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lundi 2 décembre 2024

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Ags CONNOLLY

"Your Pal Slim: The Songs Of James Hand" 

Qui est plus légitime qu'Ags Connolly pour faire connaître les chansons de James Hand? Personne sans doute, du moins sur le continent européen. Alex "Ags" avait vu James "Slim" pour la première fois en concert à Londres après la sortie de l'album de ce dernier The Truth Will Set You Free! Au fil des années, Ags a revu James à Londres, puis à plusieurs reprises à Austin, à écrit la chanson I Saw James Hand et les deux hommes ont fini par devenir amis, se promettant même d'écrire ensemble. Hélas, James, né le 7 juillet 1952 (le même jour que Sammy Walker, pour ceux qui le connaissent) à Waco, Texas, est décédé dans cette même ville le 8 juin 2020 peu avant d'atteindre 68 ans. James Hand était un peu l'incarnation de ce qu'aurait pu devenir Hank Williams s'il avait atteint 45 ans, l'âge qu'avait Slim à la publication de son premier album. Six disques en studio plus un live parus entre 1997 et 2014 constituent l'œuvre de James Hand (Je vous avais présenté dans Le Cri du Coyote n°132 Mighty Lonesome Man et dans le n°143 Stormclouds In Heaven). Ags a donc puisé dans ces albums onze titres qui constituent Your Pal Slim: The Songs Of James Hand. La plupart des compositions sont des ballades vous tirent des larmes comme In The Corner, At The Table, By The Jukebox, The Pain Of Loving You, Lesson In Depression, My Witness, Over There, That's Frank, You Were With Me Then et My Heart's Been Cheatin' On You. Les chansons plus honky tonk s'appellent Baby Don't Tell Me That, Shadows Where The Magic Was, Midnight Run et Men Like Me Can Fly. Pour enregistrer, Ags a fait appel à une section rythmique britannique (Anna Robinson à la basse et Robert Pokorny à la batterie) et à des musiciens américains qui sont la garantie d'un son made in Texas. Chris McElrath, qui a été le dernier leader du groupe de James, est aux guitares électriques (écoutez son travail d'orfèvre sur Shadows Where The Magic Was ou Midnight Run), et Jake Penrod (James et lui se vouaient une admiration réciproque) à la pedal steel et à la lap steel. La touche féminine est assurée par Beth Chrisman (fiddle) et Bennen Leigh (voix sur Men Like Me Can Fly et mandoline). Toutes deux avaient participé aux derniers enregistrements de Slim et l'avaient accompagné sur scène. Et puis, il y a Ags Connolly avec sa guitare acoustique et surtout sa voix qui, loin de se contenter d'un simple travail d'imitation, parvient à capter et restituer l'émotion que James Hand insufflait dans ses interprétations. Pour conclure, Ags a ajouté un titre bonus, Corner Of My Street, qu'il avait commencé à écrire en pensant à en faire une collaboration avec James, et qui est loin de détonner dans l'ensemble. Si, après l'écoute de Your Pal Slim, vous n'avez pas envie de vous plonger dans la discographie de James Hand ni dans celle d'Ags Connolly (six LP et un EP en studio plus un album live), c'est que la country music authentique n'est pas pour vous. 

 

Baptiste W. HAMON

"Country" 

