mardi 4 mars 2025

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

Laurent CHOUBRAC & Jean-Christophe PAGNUCCO

"Funambules" 

Je croyais avoir épuisé tous les superlatifs lorsque j'avais chroniqué Miettes d'éternité en ces colonnes (septembre 2022) mais je crois que je vais devoir en trouver de nouveaux avec Funambules, le nouveau double album de Laurent Choubrac et Jean-Christophe Pagnucco. Depuis leur précédent opus, les deux amis se sont produits de plus en plus souvent ensemble sur scène, et cela se sent dans la complicité qui les unit pour mettre en valeur des compositions, toujours de très haut niveau, paroles et musique. Est-ce de l'americana à la française, comme ils le disent? Est-ce de la chanson française moderne qui puise ses racines dans un passé au couleurs rock, folk, blues et country? Qu'importe l'étiquette, pourvu qu'on ait le plaisir, et ce dernier est au rendez-vous tout au long des vingt-deux titres. Comme d'habitude, Laurent et Jean-Christophe font (presque) tout tous seuls: compositions, instruments, chant avec leurs choristes Océane Baron et Dorothée Véron. Il faut noter cependant deux nouveautés importantes. La première est que Stéphane Ferronnier joue de la batterie sur bon nombre de titres (18). La seconde est que Jean-Christophe a offert une composition à Dorothée (Tu me fascines) et une autre à Océane (Faite comme ça). En dehors de cela, tout juste peut-on noter la présence de l'harmonica d'Yves Roux (J'ai quitté les miens) et du violon de Margot Desnos (La danse). Quant aux chansons, elles rivalisent de qualité tant sur le plan des textes, sérieux, humoristiques, tendres, nostalgiques, mais toujours intelligents, que des mélodies et des arrangements. S'il faut en citer quelques-uns, je commencerai par le premier, Un nouveau décor (Laurent), un folk song en forme de road trip musical, qui place la barre très haut mais plante, précisément, le décor de ce qui va suivre. Avec Indélébile, Jean-Christophe nous dresse une forme de bilan de sa vie, d'une manière étonnante quand on sait que la chanson a été écrite il y a vingt-cinq ans, ce qui dénote d'une faculté d'observation et d'une maturité précoce qu'on ne rencontre que chez les plus grands (cf. My Back Pages de Bob Dylan ou Hello In There de John Prine). Le mur en bas de chez moi et Chanter avec vous démontrent que Laurent n'est seulement un de nos excellents auteurs-compositeurs mais qu'il manie aussi avec talent la guitare électrique. Le Pays Haut est peut-être la chanson qui me touche le plus parce qu'elle évoque des lieux qui me sont familiers, ceux du bassin minier de Lorraine (Longwy pour Jean-Christophe) où la fraternité et l'humanité régnaient. Cette chanson est à ranger aux côtés d'autres trésors que sont Les mains d'or (Lavilliers) ou Monsieur Boulot (Frasiak). Un peu plus loin, Le train du temps (où Jean-Christophe est accompagné des seules guitares acoustiques de Laurent et lui-même) est un autre grand moment de beauté nostalgique où l'auteur évoque les amis perdus, le temps qui ne reviendra pas, sa mère ou son instit' trop sévère, les copains, les voyages et les concerts, avant de parler de son fils, des souvenirs qui sont les siens et de la trace qu'il a envie de laisser. Dans la même tonalité, Laurent enchaîne avec J'ai quitté tous les miens: "J'ai quitté tous les miens, j'ai pris la route un soir / J'ai quitté tous les miens, trouvé un peu d'espoir / J'ai quitté tous les miens, dit adieu à mes amis / Mais sur cette route, je n'ai trouvé que le blues". Je peux encore citer La danse, une magnifique chanson d'amour allégorique, avec juste deux guitares acoustiques et un violon. Chaque disque se termine par une chanson qui donne envie de remettre le suivant (ou le précédent). Il y a La chanson de Reggae (dédiée par Jean-Christophe, avec un grand sourire, au chien de Laurent), aux accents de country music avec un banjo qui entonne quelques notes de Oh Susannah. Quant à Appelle-moi, de Laurent, ode à l'amitié, elle permet aux quatre vocalistes, chacun(e) à son tour, de se mettre en lumière. Je ne sais pas si nos deux amis ont eu le vertige en enregistrant Funambules ("Funambules nous marchons sur un fil / Funambules, toujours en équilibre / Parfois si fragiles, le vide à nos côtés / Parfois si fragiles, le vent peut nous emporter"), ni s'ils ont eu le blues en chantant Danser le diable (Au creux de mon épaule), je sais seulement qu'ils ont encore réussi un sacré tour de force musical en offrant ce qui restera pour moi un des meilleurs disques de l'année, tous genres confondus.


