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dimanche 3 novembre 2024

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

PJ LE MOAL

"Éclats" 

Patrick Le Moal est un ce qu'on appelle un oiseau rare, d'une espèce, non pas en voie de disparition, mais à préserver absolument. Nourri au folk, au blues, au rock, de Bob Dylan à Lou Reed, il possède en prime une plume digne des plus grands représentants de la chanson française. Trois ans après Stop ou Encore, il a choisi la deuxième branche de l'alternative, malgré les obstacles (notamment financiers) pour mener à bien son projet et nous propose Éclats, un album riche de dix titres "dédié aux indiens dans ce monde de cow-boys" ce qui situe bien l'esprit dans lequel notre Toulousain d'adoption l'a réalisé. Aux côtés de "P.J." (voix et guitare acoustique, paroles et musique), on trouve Bruno Wirtz (guitares électriques, claviers, chœurs, programmations et enregistrement), Dan Collet (basse), Olivier Bailly (accordéon) et Angéline Bailly (chœurs). Je ne vais pas me livrer à une analyse détaillée de chaque titre car tout est bon et, s'il faut résumer, je dirai simplement que Jacques Higelin, Alain Bashung ou Jean-Pierre Kalfon (toujours vivant), ont trouvé un digne héritier. En ce qui concerne les textes, il suffit de citer quelques titres pour situer le niveau d'ensemble: Un jour je recollerai tous les morceaux, Nos chevaux galopent dans la nuit lentement, Alors comme ça la terre est plate… Les titres s'écoulent paisiblement, s'écoutent attentivement, entre rock tranquille et folk habité. Je citerai quand même Sans toi ("Sans toi / Que serais-je devenu? / Un Vieux chanteur pour Dames?"), Des millions ("Je suis l'homme au manteau couleur de brique / Qui marche dans l'ombre des statistiques / Celui qui brille par son absence / Je suis celui qui ne gagne pas la course"), ou encore Au large d'Ouessant, hommage à la terre de ses ancêtres ("Au large d'Ouessant / Sous des écharpes d'écume / Le temps prend son temps / Là-haut où la lande se glisse / Jusqu'au bord du précipice / Un matin du mois de mai / Me lanceras-tu un bouquet?"). Les textes sont souvent tendres mais aussi pleins d'un humour doux-amer qui en fait tout le charme (écoutez par exemple Alors comme ça la terre est plate). Avec une dizaine d'albums à son actif, PJ Le Moal s'impose plus que jamais comme un des meilleurs représentant de la chanson rock française et, même s'il est celui qui ne gagne pas la course, il mérite pour moi d'être tout en haut de cette rubrique. 

 

BOBBIE 

"The Sacred In The Ordinary" 

Bobbie (française, comme son nom ne l'indique pas plus que son choix de chanter dans la langue de Dylan) commence à acquérir une certaine notoriété dans son pays. Il faut cependant se méfier des étiquettes que la presse hexagonale se sent obligée de lui accoler (sans pour autant se plaindre qu'on parle d'une artiste qui le mérite). Disons simplement que Bobbie est une excellente chanteuse, à la voix pleine d'âme, qui interprète de belles chansons qu'elle à écrites elle-même (dont deux en co-écriture avec Sébastien Gohier: They Don't Show It In Movies et Nothing Ever Lasts). Bobbie a été invitée aux Francopholies de La Rochelle et, plus récemment à l'émission de télévision Taratata. On la range un peu hâtivement dans la catégorie country mais, malgré la présence de la steel guitar du toujours remarquable Manu Bertrand sur huit des onze titres, elle démontre qu'elle évolue dans un registre plus large. Elle revendique d'ailleurs comme influences Joni Mitchell et Dolly Parton qui sont loin de s'être cantonnées à un seul genre musical. L'emploi des cuivres sur Nothing Ever Lasts nous conduit aux frontières de la soul music alors que The Sacred In The Ordinary avec les claviers de Michel Amsellem et une section de cuivres a un parfum de gospel country. Les titres plus dépouillés comme Mom, Let Me Go (piano / voix) ou les plus orchestrés (I Need You More Than I Want You, Losing You, Last Ride, Back Home) ont un point commun: la sensibilité avec lesquels Bobbie les interprète. Elle est, ce qui ne gâte rien, accompagnée par une bande de musiciens plus talentueux les uns que les autres au nombre desquels (outre Manu Bertrand et Michel Amsellem) je citerai Glenn Arzel (guitare acoustique), Philippe Entressangle (batterie), Marcello Giuliani (basse) Sébastien Gohier (synthétiseur et guitare électrique), Jerry Raharison (orgue). Alors, country, folk, soul, gospel, peu importe. Chacun y trouvera son compte, sans réserve. 


