mercredi 11 décembre 2024

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Billy STRINGS

"Highway Prayers" 

Ceux qui apprécient Billy Strings et son groupe comme jam band (ils sont nombreux si on en juge par les cohortes de fans qui les suivent à chaque concert) seront peut-être déçus à la première écoute de Highway Prayers. Ils auraient tort de passer leur chemin car c’est un excellent album mais c’est un album studio qui met en avant le répertoire, ce qui est logique juste après la sortie d’un disque enregistré sur scène (Live Vol. 1). Highway Prayers est copieux (double CD – 21 titres), sans doute parce que c’est le premier album de compositions de Billy en trois ans (Me/and/Dad en 2023 ne comprenait que des reprises). Highway Prayers est si bon qu’il est plus facile de faire la (courte) liste des titres un peu décevants que de pointer les meilleurs. Je n’en vois guère que deux. Happy Hollow est un titre rapide, classique, sans originalité. Pour Leadfoot (qui fait pourtant l’objet d’une belle promo avec un clip chiadé), Billy Strings a selon moi eu le tort de vouloir tout faire lui-même. Ça sonne assez rustique, notamment à cause du banjo. Pour le reste (19 titres, rien que ça), tout semble naturel, facile pour Billy Strings, le chant, la guitare, les compos, le dobro même sur le folkpop Gild The Lily qu’on croirait sorti d’un album oublié de Paul McCartney. L’humour de Billy, un poil de provocation parfois, ressortent dans les textes de Gone A Long Time (Jesus took the water and turned it into wine / Me I’ll take them pretty girls and try to make ‘em mine), Catch & Release (dans le même moule que A Boy Named Sue, chanté seul à la guitare) et MoreBud4Me rythmé par une roulette de briquet et des bulles de narguilé (ou quoique ce soit qui y ressemble). Billy a aussi intitulé un gospel (religieusement interprété en quartet a cappella) du nom d’un pilote de NASCAR (Richard Petty). La voiture et la vie sur la route sont les thèmes récurrents de pas mal de chansons, illustrées par la pochette où Billy est au volant d’une Chevrolet Chevelle immatriculée à ses initiales et celles de l’album. Et ça peut donner d’excellents textes comme le presque philosophique In The Clear et surtout My Alice, superbe murder ballad où la voiture devient l’arme du crime. Parmi les autres textes remarquables, il faut citer le bon countrygrass Don’t Be Calling Me (At 4 AM) écrit avec Shawn Camp (Jerry Douglas au dobro), Gone A Long Time et The Beginning Of The End. Seven Weeks In Country est un westerngrass à la Marty Robbins. Stratosphere Blues accompagné au synthé ressemble à une vieille chanson folk de Pink Floyd (période Ummagumma). Il est enchainé avec I Believe In You qui a une jolie mélodie folk elle aussi. It Ain’t Before penche vers le old time avec le banjo clawhammer de Victor Furtado et la guimbarde (ça faisait très longtemps que je n’avais pas entendu de guimbarde dans un album). Il y a un piano dans Be Your Man. Les autres chansons sont des bluegrass rapides très bien joués par les musiciens de Billy: Billy Falling (banjo), Jarrod Walker (mandoline), Alex Heargraves (fiddle) et Royal Masat (basse). Leur talent (et celui de Billy à la guitare) est encore plus éclatant dans les trois instrumentaux. Escanaba a des couleurs new acoustic. Seney Stretch est moderne, savamment arrangé avec de nombreuses interactions entre les musiciens. Malfunction Blues est dans la même veine, joué avec deux mandolines (Walker et Strings). La fin du morceau devrait réjouir ceux qui apprécient Billy Strings et sa bande comme jam band. Incontournable.


 

 

Daniel GRINDSTAFF

"Heroes and Friends" 

Le banjoïste Daniel Grindstaff a fait ses classes avec des artistes de premier plan: Jim & Jesse puis Jesse McReynolds, Bobby Osborne, Marty Raybon. Il a gagné en notoriété en formant le groupe Merle Monroe avec Tim Raybon, le frère de Marty. Leurs deux albums ont connu un beau succès (Le Cri du Coyote 164 et 170). Après leur séparation, le premier disque du Tim Raybon Band s’est révélé très décevant. Il n’en est heureusement pas de même de celui de Daniel Grindstaff. Son style Scruggs dynamique qui rappelle le banjo bounce du génial Allen Shelton avec un son plus feutré fait merveille sur les dix plages. Grindstaff s’est entouré d’excellents musiciens. On imagine que ce sont les amis annoncés dans le titre de l’album: Trey Hensley (guitare), Andy Leftwich (fiddle, mandoline), Stephen Burwell (fiddle), Jesse Brock (mandoline) et Jeff Partin (dobro). A part Doyle Lawson présent à la mandoline sur deux titres, les héros sont, eux, cachés parmi les harmonies vocales: Dolly Parton, Rhonda et Darrin Vincent, Shawn Lane. Deux bonnes compositions de Grindstaff parmi les quatre instrumentaux: le joli The Three ArrowsGrindstaff et Burwell sont excellents, et le fiddle tune Finnland. Doyle Lawson joue sur la version instrumentale de Jesse James. Le quatrième instrumental est mon préféré, une version bluegrass/swing du standard de jazz When You’re Smiling (notamment enregistré par Louis Armstrong et Michael Bublé). Les six chansons sont interprétées par six chanteurs différents. L’impressionnante voix de tenor de Paul Brewster (qui a accompagné les Osborne Brothers et Ricky Skaggs) fait merveille dans Forever Young, une chanson de Rod Stewart inspirée du titre homonyme de Dylan. On est dans le bluegrass classique avec Jimmy Fortune (Statler Brothers) pour I Still Write Your Name in the Sand (Mac Wiseman) et Ricky Wasson pour Colleen Malone. Le duo de fiddles (Burwell et Derek Deakins) en rajoute côté traditionnel sur My Last Old Dollar chanté par Kevin Richardson (ex-Larry Stephenson Band). On fait un petit tour par le gospel avec Child of the King interprété par Jeff Tolbert de The Primitive Quartet. La meilleure chanson selon moi est l’adaptation bluegrass d’un titre country de Del Reeves, Looking at the World Through a Windshield superbement chantée par Trey Hensley. Heroes and Friends est un bon album de bluegrass dont on aurait aimé qu’il dure plus de 29 minutes. 