 

 

Benjamin TOD

"Shooting Star" 

Benjamin Tod a une vie musicale bien remplie depuis une quinzaine d'années. Il a été à la tête de Black Heart Rebellion, Never Say Surrender, Spit Shine, Barefoot Surrender, The Teardrop Trio et surtout The Lost Dog Street Band, la plupart du temps avec sa compagne, la violoniste Ashley Mae. De nombreux enregistrements jalonnent ce parcours, certains, au début, ayant été diffusés sur MySpace. Benjamin a quand même trouvé le temps d'enregistrer trois albums totalement solo: I Will Rise (2017), A Heart Of Gold Is Heart To Find (2019) et Songs I Swore I'd Never Sing (2022). En 2022, après l'album Glory du Lost Dog Street Band, Benjamin a considéré qu'il était temps de mettre fin à la vie du groupe et d'enregistrer un nouvel album sous son nom mais, cette fois-ci, entouré d'autres musiciens, parmi lesquels John James Tourville (pedal steel, mandoline et guitares), Chris Scruggs (pedal steel et guitares), Billy Contreras (fiddle), Jeff Taylor (piano et accordéon), Dave Racine (batterie), Jack Lawrence et Dennis Crouch (basses) et même Sierra Ferrell qui chante en duo sur One Last Time. Dès l'introduction de I Ain't The Man, on est plongé dans la country music classique de la meilleure eau, aussi bien pour le thème que pour l'instrumentation. On retrouve le même climat dans Back Toward The Blue ou le tendre et apaisant Nothing More, alors que Mary Could You est un boogie-rock porté par le piano de Jeff Taylor. Le sautillant Satisfied With Your Love permet un dialogue très Texas swing entre piano et pedal steel guitare. Saguardo's Flower et Shooting Star ont un climat plus calme et intimiste, avec un côté sombre que l'on retrouve dans Like It Or Not, qui permet à Benjamin de mettre en valeur ses qualités de raconteur d'histoires. L'album se termine avec One Last Time où les voix de Benjamin et Sierra sont rejointes par un chœur féminin au parfum gospel. Apaisé et libéré de ses démons (drogue et alcool), Benjamin Tod démontre avec Shooting Star qu'il est prêt à reprendre le flambeau de la belle country music, comme son ami Jesse Daniel avec lequel il vient d'enregistrer deux superbes duos. 


 

 

LOST DOG STREET BAND

"Survived" 

Benjamin Tod avait enterré son groupe après Glory, en 2022 mais, après avoir enregistré son quatrième album solo, il a éprouvé le besoin de redonner vie à son Lost Dog Street Band parce qu'il avait en réserve un certain nombre de compositions qu'il a estimées faites pour le groupe. C'est donc tout naturellement que notre homme (chant et guitare) s'est retrouvé en studio avec Ashley Mae (fiddle et voix), Jeff Loops (contrebasse et voix), Ben Duvall (batterie) et John James Tourville (pedal steel, lap steel, guitares, mandoline, percussions) pour donner vie à cet album inespéré, justement intitulé Survived. C'est avec une énergie toute neuve et de nouvelles méthodes d'enregistrement (principalement live en studio, sans overdubs) que l'album a pris vie en cinq jours d'avril 2023, à Nashville. C'est le fiddle d'Ashley qui ouvre le bal pour Brighter Shade, et sa présence est le principal atout du groupe pour mettre en valeur les compositions toujours inspirées de Benjamin, au nombre de neuf avec, en prime, une reprise de Hubbardville de Larry Murray. Le son du groupe, sans rien perdre de son mordant, est plus poli qu'aux débuts, oscillant entre old-time, bluegrass (Lost Train avec son introduction a cappella), ballades country (Lonely Old Soul, If You Live Me Now) et folk (Lifetime Of Work). J'aimerais encore citer la chanson Survived qui referme l'album. Ce disque est une autre preuve du grand talent de Benjamin Tod et de sa capacité à se renouveler, mais aussi d'Ashley Mae qui constitue avec lui un couple dont la complémentarité musicale brille comme une évidence.


