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mercredi 18 mars 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

TOM PAXTON & John McCUTCHEON

"Together Again" 

Tom Paxton serait-il éternel? Soixante-quatre ans après son premier album, The Man Who Built The Bridges, il est toujours actif. Si son dernier disque studio en solo, Boat In The Water, remonte à 2017, il a depuis multiplié les collaborations avec notamment The DonJuans (Don Henry et Jon Vezner), Cathy Fink & Marcy Marxer. Il a aussi beaucoup coécrit, avec C. Daniel Boling (deux albums en ont résulté) mais aussi Tim O'Brien et Jan Fabricius. Et puis en 2023, il s'est associé à son vieux (quinze de moins que lui quand même) compagnon de lutte John McCutcheon pour un album intitulé tout naturellement Together. C'est donc tout aussi naturellement qu'ils récidivent aujourd'hui avec Together Again. Quatorze titres co-composés et une belle bande d'amis pour les accompagner: John Carroll (piano, orgue, accordéon), JT Brown (basse), Steve Fidyk (batterie), Stuart Duncan (fiddle) et Steve Hinson (pedal steel). C'est au son d'un fiddle mélancolique que s'ouvre le bal avec un ballade intitulée The Future, mêlant nostalgie du passé et confiance en l'avenir, représenté par de jeunes musiciens qui tout en s'appuyant sur la tradition folk ou bluegrass, innovent en permanence. Old Dog est un hommage à un fidèle compagnon à quatre pattes, porté par piano, fiddle, guitare et harmonies: "Bien qu’il n’ait pas de papiers / Qu’il n’ait jamais connu sa lignée / Je savais qu’il avait un cœur de race pure / Et il me l’a entièrement donné". Artie’s Last Stand est à la fois un hommage aux journaux, aux kiosques à journaux et à Artie, leur propriétaire, et il évoque une époque où "le monde entier tenait dans vos mains / le matin et en fin d’après midi". Il y a aussi Pathfinder, où McCutcheon troque la guitare pour le banjo, hommage à Pete Seeger: "Il ne recherchait pas la gloire / Il n’avait pas peur d’échouer / Là où il ne trouvait pas de sentier, il en laissait un". Paxton livre une performance a cappella sur la gigue celtique Sargeant O’Reilly, tandis que la valse jazz-country Cheatin’ When I’m Eatin’, avec Steve Hinson à la pedal steel, raille avec un humour bon enfant notre obsession pour la nourriture saine: "J’ai été élevé au bacon / Tout était frit / Tout le monde mangeait ce que je mangeais / Et tout le monde mourait". Il y a aussi la chanson country au rythme enlevé Every Monday At Two, que l'on imagine écrite au zinc d'un bar et qui célèbre l’amitié entre les auteurs, exprimant le plaisir de leurs séances d’écriture hebdomadaires. L’album se clôt avec le pétillant Lay Down This Old Guitar, un adieu mélancolique à une carrière sur la route, mais aussi une célébration des souvenirs que cette vieille guitare a permis de créer. Je ne vous cacherai pas le plaisir que me procurent les quatorze chansons de Together Again. Cette nouvelle collaboration entre Tom Paxton et John McCutcheon met en valeur le talent et l’humour malicieux de ces deux auteurs compositeurs interprètes emblématiques.


 

 

Michael Weston KING

"Nothing Can Hurt Me Anymore" 

