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mercredi 11 décembre 2024

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Billy STRINGS

"Highway Prayers" 

Ceux qui apprécient Billy Strings et son groupe comme jam band (ils sont nombreux si on en juge par les cohortes de fans qui les suivent à chaque concert) seront peut-être déçus à la première écoute de Highway Prayers. Ils auraient tort de passer leur chemin car c’est un excellent album mais c’est un album studio qui met en avant le répertoire, ce qui est logique juste après la sortie d’un disque enregistré sur scène (Live Vol. 1). Highway Prayers est copieux (double CD – 21 titres), sans doute parce que c’est le premier album de compositions de Billy en trois ans (Me/and/Dad en 2023 ne comprenait que des reprises). Highway Prayers est si bon qu’il est plus facile de faire la (courte) liste des titres un peu décevants que de pointer les meilleurs. Je n’en vois guère que deux. Happy Hollow est un titre rapide, classique, sans originalité. Pour Leadfoot (qui fait pourtant l’objet d’une belle promo avec un clip chiadé), Billy Strings a selon moi eu le tort de vouloir tout faire lui-même. Ça sonne assez rustique, notamment à cause du banjo. Pour le reste (19 titres, rien que ça), tout semble naturel, facile pour Billy Strings, le chant, la guitare, les compos, le dobro même sur le folkpop Gild The Lily qu’on croirait sorti d’un album oublié de Paul McCartney. L’humour de Billy, un poil de provocation parfois, ressortent dans les textes de Gone A Long Time (Jesus took the water and turned it into wine / Me I’ll take them pretty girls and try to make ‘em mine), Catch & Release (dans le même moule que A Boy Named Sue, chanté seul à la guitare) et MoreBud4Me rythmé par une roulette de briquet et des bulles de narguilé (ou quoique ce soit qui y ressemble). Billy a aussi intitulé un gospel (religieusement interprété en quartet a cappella) du nom d’un pilote de NASCAR (Richard Petty). La voiture et la vie sur la route sont les thèmes récurrents de pas mal de chansons, illustrées par la pochette où Billy est au volant d’une Chevrolet Chevelle immatriculée à ses initiales et celles de l’album. Et ça peut donner d’excellents textes comme le presque philosophique In The Clear et surtout My Alice, superbe murder ballad où la voiture devient l’arme du crime. Parmi les autres textes remarquables, il faut citer le bon countrygrass Don’t Be Calling Me (At 4 AM) écrit avec Shawn Camp (Jerry Douglas au dobro), Gone A Long Time et The Beginning Of The End. Seven Weeks In Country est un westerngrass à la Marty Robbins. Stratosphere Blues accompagné au synthé ressemble à une vieille chanson folk de Pink Floyd (période Ummagumma). Il est enchainé avec I Believe In You qui a une jolie mélodie folk elle aussi. It Ain’t Before penche vers le old time avec le banjo clawhammer de Victor Furtado et la guimbarde (ça faisait très longtemps que je n’avais pas entendu de guimbarde dans un album). Il y a un piano dans Be Your Man. Les autres chansons sont des bluegrass rapides très bien joués par les musiciens de Billy: Billy Falling (banjo), Jarrod Walker (mandoline), Alex Heargraves (fiddle) et Royal Masat (basse). Leur talent (et celui de Billy à la guitare) est encore plus éclatant dans les trois instrumentaux. Escanaba a des couleurs new acoustic. Seney Stretch est moderne, savamment arrangé avec de nombreuses interactions entre les musiciens. Malfunction Blues est dans la même veine, joué avec deux mandolines (Walker et Strings). La fin du morceau devrait réjouir ceux qui apprécient Billy Strings et sa bande comme jam band. Incontournable.


