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mardi 7 janvier 2025

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Sierra FERRELL

"Trail of Flowers" 

Cri du 💚 


Sierra Ferrell a été désignée révélation de l’année 2022 et artiste de l’année 2024 par Americana Music Association, et Trail of Flowers a été élu meilleur album 2024. Des récompenses dues en premier lieu à la très jolie voix de Sierra. Un très léger vibrato et une infime fêlure rendent instantanément émouvantes des ballades comme Wish You Well et Rosemary, d’autant que ces deux chansons ont de très jolies mélodies. Les autres atouts de Sierra sont la qualité de ses compositions et ses arrangements qui balaient un large spectre avec des ballades folk (No Letter) ou country (American Dreaming), des sonorités celtiques (I Could Drive You Crazy avec deux fiddles), du country-rock à la KT Tunstall (Dollar Bill Bar écrit avec Melody Walker), des rythmes indiens (Fox Hunt) et une chanson d’amour façon comptine (I’ll Come Off The Mountain). Il y a chez Sierra Ferrell un savant mélange d’anticonformisme dans son look et son histoire (ses tatouages, ses piercings, ses tenues et coiffures extravagantes, ses dix années sur la route, son passé de junkie) et de respect pour les traditions musicales américaines avec une chanson de train (Money Train), une murder ballad (Rosemary) et la présence d’instruments traditionnels de la country et du bluegrass (banjo, mandoline, violon, pedal steel). Elle remonte loin dans l’histoire de la country avec la seule reprise de l’album, la ballade swing Chittin’ Cookin’ Time in Cheatham County popularisée dans les années 1930 par Arthur Smith et arrangée dans un style proche de Hot Club of Cowtown avec des guitares électriques. En quelques années (Trail of Flowers est son deuxième album chez Rounder après deux disques autoproduits en 2018 et 2019), Sierra Ferrell est devenue incontournable. On la voit partout, aux côtés de Billy Strings, sur les albums de Tony Trischka, Cory Walker, des Black Keys, avec Lukas Nelson (le fils de Willie), Old Crow Medicine Show, Sierra Hull et les Travellin’ McCourys. Si ce n’est déjà fait, découvrez-la avec ce très bel album.


 

 

Dan TYMINSKI

"Live From the Ryman" 

Cela fait trente-cinq ans que Dan Tyminski est une des grandes voix du bluegrass (élu quatre fois chanteur de l’année par IBMA). Pourtant, sa discographie solo est bien mince: trois albums seulement auxquels il faut ajouter un 5 titres en hommage à Tony Rice (One Time Before You Go paru en 2022) et un disque qui n’avait rien à voir (ou si peu) avec le bluegrass (Southern Gothic). Dan Tyminski s’est surtout fait connaitre dans des groupes, d’abord par son association avec Ronnie Bowman comme le formidable duo vocal de Lonesome River Band puis comme le partenaire d’Alison Krauss dans Union Station. Sa notoriété a largement débordé le cadre du bluegrass puisqu’il a doublé George Clooney pour interpréter Man of Constant Sorrow dans le film O Brother, Where Art Thou (élue chanson de l’année par Country Music Association) et qu’il a été le chanteur du méga tube Hey Brother du DJ électro-pop Avicii qui s’est classé en tête des charts dans 18 pays (pas en France) et dépassé le milliard de streams sur Spotify. L’album en public Live From the Ryman sort seulement un an après le troisième disque de Dan, God Fearing Heathen (cf. juillet 2023) et il pourrait presque tenir lieu de "Best of" s’il avait inclus Hey Brother (repris en version bluegrass dans le dernier album) et une ou deux chansons de son excellent album Wheels paru en 2008 (cf. Le Cri du Coyote 107). Dan s’est entouré des mêmes musiciens que sur son dernier disque, soit trois membres de East Nash Grass (Gaven Largent – dobro, Maddie Denton – fiddle et Harry Clark – mandoline), Jason Davis (banjo) et Grace Davis (contrebasse). On retrouve quatre titres de God Fearing Heathen, deux chansons tirées des albums avec Alison Krauss, Man of Constant Sorrow, Modern Day Jezebel que Dan avait enregistré avec Jason Davis, une compo inédite de Dan (Whiskey Drinking Man) et quatre classiques. L’album est très bien joué par tous les musiciens, avec beaucoup de talent et d’énergie et une mention spéciale à Jason Davis qui a un son percutant que je trouve fantastique. Le petit défaut, c’est peut-être d’avoir joué l’instrumental Cumberland Gap et la chanson Let Me Fall sur des tempos un poil trop rapides, mais ça se justifie dans le cadre d’un enregistrement en public. La vedette reste la voix de Dan Tyminski. Il interprète God Fearing Heathen seul à la guitare. Il est formidable dans GOAT, Old Home Place des Dillards, Silence in the Brandy et The Boy Who Wouldn’t Hoe Corn qui est précédé d’une longue intro de dobro solo (plus de trois minutes). L’autre chanson tirée du répertoire d’AKUS est This Sad Song, une composition d’Alison Krauss et Alison Brown dont j’avais oublié l’existence et qu’il est très agréable de redécouvrir dans ce Live From the Ryman

