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jeudi 29 janvier 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

TRAVELIN’ McCOURYS

"One Chord That Rings True" 

Cri du 💚    

Quand, en raison de son âge, Del McCoury (86 ans aujourd’hui) a décidé de réduire les tournées, les membres de son groupe (ses fils Ronnie et Rob, le fiddler Jason Carter et le contrebassiste Alan Bartram) ont décidé de se produire sous le nom des Travelin’ McCourys. Ils se sont fait accompagner par différents guitaristes avant d’adouber Cody Kilby comme cinquième membre du groupe. One Chord That Rings True est leur second album et marque la fin d’un cycle puisque Carter (qui joue avec la famille McCoury depuis 1992) a décidé de quitter le groupe pour des projets personnels (il est actuellement remplacé par Christian Ward). Ce qui frappe en premier lieu à l’écoute de One Chord That Rings True, c’est la qualité des arrangements. Les Travelin’ McCourys jouent certains morceaux depuis plusieurs années et ils ont eu tout loisir d’affiner leur jeu. Entre accompagnement inventif, back up ciselé et solos et duos prolongés (White Wheeled Limousine dure plus de huit minutes), les arrangements proposés par le groupe sont réellement remarquables. Comme dans le premier album (Le Cri du Coyote 158), il y a une belle collection d’intros de guitare. Vocalement, les Travelin’ McCourys peuvent compter sur trois chanteurs très différents. Ronnie McCoury a une voix proche de celle de son père, bien mise à profit sur une chanson de train typique du bluegrass (Runaway Train qu’il a coécrite avec Del et Pat McLaughlin) et Passin’ Thru tiré du répertoire de Johnny Cash. La filiation avec Del est moins évidente dans la reprise de 50 Ways to Leave Your Lover de Paul Simon mais les Travelin’ McCourys l’ont très bien adaptée à une orchestration bluegrass. Trois chansons sont interprétées par Alan Bartram, une voix plus douce qui incarne la partie plus moderne du bluegrass, notamment dans Blue Letters. Jason Carter a un registre de baryton très séduisant. Il chante White Wheeled Limousine de Bruce Hornsby qui est le morceau de roi de cet album avec des parties instrumentales prolongées, notamment une belle envolée de fiddle et de l’écho sur le break de mandoline qui permet à Ronnie McCoury de sonner comme Sam Bush. J’ai trouvé l’interprétation de Jason Carter encore plus prenante dans Why Do I Feel Like Running, un tempo très rapide où les solos (mandoline, guitare) sont une nouvelle fois très impressionnants. Les trois chanteurs interprètent en trio Daydreamer, une composition des Gibson Brothers et de Ronnie Bowman. L’album s’achève avec un titre festif, ambiance kermesse de la bière serait-on tenté d’écrire puisqu’il s’agit de la valse I Like Beer de Tom T. Hall, chantée par Rob McCoury qui n’est pas coutumier du fait mais s’en sort très bien dans un arrangement où s’invitent une batterie, une pedal steel et des chœurs (kermesse de la bière, je vous dis). Très bel album.


 

 

Woody PLATT

"Far Away From You"