Faire un album country en français ressemble à une gageure. C'est le défi que s'est lancé Baptiste "Walker" Hamon, grand amateur du genre et qui avait pour références des artistes comme David Alan Coe, Johnny Paycheck ou Hank Williams Jr., ou encore Robert Earl Keen qui avait chanté en duo avec lui. Cela étant, depuis des titres comme Van Zandt ou Joséphine, on sait de quoi Baptiste est capable. Pour cet album, sobrement intitulé Country, il nous propose huit compositions originales et deux reprises: Superstar d'Eddy Mitchell et Stewball, version Hugues Aufray / Pierre Delanoë. Doté habituellement d'une écriture plutôt littéraire, notre ami s'est efforcé de coller à l'esprit du genre, avec des mots simples, comme en témoignent J'connais des gens, Oh que j'aime la musique country ou Mes envies de ne rien faire. Cela ne l'empêche évidemment pas d'envoyer parfois des messages assez forts. Le disque s'ouvre sur Fièvre honky tonk avec une guitare (Baptiste Dosdat) qui nous renvoie à Luther Perkins du Tennessee Two (ou Three) de Johnny Cash et une ambiance qui évoque celle des bars enfumés et alcoolisés d'Austin, sur un rythme de two-step. La pedal steel est tenue par Stew Crookes comme sur le titre suivant, J'connais des gens. Dans cette chanson, Baptiste règle des comptes, gentiment, avec des gens qui ne sont pas "pas les mêmes au dehors, au-dedans" et qui "f'raient bien d'se taire, on s'rait pas plus mal pour autant". Oh que j'aime la musique country, avec son allure de valse lente, cite Waylon et Willie, Loretta et Dolly, et constitue une déclaration d'amour à la fois à la musique mais aussi à quelqu'un qui partage ses goûts. Baptiste s'y fend d'un solo de Wurlitzer. Il faut noter noter qu'il parle de musique country et non de country music et prononce country à la française, comme un clin d'œil amusé aux line dancers de l'hexagone. Mes envies de ne rien faire est la dernière chanson avec pedal steel où les chœurs de Lonny Montem, Boris Boublil et Baptiste ajoutent la nonchalance nécessaire à cette invitation à la paresse. Viennent ensuite (Je ne deviendai jamais une) Superstar et Arrêter de faire semblant (mon titre favori du disque avec J'connais des gens) qui ont pour point commun la la recherche de l'authenticité et le refus des compromissions. Et tant pis pour la gloire facile et éphémère! Dans sa composition, Baptiste cite deux de ses modèles, son grand-père vigneron (à Chablis) et sa mère danseuse, qui ont su lui éviter la tentation de la grosse tête. Pour exprimer ce qu'est l'amour et Rabbit pâté sont différents du reste de l'album, avec un son plus folk-rock que country. Dans Je ne suis pas Georges Moustaki (et "je ne suis pas Clara Luciani"), les claviers jouent un rôle prépondérant. Mais les yodels auxquels Baptiste s'essaie avec succès à la fin nous ramènent au sujet du disque. À titre personnel, je reçois le choix du dernier titre, Stewball, comme un beau cadeau. Cette chanson m'avait ému quand j'étais gamin, il y a près de soixante ans, et me touche toujours autant. L'amour de la musique a guidé Baptiste Hamon tout au long de la genèse et de la réalisation de Country et lui a permis de faire un album de musique country français, sans faire appel (à part la pedal steel sur trois titres) aux instruments traditionnels du genre. Chaque note révèle le plaisir pris par l'artiste au cours de l'enregistrement.

 


 

Melissa CARPER

"Borned In Ya" 

Melissa a tiré le titre de son nouvel album, Borned In Ya, d'une citation de Ralph Stanley qui affirmait, à propos du bluegrass, "I don't think you can get this sound unless it's borned in ya". Ici, il n'est pas question de bluegrass, mais bien de la musique américaine de l'après-guerre (la deuxième guerre mondiale) jusqu'au début des années 1960. On rencontre le rock (Borned In Ya), la country music, le rhythm & blues, la grande variété (I Don't Love You Anymore) et toutes ces musiques qui ont influencé Melissa au cours de sa vie, avec cet aspect jazzy si caractéristique de l'époque. Sur les douze titres, il y a dix compositions de Melissa (parmi lesquelles cinq co-compositions, dont trois avec son amie Brennen Leigh). Les deux reprises sont tout à fait représentatives de l'esprit de l'album. That's My Desire a été interprété aussi bien par Frankie Laine qu'Eddie Cochran en passant par Patsy Cline et Louis Armstrong. Quant à Every Time We Say Goodbye (de Cole Porter), on n'en compte plus les versions: Ella Fitzgerald, Ray Charles, Sarah Vaughan, John Coltrane, et, plus récemment, Simply Red, Annie Lennox, Carly Simon, Diana Krall et Lady Gaga. Tout cela, combiné avec des compositions personnelles comme Evil Eva, There'll Be Another One, Somewhere Between Texas And Tennessee ou Let's Stay Single Together, aboutit à un album réjouissant où la voix acidulée de Melissa (qui a délaissé sa contrebasse au profit de Dennis Crouch) est particulièrement en valeur. Quand on sait que Miss Carper est ici accompagnée de musiciens (Jeff Taylor, Chris Scruggs, Chris Geld, Jenni Mori, Billy Contreras, Rory Hoffmann…) et de vocalistes (Kishona Armstrong, Nickie Conley, Maureen Murphy, Sierra Ferrell, Larry Marx) de haut niveau on ne peut nourrir aucune inquiétude quant au résultat. J'ajouterai une mention spéciale à Rebecca Patek, pour les arrangements de cordes, et à Doug Corcoran, pour les saxophones et la trompette, qui donnent à Borned In Ya sa couleur musicale, à la fois moderne et surannée, si particulière.