 

LONESOME RIVER BAND

"The Winning Hand" 

Lonesome River Band a aujourd’hui plus de quarante années d’existence. Le groupe a connu ses grands succès entre 1990 et 2000 avec les chanteurs Ronnie Bowman, Dan Tyminski et Don Rigsby. Depuis près d’un quart de siècle, le banjoïste Sammy Shelor, devenu le leader du groupe, maintient la formation sur le devant de la scène bluegrass. Le dernier album, Heyday paru en 2022 marquait un tournant. Huit titres étaient joués avec Brandon Rickman, guitariste et chanteur du groupe pendant 20 ans, et Barry Reed à la basse. Les quatre autres morceaux permettaient de découvrir les deux nouveaux membres de Lonesome River Band, le jeune mandoliniste Adam Miller et le bassiste Kameron Keller (ex Jr Sisk et Grasstowne, entre autres). Dans l’opération, Jesse Smathers est passé de la mandoline à la guitare. C’est avec cette nouvelle formation que les quatorze titres de The Winning Hand ont été enregistrés. Smathers et Miller se partagent les chants. Ni en solo ni en duo leurs voix ne rivalisent avec les riches heures passées du groupe. En revanche, les trios vocaux avec Sammy Shelor sont des modèles du genre et instrumentalement, c’est de très bon niveau. On connait l’excellent style Scruggs de Shelor (élu 5 fois banjoïste de l’année par IBMA), les qualités du fiddler Mike Hartgrove (dans le groupe depuis 2001 après avoir été membre de Quicksilver puis de IIIrd Tyme Out). Adam Miller est lui aussi un excellent soliste (Queen of Hearts) et Smathers est aussi à l’aise dans un blues (Near Mrs), un titre moderne (Hang Out for the Heartbreak) que dans solo inspiré du style de Tim Austin, guitariste originel et fondateur de Lonesome River Band (Nothin’ Comes To Mind). Lonesome River Band a heureusement renoncé à jouer avec un batteur, ce qui avait gâché plusieurs disques enregistrés il y a une dizaine d’années. Le son du groupe est fourni mais il est dommage que les arrangements ne soient pas plus créatifs, avec des interactions entre les instruments. Les solos s’enchainent de manière on ne peut plus classique. Côté répertoire, il y a trois reprises, That’s Why Trains are Lonesome (Blue Moon Rising), Brown Hill (Lost & Found) et Tom & Jerry (attribué à Tommy Jackson), seul instrumental de The Winning Hand. Parmi les autres chansons, c’est grâce à son texte humoristique que Hard Work pourrait connaître un beau succès. Le mélange bluegrass classique/countrygrass a longtemps fait la réputation de Lonesome River Band. Dans The Winning Hand, c’est le blues qui domine avec des titres classiques parmi lesquels on distinguera Blues of the Night et surtout Oh Darlin’. Lonesome River Band nous offre aussi des titres plus modernes comme Effingham County et Charlottesville sur une rythmique blues-rock.

