Affichage des articles dont le libellé est Dan Tyminski. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Dan Tyminski. Afficher tous les articles

mardi 7 janvier 2025

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Sierra FERRELL

"Trail of Flowers" 

Cri du 💚 


Sierra Ferrell a été désignée révélation de l’année 2022 et artiste de l’année 2024 par Americana Music Association, et Trail of Flowers a été élu meilleur album 2024. Des récompenses dues en premier lieu à la très jolie voix de Sierra. Un très léger vibrato et une infime fêlure rendent instantanément émouvantes des ballades comme Wish You Well et Rosemary, d’autant que ces deux chansons ont de très jolies mélodies. Les autres atouts de Sierra sont la qualité de ses compositions et ses arrangements qui balaient un large spectre avec des ballades folk (No Letter) ou country (American Dreaming), des sonorités celtiques (I Could Drive You Crazy avec deux fiddles), du country-rock à la KT Tunstall (Dollar Bill Bar écrit avec Melody Walker), des rythmes indiens (Fox Hunt) et une chanson d’amour façon comptine (I’ll Come Off The Mountain). Il y a chez Sierra Ferrell un savant mélange d’anticonformisme dans son look et son histoire (ses tatouages, ses piercings, ses tenues et coiffures extravagantes, ses dix années sur la route, son passé de junkie) et de respect pour les traditions musicales américaines avec une chanson de train (Money Train), une murder ballad (Rosemary) et la présence d’instruments traditionnels de la country et du bluegrass (banjo, mandoline, violon, pedal steel). Elle remonte loin dans l’histoire de la country avec la seule reprise de l’album, la ballade swing Chittin’ Cookin’ Time in Cheatham County popularisée dans les années 1930 par Arthur Smith et arrangée dans un style proche de Hot Club of Cowtown avec des guitares électriques. En quelques années (Trail of Flowers est son deuxième album chez Rounder après deux disques autoproduits en 2018 et 2019), Sierra Ferrell est devenue incontournable. On la voit partout, aux côtés de Billy Strings, sur les albums de Tony Trischka, Cory Walker, des Black Keys, avec Lukas Nelson (le fils de Willie), Old Crow Medicine Show, Sierra Hull et les Travellin’ McCourys. Si ce n’est déjà fait, découvrez-la avec ce très bel album.


 

 

Dan TYMINSKI

"Live From the Ryman" 

Cela fait trente-cinq ans que Dan Tyminski est une des grandes voix du bluegrass (élu quatre fois chanteur de l’année par IBMA). Pourtant, sa discographie solo est bien mince: trois albums seulement auxquels il faut ajouter un 5 titres en hommage à Tony Rice (One Time Before You Go paru en 2022) et un disque qui n’avait rien à voir (ou si peu) avec le bluegrass (Southern Gothic). Dan Tyminski s’est surtout fait connaitre dans des groupes, d’abord par son association avec Ronnie Bowman comme le formidable duo vocal de Lonesome River Band puis comme le partenaire d’Alison Krauss dans Union Station. Sa notoriété a largement débordé le cadre du bluegrass puisqu’il a doublé George Clooney pour interpréter Man of Constant Sorrow dans le film O Brother, Where Art Thou (élue chanson de l’année par Country Music Association) et qu’il a été le chanteur du méga tube Hey Brother du DJ électro-pop Avicii qui s’est classé en tête des charts dans 18 pays (pas en France) et dépassé le milliard de streams sur Spotify. L’album en public Live From the Ryman sort seulement un an après le troisième disque de Dan, God Fearing Heathen (cf. juillet 2023) et il pourrait presque tenir lieu de "Best of" s’il avait inclus Hey Brother (repris en version bluegrass dans le dernier album) et une ou deux chansons de son excellent album Wheels paru en 2008 (cf. Le Cri du Coyote 107). Dan s’est entouré des mêmes musiciens que sur son dernier disque, soit trois membres de East Nash Grass (Gaven Largent – dobro, Maddie Denton – fiddle et Harry Clark – mandoline), Jason Davis (banjo) et Grace Davis (contrebasse). On retrouve quatre titres de God Fearing Heathen, deux chansons tirées des albums avec Alison Krauss, Man of Constant Sorrow, Modern Day Jezebel que Dan avait enregistré avec Jason Davis, une compo inédite de Dan (Whiskey Drinking Man) et quatre classiques. L’album est très bien joué par tous les musiciens, avec beaucoup de talent et d’énergie et une mention spéciale à Jason Davis qui a un son percutant que je trouve fantastique. Le petit défaut, c’est peut-être d’avoir joué l’instrumental Cumberland Gap et la chanson Let Me Fall sur des tempos un poil trop rapides, mais ça se justifie dans le cadre d’un enregistrement en public. La vedette reste la voix de Dan Tyminski. Il interprète God Fearing Heathen seul à la guitare. Il est formidable dans GOAT, Old Home Place des Dillards, Silence in the Brandy et The Boy Who Wouldn’t Hoe Corn qui est précédé d’une longue intro de dobro solo (plus de trois minutes). L’autre chanson tirée du répertoire d’AKUS est This Sad Song, une composition d’Alison Krauss et Alison Brown dont j’avais oublié l’existence et qu’il est très agréable de redécouvrir dans ce Live From the Ryman

