ray Benson à reprendre les gimmicks et arrangements originaux de façon convaincante. 

C’est la même impression qui se produit à la première écoute de cette grande réussite de Brennen Leigh, à la différence que le matériel est original et inédit. 

Bon sang de bonsoir, comme la musicalité de l’ensemble est riche! Le mixage est aussi réussi que le trop méconnu Electrically Recorded de Dave Stuckey, qui, lui aussi avait tenté avec talent de structurer un "all stars band" de Western Swing avec une élite d’instrumentistes en 2000. 

Le Swing est indéniable, la profusion des back-ups de steel, de cuivres, de piano est un régal et puise dans le patrimoine sans que cela paraisse de la copie servile ou du clonage stérile. Au service des chansons, avec la touche de naïveté désuète et parfois les percussions à dessein lourdingues d’une musique hédoniste faite pour danser, l’accompagnement souligne et contextualise les paroles dans le ton, qui auraient pu être imaginées il y a soixante dix ans. Brennen Leigh coule sa voix chaude dans l’ensemble avec humour et sincérité. 

J’avoue en toute partialité mon plaisir à y retrouver Chris Scruggs à la steel, confirmant sa maitrise totale des riffs adéquats, bien plus crédible dans cet environnement, pardon par avance, que les plages habituelles de la grande Cindy Cashdollar. Cet album est le chainon manquant entre les Tiffanys Sessions de Bob et la poignée de disques des Lucky Stars

Ahhh, si tous les derniers album du grand Ray avaient cette qualité ….

mercredi 8 juin 2022

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

GREENSKY BLUEGRASS

"Stress Dreams" 

La centaine de morceaux enregistrés par Greensky Bluegrass sous le titre de Leap Year Sessions parue l’an dernier était une (énorme) parenthèse presque exclusivement constituée de reprises (d’autres artistes ou d’anciens albums du groupe). Stress Dreams est donc le premier album post-confinement (et malheureusement pas post-pandémie) de Greensky Bluegrass. Le confinement a énormément influencé son écriture puisque les treize titres, tous écrits par les membres du groupe, interrogent sur le sens de la vie, incitent à jouir de l’instant, ou nous parlent de fin du monde. Des thèmes bien transcrits dans la musique de Greensky. De longs traits de dobro rendent Absence of Reason carrément inquiétant. Le même instrument hulule au début de Screams. Anders Beck est génial tout au long de l’album. Grace aux pédales d’effets, il sonne tantôt comme une lap steel, tantôt comme une guitare électrique (Streetlight, Grow Together). On retrouve dans les treize chansons la merveilleuse complémentarité des cinq musiciens, ensemble depuis quinze ans maintenant (et même vingt deux pour Hoffman, Bruzza et Bont). Ils ont la même science que New Grass Revival pour créer une rythmique rock sans la moindre percussion. Il se joue toujours des choses intéressantes derrière le chanteur. Les claviers (piano et orgue) sont très bien intégrés dans Stress Dreams, blues rock de 8 minutes chanté tout en duo par Mike Devol (basse) et Paul Hoffman (mandoline). La voix de ce dernier, plus proche de celle de Michael Stipe (REM) que de Bill Monroe (Bluegrass Boys) donne aux titres qu’il interprète un cachet "rock adulte". C’est plus léger quand Dave Bruzza (guitare) est au chant (New and Improved). Ma chanson préférée est Cut A Tooth. Sur ce titre comme sur Reasons To Stay, Greensky Bluegrass utilise un tempo très rapide qui contraste avec le chant lent et articulé de Hoffman. Michael Bont (banjo) y joue un long solo. Trois titres sont étirés sur plus de 6 minutes et permettent à chaque soliste de développer ses idées (Anders Beck est d’une créativité qui semble sans limites) toujours remarquablement soutenu par un accompagnement fourni et dynamique. Greensky Bluegrass est un groupe passionnant. 

 

Tammy ROGERS & Thomm JUTZ

"Surely Will Be Singing" 

L’association de Tammy Rogers et Thomm Jutz n’est pas nouvelle. Tous deux ont déjà enregistré plusieurs compositions écrites en commun, Thomm sur ses albums solo, Tammy avec son groupe, The Steeldrivers. Ils ont parait-il plusieurs dizaines de chansons en réserve et en ont choisi douze pour ce premier album en duo, Surely Will Be Singing. Ce sont tous deux d’excellents musiciens. Tammy s’est d’ailleurs d’abord fait connaître comme musicienne (fiddle, mandoline), aux côtés de Patty Loveless, Emmylou Harris et Trisha Yearwood. Thomm est un très bon guitariste. Ils sont accompagnés sur cet album par Justin Moses (banjo, dobro) et Mark Fain (contrebasse). Il y a un batteur sur deux titres. Tammy Rogers n’interprète que deux chansons en lead mais de nombreux refrains et plusieurs chansons entières sont en duo. L’ambiance est au calme, à l’intimité, à l’émotion. Dans ce domaine, les titres les plus intéressants sont All Around My Cabin, bien arrangé avec mandoline et alto, le dépouillé et élégant A Writer’s Tear, Five Winter’s More To Come avec banjo old time (Tammy) et un bon duo vocal sur le refrain, et la valse There Ain’t Enough Time. Sur un tempo plus vif, I Surely Will Be Singing tranche par son atmosphère joyeuse. Les titres plus rapides (Long Gone, Speakeasy Blues) permettent aux solistes – particulièrement Justin Moses – de faire étalage de leur talent.