 

 

SURRENDER HILL

"River Of Tears" 

Surrender Hill (n° 146), Tore Down Fences (n° 157), A Whole Lot Of Freedom (n° 167), Just Another Honky Town In A Quiet Western Town (Du Côté de Chez Sam, avril 2022) ont eu les honneurs du Cri du Coyote. Vous ajoutez Right Here Right Now (2018) et Honky Tonk (2019) et, avec River Of Tears, vous aurez la discographie compète du duo Surrender Hill, composé de Robin Dean Salmon et son épouse Afton Seekins. Comme son prédécesseur qui était un double album (24 titres), ce nouvel opus est copieux (16 titres) et toujours aussi inspiré. Robin et Afton ont co-composé l'ensemble et se partagent les vocaux. Surrender Hill est toujours dans la lignée d'un certain Tom Russell, tant pour le timbre de voix de Robin que pour la qualité et l'inspiration des compositions. L'ensemble peut être qualifié de country rock, teinté de soul (notamment grâce à la voix d'Afton). Après un détour vers le honky tonk et le western, Surrender Hill a remis un peu de rock dans ses ballades country, avec des guitares qui savent se faire plus électriques, celles de Mike Waldron (guitares lead et baryton), Jonathan Callicutt (guitare électrique) et Robin Salmon (guitares acoustique et électrique et dobro). Le groupe est complété par Matt Crouse (batterie et percussions), Drew Lawson (basse) et Mike Daly (pedal steel et dobro) avec quelques invités: Eric Fritsch et Kevin Thomas (Hammond B3), Kris Krunk (orgue) et Dwight Sanford (harmonies sur End Of The Line). Des titres comme Rent Is Due ou Palomino (chantés par Robin) ou Get Out Your Own Way et Unconditional Life (chantés par Afton) brillent particulièrement mais il est impossible de trouver un moment faible dans ce septième album du groupe. De River Of Tears à Angel, The Devil, And Me, en passant par In Our Time et That Kind Of Living, ou encore le plus sombre Cry Baby, on ne compte pas les moments de plaisir que nous procure le duo, qu'il nous conte des romances d'amour ou de petites histoires ordinaires, optimistes ou nostalgiques. Il le fait de telle manière qu'on est vite conquis. Pour ma part, je le suis depuis près de dix ans, et je suis près à signer pour une décennie supplémentaire. 

 

Helene CRONIN

"Maybe New Mexico" 

Après deux disques en 2023, Landmarks et Beautiful December (un EP de saison), Helene Cronin nous offre un nouvel album, Maybe New Mexico (enregistré à Nashville). De sa voix chaude et sensible, elle interprète douze nouvelles compositions qui confirment qu'elle appartient bien à la catégorie fermée des songwriters de talent. Elle a écrit deux titres seule (Power Lines et Rifleman) et quatre avec Scott Sean White, un confrère et ami qui mériterait d'être lui aussi mis en lumière (Maybe New Mexico, People, Not The Year et Maker's Mark). Helene a ce talent de savoir mettre en chansons des histoires d'amour et de cœurs brisés, de guerre et de paix, de vie et de mort, de raconter des choses simples en les posant sur des mélodies, tout simplement. Qu'elle nous emmène du côté d'Albuquerque (Maybe New Mexico) ou de la Suisse (Switzerland), on la suit sans hésiter. Elle peut chanter la vie (Dear Life, avec un bel accompagnement de piano), évoquer Dieu (God Stopped By) ou l'homme (Ain't That Just Like A Man) en se posant comme quelqu'un qui sait observer ce qui l'entoure et le retranscrire avec des mots et des notes. Autour d'elle, les musiciens savent se mettre au diapason. Bobby Terry (guitares acoustiques, dobro, steel guitar, mandoline), Matt Pierson (basse), Paul Eckberg (batterie), Charlie Lowell (piano, claviers, Hammond B3), Melodie Chase (violoncelle), Caitlin Anselmo et Matt Singleton (voix), tous sont parfaitement à l'unisson avec, comme maître d'œuvre le producteur Mitch Dane (qui ajoute claviers additionnels, percussion et programmation).


 

 

Mark BRINE

"Rural Notes"

 Il y a bien longtemps (depuis 2018) que je n'avais pas eu l'occasion de parler de Mark Brine, artiste originaire du Massachussetts et établi à Nashville, qui a déjà plus d'un demi-siècle de carrière derrère lui. Si sa renommée est restée relative, il a quand même quelques faits de gloire comme celui d'avoir chanté au Grand Ole Opry, introduit par Hank Snow. Surnommé le New Blue Yodeler, il revendique comme influences principales Jimmie Rodgers et Hank Williams dont il est un héritier légitime, toujours proche d'une tradition folk qu'il sait enrichir de jazz et de blues et continue à défendre sur scène alors qu'il vient de fêter ses soixante-seize ans. Dans les douze compositions (dont le délicieux et sautillant Bouncin' In The Buggy coécrit avec Douglas Atkin) de ce nouvel opus, Mark raconte ses petites histoires comme lui seul sait le faire. Il dresse des portraits pleins de tendresse, comme Farm Girl ou Jessica Blue. Il rend hommage à des artistes qui l'ont inspiré dans The Ballad Of Fiddlin' Sid Harkreader, un violoniste old-time qui a fréquenté lui aussi le Grand Ole Opry, ou encore The King Of Basin Street (A Tribute) qui évoque King Oliver et son Creole Jazz Band qui a compté en ses rangs Louis Armstrong et Lillian "Lil" Hardin, tous deux nommés dans la chanson. Je pourrais encore citer Everything's Gonna Be Alrite et Your World, Squirrel, aux textes personnels, ou encore Delta Moonlit Sky. Pour maintenir la tradition, il y a Moo-nlite Yodel (dont le titre se suffit à lui-même) et, pour clore l'album, une chanson à connotation religieuse, New Jerusalem. Mark est entouré pour Rural Notes par Brian Whaley (fiddle et violon), George Kost (steel guitar) et son fils Kev Brine (basse et claviers) avec en plus, pour King Of Basin Street, Gregory Thompkins (saxopone) et Jim Orr (piano). 