 

 

Daniel GRINDSTAFF

"Heroes and Friends" 

Le banjoïste Daniel Grindstaff a fait ses classes avec des artistes de premier plan: Jim & Jesse puis Jesse McReynolds, Bobby Osborne, Marty Raybon. Il a gagné en notoriété en formant le groupe Merle Monroe avec Tim Raybon, le frère de Marty. Leurs deux albums ont connu un beau succès (Le Cri du Coyote 164 et 170). Après leur séparation, le premier disque du Tim Raybon Band s’est révélé très décevant. Il n’en est heureusement pas de même de celui de Daniel Grindstaff. Son style Scruggs dynamique qui rappelle le banjo bounce du génial Allen Shelton avec un son plus feutré fait merveille sur les dix plages. Grindstaff s’est entouré d’excellents musiciens. On imagine que ce sont les amis annoncés dans le titre de l’album: Trey Hensley (guitare), Andy Leftwich (fiddle, mandoline), Stephen Burwell (fiddle), Jesse Brock (mandoline) et Jeff Partin (dobro). A part Doyle Lawson présent à la mandoline sur deux titres, les héros sont, eux, cachés parmi les harmonies vocales: Dolly Parton, Rhonda et Darrin Vincent, Shawn Lane. Deux bonnes compositions de Grindstaff parmi les quatre instrumentaux: le joli The Three ArrowsGrindstaff et Burwell sont excellents, et le fiddle tune Finnland. Doyle Lawson joue sur la version instrumentale de Jesse James. Le quatrième instrumental est mon préféré, une version bluegrass/swing du standard de jazz When You’re Smiling (notamment enregistré par Louis Armstrong et Michael Bublé). Les six chansons sont interprétées par six chanteurs différents. L’impressionnante voix de tenor de Paul Brewster (qui a accompagné les Osborne Brothers et Ricky Skaggs) fait merveille dans Forever Young, une chanson de Rod Stewart inspirée du titre homonyme de Dylan. On est dans le bluegrass classique avec Jimmy Fortune (Statler Brothers) pour I Still Write Your Name in the Sand (Mac Wiseman) et Ricky Wasson pour Colleen Malone. Le duo de fiddles (Burwell et Derek Deakins) en rajoute côté traditionnel sur My Last Old Dollar chanté par Kevin Richardson (ex-Larry Stephenson Band). On fait un petit tour par le gospel avec Child of the King interprété par Jeff Tolbert de The Primitive Quartet. La meilleure chanson selon moi est l’adaptation bluegrass d’un titre country de Del Reeves, Looking at the World Through a Windshield superbement chantée par Trey Hensley. Heroes and Friends est un bon album de bluegrass dont on aurait aimé qu’il dure plus de 29 minutes. 

 

Various Artists

"Silver Bullet Bluegrass"

Silver Bullet Bluegrass est une collection de treize adaptations bluegrass de chansons de Bob Seger. Stephen Mougin (guitare), Mike Bub (contrebasse) et Ned Luberecki (banjo) jouent la plupart des titres. Gary Nichols (guitare, harmonies), Darrell Webb (mandoline), Megan Lynch (fiddle) et Wayne Briggs (dobro) sont également présents sur plusieurs morceaux. Les treize chansons sont interprétées par treize artistes différents, bluegrass ou country. Le résultat est inévitablement inégal mais ça tient moins aux qualités des chanteurs qu’aux chansons elles-mêmes et aux arrangements. La seule interprétation que je trouve vraiment ratée est celle de Robert Hale (Wildfire) dans Feel Like A Number. Larry Cordle maîtrise bien le début de Night Moves mais la chanson dure au moins une minute de trop. Le dobroïste Wayne Briggs n’est pas au niveau des autres musiciens et Night Moves en pâtit, de même que Hollywood Nights et Ramblin’ Gamblin’ Man pourtant bien interprétés respectivement par Shonna Tucker (bassiste de Drive-By Truckers) et le chanteur de southern rock Bo Bice. You’ll Accompany Me est bien adapté en bluegrass, sur un tempo plus rapide que l’original mais l’interprétation de Keith Garrett (Blue Moon Rising, The Boxcars) manque d’épaisseur. Même style d’arrangement (un peu chargé cependant) pour Even Now chanté par Tim Stafford. Le titre que j’ai préféré est Turn The Page (une des meilleures chansons de Seger avec Still The Same qui n’est pas repris dans ce disque – sans doute trop rock) très bien chanté en mode blues par Gary Nichols qui avait succédé à Chris Stapleton dans The Steeldrivers. On retrouve à ses côtés ses anciens partenaires Tammy Rogers (fiddle) et Richard Bailey (banjo). J’aime aussi beaucoup Against The Wind (autre grand succès de Seger) par Tim Shelton, ancien chanteur de NewFound Road, à l’aise dans ce type de répertoire (il avait sorti en 2015 un excellent album de reprises de Jackson Browne). Carson Peters est un tout jeune violoniste. Sa voix est encore juvénile mais son punch remplace l’agressivité que mettait Bob Seger dans la version originale de Long Twin Silver Line et je trouve que c’est plutôt mieux. Webb et Luberecki sont très bons sur ce titre. Dans Roll Me Away, le chanteur americana Bill Taylor réussit l’exploit de retrouver le souffle épique que met souvent Seger dans ses chansons alors que ce rock reçoit ici un arrangement typiquement bluegrass. Le rock’n’roll Betty Lou’s Gettin’ Out Tonight vire au honky tonk dans la bonne version du chanteur de country Ward Hayden, agrémentée d’un solo de contrebasse de Mike Bub. Il reste deux slows pour finir. Le banjo fait office de piano dans We’ve Got Tonight, bien chanté par Jeff Parker (ex- Lonesome River Band et Dailey & Vincent, entre autres) et Josh Shilling (Mountain Heart) est très à son affaire sur le blues Main Street

