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jeudi 12 février 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Sky SMEED

"Live At The Rock House" 

Live At The Rock House est le dixième album de Sky Smeed. De Flying High (2002) à True Love (2020), il a effectué, à ce que je peux en juger, un parcours sans faute. À l'exception de Cry Like A Baby (Katie West) et Speed Of The Sound Of Lonelisess (John Prine) il n'a interprété sur ses albums en studio que ses propres compositions. C'est dire qu'il y a beaucoup à découvrir. Son nouvel opus permet de le découvrir, seul avec sa guitare et le public dans une petite salle de Reeds Spring, Missouri, en janvier 2025. Il interprète une majorité de nouvelles compositions avec quelques-unes de ses favorites comme Lunker Bass ou Without Music. Et puis il y a une reprise, Don't Think Twice, It's Alright, de qui vous savez. On découvre ainsi un artiste, particulièrement décontracté dans ce contexte, qui sait aussi bien faire sourire (Good Luck, Chicken On The Tree) qu'émouvoir (I Don't Know What To Do). Les premières notes du disque, sur Hanging On, donnent le ton et l'on comprend vite qu'on a affaire à un songwriter de premier plan qui sait redonner au folk, ou plus largement à la musique acoustique, ses lettres de noblesse. Tout y est: textes, mélodies, jeu de guitare, voix, auxquels s'ajoute un réel sens de l'humour. Un titre comme Smoke And Spice (qu'il qualifie de barbeque personal ad song) ne ressemble à aucun autre et sur Nine To Five, inspiré par une chanson de Johnny Paycheck, on pense irrésistiblement à John Prine. Certains ont comparé Sky Smeed à Todd Snider ou Paul Thorn pour son aisance face au public mais pour moi, appelez le Sky Smeed, tout simplement, et retenez bien ce nom.


 

 

Grant PEEPLES

"Code To Live By" 

Le code selon lequel vit l'indomptable Grant Peeples n'est pas celui de l'Américain moyen. Depuis son premier album publié en 2007 (et qu'il a renié depuis), l'homme n'en a fait qu'à sa tête, et c'est heureux. Il commence Code To Live By avec Sunshine State, une reprise de son premier album (qui est en fait le deuxième) qu'il a ici enregistré avec un jug band. Après le long et lancinant Little Island, écrit pour son ancienne épouse à propos de leur vie au Nicaragua, où le saxophone baryton de Joe Goldberg se distingue, il poursuit par un titre parlé, The Ledger, avec juste sa voix et le B3 de Danny Goddard, producteur du disque. Dès les premiers mots, on sait que ce titre ne sera pas diffusé dans le bureau ovale! Grant varie encore les ambiances avec deux reprises, Slouching Towards Bethlehem d'Eliza Gilkyson et Some Times, écrit par Mary Gauthier et Vince Gill. Sins Of The Fathers est une chanson que le songwriter avait commencé à écrire il y a une quarantaine d'années au moment de l'intifada en Palestine et qu'il a terminée récemment, après quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Something Else est une chanson d'amour auquel le cor anglais de Tarre Nelson confère une ambiance particulière. Suit un titre composé par Danny Goddard, Right This Time, où Danny joue tous les instruments (steel guitar, guitares électriques et acoustiques, percussion) avant An Artist Looks At 80, juste Grant et sa guitare, chanson écrite pour un artiste de Tallahassee, Jimmy Roche, à l'occasion de ses 80 ans. Du folk classique, mélodique et sensible, comme on l'aime. L'ambiance est totalement différente avec le morceau-titre qui conclut l'album. C'est une chanson introspective, où Grant parle, accompagné par un quartette de jazz et la voix de Therese Whichello. Grant Peeples fait partie de ces artistes, malheureusement trop souvent inaudibles, qui font que l'on aime les USA malgré tout. Code To Live By est paru sous forme d'un livret avec les textes, les histoires derrière chaque titre et treize poèmes. Le prix est malheureusement prohibitif pour nous, pauvres Européens. 


