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mercredi 1 juillet 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

TANASI 

Cri du 💚  

Le trio Tanasi (du terme indien qui a donné son nom à l’État du Tennessee) s’est produit à Bluegrass in La Roche en 2025. Il est constitué du dobroïste Billy Cardine et des chanteuses Anya Hinkle (guitare) et Mary Lucey (banjo old time, contrebasse). Tous trois ont un passé riche dans diverses formations (Biscuit Burners, Dehlia Low, Tellico, Uncle Earl, Lover’s Leap). En plus du dobro, Billy Cardine joue du chaturangui (instrument indien), de la pedal steel et d’un dobro à 22 cordes. C’est un musicien virtuose, aventureux, parfois difficile à suivre. Avec Tanasi, il semble avoir trouvé l’écrin idéal pour sa créativité tout en proposant une musique très abordable. Côté aventure, l’album est pourtant ambitieux. Tanasi est une des premières formations à tenter le crossover entre les instruments bluegrass/old time et la world music. Béla Fleck a joué avec des musiciens africains et asiatiques, le groupe Henhouse Prowlers adapte un titre local aux instruments bluegrass dans chaque nouveau pays qu’il visite. Ce sont les seuls précédents qui me viennent à l’esprit. Parmi les neuf titres de l’album, trois ont des mélodies que Tanasi a ramenées d’Afrique de l’Ouest, du Népal et d’Afrique du Sud. De ce dernier pays, Tanasi a adapté Malhalla transformé en Let’s Hold On avec des paroles de Mary Lucey et Odessa Jorgensen (elles ont joué ensemble dans le groupe Biscuit Burners). Il y a un très bel arrangement tant instrumental (dobro et banjo) que vocal (les voix de Anya et Mary qui se répondent et s’harmonisent). Mary passe à la contrebasse pour Bajho Khetma, morceau népalais qu’Anya et Mary chantent superbement en duo. Get Up - Ore Mi Kini Se est construit sur une mélodie yoruba (Afrique de l’Ouest – Nigéria et Bénin essentiellement). Mary et Lucey réussissent le prodige de proposer une rythmique puissante avec juste une guitare et une contrebasse, se passant de percussions. A nouveau leur chant en duo est superbe et l’accompagnement de dobro est excellent. Dans la catégorie world music, on pourrait tout aussi bien associer la reprise de Many Rivers to Cross du chanteur jamaïcain Jimmy Cliff. L’adaptation de titres reggae en bluegrass/old time n’est cependant pas nouvelle. Peter Rowan et New Grass Revival ont brillamment réussi l’exercice il y a déjà quarante ans. Elle est chantée par Anya. Billy Cardine a ajouté un fond de pedal steel et Julian Pinelli son fiddle. On retrouve un peu de pedal steel dans l’adaptation de la ballade Sweetest Breeze de Steve McMurtry (Acoustic Syndicate) interprétée par Mary Lucey. La dernière reprise est Give Me Love de George Harrison. Étant donné l’intérêt qu’a longtemps porté le guitariste soliste des Beatles à la culture et la musique indienne, il n’est pas étonnant que Billy Cardine y joue du chaturangui en plus du dobro. Le duo vocal de Mary et Anya est à nouveau somptueux. Tanasi interprète également un medley de deux instrumentaux traditionnels (américains, précisons-le) avec des passages en duo dobro/banjo. Les deux derniers morceaux sont des compositions instrumentales de Cardine. Pickin’ in the Pines a un titre des plus banals mais il n’a rien de classique malgré un arrangement qui combine assez traditionnellement dobro, banjo old time et fiddle (Julian Pinelli). The Fif est le morceau où Cardine se donne la plus grande liberté de jeu. Il ajoute encore une fois le chaturangui au dobro. Mary et Lucey utilisent ici leurs voix comme des instruments, parfois façon scat pour accompagner Billy, en solo du début à la fin, pendant plus de 5 minutes, sans jamais nous perdre. Ce premier album de Tanasi est ambitieux et magnifique. Le talent de Billy Cardine sur tous les instruments relevant du domaine de la glisse (chers à Lionel Wendling longtemps collaborateur du Cri du Coyote) est immense et l’association des voix de Mary Lucey et Anya Hinkle est un vrai miracle. 