 

Tony TRISCHKA

"Earl Jam" 

Je ne sais pas si les personnes qui téléchargent les albums pourront apprécier Earl Jam de Tony Trischka à sa juste valeur. Il fait partie des disques qui prennent leur pleine dimension après qu’on ait lu les pages du livret. Tony Trischka s’est fait connaître par son approche iconoclaste du banjo et du bluegrass mais avec son cinquième album solo, Hill Country paru en 1985, il avait montré son amour et sa profonde connaissance du bluegrass classique. Earl Jam, dont le répertoire est presque exclusivement composé de classiques pourrait apparaitre comme un nouvel hommage au bluegrass traditionnel enregistré à l’occasion du centième anniversaire de la naissance de Earl Scruggs. En lisant le livret, on apprend que Tony Trischka s’est en fait retrouvé destinataire d’une clé USB comportant plus de 200 titres enregistrés par John Hatford lors de jam sessions avec Earl ou la famille Scruggs dans les années 80 et 90. Bluffé par ce qu’il a entendu, il a choisi ses morceaux préférés et les a gravés en jouant note pour note les solos de Earl Scruggs (les back up sont de lui mais toujours dans le style de Scruggs). Le son est celui d’aujourd’hui mais on retrouve effectivement dans le jeu de Trischka tous les effets de main gauche de Scruggs et surtout son génie de la syncope. Les principaux partenaires de Trischka sont le fiddler Michael Cleveland, les mandolinistes Dominick Leslie et Jacob Joliff et le contrebassiste Mike Bub. Il n’y a que deux instrumentaux, Shout Little Lulu joué en solo par Trischka et Chinese Breakdown en formation bluegrass complète avec Stuart Duncan et Dominick Leslie. Il semble que personne ne puisse rien refuser à Trischka car la liste des chanteurs présents dans Earl Jam constitue un who’s who de la scène bluegrass, à commencer par les trois stars du moment, Billy Strings pour Brown’s Ferry Blues (avec un solo pas scruggsien du tout de Béla Fleck), Molly Tuttle (en duo avec Sam Bush) pour Dooley des Dillards et Sierra Ferrell pour le swing San Antonio Rose (avec les fiddles de Casey Driessen et Darol Anger) qui lui convient à merveille et le gospel Amazing Grace, joliment accompagné par les chœurs des trois sœurs McCrary. En plus de ces trois étoiles au firmament des années 2020, il y a deux grandes voix historiques du bluegrass. Del McCoury interprète Roll On Buddy avec son groupe (Tony Trischka à la place de Rob McCoury) et je le trouve meilleur que sur son propre dernier album (cf. plus loin). Il chante aussi un couplet et un refrain dans Little Liza Jane habituellement joué en instrumental. Pour ce titre, Trischka et Brittany Haas (fiddle) recréent la complicité de Scruggs et Hartford en se répondant au cours de leurs interventions. Dudley Connell est carrément royal dans Freight Train Blues, tout comme Michael Cleveland qui a superposé trois parties de fiddle. Comme McCoury, Connell chante un court passage dans un (faux) instrumental, Cripple Creek. Trischka, Joliff et Cleveland montrent qu’on peut faire de très belles choses avec l’un des titres les plus basiques du répertoire (à condition bien entendu d’avoir leur talent). Beaucoup d’enregistrements confiés à Tony Trischka étaient des duos entre Scruggs et Hartford et il reprend cette formule avec Bruce Molsky qui chante le traditionnel My Horses Ain’t Hungry en s’accompagnant au fiddle. Trischka a aussi invité une vedette country (qui vient régulièrement s’encanailler dans le bluegrass), Vince Gill, pour Bury Me Beneath The Willow. Michael Daves est moins connu que les autres interprètes bien qu’il ait enregistré un album en duo avec Chris Thile. Il collabore régulièrement avec Tony Trischka (sur son dernier album Shall We Hope) et se montre à la hauteur des autres chanteurs dans Casey Jones. J’ai gardé le meilleur et le plus inattendu pour la fin, Lady Madonna, que Earl Scruggs jouait de temps en temps sur scène avec ses fils au temps de The Earl Scruggs Revue. Ce succès des Beatles est formidablement chanté par Leigh Gibson (Gibson Brothers) avec le soutien vocal de son frère Eric et de Dudley Connell. Il y a un bon solo de Joliff. Trischka (et donc Scruggs par procuration) est excellent et le morceau se termine par une sorte de jam organisée réjouissante. Avec Earl Jam, Tony Trischka a trouvé une magnifique façon de célébrer l’œuvre de Earl Scruggs, à la fois ambitieuse, très originale (ça lui ressemble) et complètement respectueuse du père du banjo bluegrass (paradoxalement, ça lui ressemble aussi). 