Michael Weston King, songwriter britannique n'a pas forcément un nom qui évoque immédiatement quelque chose. Pourtant, si l'on mentionne The Good Sons (groupe composé de Michael Weston King, Phil Abram, Sean McFeteridge et Ben Jackson) ou My Darling Clementine (duo de Michael Weston King avec son épouse américaine Lou Dalgleish, en concert le mercredi 18 mars au Café du Village à Paris et le dimanche 22 au Club 27 à Marseille), on entre dans un territoire mieux connu. Michael a pourtant déjà derrière lui une belle carrière solo entamée (sur disque) avec God Shape Hole en 1999. Il s'est aussi produit au moins deux fois en solo à Paris: en 2002 à l'Hôtel du Nord (trois titres de ce passage figurent sur son album live Absent Friends) et en 2006 à la Pomme d'Ève. Il n'avait pas prévu d'enregistrer un nouveau disque solo mais, à l'été 2024, alors que Lou et lui travaillaient sur un nouvel album de My Darling Clementine, une tragédie les frappa: leur petite-fille, Bebe, avait été tuée lors de l'attaque au couteau de son école de danse à Southport. C'est ainsi que Lou et Michael ont choisi d'enregistrer en solo plutôt qu'en duo, permettant à chacun des deux de trouver un exutoire à la peine qu'il/elle ressentait personnellement. Nothing Can Hurt Me Anymore, le titre du disque dit tout et Michael précise: "Pour être honnête, il m'était presque impossible d'écrire à propos d'autre chose. J'espère que j'ai maintenant épuisé ma créativité sur le sujet mais je pense que cela affectera mon écriture pour toujours, tout comme, en effet, la perte de Bebe le fera". Nothing Can Hurt Me Anymore est produit par Michael avec Colin Elliot et Clovis Phillips, comporte onze titres qui, pour la plupart, parlent d'eux-mêmes. Just A Girl In The Summertime (avec les harmonies de A Girl Called Eddy), A Mother's Pride et Nothing Can Hurt Me Anymore sont sans doute les plus émouvants et je pourrais y ajouter Grow Old With With Me. La chanson d'ouverture, The Golden Hour, traduit la vision de Michael sur les événements tragiques de l'été 2024 et fait référence à la façon dont le meurtre des trois jeunes filles à Southport et le deuil de leurs familles ont été détournés et exploités par l'extrême droite: "Nous avons ramené notre chagrin à la maison / Certains l'ont emmené dans la rue...". Le poignant La Bamba In The Rain, qui se déroule dans la ville balnéaire anglaise de Southport, où Michael a grandi, aborde la tendance actuelle à brandir le drapeau à travers le Royaume-Uni, et l’appel lancé par la droite pour que l’origine ethnique et le statut d’immigration des auteurs d’attentats soient rendus publics: "Y a-t-il encore de l'espoir pour nous cette fois / Quand chaque petite chose est traitée comme un péché ou un crime / Quand l’Union Jack est déployée / Et placée autour de la taille de chaque adolescent et adolescente". Tous les titres ne sont pas directement inspirés par la tragédie de Southport, mais chacun démontre le talent d'écriture de Michael, que l'émotion à sublimé, dans un registre inclassable, ni folk, ni country, ni americana, mais simplement humain. L'album se termine par Sally Sparkles, nom d'une professeure de danse américaine. C'est une chanson dépouillée et délicate, aux allures de berceuse, qui s'inspire du "nom de scène" que Bebe utilisait lorsqu'elle se produisait sur la balançoire dans son jardin.


 

 

Lynn MILES

"A Bouquet Of Black Flowers" 

Lynn Miles est une des plus belles plumes du songwriting canadien (et même au-delà) et chez elle, comme chez Jean de la Fontaine, le ramage n'a rien à envier au plumage. Sa riche discographie force le respect et, de Chalk This One Up To The Moon (1991) à TumbleWeedyWorld (2023), elle n'a pas commis la moindre faute de goût. En 2008, elle a entrepris de réenregistrer l'ensemble de son œuvre dans son plus simple appareil, juste sa voix accompagnée d'une guitare acoustique ou d'un piano. Quatre volumes de ces Black Flowers sont parus entre 2008 et 2014 pour un total de quarante compositions. D'autres devraient suivre bientôt mais, en attendant, Lynn propose A Bouquet Of Black Fowers, soit une compilation de quinze chansons extraites des quatre volumes déjà parus. Rien de nouveau donc mais une bonne occasion de rappeler à ceux qui auraient manqué les chapitres précédents l'existence de cette grande dame aussi discrète que talentueuse. L'album commence d'ailleurs par I'm Still Here et ce n'est sans doute pas un hasard. Quinze titres, quinze pépites, quinze prétextes pour se replonger dans la discographie de Lynn et (re)découvrir des trésors parfois oubliés comme Sweet & Tender Heart, Surrender Dorothy, I Always Told You The Truth, Fearless Heart, Rust et tous les autres.