 

 

Andy LEFTWICH

"Aced" 

Cri du 💚  

Après avoir été pendant quinze ans le fiddler de Ricky Skaggs & Kentucky Thunder, Andy Leftwich s’était retiré de la musique pour se consacrer à la religion. Il est réapparu fin 2022 avec un formidable album instrumental, The American Fiddler (cf. avril 2023). Aced en est la suite, et elle est tout aussi formidable. Andy Leftwich a enregistré onze instrumentaux avec une équipe resserrée, Cody Kilby (guitare), Matt Menefee (banjo) et Byron House (contrebasse), tous trois déjà présents sur le disque précédent. Sur la plupart des titres, Andy joue de la mandoline en plus du fiddle. Il n’y a cette fois-ci que deux standards, le fiddle tune Tom & Jerry (avec le fiddle en solo de bout en bout à la Kenny Baker) et une version instrumentale tout à fait convaincante du gospel Talk About Suffering Here Below (j’apprécie pourtant rarement les versions instrumentales de chansons). Comme dans chacun de ses albums, Andy Leftwich reprend un titre de Django Reinhardt et Stéphane Grappelli. Cette fois, c’est R-26, loin d’être la plus connue des œuvres du duo mais elle est épatante de swing dans l’arrangement de Leftwich qui fait chanter son violon de bout en bout. Il a ajouté la reprise d’une composition de Ricky Skaggs, Crossville, à laquelle on peut reprocher d’être un poil répétitive bien que ce ne soit pas le morceau le plus long de l’album. Les sept autres titres sont des compositions de Leftwich. Aced, qu’il entame à la mandoline, à de jolis accents grismaniens. Behind the 8 Ball, en plusieurs mouvements sur un tempo rapide, est moderne. C’est le morceau que je préfère avec le très irlandais Brookstone dans lequel Matt Menefee pourrait nous faire croire qu’il joue sur un banjo 4 cordes. Road to Antioch a également des accents celtiques (ce qui rend le titre curieux mais il y a certainement des Antioch aux Etats-Unis). Old Hickory est un bluegrass plus classique, Up Massey Road un bon fiddle tune avec une partie de banjo sans doute en partie improvisée. Highland Rim, sur un tempo très rapide également, ne dépare pas du reste de cet excellent album, brillamment interprété par les quatre musiciens. 


 

 

BENSON

"Double Dose" 

Double Dose est le deuxième album de Benson, duo uniquement discographique composé de Wayne Benson, mandoliniste de IIIrd Tyme Out et de son épouse, Kristin Scott Benson, banjoïste des Grascals. Double Dose est moins enthousiasmant que leur premier disque Pick Your Poison (cf. Bluegrass & C° mai 2023), surtout en ce qui concerne les trois instrumentaux composés par Wayne, plutôt originaux mais guère emballants ou vite répétitifs (Banjo Radio Bounce). Les chansons sont plus intéressantes. Ni Wayne ni Kristin ne chantant, ils ont de nouveau fait appel à différents artistes pour interpréter les sept chansons de Double Dose. Woody Platt est excellent sur Lover of the Road avec un bon soutien de Mickey Harris au refrain. Jeremy Garrett (Infamous Stringdusters) interprète de manière plutôt tranquille Down That Road, un countrygrass signé Becky Buller, et Louise, blues de Paul Siebel devenu un classique transgenre (au sens musical du terme, repris par des artistes aussi différents que Bonnie Raitt, Leo Kottke et Seldom Scene). Dustin Pyrtle (ex-Quicksiver et IIIrd Tyme Out) a également droit à deux titres, le blues Things Have Changed (de Harley Allen) et une reprise sur un tempo très rapide de This Drinkin’ Will Kill Me de Dwight Yoakam. Son registre de ténor convient très bien aux deux chansons. Bully of the Town est généralement joué en instrumental mais les Benson ont choisi la version chantée, interprétée par Zack Arnold, ce qui n’empêche pas chaque soliste (Kristin, Wayne et Cody Kilby qui les accompagne à la guitare sur presque tous les titres) de briller en solo, comme sur tous les tempos rapides. Pour Pick Your Poison, les Benson avaient demandé au prêtre de leur paroisse, Heath Williams, d’interpréter trois chansons. Ils récidivent pour Double Dose avec Lay Em Down qui est une des chansons les plus réussies de l’album. Peu après la sortie de Double Dose, Benson a fait paraître en single (c’est la grande mode, développée par le téléchargement) Maybe It’s You, jolie chanson également très bien interprétée par Heath Williams. Elle a rapidement atteint les premières places des charts bluegrass. Dommage qu’elle n’ait pas été incluse dans Double Dose