 

jeudi 21 avril 2022

Du côté de chez Sam

 

SURRENDER HILL 

"Just Another Honky Tonk in a Quiet Western Town" 

Les disques de Surrender Hill, depuis leur premier album éponyme en 2015, ont régulièrement eu les honneurs des chroniques du Cri du Coyote. Le plus récent, A Whole Lot Of Freedom, date de 2020. L'année précédente, le duo, composé de Robin Dean Salmon et son épouse Afton Seekins, avait publié Honky Tonk. Surrender Hill passait alors environ deux cents jours par an sur la scène. La pandémie a brisé cette dynamique mais pas l'inspiration du couple qui a eu envie de creuser davantage le sillon de la musique Country & Western. Vingt-quatre titres sont nés, enregistrés dans le studio Blue Betty du groupe, à Ellijay, Georgia. Ils sont répartis en deux CD, le premier étant titré Just Another Honky Tonk et le second Quiet Western Town. Je ne chercherai pas les différences subtiles qui peuvent exister entre les deux disques car ils constituent un ensemble copieux, riche et cohérent. On peut simplement constater que Surrender Hill a quelque peu laissé de côté ses influences rock ou soul, pour se concentrer sur l'aspect honky tonk et western. Les titres parlent d'eux-mêmes: Cowboy Campfire Song, If This Ain't My Rodeo, Heart Of Texas, Tumbleweed, Sunshine & Silver Linings, Arizona Morning, Dusty Horse… L'imagerie du genre est là, omniprésente. Les deux voix se complètent parfaitement, celle de Robin, chaude, évoque celle de Tom Russell. Quant à Afton, ses interventions en solo sont pleines de lumière et tantôt d'énergie, tantôt de tendresse. Il y a de bien belles ballades (Call Upon My Friend, Heartache Goodbye, Old Chair), mais aussi des titres plus enlevés, portés par une Telecaster vibrante, (Just Stay), des titres typiquement country faits pour arracher des larmes, d'autres inspirés par le western-swing. Parmi les musiciens les plus remarquables figurent Mike Daly (pedal steel et dobro), Mike Waldron (guitares), Kevin Arrowsmith et Wyatt Espalin (fiddles). Ce disque est recommandé à tous les amateurs de bonne country music mais pas seulement à eux. La qualité de l'écriture, très cinématique (sans parler de celle des voix), qui ne faiblit pas un instant au long des vingt-quatre plages séduira tous les amateurs de bonnes chansons.

 

Anaïs MITCHELL 

(self-titled) 

Cela fait une décennie qu'Anaïs Mitchell n'avait pas publié de véritable album solo, sous son nom, en fait depuis Young Man In America (cf. Le Cri #127). Produit par Josh Kaufman, l'album a été enregistré avec des musiciens de talent tels que Kaufman, Michael Lewis, JT Bates, Thomas Bartlett, Aaron Dessner, Nathan Schram, Nadia Sirota et Alex Sopp avec des arrangements de cordes et de flûtes par Nico Muhly. Après s'être pleinement consacrée ces dernières années à sa comédie musicale Hadestown, Anaïs a quitté New York au début de la pandémie pour s'établir dans dans son Vermont natal, et reprendre le cours de son histoire personnelle, et de ses petites histoires. Le thème de l'enfance est très présent (Revenant, Little Big Girl), les souvenirs sont un peu le fil rouge de l'album. Le moment fort est On Your Way (Felix Song) dédié à son ami songwriter et producteur Edward "Felix" McTeigue décédé il y a un peu moins de deux ans. Dans Backroads, elle se retourne vers le moment où elle a dit au revoir à l'enfance. Dans plusieurs titres, elle évoque la route du succès, comme dans Bright Star, une ascension escarpée et pas sans danger, mais qui n'est pas infinie ainsi qu'elle l'explique dans la chanson finale, Watershed. Sur le plan musical et vocal, Anaïs est toujours aussi difficile à ranger dans une case. Jazz? Folk? Torch singer? Peu importe, elle peut dérouter, elle peut ne pas correspondre à ce qu'on préfère, mais nul ne niera le fait que l'artiste est sensible et talentueuse et qu'elle sait faire partager de belles émotions. 