 

 

Tony GRIECO

"Midnight Train"

Tony Grieco a fait le choix de composer et chanter en anglais. Ce vétéran de la scène, par ailleurs excellent confrère chroniqueur, promène ses guitares sur les scènes, essentiellement parisiennes, depuis des lustres et nous offre aujourd'hui un album, Midnight Train, qui est une véritable photo panoramique des musiques américaines. Les premières notes du morceau-titre ne laissent planer aucun doute. On est de l'autre côté de l'Atlantique, dans un folk-rock plein d'âme qui nous ramène au meilleur des années 70. Tony a écrit toutes les chansons, paroles et musique, à l'exception du texte de Going Home For Love (écrit par Rebecca Morrison) et de celui de If The Road Could Turn (écrit par Héléna O'James et chanté par Sonya Heller). Il s'est entouré de quelques amis comme Michel Montvignier (basse), Anthony Beauvarlet (batterie), les sœurs Héléna O'James (voix) et Chloé Aujames (piano et voix) et de quelques pigistes de talent comme Nathan Cambruzzi (harmonica sur le bluesy Gimme Your Love) ou José Alvarez (orgue Hammond, claviers, arrangements de cordes sur Going Home For Love). Au long des quinze titres (l'album est long, plus long que prévu au départ, mais jamais lassant), Tony Grieco démontre avec une grande sensibilité sa connaissance et surtout son amour des musiques américaines, qu'il s'agissent du folk à la Woody Guthrie et Bob Dylan (dont il est un fin connaisseur), comme dans This Land Of Plenty et Wounded Knee Massacre, les ballades qui évoquent les grands espaces et le rock californien (Midnight Train, Follow Me Down), le blues (Gimme Your Love, I Remember You), les instrumentaux (Indian March où il joue de la slide, et Out Of The City avec Manu Bertrand au dobro), les chansons plus tendres (Hey Lady, Oh Sweet Angel) et même un rock à la Chuck Berry (Red Hair And A Pink Guitar). Excellent guitariste et chanteur sensible, l'ami Tony nous offre un album qui est aussi un véritable acte d'amour que l'on se doit d'apprécier sans modération.

mardi 7 janvier 2025

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Sierra FERRELL

"Trail of Flowers" 

Cri du 💚 


Sierra Ferrell a été désignée révélation de l’année 2022 et artiste de l’année 2024 par Americana Music Association, et Trail of Flowers a été élu meilleur album 2024. Des récompenses dues en premier lieu à la très jolie voix de Sierra. Un très léger vibrato et une infime fêlure rendent instantanément émouvantes des ballades comme Wish You Well et Rosemary, d’autant que ces deux chansons ont de très jolies mélodies. Les autres atouts de Sierra sont la qualité de ses compositions et ses arrangements qui balaient un large spectre avec des ballades folk (No Letter) ou country (American Dreaming), des sonorités celtiques (I Could Drive You Crazy avec deux fiddles), du country-rock à la KT Tunstall (Dollar Bill Bar écrit avec Melody Walker), des rythmes indiens (Fox Hunt) et une chanson d’amour façon comptine (I’ll Come Off The Mountain). Il y a chez Sierra Ferrell un savant mélange d’anticonformisme dans son look et son histoire (ses tatouages, ses piercings, ses tenues et coiffures extravagantes, ses dix années sur la route, son passé de junkie) et de respect pour les traditions musicales américaines avec une chanson de train (Money Train), une murder ballad (Rosemary) et la présence d’instruments traditionnels de la country et du bluegrass (banjo, mandoline, violon, pedal steel). Elle remonte loin dans l’histoire de la country avec la seule reprise de l’album, la ballade swing Chittin’ Cookin’ Time in Cheatham County popularisée dans les années 1930 par Arthur Smith et arrangée dans un style proche de Hot Club of Cowtown avec des guitares électriques. En quelques années (Trail of Flowers est son deuxième album chez Rounder après deux disques autoproduits en 2018 et 2019), Sierra Ferrell est devenue incontournable. On la voit partout, aux côtés de Billy Strings, sur les albums de Tony Trischka, Cory Walker, des Black Keys, avec Lukas Nelson (le fils de Willie), Old Crow Medicine Show, Sierra Hull et les Travellin’ McCourys. Si ce n’est déjà fait, découvrez-la avec ce très bel album.


 

 

Dan TYMINSKI

"Live From the Ryman" 