 


 

 

Daniel GRINDSTAFF & The UPTOWN TROUBADOURS

Les groupes Marty Raybon & Full Circle puis Merle Monroe avaient révélé le talent du banjoïste Daniel Grindstaff. Après le succès de son album solo, Heroes & Friends (cf. Bluegrass & C° décembre 2024), Grindstaff a eu envie de monter sa propre formation, The Uptown Troubadours, avec le fiddler Derek Deakins et le contrebassiste Kent Blanton, déjà présents sur le second disque de Merle Monroe et Heroes & Friends (et qui connaissent en fait Grindstaff depuis ses débuts avec Jim & Jesse et les Osborne Brothers), ainsi que le guitariste Kevin Richardson qui chantait My Last Dollar sur Heroes & Friends. Pour l’enregistrement du présent album, la formation est complétée sur plusieurs titres par Andy Leftwich (mandoline), Marty Stuart (mandoline), Jonathan Dillon (mandoline) ou Josh Swift (dobro). Au-delà de ses indiscutables qualités de banjoïste, Daniel Grindstaff se révèle avant tout, avec ce disque, comme un homme de goût. Le répertoire et les arrangements sont excellents et il a trouvé en Kevin Richardson un formidable chanteur pour le style traditionnel (sa voix évoque celle de Dudley Connell dans A Little Goes A Long Way, composé par Tim Stafford et Rick Lang) comme pour le countrygrass We See Love (de Rick Lang) et de très bonnes adaptations de chansons country (Denver de Larry Gatlin et Danny’s Song de Kenny Loggins) arrangées avec beaucoup de légèreté. Côté bluegrass classique, l’album comprend aussi le traditionnel The Death of John Henry et la reprise d’un titre de Larry Sparks (Goodbye Little Darlin’). C’est Derek Deakins qui interprète le classique Corinne, Corinna (ici arrangé entre boogie et swing), aussi bien chanté (et joué) que le reste. Dans l’album précédent, Grindstaff avait adapté un titre de Rod Stewart (Forever Young). Il s’est cette fois intéressé au répertoire de Tom Petty avec une excellente adaptation de Angel Dream, superbement chantée par Richardson. Il y avait quatre instrumentaux dans l’album précédent, il n’y en a qu’un cette fois, une composition de Grindstaff, Castlerock Turnaround, dans laquelle il montre tout son talent de banjoïste, comme tout au long de ce très bon album. 


 

Danny ROBERTS

"The Winding Road Leads Home" 