 

 

Valentine LAMBERT 

"Le Silence" 

Le talent fleurit un peu partout en France, et c'est du côté de Chartres qu'a éclos celui de Valentine Lambert. Née dans une famille d'artistes, avec une mère artiste-peintre et un père musicien, Valentine avait le choix. Pour le bonheur de nos oreilles, c'est l'héritage paternel qui l'a emporté. Papa (Urbain Lambert), qui est le talentueux guitariste de Martha Fields, a initié très jeune sa fille à l'art de la six-cordes. Après deux EP (Un Millénaire en 2018 et Nomade en 2021), Valentine publie aujourd'hui son premier LP, Le silence. La jeune femme dit avoir pour références Bob Dylan, Emmylou Harris et Norah Jones, mais elle a d'ores et déjà un style qui n'appartient qu'à elle, un folk enrichi de son amour pour la pop. Valentine à le souci d'incorporer des sonorités modernes dans ses compositions au départ plutôt de facture classique, et il n'est pas étonnant qu'elle revendique comme nouvelle influences Xavier Rudd, Sarah Jarosz et First Aid Kit. Pour ce faire, elle s'est entourée pour la production et les arrangements de Manu Bertrand (le David Lindley français – même si je ne l'ai jamais entendu jouer de violon) et Roxane Arnal. Le choix est gagnant, et ce n'est pas une surprise pour ceux qui connaissent Manu Bertrand. Quant à Roxane Arnal, je vous invite à vous reporter à son album Elior (featuring Baptiste Bailly) chroniqué en ces mêmes colonnes en février 2023. Toujours est-il que Le Silence nous apporte un vent de fraîcheur bienvenu en ces temps pour le moins moroses. En douze chansons, Valentine nous embarque dans ses voyages, sans susciter d'autre envie que celle de la suivre. Pour débuter, J'suis comme ça est une espèce d'autoportrait musical qui fait qu'on aime la jeune femme, tendre et malicieuse, sans avoir besoin de la connaître. Le jeu de guitare est excellent, la voix est claire, souple et bien posée, sans tic ni chichi. On entend et on comprend chaque mot, chaque syllabe, ce qui est devenu bien rare dans la chanson française moderne. Le rythme est parfois enlevé (Road movie, Polaroïd avec un banjo endiablé, Le veilleur de minuit aux accents knopfleriens), teinté de swing (J'ai pas l'temps), parfois plus calme, voire nostalgique (Je pense à hier, Boom dans mon cœur, Joli mois de mai), mais avec toujours la même qualité aussi bien dans les textes que dans les mélodies, sans oublier les arrangements pleins de trouvailles qui se révèlent au fil des écoutes. S'il fallait distinguer deux titres, je citerai d'abord Elle s'appelle Jane qui démontre que Valentine sait brosser un portrait, en l'occurrence celui d'une personne ordinaire, avec des mots pour pinceaux, à la manière des meilleurs songwriters américains. Et puis (et surtout?) il y a Le silence, qui referme l'album pour mieux nous inviter à le rouvrir sans attendre. Cette délicieuse ballade repose essentiellement sur la voix et la guitare acoustique de Valentine, avant que la Weissenborn de Manu ne vienne lui conférer une dimension supplémentaire. Si je sais d'où vient Valentine Lambert, je ne sais pas jusqu'où elle ira. Très haut j'espère, car je ne me souviens pas d'avoir entendu une autrice-compositrice-interprète de ce calibre, dans ce genre musical (disons, pour simplifier, le folk à la française) depuis la regrettée et mésestimée Anne Vanderlove


 

 

The SUPERSOUL BROTHERS 

"By The Way" 

