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mercredi 18 mars 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

TOM PAXTON & John McCUTCHEON

"Together Again" 

Tom Paxton serait-il éternel? Soixante-quatre ans après son premier album, The Man Who Built The Bridges, il est toujours actif. Si son dernier disque studio en solo, Boat In The Water, remonte à 2017, il a depuis multiplié les collaborations avec notamment The DonJuans (Don Henry et Jon Vezner), Cathy Fink & Marcy Marxer. Il a aussi beaucoup coécrit, avec C. Daniel Boling (deux albums en ont résulté) mais aussi Tim O'Brien et Jan Fabricius. Et puis en 2023, il s'est associé à son vieux (quinze de moins que lui quand même) compagnon de lutte John McCutcheon pour un album intitulé tout naturellement Together. C'est donc tout aussi naturellement qu'ils récidivent aujourd'hui avec Together Again. Quatorze titres co-composés et une belle bande d'amis pour les accompagner: John Carroll (piano, orgue, accordéon), JT Brown (basse), Steve Fidyk (batterie), Stuart Duncan (fiddle) et Steve Hinson (pedal steel). C'est au son d'un fiddle mélancolique que s'ouvre le bal avec un ballade intitulée The Future, mêlant nostalgie du passé et confiance en l'avenir, représenté par de jeunes musiciens qui tout en s'appuyant sur la tradition folk ou bluegrass, innovent en permanence. Old Dog est un hommage à un fidèle compagnon à quatre pattes, porté par piano, fiddle, guitare et harmonies: "Bien qu’il n’ait pas de papiers / Qu’il n’ait jamais connu sa lignée / Je savais qu’il avait un cœur de race pure / Et il me l’a entièrement donné". Artie’s Last Stand est à la fois un hommage aux journaux, aux kiosques à journaux et à Artie, leur propriétaire, et il évoque une époque où "le monde entier tenait dans vos mains / le matin et en fin d’après midi". Il y a aussi Pathfinder, où McCutcheon troque la guitare pour le banjo, hommage à Pete Seeger: "Il ne recherchait pas la gloire / Il n’avait pas peur d’échouer / Là où il ne trouvait pas de sentier, il en laissait un". Paxton livre une performance a cappella sur la gigue celtique Sargeant O’Reilly, tandis que la valse jazz-country Cheatin’ When I’m Eatin’, avec Steve Hinson à la pedal steel, raille avec un humour bon enfant notre obsession pour la nourriture saine: "J’ai été élevé au bacon / Tout était frit / Tout le monde mangeait ce que je mangeais / Et tout le monde mourait". Il y a aussi la chanson country au rythme enlevé Every Monday At Two, que l'on imagine écrite au zinc d'un bar et qui célèbre l’amitié entre les auteurs, exprimant le plaisir de leurs séances d’écriture hebdomadaires. L’album se clôt avec le pétillant Lay Down This Old Guitar, un adieu mélancolique à une carrière sur la route, mais aussi une célébration des souvenirs que cette vieille guitare a permis de créer. Je ne vous cacherai pas le plaisir que me procurent les quatorze chansons de Together Again. Cette nouvelle collaboration entre Tom Paxton et John McCutcheon met en valeur le talent et l’humour malicieux de ces deux auteurs compositeurs interprètes emblématiques.


 

 

Michael Weston KING

"Nothing Can Hurt Me Anymore" 