Depuis 2004, date de la formation du groupe, Danny Roberts est le mandoliniste des Grascals. De loin en loin, il enregistre un album sous son nom. The Winding Road Leads Home est le troisième. Le précédent, Nighthawk, était sorti en 2014 (Le Cri du Coyote 142). Les trois chansons de Nighthawk étaient plutôt anecdotiques. Elles étaient interprétées par Andrea et Jaelee, l’épouse et la fille de Danny. Andrea avait été précédemment la guitariste ou bassiste du groupe féminin Petticoat Junction avant de devenir l’agent de plusieurs artistes bluegrass. Jaelee avait douze ans à l’époque, on sentait qu’elle avait déjà du talent et elle l’a amplement confirmé depuis avec le groupe Sister Sadie. Mais, depuis 2014, Danny Roberts a pris de l’assurance comme chanteur et il se charge d’interpréter lui-même quatre des cinq chansons de The Winding Road Leads Home (avec souvent Jaelee et Andrea en harmonies vocales). Il fait seulement chanter My Brown Eyed Darling à Andrea (c’est le seul titre anecdotique du disque et un des deux seuls que Danny n’ait pas composé). Danny est très à l’aise sur les tempos lents, la ballade Life on the Road chantée sur un joli picking de banjo et la valse blues How I’ll Live, How I’ll Die très bien interprétée en duo avec Dennis Parker, ancien membre du groupe de Ricky Skaggs. Sa tessiture medium convient également très bien au countrygrass Small Town America et à Jesus Satisfies, un gospel rapide arrangé comme un bluegrass classique. Les instrumentaux constituent la partie la plus intéressante de l’album avec six compositions de Roberts et, en tout premier lieu, The Drifter, dans le style new acoustic. Roberts nous offre deux instrumentaux rapides typiquement bluegrass tout aussi remarquables, West Virginia Red et Leitchfield à la mélodie accrocheuse. Dans le même style, The McClanahan Stomp et Lawson Sizemore sont presque aussi bien. Tologna Bologna, tout aussi bien joué est peut-être moins intéressant parce que son rythme est plus lent. Danny Roberts est accompagné sur l’ensemble de l’album par son épouse Andrea (basse), Tony Wray (banjo, guitare) et Jimmy Mattingly ou Adam Haynes (fiddle). Une équipe réduite mais talentueuse qui brille tout au long de The Winding Road Leads Home.


 

 

Gena BRITT

"Streets, Rivers, Dreams & Heartaches" 

La banjoïste Gena Britt a un sacré CV comme membre de groupe: Petticoat Junction, New Vintage, Lou Reid & Carolina, Daughters of Bluegrass, Grasstowne. Elle a aussi eu sa propre formation au début des années 2000 et a cofondé Sister Sadie en 2013 avec Dale Ann Bradley, Deanie Richardson et Tina Adair. Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est son troisième album solo. Elle a choisi de se faire accompagner par Jason Carter (fiddle), John Meador (guitare), Jonathan Dillon (fiddle), Alan Bartram (basse), Jeff Partin (dobro) et Tony Creasman (drums). Comme peut l’indiquer son titre, Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est un album varié, comme l’était le précédent disque de Gena, Chronicle sorti en 2019 (Le Cri du Coyote 163). Tout le début de l’album est réussi, en particulier la première chanson, What Kind of Memory Will We Be, une composition de Dani Flowers (Sister Sadie) qui convient très bien à la voix douce de Gena et reçoit un très bel arrangement moderne construit autour de la guitare de John Meador. Gena est une très bonne musicienne mais elle met son banjo de côté pour Just Like You, un titre entre folk et country acoustique qu’elle chante avec Heather Berry Mabe (Red Camel Collective). Il y a deux instrumentaux dans l’album, une reprise du semi-classique de Bill Emerson et Doyle Lawson Welcome to New York (qui aurait pu se passer de batterie) et Streets of Wenatchee, bonne composition moderne de Gena dans laquelle tous les musiciens jouissent d’une grande liberté sans que ce soit le bordel (l’équilibre n’est pas si facile à trouver). Il y a une belle reprise de Everything to Hide de Sarah Jarosz. Cette dernière l’interprétait seule à la guitare. Gena Britt l’a habillée d’un arrangement americana réussi avec une guitare en fingerpicking, une batterie légère, des chœurs (John Meador) et un low banjo. D’autres morceaux reçoivent des arrangements plus classiques. C’est un type de bluegrass qui convient moins bien à la voix de Gena. Elle s’en tire quand même plutôt bien dans Goodbye to the Blues de Marshall Wilborn (avec le banjo old time de Tina Steffey en plus du banjo bluegrass de Gena) et Heading Back to Heartache de Tim Stafford et Josh Shilling avec de bons solos de Dillon et Carter et les harmonies vocales de Meador et Bartram. Elle est beaucoup moins convaincante dans la ballade He Likes to Fish et le gospel Stone of Faith, composition de Heather Berry Mabe dans laquelle cette dernière chante un couplet (ce qui relève l’intérêt de la chanson). Comme dans Chronicle, Gena Britt a choisi de faire interpréter des titres par d’autres chanteurs. Caleb Smith chante Bend in the River, un titre légèrement countrygrass de Billy Droze et, surtout, Jason Carter interprète très bien Dear Departed, jolie chanson de Shawn Camp, déjà reprise il y a quelques années par Dave Adkins. Streets, Rivers, Dreams & Heartaches est le meilleur album solo de Gena Britt à ce jour.