 

LONESOME RIVER BAND

"The Winning Hand" 

Lonesome River Band a aujourd’hui plus de quarante années d’existence. Le groupe a connu ses grands succès entre 1990 et 2000 avec les chanteurs Ronnie Bowman, Dan Tyminski et Don Rigsby. Depuis près d’un quart de siècle, le banjoïste Sammy Shelor, devenu le leader du groupe, maintient la formation sur le devant de la scène bluegrass. Le dernier album, Heyday paru en 2022 marquait un tournant. Huit titres étaient joués avec Brandon Rickman, guitariste et chanteur du groupe pendant 20 ans, et Barry Reed à la basse. Les quatre autres morceaux permettaient de découvrir les deux nouveaux membres de Lonesome River Band, le jeune mandoliniste Adam Miller et le bassiste Kameron Keller (ex Jr Sisk et Grasstowne, entre autres). Dans l’opération, Jesse Smathers est passé de la mandoline à la guitare. C’est avec cette nouvelle formation que les quatorze titres de The Winning Hand ont été enregistrés. Smathers et Miller se partagent les chants. Ni en solo ni en duo leurs voix ne rivalisent avec les riches heures passées du groupe. En revanche, les trios vocaux avec Sammy Shelor sont des modèles du genre et instrumentalement, c’est de très bon niveau. On connait l’excellent style Scruggs de Shelor (élu 5 fois banjoïste de l’année par IBMA), les qualités du fiddler Mike Hartgrove (dans le groupe depuis 2001 après avoir été membre de Quicksilver puis de IIIrd Tyme Out). Adam Miller est lui aussi un excellent soliste (Queen of Hearts) et Smathers est aussi à l’aise dans un blues (Near Mrs), un titre moderne (Hang Out for the Heartbreak) que dans solo inspiré du style de Tim Austin, guitariste originel et fondateur de Lonesome River Band (Nothin’ Comes To Mind). Lonesome River Band a heureusement renoncé à jouer avec un batteur, ce qui avait gâché plusieurs disques enregistrés il y a une dizaine d’années. Le son du groupe est fourni mais il est dommage que les arrangements ne soient pas plus créatifs, avec des interactions entre les instruments. Les solos s’enchainent de manière on ne peut plus classique. Côté répertoire, il y a trois reprises, That’s Why Trains are Lonesome (Blue Moon Rising), Brown Hill (Lost & Found) et Tom & Jerry (attribué à Tommy Jackson), seul instrumental de The Winning Hand. Parmi les autres chansons, c’est grâce à son texte humoristique que Hard Work pourrait connaître un beau succès. Le mélange bluegrass classique/countrygrass a longtemps fait la réputation de Lonesome River Band. Dans The Winning Hand, c’est le blues qui domine avec des titres classiques parmi lesquels on distinguera Blues of the Night et surtout Oh Darlin’. Lonesome River Band nous offre aussi des titres plus modernes comme Effingham County et Charlottesville sur une rythmique blues-rock.