 

Various Artists

"Silver Bullet Bluegrass"

Silver Bullet Bluegrass est une collection de treize adaptations bluegrass de chansons de Bob Seger. Stephen Mougin (guitare), Mike Bub (contrebasse) et Ned Luberecki (banjo) jouent la plupart des titres. Gary Nichols (guitare, harmonies), Darrell Webb (mandoline), Megan Lynch (fiddle) et Wayne Briggs (dobro) sont également présents sur plusieurs morceaux. Les treize chansons sont interprétées par treize artistes différents, bluegrass ou country. Le résultat est inévitablement inégal mais ça tient moins aux qualités des chanteurs qu’aux chansons elles-mêmes et aux arrangements. La seule interprétation que je trouve vraiment ratée est celle de Robert Hale (Wildfire) dans Feel Like A Number. Larry Cordle maîtrise bien le début de Night Moves mais la chanson dure au moins une minute de trop. Le dobroïste Wayne Briggs n’est pas au niveau des autres musiciens et Night Moves en pâtit, de même que Hollywood Nights et Ramblin’ Gamblin’ Man pourtant bien interprétés respectivement par Shonna Tucker (bassiste de Drive-By Truckers) et le chanteur de southern rock Bo Bice. You’ll Accompany Me est bien adapté en bluegrass, sur un tempo plus rapide que l’original mais l’interprétation de Keith Garrett (Blue Moon Rising, The Boxcars) manque d’épaisseur. Même style d’arrangement (un peu chargé cependant) pour Even Now chanté par Tim Stafford. Le titre que j’ai préféré est Turn The Page (une des meilleures chansons de Seger avec Still The Same qui n’est pas repris dans ce disque – sans doute trop rock) très bien chanté en mode blues par Gary Nichols qui avait succédé à Chris Stapleton dans The Steeldrivers. On retrouve à ses côtés ses anciens partenaires Tammy Rogers (fiddle) et Richard Bailey (banjo). J’aime aussi beaucoup Against The Wind (autre grand succès de Seger) par Tim Shelton, ancien chanteur de NewFound Road, à l’aise dans ce type de répertoire (il avait sorti en 2015 un excellent album de reprises de Jackson Browne). Carson Peters est un tout jeune violoniste. Sa voix est encore juvénile mais son punch remplace l’agressivité que mettait Bob Seger dans la version originale de Long Twin Silver Line et je trouve que c’est plutôt mieux. Webb et Luberecki sont très bons sur ce titre. Dans Roll Me Away, le chanteur americana Bill Taylor réussit l’exploit de retrouver le souffle épique que met souvent Seger dans ses chansons alors que ce rock reçoit ici un arrangement typiquement bluegrass. Le rock’n’roll Betty Lou’s Gettin’ Out Tonight vire au honky tonk dans la bonne version du chanteur de country Ward Hayden, agrémentée d’un solo de contrebasse de Mike Bub. Il reste deux slows pour finir. Le banjo fait office de piano dans We’ve Got Tonight, bien chanté par Jeff Parker (ex- Lonesome River Band et Dailey & Vincent, entre autres) et Josh Shilling (Mountain Heart) est très à son affaire sur le blues Main Street

 

Tony TRISCHKA

"Earl Jam" 

Je ne sais pas si les personnes qui téléchargent les albums pourront apprécier Earl Jam de Tony Trischka à sa juste valeur. Il fait partie des disques qui prennent leur pleine dimension après qu’on ait lu les pages du livret. Tony Trischka s’est fait connaître par son approche iconoclaste du banjo et du bluegrass mais avec son cinquième album solo, Hill Country paru en 1985, il avait montré son amour et sa profonde connaissance du bluegrass classique. Earl Jam, dont le répertoire est presque exclusivement composé de classiques pourrait apparaitre comme un nouvel hommage au bluegrass traditionnel enregistré à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Earl Scruggs. En lisant le livret, on apprend que Tony Trischka s’est en fait retrouvé destinataire d’une clé USB comportant plus de 200 titres enregistrés par John Hatford lors de jam sessions avec Earl ou la famille Scruggs dans les années 80 et 90. Bluffé par ce qu’il a entendu, il a choisi ses morceaux préférés et les a gravés en jouant note pour note les solos de Earl Scruggs (les back up sont de lui mais toujours dans le style de Scruggs). Le son est celui d’aujourd’hui mais on retrouve effectivement dans le jeu de Trischka tous les effets de main gauche de Scruggs et surtout son génie de la syncope. Les principaux partenaires de Trischka sont le fiddler Michael Cleveland, les mandolinistes Dominick Leslie et Jacob Joliff et le contrebassiste Mike Bub. Il n’y a que deux instrumentaux, Shout Little Lulu joué en solo par Trischka et Chinese Breakdown en formation bluegrass complète avec Stuart Duncan et Dominick Leslie. Il semble que personne ne puisse rien refuser à Trischka car la liste des chanteurs présents dans Earl Jam constitue un who’s who de la scène bluegrass, à commencer par les trois stars du moment, Billy Strings pour Brown’s Ferry Blues (avec un solo pas scruggsien du tout de Béla Fleck), Molly Tuttle (en duo avec Sam Bush) pour Dooley des Dillards et Sierra Ferrell pour le swing San Antonio Rose (avec les fiddles de Casey Driessen et Darol Anger) qui lui convient à merveille et le gospel Amazing Grace, joliment accompagné par les chœurs des trois sœurs McCrary. En plus de ces trois étoiles au firmament des années 2020, il y a deux grandes voix historiques du bluegrass. Del McCoury interprète Roll On Buddy avec son groupe (Tony Trischka à la place de Rob McCoury) et je le trouve meilleur que sur son propre dernier album (cf. plus loin). Il chante aussi un couplet et un refrain dans Little Liza Jane habituellement joué en instrumental. Pour ce titre, Trischka et Brittany Haas (fiddle) recréent la complicité de Scruggs et Hartford en se répondant au cours de leurs interventions. Dudley Connell est carrément royal dans Freight Train Blues, tout comme Michael Cleveland qui a superposé trois parties de fiddle. Comme McCoury, Connell chante un court passage dans un (faux) instrumental, Cripple Creek. Trischka, Joliff et Cleveland montrent qu’on peut faire de très belles choses avec l’un des titres les plus basiques du répertoire (à condition bien entendu d’avoir leur talent). Beaucoup d’enregistrements confiés à Tony Trischka étaient des duos entre Scruggs et Hartford et il reprend cette formule avec Bruce Molsky qui chante le traditionnel My Horses Ain’t Hungry en s’accompagnant au fiddle. Trischka a aussi invité une vedette country (qui vient régulièrement s’encanailler dans le bluegrass), Vince Gill, pour Bury Me Beneath The Willow. Michael Daves est moins connu que les autres interprètes bien qu’il ait enregistré un album en duo avec Chris Thile. Il collabore régulièrement avec Tony Trischka (sur son dernier album Shall We Hope) et se montre à la hauteur des autres chanteurs dans Casey Jones. J’ai gardé le meilleur et le plus inattendu pour la fin, Lady Madonna, que Earl Scruggs jouait de temps en temps sur scène avec ses fils au temps de The Earl Scruggs Revue. Ce succès des Beatles est formidablement chanté par Leigh Gibson (Gibson Brothers) avec le soutien vocal de son frère Eric et de Dudley Connell. Il y a un bon solo de Joliff. Trischka (et donc Scruggs par procuration) est excellent et le morceau se termine par une sorte de jam organisée réjouissante. Avec Earl Jam, Tony Trischka a trouvé une magnifique façon de célébrer l’œuvre de Earl Scruggs, à la fois ambitieuse, très originale (ça lui ressemble) et complètement respectueuse du père du banjo bluegrass (paradoxalement, ça lui ressemble aussi). 