 

 

Eric BRACE & Thomm JUTZ

"Circle And Square" 

Eric Brace et Thomm Jutz symbolisent parfaitement les États-Unis que l'on aime et que certains voudraient voir disparaître, celle de la liberté d'art et de parole, mais aussi celle qui s'est enrichie de l'immigration. Le père d'Eric était un Français qui avait traversé l'Atlantique après la seconde guerre mondiale. Quant à Thomm, chacun connaît désormais le parcours de ce jeune Allemand qui a poursuivi un rêve qui l'a mené jusqu'à Nashville où il est devenu une référence, même pour les Américains. Après quatre albums en duo d'Eric avec Peter Cooper, puis deux en trio avec Thomm, la disparition tragique de Peter a marqué un coup d'arrêt jusqu'à ce que Eric et Thomm ne reviennent en duo avec Simple Motion an 2023. C'est aujourd'hui Circle And Square que nous proposent les deux hommes, entourés de Finn Goodwin-Bain (piano), Mark Fain (basse) et Lynn Williams (batterie). Sept des dix titres ont été coécrits par les deux hommes. Nothing Hurts est l'œuvre d'Eric seul et Thomas Hart Benson a été écrit par Thomm avec Shawn Camp. Life Of The Mind a une histoire: le texte, terminé le 27 décembre 2022 par Thomm et Peter, et mis de côté, a été inspiré par les nombreuses visites que les deux hommes avaient rendues à Tom T. Hall, disparu en 2021. Plus tard, Thomm a demandé à Eric d'écrire une musique ce qui nous permet d'entendre une chanson où l'esprit des deux amis disparus ajoute une dimension émotionnelle supplémentaire. De 10 To 4, inspiré par la vue de la mer à Amsterdam lors d'une tournée européenne, à Wide Open, inspiré par "Cowboy" Jack Clement dont le studio était toujours ouvert à de nouvelles idées, Circle And Square déroule paisiblement ses mélodies, avec deux voix complémentaires et un savoir-faire instrumental qu'il n'est plus besoin de vanter. Parmi les titres les plus remarquables, je citerai Thomas Hart Benton (responsable d'une peinture murale au Country Music Hall of Fame et Museum à Nashville, Diego In Detroit (Diego Rivera, autre peintre, Mexicain et époux de Frida Kahlo), Nothing Hurts, né de la première phrase d'une chanson de la Carter Family, ou encore Fontana Dam. Et puis il y a On The Back Of A Horse qui évoque le Pack Horse Project qui, à partir de 1935, avait permis pendant huit ans de fournir des livres à plus de cent mille personnes isolées dans les Appalaches, essentiellement dans le Kentucky Rural. C'était sous Franklin Delano Roosevelt, bien loin de la politique culturelle de l'actuel locataire de la Maison Blanche.


 

 

Matt PATERSHUK

"Dog. Tiger. Horses." 