 

BLUE HIGHWAY

"Lonesome State of Mind" 

Lonesome State of Mind est le treizième album de Blue Highway en trente ans de carrière. Le précédent, Somewhere Far Away (Le Cri du Coyote 163), date d’il y a déjà cinq ans. Il faut dire que le système économique a changé pour le bluegrass comme pour d’autres genres musicaux. Les artistes sortent désormais essentiellement des chansons en "single". Dans le temps ç’aurait été des 45 tours, aujourd’hui c’est du téléchargement. C’est ce qu’a fait Blue Highway avec les chansons On The Roof of the World et Lonesome State of Mind parues successivement en 2022 puis The North Side en 2023. Toutes trois sont placées en tête du nouvel album, composé uniquement de créations des membres du groupe, comme c’est le cas depuis plusieurs disques. Lonesome State of Mind est tout à fait dans la continuité de l’œuvre de Blue Highway. La pochette rappelle d’ailleurs celle de It’s A Long, Long Road, leur premier disque. La formation est presque la même qu’à leurs débuts. Seul le dobroïste a changé. Rob Ickes semblait irremplaçable et pourtant, comme sur l’album précédent, Gary Hultman parvient à nous le faire oublier. Wayne Taylor interprète six des dix chansons, la plupart écrites par Tim Stafford. En plus de Lonesome State of Mind et du countrygrass On the Roof of the World qui se sont déjà hissés dans les cinq premières places des charts bluegrass, il chante notamment Soil and Soul, au rythme marqué, typique du style Blue Highway (et de l’écriture de Stafford, ici avec Thomm Jutz) et Randall Hayes, également assez moderne avec une intro de dobro dans le style de Jerry Douglas. Gary Hultman chante, pour la première fois sur un disque de Blue Highway, une autre composition de Stafford. Shawn Lane interprète trois compositions personnelles, le gospel Why Did I Wait So Long – une valse bien chantée mais quelconque, le bluesy Just Like Today et The North Side, tous deux très bien arrangés, Lane (mandoline) et Hultman se distinguant particulièrement. Quand on compare les disques de Blue Highway et Lonesome River Band, deux groupes majeurs du bluegrass depuis trente ans et plus, ce qui frappe, c’est la sophistication des arrangements chez Blue Highway, le dialogue permanent entre les musiciens alors que ceux de LRB se contentent de se succéder en solo. Le répertoire est complété par deux bons instrumentaux, Emerson composé par le banjoïste Jason Burleson en hommage à Bill Emerson, et Bull Moose écrit par Shawn Lane. Pas loin du niveau des meilleurs albums récents de Blue Highway, The Game et Somewhere Far Away

 

BROKEN COMPASS BLUEGRASS

"Through These Trees" 