 

Jefferson ROSS 

"Southern Currency" 

Pour son cinquième album solo en studio (auxquels il faut ajouter un live et un disque en duo avec Thomm Jutz), Jefferson Ross, songwriter de Savannah, Georgia, continue à chanter le Sud, comme il le fait si bien. Southern Currency comporte onze titres, chacun consacré à un des états du quart sud-est du pays, entre Atlantique à l'est et au sud, Virginie et Kentucky au nord, Arkansas et Louisiane à l'ouest. Le voyage commence en Alabama (Alabama Is A Winding Road) pour se terminer en Virginie (Southern Currency). Jefferson ne se contente pas d'être un songwriter dans la veine de Guy Clark et Townes Van Zandt, il est aussi un artiste complet dont les peintures et les photographies révèlent l'acuité du regard. Il voit son sud tel qu'il est, avec sa beauté et sa culture (musicale et littéraire), mais aussi avec ses défauts et ses fractures. Il sait parfaitement traduire tout cela en mots, mais aussi en musique, épousant le style adapté à la chanson et au sujet, comme dans Baptize The Gumbo (Louisiane) et The Nashville Neon Waltz (Tennessee). D'autres moments forts sont Turquoise And Tangerine (Floride) et High Tides In the Low Country (Caroline du Sud), alors que Two Kentucky Brothers (Kentucky) évoque les fractures qui ont souvent divisé les familles, hier (ici il s'agit de la guerre de Sécession) comme aujourd'hui. Jefferson présente ce qui a guidé ce projet ambitieux: "Je voulais raconter toute l'histoire, sans complaisance, pas seulement les clairs de lune et les magnolias, mais aussi les péchés, les dures luttes et les batailles entre ceux d'entre nous qui vivent là-bas. C'est une terre de contradictions. Fierté et honte. Pénitence et célébration. Sagesse et ignorance. Jugement et miséricorde". Le but est parfaitement atteint et pour cela, Jefferson, armé de sa voix chaude et de sa guitare a pu compter sur ses partenaires habituels: Thomm Jutz (production, guitares et harmonies), Mark Fain (contrebasse), Lynn Williams (batterie et percussion) mais aussi Mike Compton (mandoline) et Tammy Rogers-King (fiddle et harmonies) qui apportent, avec leurs notes, cette lumière du sud qui réchauffe même la musique.

 

Emily Scott ROBINSON 

"American Siren" 

Originaire de Caroline du Nord et établie à Telluride (Colorado) Emily mène sa barque avec détermination depuis son premier album, Magnolia Queen, paru en 2016. Avec le deuxième, Traveling Mercies publié en 2019, elle a atteint une certaine notoriété, notamment grâce aux millions de streamings de son single Better With Time. C'est avec un autre titre (qui ne figure sur aucun album), The Time For The Flowers, qu'elle a attiré l'attention de Jody Prine, ému par cette chanson qui représentait beaucoup pour lui est sa famille après la disparition de son père John. Voici donc American Siren, troisième album de la demoiselle, sur Oh Boy Records. Dès le premier titre, Old Gods, on est frappé par la qualité de ce qui nous est proposé. Un voix très belle (qui plaira aux fans d'Emmylou Harris), une qualité d'écriture qui ne se démentira pas au long des dix titres. Et puis les arrangements sont originaux. Pour la chanson d'ouverture, il y simplement trois voix, un violoncelle (joué sans archet) et un orgue. Un peu plus loin, pour Let 'Em Burn, il y a simplement la voix et le piano d'Emily et pour Lighting In A Bottle, la guitare d'Emily et le violoncelle de Duncan Wickel sont les seuls supports de la voix de l'artiste, avec les harmonies de Robbie Hecht. D'autres titres sont plus orchestrés, avec basse (Ethan Jodziewicz), guitares (Keith Ganz), pedal steel (Allyn Love), percussion (Austin McCall), fiddle (Duncan Wickel), claviers (Joe MacPhail). On note aussi sur deux titres la participation de deux membres des Steep Canyon Rangers: Graham Sharp (banjo) et Mike Guggino (mandoline). Mais ce sont toujours les voix, d'une grande pureté, qui sont en avant. Quant aux textes, ils sont parfois autobiographiques, parfois plus ésotériques, mais ce sont toujours ceux de quelqu'un qui sait raconter des histoires. Ce sont les chants des sirènes que l'on entend au long de sa vie. Une mention particulière peut être décernée à Hometown Hero (sorte d'héritier lointain du Sam Stone de John Prine), un jeune homme parti en Afghanistan à 19 ans, de retour chez lui, pour une nouvelle vie, avec deux enfants, qui se finira tragiquement, par un suicide: "Notre héros local est dans les faits divers aujourd'hui / Les drapeaux flottent à mi-mât / Nous t'avons enterré en un clair et bleu jour de Toussaint / Au son solitaire d'une trompette jouant des claquettes". 