J'avais déjà eu l'occasion de présenter Matt Patershuk avec ses précédents albums, If Wishes Were Horses (Le Cri du Coyote 163) et An Honest Effort (Le Cri du Coyote 163). Dog. Tiger. Horses., toujours produit par le multi-instrumentaliste Steve Dawson (guitares acoustiques et électriques et pedal steel sur tous les titres), le songwriter de La Glace, Alberta s'est entouré sur huit des dix titres, outre Steve Dawson, de trois musiciens prestigieux, Jay Bellerose (batterie et percussion), Jeremy Holmes (basse) et surtout Tim O'Brien (guitare, mandocello, mandoline, fiddle, banjo et harmonies). Sur le titre le plus rock de l'album, Good Road, on croise Fats Kaplin (fiddle et mandoline), Dave Jacques (basse) et Justin Amaral (batterie) alors que sur le bluesy Tiger Plays The Saxophone, c'est Mike Bub qui tient la basse. Pour être complet, j'ajouterai que Ruth Moody est aux harmonies sur Good Dog et Ana Egge sur Cutlass Supreme. Dès le premier titre, le chaloupé Samson & Delilah (Circa 2003), on est captivé par la qualité du disque. Matt sait nous tirer des larmes avec Good Dog (un bon chien est difficile à trouver), Brown Pony ou Please Don't Say A Thing. Fast Car est une belle balade country, Usherville, plus enlevé, avec une superbe partie de mandoline évoque l'histoire familiale. Ce qui frappe à l'écoute, c'est le timbre de voix de Matt, plus grave et plus rauque qu'auparavant. On n'est pas loin de Tom Waits sur Tiger Plays The Saxophone. Le tigre est là, le chien aussi, quant aux équidés ils se manifestent avec Blown Horses et Brown Pony. Il est aussi question de voitures avec Fast Car et Cutlass Supreme. On retrouve donc toute l'imagerie qui pourrait faire un bon disque de country music mais Dog. Tiger. Horses. est plus que cela: c'est un excellent disque (le sixième) de Matt Patershuk. 


 

 

Melissa CARPER & Theo LAWRENCE

"Havin' A Talk" 

Imaginez, il y a cinquante ans, que Loretta Lynn et Eddy Mitchell (par exemple) envisagent d'enregistrer un album de duos country ensemble. Cette hypothèse hautement improbable nous aurait bien fait sourire. C'est pourtant ce que nous proposent aujourd'hui Melissa Carper (from Arkansas) et Theo Lawrence (de Paris). Tous deux installés aujourd'hui à Austin, Texas, il se sont découvert un amour commun pour la country music, le western swing et le songwriting traditionnel. Ils ont donc commencé à harmoniser et à écrire ensemble, sans pression, jusqu'à nous proposer un album complet, Havin' A Talk, riche de douze titres originaux. Deux des acolytes habituels de Theo sont présents: Thibaut Ripault (guitare électrique) et Bastien Cabezon (batterie) alors que du côté américain on trouve Chris Scruggs (steel guitar et guitare acoustique), Billy Contreras (fiddle), Emily Gimble (piano), Kevin Smith (contrebasse) et Matty Meyer (batterie). Et puis il y a les voix de Melissa et Theo qui se complètent parfaitement dans un esprit de partage, chacun des deux laissant à l'autre l'espace nécessaire pour s'exprimer pleinement. Le décor étant posé, il suffit de lister quelques titres pour entendre l'album avant de l'avoir écouté: Thank You But Not Thank You, Good Luck To You, The Way I Remember You, All Fifty States (with you), The Last To Know, What Are You Doing After This, You're Forgiven My Love… Sublimé par les talents, notamment mais pas seulement, de Chris Scruggs et Billy Contreras, Havin' A Talk est un grand et bel album de duos country, celui qui m'a le plus touché depuis For Better, Or Worse de John Prine il y a près de dix ans.


 

 

Nico CHONA

"Sometimes The Tears" 