Cela fait trente-cinq ans que Dan Tyminski est une des grandes voix du bluegrass (élu quatre fois chanteur de l’année par IBMA). Pourtant, sa discographie solo est bien mince: trois albums seulement auxquels il faut ajouter un 5 titres en hommage à Tony Rice (One Time Before You Go paru en 2022) et un disque qui n’avait rien à voir (ou si peu) avec le bluegrass (Southern Gothic). Dan Tyminski s’est surtout fait connaitre dans des groupes, d’abord par son association avec Ronnie Bowman comme le formidable duo vocal de Lonesome River Band puis comme le partenaire d’Alison Krauss dans Union Station. Sa notoriété a largement débordé le cadre du bluegrass puisqu’il a doublé George Clooney pour interpréter Man of Constant Sorrow dans le film O Brother, Where Art Thou (élue chanson de l’année par Country Music Association) et qu’il a été le chanteur du méga tube Hey Brother du DJ électro-pop Avicii qui s’est classé en tête des charts dans 18 pays (pas en France) et dépassé le milliard de streams sur Spotify. L’album en public Live From the Ryman sort seulement un an après le troisième disque de Dan, God Fearing Heathen (cf. juillet 2023) et il pourrait presque tenir lieu de "Best of" s’il avait inclus Hey Brother (repris en version bluegrass dans le dernier album) et une ou deux chansons de son excellent album Wheels paru en 2008 (cf. Le Cri du Coyote 107). Dan s’est entouré des mêmes musiciens que sur son dernier disque, soit trois membres de East Nash Grass (Gaven Largent – dobro, Maddie Denton – fiddle et Harry Clark – mandoline), Jason Davis (banjo) et Grace Davis (contrebasse). On retrouve quatre titres de God Fearing Heathen, deux chansons tirées des albums avec Alison Krauss, Man of Constant Sorrow, Modern Day Jezebel que Dan avait enregistré avec Jason Davis, une compo inédite de Dan (Whiskey Drinking Man) et quatre classiques. L’album est très bien joué par tous les musiciens, avec beaucoup de talent et d’énergie et une mention spéciale à Jason Davis qui a un son percutant que je trouve fantastique. Le petit défaut, c’est peut-être d’avoir joué l’instrumental Cumberland Gap et la chanson Let Me Fall sur des tempos un poil trop rapides, mais ça se justifie dans le cadre d’un enregistrement en public. La vedette reste la voix de Dan Tyminski. Il interprète God Fearing Heathen seul à la guitare. Il est formidable dans GOAT, Old Home Place des Dillards, Silence in the Brandy et The Boy Who Wouldn’t Hoe Corn qui est précédé d’une longue intro de dobro solo (plus de trois minutes). L’autre chanson tirée du répertoire d’AKUS est This Sad Song, une composition d’Alison Krauss et Alison Brown dont j’avais oublié l’existence et qu’il est très agréable de redécouvrir dans ce Live From the Ryman

 

LONESOME RIVER BAND

"The Winning Hand" 

Lonesome River Band a aujourd’hui plus de quarante années d’existence. Le groupe a connu ses grands succès entre 1990 et 2000 avec les chanteurs Ronnie Bowman, Dan Tyminski et Don Rigsby. Depuis près d’un quart de siècle, le banjoïste Sammy Shelor, devenu le leader du groupe, maintient la formation sur le devant de la scène bluegrass. Le dernier album, Heyday paru en 2022 marquait un tournant. Huit titres étaient joués avec Brandon Rickman, guitariste et chanteur du groupe pendant 20 ans, et Barry Reed à la basse. Les quatre autres morceaux permettaient de découvrir les deux nouveaux membres de Lonesome River Band, le jeune mandoliniste Adam Miller et le bassiste Kameron Keller (ex Jr Sisk et Grasstowne, entre autres). Dans l’opération, Jesse Smathers est passé de la mandoline à la guitare. C’est avec cette nouvelle formation que les quatorze titres de The Winning Hand ont été enregistrés. Smathers et Miller se partagent les chants. Ni en solo ni en duo leurs voix ne rivalisent avec les riches heures passées du groupe. En revanche, les trios vocaux avec Sammy Shelor sont des modèles du genre et instrumentalement, c’est de très bon niveau. On connait l’excellent style Scruggs de Shelor (élu 5 fois banjoïste de l’année par IBMA), les qualités du fiddler Mike Hartgrove (dans le groupe depuis 2001 après avoir été membre de Quicksilver puis de IIIrd Tyme Out). Adam Miller est lui aussi un excellent soliste (Queen of Hearts) et Smathers est aussi à l’aise dans un blues (Near Mrs), un titre moderne (Hang Out for the Heartbreak) que dans solo inspiré du style de Tim Austin, guitariste originel et fondateur de Lonesome River Band (Nothin’ Comes To Mind). Lonesome River Band a heureusement renoncé à jouer avec un batteur, ce qui avait gâché plusieurs disques enregistrés il y a une dizaine d’années. Le son du groupe est fourni mais il est dommage que les arrangements ne soient pas plus créatifs, avec des interactions entre les instruments. Les solos s’enchainent de manière on ne peut plus classique. Côté répertoire, il y a trois reprises, That’s Why Trains are Lonesome (Blue Moon Rising), Brown Hill (Lost & Found) et Tom & Jerry (attribué à Tommy Jackson), seul instrumental de The Winning Hand. Parmi les autres chansons, c’est grâce à son texte humoristique que Hard Work pourrait connaître un beau succès. Le mélange bluegrass classique/countrygrass a longtemps fait la réputation de Lonesome River Band. Dans The Winning Hand, c’est le blues qui domine avec des titres classiques parmi lesquels on distinguera Blues of the Night et surtout Oh Darlin’. Lonesome River Band nous offre aussi des titres plus modernes comme Effingham County et Charlottesville sur une rythmique blues-rock.