 

 

The Del McCOURY BAND

"Songs of Love and Life" 

Del McCoury a 85 ans. Soit on considère que le verre est à moitié plein parce qu’il chante très bien pour son âge, soit on considère qu’il est à moitié vide parce qu’il ne chante plus aussi bien qu’il y a dix ans. C’était déjà perceptible dans Almost Proud (cf. avril 2022). Sa voix est moins souple, sa tessiture s’est un peu réduite. Heureusement, sur des chansons comme Treat Me Kind et Evangeline (Charlie Daniels), son phrasé scandé est toujours un modèle du genre. Plus encore dans Legend of the Confederate Gold, une bonne chanson qui rappelle The Butler Boys (sur l’excellent album Streets of Baltimore en 2013 – Le Cri du Coyote 137). L’arrangement accentue le côté mystérieux de ce titre. De ce point de vue, c’est une des rares satisfactions de Songs of Love and Life. Jason Carter, Rob et Ronnie McCoury jouent très bien mais c’est souvent sans surprise, alors que Rob notamment s’était sorti les tripes dans Almost Proud. Le duo de Del et Molly Tuttle dans She’s Heavenly n’apporte pas non plus grand-chose. C’est sympa de les entendre ensemble mais l’association de leurs timbres ne provoque pas d’effet particulier. Plusieurs chansons me semblent des fautes de goût, Red Cajun Girl, Sweet Music Man (Kenny Rogers) et surtout Only the Lonely de Roy Orbison. Un peu tard pour que Del s’attaque à ce tube du Caruso du rock. La voix de Del montre également ses limites dans deux titres dynamiques, bien arrangés pour le coup, Working on the WPA (signé Mark Simos) et, à moindre titre, Just Because, une bonne chanson popularisée par les Stanley Brothers. Il s’en tire mieux avec la valse Sad Solemn Sorrow et If You Talk in Your Sleep, un titre de la fin de carrière d’Elvis. Les fans de Del McCoury achèteront cet album par fidélité et nostalgie. Les autres préféreront réécouter Del & the Boys, It’s Just the Night ou Streets of Baltimore. Trois chefs d’œuvre.

lundi 2 décembre 2024

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Ags CONNOLLY

"Your Pal Slim: The Songs Of James Hand" 

Qui est plus légitime qu'Ags Connolly pour faire connaître les chansons de James Hand? Personne sans doute, du moins sur le continent européen. Alex "Ags" avait vu James "Slim" pour la première fois en concert à Londres après la sortie de l'album de ce dernier The Truth Will Set You Free! Au fil des années, Ags a revu James à Londres, puis à plusieurs reprises à Austin, à écrit la chanson I Saw James Hand et les deux hommes ont fini par devenir amis, se promettant même d'écrire ensemble. Hélas, James, né le 7 juillet 1952 (le même jour que Sammy Walker, pour ceux qui le connaissent) à Waco, Texas, est décédé dans cette même ville le 8 juin 2020 peu avant d'atteindre 68 ans. James Hand était un peu l'incarnation de ce qu'aurait pu devenir Hank Williams s'il avait atteint 45 ans, l'âge qu'avait Slim à la publication de son premier album. Six disques en studio plus un live parus entre 1997 et 2014 constituent l'œuvre de James Hand (Je vous avais présenté dans Le Cri du Coyote n°132 Mighty Lonesome Man et dans le n°143 Stormclouds In Heaven). Ags a donc puisé dans ces albums onze titres qui constituent Your Pal Slim: The Songs Of James Hand. La plupart des compositions sont des ballades vous tirent des larmes comme In The Corner, At The Table, By The Jukebox, The Pain Of Loving You, Lesson In Depression, My Witness, Over There, That's Frank, You Were With Me Then et My Heart's Been Cheatin' On You. Les chansons plus honky tonk s'appellent Baby Don't Tell Me That, Shadows Where The Magic Was, Midnight Run et Men Like Me Can Fly. Pour enregistrer, Ags a fait appel à une section rythmique britannique (Anna Robinson à la basse et Robert Pokorny à la batterie) et à des musiciens américains qui sont la garantie d'un son made in Texas. Chris McElrath, qui a été le dernier leader du groupe de James, est aux guitares électriques (écoutez son travail d'orfèvre sur Shadows Where The Magic Was ou Midnight Run), et Jake Penrod (James et lui se vouaient une admiration réciproque) à la pedal steel et à la lap steel. La touche féminine est assurée par Beth Chrisman (fiddle) et Bennen Leigh (voix sur Men Like Me Can Fly et mandoline). Toutes deux avaient participé aux derniers enregistrements de Slim et l'avaient accompagné sur scène. Et puis, il y a Ags Connolly avec sa guitare acoustique et surtout sa voix qui, loin de se contenter d'un simple travail d'imitation, parvient à capter et restituer l'émotion que James Hand insufflait dans ses interprétations. Pour conclure, Ags a ajouté un titre bonus, Corner Of My Street, qu'il avait commencé à écrire en pensant à en faire une collaboration avec James, et qui est loin de détonner dans l'ensemble. Si, après l'écoute de Your Pal Slim, vous n'avez pas envie de vous plonger dans la discographie de James Hand ni dans celle d'Ags Connolly (six LP et un EP en studio plus un album live), c'est que la country music authentique n'est pas pour vous. 

 

Baptiste W. HAMON

"Country" 