 En 2022, Woody Platt, guitariste et chanteur des Steep Canyon Rangers, a quitté le groupe après plus de vingt années d’activité (et de succès). Far Away From You est son premier album solo. Sept titres ont été enregistrés avec les musiciens avec lesquels il a tourné ces derniers mois souvent sous le nom des Bluegrass Gentlemen (Casey Driessen, fiddle; Barry Bales, contrebasse; Daren Shumaker, mandoline et Bennett Sullivan, banjo) et trois autres avec Jerry Douglas, dobro, Rob McCoury, banjo, Jason Carter, fiddlle, et toujours Bales et Shumaker. On connait bien la voix de Woody Platt, immédiatement reconnaissable après la quinzaine d’albums qu’il a enregistrés avec les Steep: claire, tranchante, puissante à l’image de sa haute stature. Elle domine les dix chansons, secondée par l’harmonie vocale de Buddy Melton (Balsam Range), Tim O’Brien ou de son épouse Shannon Whitworth avec qui il se produit régulièrement (Woody avait quitté les Steep pour se rapprocher de sa famille). Il y a aussi un titre en duo avec Del McCoury, Broke Down Engine, un blues de Blind Willie McTell bien adapté en bluegrass avec l’aide de Bryan Sutton à la guitare. Platt a repris deux autres chansons éloignées de l’univers bluegrass. La première est Beautiful War du groupe rock Kings of Leon. Les instruments bluegrass ont su conserver l’esprit de l’original avec une rythmique intense sur laquelle surfe la guitare Weissenborn de Darrell Scott. L’autre est Still Be Around du groupe americana Uncle Tupelo (Jay Farrar et Jeff Tweedy). Platt a gardé l’esprit dépouillé de l’original, le chant se détachant sur un picking de banjo. Il n’a écrit qu’une seule chanson pour Far Away From You, Walk Along With Me, un excellent titre interprété avec beaucoup d’intensité. C’est une des deux chansons qu’il chante avec Shannon, son épouse, l’autre étant une composition de cette dernière, Off The Sea, très bien jouée par Sullivan, Shumaker et Sam Bush au fiddle (il y a décidément du beau monde sur ce disque). Presque tous les tempos sont rapides à l’instar de Long Time Coming (bluegrass typique), Like The Rain Does (avec une magistrale partie de dobro de Jerry Douglas) et l’excellent Toe The Line où c’est cette fois Casey Driessen qui s’illustre. Far Away From You est un très bon album de bluegrass contemporain qui plaira notamment à ceux qui trouvent que les derniers albums des Steep Canyon Rangers s’éloignaient trop des standards du genre. 


 

 

Tim O’BRIEN and Jan FABRICIUS

"Paper Flowers" 

Tim O’Brien et Jan Fabricius vivent ensemble depuis 2010. Ils se sont mariés en 2021. Dans ses interviews, Tim O’Brien déclare souvent avoir beaucoup de plaisir à partager sa vie avec quelqu’un qui est (aussi) un partenaire musical. Jan a commencé par chanter certaines harmonies vocales sur les albums de Tim à partir de Pompadour, en 2015. Puis elle est devenue mandoliniste du Tim O’Brien Band, chantant quelques titres en lead et ils se sont mis à composer ensemble. Quatorze des quinze chansons de Paper Flowers sont le fruit de cette coécriture qui est le plus souvent un travail à trois puisque douze sont cosignées avec Tom Paxton. Tim en chante neuf, Jan en interprète deux et ils se partagent le lead sur les quatre derniers. Une répartition qui n’est certes pas égalitaire mais qui semble raisonnable, à la mesure des talents de chacun. La plupart des chansons sont inspirées par la vie de couple de Tim et Jan. Peu de préoccupations sociales et environnementales par rapport aux précédents albums de Tim, ce qui est un peu surprenant (et pour moi décevant) puisque la majorité des titres est coécrite avec Paxton qui a à son actif quelques protest songs mémorables. Tim (guitares surtout mais aussi bouzouki et fiddle) et Jan (mandoline) sont principalement accompagnés par Shad Cobb (fiddle), Mike Bub (basse), Justin Moses (dobro), Mike Rojas (claviers) et Larry Atamanuik (drums). Ce n‘est pas le meilleur album de la discographie de Tim O’Brien mais il n’a rien de désagréable (Jan Fabricius n’est pas Yoko Ono). Trois chansons sont franchement réussies. Deux sont des swings, un genre dans lequel Tim excelle depuis ses débuts (l’album Guess Who’s in Town en 1977), Atchinson, très bonne chanson qui ouvre l’album, et Lonesome Armadillo qui conte avec humour les mésaventures d’un tatou qui n’a pas réussi à faire carrière à Nashville et n’a même jamais rencontré Mike Bub! La troisième est Covenant, la seule chanson ayant un sujet sociétal, à propos d’un massacre dans une école en 2023. Émouvant et bien écrit même si ça ne vaut pas le magnifique Johnny Got A Gun écrit par Tom Paxton il y a plus de 30 ans sur le même thème. Sinon, Father of the Bride est un boogie sympa. This Gal of Mine a un texte humoristique mais je ne trouve pas que Jan Fabricius chante bien sur ce titre. Elle est meilleure dans Down to Burn, une virée entre filles qui a l’arrangement le plus pop de l’album avec Tim à la guitare électrique et des chœurs féminins. Fat Pile of Puppies chanté par Tim et arrangé autour du piano et I Look Good in Blue interprété par Jan sont les autres chansons qui ressortent de Paper Flowers.