Nico Chona alias Nicolas Chonageokoff est un artiste complet. Jugez-en vous-même. Il a enregistré (à Annecy) et produit l'album, écrit tous les titres, assuré tous les vocaux et instruments. Il y a juste en plus des harmonies vocales (Catherine Chona) sur quatre titres. Quant au mixage (Bill Mims) et au mastering (Gavin Lursen), ils ont été réalisés à Los Angeles. Nico est tombé dans la musique tout petit, baigné dans une ambiance familiale musicale, avec un père guitariste et une tante (Shona) chanteuse. Il a débuté, tout petit, par la batterie. Puis a appris la guitare en autodidacte, s'inspirant d'artistes blues et southern rock essentiellement. À son palmarès, il a notamment deux albums avec son groupe The Freshtones ainsi que la cocréation et la présentation de la chaîne YouTube Tone Factory. Voilà pour les présentations. Sometimes The Tears est le titre de son nouveau disque et celui de la chanson qui l'ouvre. Si les premières notes sont celles d'une guitare acoustique, l'album bascule vite vers le blues-rock. On comprend vite quelles sont les influences de Nico: du Chicago blues à ZZ Top, des Allman Brothers à Eric Clapton, mais sans que ces influences ne gomment la personnalité de Nico qui, outre ses talents de guitariste, se révèle un chanteur inspiré et plein d'âme. Il déroule ses titres avec une forme de nonchalance qui sied bien au genre. Lilly Honey, 7th Avenue (instrumental), Dancing In The Rain (avec un solo de guitare final majestueux), Burning Darkness, Silver Highway, tout s'enchaîne sans effort et pénètre jusque dans les veines de l'auditeur. On arrive ensuite à Love Me Everyday, un folk-blues acoustique du meilleur tonneau. Avec Montana, c'est un nouveau festival de guitares en tous genres avant Drop Me In The River puis Westwood Nocturne, un second instrumental à l'atmosphère… nocturne. George conclut Sometimes The Tears en douceur, avec la voix de Nico évoquant celle de Clapton avec Derek & The Dominos, une belle façon de prendre congé en attendant de nouvelles aventures de Nico Chona qui est pour moi une des belles révélations du moment. 


 

samedi 5 août 2023

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

Grant PEEPLES

"A Murder Of Songs" 

A Murder Of Songs est déjà (depuis 2012) le sixième album de Grant Peeples que je chronique pour Le Cri du Coyote. Le précédent, Bad Wife (N° 164, mars 2020) était exclusivement composé de titres écrits par des consœurs de l'artiste. Avec son nouvel opus, Grant revient à ses propres chansons, même si l'album commence par la reprise de Brothers In Arms de Mark Knopfler et Dire Straits. Mais le songwriter de Floride n'est jamais à court d'idées et a choisi de présenter l'album comme un livre-disque. Le CD est inséré dans un livret de 44 pages, comporte les textes des chansons et un mot d'introduction pour chacune avec, ensuite, une histoire courte (The Trip Home) et sept poèmes. Bref, il y a autant à lire qu'à écouter. A Murder Of Songs a été enregistré dans plus de dix studios différents avec la participation de plus de trente musiciens et ingénieurs. Les enregistrements de base ont été pour la plupart réalisés pendant la période du confinement. Malgré les conditions qui auraient pu faire sonner le disque comme un ensemble hétéroclite, l'idée directrice qui relie les neuf titres, la qualité de la production et celle l'écriture de Grant ont permis d'aboutir à un ensemble d'une grande cohérence. Après la superbe adaptation de Brothers In Arms, Grant Peeples nous revient tel qu'en lui-même, tantôt davantage poète que chanteur engagé, tantôt le contraire, mais toujours un peu des deux à la fois. Avec This Is The Good News, co-composé avec le producteur Danny Goddard, Grant se contente du rôle de chanteur, puisque Danny assure toutes les parties instrumentales et les arrangements. Revolutionary Reel! a été écrit en pleine période Black Lives Matter mais recèle une bonne dose d'humour avec des sonorités (banjo et fiddle) plutôt guillerettes. Le côté politique est très présent sur des chansons dont les titres parlent d'eux-mêmes: Insurrection Song (January 6) qui a un parfum d'Irlande, Liberal With A Gun, Let's Start Killing Each Other. Les complotistes trumpistes, la NRA et le KKK sont clairement visés mais souvent avec cette forme d'humour propre à Grant, utilisé pour mieux démontrer l'absurdité de certaines positions. Liberal With A Gun avait déjà été enregistré sur le premier album de Grant (qu'il renie), Down Here In The County. Grant adopte un ton plus tendre pour Dear Sadie (dédié à sa petite-nièce) ou The Restless Ones, hommage à son premier cercle d'amis, dont le premier couplet est lu par la poétesse écossaise Lorna Simes. C'est un des titres les plus forts de l'album qui me fait penser à The Bravest de Tom Paxton. Elisabeth a été écrit et déjà enregistré (sur Okra And Ecclesiastes en 2011) par Grant pour son amie Elizabeth Williamson, par ailleurs co-productrice de A Murder Of Songs. Cette version provient en fait d'une maquette enregistrée en 2010 et laissé dans un tiroir depuis. Quand sonnent les dernières notes de Let's Start Killing Each Other (la pedal steel de Doug Stock et le piano de Tracy Collins essentiellement), on peut mesurer la richesse de l'album qui se révèle davantage à chaque écoute. Il me reste encore à découvrir la partie non-musicale de ce livre-disque qui confirmera à n'en point douter que Grant Peeples est un artiste rare, appartenant à une espèce en voie de disparition.