Avec les Supersoul Brothers, on prend la direction du sud-ouest de la France et on change totalement de style musical. Comme le nom du groupe l'indique, on est dans le territoire de la soul music, du rhythm & blues, du funk. L'ensemble est articulé autour de la voix de David Noël dit Feelgood Dave) qui n'a rien à envier à celles de ses modèles. C'est aussi une bande de musiciens d'une grande unité et, d'ailleurs, onze des douze titres sont composés et arrangés par le groupe (les textes étant signés par David Noël et Claire Rousselot-Paillez). Les membres du groupe sont Ludovic Timoteo (basse), Fabrice Seny-Couty et Olivier Pelfigues (batterie), Pierre-Antoine Dumora (guitares), Julien Stantau (orgue et claviers), Julien Suhublette (trombone à coulisse) et Claire Rousselot-Paillez (voix). Une section de cuivres est également présente sur le premier titre, Toy Party Time, très funky, et le dernier, Changing The People (Take My Hand). On pense souvent aux Temptations ou à James Brown, voire à Little Richard, tout au long d'un album sans temps mort, avec des moments forts comme Gimme Somme Soul, Father, Yeah! Yeah! Yeah!, By The Way ou encore Play It Like A Sister, chanté par Claire Rousselot-Paillez (sélection totalement subjective et variant selon les écoutes). J'ai un faible pour l'un des titres les plus tranquilles du disque, One More Day, sur lequel plane l'ombre tutélaire et géante d'Otis Redding. Jean-Christophe Pagnucco avait précédemment souligné en ces colonnes la qualité du groupe en concert (The Road To Sound Live, chronique parue en février 2023). Quand on sent l'énergie que les Supersoul Brothers parviennent à capter en studio, on ne peut qu'être convaincu de ce qu'ils sont capables de faire sur scène. 

 

Iain MATTHEWS 

"How Much Is Enough Volume One" 

Qu'il semble loin le temps où le jeune Ian MacDonald faisait des débuts discrets en 1967 avec Fairport Convention. Depuis, il est devenu Ian (puis Iain) Matthews et a enregistré des dizaines d'album en solo, en duo, en groupe, toujours différent et toujours le même, porté par un talent certain et un amour de la musique qui ne l'est pas moins, multipliant les expériences, d'Angleterre aux États-Unis, des États-Unis aux Pays-Bas. The Art Of Obscurity, paru en 2013, était annoncé par Iain comme son dernier album solo et pourtant, après de nouveaux disques enregistrés avec Matthews Southern Comfort, The Matthews Baartmans Conspiracy et The Salmon Smokers, notre homme est de retour avec How Much Is Enough Volume One (ce qui ne signifie pas qu'il y aura nécessairement un volume deux). Combien est assez, ou comment ne pas faire le disque de trop? C'est un peu l'esprit dans lequel Iain était quand il a demandé à BJ Baartmans de travailler avec lui pour ce qui était peut-être son dernier album (refrain familier). Mais la qualité des chansons proposées (12 compositions originales et une reprise, To Baby de Billy Rose) et le plaisir que les deux hommes ont eu de retravailler ensemble ont fait oublier cette question existentielle, au moins jusqu'au prochain disque. Iain sait qu'il approche de la fin de son voyage de songwriter, mais il ne peut pas cesser de d'écrire des chansons (et il le fait de mieux en mieux) comme il l'explique en introduction du livret du disque. Quant à Bart-Jan Baartmans, il écrit simplement: "Quiconque a suivi Iain depuis les 60 dernières années, qui aime la qualité de l'écriture de ce chanteur si subtil, le son naturel d'un grand groupe americana ou qui se soucie de la musique qui vient du cœur doit écouter cet album. Il est définitif, et peu importe ce qui vient ensuite". Alors, écoutons et savourons. La voix, d’abord, intacte, avec ce petit voile qui en a toujours fait le charme. C’est à peine, en tendant d’oreille (par exemple dans The New Dark Ages), si l’on se rend compte que plus d’un demi-siècle s’est «écoulé depuis If You Saw Thro’ My Eyes. Les arrangements, ensuite, fidèles à ce qu’a toujours été Iain et en même temps si actuels. Celui qui a survécu aux seventies et a failli sombrer dans les eighties n’a jamais aussi bien maîtrisé son sujet. Le chansons ne sont pas en reste, de Ripples In A Stream à To Baby, on se régale. S’il faut parler des moments forts, j’ai envie de citer Where Is The Love, Good Intentions, Santa Fe Line ou encore Turn And Run. Et plus il y a l’enchaînement entre How Much Is Enough (qui pose les questions évoquées plus haut) et I Walk (coécrit avec Andy Roberts) qui y répond: "Je marche pour sentir la musique / Pour secouer la musique et la libérer du rythme des graviers sur le chemin sous mes pieds / Ces vieilles Adidas battant le tempo avec chaque syllabe et rime / Jusqu'à ce que la chanson soit complètement mienne / C'est pour cela que je marche". Il y a aussi Rhythm & Blues (qui évoque fortement Down In The Valley To Pray) et qui cité quelques héros du genre, Bessie Smith, Duke Ellington, Billy Strayhorn, Nat King Cole, Charlie Parker, Miles Davis, Thelonious Monk, James Brown, Aretha Franklin, Marvin Gaye, John Coltrane, Stevie Wonder, mais aussi Malcolm X, Cassius Clay et Martin Luther King. Quant aux musiciens, autour de BJ Baartmans le maître d'œuvre multi-instrumentiste, ils sont impeccables, en particulier Sjoerd Van Bommel (batterie et percussions) et Mike Roelofs (claviers en tous genres). How Much Is Enough peut aparaître comme un disque inattendu mais il était espéré par tous ceux, trop peu nombreux, qui aiment Iain Matthews depuis longtemps et pour qui le mot assez n'est pas d'actualité. 