 

 

Seth MULDER & MIDNIGHT RUN

"Coming On Strong"

J’avais bien aimé In Dreams I Go Back, le précédent album de Seth Mulder & Midnight Run (cf. janvier 2023). J’avais comparé la voix de Mulder à celle de Dudley Connell et il doit bien y avoir une filiation car c’est ce dernier qui coproduit Coming On Strong (avec Ken Irwin, cofondateur de Rounder Records). Du groupe qui a enregistré In Dreams I Go Back, il n’est resté que Mulder (mandoline) et Colton Powers (banjo) pour graver Coming On Strong, mais depuis la sortie de l’album, Powers a rejoint deux autres anciens membres de Midnight Run (Ben Watlington et Max Etling avec qui il avait fait ses études à ETSU) pour former Bays Mountain Cut-Ups. On leur souhaite bonne chance mais ils auront des difficultés pour trouver un chanteur de la qualité de Seth Mulder, à la voix d’une rare souplesse dans l’aigu (dans le style de Lester Flatt ou Dudley Connell). Mulder interprète superbement sept des onze chansons de Coming On Strong. Elles offrent une belle variété. La seule composition de Mulder, Looking Past the Pain a un côté western très séduisant dans les harmonies vocales (le sous-titre de la chanson est The Cowboy Song). Heartbreak Express est une chanson country des années 50 en passe de devenir un semi-classique du bluegrass après les versions de James King, Kenny & Amanda Smith et Grasstowne. Il y a une autre adaptation d’une chanson country, I’ll Be There If You Ever Want Me de Ray Price, avec une interprétation très dynamique de Mulder. Coming On Strong qui a donné son titre à l’album bénéficie d’une intro au banjo avec les Keith pegs (Colton Powers les utilise aussi largement dans son instrumental Church Hill Special). Mulder reprend aussi Rock of Ages, gospel de Gillian Welch, avec un bon duo vocal avec Powers sur le refrain. Si Filgarry’s Glen a des sonorités celtiques, c’est que cette chanson évoque l’île de Skye. Pas de bon disque traditionnel sans une chanson de train: l’album s’achève sur la reprise de Old Reuben n°1 de Don Stover avec un banjo joué staccato et de bons solos de Mulder et Max Silverstein (fiddle). En plus de l’instrumental de Powers l’album comprend quatre chansons interprétées par d’autres membres de Midnight Run. Le guitariste Tyler Griffith chante sa composition Mountain Bill et Rider of the Orphan Train dont la mélodie rappelle beaucoup Banks of the Ohio. Cotton Powers chante deux valses, Bells of Every Chapel (un des premiers succès de Sierra Ferrell), particulièrement bien accompagnée et une grosse surprise, un titre de Motorhead, 1916. C’est en fait un des rares morceaux de Motorhead qui ne soit pas du hard rock (l’original est également une valse). Pas mal chanté par Powers mais la légèreté de son interprétation ne me semble pas vraiment convenir à une chanson qui raconte la mort des soldats au front pendant la première guerre mondiale. L’ensemble de Coming On Strong s’écoute avec plaisir (tous les musiciens jouent bien et les harmonies vocales sont impeccables) mais ce sont les sept titres interprétés par Mulder qui en font vraiment l’intérêt. 


 

 

FROM THE DIRT

"Colored Edge of Memory" 

From the Dirt est un quartet du Maryland mené par le guitariste et chanteur Dan Kerry. Il a écrit et il interprète les dix chansons de Colored Edge of Memory, deuxième album du groupe. Il a un timbre très plaintif, au point que le chant semble souvent mal assuré. Il est épaulé en harmonie vocale par Megan Leigh. Ils sont accompagnés par Jeff Kahn (mandoline) et Eddie Dickerson (fiddle). La moitié des titres sonne folk. Trois chansons sont rendues bien bluegrass avec l’apport d’un bassiste et du banjoïste Rick Lafleur qui était membre des Grass Cats il y a une dizaine d’années. La valse White Mountains a aussi une rythmique bluegrass mais sans l’apport du banjo. Color Edge of Memory s’achève sur un autre titre bien rythmé, Trick of the Dark, avec piano et batterie.