 

Ed SNODDERLY & The SHOESTRING SEVEN

"Chimney Smoke" 

Ed Snodderly est un vieux routier puisque Chimney Smoke est son dixième album depuis le premier, Sidewalk Shoes, publié en 1977. Je le découvre seulement aujourd'hui mais j'aurais pourtant dû avoir la puce à l'oreille en écoutant l'album de Matthews Southern Comfort, The New Mine, paru en 2020 qui ne comporte que deux reprises, un titre de Joni Mitchell et Working In The New Mine d'Ed Snodderly. Connaissant la capacité de Iain Matthews à dénicher les songwriters de talent, j'aurais dû creuser. Ed est ici accompagné par les Shoestrings Seven, un casting à faire rêver: Shawn Camp (mandoline et voix), Steve Conn (piano, accordéon, orgue), John Gardner (percussion), Steve Hinson (pedal steel, lap slide guitar), Chris Scruggs (basse électrique et contrebasse), Gary J. Smith (contrebasse), Kenny Vaughan (guitares en tous genres). Et si cela ne suffisait pas, quelques vocalistes de talent ont été enrôlés: Amythyst Kiah, Maura O'Connell, Gretchen Peters, Malcolm Holcombe, Eugene Wolf, R.S. Field (surnommé Kill Fee, par ailleurs producteur). Pour une touche d'émotion supplémentaire, il faut signaler que le disque a été enregistré et mixé par Bill VornDick (rurnommé Templar), décédé peu après, en 2022. Les onze titres (plus un bonus) ont été écrits par Ed et, à leur écoute, je ne peux que regretter de ne pas avoir découvert l'artiste plus tôt, d'autant que ses disques précédents sont très difficiles à dénicher. Contentons-nous donc d'écouter le nouvel opus. Après Better Just Ride The Mule, on est vite accroché par Gone With Gone And Long Time (avec Gretchen Peters), le sommet du disque, et Chimney Smoke (avec Amythyst Kiah) où les mélodies folk sont enluminées de notes de pedal steel, lap slide et mandoline. Ed a cherché à faire un album "sudiste", mettant en exergue ses ses origines appalachiennes (il vient de Knoxville, Tennessee) et il y parvient parfaitement avec ces deux titres (et avec d'autres). There You Are (avec Malcolm Holcombe et le piano de Steve Conn), plus blues, est également remarquable. Barn, avec Shawn Camp, est un rock mid-tempo (comme Walking In The Sunshine Again), qui démontre que quand la chanson est bonne, elle peut s'adapter à tous les styles. Un autre exemple est Crow's Fever avec les arrangements de cordes de Chris Carmichael et la guitare wah-wah enflammée de Kenny Vaughan. Eddie Lynn Snodderly est un songwriter de premier plan, de la trempe d'un Guy Clark, par exemple. L'album se termine avec la ballade Before School et le chaloupant So Far Away (et la voix de Maura O'Connell). Se termine? Pas tout à fait, car un titre bonus, The Diamond Stream, vient ajouter 2 minutes 45 de bonheur à cet excellent album. 