 

David RODRIGUEZ & The RHYTHM CHIEFS 

"Rise And Shine" 

David Rodriguez né en 1952 à Houston, Texas, est décédé à Dordrecht, Pays-Bas, en 2015. Il était ce que l'on appelle un artiste culte, plus connu de ses pairs que du grand public, et moins connu que sa fille Carrie Rodriguez, un temps partenaire de Chip Taylor. C'est Lyle Lovett qui me l'avait fait découvrir par la reprise de sa composition Ballad Of The Snow Leopard And The Tanqueray Cowboy. Peu de temps avant sa mort, David a réenregistré 9 de ses chansons aux Pays-Bas, où il s'était établi, avec le groupe local The Rhythm Chiefs (Dusty Ciggaar à la guitare lead, Danny Van't Hof à la batterie) & Rafael Schwiddessen à la basse). Près de dix ans plus tard, ces enregistrements sont enfin livrés aux oreilles avides des trop rares fans de ce grand songwriter. Ballad Of The Snow Leopard And The Tanqueray Cowboy est là, bien sûr, parmi quelques autres de ses meilleures compositions, The Friedens Angels, The Lonesome Drover, Wonder How It Feels ou Ballad Of Wanda Jewell. Il n'y a qu'un titre qui me paraît inédit, South Holland Woman, qui évoque irrésistiblement (et c'est tout sauf un hasard) Colorado Girl de Townes Van Zandt. Mieux que tous les éloges funèbres, Rise And Shine rend justice à un artiste qui avait parmi ses admirateurs, outre Lyle Lovett, Lucinda Williams et Butch Hancock et qui avait partagé la scène avec Townes van Zandt, John Prine, Blaze Foley et bien d'autres.

samedi 11 février 2023

Disqu'Airs par Jean-Christophe Pagnucco

 

Eric BIBB

"Ridin’" (Dixiefrog, 2023) 

Quelle magistrale carrière que celle d’Eric Bibb! Il n’est sans doute pas utile de rappeler la singularité de la destinée de ce bel artiste, né à New York il y a près de 72 ans, fils du chanteur Folk et activiste Leon Bibb, que Pete Seeger a fait sauter sur ses genoux et à qui Bob Dylan lui-même a enseigné ses premiers accords, tout en lui recommandant de "Keep it simple"! Après différents voyages en Europe, c’est depuis sa Suède d’adoption, où il s’est fixé il y a des décennies, qu’il a démarré, à l’approche de la cinquantaine, une carrière scénique et discographique qui l’a mené sur toutes les scènes du monde. Le label français Dixiefrog demeure cependant son épicentre et nous avons la chance de pouvoir le croiser, avec une impeccable régularité et toujours un égal bonheur, sur nos scènes où il distille, en solo, en duo, ou en groupe, son folk blues servi par sa voix chaude, son fingerpicking magistral, mâtiné des influences les plus riches, reliant par son art le Delta du Mississippi et les rives de l’Afrique Subsaharienne. De cette personnalité si créative et irradiante, naît, à intervalles très réguliers, une production discographique invariablement passionnante, et il faut saluer bien bas le talent de notre homme pour parvenir encore à émouvoir, remuer, mobiliser et satisfaire ses très nombreux aficionados après 36 parutions successives. Sans surprise, mais avec le même ravissement, son dernier album Ridin’ déboule sur nos platines, toujours porteur de cette même énergie enrobante et fascinante, qui le voit, comme à son habitude, entouré de façon splendide et cohérente. Au cœur de la réalisation pleine de bon goût et de sobriété de Glen Scott, qui connaît bien son bonhomme, Eric dialogue, avec sa générosité et son sourire habituels, avec Taj Mahal et Jontavious Willis, respectivement parrain et jeune pousse du mariage blues roots et world music qui sied si bien à notre artiste, mais aussi Harrison Kennedy, Amar Sundy et le toujours fascinant Habib Koité, pour servir un répertoire délicat, marqué par des reprises très symbolique (500 Miles, bande son du folk boom des sixties qui l’a vu naître artistiquement, mais également Sinner Man, marqué par la relecture de Nina Simone), et par des compositions aussi poétiques et que spirituelles. Comme chacun des albums d’Eric Bibb, Ridin' est une invitation au voyage, voyage qui nous rappelle que l’artiste est sans doute l’une plus belles choses qui soit arrivées au blues ces 30 dernières années, au cœur d’un genre où les véritables créateurs sont rares et dont il réalise la synthèse de tout ce qu’il y a de bouleversant. 