 

BLUE HIGHWAY

"Lonesome State of Mind" 

Lonesome State of Mind est le treizième album de Blue Highway en trente ans de carrière. Le précédent, Somewhere Far Away (Le Cri du Coyote 163), date d’il y a déjà cinq ans. Il faut dire que le système économique a changé pour le bluegrass comme pour d’autres genres musicaux. Les artistes sortent désormais essentiellement des chansons en "single". Dans le temps ç’aurait été des 45 tours, aujourd’hui c’est du téléchargement. C’est ce qu’a fait Blue Highway avec les chansons On The Roof of the World et Lonesome State of Mind parues successivement en 2022 puis The North Side en 2023. Toutes trois sont placées en tête du nouvel album, composé uniquement de créations des membres du groupe, comme c’est le cas depuis plusieurs disques. Lonesome State of Mind est tout à fait dans la continuité de l’œuvre de Blue Highway. La pochette rappelle d’ailleurs celle de It’s A Long, Long Road, leur premier disque. La formation est presque la même qu’à leurs débuts. Seul le dobroïste a changé. Rob Ickes semblait irremplaçable et pourtant, comme sur l’album précédent, Gary Hultman parvient à nous le faire oublier. Wayne Taylor interprète six des dix chansons, la plupart écrites par Tim Stafford. En plus de Lonesome State of Mind et du countrygrass On the Roof of the World qui se sont déjà hissés dans les cinq premières places des charts bluegrass, il chante notamment Soil and Soul, au rythme marqué, typique du style Blue Highway (et de l’écriture de Stafford, ici avec Thomm Jutz) et Randall Hayes, également assez moderne avec une intro de dobro dans le style de Jerry Douglas. Gary Hultman chante, pour la première fois sur un disque de Blue Highway, une autre composition de Stafford. Shawn Lane interprète trois compositions personnelles, le gospel Why Did I Wait So Long – une valse bien chantée mais quelconque, le bluesy Just Like Today et The North Side, tous deux très bien arrangés, Lane (mandoline) et Hultman se distinguant particulièrement. Quand on compare les disques de Blue Highway et Lonesome River Band, deux groupes majeurs du bluegrass depuis trente ans et plus, ce qui frappe, c’est la sophistication des arrangements chez Blue Highway, le dialogue permanent entre les musiciens alors que ceux de LRB se contentent de se succéder en solo. Le répertoire est complété par deux bons instrumentaux, Emerson composé par le banjoïste Jason Burleson en hommage à Bill Emerson, et Bull Moose écrit par Shawn Lane. Pas loin du niveau des meilleurs albums récents de Blue Highway, The Game et Somewhere Far Away

 

BROKEN COMPASS BLUEGRASS

"Through These Trees" 

Through These Trees est le troisième album de Broken Compass Bluegrass en deux ans (dont un double disque en public). Ces jeunes gens (20 ans en moyenne) ne perdent pas de temps. Ceux qui ont vu le groupe sur scène l’été dernier à Craponne ou La Roche-sur-Foron auront sans doute retenu les joutes instrumentales entre Kyle Ledson et Django Ruckrich, deux musiciens qui excellent à la guitare comme à la mandoline. Ce qui surprendra peut-être dans Through These Trees est l’importance prise dans ces enregistrements en studio par le fiddle de Mei Lin Heirendt, sa complicité avec la mandoline lors de nombreux passages en duo. Dans le groupe, chacun interprète ses propres compositions. Kyle Ledson confirme toutes les qualités décelées dans son album solo Left It All Behind (Cri du cœur dans Le Cri du Coyote 168). Les quatre chansons qu’il a écrites coulent comme des évidences. Sa voix domine les arrangements. C’est de loin le meilleur chanteur du groupe. Try se prolonge sur sept minutes avec un dialogue guitare-mandoline et une intervention en solo du contrebassiste Sam Jacobs. Le seul reproche qu’on pourrait faire à Ledson est que The Alien Song, Try et Set In Stone ont des tempos similaires mais c’est sans importance dans un album où ces chansons sont intercalées avec les compositions des autres membres du groupe. Vocalement, Mei Lin manque de puissance à certains moments, de maturité (elle n’a que 18 ans) mais elle a un timbre agréable et c’est une formidable violoniste. Ses compositions sont aussi remarquables que celles de Ledson. Comme lui elle affectionne les tempos rapides, sauf pour le début de Discovering Me, plus lent mais dont le rythme s’accélère pendant la partie instrumentale. Mei Lin signe également le bon instrumental Circustown. Django Ruckrich a une voix très nasillarde, pas vraiment agréable. Comme Ringo Starr sur les albums des Beatles, il ne chante qu’un titre, Steel & Rust, et c’est bien comme ça. Partout sur l’album, comme ses camarades, il confirme ses qualités de musicien avec davantage de respect pour les mélodies que sur scène. Through These Trees pourrait de ce fait plaire aussi à ceux qui ont trop vite pris Broken Compass Bluegrass pour un jamgrass californien de plus.