 

Dean OWENS 

"Sinner's Shrine" 

L'itinéraire de Dean Owens est particulièrement riche, depuis ses premiers groupes Smile et The Felsons (années 1990) jusqu'à Sinner's Shrine, depuis les Highlands de son Écosse natale jusqu'à Tucson, Arizona, depuis une musique post-punk jusqu'à celle des déserts d'Amérique. Son œuvre en solo, démarrée en 2001 avec The Droma Tapes, a été variée et souvent tournée vers les USA, jalonnée aussi de projets parallèles qui avaient pour noms Redwood Mountain et Buffalo Blood. En 2021, il a produit trois EP (The Desert Trilogy, en édition physique limitée), douze titres en tout sur lesquels il était notamment accompagné par les membres de Calexico (Joey Burns, John Convertino, Jacob Valenzuela et Sergio Mendoza). Cette même équipe est réunie pour le nouveau LP, qui reprend quatre titres de la trilogie. C'est en fait le désert qui est la vedette de l'album, depuis Arizona jusquà After The Rain, en passant par Here Comes Paul Newman, sifflé par Dean et inspiré par les musiques de films d'Ennio Morricone, ou La Lomita. Grant-Lee Phillips vient prêter sa voix à The Hopeless Ghosts, et la chanteuse guatémaltèque Gaby Moreno en fait de même (en espagnol) sur Land Of Of The Hmmingbird, contibuant de ce fait grandement à l'ambiance générale du disque au même titre que les trompettes de Jacob Valenzuela. À noter également la pedal steel de Paul Niehaus sur cinq titres. Enregistré pour l'essentiel en janvier 2020, Sinner's Shrine n'a vu le jour que deux ans plus tard pour les raisons que l'on devine. Pour ceux qui savaient et attendaient, la patience n'a pas été vaine.

 

Baptiste W. HAMON 

"Jusqu'à la lumière" 

Baptiste Hamon est l'un des représentants les plus intéressants de la nouvelle chanson française, de celle qui sait se teinter de musiques américaines. Après Soleil, soleil bleu paru en 2019, pour lequel notre homme s'éloignait un peu des influences puisées au Texas ou dans le Tennessee, il est revenu en 2021 pour un EP, Barbaghamon, enregistré à distance (confinement et éloignement obligent) avec Julien Barbagallo. Pour Jusqu'à la lumière, Baptiste révèle d'autres influences et montre l'étendue de ses goûts musicaux qui ont pour point commun une réelle exigence de qualité. Il s'est associé pour l'occasion avec John Parish, connu notamment pour son travail avec P.J. Harvey. En l'occurrence, en plus de la production, à côté de la voix et la guitare acoustique de Baptiste, John assure la majorité des instruments (batterie, basse, claviers, guitare électrique, percussions). Joe Harvey-White à la pedal steel et Pete Judge à la trompette sont les seuls apports additionnels avec les harmonies de Lonny Montem. L'album est difficile à enfermer dans une catégorie, on sent les influences country dans des titres comme Jusqu'à la lumière et la réjouissante chanson d'ouverture, Boire un coup, hymne à l'amitié, mais il n'y a pas que cela. Retrouvailles avec le froid ressemble à une chanson folk des années soixante, y compris pour le son. Ce qui est sûr, c'est que tout est remarquablement écrit et que Baptiste devient une référence, comme d'autres avant lui. Le meilleur exemple est peut-être le très épuré Les gens trompés, ballade folk nostalgique (sentiment qui domine dans l'ensemble de l'album). Le disque se termine par une reprise, Revoilà le soleil de Jacques Bertin, sans doute pour Baptiste une façon de nous dire ce qui l'a nourri et pourquoi il aime la belle langue française. Comme souvent, on trouve aussi une chanson en duo et en anglais, juste une guitare et deux voix, Laughter Beyond The Flames avec la norvégienne Ane Brun. Patiemment, Baptiste W. Hamon se constitue une œuvre qui prend de plus en plus de consistance.

jeudi 4 avril 2019

Baptiste W. Hamon, de Chablis à Austin



Le deuxième LP de Baptiste W. Hamon paraît en ce vendredi 5 avril. Il a été précédé de quelques semaines par De mille feux,  un EP (disponible sur les plates formes digitales) de quatre titres dont deux (Le temps passe et Aimée) ne figurent pas sur Soleil, Soleil Bleu. Il annonçait un changement de style (du moins pour ceux qui aiment les étiquettes et ne percevaient Baptiste que comme un cowboy français) qui confirme que l'artiste refuse de s'enfermer dans un genre.