Through These Trees est le troisième album de Broken Compass Bluegrass en deux ans (dont un double disque en public). Ces jeunes gens (20 ans en moyenne) ne perdent pas de temps. Ceux qui ont vu le groupe sur scène l’été dernier à Craponne ou La Roche-sur-Foron auront sans doute retenu les joutes instrumentales entre Kyle Ledson et Django Ruckrich, deux musiciens qui excellent à la guitare comme à la mandoline. Ce qui surprendra peut-être dans Through These Trees est l’importance prise dans ces enregistrements en studio par le fiddle de Mei Lin Heirendt, sa complicité avec la mandoline lors de nombreux passages en duo. Dans le groupe, chacun interprète ses propres compositions. Kyle Ledson confirme toutes les qualités décelées dans son album solo Left It All Behind (Cri du cœur dans Le Cri du Coyote 168). Les quatre chansons qu’il a écrites coulent comme des évidences. Sa voix domine les arrangements. C’est de loin le meilleur chanteur du groupe. Try se prolonge sur sept minutes avec un dialogue guitare-mandoline et une intervention en solo du contrebassiste Sam Jacobs. Le seul reproche qu’on pourrait faire à Ledson est que The Alien Song, Try et Set In Stone ont des tempos similaires mais c’est sans importance dans un album où ces chansons sont intercalées avec les compositions des autres membres du groupe. Vocalement, Mei Lin manque de puissance à certains moments, de maturité (elle n’a que 18 ans) mais elle a un timbre agréable et c’est une formidable violoniste. Ses compositions sont aussi remarquables que celles de Ledson. Comme lui elle affectionne les tempos rapides, sauf pour le début de Discovering Me, plus lent mais dont le rythme s’accélère pendant la partie instrumentale. Mei Lin signe également le bon instrumental Circustown. Django Ruckrich a une voix très nasillarde, pas vraiment agréable. Comme Ringo Starr sur les albums des Beatles, il ne chante qu’un titre, Steel & Rust, et c’est bien comme ça. Partout sur l’album, comme ses camarades, il confirme ses qualités de musicien avec davantage de respect pour les mélodies que sur scène. Through These Trees pourrait de ce fait plaire aussi à ceux qui ont trop vite pris Broken Compass Bluegrass pour un jamgrass californien de plus.


 

mardi 4 juillet 2023

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

Dan TYMINSKI

"God Fearing Heathen" 

Cri du 💚 

Dan Tyminski, 56 ans, est pour moi le meilleur chanteur bluegrass de sa génération (celle qui vient après Del McCoury et Peter Rowan). Pourtant, depuis bientôt 30 ans qu’il a quitté Lonesome River Band, le groupe qui l’a fait découvrir, on peut juger qu’il n’a pas fait grand’ chose… Si, deux coups énormes! La voix de George Clooney pour interpréter Man Of Constant Sorrow dans le film O Brother et celle de Hey Brother, tube du DJ électro suédois Avicii qui s’est vendu à plus de 6 millions d’exemplaires dans le monde et a été en tête des charts de 18 pays en 2014. A côté de ça, une poignée de chansons sur les albums d’Alison Krauss & Union Station, deux albums bluegrass sous son nom en 2003 et 2008 et un OMNI (objet musical non identifié) intitulé Southern Gothic, inspiré de la collaboration de Dan avec Avicii, et sorti sous le sobriquet raccourci de Tyminski pour ne pas être confondu avec le reste de sa discographie (un flop commercial si j’ai bien compris). Les derniers albums bluegrass de Dan Tyminski datent donc de 2008 (Wheels en solo) et 2011 (Paper Airplane avec Alison Krauss & Union Station). God Fearing Heathen était donc très attendu et ne déçoit pas, c’est le moins qu’on puisse dire. Les dix titres sont superbement chantés avec cette voix épaisse, charnue et pourtant claire, qui en garde toujours sous la pédale question puissance et dont chaque inflexion est un vrai bonheur. En plus, Dan (guitare) s’est entouré d’excellents jeunes musiciens qui font un superbe travail: Jason Davis (banjo), un des meilleurs spécialistes du style Scruggs, Grace Davis (basse) et trois membres du groupe East Nash Grass: Gaven Largent (dobro), Harry Clark (mandoline) et Maddie Denton (fiddle). Dan Tyminski reprend Hey Brother dans une version purement bluegrass (sans batterie ni bidouillages électro) qui ravira tous les amateurs du genre, menée par le banjo et le dobro. Une grande chanson. Il a coécrit les neuf autres. Il interprète seul à la guitare God Fearing Heathen. Ode To Jimmy est un hommage à Jimmy Martin. Keep Your Eye On Kentucky, Silence In The Brandy, Never Coming Home et encore plus Never Met A Stranger sont enthousiasmants. Les chœurs de Maddie Denton et Gaven Largent apportent un charme supplémentaire à Occam’s Razor. Le banjo et le fiddle enflamment G.O.A.T. Vous aussi, vous aurez un coup de cœur pour ce disque. Ne le manquez pas, Dan Tyminski est un artiste rare.