Faire un album country en français ressemble à une gageure. C'est le défi que s'est lancé Baptiste "Walker" Hamon, grand amateur du genre et qui avait pour références des artistes comme David Alan Coe, Johnny Paycheck ou Hank Williams Jr., ou encore Robert Earl Keen qui avait chanté en duo avec lui. Cela étant, depuis des titres comme Van Zandt ou Joséphine, on sait de quoi Baptiste est capable. Pour cet album, sobrement intitulé Country, il nous propose huit compositions originales et deux reprises: Superstar d'Eddy Mitchell et Stewball, version Hugues Aufray / Pierre Delanoë. Doté habituellement d'une écriture plutôt littéraire, notre ami s'est efforcé de coller à l'esprit du genre, avec des mots simples, comme en témoignent J'connais des gens, Oh que j'aime la musique country ou Mes envies de ne rien faire. Cela ne l'empêche évidemment pas d'envoyer parfois des messages assez forts. Le disque s'ouvre sur Fièvre honky tonk avec une guitare (Baptiste Dosdat) qui nous renvoie à Luther Perkins du Tennessee Two (ou Three) de Johnny Cash et une ambiance qui évoque celle des bars enfumés et alcoolisés d'Austin, sur un rythme de two-step. La pedal steel est tenue par Stew Crookes comme sur le titre suivant, J'connais des gens. Dans cette chanson, Baptiste règle des comptes, gentiment, avec des gens qui ne sont pas "pas les mêmes au dehors, au-dedans" et qui "f'raient bien d'se taire, on s'rait pas plus mal pour autant". Oh que j'aime la musique country, avec son allure de valse lente, cite Waylon et Willie, Loretta et Dolly, et constitue une déclaration d'amour à la fois à la musique mais aussi à quelqu'un qui partage ses goûts. Baptiste s'y fend d'un solo de Wurlitzer. Il faut noter noter qu'il parle de musique country et non de country music et prononce country à la française, comme un clin d'œil amusé aux line dancers de l'hexagone. Mes envies de ne rien faire est la dernière chanson avec pedal steel où les chœurs de Lonny Montem, Boris Boublil et Baptiste ajoutent la nonchalance nécessaire à cette invitation à la paresse. Viennent ensuite (Je ne deviendai jamais une) Superstar et Arrêter de faire semblant (mon titre favori du disque avec J'connais des gens) qui ont pour point commun la la recherche de l'authenticité et le refus des compromissions. Et tant pis pour la gloire facile et éphémère! Dans sa composition, Baptiste cite deux de ses modèles, son grand-père vigneron (à Chablis) et sa mère danseuse, qui ont su lui éviter la tentation de la grosse tête. Pour exprimer ce qu'est l'amour et Rabbit pâté sont différents du reste de l'album, avec un son plus folk-rock que country. Dans Je ne suis pas Georges Moustaki (et "je ne suis pas Clara Luciani"), les claviers jouent un rôle prépondérant. Mais les yodels auxquels Baptiste s'essaie avec succès à la fin nous ramènent au sujet du disque. À titre personnel, je reçois le choix du dernier titre, Stewball, comme un beau cadeau. Cette chanson m'avait ému quand j'étais gamin, il y a près de soixante ans, et me touche toujours autant. L'amour de la musique a guidé Baptiste Hamon tout au long de la genèse et de la réalisation de Country et lui a permis de faire un album de musique country français, sans faire appel (à part la pedal steel sur trois titres) aux instruments traditionnels du genre. Chaque note révèle le plaisir pris par l'artiste au cours de l'enregistrement.

 


 

Melissa CARPER

"Borned In Ya" 

Melissa a tiré le titre de son nouvel album, Borned In Ya, d'une citation de Ralph Stanley qui affirmait, à propos du bluegrass, "I don't think you can get this sound unless it's borned in ya". Ici, il n'est pas question de bluegrass, mais bien de la musique américaine de l'après-guerre (la deuxième guerre mondiale) jusqu'au début des années 1960. On rencontre le rock (Borned In Ya), la country music, le rhythm & blues, la grande variété (I Don't Love You Anymore) et toutes ces musiques qui ont influencé Melissa au cours de sa vie, avec cet aspect jazzy si caractéristique de l'époque. Sur les douze titres, il y a dix compositions de Melissa (parmi lesquelles cinq co-compositions, dont trois avec son amie Brennen Leigh). Les deux reprises sont tout à fait représentatives de l'esprit de l'album. That's My Desire a été interprété aussi bien par Frankie Laine qu'Eddie Cochran en passant par Patsy Cline et Louis Armstrong. Quant à Every Time We Say Goodbye (de Cole Porter), on n'en compte plus les versions: Ella Fitzgerald, Ray Charles, Sarah Vaughan, John Coltrane, et, plus récemment, Simply Red, Annie Lennox, Carly Simon, Diana Krall et Lady Gaga. Tout cela, combiné avec des compositions personnelles comme Evil Eva, There'll Be Another One, Somewhere Between Texas And Tennessee ou Let's Stay Single Together, aboutit à un album réjouissant où la voix acidulée de Melissa (qui a délaissé sa contrebasse au profit de Dennis Crouch) est particulièrement en valeur. Quand on sait que Miss Carper est ici accompagnée de musiciens (Jeff Taylor, Chris Scruggs, Chris Geld, Jenni Mori, Billy Contreras, Rory Hoffmann…) et de vocalistes (Kishona Armstrong, Nickie Conley, Maureen Murphy, Sierra Ferrell, Larry Marx) de haut niveau on ne peut nourrir aucune inquiétude quant au résultat. J'ajouterai une mention spéciale à Rebecca Patek, pour les arrangements de cordes, et à Doug Corcoran, pour les saxophones et la trompette, qui donnent à Borned In Ya sa couleur musicale, à la fois moderne et surannée, si particulière.


 

 

SURRENDER HILL

"River Of Tears" 

Surrender Hill (n° 146), Tore Down Fences (n° 157), A Whole Lot Of Freedom (n° 167), Just Another Honky Town In A Quiet Western Town (Du Côté de Chez Sam, avril 2022) ont eu les honneurs du Cri du Coyote. Vous ajoutez Right Here Right Now (2018) et Honky Tonk (2019) et, avec River Of Tears, vous aurez la discographie compète du duo Surrender Hill, composé de Robin Dean Salmon et son épouse Afton Seekins. Comme son prédécesseur qui était un double album (24 titres), ce nouvel opus est copieux (16 titres) et toujours aussi inspiré. Robin et Afton ont co-composé l'ensemble et se partagent les vocaux. Surrender Hill est toujours dans la lignée d'un certain Tom Russell, tant pour le timbre de voix de Robin que pour la qualité et l'inspiration des compositions. L'ensemble peut être qualifié de country rock, teinté de soul (notamment grâce à la voix d'Afton). Après un détour vers le honky tonk et le western, Surrender Hill a remis un peu de rock dans ses ballades country, avec des guitares qui savent se faire plus électriques, celles de Mike Waldron (guitares lead et baryton), Jonathan Callicutt (guitare électrique) et Robin Salmon (guitares acoustique et électrique et dobro). Le groupe est complété par Matt Crouse (batterie et percussions), Drew Lawson (basse) et Mike Daly (pedal steel et dobro) avec quelques invités: Eric Fritsch et Kevin Thomas (Hammond B3), Kris Krunk (orgue) et Dwight Sanford (harmonies sur End Of The Line). Des titres comme Rent Is Due ou Palomino (chantés par Robin) ou Get Out Your Own Way et Unconditional Life (chantés par Afton) brillent particulièrement mais il est impossible de trouver un moment faible dans ce septième album du groupe. De River Of Tears à Angel, The Devil, And Me, en passant par In Our Time et That Kind Of Living, ou encore le plus sombre Cry Baby, on ne compte pas les moments de plaisir que nous procure le duo, qu'il nous conte des romances d'amour ou de petites histoires ordinaires, optimistes ou nostalgiques. Il le fait de telle manière qu'on est vite conquis. Pour ma part, je le suis depuis près de dix ans, et je suis près à signer pour une décennie supplémentaire. 