 

lundi 24 avril 2023

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

Irene KELLEY

"Snow White Memories" 

  Cri du 💚

Après avoir composé pour les autres (Ricky Skaggs, Alan Jackson, Trisha Yearwood, Loretta Lynn, Rhonda Vincent, Claire Lynch, …) et tenté une carrière solo dans la musique country, Irene Kelley a commencé à enregistrer des albums bluegrass il y a dix ans (Pennsylvania Coal, Le Cri du Coyote n° 140). Snow White Memories est son quatrième disque bluegrass et c’est le troisième à être Cri du Cœur. Irene a écrit dix des onze chansons, certaines avec d’autres songwriters de renom (Ronnie Bowman, Donna Ulisse), d’autres avec sa fille Justyna. Certains textes (Six Feet Down, Safe Travels My Friend) sont d’autant plus prenants que la voix d’Irene Kelley est naturellement émouvante. C’est une interprète délicate et elle s’est en plus entourée de chanteurs de choix pour les harmonies vocales: Trisha Yearwood, Ronnie Bowman, Darin & Brooke Aldridge, ses deux filles, ou tout simplement elle-même sur la ballade 4th of July In My Hometown (rien que le titre fleure bon le story telling country ou bluegrass). Pour couronner le tout, Irene est accompagnée d’une pléiade de musiciens tous meilleurs les uns que les autres. Les rythmiques sont excellentes. Les Krüger Brothers interviennent dans Come Some Winter Morning avec un son de banjo qui n’appartient qu’à Jens Krüger. On repère le banjo de Matt Menefee dans Wild Mountain Stream, la mandoline d’Adam Steffey dans Carolina Special, celle de Jesse Brock dans 4th of JulyScott Vestal adapte le son de son banjo aux chansons, plus doux sur une ballade, plus sec et métallique dans le très rythmé et entrainant Satan Get Behind Me. Irene Kelley pousse son style jusqu’au newgrass avec Can I Tell You, reprise du groupe Kansas, particulièrement percutante avec Vestal au banjo et le dobroïste Josh Methany. Rob Ickes, Aubrey Haynie, Billy Contreras, Mike Bub et Brownyn Keith-Hynes sont aussi de la fête. Snow White Memories, sorti fin janvier, postule d’ores et déjà au titre d’album bluegrass de l’année. 

 

Andy LEFTWICH

"The American Fiddler" 

Cri du 💚

En 2001, Andy Leftwich est devenu à 20 ans le fiddler de Kentucky Thunder, le groupe de Ricky Skaggs. Il l’est resté pendant 15 années durant lesquelles il s’est affirmé comme un des meilleurs violonistes bluegrass de sa génération, a beaucoup enregistré pour d’autres artistes, mais n’a gravé qu’un album instrumental sous son nom (Ride en 2003) (deux autres avec le trio de jazz Three Ring Circle - Rob Ickes et Dave Pomeroy). En 2016, il a quitté Kentucky Thunder et s’est consacré à des activités religieuses, en continuant la musique de manière plus discrète. Il a enregistré un second album solo - passé inaperçu - combinant ses aspirations religieuses et musicales (Instrumental Hymns). On n’avait donc quasiment plus entendu Andy Leftwich depuis bientôt sept ans et c’est une demi-surprise de le voir réapparaître avec un album flambant neuf et pour tout dire enthousiasmant. The American Fiddler est un album 100 % instrumental dans lequel Andy nous propose de très bonnes compositions à dominante bluegrass (le fiddle tune Kimper County, l’incandescent Pikes Peak Breakdown) tout en abordant la musique irlandaise (The American Fiddler) et la musique new acoustic (Over Cincinnati, Back To The Garden). Il joue aussi du jazz gitan en reprenant Made In France de Bireli Lagrene et a inclus quelques classiques du bluegrass: Sally Goodin’ enregistré en public avec Ricky Skaggs & Kentucky Thunder, Big Mon et Liberty. Andy Leftwich joue magnifiquement du fiddle sur tous les titres mais aussi de la mandoline sur la plupart et même de la guitare dans Back To The Garden. Ses accompagnateurs jouent tout aussi superbement: pas une surprise de la part de Scott Vestal, Bryan Sutton ou Cody Kilby mais un musicien moins connu comme le banjoïste Matt Menefee réalise de très jolies choses, notamment en triolets dans Made In France. Il y a un joli duo de mandolines avec Sierra Hull dans Big Mon. Leftwich réussit l’alliance de l’ancien et du moderne dans Through The East Gate, illustrée par la présence de Mark Schatz au banjo clawhammer et celle de Scott Vestal en picking. L’accordéoniste Jeff Taylor apporte sa touche aux titres celtiques et manouche. Andy Leftwich est devenu un musicien rare, ne ratez pas The American Fiddler