 

BLUE HIGHWAY

"Lonesome State of Mind" 

Lonesome State of Mind est le treizième album de Blue Highway en trente ans de carrière. Le précédent, Somewhere Far Away (Le Cri du Coyote 163), date d’il y a déjà cinq ans. Il faut dire que le système économique a changé pour le bluegrass comme pour d’autres genres musicaux. Les artistes sortent désormais essentiellement des chansons en "single". Dans le temps ç’aurait été des 45 tours, aujourd’hui c’est du téléchargement. C’est ce qu’a fait Blue Highway avec les chansons On The Roof of the World et Lonesome State of Mind parues successivement en 2022 puis The North Side en 2023. Toutes trois sont placées en tête du nouvel album, composé uniquement de créations des membres du groupe, comme c’est le cas depuis plusieurs disques. Lonesome State of Mind est tout à fait dans la continuité de l’œuvre de Blue Highway. La pochette rappelle d’ailleurs celle de It’s A Long, Long Road, leur premier disque. La formation est presque la même qu’à leurs débuts. Seul le dobroïste a changé. Rob Ickes semblait irremplaçable et pourtant, comme sur l’album précédent, Gary Hultman parvient à nous le faire oublier. Wayne Taylor interprète six des dix chansons, la plupart écrites par Tim Stafford. En plus de Lonesome State of Mind et du countrygrass On the Roof of the World qui se sont déjà hissés dans les cinq premières places des charts bluegrass, il chante notamment Soil and Soul, au rythme marqué, typique du style Blue Highway (et de l’écriture de Stafford, ici avec Thomm Jutz) et Randall Hayes, également assez moderne avec une intro de dobro dans le style de Jerry Douglas. Gary Hultman chante, pour la première fois sur un disque de Blue Highway, une autre composition de Stafford. Shawn Lane interprète trois compositions personnelles, le gospel Why Did I Wait So Long – une valse bien chantée mais quelconque, le bluesy Just Like Today et The North Side, tous deux très bien arrangés, Lane (mandoline) et Hultman se distinguant particulièrement. Quand on compare les disques de Blue Highway et Lonesome River Band, deux groupes majeurs du bluegrass depuis trente ans et plus, ce qui frappe, c’est la sophistication des arrangements chez Blue Highway, le dialogue permanent entre les musiciens alors que ceux de LRB se contentent de se succéder en solo. Le répertoire est complété par deux bons instrumentaux, Emerson composé par le banjoïste Jason Burleson en hommage à Bill Emerson, et Bull Moose écrit par Shawn Lane. Pas loin du niveau des meilleurs albums récents de Blue Highway, The Game et Somewhere Far Away

 

BROKEN COMPASS BLUEGRASS

"Through These Trees" 

Through These Trees est le troisième album de Broken Compass Bluegrass en deux ans (dont un double disque en public). Ces jeunes gens (20 ans en moyenne) ne perdent pas de temps. Ceux qui ont vu le groupe sur scène l’été dernier à Craponne ou La Roche-sur-Foron auront sans doute retenu les joutes instrumentales entre Kyle Ledson et Django Ruckrich, deux musiciens qui excellent à la guitare comme à la mandoline. Ce qui surprendra peut-être dans Through These Trees est l’importance prise dans ces enregistrements en studio par le fiddle de Mei Lin Heirendt, sa complicité avec la mandoline lors de nombreux passages en duo. Dans le groupe, chacun interprète ses propres compositions. Kyle Ledson confirme toutes les qualités décelées dans son album solo Left It All Behind (Cri du cœur dans Le Cri du Coyote 168). Les quatre chansons qu’il a écrites coulent comme des évidences. Sa voix domine les arrangements. C’est de loin le meilleur chanteur du groupe. Try se prolonge sur sept minutes avec un dialogue guitare-mandoline et une intervention en solo du contrebassiste Sam Jacobs. Le seul reproche qu’on pourrait faire à Ledson est que The Alien Song, Try et Set In Stone ont des tempos similaires mais c’est sans importance dans un album où ces chansons sont intercalées avec les compositions des autres membres du groupe. Vocalement, Mei Lin manque de puissance à certains moments, de maturité (elle n’a que 18 ans) mais elle a un timbre agréable et c’est une formidable violoniste. Ses compositions sont aussi remarquables que celles de Ledson. Comme lui elle affectionne les tempos rapides, sauf pour le début de Discovering Me, plus lent mais dont le rythme s’accélère pendant la partie instrumentale. Mei Lin signe également le bon instrumental Circustown. Django Ruckrich a une voix très nasillarde, pas vraiment agréable. Comme Ringo Starr sur les albums des Beatles, il ne chante qu’un titre, Steel & Rust, et c’est bien comme ça. Partout sur l’album, comme ses camarades, il confirme ses qualités de musicien avec davantage de respect pour les mélodies que sur scène. Through These Trees pourrait de ce fait plaire aussi à ceux qui ont trop vite pris Broken Compass Bluegrass pour un jamgrass californien de plus.