 

 

The RIGHT REVEREND CROW

"Demokracy Blues" 

The Right Reverend Crow est né lors de sessions d'enregistrement de Nathan Bell en 2019 pour l'album Red, White And American Blues (It Couldn't Happen Here). Si ce dernier n'est paru qu'en 2021 en raison de la pandémie, un mini-album fut publié, The Right Reverend Crow Sings New American Folk And Blues, fort de huit titres, avec une face A blues et une face B folk. Aux côtés de Nathan Bell et de ses guitares on trouvait Frank Swart à la basse et Alvino Bennett à la batterie, tous deux ayant un curriculum vitae fourni et prestigieux. Quant à Nathan, il est le fils du poète Marvin Bell, disparu en 2020 et dont il a hérité le talent, utilisant les mots qu'il met en musique pour combattre les injustices et propager la vérité. Cinq ans plus tard, le trio s'est retrouvé dans un studio californien pour une session marathon de vingt-huit titres. Chemin faisant, Frank Swart et Brian Brinkerhoff, co-producteurs, ont suggéré que Nathan utilise une guitare électrique pour quelques morceaux plus bluesy, générant ainsi les treize titres de You Say Nothing (Demokracy Blues) à A Woman (par ordre d'enregistrement). La formule est simple, brute et efficace: juste la voix et la guitare électrique de Nathan, la basse de Frank et la batterie d'Alvino, désormais collectivement devenus The Right Reverend Crow. Tout juste Sean "Mack" McDonald a-t-il ajouté une guitare sur What Time It Is, How, How, How et The Devil Lives In Bargain Town (un boogie lancinant) et un solo sur Downhearted And Blue (où l'on pense à Robin Trower). On peut aussi entendre la voix de Tamara Mack sur Roll (Right Over You). L'ensemble est un mélange percutant et musclé de blues et soul qui véhicule des messages anti fascistes et pro justice, tel que les conçoit Nathan Bell qui ne connaît en la matière pas le sens du mot compromis. L'une des illustrations de cela est Governor Lee, chanson évoquant Bill Lee, gouverneur républicain du Tennessee. Le plus rock Hard Worker évoque la difficile condition du travailleur, comme le fait It's A Wonder (What People Can Do) consacré à ceux qui viennent du Mexique, de Colombie ou du Guatemala. Dans Roll (Right Over You), il est question de certains territoires des USA où les droits de l'homme sont aujourd'hui ouvertement en recul, du Ku Klux Klan, de Guantanamo, d'un nouveau troisième Reich et de tous ces hauts lieux de l'Amérique trumpiste. Il y a aussi l'instrumental Hot Tub Shark, Talking Pandemic Blues et, pour terminer, l'inquiétant You Say Nothing (Demokracy Blues) où ceux qui n'ont pas le bon profil de suprémaciste blanc n'ont d'autre choix que de se taire et de se faire discrets. Nathan Bell est peut-être le Woody Guthrie du moment et Demokracy Blues, brûlot de blues et de soul, de boogie et de rock, a tout pour tuer les fascistes. Il est illustré des photos de Jimi Hendrix et des athlètes Tommie Smith et John Carlos, poing levé sur le podium du 200 mètres des Jeux Olympiques de Mexico. Il est sous-titré There Is Always Hope, et c'est sans doute le message qu'il convient de retenir ("There is hope, there is still hope, there is always hope", extrait de More About the Dead Man and Government #14, the Book of the Dead Man, de Marvin Bell, 1994). Pour information, les trois commandements du Révérend sont: 1- Aime tout le monde; 2- Ne détourne jamais les yeux de l'injustice; 3- Ne te plains pas, agis! Je pense que personne ne sera surpris si j'affirme que Nathan Bell, armé de son Demokracy Blues, ne serait pas le bienvenu à la cour du roi orange. 




 

 

Eddy Ray COOPER and The TRAVELERS

"Vespa Ride" 