 

Helene CRONIN

"Maybe New Mexico" 

Après deux disques en 2023, Landmarks et Beautiful December (un EP de saison), Helene Cronin nous offre un nouvel album, Maybe New Mexico (enregistré à Nashville). De sa voix chaude et sensible, elle interprète douze nouvelles compositions qui confirment qu'elle appartient bien à la catégorie fermée des songwriters de talent. Elle a écrit deux titres seule (Power Lines et Rifleman) et quatre avec Scott Sean White, un confrère et ami qui mériterait d'être lui aussi mis en lumière (Maybe New Mexico, People, Not The Year et Maker's Mark). Helene a ce talent de savoir mettre en chansons des histoires d'amour et de cœurs brisés, de guerre et de paix, de vie et de mort, de raconter des choses simples en les posant sur des mélodies, tout simplement. Qu'elle nous emmène du côté d'Albuquerque (Maybe New Mexico) ou de la Suisse (Switzerland), on la suit sans hésiter. Elle peut chanter la vie (Dear Life, avec un bel accompagnement de piano), évoquer Dieu (God Stopped By) ou l'homme (Ain't That Just Like A Man) en se posant comme quelqu'un qui sait observer ce qui l'entoure et le retranscrire avec des mots et des notes. Autour d'elle, les musiciens savent se mettre au diapason. Bobby Terry (guitares acoustiques, dobro, steel guitar, mandoline), Matt Pierson (basse), Paul Eckberg (batterie), Charlie Lowell (piano, claviers, Hammond B3), Melodie Chase (violoncelle), Caitlin Anselmo et Matt Singleton (voix), tous sont parfaitement à l'unisson avec, comme maître d'œuvre le producteur Mitch Dane (qui ajoute claviers additionnels, percussion et programmation).


 

 

Mark BRINE

"Rural Notes"

 Il y a bien longtemps (depuis 2018) que je n'avais pas eu l'occasion de parler de Mark Brine, artiste originaire du Massachussetts et établi à Nashville, qui a déjà plus d'un demi-siècle de carrière derrère lui. Si sa renommée est restée relative, il a quand même quelques faits de gloire comme celui d'avoir chanté au Grand Ole Opry, introduit par Hank Snow. Surnommé le New Blue Yodeler, il revendique comme influences principales Jimmie Rodgers et Hank Williams dont il est un héritier légitime, toujours proche d'une tradition folk qu'il sait enrichir de jazz et de blues et continue à défendre sur scène alors qu'il vient de fêter ses soixante-seize ans. Dans les douze compositions (dont le délicieux et sautillant Bouncin' In The Buggy coécrit avec Douglas Atkin) de ce nouvel opus, Mark raconte ses petites histoires comme lui seul sait le faire. Il dresse des portraits pleins de tendresse, comme Farm Girl ou Jessica Blue. Il rend hommage à des artistes qui l'ont inspiré dans The Ballad Of Fiddlin' Sid Harkreader, un violoniste old-time qui a fréquenté lui aussi le Grand Ole Opry, ou encore The King Of Basin Street (A Tribute) qui évoque King Oliver et son Creole Jazz Band qui a compté en ses rangs Louis Armstrong et Lillian "Lil" Hardin, tous deux nommés dans la chanson. Je pourrais encore citer Everything's Gonna Be Alrite et Your World, Squirrel, aux textes personnels, ou encore Delta Moonlit Sky. Pour maintenir la tradition, il y a Moo-nlite Yodel (dont le titre se suffit à lui-même) et, pour clore l'album, une chanson à connotation religieuse, New Jerusalem. Mark est entouré pour Rural Notes par Brian Whaley (fiddle et violon), George Kost (steel guitar) et son fils Kev Brine (basse et claviers) avec en plus, pour King Of Basin Street, Gregory Thompkins (saxopone) et Jim Orr (piano). 


 

mercredi 20 novembre 2024

Avenue Country, par Jacques Dufour (novembre 2024, seconde partie)

 

RECKLESS KELLY

"The Last Frontier" 

On a parfois des préjugés. Je m’apprêtais à écouter une formation plutôt orientée rock ou country alternative. Faux. Reckless Kelly peut être catalogué comme un groupe tout simplement country pour une bonne majorité de sa musique. D’accord, l’absence du violon et de la pedal steel guitare ainsi que la brièveté des chansons, toutes en dessous des trois minutes, rapprocheraient le groupe du rock, mais la structure des titres et la douceur de certaines chansons incluent Reckless Kelly sans contestation possible dans la vaste famille de la country. Et l’ensemble s’écoute fort plaisamment.


 

 

Sarah PIERCE

"Blessed By The West" 

Si près d’une heure de ballades et autant de balades dans les grands espaces de l’ouest américain au rythme de votre monture ne vous effraient pas, cet album est pour vous. Cette autrice-compositrice semble bien connaître son domaine car il s’agirait, ai-je lu, de son dixième album. On évolue dans une ambiance plus folk que country. Je l’assimilerais à une conteuse, bien que son vocal ne soit point désagréable. On ne peut cependant qualifier son style de country and western et elle ne va pas jusqu’au yodel. Il serait recommandé d’avoir ses textes sous les yeux pour vraiment profiter de la randonnée. 


 

 

Shawna THOMPSON

"Lean On Neon" 

Ceux qui ont suivi l’évolution (ou la dégradation ?) de la musique country au long de ces vingt dernières années se souviennent peut-être d’un duo nommé Thompson Square. Il s’agissait de Shawna Thompson et son mari Kiefer. Ensemble ils ont obtenu un n°1 en 2010 et quatre Top 15. Leur musique était à fond dans la mouvance new country/pop. En 2024 Shawna nous propose son premier album solo et là, surprise, il s’agit de country music traditionnelle. Et même cinq morceaux sur les douze peuvent être qualifiés de honky tonk purs. Et quel bon goût de reprendre le fameux Jones On The Juke Box de Becky Hobbs. L’album se referme sur une excellente reprise acoustique de Together Again de Buck Owens. Shawna a bénéficié pour ce premier album du concours vocal ou instrumental de Vince Gill, Ricky Skaggs, Leona Williams, Pam Tillis, Leslie Satcher, Rhonda Vincent, Sunny Sweeney et Ashton Shepherd. Vous conviendrez que ces gens-là ne cautionnent pas de la daube "nashpop". Peut-être l’album de l’année.


 

 

SILVERADA (formerly Mike & The Moonpies)

(self-titled)

Je suis un peu rétif vis à vis de ces artistes qui visent à plaire à différents publics en mélangeant les genres. Chacun se sent un peu frustré. Soyons positifs. Cet album contient de bonnes choses. Notamment en matière de country on se régalera de cinq titres avec pedal steel guitare et fiddle dont le rapide Someting I’m Working On (avec Brent Cobb) ou le bien classique Stubborn Son. Les cinq autres morceaux sont du registre pop / rock alternatif qu’apprécieront les fans de Tom Petty ou Bruce Springsteen, artistes auxquels le vocal râpeux du chanteur s’apparente. 


 

 

WEST OF TEXAS

"Hot Motel Nights" 

West Of Texas n’est pas un duo. Ne tenez pas compte de la photo de pochette trompeuse. Le vocal est purement masculin et appartient à un certain Jerry Zinn, un Californien de Los Angeles. La fille n’est là que pour préparer le café. Ou plus si affinité. Jerry Zinn donc a sorti son premier album en 2021. Il est présenté comme un chanteur de style honky tonk, hérité du Bakersfield Sound. N’exagérons pas. Cet album ne propose que deux purs honky tonk mais il est néanmoins 100 % country avec un bon équilibre entre les titres rapides en début d’album et les quatre ballades regroupées. Zinn possède un vocal chaleureux propre à interpréter de la country. Un très bon album de country traditionnelle agréable à l’oreille.