Michael Weston King, songwriter britannique n'a pas forcément un nom qui évoque immédiatement quelque chose. Pourtant, si l'on mentionne The Good Sons (groupe composé de Michael Weston King, Phil Abram, Sean McFeteridge et Ben Jackson) ou My Darling Clementine (duo de Michael Weston King avec son épouse américaine Lou Dalgleish, en concert le mercredi 18 mars au Café du Village à Paris et le dimanche 22 au Club 27 à Marseille), on entre dans un territoire mieux connu. Michael a pourtant déjà derrière lui une belle carrière solo entamée (sur disque) avec God Shape Hole en 1999. Il s'est aussi produit au moins deux fois en solo à Paris: en 2002 à l'Hôtel du Nord (trois titres de ce passage figurent sur son album live Absent Friends) et en 2006 à la Pomme d'Ève. Il n'avait pas prévu d'enregistrer un nouveau disque solo mais, à l'été 2024, alors que Lou et lui travaillaient sur un nouvel album de My Darling Clementine, une tragédie les frappa: leur petite-fille, Bebe, avait été tuée lors de l'attaque au couteau de son école de danse à Southport. C'est ainsi que Lou et Michael ont choisi d'enregistrer en solo plutôt qu'en duo, permettant à chacun des deux de trouver un exutoire à la peine qu'il/elle ressentait personnellement. Nothing Can Hurt Me Anymore, le titre du disque dit tout et Michael précise: "Pour être honnête, il m'était presque impossible d'écrire à propos d'autre chose. J'espère que j'ai maintenant épuisé ma créativité sur le sujet mais je pense que cela affectera mon écriture pour toujours, tout comme, en effet, la perte de Bebe le fera". Nothing Can Hurt Me Anymore est produit par Michael avec Colin Elliot et Clovis Phillips, comporte onze titres qui, pour la plupart, parlent d'eux-mêmes. Just A Girl In The Summertime (avec les harmonies de A Girl Called Eddy), A Mother's Pride et Nothing Can Hurt Me Anymore sont sans doute les plus émouvants et je pourrais y ajouter Grow Old With With Me. La chanson d'ouverture, The Golden Hour, traduit la vision de Michael sur les événements tragiques de l'été 2024 et fait référence à la façon dont le meurtre des trois jeunes filles à Southport et le deuil de leurs familles ont été détournés et exploités par l'extrême droite: "Nous avons ramené notre chagrin à la maison / Certains l'ont emmené dans la rue...". Le poignant La Bamba In The Rain, qui se déroule dans la ville balnéaire anglaise de Southport, où Michael a grandi, aborde la tendance actuelle à brandir le drapeau à travers le Royaume-Uni, et l’appel lancé par la droite pour que l’origine ethnique et le statut d’immigration des auteurs d’attentats soient rendus publics: "Y a-t-il encore de l'espoir pour nous cette fois / Quand chaque petite chose est traitée comme un péché ou un crime / Quand l’Union Jack est déployée / Et placée autour de la taille de chaque adolescent et adolescente". Tous les titres ne sont pas directement inspirés par la tragédie de Southport, mais chacun démontre le talent d'écriture de Michael, que l'émotion à sublimé, dans un registre inclassable, ni folk, ni country, ni americana, mais simplement humain. L'album se termine par Sally Sparkles, nom d'une professeure de danse américaine. C'est une chanson dépouillée et délicate, aux allures de berceuse, qui s'inspire du "nom de scène" que Bebe utilisait lorsqu'elle se produisait sur la balançoire dans son jardin.


 

 

Lynn MILES

"A Bouquet Of Black Flowers" 

Lynn Miles est une des plus belles plumes du songwriting canadien (et même au-delà) et chez elle, comme chez Jean de la Fontaine, le ramage n'a rien à envier au plumage. Sa riche discographie force le respect et, de Chalk This One Up To The Moon (1991) à TumbleWeedyWorld (2023), elle n'a pas commis la moindre faute de goût. En 2008, elle a entrepris de réenregistrer l'ensemble de son œuvre dans son plus simple appareil, juste sa voix accompagnée d'une guitare acoustique ou d'un piano. Quatre volumes de ces Black Flowers sont parus entre 2008 et 2014 pour un total de quarante compositions. D'autres devraient suivre bientôt mais, en attendant, Lynn propose A Bouquet Of Black Fowers, soit une compilation de quinze chansons extraites des quatre volumes déjà parus. Rien de nouveau donc mais une bonne occasion de rappeler à ceux qui auraient manqué les chapitres précédents l'existence de cette grande dame aussi discrète que talentueuse. L'album commence d'ailleurs par I'm Still Here et ce n'est sans doute pas un hasard. Quinze titres, quinze pépites, quinze prétextes pour se replonger dans la discographie de Lynn et (re)découvrir des trésors parfois oubliés comme Sweet & Tender Heart, Surrender Dorothy, I Always Told You The Truth, Fearless Heart, Rust et tous les autres.