 

mardi 4 juillet 2023

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

Dan TYMINSKI

"God Fearing Heathen" 

Cri du 💚 

Dan Tyminski, 56 ans, est pour moi le meilleur chanteur bluegrass de sa génération (celle qui vient après Del McCoury et Peter Rowan). Pourtant, depuis bientôt 30 ans qu’il a quitté Lonesome River Band, le groupe qui l’a fait découvrir, on peut juger qu’il n’a pas fait grand’ chose… Si, deux coups énormes! La voix de George Clooney pour interpréter Man Of Constant Sorrow dans le film O Brother et celle de Hey Brother, tube du DJ électro suédois Avicii qui s’est vendu à plus de 6 millions d’exemplaires dans le monde et a été en tête des charts de 18 pays en 2014. A côté de ça, une poignée de chansons sur les albums d’Alison Krauss & Union Station, deux albums bluegrass sous son nom en 2003 et 2008 et un OMNI (objet musical non identifié) intitulé Southern Gothic, inspiré de la collaboration de Dan avec Avicii, et sorti sous le sobriquet raccourci de Tyminski pour ne pas être confondu avec le reste de sa discographie (un flop commercial si j’ai bien compris). Les derniers albums bluegrass de Dan Tyminski datent donc de 2008 (Wheels en solo) et 2011 (Paper Airplane avec Alison Krauss & Union Station). God Fearing Heathen était donc très attendu et ne déçoit pas, c’est le moins qu’on puisse dire. Les dix titres sont superbement chantés avec cette voix épaisse, charnue et pourtant claire, qui en garde toujours sous la pédale question puissance et dont chaque inflexion est un vrai bonheur. En plus, Dan (guitare) s’est entouré d’excellents jeunes musiciens qui font un superbe travail: Jason Davis (banjo), un des meilleurs spécialistes du style Scruggs, Grace Davis (basse) et trois membres du groupe East Nash Grass: Gaven Largent (dobro), Harry Clark (mandoline) et Maddie Denton (fiddle). Dan Tyminski reprend Hey Brother dans une version purement bluegrass (sans batterie ni bidouillages électro) qui ravira tous les amateurs du genre, menée par le banjo et le dobro. Une grande chanson. Il a coécrit les neuf autres. Il interprète seul à la guitare God Fearing Heathen. Ode To Jimmy est un hommage à Jimmy Martin. Keep Your Eye On Kentucky, Silence In The Brandy, Never Coming Home et encore plus Never Met A Stranger sont enthousiasmants. Les chœurs de Maddie Denton et Gaven Largent apportent un charme supplémentaire à Occam’s Razor. Le banjo et le fiddle enflamment G.O.A.T. Vous aussi, vous aurez un coup de cœur pour ce disque. Ne le manquez pas, Dan Tyminski est un artiste rare.

 

CIRCUS No. 9 

Avant internet, à la lointaine époque des 33 tours et même aux premiers temps des CDs, nous disposions de peu d’infos pour choisir nos albums bluegrass (souvent achetés par correspondance). Il y avait bien la presse spécialisée, mais elle était rarement objective. Le choix se faisait souvent par associations de musiciens. On achetait l’album de Anger & Marshall parce qu’on les avait aimés avec David Grisman, on pariait sur Quicksilver parce qu’on avait apprécié Doyle Lawson avec les Country Gentlemen, on découvrait Alison Krauss parce qu’il y avait Tony Trischka, Sam Bush, Jerry Douglas et Russ Barenberg sur son premier album… C’est ainsi que j’ai connu Circus No. 9, à l’ancienne, parce que j’avais aimé le mandoliniste Thomas Farrell sur l’album de Mason Via (cf. Bluegrass & C° du mois de janvier). En plus de Cassell, Circus No. 9 est composé depuis sa formation en 2016 de Matthew Davis (banjo), Ben Garnett (guitare) et Vince Ilagan (contrebasse). Cassell et Davis sont les principaux chanteurs et compositeurs. Le répertoire est 100 % original et cinq des onze morceaux sont signés par l’ensemble des membres de Circus No. 9. Pour cet album sans titre (leur second), ils sont accompagnés sur sept morceaux par John Mailander (fiddle) et sur trois autres par un batteur. Circus No. 9 joue du bluegrass moderne. Davis, Cassell et Mailander brillent dans les quatre instrumentaux. Comme les Punch Brothers, il y a pas mal de crescendos et de descentes d’adrénaline mais sans les ralentis extrêmes qui m’énervent chez la bande à Chris Thile. To The Lighthouse est entre new acoustic et newgrass. Unfinished Business est plus doux, dans le style des chansons du groupe. J’ai moins aimé les deux autres instrumentaux qui s’enchainent sur dix minutes avec une intro pour laquelle on croirait que les Beatles sont venus leur passer les bandes à l’envers (en fait des bidouillages électro de Garnett). J’ai, en revanche, apprécié toutes les chansons. The Place That I Call Home est la plus classique, chantée par la voix douce de Thomas Cassell, avec un banjo dans le style Scruggs. Headphones est plus moderne, presque pop, avec une rythmique savante et un bon arrangement punchy. Steampipe Coffee est caractérisé par une mandoline créative, un bon gimmick de banjo et un solo de guitare électrique qui rend rock la fin du morceau. Forever More, par sa mélodie, le chant doublé et l’atmosphère intimiste fait penser à l’album From Langley Park To Memphis de Prefab Sprout (ça date de 1988 et ce groupe pop anglais n’a rien à voir avec le bluegrass, je vous le concède). Kind Of Fool est un titre jazz avec des fulgurances funk (c’est un des morceaux arrangés avec un batteur et Ben Garnett y joue de la guitare électrique). Les quatre musiciens sont tout aussi à l’aise sur ce titre que sur les morceaux bluegrass et newgrass. Circus Train No. 9 est une chanson en plusieurs mouvements qui démarre en ballade, s’accélère puis ralentit pour une partie instrumentale en valse qui se transforme en musique de cirque. L’album s’achève en douceur avec Scaffold Song interprétée par Matthew Davis avec Aoife O’Donovan (toujours prête à contribuer aux albums des artistes novateurs) sur fond de banjo, fiddle et contrebasse à l’archet (Vince Ilaman est aussi virtuose que ses camarades). Les vieilles méthodes ont décidément du bon pour découvrir les nouveaux talents. 