 

 

Alex MILLER

"My Daddy’s Dad" 

Alex Miller est un jeune chanteur (encore adolescent je crois) originaire du Kentucky dont la maturité s’affirme à chaque sortie d’album. Il en a déjà trois parus en peu de temps. Il faut dire que ce sont des mini-albums de cinq titres chacun. Ce nouveau disque affiche un aspect plus tendre du répertoire du garçon avec des ballades et des mélodies bien calmes. Nous sommes toujours dans une country bien traditionnelle mais cette fois sans western swing ni honky tonk, ce qui définissait bien jusque là le style du jeune homme. Sur cette dernière œuvre je le rapprocherais plutôt de Joe Nichols ou Mo Pitney. Espérons que pour le prochain opus Alex nous gratifie de nouveau d’une country nettement plus dynamique. 


 

dimanche 17 novembre 2024

Avenue Country, par Jacques Dufour (novembre 2024, première partie)

 

The OAK RIDGE BOYS

"Mama’s Boys" 

Voici déjà le premier album des Oak Ridge Boys avec le remplaçant de Joe Bonsall, décédé en juillet dernier, Ben James, qui évoluait précédemment aux côtés de Dailey & Vincent. L’album s’intitule Mama’s Boys car les mamans constituent le thème des dix chansons nouvelles. Ils n’ont donc pas attendu la fête des mères car il est sorti en novembre. Pour les plus jeunes rappelons quand même que le quatuor constitué de septuagénaires a obtenu dix-sept n°1 après avoir débuté sa carrière en tournées avec Johnny Cash. Et si vous dansez sur les tubes new-country de Nashville vous n’irez pas au terme des dix titres, si courts soient-ils. Pour apprécier ce disque il faut avoir écouté par le passé les Bellamy Brothers ou les Statler Brothers: de la musique simple, traditionnelle et basée sur les harmonies vocales. Pas d’effets techniques irritants pour habiller (dégrader ?) une country à l’ancienne aux reflets gospelisants.


 

 

Emily HICKS

"Weird Wild Wonderful" 

Le vocal d’Emily Hicks serait agréable dans sa douceur s’il n’avait ce petit timbre métallique qui me dérange quelque peu. L’ambiance est plus americana que purement country bien que certaines chansons auraient mérité d’être habillées de violon et de pedal steel guitare. Entre pop et folk et à l’orée de la country. 

 

"The Death Defying Adventures of…"

FRANKLIN COUNTY TRUCKING COMPANY 

Amateurs de gros son, cet album vous attend. S’il doit y avoir un rapprochement à faire avec la country ce serait avec les Kentucky Headhunters. N’étant pas un spécialiste du rock sans roll je situerai la musique des Franklin entre Status Quo et le rock sudiste. Une country, une ballade et un country-rock échappent au rouleau compresseur parmi les douze titres. Il y a donc un potentiel.


 

 

 

Kelley MICKWEE

"Everything Beautiful" 

Si vous n’appréciez que le style country cet album n’est pas pour vous. Par contre si dans votre jeunesse vous écoutiez Otis Redding, Carla Thomas ou Percy Sledge vous pourrez être intéressé par cette chanteuse établie à Austin et qui semble se spécialiser dans les ballades soul. Donc pas de rhythm and blues à la Wilson Pickett mais de la soul comme on en faisait chez Stax ou Tamla Motown dans les années 60, avec de l’orgue Hammond à tous les étages et ce son de basse bien distinct. 


 

 

Marcedes CARROLL

"We Lost Track Of The Stars" 

Encore une belle découverte. Il faut monter dans le Montana pour la trouver en la personne de Marcedes Carroll. Une chanteuse d’autant plus intéressante qu’elle ne s’inscrit pas vraiment en tant que représentante d’une country music traditionnelle ou contemporaine. En fait c’est son interprétation qui la situe en lisière d’une country conventionnelle. Ses ballades par exemple sont plus proches de Julie London que de Tammy Wynette. Tout comme Kimmie Bitter précédemment évoquée Marcedes n’hésite pas à aborder la variété américaine avec chœurs façon 50’s. Elle nous offre même un duo dans la pure tradition Nancy Sinatra & Lee Hazzlewood. Pour l‘aspect country elle n’omet pas de faire figurer la pedal steel guitare comme dans l’excellent tempo rapide en ouverture et se permet une belle reprise bien personnelle du Crazy de Patsy Cline. Autre reprise avec Save The Last Dance For Me de Doc Pomus et Mort Shuman. Voici une artiste qui mérite d’éclater au grand jour.


 

 

Noeline HOFMANN

"Purple Gas" 

Seulement six titres sur ce mini album. J’en aurais bien aimé cinq de plus. Et oui la demoiselle possède un vocal attachant et son répertoire est fort plaisant. Elle semble bien entourée notamment par un guitariste électrique et un pianiste pour le rapide Lightning In July, par une mandoline, un banjo et une pedal steel guitare pour l’acoustique August ou encore par le fiddle sur la ballade Purple Gas. Un excellent début qui promet et cette jeune Canadienne n’a que vingt ans. 

 

dimanche 3 novembre 2024

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

PJ LE MOAL

"Éclats" 

Patrick Le Moal est un ce qu'on appelle un oiseau rare, d'une espèce, non pas en voie de disparition, mais à préserver absolument. Nourri au folk, au blues, au rock, de Bob Dylan à Lou Reed, il possède en prime une plume digne des plus grands représentants de la chanson française. Trois ans après Stop ou Encore, il a choisi la deuxième branche de l'alternative, malgré les obstacles (notamment financiers) pour mener à bien son projet et nous propose Éclats, un album riche de dix titres "dédié aux indiens dans ce monde de cow-boys" ce qui situe bien l'esprit dans lequel notre Toulousain d'adoption l'a réalisé. Aux côtés de "P.J." (voix et guitare acoustique, paroles et musique), on trouve Bruno Wirtz (guitares électriques, claviers, chœurs, programmations et enregistrement), Dan Collet (basse), Olivier Bailly (accordéon) et Angéline Bailly (chœurs). Je ne vais pas me livrer à une analyse détaillée de chaque titre car tout est bon et, s'il faut résumer, je dirai simplement que Jacques Higelin, Alain Bashung ou Jean-Pierre Kalfon (toujours vivant), ont trouvé un digne héritier. En ce qui concerne les textes, il suffit de citer quelques titres pour situer le niveau d'ensemble: Un jour je recollerai tous les morceaux, Nos chevaux galopent dans la nuit lentement, Alors comme ça la terre est plate… Les titres s'écoulent paisiblement, s'écoutent attentivement, entre rock tranquille et folk habité. Je citerai quand même Sans toi ("Sans toi / Que serais-je devenu? / Un Vieux chanteur pour Dames?"), Des millions ("Je suis l'homme au manteau couleur de brique / Qui marche dans l'ombre des statistiques / Celui qui brille par son absence / Je suis celui qui ne gagne pas la course"), ou encore Au large d'Ouessant, hommage à la terre de ses ancêtres ("Au large d'Ouessant / Sous des écharpes d'écume / Le temps prend son temps / Là-haut où la lande se glisse / Jusqu'au bord du précipice / Un matin du mois de mai / Me lanceras-tu un bouquet?"). Les textes sont souvent tendres mais aussi pleins d'un humour doux-amer qui en fait tout le charme (écoutez par exemple Alors comme ça la terre est plate). Avec une dizaine d'albums à son actif, PJ Le Moal s'impose plus que jamais comme un des meilleurs représentant de la chanson rock française et, même s'il est celui qui ne gagne pas la course, il mérite pour moi d'être tout en haut de cette rubrique. 