 

 

The Del McCOURY BAND

"Songs of Love and Life" 

Del McCoury a 85 ans. Soit on considère que le verre est à moitié plein parce qu’il chante très bien pour son âge, soit on considère qu’il est à moitié vide parce qu’il ne chante plus aussi bien qu’il y a dix ans. C’était déjà perceptible dans Almost Proud (cf. avril 2022). Sa voix est moins souple, sa tessiture s’est un peu réduite. Heureusement, sur des chansons comme Treat Me Kind et Evangeline (Charlie Daniels), son phrasé scandé est toujours un modèle du genre. Plus encore dans Legend of the Confederate Gold, une bonne chanson qui rappelle The Butler Boys (sur l’excellent album Streets of Baltimore en 2013 – Le Cri du Coyote 137). L’arrangement accentue le côté mystérieux de ce titre. De ce point de vue, c’est une des rares satisfactions de Songs of Love and Life. Jason Carter, Rob et Ronnie McCoury jouent très bien mais c’est souvent sans surprise, alors que Rob notamment s’était sorti les tripes dans Almost Proud. Le duo de Del et Molly Tuttle dans She’s Heavenly n’apporte pas non plus grand-chose. C’est sympa de les entendre ensemble mais l’association de leurs timbres ne provoque pas d’effet particulier. Plusieurs chansons me semblent des fautes de goût, Red Cajun Girl, Sweet Music Man (Kenny Rogers) et surtout Only the Lonely de Roy Orbison. Un peu tard pour que Del s’attaque à ce tube du Caruso du rock. La voix de Del montre également ses limites dans deux titres dynamiques, bien arrangés pour le coup, Working on the WPA (signé Mark Simos) et, à moindre titre, Just Because, une bonne chanson popularisée par les Stanley Brothers. Il s’en tire mieux avec la valse Sad Solemn Sorrow et If You Talk in Your Sleep, un titre de la fin de carrière d’Elvis. Les fans de Del McCoury achèteront cet album par fidélité et nostalgie. Les autres préféreront réécouter Del & the Boys, It’s Just the Night ou Streets of Baltimore. Trois chefs d’œuvre.

dimanche 24 avril 2022

Bluegrass & C° par Dominique Fosse

 

The Del McCOURY BAND

"...Almost Proud" 