 

 

The RIGHT REVEREND CROW

"Demokracy Blues" 

The Right Reverend Crow est né lors de sessions d'enregistrement de Nathan Bell en 2019 pour l'album Red, White And American Blues (It Couldn't Happen Here). Si ce dernier n'est paru qu'en 2021 en raison de la pandémie, un mini-album fut publié, The Right Reverend Crow Sings New American Folk And Blues, fort de huit titres, avec une face A blues et une face B folk. Aux côtés de Nathan Bell et de ses guitares on trouvait Frank Swart à la basse et Alvino Bennett à la batterie, tous deux ayant un curriculum vitae fourni et prestigieux. Quant à Nathan, il est le fils du poète Marvin Bell, disparu en 2020 et dont il a hérité le talent, utilisant les mots qu'il met en musique pour combattre les injustices et propager la vérité. Cinq ans plus tard, le trio s'est retrouvé dans un studio californien pour une session marathon de vingt-huit titres. Chemin faisant, Frank Swart et Brian Brinkerhoff, co-producteurs, ont suggéré que Nathan utilise une guitare électrique pour quelques morceaux plus bluesy, générant ainsi les treize titres de You Say Nothing (Demokracy Blues) à A Woman (par ordre d'enregistrement). La formule est simple, brute et efficace: juste la voix et la guitare électrique de Nathan, la basse de Frank et la batterie d'Alvino, désormais collectivement devenus The Right Reverend Crow. Tout juste Sean "Mack" McDonald a-t-il ajouté une guitare sur What Time It Is, How, How, How et The Devil Lives In Bargain Town (un boogie lancinant) et un solo sur Downhearted And Blue (où l'on pense à Robin Trower). On peut aussi entendre la voix de Tamara Mack sur Roll (Right Over You). L'ensemble est un mélange percutant et musclé de blues et soul qui véhicule des messages anti fascistes et pro justice, tel que les conçoit Nathan Bell qui ne connaît en la matière pas le sens du mot compromis. L'une des illustrations de cela est Governor Lee, chanson évoquant Bill Lee, gouverneur républicain du Tennessee. Le plus rock Hard Worker évoque la difficile condition du travailleur, comme le fait It's A Wonder (What People Can Do) consacré à ceux qui viennent du Mexique, de Colombie ou du Guatemala. Dans Roll (Right Over You), il est question de certains territoires des USA où les droits de l'homme sont aujourd'hui ouvertement en recul, du Ku Klux Klan, de Guantanamo, d'un nouveau troisième Reich et de tous ces hauts lieux de l'Amérique trumpiste. Il y a aussi l'instrumental Hot Tub Shark, Talking Pandemic Blues et, pour terminer, l'inquiétant You Say Nothing (Demokracy Blues) où ceux qui n'ont pas le bon profil de suprémaciste blanc n'ont d'autre choix que de se taire et de se faire discrets. Nathan Bell est peut-être le Woody Guthrie du moment et Demokracy Blues, brûlot de blues et de soul, de boogie et de rock, a tout pour tuer les fascistes. Il est illustré des photos de Jimi Hendrix et des athlètes Tommie Smith et John Carlos, poing levé sur le podium du 200 mètres des Jeux Olympiques de Mexico. Il est sous-titré There Is Always Hope, et c'est sans doute le message qu'il convient de retenir ("There is hope, there is still hope, there is always hope", extrait de More About the Dead Man and Government #14, the Book of the Dead Man, de Marvin Bell, 1994). Pour information, les trois commandements du Révérend sont: 1- Aime tout le monde; 2- Ne détourne jamais les yeux de l'injustice; 3- Ne te plains pas, agis! Je pense que personne ne sera surpris si j'affirme que Nathan Bell, armé de son Demokracy Blues, ne serait pas le bienvenu à la cour du roi orange. 




 

 

Eddy Ray COOPER and The TRAVELERS

"Vespa Ride" 

Le dernier enregistrement studio d'Eddy Ray Cooper était Thirty & Eight paru en 2018 (cf. Le Cri du Coyote n°157). Depuis, il a publié un album Live à l'Espass Rognac (en 2024). Avec Vespa Ride, notre niçois d'adoption reste lui-même tout en évoluant par rapport à son opus précédent. Il reste fidèle à la formule simple mais efficace du trio, avec cette fois-ci Gil Zebib (basse) et Roberto Ferrero (batterie et chœur). S'il avait écrit toutes les chansons de Thirty & Eight, il a séquencé Vespa Ride d'une manière très claire. Les cinq premiers titres, dont l'énoncé fleure bon la fin des années 1950, sont de sa plume: Vespa Ride, Crazy Pop, Blue Cheese and Red Wine, Low Down et Boppin With You Baby. Suivent cinq reprises qui synthétisent parfaitement ses goûts musicaux: Something Else (Eddie Cochran), Brand New Cadillac (Vince Taylor), Lonely Blue Boy (Conway Twitty), Rock Therapy (Johnny Burnette) et Splish Splash (Bobby Darin). Le disque se termine par le traditionnel Cocaine Blues. Si vous croisez Vespa Ride avec l'album live, où l'on croise Johnny Cash, Chuck Berry, Carl Perkins, Hank Williams et Lloyd Price, vous aurez un parfait résumé des influences d'un des meilleurs et plus authentiques rockers de l'hexagone. Vespa Ride est un disque à écouter, à réécouter et à savourer, un vrai moment de bonheur musical qui nous rappelle ce qu'était le rock 'n' roll à l'origine.