 

dimanche 15 décembre 2024

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

C. Daniel BOLING

"Love, Dan" 

En entendant les premières notes de banjo et les premiers mots de la chanson Love, Dan, j'ai cru entendre Loudon Wainnwright III. "Dear Mama I hate, you. Love, Dan". Ces blessures d'enfance, cette conscience douce-amère du temps qui passe, de la bascule trop rapide du statut de fils à celui de père ("Dear Daddy, I Hate you. Love, Sam"), tout cela est typique du songwriter new-yorkais. Et pourtant, il s'agit bien ici de C. Daniel Boling qui nous donne avec Love, Dan (l'album), un nouvel aperçu de son talent. Entre deux aventures avec Tom Paxton (le prochain disque est prévu pour 2025), Daniel, armé de sa guitare et de son banjo, nous offre quatorze nouvelles chansons, des ballades tendres, sérieuses, humoristiques, nostalgiques. C'est ainsi qu'il peut aussi bien chanter l'actualité (All Of Us Are Immigrants, Toward The Fire, For Better Or Worse) que l'amour (Maya, I Adore You, coécrit avec Tom Paxton), parler d'un père qui manque (Whadya Do Today?) et évoquer encore sa mère (The Leash). Il parle aussi, sans le nommer, dans Public Domain d'un songwriter qui a grandi à Bristow, Oklahoma, dont on connait les chansons sans toujours savoir qu' il les a écrites; il s'agit bien sûr de Tom Paxton. Il dit notamment "He wrote a little ditty back in 1965 / About a wino vagabond just glad to be alive / Now everyone from les enfants to mesdames et messieurs / Declares it's a French folk song they've sung a hundred years". Chacun aura reconnu Bottlle Of Wine / Sacrée Bouteille. Daniel n'oublie pas non plus la nature, au milieu de laquelle il a toujours vécu, et conclut l'album avec The Sycamore Tree. Voilà pour les chansons. Pour le reste, il faut noter la production impeccable, comme toujours, de l'excellent Jono Manson. Kelly Mulholan (mandoline notamment) et Char Rothchild (accordéon et tin whistle) contribuent beaucoup au son de l'album. Un violon par-ci (Jason Crosby sur Something From Your Past), un violoncelle par-là (Michael G. Ronstadt sur If I Were You), ou encore un dobro (John Egenes sur The Leash) font le reste, en douceur et en beauté.


 

 

Jeffrey FOUCAULT

"The Universal Fire" 

Le nouveau disque de Jeffrey Foucault, The Universal Fire, est dédié à Billy Conway (1956-2021), batteur attitré de Jeffrey, qui était encore présent sur son dernier album Blood Brothers, paru en 2018. C'est à cette époque que j'avais eu l'occasion de voir en France Jeffrey Foucault avec son groupe au grand complet: Jeffrey (guitare), Billy (batterie), Jeremy Moses Curtis (basse) et Eric Heywood (pedal steel). Eric (qui joue également de la guitare électrique, tout comme Jeffrey) et Jeremy sont présents sur le nouvel opus, John Convertino à pris le siège de Billy, Erik Koskinen est à la guitare électrique et Mike Lewis produit le disque, y ajoutant piano, orgue et saxophone ténor. Dès le début, on comprend que The Universal Fire est l'œuvre d'un groupe, au son rock, compact et parfois sombre , comme dans Winter Count qui ouvre l'album. Cela s'explique par le fait que l'ensemble a été enregistré dans les conditions du direct, en studio, en l'espace d'une semaine, en novembre 2023. Un premier constat s'impose, la qualité de l'écriture est toujours la même et cela ne surprendra pas ceux qui ont découvert Jeffrey avec Miles From The Lightning, au début du millénaire, et n'ont jamais été déçus depuis. Ici, l'écriture semble simplement plus concise et percutante, comme si elle répondait à une forme d'urgence. Le côté brûlant du titre se reflète dans l'instrumentation, très électrique, avec parfois trois guitares et le titre Nightshift, par exemple, en est la parfaite illustration, aux frontières du hard-rock. Même les titres les plus calmes comme Moving Through ou Sometimes Love (avec la voix de Kris Delmhorst) montrent que Jeffrey Foucault n'est pas simplement le troubadour acoustique que l'on a connu et que l'on retrouve dans East Of Sunshine. Si cet album est un hommage à Billy Conway, l'ami de longue date, le titre The Universal Fire fait directement référence à l'incendie qui a ravagé les studios Universal en 2008, détruisant au passage des centaines d'enregistrements originaux, trésors irremplaçables. 