Le LP ne comporte que neuf titres et c'est le seul reproche que j'ai envie de lui adresser. Il peut dérouter certains (cf. plus haut) mais il est une suprbe confirmation d'un vrai talent. Soleil, soleil bleu, la chanson, et surtout Je brûle, mi-parlé mi-chanté (une collaboration avec Mark Daumail qui a donné son titre à l'EP), révèlent de nouvelles facettes de Baptiste. Ces titres sont comme de délicieux coups de poing à l'estomac. Coming home, une ballade folk-rock, est la seule chanson en Anglais (Baptiste dit souvent qu'il rentre à la maison quand il arrive au Texas). Hervé figurait déjà sur le premier EP, Quittter l'enfance, mais il bénéficie cette fois d'un invité de marque, Monsieur Miossec, pour une superbe relecture. Bloody Mary, avec une ambiance un peu mécanique et lancinante, évoquant une nuit épaisse, doit son titre à une substance dont certaine loi interdit de faire de la publicité. Il y a un contraste, du moins dans la couleur musicale, avec le mélancolique J'aimerais tant que tu reviennes et son introduction à la pedal steel guitar qui démontre que l'Amérique n'est jamais bien loin des bords de l'Yonne. La personne aimée est sans doute revenue puisque le titre suivant s'appelle Comme on est bien. Encore une ambiance différente portée par des claviers addictifs. Mon capitaine pourrait s'intituler Will Oldham, le retour. C'est un duo, mais pas à la mode classique, Will assurant ici un contre-chant qui donne à la mélodie un aspect aérien. Du grand art. Le disque se clôt avec un Le visage des anges qui commence par ces mots parlés, "souvenirs de brumes de novembre…", avant que les instruments ne fassent leur entrée les uns après les autres. Pour moi, les paroles de cette chanson mériteraient de figurer dans une anthologie de la poésie française. Cela dit, tous les textes de l'album sont de haut niveau. Baptiste Hamon fait partie de cette nouvelle génération d'auteurs-compositeurs pour qui culture et syntaxe ne sont pas des mots obscènes. Et si Soleil, soleil bleu n'est sans doute pas un disque que l'on peut classer dans le genre americana, malgré la présence d'influences certaines, c'est certainement un pont jeté entre les genres qui les transcende et les met en lumière, un disque condamné au succès.




Pour mémoire, voici les chroniques des disques précédents de Baptiste, toutes publiées dans Le Cri du Coyote que personne n'accusera de surfer sur la vague du succès.


Le Cri #143
Quitter l'enfance



Je ne connaissais pas Baptiste avant de le voir récemment, en ouverture d'un concert d'Eric Taylor. A priori, un moment un peu pénible en attendant la vedette de la soirée. Et puis il est apparu, avec un physique à la Matthew McConaughey dans Dallas Buyers Club et, surtout, coiffé d'une casquette estampillée Chablis qui me l'a rendu immédiatement sympathique. La partie était presque gagnée pour celui qui est pour moi la belle révélation ce cet automne. Baptiste Walker Hamon a été nourri au biberon du folk américain, de Dylan à Cohen, en passant par Townes Van Zandt, avant de véritablement découvrir la chanson française. Il a commencé par écrire des chansons en anglais mais a fini par choisir sa langue maternelle et son premier EP (six titres) démontre qu'il a eu raison. Trois titres ont été produits par Baptiste au Texas avec un groupe de bluegrass local, les trois autres par Frédéric Lo, à Paris, avec des musiciens français, mais aussi Steve Wickham (Waterboys) au violon. Les textes font souvent référence à l'enfance et baignent dans une douce nostalgie post-adolescence, les mélodies sont belles à pleurer et les mots s'y posent avec une délicatesse rare, portés par la diction impeccable de l'artiste. Les bords de l'Yonne et Van Zandt sont deux titres qui résument bien la démarche de Baptiste W. Hamon. Après Jefferson Noizet, il démontre de bien belle manière que l'americana de langue française a de beaux jours devant lui.