 

 

Lucinda WILLIAMS

"World's Gone Wrong" 

Lucinda Williams, la lionne du Texas, n'a pas fini de rugir. Si je compte bien, elle a publié plus de vingt albums (en comptant la série des Lu's Jukebox) depuis Ramblin' en 1979 et, si elle a connu quelques sérieux soucis de santé, elle n'a pas pour autant baissé la garde. World's Gone Wrong est un concentré de rock et de blues. La chanson titre à elle seule justifie l'acquisition de l'album avec ce refrain: "Allez bébé / Nous devons être forts / Les jours sombres s'éternisent / Je cherche du réconfort dans une chanson / Tout le monde sait que le monde va mal". Il y a tout au long du disque des messages plus ou moins explicites qui s'adressent au locataire de la Maison Blanche. How Much Did You Give For Your Soul?, So Much Trouble In The World, Black Tears, Freedom Speaks en sont quelques exemples mais chaque chanson est porteuse d'un message. Sur le plan musical, Ray Kennedy et Tom Overby ont co-produit l'album. Doug Pettibone et Tom Overby ont coécrit la plupart des titres avec Lucinda. Les exceptions sont We've Come Too Far To Turn Around (écrit par Lucinda seule), Low Life (coécrit avec les membres de Big Thief) et, bien sûr, So Much Trouble In The World de Bob Marley. Les guitares de Doug Pettibone et (surtout) Marc Ford brillent particulièrement, soutenues par la basse de David Sutton et la batterie de Brady Blade. Rob Burger est aux claviers, essentiellement à l'orgue Hammond B3. Marc Ford troque sa guitare électrique pour une acoustique sur Low Life et une slide sur We've Come Too Far To Turn Around, les deux titres les plus calmes du disque. Ailleurs, on n'est pas loin du Neil Young en colère d'albums comme Living With War et le duo de guitaristes rappelle souvent celui de Crazy Horse. Parmi les invités, il y a Brittney Spencer qui chante sur les deux premiers titres, Maureen Murphy qui en fait autant sur le gospelisant How Much Did You Give For Your Soul? et sur trois autres titres. Plus notables sont les présences de Mavis Staples au chant sur la composition de Bob Marley, et celle de Norah Jones (chant et piano) sur We've Come Too Far To Turn Around, dernier titre du disque où Reese Wynans tient l'Hammond B3 et où Stuart Mathis ajoute une guitare électrique. Il est certain que Lucinda ne va pas se faire que des amis mais en ces temps où l'eau tiède et l'auto-censure sont de rigueur, World's Gone Wrong est porteur d'une colère salutaire. 


 

samedi 5 août 2023

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

Grant PEEPLES

"A Murder Of Songs" 