 

 

Various Artists

"Can't Steal My Fire: The Songs Of David Olney" 

La vie et la mort de David Olney, décédé sur scène au milieu d'une chanson, en janvier 2020, juste avant le cauchemar du COVID, appartiennent désormais à la légende. Son ami et partenaire Gwil Owen a pris l'initiative de réunir certains de ses pairs et admirateurs autour d'un beau projet: Can't Steal My Fire: The Songs Of David Olney. Ils sont venus, ils sont tous là, certains tirés de la tombe, comme Townes Van Zandt, d'autres d'un oubli profond (et volontaire) comme Willis Alan Ramsey. David lui-même apparaît dans le court Sonnet #40, un texte mis en musique par Irakli Gabriel. L'album est riche de dix-sept titres, dix-sept artistes, et pas mal de musiciens célèbres venus les soutenir. Ils viennent d'horizons différents, de styles musicaux variés avec un dénominateur commun, l'amour des chansons de David. "Because David Olney was the best of us", écrit Steve Earle, ici présent avec Sister Angelina. Steve et David s'étaient rencontrés en 1973, quand ils venaient de débarquer à Nashville, avec des rêves plein la tête, notamment celui de placer leurs compositions auprès d'artistes célèbres. Steve connaissait déjà Townes Van Zandt qui interprète ici Illegal Cargo, version publique enregistrée en 1977, 4 ans avant le premier disque de David (avec les X-Rays), 12 ans avant le premier enregistrement officiel de ce titre par son auteur-compositeur sur Deeper Well. Plutôt que des mots, une simple liste des participants, par ordre d'apparition, vous donnera une idée de la qualité de l'album: Lucinda Williams, Steve Earle, The McCrary Sisters, Buddy Miller, The Steeldrivers, Willis Alan Ramsey, Mary Gauthier, R.B. Morris, Jimmie Dale Gilmore, Anana Kaye, Greg Brown avec Bo Ramsey, David Olney avec Irakli Gabriel, Afton Wolfe, Dave Alvin with the Rick Holmstrom Trio, Jim Lauderdale, Janis Ian, Townes Van Zandt. Mieux qu'un who's who, non? Il ne faut pas oublier les sidemen prestigieux qui sont venus donner un coup de main. Au premier rang d'entre eux on trouve, bien sûr, Gwil Owen, omniprésent. Quel plaisir de retrouver, avec une nouvelle vie, des titres aussi forts que Jerusalem Tomorrow, If My Eyes Were Blind, 1917, Deeper Well, Women Across The River, If It Wasn't For The Wind, Sister Angelina… Et combien d'autres auraient pu aussi faire partie du menu! Can't Steal My Fire: The Songs Of David Olney est une belle occasion de (re)découvrir l'œuvre d'un des plus grands songwriters de ces cinquante dernières années.


 

 

Steve EARLE

"Alone Again… Live" 