La plupart des chanteurs bluegrass actuels ont des timbres plaisants dès la première écoute. Par le passé, ils avaient des voix souvent plus difficiles à apprécier au premier abord (pour des oreilles d’autres états que ceux du Sud-Est des Etats-Unis tout au moins) et ne semblaient faites que pour chanter du bluegrass. Si la voix de Lester Flatt était assez consensuelle, celles de Bill Monroe et Ralph Stanley nécessitaient, pour les apprécier, un apprentissage, une éducation de l’oreille. Ce fut aussi pour moi, à une époque, le cas de la voix de Del McCoury. Cette voix haut perchée et nasillarde à souhait m’a rebuté dans les premiers temps. Ensuite, je m’y suis fait, au point de m’enthousiasmer pour des albums tels que Del & The Boys, It’s Just The Night ou Streets Of Baltimore, et de considérer Del McCoury parmi les plus grands chanteurs bluegrass (je ne suis pas le seul). Aussi ai-je été surpris d’une sorte de régression dans mon appréciation de sa voix à l’écoute des premières chansons de …Almost Proud. J’ai réécouté d’anciens albums de The Del McCoury Band pour en avoir le cœur net et j’ai vraiment l’impression que le timbre de Del (qui a 83 ans) s’est durci. C’est, curieusement, encore plus sensible quand il chante en duo avec son fils Ronnie. Cela m’a donc gâché les premiers titres de …Almost Proud: une reprise de Love Don’t Live Here Anymore de Kris Kristofferson, une composition de Eric Gibson et Mike Barber (des Gibson Brothers) dont le couplet a un léger rythme de rumba, et deux compositions de Del. La plupart de ces titres sont néanmoins marqués par le banjo d’un Rob McCoury en grande forme. La voix passe mieux sur Rainbow Of My Dreams tiré du répertoire de Flatt & Scruggs, que j’aurais néanmoins aimée plus dynamique. La deuxième moitié du disque est bien meilleure. Honky Tonk Nights est un titre bien rythmé, chanté en duo par Del et Vince Gill. Le piano de Josh Shilling est très bien intégré dans deux morceaux, Once Again - une marche blues qu’il a composée et qui est typique du style de Del - et le swingant Other Shore. Working Man’s Wage est une bonne adaptation bluegrass d’un succès de Trace Adkins. Ma chanson préférée est Sid, superbe train song chantée en solo par Del, avec de belles interventions de Rob et de Jason Carter (fiddle). Del interprète ce titre et plusieurs autres dans une tessiture moins aiguë que les premiers morceaux de l’album et c’est aujourd’hui là que sa voix est la plus belle.

 

The PUNCH BROTHERS

"Hell On Church Street" 