Le dernier enregistrement studio d'Eddy Ray Cooper était Thirty & Eight paru en 2018 (cf. Le Cri du Coyote n°157). Depuis, il a publié un album Live à l'Espass Rognac (en 2024). Avec Vespa Ride, notre niçois d'adoption reste lui-même tout en évoluant par rapport à son opus précédent. Il reste fidèle à la formule simple mais efficace du trio, avec cette fois-ci Gil Zebib (basse) et Roberto Ferrero (batterie et chœur). S'il avait écrit toutes les chansons de Thirty & Eight, il a séquencé Vespa Ride d'une manière très claire. Les cinq premiers titres, dont l'énoncé fleure bon la fin des années 1950, sont de sa plume: Vespa Ride, Crazy Pop, Blue Cheese and Red Wine, Low Down et Boppin With You Baby. Suivent cinq reprises qui synthétisent parfaitement ses goûts musicaux: Something Else (Eddie Cochran), Brand New Cadillac (Vince Taylor), Lonely Blue Boy (Conway Twitty), Rock Therapy (Johnny Burnette) et Splish Splash (Bobby Darin). Le disque se termine par le traditionnel Cocaine Blues. Si vous croisez Vespa Ride avec l'album live, où l'on croise Johnny Cash, Chuck Berry, Carl Perkins, Hank Williams et Lloyd Price, vous aurez un parfait résumé des influences d'un des meilleurs et plus authentiques rockers de l'hexagone. Vespa Ride est un disque à écouter, à réécouter et à savourer, un vrai moment de bonheur musical qui nous rappelle ce qu'était le rock 'n' roll à l'origine.


 

 

Lucinda WILLIAMS

"World's Gone Wrong" 

Lucinda Williams, la lionne du Texas, n'a pas fini de rugir. Si je compte bien, elle a publié plus de vingt albums (en comptant la série des Lu's Jukebox) depuis Ramblin' en 1979 et, si elle a connu quelques sérieux soucis de santé, elle n'a pas pour autant baissé la garde. World's Gone Wrong est un concentré de rock et de blues. La chanson titre à elle seule justifie l'acquisition de l'album avec ce refrain: "Allez bébé / Nous devons être forts / Les jours sombres s'éternisent / Je cherche du réconfort dans une chanson / Tout le monde sait que le monde va mal". Il y a tout au long du disque des messages plus ou moins explicites qui s'adressent au locataire de la Maison Blanche. How Much Did You Give For Your Soul?, So Much Trouble In The World, Black Tears, Freedom Speaks en sont quelques exemples mais chaque chanson est porteuse d'un message. Sur le plan musical, Ray Kennedy et Tom Overby ont co-produit l'album. Doug Pettibone et Tom Overby ont coécrit la plupart des titres avec Lucinda. Les exceptions sont We've Come Too Far To Turn Around (écrit par Lucinda seule), Low Life (coécrit avec les membres de Big Thief) et, bien sûr, So Much Trouble In The World de Bob Marley. Les guitares de Doug Pettibone et (surtout) Marc Ford brillent particulièrement, soutenues par la basse de David Sutton et la batterie de Brady Blade. Rob Burger est aux claviers, essentiellement à l'orgue Hammond B3. Marc Ford troque sa guitare électrique pour une acoustique sur Low Life et une slide sur We've Come Too Far To Turn Around, les deux titres les plus calmes du disque. Ailleurs, on n'est pas loin du Neil Young en colère d'albums comme Living With War et le duo de guitaristes rappelle souvent celui de Crazy Horse. Parmi les invités, il y a Brittney Spencer qui chante sur les deux premiers titres, Maureen Murphy qui en fait autant sur le gospelisant How Much Did You Give For Your Soul? et sur trois autres titres. Plus notables sont les présences de Mavis Staples au chant sur la composition de Bob Marley, et celle de Norah Jones (chant et piano) sur We've Come Too Far To Turn Around, dernier titre du disque où Reese Wynans tient l'Hammond B3 et où Stuart Mathis ajoute une guitare électrique. Il est certain que Lucinda ne va pas se faire que des amis mais en ces temps où l'eau tiède et l'auto-censure sont de rigueur, World's Gone Wrong est porteur d'une colère salutaire. 