 

Drew HOLCOMB and The NEIGHBORS

"Strangers No More" 

À propos de Dragons, précédent disque de Drew Holcomb & The Neighbors, j'avais écrit que "le disque a cependant tendance à s'éloigner des racines et à prendre un virage trop pop à mon goût" (Le Cri du Coyote n° 163). Cette même tendance se retrouve dans Strangers No More, album qui balance entre des titres aux arrangements dépouillés et d'autres qui tendent vers un certaine grandiloquence. Les Strangers sont Nathan Dugger (guitares, banjo, mellotronsteel guitar, Wurlitzer, etc.), Rich Brinsfield (basses), Will Sayles (batterie et percussions) et Ian Miller (claviers), auxquels s'ajoute le producteur Cason Cooley (claviers). Les onze morceaux de l'album sont tous bien écrits, composés, seul ou non, par Drew, à l'exception de On A Roll qui est l'œuvre de Nathan Dugger. J'aime beaucoup les titres aux arrangements simples comme Troubles, délicatement country-folk, où la pedal steel de Nathan fait merveille, ou le plus rock That's on You, That's On Me. La meilleure chanson est peut-être Free (Not Afraid To Die), coécrit avec Natalie Hemby, qui clôture le disque. Deux titres ont été écrits avec Ketch Secor (Old Crow Medicine Show): Gratitude où la voix de Drew est particulièrement mise en valeur, et Dance With Everybody, aux arrangement très (trop?) riches avec cuivres et synthétiseurs qui me laisse plus réservé. Il y a un côté festif, une volonté de partager une joie collective, à l'image du titre, qui confine à l'excès. Quoiqu'il en soit, c'est un album qui mérite d'être entendu avec un mélange des genres plutôt bien maîtrisé, fort de compositions solides et de musiciens, en particulier Nathan Dugger, talentueux. 

 

Ben de la COUR

"Sweet Anhedonia" 

S'il ne jouit pas d'une renommée très grande par ici, Ben de la Cour est un songwriter intéressant qui publie son cinquième album, Sweet Anhedonia (l'anhédonie est la perte de la capacité à ressentir le plaisir, phénomène bien connu des dépressifs). Pour la biographie de Ben, je vous invite à vous reporter à la chronique de Shadow Land (Le Cri du Coyote n° 168) paru en 2021. Il produit toujours son "americanoir" avec des influences qui vont de Tom Waits comme le titre d'ouverture Appalachian Book Of The Dead, avec cuivres et cordes, à des songwriters plus proches du folk traditionnel (I've Got Everything I Ever Wanted sonne comme une chanson de Steve Earle dans ses moments apaisés, par exemple Christmas In Washington). Le deuxième morceau, Numbers Game bénéficie de la voix de Becky Warren. Elizabeth Cook est présente sur Shine On The Highway à l'ambiance cinématographique alors que la prometteuse Emily Scott Robison prête sa voix à Sweet Anhedonia, titre aux paroles sombres. Une des caractéristiques de Ben de la Cour est d'être imprévisible et d'avoir la capacité de nous emmener, d'un titre à l'autre, là où on ne l'attend pas. Il peut glisser un solo de trompette mélancolique après une introduction au piano classique sur un titre un peu grandiloquent (Palookaville) et enchaîner sur une ballade tout en douceur (Brother) que n'aurait pas reniée Donovan, sans pour autant nous perdre en route. Le disque a été enregistré dans divers studios de Nashville (Tennessee) et Athens (Georgia) et bénéficie d'un production de grande classe de Jim White. Quant à Ben, il écrit des textes souvent énigmatiques (à la Leonard Cohen) qu'il interprète d'une voix d'une grande sensibilité. Un petit point négatif: le titre Birdcage (à l'ambiance très proche de Tom Waits), disponible sur Bandcamp en version digitale, ne figure ni sur le CD ni sur le vinyle. 