 

Greg BLAKE & HOMETOWN

"The View from Home" (2022)

La plupart des amateurs français ont découvert le formidable chanteur et guitariste Greg Blake avec le groupe Jeff Scroggins & Colorado au festival bluegrass de La Roche-sur-Foron en 2017. On le retrouvera avec plaisir lors de la prochaine édition avec The Special Consensus. En attendant, il nous propose un disque avec sa propre formation, Hometown (Todd Davis - banjo, Brian McCarty - mandoline, Grant Cochran - basse). Les albums de Colorado ne rendaient pas vraiment toute la puissance que Greg Blake peut dégager sur scène et c’est à nouveau le cas avec Hometown. The View From Home rappelle par plusieurs aspects les années 60-70, la musique des Country Gentlemen ou de Seldom Scene. Pas tant parce qu’on trouve dans le répertoire de l’album des songwriters associés à ces groupes (Randall Hylton, Pete Goble, John Starling, Pete Kuykendall), plutôt pour la voix, le phrasé de Greg Blake et les harmonies vocales de McCarty et Davis, les rythmiques également. Parmi les titres qui évoquent le plus les Country Gentlemen, A Hundred Miles To Go est pourtant une composition de songwriters actuels, Terry Foust et Mark Brinkman. In The Wind, Livin’ In The Past, Since My Baby’s Gone et Georgia Girl sont selon moi les titres les plus réussis. Greg Blake chante avec beaucoup de chaleur Gardens And Memories mais ce n’est malheureusement pas la chanson la plus marquante du répertoire de Seldom Scene

 

Tim STAFFORD & Thomm JUTZ

"Lost Voices" 

Tim Stafford affectionne les albums en duo avec ses partenaires d’écriture. Il en a déjà publié deux en collaboration avec Steve Gulley (Le Cri du Coyote n° 120 et n° 169) et un autre avec Bobby Starnes (Le Cri n° 142). Cette fois, c’est au tour de Thomm Jutz, un des meilleurs songwriters bluegrass de ces dix dernières années, qui s’est affirmé depuis quelques temps comme un artiste à part entière, avec trois albums solo ainsi qu’un disque en duo avec la violoniste des Steeldrivers, Tammy Rogers. Tim et Thomm (oui, je sais, c’est rigolo) ont écrit ensemble les quatorze chansons de Lost Voices dans le style storytelling qu’ils affectionnent. Le meilleur exemple est The Ballad Of Kinnie Wagner au sujet d’un criminel spécialiste des évasions dans les années 20. C’est un des quatre titres arrangés avec une formation bluegrass complète - Tammy Rogers (fiddle), Ron Block (banjo), Shawn Richardson (mandoline) et Mark Fain (basse). Les autres sont Take That Shot, la chanson la plus punchy de l’album, une valse et Callie Lou, une ballade que Tim et Thomm ont eu l’intelligence de faire interpréter par Dale Ann Bradley (ils chantent bien mais Dale Ann Bradley, c’est la classe au-dessus). Les dix autres titres sont arrangés à deux voix / deux guitares (Stafford et Jutz sont tous deux d’excellents guitaristes). The Standing People sort du lot grâce à sa jolie mélodie et Enough To Keep You Going For A While par sa mélancolie. J’ai bien aimé la variété donnée par le fingerpicking de Thomm Jutz au trainsong The Queen & Crescent et au joli blues The Blue Grays. Vaudeville Blues a un petit côté Doc Watson agréable. Les autres titres sont moins marquants et auraient sans doute été mieux mis en valeur par des arrangements plus fournis. 