 

vendredi 14 octobre 2022

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

Abbie GARDNER

"DobroSinger" 

Cri du 💚

Abbie Gardner est la dobroïste du trio folk féminin Red Molly. Chacune des trois musiciennes mène des projets solo en dehors du groupe. Dobrosinger n’est donc pas le premier album d’Abbie Gardner sous son nom mais il revêt un caractère particulier car c’est littéralement un album solo dont le concept est quasiment énoncé par le titre: elle chante en s’accompagnant seule au dobro. J’étais un peu inquiet avant l’écoute d’un disque au programme aussi aride, mais il suffit de quelques mesures de Down The Mountain pour être conquis par le talent d’Abbie Gardner. Sur ce blues, le son du dobro rappelle celui de Ben Harper. Il est plus proche du dobro bluegrass sur les autres morceaux. Abbie est vraiment formidable sur les chansons les plus folk, la ballade Only All The Time – une de ses neuf compositions – ou sa jolie version de You Belong To Me, le standard de Pee Wee King. Ce sont celles qui conviennent le mieux à sa voix mais elle chante avec beaucoup de sensibilité tous les titres. Elle varie les façons de s’accompagner. Presque guitaristique dans Only All The Time, en arpèges pour Three Quarter Time, par petites phrases intercalées dans le chant sur le blues Cypress Tree, en alternant glissés et percussions dans le blues-rock Born In The City. Le plus souvent elle mélange les effets. Ce n’est répétitif que quand elle veut créer une atmosphère blues. Elle s’amuse beaucoup sur Honky Tonk Song davantage rythmé par son chant que par l’accompagnement. Elle interprète une très jolie version de Those Memories Of You d’Alan O’Bryant qu’avait popularisé The Trio. La valse See You Again, Too Many Kisses plein de feeling, la ballade bluesy When We Were Kids, tous les titres méritent d’être cités car il n’y a pas un moment faible dans ce disque. Le meilleur album de cette rubrique de début d’automne et le plus inattendu. 

 

Frank SOLIVAN & DIRTY KITCHEN

"Hold On" 

Hold On est dans la continuité de You Can’t Stand The Heat (Le Cri du Coyote n° 160), précédent album de Frank Solivan & Dirty Kitchen. Un peu moins proche du newgrass cependant malgré la reprise de Sail To Australia de New Grass Revival. On retrouve avec bonheur la virtuosité de Solivan (mandoline), Chris Luquette (guitare) et l’incomparable Mike Munford (banjo) dans Scorchin’ The Gravy, une composition instrumentale de Solivan, mais aussi dans chaque chanson, avec des arrangements qui privilégient les solos partagés entre les musiciens (Hold On). Le talent de Rob Ickes (dobro) s’y ajoute sur quatre titres dont la ballade country Goodbye Goodbye et Modesto, composition moderne en plusieurs mouvements de Megan McCormick, cousine de Frank Solivan qui lui a déjà écrit plusieurs chansons et en signe trois dans Hold On. Frank Solivan est lui-même dans une phase créatrice puisqu’il a composé six des onze morceaux de l’album, certains avec Ronnie Bowman (Find My Way), Tim Stafford (la jolie valse Virginia Is For Lovers avec le fiddle de Jason Carter) et Jon Weisberger (I’m Already Gone mené par le banjo). Ce sont trois des toutes meilleures chansons de Hold On, très bien interprétées par la voix douce de Solivan, joliment soutenue par les harmonies de Jeremy Middleton (basse) et Chris Luquette. Côté reprises, il y a donc Sail To Australia. J’adore l’original chanté par Sam Bush. Dirty Kitchen en fait une version d’autant plus proche de celle de New Grass Revival que John Cowan épaule Solivan sur les refrains. Bonne reprise également de Lost, cette curieuse composition de Buzz Busby qui a des couplets rapides et un refrain sur un rythme de valse lente. L’album s’achève sur Sails, reprise d’un groupe des années 70 (Orleans) sur laquelle Frank Solivan est seul à la guitare avec juste une harmonie vocale féminine (Jillian Lea). Pas mal mais dommage de se passer, même pour un titre, d’un des meilleurs groupes de la décennie. 