A Murder Of Songs est déjà (depuis 2012) le sixième album de Grant Peeples que je chronique pour Le Cri du Coyote. Le précédent, Bad Wife (N° 164, mars 2020) était exclusivement composé de titres écrits par des consœurs de l'artiste. Avec son nouvel opus, Grant revient à ses propres chansons, même si l'album commence par la reprise de Brothers In Arms de Mark Knopfler et Dire Straits. Mais le songwriter de Floride n'est jamais à court d'idées et a choisi de présenter l'album comme un livre-disque. Le CD est inséré dans un livret de 44 pages, comporte les textes des chansons et un mot d'introduction pour chacune avec, ensuite, une histoire courte (The Trip Home) et sept poèmes. Bref, il y a autant à lire qu'à écouter. A Murder Of Songs a été enregistré dans plus de dix studios différents avec la participation de plus de trente musiciens et ingénieurs. Les enregistrements de base ont été pour la plupart réalisés pendant la période du confinement. Malgré les conditions qui auraient pu faire sonner le disque comme un ensemble hétéroclite, l'idée directrice qui relie les neuf titres, la qualité de la production et celle l'écriture de Grant ont permis d'aboutir à un ensemble d'une grande cohérence. Après la superbe adaptation de Brothers In Arms, Grant Peeples nous revient tel qu'en lui-même, tantôt davantage poète que chanteur engagé, tantôt le contraire, mais toujours un peu des deux à la fois. Avec This Is The Good News, co-composé avec le producteur Danny Goddard, Grant se contente du rôle de chanteur, puisque Danny assure toutes les parties instrumentales et les arrangements. Revolutionary Reel! a été écrit en pleine période Black Lives Matter mais recèle une bonne dose d'humour avec des sonorités (banjo et fiddle) plutôt guillerettes. Le côté politique est très présent sur des chansons dont les titres parlent d'eux-mêmes: Insurrection Song (January 6) qui a un parfum d'Irlande, Liberal With A Gun, Let's Start Killing Each Other. Les complotistes trumpistes, la NRA et le KKK sont clairement visés mais souvent avec cette forme d'humour propre à Grant, utilisé pour mieux démontrer l'absurdité de certaines positions. Liberal With A Gun avait déjà été enregistré sur le premier album de Grant (qu'il renie), Down Here In The County. Grant adopte un ton plus tendre pour Dear Sadie (dédié à sa petite-nièce) ou The Restless Ones, hommage à son premier cercle d'amis, dont le premier couplet est lu par la poétesse écossaise Lorna Simes. C'est un des titres les plus forts de l'album qui me fait penser à The Bravest de Tom Paxton. Elisabeth a été écrit et déjà enregistré (sur Okra And Ecclesiastes en 2011) par Grant pour son amie Elizabeth Williamson, par ailleurs co-productrice de A Murder Of Songs. Cette version provient en fait d'une maquette enregistrée en 2010 et laissé dans un tiroir depuis. Quand sonnent les dernières notes de Let's Start Killing Each Other (la pedal steel de Doug Stock et le piano de Tracy Collins essentiellement), on peut mesurer la richesse de l'album qui se révèle davantage à chaque écoute. Il me reste encore à découvrir la partie non-musicale de ce livre-disque qui confirmera à n'en point douter que Grant Peeples est un artiste rare, appartenant à une espèce en voie de disparition.

 

Ed SNODDERLY & The SHOESTRING SEVEN

"Chimney Smoke" 

Ed Snodderly est un vieux routier puisque Chimney Smoke est son dixième album depuis le premier, Sidewalk Shoes, publié en 1977. Je le découvre seulement aujourd'hui mais j'aurais pourtant dû avoir la puce à l'oreille en écoutant l'album de Matthews Southern Comfort, The New Mine, paru en 2020 qui ne comporte que deux reprises, un titre de Joni Mitchell et Working In The New Mine d'Ed Snodderly. Connaissant la capacité de Iain Matthews à dénicher les songwriters de talent, j'aurais dû creuser. Ed est ici accompagné par les Shoestrings Seven, un casting à faire rêver: Shawn Camp (mandoline et voix), Steve Conn (piano, accordéon, orgue), John Gardner (percussion), Steve Hinson (pedal steel, lap slide guitar), Chris Scruggs (basse électrique et contrebasse), Gary J. Smith (contrebasse), Kenny Vaughan (guitares en tous genres). Et si cela ne suffisait pas, quelques vocalistes de talent ont été enrôlés: Amythyst Kiah, Maura O'Connell, Gretchen Peters, Malcolm Holcombe, Eugene Wolf, R.S. Field (surnommé Kill Fee, par ailleurs producteur). Pour une touche d'émotion supplémentaire, il faut signaler que le disque a été enregistré et mixé par Bill VornDick (rurnommé Templar), décédé peu après, en 2022. Les onze titres (plus un bonus) ont été écrits par Ed et, à leur écoute, je ne peux que regretter de ne pas avoir découvert l'artiste plus tôt, d'autant que ses disques précédents sont très difficiles à dénicher. Contentons-nous donc d'écouter le nouvel opus. Après Better Just Ride The Mule, on est vite accroché par Gone With Gone And Long Time (avec Gretchen Peters), le sommet du disque, et Chimney Smoke (avec Amythyst Kiah) où les mélodies folk sont enluminées de notes de pedal steel, lap slide et mandoline. Ed a cherché à faire un album "sudiste", mettant en exergue ses ses origines appalachiennes (il vient de Knoxville, Tennessee) et il y parvient parfaitement avec ces deux titres (et avec d'autres). There You Are (avec Malcolm Holcombe et le piano de Steve Conn), plus blues, est également remarquable. Barn, avec Shawn Camp, est un rock mid-tempo (comme Walking In The Sunshine Again), qui démontre que quand la chanson est bonne, elle peut s'adapter à tous les styles. Un autre exemple est Crow's Fever avec les arrangements de cordes de Chris Carmichael et la guitare wah-wah enflammée de Kenny Vaughan. Eddie Lynn Snodderly est un songwriter de premier plan, de la trempe d'un Guy Clark, par exemple. L'album se termine avec la ballade Before School et le chaloupant So Far Away (et la voix de Maura O'Connell). Se termine? Pas tout à fait, car un titre bonus, The Diamond Stream, vient ajouter 2 minutes 45 de bonheur à cet excellent album. 