Les dernières parutions discographiques de Steve Earle ont été consacrées à des hommages à son fils, Justin Townes Earle, et à Jerry Jeff Walker. Son dernier album de chansons originales, Ghosts Of West Virginia, date de 2020. En 2023, Steve a ressenti le besoin de partir seul sur les routes, en tournée avec sa guitare, son harmonica et ses chansons. C'est aujourd'hui sans surprise, mais non sans plaisir, que nous pouvons écouter Alone Again… Live, fort de quinze titres enregistrés au court de ladite tournée. Le répertoire en en majorité composé de chansons des premières années discographiques de Steve: The Devil's Right Hand, My Old Friend The Blues, Someday, Guitar Town, I Ain't Ever Satisfied, Goodbye, Copperhead Road. Il y a aussi des titres des années de la "renaissance", après la prison: Now She's Gone, Transcendental Blues, CCKMP (Cocaine Cannot Kill My Pain), South Nashville Blues, The Galway Girl, Sparkle And Shine. Un titre obscur, instrumental, figure au programme, Dominick St., dont la version studio avait été enregistrée en même temps que The Gallway Girl (qu'il précède ici) et que l'on ne trouvait que sur la compilation Sidetracks. Le seul titre récent, paru sur Ghosts Of West Virginia, est It's About Blood. Alone Again… Live, est un album pour les fans de Steve qui retrouvent ainsi, dans sa plus pure expression, un artiste dont on mesure de mieux en mieux l'importance à chaque fois qu'un de ses maîtres et/ou amis rejoint le "singer-songwriter Heaven". Pour ma part, j'y ai retrouvé la même énergie et la même fraîcheur qu'en avril 1986 quand j'avais découvert par hasard le 33 tours Guitar Town, séduit par la pochette et ses précieuses informations, dans un bac de la FNAC de Lyon.

 

FOREST SUN

"No Finish Line" 

J'ai déjà parlé à plusieurs reprises de Forest Sun (Schumacher) dans les colonnes du Cri du Coyote (et précédemment dans Xroads). La dernière fois, c'était en octobre 2023 pour Hey Magnolia. Depuis, l'artiste californien, toujours aussi difficile à enfermer dans une catégorie, a continué à nous distiller ses chansons par le biais de Patreon avant de les réunir sous la forme d'un album intitulé No Finish Line. En effet, la ligne d'arrivée n'est pas en vue pour notre ami qui continue, avec classe et élégance, à nous ravir avec ses compostions fines et mélodieuses, que sa voix chaude sait si bien habiller d'émotion. Aux côtés de Forest Sun (voix, guitare et piano), on trouve essentiellement son complice et coproducteur Gawain Matthews (banjo, contrebasse, batterie, harmonies vocales, orgue Hammond, piano, accordéon, guitare électrique, mandoline, dobro). L'alchimie entre les deux hommes fonctionne à merveille et les seuls renforts sont Lara Louise (harmonies vocales), Luke Price (fiddle) et Aaron Kierbel (batterie sur un titre). Forest Sun est un véritable artiste, qui vit pour sa passion, ou plutôt ses passions car il a plusieurs cordes à son arc, sans chercher la gloire à tout prix. C'est un homme heureux qui aime son pays (America, I Love You) même si ce dernier le fait parfois souffrir. Dans ce cas, le remède est la musique (Music Is My Medicine). Il sait la précarité de l'existence (Precious Days), il sait que la vie n'est pas une course (No Finish Line), manie la nostalgie dans le bluesy Autumn In Montreal, chante l'amour simple (Take Along Our Love, Because You're Mine), évoque une forme de lassitude (Too Much Of Everything). Les orchestrations sont tantôt riches (merci Gawain), tantôt dépouillées mais se rejoignent dans un ensemble harmonieux. Et quand Forest Sun nous quittee avec Apples & Oranges, c'est au son d'un piano, bientôt rejoint par quelques notes subtiles de guitare électrique, qu'il nous donne rendez-vous pour de nouvelles aventures, de nouvelles chansons.


 

 

LOVESICK

"Remember My Name" 

Lovesick (ex Lovesick Duo) est un groupe italien composé de Paolo Roberto Pianezza (guitares, lap steel, chant) et Francesca Alinovi (contrebasse et chant). Ils ont toujours été influencés par la musique américaine, du rock 'n' roll à la country music, du blues au western swing. Au duo est venu s'ajouter Alessandro Cosentino (fiddle, batterie et chant). Disons-le tout de go, Remember My Name est un pur concentré de bonne humeur et de joie (ce qui n'empêche par une qualité musicale de haut niveau). Until I'm Done ouvre le bal, et ce western swing (avec la clarinette de Chloe Feoranio) emporte, dès les premières notes, l'adhésion de l'auditeur. L'intérêt va croissant et, ça et là, on note des références aux pères du rock Eddie Cochran, Buddy Holly ou Elvis Presley (Goin' Back For More, You And I, The Rain). La country music est là aussi avec le bien nommé I've Got A Smile For You. On pense aussi à Johnny Cash (Blue Skies) et on se dit que Remember My Name, Martha et l'entrainant Goin' Down (compositions de Paolo & Francesca, comme les autres titres) sont des chansons que beaucoup auraient aimé écrire. L'album se termine par un instrumental, Kauai, dont le seul intitulé définit le style. Solidement ancrés dans les années 1950, nos amis italiens de Lovesick, en duo ou en trio, sont, à n'en point douter un véritable plaisir à voir sur scène.