 

jeudi 4 mai 2023

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

Bill CLIFTON, Red RECTOR & Art STAMPER

"Live In Holland 1987" 

Voici encore un beau cadeau de notre ami néerlandais Pieter Groenveld et de son label Strictly Country Records. Sans lui, ces concerts enregistrés le 21 février et le 1er mars 1987 ne seraient restés que dans les mémoires de ceux qui y on assisté, et ce serait bien dommage. Bill Clifton (guitare, autoharpe et voix), Red Rector (mandoline et voix) et Art Stamper (fiddle et voix) sont des musiciens qui appartiennent à la première génération du bluegrass. Le premier enregistrement de Bill remonte à 1952 et il a été l'ami de Woody Guthrie et A.P. Carter. Il a aussi organisé l'un des premiers festivals bluegrass aux USA avec à l'affiche notamment Bill Monroe, les Stanley Brothers ou Jim & Jesse. Bill parlait d'A.P. Carter comme d'un chercheur de chansons et se définit lui-même comme un passeur de chansons, un rôle qu'il remplit parfaitement, et cela se ressent tout au long des vingt-deux plages de l'album où l'ont sent que les chansons sont plus importantes encore que ceux qui les interprètent. Et pourtant, que de talent dans le jeu des trois hommes, la mandoline de Red et le fiddle d'Art donnant aux mélodies et aux harmonies un indéniable relief. Beaucoup de classiques sont au rendez-vous comme Before I Met You, Are You Tired Of Me My Darling, Curly-Headed Baby, More Pretty Girls Than One, Won't It Be Wonderful There, In The Land Where We Never Grow Old, White Dove, sans oublier quelques instrumentaux tels que Lara's Theme, Fiddle Tune Medley ou Amazing Grace. Il n'y a pas une seconde de répit, pas un instant d'ennui, et ce Live In Holland, qui ne fait pas son âge, est comme une friandise que l'on déguste sans en perdre un miette. Bill Clifton, qui vient de fêter ses 92 ans, a eu l'opportunité d'entendre le disque et voici sa réaction, transmise par sa fille Chandler, s'adressant à Pieter: "Hello, Papa a finalement pu entendre le CD le week-end dernier. Il pense que c'est vraiment bien fait et que la sélection et la séquence des morceaux sont bonnes. Il a ri doucement et souri tout au long de l'écoute. Je lui ai demandé si cela lui rappelait de bons souvenirs, et il a répondu que, bien sûr, cela était le cas. Merci de publier cet enregistrement et de le partager avec la communauté musicale. Papa a dit que vous avez fait un boulot phénoménal". Il n'y a rien à ajouter. 

 

Lynn MILES

"TumbleWeedyWorld" 

Lynn Miles est une légende dans son pays: plus de neuf cents titres écrits, quinze albums publiés avant celui-ci et des récompenses (Juno Awrds, Canadian Folk Music Awrds) à la pelle. Après We'll Look For Stars en 2020, elle revient avec TumbleWeedyWorld qui confirme que, si ses cheveux ont blanchi, sont talent n'a pas faibli, bien au contraire. Le disque est brillant de bout en bout et la voix de Lynn, sensible et émouvante, donne aux mélodies inspirées une dimension supplémentaire. Le disque est totalement acoustique avec un groupe dont la cohésion n'est jamais prise en défaut: Michael Ball (contrebasse), Jay Wright (mandoline et guitare acoustique), Stuart Rutherford (dobro), Rob McLaren (banjo) et James Stephens (violon) ne reçoivent que le concours occasionnel de Jim Bryson (guitare acoustique et harmonies), Dave Bignell (guitare acoustique), Rebecca Campbell, Julie Corrigan et Dave Draves (harmonies). Parmi les titres qui se détachent de l'ensemble, il faut citer Johnny Without June (pour son titre, mais pas seulement), Night Owl, Hide Your Heart ou encore Palomino. Il me faudrait plusieurs pages pour évoquer les textes, souvent doux-amers (All Bitter Never Sweet), la qualité de l'écriture qui fait de Lynn l'égale de Gordon Lightfoot, autre joyau du pays à la feuille d'érable. Je me contenterai de quelques lignes qui ouvrent le dernier titre du disque, Gold In The Middle, et qui sonnent comme un écho à Tomorrow Is A Long Time de Bob Dylan: "There's beauty in sadness beauty in the rain / In the sound of a midnight train / Beauty in the falling and the letting go / In the answers that we don't know" ("Il y a de la beauté dans la tristesse, de la beauté sous la pluie / Dans le son d'un train de minuit / De la beauté dans la chute et le lâcher-prise / Dans les réponses que nous ne connaissons pas"). Si avec cela vous n'avez pas envie de vous précipiter pour écouter TumbleWeedyWorld, je penserai que j'ai écrit cette chronique pour rien. Une dernière chance avec le dernier couplet? "There's beauty in the twilight hope in the dream / Sadness in the road that we're walking on / Promise for the future reverie for the past / Goodbye to the dreams that do not last" ("Il y a de la beauté dans le crépuscule de l'espoir dans le rêve / De la tristesse dans la route sur laquelle nous marchons / Promesse pour l'avenir rêverie pour le passé / Au revoir aux rêves qui ne durent pas"). 