 

Michael CLEVELAND

"Lovin’ Of The Game" 

Cri du 💚  

Après The American Fiddler de Andy Leftwich en avril, Lovin’ Of The Game est le deuxième album d’un violoniste bluegrass à être Cri du Cœur cette année. Deux disques pourtant bien différents. Celui de Leftwich était 100 % instrumental. Il y a huit chansons parmi les douze titres choisis par Michael Cleveland. Cinq ont été enregistrés avec diverses vedettes du bluegrass. I Wish I Knew Now What I Knew Then est une valse lente écrite et chantée par Vince Gill, placée au milieu de l’album, qui calme (un peu) le jeu au milieu de titres rythmés emportés par la fougue du flamboyant Michael Cleveland. For Your Love de Joe Ely est magnifiquement chanté par Billy Strings dans un arrangement newgrass. Sunny Days est interprété par Jeff White, fidèle compagnon de route de Cleveland. Temperance Reel est chanté en duo par Luke Bulla et Tim O’Brien et accompagné en triple fiddle par Bulla, O’Brien et Cleveland. Contact est une des deux compositions instrumentales de Cleveland, un tempo rapide où il double fiddle et mandoline (avec le même feu qu’au fiddle), passant le relais ou jouant en duo avec Béla Fleck et Cody Kilby, excusez du peu. Deux morceaux ont été enregistrés avec les Travellin’ McCourys, l’instrumental Five Points (la seconde compo de Cleveland) et Luxury Liner de Gram Parsons, une chanson que je n’aime pas beaucoup d’habitude mais que j’ai trouvée très réussie dans l’arrangement concocté par Cleveland autour de la voix de baryton de Jason Carter. Les cinq autres titres ont été enregistrés avec le groupe de Michael Cleveland: Josh Richards (guitare), Nathan Livers (mandoline), Josiah Shrode (banjo) et Chris Douglas (basse). Beaucoup moins connus que les invités cités précédemment mais tout autant talentueux. Richards est vraiment un excellent chanteur et les harmonies vocales sont parfaites. Il interprète un titre rapide et deux bons countrygrass dont One Horse Town soutenu par un batteur. Ils jouent enfin deux instrumentaux, Empty Pocket Blues sur les chapeaux de roues avec un coup de main de Bryan Sutton à la guitare, et Thousand Dollar Holler, un traditionnel qui me semble en fait être Lost Indian et d’ailleurs joué dans le même arrangement que Country Gazette, avec la voix de Tim O‘Brien qui se confond (ou s’harmonise) avec le fiddle. Brillant! 