 

BOBBIE 

"The Sacred In The Ordinary" 

Bobbie (française, comme son nom ne l'indique pas plus que son choix de chanter dans la langue de Dylan) commence à acquérir une certaine notoriété dans son pays. Il faut cependant se méfier des étiquettes que la presse hexagonale se sent obligée de lui accoler (sans pour autant se plaindre qu'on parle d'une artiste qui le mérite). Disons simplement que Bobbie est une excellente chanteuse, à la voix pleine d'âme, qui interprète de belles chansons qu'elle à écrites elle-même (dont deux en co-écriture avec Sébastien Gohier: They Don't Show It In Movies et Nothing Ever Lasts). Bobbie a été invitée aux Francopholies de La Rochelle et, plus récemment à l'émission de télévision Taratata. On la range un peu hâtivement dans la catégorie country mais, malgré la présence de la steel guitar du toujours remarquable Manu Bertrand sur huit des onze titres, elle démontre qu'elle évolue dans un registre plus large. Elle revendique d'ailleurs comme influences Joni Mitchell et Dolly Parton qui sont loin de s'être cantonnées à un seul genre musical. L'emploi des cuivres sur Nothing Ever Lasts nous conduit aux frontières de la soul music alors que The Sacred In The Ordinary avec les claviers de Michel Amsellem et une section de cuivres a un parfum de gospel country. Les titres plus dépouillés comme Mom, Let Me Go (piano / voix) ou les plus orchestrés (I Need You More Than I Want You, Losing You, Last Ride, Back Home) ont un point commun: la sensibilité avec lesquels Bobbie les interprète. Elle est, ce qui ne gâte rien, accompagnée par une bande de musiciens plus talentueux les uns que les autres au nombre desquels (outre Manu Bertrand et Michel Amsellem) je citerai Glenn Arzel (guitare acoustique), Philippe Entressangle (batterie), Marcello Giuliani (basse) Sébastien Gohier (synthétiseur et guitare électrique), Jerry Raharison (orgue). Alors, country, folk, soul, gospel, peu importe. Chacun y trouvera son compte, sans réserve. 


 

 

Valentine LAMBERT 

"Le Silence" 

Le talent fleurit un peu partout en France, et c'est du côté de Chartres qu'a éclos celui de Valentine Lambert. Née dans une famille d'artistes, avec une mère artiste-peintre et un père musicien, Valentine avait le choix. Pour le bonheur de nos oreilles, c'est l'héritage paternel qui l'a emporté. Papa (Urbain Lambert), qui est le talentueux guitariste de Martha Fields, a initié très jeune sa fille à l'art de la six-cordes. Après deux EP (Un Millénaire en 2018 et Nomade en 2021), Valentine publie aujourd'hui son premier LP, Le silence. La jeune femme dit avoir pour références Bob Dylan, Emmylou Harris et Norah Jones, mais elle a d'ores et déjà un style qui n'appartient qu'à elle, un folk enrichi de son amour pour la pop. Valentine à le souci d'incorporer des sonorités modernes dans ses compositions au départ plutôt de facture classique, et il n'est pas étonnant qu'elle revendique comme nouvelle influences Xavier Rudd, Sarah Jarosz et First Aid Kit. Pour ce faire, elle s'est entourée pour la production et les arrangements de Manu Bertrand (le David Lindley français – même si je ne l'ai jamais entendu jouer de violon) et Roxane Arnal. Le choix est gagnant, et ce n'est pas une surprise pour ceux qui connaissent Manu Bertrand. Quant à Roxane Arnal, je vous invite à vous reporter à son album Elior (featuring Baptiste Bailly) chroniqué en ces mêmes colonnes en février 2023. Toujours est-il que Le Silence nous apporte un vent de fraîcheur bienvenu en ces temps pour le moins moroses. En douze chansons, Valentine nous embarque dans ses voyages, sans susciter d'autre envie que celle de la suivre. Pour débuter, J'suis comme ça est une espèce d'autoportrait musical qui fait qu'on aime la jeune femme, tendre et malicieuse, sans avoir besoin de la connaître. Le jeu de guitare est excellent, la voix est claire, souple et bien posée, sans tic ni chichi. On entend et on comprend chaque mot, chaque syllabe, ce qui est devenu bien rare dans la chanson française moderne. Le rythme est parfois enlevé (Road movie, Polaroïd avec un banjo endiablé, Le veilleur de minuit aux accents knopfleriens), teinté de swing (J'ai pas l'temps), parfois plus calme, voire nostalgique (Je pense à hier, Boom dans mon cœur, Joli mois de mai), mais avec toujours la même qualité aussi bien dans les textes que dans les mélodies, sans oublier les arrangements pleins de trouvailles qui se révèlent au fil des écoutes. S'il fallait distinguer deux titres, je citerai d'abord Elle s'appelle Jane qui démontre que Valentine sait brosser un portrait, en l'occurrence celui d'une personne ordinaire, avec des mots pour pinceaux, à la manière des meilleurs songwriters américains. Et puis (et surtout?) il y a Le silence, qui referme l'album pour mieux nous inviter à le rouvrir sans attendre. Cette délicieuse ballade repose essentiellement sur la voix et la guitare acoustique de Valentine, avant que la Weissenborn de Manu ne vienne lui conférer une dimension supplémentaire. Si je sais d'où vient Valentine Lambert, je ne sais pas jusqu'où elle ira. Très haut j'espère, car je ne me souviens pas d'avoir entendu une autrice-compositrice-interprète de ce calibre, dans ce genre musical (disons, pour simplifier, le folk à la française) depuis la regrettée et mésestimée Anne Vanderlove


 

 

The SUPERSOUL BROTHERS 

"By The Way" 