 

MATTHEWS SOUTHERN COMFORT

"The Woodstock Album - 15 songs of peace, love & understanding" 

Matthews Southern Comfort dans version à couleur orange (Iain Matthews, BJ Baartmans, Eric Devries et Bart De Win - rien que des "pointures") avait publié début 2020 un excellent album, The New Mine, malheureusement passé inaperçu faute de tournée promotionnelle dans le contexte que l'on sait. Cela a abouti à la mise en retrait provisoire du groupe. Deux ans plus tard, chacun des musiciens a eu envie de reprendre la route autour d'un nouveau projet et, comme le premier succès du groupe, couleur Union Jack, en 1970, avait été Woodstock, la chanson de Joni Mitchell à propos du festival, une idée a germé: faire un disque autour de ce festival en reprenant des titres qui y avaient été interprétés. En voici la liste exhaustive: With A Little Help From My Friends (Joe Cocker), Bad Moon Rising (Creedence Clearwater Revival), Purple Haze (Jimi Hendrix), 4+20 (Crosby, Stills & Nash), This Wheel's On Fire (The Band), Goin' Up The Country (Canned Heat), High Time (Grateful Dead), I-Feel-Like-I'm-Fixin'-To-Die Rag (Country Joe & The Fish), Get Together (Richie Havens), Evil Ways (Santana), If I Were A Carpenter (Tim Hardin), Everyday People (Sly & The Family Stone), Spinning Wheel (Blood Sweat & Tears), Darling Be Home Soon (John Sebastian), My Generation (The Who). L'ensemble est hétéroclite et plus de cinquante ans sont passés mais on se prend à rêver à l'écoute de ce patchwork musical, à penser à la magie d'une époque que nous n'avons pas tous vécue mais qui, pour les moins anciens, se pare d'une dose de mystère. Bien sûr, il ne faut pas s'attendre à entendre des versions décalquées sur les originales. Tout est passé à la moulinette de Iain Matthews et ses compères et, quand on sait ce que Iain a pu faire en matière de reprises depuis 1970, on ne peut que s'attendre au meilleur. Mais Iain n'est seul. Écoutez Goin' Up The Country où l'accordéon de Bart De Win remplace l'harmonica d'Al Wilson ou encore This Wheel's On FireIain partage les vocaux avec Eric Devries, qui chante également lead sur High Tide, par exemple. Écoutez aussi Bad Moon Rising, Spinning Wheel ou Evil Ways que le quatuor transforme sans les édulcorer. Et que dire de My Generation qui referme le disque? La génération de Iain Matthews a aujourd'hui 75 ans et non plus 20 comme celle de Pete Townshend en 1965. The Woodstock Album est un disque réjouissant de bout en bout, un bel effort de groupe proposé par quatre musiciens au sommet de leur art et dont l'amour pour la musique transpire à chaque note. 

 

NINALYNN

"A Taste Of The Wild" 

Lorsque j'avais chroniqué Hummingbird de NinaLynn (voir le Cri du Coyote n° 169), j'avais indiqué que cette jeune néerlandaise était dotée d'un voix superbe, doublée d'un indéniable talent d'écriture. A Taste Of The Wild en est la belle confirmation. Elle a fait figurer sur le digipack de son nouvel opus une citation de Tony Rice: "Dès que tu deviens inconditionnel de de quoi que ce soit jazz, bluegrass ou autre chose, tu te prives d'un véritable monde de musique. Cela indique que la demoiselle n'a pas l'intention de se cantonner à un seul genre musical. A Taste Of The Wild repousse les frontières de ce que l'on n'ose plus appeler Americana. L'album présente 13 titres originaux, écrits par Nina seule ou coécrits avec les membres de son groupe Janos Koolen, Lucas Beukers et Arthur Bont, et avec le singer-songwriter hollandais Gé Reinders. Les couleurs musicales changent à chaque titre et l'on peut passer de morceaux aux couleurs prog-rock comme Glistening à d'autres où l'accordéon (parfois cajun) d'Onno Kuipers et la mandoline de Janos Koolen se répondent comme sur la délicate ballade Barefoot, en continuant avec le plus rock Growing Pains et le quasi-bluegrass Wonder In Her Eyes. L'évolution par rapport au premier album est assez impressionnante, tant en ce qui concerne la diversité musicale qu'en ce qui a trait à la qualité de l'interprétation, vocale comme instrumentale, et laisse entrevoir des lendemains qui chantent pour NinaLynn et ses compagnons. 