 

Drew HOLCOMB and The NEIGHBORS

"Strangers No More" 

À propos de Dragons, précédent disque de Drew Holcomb & The Neighbors, j'avais écrit que "le disque a cependant tendance à s'éloigner des racines et à prendre un virage trop pop à mon goût" (Le Cri du Coyote n° 163). Cette même tendance se retrouve dans Strangers No More, album qui balance entre des titres aux arrangements dépouillés et d'autres qui tendent vers un certaine grandiloquence. Les Strangers sont Nathan Dugger (guitares, banjo, mellotronsteel guitar, Wurlitzer, etc.), Rich Brinsfield (basses), Will Sayles (batterie et percussions) et Ian Miller (claviers), auxquels s'ajoute le producteur Cason Cooley (claviers). Les onze morceaux de l'album sont tous bien écrits, composés, seul ou non, par Drew, à l'exception de On A Roll qui est l'œuvre de Nathan Dugger. J'aime beaucoup les titres aux arrangements simples comme Troubles, délicatement country-folk, où la pedal steel de Nathan fait merveille, ou le plus rock That's on You, That's On Me. La meilleure chanson est peut-être Free (Not Afraid To Die), coécrit avec Natalie Hemby, qui clôture le disque. Deux titres ont été écrits avec Ketch Secor (Old Crow Medicine Show): Gratitude où la voix de Drew est particulièrement mise en valeur, et Dance With Everybody, aux arrangement très (trop?) riches avec cuivres et synthétiseurs qui me laisse plus réservé. Il y a un côté festif, une volonté de partager une joie collective, à l'image du titre, qui confine à l'excès. Quoiqu'il en soit, c'est un album qui mérite d'être entendu avec un mélange des genres plutôt bien maîtrisé, fort de compositions solides et de musiciens, en particulier Nathan Dugger, talentueux. 

 

Ben de la COUR

"Sweet Anhedonia" 

S'il ne jouit pas d'une renommée très grande par ici, Ben de la Cour est un songwriter intéressant qui publie son cinquième album, Sweet Anhedonia (l'anhédonie est la perte de la capacité à ressentir le plaisir, phénomène bien connu des dépressifs). Pour la biographie de Ben, je vous invite à vous reporter à la chronique de Shadow Land (Le Cri du Coyote n° 168) paru en 2021. Il produit toujours son "americanoir" avec des influences qui vont de Tom Waits comme le titre d'ouverture Appalachian Book Of The Dead, avec cuivres et cordes, à des songwriters plus proches du folk traditionnel (I've Got Everything I Ever Wanted sonne comme une chanson de Steve Earle dans ses moments apaisés, par exemple Christmas In Washington). Le deuxième morceau, Numbers Game bénéficie de la voix de Becky Warren. Elizabeth Cook est présente sur Shine On The Highway à l'ambiance cinématographique alors que la prometteuse Emily Scott Robison prête sa voix à Sweet Anhedonia, titre aux paroles sombres. Une des caractéristiques de Ben de la Cour est d'être imprévisible et d'avoir la capacité de nous emmener, d'un titre à l'autre, là où on ne l'attend pas. Il peut glisser un solo de trompette mélancolique après une introduction au piano classique sur un titre un peu grandiloquent (Palookaville) et enchaîner sur une ballade tout en douceur (Brother) que n'aurait pas reniée Donovan, sans pour autant nous perdre en route. Le disque a été enregistré dans divers studios de Nashville (Tennessee) et Athens (Georgia) et bénéficie d'un production de grande classe de Jim White. Quant à Ben, il écrit des textes souvent énigmatiques (à la Leonard Cohen) qu'il interprète d'une voix d'une grande sensibilité. Un petit point négatif: le titre Birdcage (à l'ambiance très proche de Tom Waits), disponible sur Bandcamp en version digitale, ne figure ni sur le CD ni sur le vinyle. 