 

CIRCUS No. 9 

Avant internet, à la lointaine époque des 33 tours et même aux premiers temps des CDs, nous disposions de peu d’infos pour choisir nos albums bluegrass (souvent achetés par correspondance). Il y avait bien la presse spécialisée, mais elle était rarement objective. Le choix se faisait souvent par associations de musiciens. On achetait l’album de Anger & Marshall parce qu’on les avait aimés avec David Grisman, on pariait sur Quicksilver parce qu’on avait apprécié Doyle Lawson avec les Country Gentlemen, on découvrait Alison Krauss parce qu’il y avait Tony Trischka, Sam Bush, Jerry Douglas et Russ Barenberg sur son premier album… C’est ainsi que j’ai connu Circus No. 9, à l’ancienne, parce que j’avais aimé le mandoliniste Thomas Farrell sur l’album de Mason Via (cf. Bluegrass & C° du mois de janvier). En plus de Cassell, Circus No. 9 est composé depuis sa formation en 2016 de Matthew Davis (banjo), Ben Garnett (guitare) et Vince Ilagan (contrebasse). Cassell et Davis sont les principaux chanteurs et compositeurs. Le répertoire est 100 % original et cinq des onze morceaux sont signés par l’ensemble des membres de Circus No. 9. Pour cet album sans titre (leur second), ils sont accompagnés sur sept morceaux par John Mailander (fiddle) et sur trois autres par un batteur. Circus No. 9 joue du bluegrass moderne. Davis, Cassell et Mailander brillent dans les quatre instrumentaux. Comme les Punch Brothers, il y a pas mal de crescendos et de descentes d’adrénaline mais sans les ralentis extrêmes qui m’énervent chez la bande à Chris Thile. To The Lighthouse est entre new acoustic et newgrass. Unfinished Business est plus doux, dans le style des chansons du groupe. J’ai moins aimé les deux autres instrumentaux qui s’enchainent sur dix minutes avec une intro pour laquelle on croirait que les Beatles sont venus leur passer les bandes à l’envers (en fait des bidouillages électro de Garnett). J’ai, en revanche, apprécié toutes les chansons. The Place That I Call Home est la plus classique, chantée par la voix douce de Thomas Cassell, avec un banjo dans le style Scruggs. Headphones est plus moderne, presque pop, avec une rythmique savante et un bon arrangement punchy. Steampipe Coffee est caractérisé par une mandoline créative, un bon gimmick de banjo et un solo de guitare électrique qui rend rock la fin du morceau. Forever More, par sa mélodie, le chant doublé et l’atmosphère intimiste fait penser à l’album From Langley Park To Memphis de Prefab Sprout (ça date de 1988 et ce groupe pop anglais n’a rien à voir avec le bluegrass, je vous le concède). Kind Of Fool est un titre jazz avec des fulgurances funk (c’est un des morceaux arrangés avec un batteur et Ben Garnett y joue de la guitare électrique). Les quatre musiciens sont tout aussi à l’aise sur ce titre que sur les morceaux bluegrass et newgrass. Circus Train No. 9 est une chanson en plusieurs mouvements qui démarre en ballade, s’accélère puis ralentit pour une partie instrumentale en valse qui se transforme en musique de cirque. L’album s’achève en douceur avec Scaffold Song interprétée par Matthew Davis avec Aoife O’Donovan (toujours prête à contribuer aux albums des artistes novateurs) sur fond de banjo, fiddle et contrebasse à l’archet (Vince Ilaman est aussi virtuose que ses camarades). Les vieilles méthodes ont décidément du bon pour découvrir les nouveaux talents. 