Avec les Supersoul Brothers, on prend la direction du sud-ouest de la France et on change totalement de style musical. Comme le nom du groupe l'indique, on est dans le territoire de la soul music, du rhythm & blues, du funk. L'ensemble est articulé autour de la voix de David Noël dit Feelgood Dave) qui n'a rien à envier à celles de ses modèles. C'est aussi une bande de musiciens d'une grande unité et, d'ailleurs, onze des douze titres sont composés et arrangés par le groupe (les textes étant signés par David Noël et Claire Rousselot-Paillez). Les membres du groupe sont Ludovic Timoteo (basse), Fabrice Seny-Couty et Olivier Pelfigues (batterie), Pierre-Antoine Dumora (guitares), Julien Stantau (orgue et claviers), Julien Suhublette (trombone à coulisse) et Claire Rousselot-Paillez (voix). Une section de cuivres est également présente sur le premier titre, Toy Party Time, très funky, et le dernier, Changing The People (Take My Hand). On pense souvent aux Temptations ou à James Brown, voire à Little Richard, tout au long d'un album sans temps mort, avec des moments forts comme Gimme Somme Soul, Father, Yeah! Yeah! Yeah!, By The Way ou encore Play It Like A Sister, chanté par Claire Rousselot-Paillez (sélection totalement subjective et variant selon les écoutes). J'ai un faible pour l'un des titres les plus tranquilles du disque, One More Day, sur lequel plane l'ombre tutélaire et géante d'Otis Redding. Jean-Christophe Pagnucco avait précédemment souligné en ces colonnes la qualité du groupe en concert (The Road To Sound Live, chronique parue en février 2023). Quand on sent l'énergie que les Supersoul Brothers parviennent à capter en studio, on ne peut qu'être convaincu de ce qu'ils sont capables de faire sur scène. 

 

Iain MATTHEWS 

"How Much Is Enough Volume One" 

Qu'il semble loin le temps où le jeune Ian MacDonald faisait des débuts discrets en 1967 avec Fairport Convention. Depuis, il est devenu Ian (puis Iain) Matthews et a enregistré des dizaines d'album en solo, en duo, en groupe, toujours différent et toujours le même, porté par un talent certain et un amour de la musique qui ne l'est pas moins, multipliant les expériences, d'Angleterre aux États-Unis, des États-Unis aux Pays-Bas. The Art Of Obscurity, paru en 2013, était annoncé par Iain comme son dernier album solo et pourtant, après de nouveaux disques enregistrés avec Matthews Southern Comfort, The Matthews Baartmans Conspiracy et The Salmon Smokers, notre homme est de retour avec How Much Is Enough Volume One (ce qui ne signifie pas qu'il y aura nécessairement un volume deux). Combien est assez, ou comment ne pas faire le disque de trop? C'est un peu l'esprit dans lequel Iain était quand il a demandé à BJ Baartmans de travailler avec lui pour ce qui était peut-être son dernier album (refrain familier). Mais la qualité des chansons proposées (12 compositions originales et une reprise, To Baby de Billy Rose) et le plaisir que les deux hommes ont eu de retravailler ensemble ont fait oublier cette question existentielle, au moins jusqu'au prochain disque. Iain sait qu'il approche de la fin de son voyage de songwriter, mais il ne peut pas cesser de d'écrire des chansons (et il le fait de mieux en mieux) comme il l'explique en introduction du livret du disque. Quant à Bart-Jan Baartmans, il écrit simplement: "Quiconque a suivi Iain depuis les 60 dernières années, qui aime la qualité de l'écriture de ce chanteur si subtil, le son naturel d'un grand groupe americana ou qui se soucie de la musique qui vient du cœur doit écouter cet album. Il est définitif, et peu importe ce qui vient ensuite". Alors, écoutons et savourons. La voix, d’abord, intacte, avec ce petit voile qui en a toujours fait le charme. C’est à peine, en tendant d’oreille (par exemple dans The New Dark Ages), si l’on se rend compte que plus d’un demi-siècle s’est «écoulé depuis If You Saw Thro’ My Eyes. Les arrangements, ensuite, fidèles à ce qu’a toujours été Iain et en même temps si actuels. Celui qui a survécu aux seventies et a failli sombrer dans les eighties n’a jamais aussi bien maîtrisé son sujet. Le chansons ne sont pas en reste, de Ripples In A Stream à To Baby, on se régale. S’il faut parler des moments forts, j’ai envie de citer Where Is The Love, Good Intentions, Santa Fe Line ou encore Turn And Run. Et plus il y a l’enchaînement entre How Much Is Enough (qui pose les questions évoquées plus haut) et I Walk (coécrit avec Andy Roberts) qui y répond: "Je marche pour sentir la musique / Pour secouer la musique et la libérer du rythme des graviers sur le chemin sous mes pieds / Ces vieilles Adidas battant le tempo avec chaque syllabe et rime / Jusqu'à ce que la chanson soit complètement mienne / C'est pour cela que je marche". Il y a aussi Rhythm & Blues (qui évoque fortement Down In The Valley To Pray) et qui cité quelques héros du genre, Bessie Smith, Duke Ellington, Billy Strayhorn, Nat King Cole, Charlie Parker, Miles Davis, Thelonious Monk, James Brown, Aretha Franklin, Marvin Gaye, John Coltrane, Stevie Wonder, mais aussi Malcolm X, Cassius Clay et Martin Luther King. Quant aux musiciens, autour de BJ Baartmans le maître d'œuvre multi-instrumentiste, ils sont impeccables, en particulier Sjoerd Van Bommel (batterie et percussions) et Mike Roelofs (claviers en tous genres). How Much Is Enough peut aparaître comme un disque inattendu mais il était espéré par tous ceux, trop peu nombreux, qui aiment Iain Matthews depuis longtemps et pour qui le mot assez n'est pas d'actualité. 

 

David RODRIGUEZ & The RHYTHM CHIEFS 

"Rise And Shine" 

David Rodriguez né en 1952 à Houston, Texas, est décédé à Dordrecht, Pays-Bas, en 2015. Il était ce que l'on appelle un artiste culte, plus connu de ses pairs que du grand public, et moins connu que sa fille Carrie Rodriguez, un temps partenaire de Chip Taylor. C'est Lyle Lovett qui me l'avait fait découvrir par la reprise de sa composition Ballad Of The Snow Leopard And The Tanqueray Cowboy. Peu de temps avant sa mort, David a réenregistré 9 de ses chansons aux Pays-Bas, où il s'était établi, avec le groupe local The Rhythm Chiefs (Dusty Ciggaar à la guitare lead, Danny Van't Hof à la batterie) & Rafael Schwiddessen à la basse). Près de dix ans plus tard, ces enregistrements sont enfin livrés aux oreilles avides des trop rares fans de ce grand songwriter. Ballad Of The Snow Leopard And The Tanqueray Cowboy est là, bien sûr, parmi quelques autres de ses meilleures compositions, The Friedens Angels, The Lonesome Drover, Wonder How It Feels ou Ballad Of Wanda Jewell. Il n'y a qu'un titre qui me paraît inédit, South Holland Woman, qui évoque irrésistiblement (et c'est tout sauf un hasard) Colorado Girl de Townes Van Zandt. Mieux que tous les éloges funèbres, Rise And Shine rend justice à un artiste qui avait parmi ses admirateurs, outre Lyle Lovett, Lucinda Williams et Butch Hancock et qui avait partagé la scène avec Townes van Zandt, John Prine, Blaze Foley et bien d'autres.