 

LONESOME RIVER BAND

"Heyday" 

Heyday marque un tournant dans la discographie de Lonesome River Band puisque c’est le dernier album où apparaît Brandon Rickman. C’est un album de transition avec des enregistrements réalisés avec les partants, d’autres avec les nouveaux (Kameron Keller remplace Barry Reed à la basse). Rickman interprète Jesse James de Jimmy Arnold en duo avec Jesse Smathers et surtout That’s Life qu’il a composé avec Billy Droze, riche d’un arrangement plus moderne que le style habituel de LRB. Une belle sortie pour celui qui, pendant les vingt années où il a été le principal chanteur du groupe, a dû se confronter à la notoriété de ses prédécesseurs (Dan Tyminski, Ronnie Bowman, Don Rigsby, faut-il le rappeler). Son remplaçant s’appelle Adam Miller et il est mandoliniste, ce qui entraîne le passage de la mandoline à la guitare pour Jesse Smathers, l’autre chanteur de la formation. Miller est un bon chanteur, avec un large registre, à l’aise sur du bluegrass classique (Come On Down From The Mountain Top) comme sur du countrygrass (Heyday, un des meilleurs titres du disque), ce qui convient parfaitement au répertoire de LRB. J’aime particulièrement la chaleur de sa voix dans Love Songs. Il chante aussi Mary Ann Is A Pistol, titre le plus original de l’album avec That’s Life. Jesse Smathers interprète plusieurs chansons dont Waitin’ On A Train. Le duo vocal du refrain rappelle agréablement la période Bowman-Tyminski. Plusieurs chansons de Heyday manquent d’originalité. Je n’ai pas aimé le gospel Gabriel’s Already Standing et la rythmique de Headed North manque de finesse mais Lonesome River Band nous épargne cette fois la batterie qui avait plombé plusieurs de leurs derniers albums. Les interventions de Sammy Shelor au banjo sont toujours un modèle du genre.

 

Damien O’KANE & Ron BLOCK

"Banjophonics" 

Le premier album de Damien O’Kane & Ron Block s’intitulait Banjophony (Le Cri du Coyote n° 160). Pour le second, ils ont choisi Banjophonics plutôt que Banjophony 2, ce qui l’inscrit tout autant dans la continuité. Banjophonics est davantage centré sur les duos de banjo (4 cordes pour l’Irlandais O’Kane, 5 cordes pour l’Américain Block). Il n’y a qu’un titre avec de la flûte et aucun avec du violon alors qu’il y en avait plusieurs dans Banjophony. Sans doute parce que les deux banjoïstes ont énormément travaillé les arrangements en duo, de façon très fine, avec beaucoup de fluidité. C’est le plus souvent bien rythmé, avec des influences funk (il y a un batteur sur tous les titres). Une petite touche jazz pour The Taxi Driver, rock pour Daisy’s Dance. D’autres morceaux rappellent les albums instrumentaux de Béla Fleck et Jerry Douglas des années 80. Mon titre préféré est The Fiddler’s Gun de Ron Block qui est aussi le titre le plus bluegrass (avec Sierra Hull et Barry Bales). Soundcheck Sonics / Andy Brown’s, à mi-chemin entre musique irlandaise et bluegrass, est également très réussi. Il y a deux bonnes chansons au milieu de tous ces instrumentaux, Endless Wanderer par Ron Block et Woman Of No Place pour lequel Damien O’Kane reçoit le précieux soutien de son épouse, la chanteuse anglaise Kate Rusby. Les rythmiques dérouteront sans doute certains amateurs de bluegrass mais O’Kane et Block ont réussi avec Banjophonics un album original et virtuose. 