 

The BAREFOOT MOVEMENT

"Pressing Onward" 

Depuis le EP Rise & Fly en 2020 (Le Cri du Coyote n°166), The Barefoot Movement s’est réduit à un trio. Alex Conerly (guitare) joue pourtant sur tous les titres mais il a apparemment décidé de remettre les chaussures et a officiellement quitté le mouvement. Peu importe après tout car The Barefoot Movement est essentiellement le groupe de sa chanteuse violoniste, la talentueuse Noah Wall. Elle a écrit les sept chansons originales du disque (dont quatre seule). Someday, superbement chanté en duo avec la contrebassiste Katie Blomarz, et Easy sont des ballades folk. Les autres compos ont des influences rock plus ou moins marquées et The Barefoot Movement joue la plupart avec un batteur qui libère Conerly et Morris de leur rôle rythmique. Back Behind The Wheel est un folk-rock bien chanté dominé un motif de mandoline hypnotique de Tommy Norris, excellent sur tous les titres. Sur Pressing Onward, ce sont le fiddle et la très jolie voix de Noah Wall qui sont en vedette. Find The Way est carrément rock et c’est paradoxalement le seul titre où on entend du banjo (Noah, elle a tous les talents). Sur Touch The Sky aux sonorités celtiques, le batteur aurait quand même pu y aller moins fort... Il y a aussi trois reprises sur ce disque. Katie Blomarz chante avec beaucoup de délicatesse It Doesn’t Matter Anymore de Paul Anka (accompagnée d’une pedal steel non créditée). Les deux autres reprises sont parmi les titres les plus marquants de l’album. Sur des arrangements funk newgrass, The Barefoot Movement réussit le défi de se passer de batteur. Grâce aux formidables parties rythmiques de Conerly et Morris dignes des plages les plus rock de New Grass Revival, le groupe nous propose des arrangements de Fire de Jimi Hendrix et d’un titre intitulé Baby Love mais qui n’est pas la chanson des Supremes. La voix de Noah Wall qui est si douce sur les ballades déborde d’énergie sur ces titres. Les chansons, les arrangements, la voix de Noah Wall, ses duos avec Katie Blomarz, les chœurs soul (Pressing Onward) ou rock (Find The Way Back), l’énergie, j’ai adoré Pressing Onward, formidable album à mi-chemin entre le rock acoustique et le bluegrass. Si The Barefoot Movement pouvait juste trouver un batteur un peu plus subtil pour le prochain album, ce serait top. 

 

 

COLEBROOK ROAD

"Hindsight Is 2020" 

On retrouve dans Hindsight Is 2020 de Colebrook Road leur bluegrass décontracté découvert avec Halfway Between et On Time (Le Cri du Coyote n°151 et n°162). Un style qui manque sans doute de tranchant, d’un peu de drive et de rigueur pour les partisans du bluegrass classique mais pas de charme. Jesse Eisenbise a une voix douce, assez haut perchée, qui rappelle celle de Evan Murphy (Mile Twelve) dans The Carolina Side. Il a écrit sept des dix titres. Son chant manque du cutting edge cher au bluegrass sur les titres les plus rapides (Back To Where You’ve Been) ou le blues Dry Gone Blues mais elle convient bien à Mountainside et All You Need To Know. Le gospel a cappella All Of Our Days fait également partie des bons titres du disque. Il y a de bonnes idées d’arrangements, même si tous ne sont pas complètement aboutis (le blues Days In The Nighttime construit sur un riff). Mark Rast signe l’instrumental Hindsight Is 2020 qui débute old time et finit en newgrass. Son banjo a un son un peu léger par rapport aux standards actuels mais tous les membres de Colebrook Road sont de bons musiciens. Et un groupe qui a intitulé un countrygrass Coyote mérite forcément votre confiance. 

 

Linda LAY 

(self-titled) 

Je me souvenais de Linda Lay comme contrebassiste et chanteuse du groupe Appalachian Trail il y a plus de 20 ans. Elle a ensuite fondé Springfield Exit avec son mari, le guitariste David Lay. Elle sort aujourd’hui son premier album solo composé d’adaptations bluegrass de chansons country (de Charlie Pride aux O’Kanes en passant par Emmylou Harris) et de titres de songwriters bluegrass actuels (Tim Stafford, Mark Brinkman). Le répertoire ne se prête pas aux démonstrations instrumentales mais Linda est bien accompagnée par Bryan McDowell (fiddle), Darren Beachley (dobro), Aaron Ramsey (mandoline) et Sammy Shelor (banjo), notamment sur Lightning et The Happiness Of Having You. L’ensemble est agréable même si ça manque d’originalité et de personnalité. Blue, Blueridge Mountain Girl rappelle les débuts de Rhonda Vincent. Lost In The Shuffle est un un shuffle entraînant signé Tim Stafford. Mon titre préféré est The Jingle Hole. Pas de banjo ni de fiddle mais une mélodie originale de Mark Brinkman, bien chantée par Linda et enveloppée d’une aura de mystère grâce aux interventions de dobro et de mandoline.