 

Bai KAMARA Jr and the VOODOO SNIFFERS

"Travelling Medicine Man" (Zigzag World-Moosicus 2023)

Trois ans après son remarquable opus Salone, chroniqué dans ces colonnes, Bai Kamara Jr est de retour, guitare en main, pour creuser le sillon de son blues, aussi intense que dansant, mâtiné de jubilatoires influences africaines, dont il réalise, en sa personnalité solaire, la parfaite synthèse et qui frappe tant par sa cohérence que son côté envoûtant. C’est l’occasion pour cet artiste si singulier, fils d’un ancien ambassadeur de la Sierra Leone installé à Bruxelles, de réaffirmer haut et fort sa filiation avec les pères du World Blues, à savoir Taj Mahal, Ry Cooder et leurs plus contemporains enfants spirituels que sont Corey Harris, Keb Mo et Eric Bibb. On appréciera particulièrement le minimalisme acoustique de Good, Good Man, convoquant le fantôme de Lightnin’Hopkins, l’onirique Miranda Blue, qui n’est pas sans évoquer Terry Callier ou encore Star Angel et sa psalmodie si typique des ambiances boueuses sculptées par l’art perdu de John Lee Hooker, dont on jurerait entendre la guitare, période Groundhogs et british boom, sur l’irrésistible I Don’t Roll With Snakes. La glorieuse confirmation apportée par ce nouvel opus invite à souhaiter que Bai Kamara Jr recueille, au plus vite, la consécration scénique que la qualité de son world blues, évitant tout gimmick et toute facilité pour servir l’authenticité sans faille de sa démarche toute personnelle, mérite amplement. 

 

WHITE FEET - NASSER BEN DADOO

"Blue Legacy" (La Clique Production, 2022)

Attention! Blues passionnant! Bluesman originaire de la cité phocéenne installé en Bourgogne, celui dont les patronymes sont déjà une invitation au voyage transméditerranéen et transatlantique, signe ici un album qui marquera son histoire discographique, déjà riche de quelques chapitres très remarqués. A la guitare, souvent slide, et à la voix, qui évoque plus souvent qu’à son tour les plus belles heures du Chris Rea de Blue Guitars, Nasser Ben Dadoo traverse et transcende le Delta Blues gospelisant de Blind Willie Johnson (Keep Your Lamp Trimmed And Burning), la psalmodie desespérée de Son Thomas (Cairo) ou le cri hanté de Charley Patton, tout en s’évadant de tout académisme pour convoquer, notamment en compa-gnie de Vieux Farka Touré, les racines africaines (Yema, Gat Fish) ou européennes les plus intimes de cet idiome musical (Laurier Rose), dont il s’affirme comme l’un des artisans contemporains les plus habiles pour le renouveler. Passionnant de bout en bout, le voyage proposé ici par Nasser Ben Dadoo n’en est qu’à ses prémices et il faut souhaiter le meilleur à cet artiste si diaboliquement habile à nous convier dans ce monde multicolore et transpercé des émotions les plus intimes comme les plus intenses, à l’image d’un Tom Waits que l’on jurerait entendre sur So Far Away. A écouter absolument. 