 

The GIBSON BROTHERS

"Darkest Hour" 

Parmi les formations de premier plan, les Gibson Brothers sont aujourd’hui les seuls représentants des duos de frères, une tradition qui, des Delmore aux Osborne en passant par Bill & Charlie Monroe et Jim & Jesse, a marqué la musique hillbilly et le bluegrass. La notoriété de Leigh et Eric Gibson a été grandissante ces 30 dernières années mais je n’avais pas du tout aimé leur dernier album, Mockingbird, consacré à la musique country. Dans Darkest Hour, ils récidivent pour moitié puisque six chansons reçoivent des arrangements bluegrass et six autres un habillage country avec batterie, lap steel et guitare électrique. Je me suis surpris moi-même à aimer autant les premières que les secondes. Parmi les titres country, j’ai particulièrement apprécié le honky tonk Shut Up And Dance avec la guitare électrique incisive (c’est mieux que canine ou molaire) de Guthrie Trapp, la jolie mélodie (composée par Leigh) de Your Eyes Say His Name, bien mise en valeur par le fiddler Eamon McLoughlin (ex-Green Cards, excellent sur tout l’album) et la ballade musclée The Good Day. Parmi les chansons bluegrass, c’est surtout Heart’s Desire qui se distingue. Jolie mélodie (composée cette fois par Eric), bon duo vocal, le dobro de Jerry Douglas et toujours le fiddle créatif de McLoughlin. La valse Darkest Hour est très bien interprétée par Leigh. Les musiciens sont particulièrement en évidence dans Dust. What A Difference A Day Makes, So Long Mama et la ballade I Feel The Same Way As You sont d’autres chansons bluegrass où Eric, Leigh et leurs accompagnateurs montrent tout leur savoir-faire. Si comme moi vous avez été déçus par le précédent album, Darkest Hour a largement de quoi vous réconcilier avec la musique des Gibson Brothers, même quand ils font de la country. 

 

Shane McGEEHAN

"Your Love For Me Is Gold" 

Your Love For Me Is Gold est le premier album solo de Shane McGeehan, habituellement contrebassiste de Serene Green, une formation de Pennsylvanie qui a déjà enregistré deux albums. Musiciens les plus discrets des groupes bluegrass, les contrebassistes enregistrent rarement sous leur nom. Ce que Your Love For Me Is Gold met essentiellement en valeur, ce sont les qualités de compositeur et de chanteur de McGeehan. Il n’y a aucun solo de contrebasse dans ce disque alors que, curieusement, Shane McGeehan a choisi d’inclure quatre instrumentaux dont trois compositions personnelles. Il accompagne à la guitare Alex Heargraves (fiddle - le musicien le plus brillant sur l’album) sur l’instrumental Wilted Lilly Waltz. J’aime bien le côté alerte, presque joyeux de The Lovesick Teenager. Monsac, un peu swing, est moins typique du bluegrass. Le quatrième instrumental est une composition classique (tempo rapide) de Brett Kretzer, mandoliniste de l’album. Le guitariste Chris Luquette (Frank Solivan & Dirty Kitchen), Ellery Marshall (banjo) et Jack Devereux (fiddler de Town Mountain) sont les autres musiciens présents sur l’album. Il y a presque un cinquième instrumental avec La Danse de Mardi-Gras (Balfa Brothers) puisque les chants (en cajun) sont réduits à la portion congrue. Le titre vaut surtout pour le fiddle d’Alex Heargraves. Shane McGeehan a aussi écrit cinq des huit chansons. Il interprète joliment seul à la guitare There’s Always Room In Hell. Le honky tonk Communication Blues a la même mélodie que T For Texas. McGeehan a une voix claire, un peu trainante qui va bien au très classique Your Love For Me Is Gold et à la ballade countrygrass The Farmer. Il fait également une bonne interprétation de Don’t Step Over An Old Love des Stanley Brothers avec une harmonie vocale féminine très agréable et reprend Stranger In This House qu’Elvis Costello avait écrit pour George Jones.