 

Tim O’BRIEN

"Cup Of Sugar" 

À part Red On Blonde (consacré à des reprises de Bob Dylan) et Chicken & Egg en 2010, tous les albums de Tim O’Brien (soit une bonne quinzaine) portent le titre d’une des chansons du disque. J’ai rarement trouvé que le choix s’était porté sur celle que je préférais mais, pour Cup of Sugar, c’est une évidence. Ce titre est un vrai bijou. Le texte (les relations de Tim avec son voisin) est un savoureux morceau de philosophie du quotidien, un vade me cum du vivre ensemble. Chaque anecdote fait mouche avec tout l’humour second degré et l’auto-dérision dont Tim est capable. Les parties chantées en duo par Tim et son épouse Jan Fabricius sont très réussies, portées par un arrangement guitare – mandoline tout en nuances. Il y a beaucoup d’autres bonnes chansons dans ce disque, toutes composées par O’Brien, à commencer par deux titres bluegrass, Let The Horses Run auquel l’harmonie vocale de Del McCoury donne tout son cachet, et Little Lamb, Little Lamb, moins classique, plus marqué par le style de Tim. Trois arrangements sont rythmés par le banjo old time de Tim, Bear (sur la place de la nature dans nos sociétés modernes), le dynamique Shout Lulu (à propos d’un chien millionnaire qui urine sur la statue du fondateur du Ku Klux Klan) et Diddleye Day, une des trois chansons coécrites par Tim et Ronnie Bowman. Depuis que Jan Fabricius accompagne sa vie mais aussi sa musique, Tim est plus souvent guitariste que mandoliniste et c’est avec un joli fingerpicking qu’il accompagne le honky tonk The Pay’s A Lot Better, écrit avec Thomm Jutz, autre tranche de philosophie non dénuée d’humour ("The weather is better than six feet under and the pay’s a lot better too"). Jan Fabricius interprète She Can’t, He Won’t and They’ll Never d’une jolie voix plutôt folk. Gila Headwaters est intégralement chanté en duo. C’est la plus jolie mélodie de cet album qui marque le retour de Tim O’Brien aux arrangements qu’il privilégiait dans les années 90, avec une très nette prépondérance des instruments à cordes acoustiques, même s’il semble délaisser le bouzouki depuis quelques années. Les claviers de Mike Rojas sont présents sur plusieurs titres mais le piano n’est en première ligne que dans l’arrangement de The Pay’s A Lot Better. L’orgue accentue le côté blues de Thinkin’ Like A Fish. Guitare, mandoline (Jan Fabricius mais aussi Tim sur deux titres), banjo (Cory Walker) et fiddle (Shad Cobb) sont parfois soutenus par la batterie ou les percussions de Jamie Dick. On a hâte de retrouver ces chansons avec Tim et son groupe à La Roche Bluegrass Festival cet été. 

 

Nick DUMAS 

"Details" 

Nick Dumas s’est fait connaître comme mandoliniste de Special Consensus, groupe avec lequel il a enregistré deux bons albums (dont Rivers & Roads, album IBMA de l’année 2018). Details est son second album solo. Il s’est entouré d’une équipe talentueuse où brillent particulièrement Jeff Partin (dobro) et Kenny Smith (guitare) et qui comprend aussi Carley Arrowood (fiddle) et Russ Carson (banjo). Les deux instrumentaux de l’album sont de la plume de Dumas. Bozeman est assez classique. Harvest Sky est plus moderne, beaucoup plus intéressant et a inspiré l’ensemble des musiciens. Parmi les neuf chansons, Dumas n’a écrit que Old Soul, moderne, bluesy et intense. Pour les autres, il s’est adressé aux songwriters bluegrass en vogue que sont Becky Buller (4 titres), Tim Stafford, Daniel Salyer et Jon Weisberger. L’ensemble est plutôt moderne. Le fiddle est grâcieux et le dobro remarquable dans Details. Riding The Boston & Maine est un trainsong efficace de Stafford. We’d Go To Town joue sur la nostalgie. How Many Tours, un titre rapide plus classique, clôt joliment l’album. A l’époque où il jouait avec Special Consensus, le chanteur du groupe était Rick Faris mais Dumas avait déjà montré des qualités sur quelques titres. Il confirme ici qu’il chante plutôt bien, d’autant que l’harmonie vocale de Carley Arrowood colore agréablement son timbre assez neutre. 