 

DELAYNE

"Karu" (Dixiefrog, 2023)

"Le blues maori" au féminin, comme l’annonce le communiqué de presse accompagnant la sortie de Karu, premier album de la chanteuse Delayne, qui n’est déjà plus une inconnue, puisqu’elle a partagé la vedette avec le nouvel artiste majeur de l’écurie Dixiefrog, à savoir Grant Haua, lui-même bluesman polynésien qui vient de signer coup sur coup deux albums hautement enthousiasmants et signalés comme tels dans les colonnes du Cri. 2023 est décidément l’année du blues métissé, comme le prouve la pertinence des chansons que cette chanteuse pleine de passion et d’énergie défend partiellement en dialecte maori (Karu, Small Change et To Be Loved), au répertoire plein de groove et de passion, confirmant pleine-ment la sensation qui entourait ses interventions sur scène. En parlant de groove, l’infernal Shame On You incite à remuer tous les os de son corps, tout comme l’évocation réussie de Junior Wells par une appropriation du standardissime Little By Little. Il est aussi particulièrement réjouissant de retrouver toute la verve de son glorieux parrain Grant Haua, ici responsable de l’essentiel des compositions et qui lui offre un duo mémorable, en mode passage de flambeau, sur le tout aussi mémorable Billie Holliday, appelé à devenir un standard de leur répertoire respectif, ainsi que la soul touch jubilatoire et contagieuse du grand David Noël, leader des Supersoul Brothers et compagnon d’écurie artistique, sur une belle acoustique et sensible, très 70’s, baptisée Please, comme une invitation à retenir le nom de Delayne, qui n’a assurément pas fini de faire parler d’elle par son talent et son originalité. 

 

MOONLIGHT BENJAMIN

"Wayo" (Ma case Absylone Socadisc, 2023)

Moonlight Benjamin, proclamée par son cercle grandissant d’admirateurs de par le monde comme la Voodoo Queen Haitienne", publie ces jours-ci son 3ème album, plus rugissant et plus rock que jamais, en convoquant les racines des chants tribaux perpétués par les Black Indians de New Orleans, des vocaux psalmodiés et habités, servis sur un tapis de guitares que ne renieraient ni les Alabama Shakes, ni les Black Keys, tant le résultat final est un métissage absolument réussi de traditionalisme et de modernité. Souvent comparé à Angelique Kidjo pour le chant, Moonlight Benjamin ajoute à ce vocabulaire une noirceur, un abîme d’émotions et une profondeur qui font de ce Wayo un genre d’œuvre au noir de la musique blues. Le résultat est épatant: le chant créole, aux accents parfois opératiques, propulsé sur des harmonies hypnotiques gorgées d’électricité ne sont pas sans rappeler quelques belles heures de Led Zeppelin, pour servir un propos sans équivalent connu. Le torrent rock de Taye Banda, le rugissement tribal de Wayo, la tournerie mantresque de Ouvé Lespri, ou l’épais blues Bafon, se logent dans votre esprit pour ne plus en sortir et donnent l’envie de s’enfoncer plus avant dans les ténèbres de ce monde étrange, à la fois inquiétant et accueillant. L’écoute de Wayo, hautement recommandable, est un voyage remuant qui promet de faire chavirer bien des certitudes musicales. 

 

The SUPERSOUL BROTHERS

"The Road to Sound Live" (Dixiefrog Live Series 2023)

Attention ! L’avenir de la Southern Soul Made In France est en marche! Après un brûlant premier album en 2021, chroniqué dans les colonnes du Cri, véritable manifeste classic soul totalement renversant et jubilatoire, voici le live, qui confirme, avec ô combien de panache, tous les espoirs placés dans ce groupe décapant et habité. Après une ouverture tonitruante sur le standard Ain’t That A Lot Of Love, le gang cuivré fait exploser un groove de tous les diables, le sextet étant emmené par son leader charismatique et époustouflant vocaliste David Noël, en enfilant une série d’originaux que l’on croirait enfantés dans les moiteurs du Muscle Shoals Studio (Common People, quelle claque; Don’t Lockdown Your Heart, d’actualité et de circonstance, et un Only Love que ne renierait pas William Bell), tout en se ressourçant régulièrement à la source des inspirateurs du genre (épatante version de Is It Because I’m Black, de Syl Johnson). Conclu par leur mastodonte de scène que constitue la reprise décalée et géniale du Heroes de David Bowie, les Supersoul Brothers nous laissent haletants, en s’affirmant définitivement comme les derniers défenseurs en date de la Black Music dans ce qu’elle a de mieux. Beau challenge relevé pour les gars du Béarn!