 

Michael CLEVELAND

"Lovin’ Of The Game" 

Cri du 💚  

Après The American Fiddler de Andy Leftwich en avril, Lovin’ Of The Game est le deuxième album d’un violoniste bluegrass à être Cri du Cœur cette année. Deux disques pourtant bien différents. Celui de Leftwich était 100 % instrumental. Il y a huit chansons parmi les douze titres choisis par Michael Cleveland. Cinq ont été enregistrés avec diverses vedettes du bluegrass. I Wish I Knew Now What I Knew Then est une valse lente écrite et chantée par Vince Gill, placée au milieu de l’album, qui calme (un peu) le jeu au milieu de titres rythmés emportés par la fougue du flamboyant Michael Cleveland. For Your Love de Joe Ely est magnifiquement chanté par Billy Strings dans un arrangement newgrass. Sunny Days est interprété par Jeff White, fidèle compagnon de route de Cleveland. Temperance Reel est chanté en duo par Luke Bulla et Tim O’Brien et accompagné en triple fiddle par Bulla, O’Brien et Cleveland. Contact est une des deux compositions instrumentales de Cleveland, un tempo rapide où il double fiddle et mandoline (avec le même feu qu’au fiddle), passant le relais ou jouant en duo avec Béla Fleck et Cody Kilby, excusez du peu. Deux morceaux ont été enregistrés avec les Travellin’ McCourys, l’instrumental Five Points (la seconde compo de Cleveland) et Luxury Liner de Gram Parsons, une chanson que je n’aime pas beaucoup d’habitude mais que j’ai trouvée très réussie dans l’arrangement concocté par Cleveland autour de la voix de baryton de Jason Carter. Les cinq autres titres ont été enregistrés avec le groupe de Michael Cleveland: Josh Richards (guitare), Nathan Livers (mandoline), Josiah Shrode (banjo) et Chris Douglas (basse). Beaucoup moins connus que les invités cités précédemment mais tout autant talentueux. Richards est vraiment un excellent chanteur et les harmonies vocales sont parfaites. Il interprète un titre rapide et deux bons countrygrass dont One Horse Town soutenu par un batteur. Ils jouent enfin deux instrumentaux, Empty Pocket Blues sur les chapeaux de roues avec un coup de main de Bryan Sutton à la guitare, et Thousand Dollar Holler, un traditionnel qui me semble en fait être Lost Indian et d’ailleurs joué dans le même arrangement que Country Gazette, avec la voix de Tim O‘Brien qui se confond (ou s’harmonise) avec le fiddle. Brillant! 

 

Tim O’BRIEN

"Cup Of Sugar" 

À part Red On Blonde (consacré à des reprises de Bob Dylan) et Chicken & Egg en 2010, tous les albums de Tim O’Brien (soit une bonne quinzaine) portent le titre d’une des chansons du disque. J’ai rarement trouvé que le choix s’était porté sur celle que je préférais mais, pour Cup of Sugar, c’est une évidence. Ce titre est un vrai bijou. Le texte (les relations de Tim avec son voisin) est un savoureux morceau de philosophie du quotidien, un vade me cum du vivre ensemble. Chaque anecdote fait mouche avec tout l’humour second degré et l’auto-dérision dont Tim est capable. Les parties chantées en duo par Tim et son épouse Jan Fabricius sont très réussies, portées par un arrangement guitare – mandoline tout en nuances. Il y a beaucoup d’autres bonnes chansons dans ce disque, toutes composées par O’Brien, à commencer par deux titres bluegrass, Let The Horses Run auquel l’harmonie vocale de Del McCoury donne tout son cachet, et Little Lamb, Little Lamb, moins classique, plus marqué par le style de Tim. Trois arrangements sont rythmés par le banjo old time de Tim, Bear (sur la place de la nature dans nos sociétés modernes), le dynamique Shout Lulu (à propos d’un chien millionnaire qui urine sur la statue du fondateur du Ku Klux Klan) et Diddleye Day, une des trois chansons coécrites par Tim et Ronnie Bowman. Depuis que Jan Fabricius accompagne sa vie mais aussi sa musique, Tim est plus souvent guitariste que mandoliniste et c’est avec un joli fingerpicking qu’il accompagne le honky tonk The Pay’s A Lot Better, écrit avec Thomm Jutz, autre tranche de philosophie non dénuée d’humour ("The weather is better than six feet under and the pay’s a lot better too"). Jan Fabricius interprète She Can’t, He Won’t and They’ll Never d’une jolie voix plutôt folk. Gila Headwaters est intégralement chanté en duo. C’est la plus jolie mélodie de cet album qui marque le retour de Tim O’Brien aux arrangements qu’il privilégiait dans les années 90, avec une très nette prépondérance des instruments à cordes acoustiques, même s’il semble délaisser le bouzouki depuis quelques années. Les claviers de Mike Rojas sont présents sur plusieurs titres mais le piano n’est en première ligne que dans l’arrangement de The Pay’s A Lot Better. L’orgue accentue le côté blues de Thinkin’ Like A Fish. Guitare, mandoline (Jan Fabricius mais aussi Tim sur deux titres), banjo (Cory Walker) et fiddle (Shad Cobb) sont parfois soutenus par la batterie ou les percussions de Jamie Dick. On a hâte de retrouver ces chansons avec Tim et son groupe à La Roche Bluegrass Festival cet été. 