 

The MUDDY SOULS

"The Raven" 

The Muddy Souls est un groupe de l’Oregon formé en 2018. The Raven est leur troisième album, ou si l’on préfère leur premier véritable album puisque les deux précédents n’offraient respectivement que 7 et 8 titres. C’est un groupe qui a beaucoup de personnalité et pas seulement parce que ses membres ont composé les douze morceaux de The Raven. Ils ont un style bien à eux. Les chants sont très articulés (sans être jamais maniérés). On comprend toutes les paroles. La violoniste Grace Honeywell joue souvent de longues notes tenues sur fond de picking rapide du banjo (Jacob Camara). Ça sonne par moments assez folk (Troubled Times), voire un peu fouillis (Dancing In The Rain). A peu de chose près, chaque musicien chante ses compositions. Les deux principaux songwriters sont le guitariste Peter Romanelli qui a une voix agréablement traînante et nasillarde. Jacob Camara a le même genre de voix mais dans un registre plus aigu. Il est l’auteur de Survivors, très belle chanson au texte vraiment réussi. Rock Bottom accroche également l’oreille. Le fiddle apporte beaucoup à une autre de ses compositions, Brief Escape. Le mandoliniste Austen Slone a écrit deux titres mais ne chante que Music Man, bonne chanson construite sur un motif répétitif de fiddle. Sa voix douce est très agréable, comme celle de Grace Honeywell qui interprète Lean On My Love. Leurs timbres s’associent joliment sur le refrain, comme ceux de Romanelli et Camara sur la plupart des autres titres.

 

The PINE HEARTS

"Lost Love Songs" 

The Pine Hearts est également un groupe de l’Oregon. C’est un trio composé de Joey Capoccia (guitare), Derek McSwain (mandoline) et Dean Shakked (contrebasse). Leur second album, Lost Love Songs est arrangé avec une instrumentation bluegrass complète grâce à l’apport d’un banjoïste et d’un fiddler. Les deux musiciens supplémentaires sont bien intégrés dans les arrangements. Cependant il transpire dans presque tous les titres une atmosphère folk sans doute due à l’habitude de jouer en trio et à la voix de Joey Capoccia (c’est lui qui a écrit les treize chansons). Mary The Night’s On Fire, Bones On The Vineyard et Running In Place sont les titres que je conseille pour découvrir The Pine Hearts

 

Pharis & Jason ROMERO

"Tell ‘Em You Were Gold" 

Cri du 💚

Tell ‘Em We Were Gold est le 7ème ou 8ème album de Pharis & Jason Romero. Un duo très original grâce à Jason qui est luthier et banjoïste et se fabrique des instruments aux sons différents des standards et recherche pour chacun les morceaux adéquats (il y a 9 compositions parmi les 16 titres). Dans ce disque, Jason utilise sept instruments différents, tous de sa fabrication. Leur accordage varie à chaque titre. Il n’y a que Going To Town qui utilise l’accordage standard gDGBD. Le son des banjos varie en fonction de leurs dimensions mais aussi des cordes (acier ou nylon) et Jason utilise même un banjo gourde sur 3 titres (il a aussi créé une guitare gourde dont Pharis joue dans Sour Queen). Son picking sans onglet est loin du style Scruggs et parfaitement adapté au répertoire. Il joue plus rarement en style old time. Les cordes en nylon donnent un son mat, qui semble plus grave (The Dose, Five Miles From Town). Il y a quelques titres avec un ou deux musiciens supplémentaires. Les instrumentaux Going To Town et Old Bill’s Tune sont menés par le fiddle de Grace Forrest. Le banjo de Jason et la mandoline de John Reischmann jouent souvent en duo dans le classique Been All Around This World et le très joli instrumental Pale Morning. Jason et Pharis (guitare) interprètent chacun plusieurs chansons. Ils forment un joli duo sur les refrains. La voix de Pharis sonne comme celle d’une chanteuse de blues des années 30 dans le joli rag Sour Queen. Elle est folk et moderne dans Cannot Change et Black Guard Mary. C’est vraiment un très joli disque. J’ai juste moins apprécié les deux instrumentaux que Jason joue seul. Le CD est accompagné d’un livret avec de magnifiques photos des étonnants instruments créés par Jason Romero. Une bonne raison pour acheter Tell ‘Em You Were Gold plutôt que le télécharger.