Les Punch Brothers rendent hommage à Tony Rice en reprenant les douze titres de son album Church Street Blues. Un hommage qui n’est pas lié au décès de Tony le jour de Noël 2020 puisqu’il avait été enregistré avant sa mort. Les Punch Brothers ont d’ailleurs été très peinés de ne pouvoir présenter leur album à celui qui les a tant influencés, Chris Eldridge en tête, pas seulement parce qu’il est le guitariste du groupe, mais aussi parce qu’il l’avait fréquenté tout jeune grâce à son père, banjoïste de Seldom Scene. Noam Pikelny, banjoïste des Punch Brothers, avait, sur le même concept, réenregistré en 2013 tout l’album Kenny Baker Plays Bill Monroe (savamment intitulé Noam Pikelny Plays Kenny Baker Plays Bill Monroe) en jouant note à note tous les solos du célèbre fiddler. Les Punch Brothers ne peuvent bien entendu pas reprendre la même formule, Tony Rice ayant enregistré Church Street Blues pratiquement seul à la guitare (juste un petit coup de main du frangin Wyatt à la guitare rythmique). Ces douze titres existaient avant que Rice ne les reprenne et les Punch Brothers en font des versions très personnelles. Ils vont beaucoup trop loin pour moi avec l’instrumental The Gold Rush de Bill Monroe, suite de grattouillis et de tremolos qui ressemble à une longue intro. On attend en vain que le morceau démarre. Je n’ai pas non plus aimé Streets Of London chanté dans son style maniéré par Chris Thile sur un tempo ralenti et un accompagnement qui affectionne les dissonances. Mais je conçois qu’il y a un parti-pris esthétique qui peut plaire aux fans des Punch Brothers (ils sont nombreux et le groupe a déjà enregistré des chansons avec ce type d’arrangement). Last Thing On My Mind avec un chant murmuré et un accompagnement minimaliste n’est pas mon truc non plus mais tous les autres morceaux sont bien, voire très bien. J’ai particulièrement aimé la version joyeuse de Any Old Time (Jimmie Rodgers) chantée entièrement en duo par Eldridge et Thile. One More Time (Dylan) est également interprété en duo (par Thile et Gabe Witcher, je pense) avec la guitare d’Eldrige en vedette sur un arpège combiné de banjo et de mandoline. Toujours un duo vocal pour Orphan Annie (Norman Blake), cette fois sur un groove de contrebasse (Paul Kowert) relayé par le banjo. Chris Thile chante Church Street Blues dans son style particulier mais sans trop en faire. House Carpenter a un début trop calme et une suite bordélique mais j’aime bien la fin avec l’arrivée du banjo. J’ai beaucoup aimé Pride Of Man, bien rythmé, très bien chanté par Chris Thile et superbement arrangé, du chant des baleines joué à la contrebasse par Kowert aux solos des quatre autres musiciens. Bonne interprétation également de Wreck Of The Edmund Fitzgerald (titre signé Gordon Lightfoot, songwriter favori de Tony Rice) sur un arrangement aux sonorités celtiques avec une belle progression dramatique. Du côté des instrumentaux, Jerusalem Ridge (Monroe) est joué de manière speedée par Pikelny sur un accompagnement non conventionnel avant de basculer sur un solo de fiddle beaucoup plus classique. Cattle In The Cane est encore plus original, dans une interprétation très libre qui rappelle les premiers albums de Tony Trischka dans les années 70. Bref, selon votre appétence pour les audaces artistiques des Punch Brothers, il y a peut-être un à trois titres à mettre de côté mais Hell On Church Street est un bel hommage créatif à Tony Rice, guitariste et chanteur.

 

Kristy COX

"Shades Of Blue"

 Shades Of Blue est, je crois, le septième album enregistré par la chanteuse australienne Kristy Cox, le sixième aux Etats-Unis, et vous aurez beaucoup de mal à le différencier des trois précédents. Kristy a renouvelé sa confiance à Jerry Salley, producteur et songwriter (il signe neuf des douze chansons) et aux musiciens des précédents albums : Jason Roller (guitare, fiddle), Justin Moses (mandoline, dobro), Mike Bub (contrebasse), la seule nouveauté est la présence de Gaven Largent qui remplace Aaron McDaris au banjo. Mêmes types de chansons également : une moitié de titres rythmés typiques du bluegrass, quatre chansons dans un esprit country, deux slows, un blues. Pas très original mais tellement bien chanté, arrangé et accompagné. Appalachian Blue et Person Of The Year sont sortis en single pour les radios mais je trouve que ce sont loin d’être les meilleurs titres. Appalachian Blue est même très quelconque et ne vaut que par la maîtrise vocale de Kristy et le talent des musiciens. Person Of The Year a sans doute été choisi parce que la chanson évoque les héros du quotidien de la période de confinement total et qu’il y a un public pour ce genre de chansons. Je leur préfère le blues The Devil Was An Angel Too à l’interprétation intense, le countrygrass If Heaven Was A House, le slow An Old Abandoned Church et des titres plus rythmés comme Good Morning Moon et Moonshine, Moonlight & Blue Moon Of Kentucky. On pourra reprocher à Kristy un spectre de chansons moins varié que sur les albums précédents mais Shades Of Blue est un bon disque de bluegrass contemporain, très bien joué et chanté. 