 

Lucinda WILLIAMS

"Stories From A Rock N Roll Heart" 

Nous avions laissé Lucinda Willliams sur les six excellents volumes de Lu's Jukebox, albums hommages enregistrés en période de pandémie. Après un accident cardiaque qui l'a laissée diminuée (notamment pour jouer de la guitare), Lucinda remet les choses au point avec l'album Stories From A Rock N Roll Heart dont le premier titre, Let's Put The Band Back Together, ne laisse planer aucune ambiguïté: "Let's put the band back together and do it again" (Reformons le groupe et recommençons). Il est grand temps de remettre la machine en route. Steve Mackie (basse) et Stuart Mathis (guitare) sont toujours de l'aventure alors que Fred Eltringham (batterie) et Joshua Grange (pedal steel, etc.) cohabitent dans le disque avec notamment Steve Ferrone et Doug Pettibone. Dès les premières notes, et jusqu'à Never Fade Away, l'électricité règne en maîtresse, avec des points forts comme Stolen Moments, Rock N Roll Heart ou le brûlant This Is Not My Town. Parmi les moments plus calmes, Jukebox appararaît comme un sommet avec la steel guitar de Doug Pettibone et un texte qui évoque aussi bien Muddy Waters que Patsy Cline. Parmi les musiciens, Reese Wynans au claviers (notamment l'orgue B3) se distingue particulièrement. Quant aux invités qui viennent chanter quelques notes, la liste parle d'elle-même: Margo Price (Let's Put The Band Back Together, This Is Not My Town), Bruce Springsteen & Patti Scialfa (New York Comeback, Rock N Roll Heart), Angel Olsen (Jukebox) mais aussi Siobahn Maher Kennedy et Tommy Stinson. Toutes ces présences font de l'album un véritable moment d'amitié. En parlant de voix, celle de Lucinda a parfois eu tendance à m'énerver, notamment sur les ballades, mais avec son cœur de rockeuse remis en état, elle est ici parfaite. 

 

WATER TOWER

"Live From Los Angeles" 

J'avais déjà eu l'opportunité d'évoquer Water Tower avec l'album précédent du groupe, Fly Around (Le Cri du Coyote n° 169). Par rapport à ce précédent opus, seul le leader Kenny "Fretboard" Feinstein (guitare et fiddle) est encore présent. À ses côtés on trouve Tommy "Fingers" Drinkard (banjo et guitare), Jesse Blue Eads (banjo), et Joey "Juice" Berglund (basse). Tout le monde chante lead (essentiellement Kenny et Tommy). Le groupe est toujours aussi inclassable, et les quatre musiciens mêlent allègrement les genres que chacun préfère. Leur amour commun du bluegrass et du jamgrass rencontrent avec bonheur celles de Tommy (reggae et rock), de Jesse (jazz et prog-rock) et et de Kenny (punk-rock et old-time). California Love est même un rap bluegrass signé par Tupac. Des titres connus voisinent avec des compositions originales. C'est ainsi qu'on peut entendre des versions vitaminées et déjantées de Reuben's Train (précédé par Star Spangled Banner), Cotton Eyed Joe ou My Little Girl In Tennessee qui cohabitent sans problème avec River Song, AM PM ou I See The Light. Le disque, riche de quinze titres et intitulé Live From Los Angeles, a été enregistré en une seule journée aux studios Palomino, ce qui explique sa grande spontanéité. Quelque part entre Violent Femmes et Old Crow Medicine Show, Water Tower va réjouir à n'en point douter le public britannique et irlandais qui aura l'occasion de l'applaudir en ce mois d'août. Pour l'occasion, Kenny et Tommy seront accompagnés par Taylor Estes (basse et voix) et Nicholas Leahy (mandoline et voix).