 

Nick DUMAS 

"Details" 

Nick Dumas s’est fait connaître comme mandoliniste de Special Consensus, groupe avec lequel il a enregistré deux bons albums (dont Rivers & Roads, album IBMA de l’année 2018). Details est son second album solo. Il s’est entouré d’une équipe talentueuse où brillent particulièrement Jeff Partin (dobro) et Kenny Smith (guitare) et qui comprend aussi Carley Arrowood (fiddle) et Russ Carson (banjo). Les deux instrumentaux de l’album sont de la plume de Dumas. Bozeman est assez classique. Harvest Sky est plus moderne, beaucoup plus intéressant et a inspiré l’ensemble des musiciens. Parmi les neuf chansons, Dumas n’a écrit que Old Soul, moderne, bluesy et intense. Pour les autres, il s’est adressé aux songwriters bluegrass en vogue que sont Becky Buller (4 titres), Tim Stafford, Daniel Salyer et Jon Weisberger. L’ensemble est plutôt moderne. Le fiddle est grâcieux et le dobro remarquable dans Details. Riding The Boston & Maine est un trainsong efficace de Stafford. We’d Go To Town joue sur la nostalgie. How Many Tours, un titre rapide plus classique, clôt joliment l’album. A l’époque où il jouait avec Special Consensus, le chanteur du groupe était Rick Faris mais Dumas avait déjà montré des qualités sur quelques titres. Il confirme ici qu’il chante plutôt bien, d’autant que l’harmonie vocale de Carley Arrowood colore agréablement son timbre assez neutre. 

 

Joe MULLINS & The RADIO RAMBLERS

"Let Time Ride" 

Le banjoïste Joe Mullins avait démarré sa carrière dans le groupe de son père, The Traditional Grass. Depuis bientôt 20 ans, avec les Radio Ramblers, il perpétue ce bluegrass bien ancré dans la tradition. Let Time Ride doit être leur dixième album. Le groupe a connu pas mal de changements au cours du temps et depuis Somewhere Beyond The Blue (Le Cri du Coyote n° 170), Jeff Parker a été remplacé à la mandoline par Chris Davis qui a un CV plutôt avantageux (Jr Sisk, Wildfire, The Grascals). Il partage les chants lead avec Mullins et le guitariste Adam McIntosh. Avec Jason Barie au fiddle et Randy Barnes à la basse, Let Time Ride est un album très bien joué (Old Fire, Big City notamment) mais dont le répertoire me parait plutôt faible et les chants décevants. Aucune chanson n’est vraiment marquante. Sur plusieurs titres, la voix lead manque de relief ou de personnalité. Au titre des satisfactions, la voix douce de McIntosh va bien au gospel lent Scars In Heaven. Forsaken Love est bien chanté en duo par Mullins et McIntosh. Il y a un bon trio sur le refrain de A Courtin’ I Go. Le quartet est en place dans le gospel The Glory Road mais celui de It’s A Grand And A Glorious Feeling (a cappella) est raté (les timbres des voix ne vont pas ensemble). Pour apprécier Joe Mullins & The Radio Ramblers, préférez leurs albums The Story We Tell et For The Record.