 

Lucinda WILLIAMS

"Stories From A Rock N Roll Heart" 

Nous avions laissé Lucinda Willliams sur les six excellents volumes de Lu's Jukebox, albums hommages enregistrés en période de pandémie. Après un accident cardiaque qui l'a laissée diminuée (notamment pour jouer de la guitare), Lucinda remet les choses au point avec l'album Stories From A Rock N Roll Heart dont le premier titre, Let's Put The Band Back Together, ne laisse planer aucune ambiguïté: "Let's put the band back together and do it again" (Reformons le groupe et recommençons). Il est grand temps de remettre la machine en route. Steve Mackie (basse) et Stuart Mathis (guitare) sont toujours de l'aventure alors que Fred Eltringham (batterie) et Joshua Grange (pedal steel, etc.) cohabitent dans le disque avec notamment Steve Ferrone et Doug Pettibone. Dès les premières notes, et jusqu'à Never Fade Away, l'électricité règne en maîtresse, avec des points forts comme Stolen Moments, Rock N Roll Heart ou le brûlant This Is Not My Town. Parmi les moments plus calmes, Jukebox appararaît comme un sommet avec la steel guitar de Doug Pettibone et un texte qui évoque aussi bien Muddy Waters que Patsy Cline. Parmi les musiciens, Reese Wynans au claviers (notamment l'orgue B3) se distingue particulièrement. Quant aux invités qui viennent chanter quelques notes, la liste parle d'elle-même: Margo Price (Let's Put The Band Back Together, This Is Not My Town), Bruce Springsteen & Patti Scialfa (New York Comeback, Rock N Roll Heart), Angel Olsen (Jukebox) mais aussi Siobahn Maher Kennedy et Tommy Stinson. Toutes ces présences font de l'album un véritable moment d'amitié. En parlant de voix, celle de Lucinda a parfois eu tendance à m'énerver, notamment sur les ballades, mais avec son cœur de rockeuse remis en état, elle est ici parfaite. 

 

WATER TOWER

"Live From Los Angeles" 

J'avais déjà eu l'opportunité d'évoquer Water Tower avec l'album précédent du groupe, Fly Around (Le Cri du Coyote n° 169). Par rapport à ce précédent opus, seul le leader Kenny "Fretboard" Feinstein (guitare et fiddle) est encore présent. À ses côtés on trouve Tommy "Fingers" Drinkard (banjo et guitare), Jesse Blue Eads (banjo), et Joey "Juice" Berglund (basse). Tout le monde chante lead (essentiellement Kenny et Tommy). Le groupe est toujours aussi inclassable, et les quatre musiciens mêlent allègrement les genres que chacun préfère. Leur amour commun du bluegrass et du jamgrass rencontrent avec bonheur celles de Tommy (reggae et rock), de Jesse (jazz et prog-rock) et et de Kenny (punk-rock et old-time). California Love est même un rap bluegrass signé par Tupac. Des titres connus voisinent avec des compositions originales. C'est ainsi qu'on peut entendre des versions vitaminées et déjantées de Reuben's Train (précédé par Star Spangled Banner), Cotton Eyed Joe ou My Little Girl In Tennessee qui cohabitent sans problème avec River Song, AM PM ou I See The Light. Le disque, riche de quinze titres et intitulé Live From Los Angeles, a été enregistré en une seule journée aux studios Palomino, ce qui explique sa grande spontanéité. Quelque part entre Violent Femmes et Old Crow Medicine Show, Water Tower va réjouir à n'en point douter le public britannique et irlandais qui aura l'occasion de l'applaudir en ce mois d'août. Pour l'occasion, Kenny et Tommy seront accompagnés par Taylor Estes (basse et voix) et Nicholas Leahy (mandoline et voix).