Le Cri #144
Ballade d'Alan Seeger - Chansons sur la Grande Guerre



Peu après son premier EP Quitter l'Enfance, et avant de s'envoler pour les USA afin d'enregistrer son premier LP, Baptiste Hamon nous revient avec Ballade d'Alan Seeger, un disque 5 titres en hommage à ceux qui ont souffert il y a un siècle, à Verdun ou ailleurs. Bobby déserteur a été inspiré par la lecture de la Main Coupée de Blaise Cendrars. Tranchées et Hinderburg s'inspirent librement des carnets privés du soldat Louis Hamon (arrière-grand-père de Baptiste). I Have A Rendezvous With Death est un poème d'Alan Seeger (oncle de Pete) mort dans la Somme en 1916, superbement mis en musique par Baptiste qui lui a également consacré le morceau titre. C'est (trop) court, c'est du grand art, de la musique country-folk à la française avec des textes et des mélodies qui sortent du lot, servis par des musiciens à l'unisson. Voici une belle confirmation qui génère une véritable attente.


Le Cri #147
Nouvel été



Troisième EP de Baptiste Hamon, Nouvel Été confirme l'immense talent de cet auteur-compositeur dons les racines vont de Paris au Texas en passant par Chablis. Quatre titres seulement, dont deux déjà connus (Peut-être que nous serions heureux et Van Zandt) et réenregistrés à Nashville composent ce disque qui permet d'attendre avec moins d'impatience un premier LP prévu pour début 2016. Les deux autres titres (Terpsichore et Maria Chapdelaine) démontrent que l'on peut aborder en musique des sujets plutôt littéraires sans être ennuyeux. Un mot sur les musiciens: outre les amis Alexandre Bourit et Alma Forrer, on note les noms de Billy Contreras, Jared Reynolds ou Pete Finney qui ont auparavant officié avec (liste non exhaustive) Charlie Louvin, Justin Townes Earle, Patty Loveless, Phil Lee… Vous ne serez pas étonnés de savoir que je salive en attendant la suite!


Le Cri #149
L'insouciance



Tout a commencé comme un bruissement, comme un souffle entretenu par le Cri du Coyote qui a présenté les trois EP de Baptiste W. Hamon (numéros 143, 144 et 147). Et puis c'est devenu une rumeur, quelque chose d'incontrôlable, au point que Télérama, Alcaline et même l'Académie Charles Cros se sont emparés de la chose pour relayer ce qui devient une certitude: Baptiste a tout pour devenir un des grands de la chanson française. Il est de ceux (rares) qui se nourrissent avec bonheur d'une double culture, représentée par deux symboles: la casquette Chablis pour l'aspect terroir à la française (la photo qui illustre la premire page du livret est à cet égard révélatrice); le W (pour Walker) intercalé entre son nom et son prénom, qui résume son amour pour Townes Van Zandt, le Texas et la musique, folk ou country, américaine. Le premier LP de Baptiste, L'insouciance (titre dans le prolongement de celui du premier EP Quitter l'enfance), a été enregistré à Nashville par Mark Nevers, une référence. Ceux qui suivent depuis le début seront en terrain familier. Trois titres faisaient déjà partie de l'EP Nouvel été, dont Van Zandt et Peut-être que nous serions heureux - avec la lumineuse Alma Forrer - qui avaient déjà été publiés avec d'autres arrangements. Il en est de même pour La ballade d'Alan Seeger ou Comme la vie est belle (cette fois-ci en duo bilingue avec Will Oldham). Joséphine était également un titre connu en concert ou sur youtube. Il y a donc une certaine frustration de ne pas découvrir davantage de titres nouveaux mais l'ensemble est tellement riche est cohérent que ce sentiment s'efface vite. Le bonheur de jouer est de chanter est ressenti à chaque instant, Baptiste joue les chefs d'orchestre à l'ancienne (bluegrass, jazz), invitant les musiciens à prendre le solo: "take it Billy" (Contreras, au violon), "take it Ryan" (O'Donnell, à la guitare). Musicalement, l'album balance sans heurt entre americana et chanson française presque traditionnelle, avec comme dénominateur commun des textes très travaillés et un maniement de la langue que n'auraient pas renié Brassens et Ferré. Les référence littéraires ou mythologiques, de Faulkner à Terpsychore,  voisinent sans problème avec des chansons d'amour plutôt nostalgiques (Tu n'en voulais pas). On notera aussi la seule chanson en anglais, It's Been A While, en duo avec Caitlin Rose. L'insouciance est un vrai grand beau disque, un tremplin aussi vers une grande carrière pour un artiste comme on en rencontre par ici, au mieux, qu'une fois tous les dix ans.


C157
Ballade d'Alan Seeger - Chansons sur la Grande Guerre (2018)



Il se passe toujours de belles choses en France. Dans le numéro 144 du Cri, j'avais présenté Ballade d'Alan Seeger – Chansons sur la grande guerre de BAPTISTE W. HAMON. Cet EP vient d'être réédité chez Midnight Special Records avec l'addition d'une reprise de La chanson de Craonne et une version vinyle (https://baptistewhamon.bandcamp.com). Idéal pour célébrer le centenaire de la fin de la Grande Guerre, en attendant le deuxième LP de Baptiste.