 

Joe MULLINS & The RADIO RAMBLERS

"Let Time Ride" 

Le banjoïste Joe Mullins avait démarré sa carrière dans le groupe de son père, The Traditional Grass. Depuis bientôt 20 ans, avec les Radio Ramblers, il perpétue ce bluegrass bien ancré dans la tradition. Let Time Ride doit être leur dixième album. Le groupe a connu pas mal de changements au cours du temps et depuis Somewhere Beyond The Blue (Le Cri du Coyote n° 170), Jeff Parker a été remplacé à la mandoline par Chris Davis qui a un CV plutôt avantageux (Jr Sisk, Wildfire, The Grascals). Il partage les chants lead avec Mullins et le guitariste Adam McIntosh. Avec Jason Barie au fiddle et Randy Barnes à la basse, Let Time Ride est un album très bien joué (Old Fire, Big City notamment) mais dont le répertoire me parait plutôt faible et les chants décevants. Aucune chanson n’est vraiment marquante. Sur plusieurs titres, la voix lead manque de relief ou de personnalité. Au titre des satisfactions, la voix douce de McIntosh va bien au gospel lent Scars In Heaven. Forsaken Love est bien chanté en duo par Mullins et McIntosh. Il y a un bon trio sur le refrain de A Courtin’ I Go. Le quartet est en place dans le gospel The Glory Road mais celui de It’s A Grand And A Glorious Feeling (a cappella) est raté (les timbres des voix ne vont pas ensemble). Pour apprécier Joe Mullins & The Radio Ramblers, préférez leurs albums The Story We Tell et For The Record.

dimanche 31 juillet 2022

L'Avis d'Alain, par Alain Kempf

 

L'Avis d'Alain

 

Tim O’BRIEN, Bill FRISELL & Dale BRUNING 

"Life Lessons " 

Les lecteurs du Cri connaissent Tim O’Brien, membre fondateur du groupe de bluegrass Hot Rize, chanteur, mandoliniste, violoniste, guitariste, auteur et compositeur actif depuis une cinquantaine d’années. Star du bluegrass, il excelle aussi en musique irlandaise, old-time, etc. Bill Frisell est également, une sommité, l’un des guitaristes de jazz contemporains les plus notoire-ment connus, qui a pour particularité d’associer le jazz au folk et à la country-music. En revanche, je n’avais jamais entendu parler de Dale Bruning, le troisième membre du trio signant cet album. Au début des années 1970, il était le professeur de guitare à la fois de Tim et de Bill, à Denver, et son influence a été déterminante sur la carrière de ses deux célèbres élèves. Life Lessons est le fruit de la réunion, un demi-siècle plus tard, des trois musiciens. Cet album revêt donc un caractère “historique” mais la réussite musicale est-elle au rendez-vous? Sachant que le projet est l’initiative de Nick Forster, bassiste de Hot Rize et remarquable producteur, on ne risquait guère d’être déçu et, en effet, le voyage musical est superbe. Dale Bruning joue de la guitare acoustique archtop, Bill Frisell essentiellement de la guitare électrique et Tim O’Brien intervient avec sa palette d’instruments à cordes (guitare, mandoline, mandocello, etc.) et chante sur plusieurs titres. Ils sont parfois accompagnés à la basse par Nick Forster. Il y a plusieurs standards de jazz : l’arrangement de Bags Groove, joué en en duo par Dave et Bill, est excellent; All Things You Are et Sweet Lorraine sont chantés par Tim, très à l’aise dans ce registre de crooner. Dale Bruning interprète en solo Gone With The Wind et à l’écouter on ne se douterait pas qu’il était âgé de 86 ans au moment de l’enregistrement! Red Rocking Chair, puisé dans le répertoire old-time est ici adapté de façon très originale, entre folk et blues. Autre emprunt au répertoire folk: Spanish Is The Loving Tongue, popularisé par Bob Dylan. D’autres titres sont soit des originaux, soit des raretés (je ne dispose pas des noms des auteurs). Paris Nights est une très jolie valse latine. Sur Langosta Bay, swing langoureux, des cuivres et une contrebasse sont invités avec bonheur. Tim O’Brien clôt l’album en chantant I Pluck A Red Rose, ballade celtique qui prend des couleurs jazzy. Tous les 11 morceaux de l’album sont sur des rythmes assez lents et les musiciens ne font pas étalage de virtuosité spectaculaire, mais privilégient le beau son et la sensibilité dans l’interprétation. Life Lessons doit s’écouter attentivement, au calme, pour en apprécier les grandes qualités. 