 

Doug COLLINS & The RECEPTIONISTS 

"Too Late At Night" 

Doug Collins est, chez lui dans le Minnesota, considéré comme l'un des plus brillants songwriters des Twin Cities. S'il est difficile de corroborer cette affirmation, il est indéniable que l'homme sait en trois minutes nous faire passer toutes sortes d'émotion, un peu à la manière de la pop music des années 60, entre Beatles et country music classique, un peu comme savait si bien le faire, avec une tonalité plus rock & roll, Moon Martin. Doug peut nous parler de choses futiles (Mama's Shoes) ou plus sérieuses (Wish I Still Cared, The Hardest Part), évoquer une ville du Missouri au nom venu d'ailleurs (Mexico, MO), tout cela après avoir attaqué le disque avec le réjouissant Drinkin' Again. L'album est, plein de joie, de musicalité et d'humour et Too Late At Night (paru en 20222) confirme, quatre ans après, que le succès de Good Sad News n'était pas dû au hasard. Un autre élément contribue à la qualité de l'album, celle des musiciens. Doug (guitare et voix) est entouré de Charlie Varley (basse et voix) et de deux membres du groupe Gear Daddies, Randy Broughten (pedal steel) et Billy Dankert (batterie et voix). Hautement recommandé, en particulier les soirs de morosité. 

 

Meredith MOON

"Constellations" 

Au moment où je commençais à écrire cette chronique de Constellations, Gordon Meredith Lightfoot, Jr. Plus connu sous le nom de Gordon Lightfoot, quittait ce monde qu'il avait embelli de ses compositions pendant des décennies. Meredith Moon s'appelle en réalité Meredith Elizabeth Lightfoot, fille de Gordon, ce qu'elle avait soigneusement caché jusque -là afin de tracer son propre sillon sans être gênée par l'ombre tutélaire d'un des plus grands songwriters canadiens. Quoique baignée toute jeune dans la musique, elle avait seulement appris le banjo à vingt-et-un ans en regardant des vidéos sur Youtube. Elle a beaucoup voyagé en auto-stop, se formant à la scène en jouant en solo de l'Amérique du Nord à l'Amérique Centrale et à l'Europe de l'Est et publié deux albums indépendants, le premier qu'elle préfère oublier, et le second qu'elle considère comme son véritable début, Forest Far Away, paru en 2018. Pour Constellations, Meredith a signé avec le label canadien de référence, True North Records et s'affirme comme une autrice-compositrice de talent, signant huit des dix titres, les deux autres (Soldier's Joy et Needlecase Medley), étant des traditionnels. À ses côtés, Tony Allen assure les parties de fiddle, Alex Marchand ou Rachel Melas jouent de la contrebasse et Will Fisher est aux percussions et à la batterie. Le morceau-titre, avec une délicate introduction à la guitare a été écrit en 2017, et évoque la soif de voyage de Meredith dans ses jeunes années. Constellations est indéniablement un moment forts de l'album, comme l'est Lighthouse County. Deux titres plus récents ont été enregistrés avec une section rythmique parmi lesquels That Town qui a trait à la ville de Wawa, dans le nord de l'Ontario, renommée pour sa statue géante d'une oie sauvage canadienne. C'est aussi un endroit où les auto-stoppeurs se retrouvent un peu coincés, compte tenu de la situation géographique de l'endroit. L'interprétation du très connu Soldier's Joy donne une autre idée du talent de Meredith, comme chanteuse et banjoïste. Quant à Slow Moving Train, dernier titre de l'album, il donne juste envie de recommencer l'écoute depuis le premier, Starcrossed. Je suppose que Gordon a pu entendre Constellations, paru officiellement dix jours avant son décès et, ainsi, partir en paix.