 

 

The PO’ RAMBLIN’ BOYS

"Never Slow Down" 

Never Slow Down est le cinquième album des Po’ Ramblin’ Boys, un groupe formé en 2014 et qui est rapidement devenu très populaire (révélation de l’année en 2018 pour IBMA) grâce à une musique bien ancrée dans la tradition. Il y a d’ailleurs deux chansons des Stanley Brothers dans le répertoire de Never Slow Down (le classique Little Glass Of Wine et Lonesome). Le banjo de Jereme Brown crépite comme celui de Scruggs (excellent son). CJ Lewandowski joue parfois dans le style de Bill Monroe (Lonesome). Depuis que le quartette initial a intégré la violoniste Laura Orshaw (qui avait participé aux deux albums précédents et dont la notoriété personnelle grandit rapidement), il y a quatre chanteurs lead dans le groupe. Mon favori est Lewandowski qui interprète deux titres bien rythmés, Woke Up With Tears In My Eyes et Take My Ashes To The River de Mark Erelli. Laura Orshaw fait de bons débuts dans le groupe avec une ballade country de George Jones (Where Grass Won’t Grow), une valse d’Hazel Dickens (Ramblin’ Woman – il n’y a pas que les pauv’ garçons qui sont des baroudeurs) et une composition de Jim Lauderdale qui brode sur le traditionnel Little Maggie. Josh Rinkel interprète deux de ses compositions dont Missing Her Has Never Slowed Me Down qui a donné son titre à l’album. Jereme Brown chante Mason’s Lament, le titre le plus traditionnel du disque. C’est carré, efficace. Les Po’ Ramblin’ Boys n’en rajoutent pas pour sonner plus trad que trad. Ça leur est naturel. A mon goût, ça manque juste d’un peu de personnalité. 

 

 

Larry CORDLE

"Where The Trees Know My Name" 

Sorti en 2021, Where The Trees Know My Name est loin d’être le meilleur album de Larry Cordle mais la chanson qui lui a donné son nom pourrait sans problème figurer sur une compilation de ses meilleures compositions. Le texte n’a rien d’extraordinaire (Cordle semble à court d’inspiration de ce côté) mais c’est une jolie chanson blues, bien chantée et très bien accompagnée (comme plusieurs autres titres) par la guitare slide de Rob Ickes. L’autre très bonne composition de Cord sur ce disque est The Devil & Shade Wallen, story song sans refrain, bien arrangée avec Clay Hess à la guitare et toujours Ickes à la slide. J’aime aussi le swing Love Will Make You Crazy Sometimes (avec Ickes et Cody Kilby). La berceuse Sleepy Time est bien chantée. Where The Trees Have No Names associe compos de Cordle et reprises à parts égales. Parmi ces dernières, il y a deux compositions de Johnny Williams jouées dans un style très classique sur des tempos enlevés et Cherokee Fiddle de Michael Martin Murphey, jolie chanson devenue un quasi standard bluegrass. Le reste est moins intéressant mais pas déplaisant grâce au talent des musiciens déjà cités auxquels il faut ajouter Scott Vestal (banjo), Jenee Fleenor (fiddle), Kim Gardner (dobro), Aubrey Haynie (fiddle) et Chris Davis (mandoline).

 

 

Chris JONES & The NIGHT DRIVERS

"Make Each Second Last" 

Deux changements parmi les Night Drivers depuis The Choosing Road (Cri 162). Grace van’t Hof (banjo) et Marshall Wilborn (contrebasse) ont remplacé Gina Clowes et Jon Weisberger. Ce dernier signe néanmoins deux titres avec Chris Jones dont le uptempo Leave It At The Gate. Chris Jones a écrit ou coécrit tous les titres, y compris l’instrumental Groundhog’s Retreat avec Mark Stoffel. Le jeu de mandoline de ce dernier est le principal intérêt de cet album. Il est excellent partout. J’adore la note qui s’envole dans Whither You Roam, ses deux interventions dans Silver City et son long solo dans Everybody’s Got A Line. Grace van’t Hof est beaucoup plus discrète mais elle joue un bon style Scruggs. Elle est également moins présente en harmonie vocale que ne l’était Gina Clowes qui donnait un peu plus de brillant derrière la voix de baryton de Chris Jones, trop monocorde (le groupe gagnerait à avoir un second chanteur lead). Make Each Second Last m’a semblé moins varié que les disques précédents mais recèle plusieurs bonnes chansons, notamment We Needed This Ride, le gospel They’re Lost Too et le swing Riding The Chief.