 

Eliza GILKYSON

"Songs From the River Wind" 

Cette chanteuse (et songwriter) du Nouveau-Mexique, née en 1950, a sorti son premier disque en 1969, suivi par de nombreux autres. Celui-ci évoque le vieil Ouest, les vastes paysages, les cowboys et cowgirls. La voix est étonnamment jeune, la manière de chanter et l’orchestration sont dans une veine americana intemporelle de très bon goût. C’est donc fort plaisant à écouter, grâce aux talents d’écriture et d’interprétation d’Eliza mais aussi aux excellents arrangements du producteur et multi-instrumentiste Don Richmond (cf. Wind River And You). Le disque démarre par une ballade acoustique enrobée d’accordéon, de mandoline et de slide guitar. Elle suivie par chanson endiablée sur un rythme de square-dance, où le dobro et le fiddle sont à l’honneur. Puis on enchaîne avec une très jolie ballade avec un accompagnement dépouillé de guitare électrique. Au fil des plages, on aura de l’autoharp, de la steel-guitar, du trois-temps, du banjo, pas le temps de s’ennuyer! 

 

The SPACE AGE TRAVELLERS 

"Satellite Shuffle"  

Les amateurs de belle guitare électrique devraient apprécier ce disque instrumental, création de BJ Baartmans qui revendique des influences très variées qu’on retrouve dans ses compositions : les Shadows, Brian Setzer, Bill Frisell… On a donc des morceaux de différents styles où BJ déploie un grand talent et des sons de guitare réjouissants. Il est accompagné par une section rythmique impeccable formée de Gerco Aerts (basse) et Sjoerd Van Bommel (batterie). Satellite Shuffle est un blues planant, Sandology fait tourner un riff sophistiqué et groovy, Charlie’s Pickup lorgne vers le western-swing, Miles Inbetween nous fait penser au jazz de Bill Frisell, The Saturn 3 propose du ska psychédélique: on peut embarquer sans crainte dans ce satellite néerlandais !

 

Susan CATTANEO 

"All is Quiet" 

La chanson-titre de l’album fait l’objet d’une vidéo qui donnera une bonne idée de l’œuvre. “Tout est calme”; certes, jamais de rythmes débridés, pas de débordements vocaux, mais l’émotion pointe dans les neuf titres splendides. La voix de Susan Cattaneo, claire avec un vibrato parfaitement maîtrisé, me fait penser aux grandes chanteuses folk comme Judy Collins. On sent une artiste expérimentée, même si sa carrière discographique est assez récente : bostonienne, elle est professeur de songwriting au prestigieux Berklee College, respect! L’accompagnement instrumental est fourni par deux fabuleux guitaristes, Kevin Barry et Duke Levine: pas des stars non plus, mais des CV bourrés de grosses références en studio et sur scène. Nulle esbroufe, mais un tissu de guitares électriques et acoustiques de toute beauté. Difficile d’isoler une chanson en particulier dans cet ensemble très homogène, mais mon coup de cœur va à Blackbirds, petit bijou de délicatesse folk. Une très belle réussite. 

 

Grant HAUA 

"Ora Blues at the Chapel" 

On a pu voir ce bluesman maori en France cet été, dans les festivals blues de Cognac et Cahors. Les 13 titres de l’album issus du répertoire déjà enregistré précédemment de Grant Haua, mais joués en live devant un public restreint: on a ainsi l’énergie d’un concert, mais avec une qualité de son comparable à celle du studio. Les morceaux sont très énergiques, avec une orientation blues-rock et on se régale grâce aux qualités vocales et guitaristiques de l’artiste, très bien accompagné par ailleurs (basse, batterie, piano). Sur Voodoo Doll, on voit que l’esprit de la Nouvelle-Orléans souffle sur la Nouvelle-Zélande. Cerise sur le kiwi : la chanteuse de soul (elle aussi maorie) Delanie Ututaonga est présente sur quelques titres et met le feu. Difficile de rester assis en écoutant Beetlejuice

 

Neko CASE 

"Wild Creatures" 

Il s’agit d’une compilation de 21 titres retraçant les 25 ans carrière de la chanteuse-songwriter américaine, classée entre indie-rock et alt-country. S’y ajoute une nouveauté: Oh, Shadowless. La plupart de morceaux sont du rock électrique, mais on trouve aussi un titre acoustique un peu old-time, le tout étant fort bien chanté et joué. Cet album est disponible exclusivement en version numérique sur les différentes plateformes.