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mercredi 20 décembre 2023

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

Grey DeLISLE

"She's An Angel" 

Après quelques beaux albums publiés entre 2000 et 2005, Grey DeLisle était devenue rare jusqu'à Borrowed, disque de reprises paru à l'automne 2022. Un an plus tard, elle revient avec un nouvel opus composé de chansons originales (le premier depuis 2005) au titre qui lui ressemble, She's An Angel. À l'exception de I Really Got The Feeling écrit à l'origine pour Dolly Parton par Billy Vera, Grey signe neuf titres seule et en co-signe quatre autres. Marvin Etzioni et Murry Hammond étant absents, ce sont les guitaristes Deke Dickerson et Eddie Clendening qui produisent le disque. Le second nommé a par ailleurs coécrit le premier titre, I’ll Go Back To Denver (And You Can Go To Hell), et le dernier, Quit Pickin’ On Me. Parmi les autres collaborations, il faut noter Robert Williams, plus connu sous le nom de Big Sandy, qui a coécrit I Like The Way You Think I Think. Pour ce qui est des musiciens présents, on note particulièrement DJ Bonebrake (batterie et vibes), Bernie Dresel (basse), T. Jarod Bonta (piano) ou encore Tammy Rogers (fiddle) et Dave Biller (steel). L'un des moments forts du disque est l'humoristique The Dog, que Grey chante en duo avec le légendaire Ray Benson, mais je pourrais aussi citer (en me limitant) Cowboy Joe, She's An Angel, Everybody's Baby ou I Missed You, tellement cet album est riche de bout en bout, avec une Grey DeLisle dont le plaisir de chanter s'entend au détour de chaque note. Et je salive d'avance en pensant que la Dame a en projet trois autres albums avec différents producteurs qui ont pour noms Andy Paley, Jolie Holland ou Marvin Etzioni. 

 

The BURRITO BROTHERS

"Christmas" 

Ces Burrito Brothers (Chris James, Tony Paoletta, Peter Young et Steve Allen) sont plutôt prolifiques. Quelques mois après l'excellent Together, ils nous proposent leur disque de saison, tout simplement intitulé Christmas. Aucun classique du genre n'est ici interprété mais il faut noter quand même quelques reprises. Tout d'abord la chanson d'ouverture Christmas Day (avec une introduction parlée de Gram Parsons) avait été popularisée par Glen Campbell dans son album de Noël de 1969. Santa Looked A Lot Like Daddy est une chanson de Buck Owens. Plus curieusement, il y a un double hommage aux cousins britanniques avec Christmas, extrait de Tommy des Who, dont l'interprétation ne trahit pas l'original, et avec Christmastime qui est un medley d'extraits de chansons de Noël des Beatles. Les titres originaux ont été écrits ou coécrits par Chris James, parfois il y a longtemps (trente-cinq ans pour Bethlehem Bell, une quinzaine d'années pour Santa et Merry Christmas), parfois spécialement pour ce projet (Christmas Moon, Spirit Of The Season, Happy New Year). Tout cela donne un disque conçu pour la saison des fêtes qui se laisse écouter avec beaucoup de plaisir. 

 

Helene CRONIN

"Beautiful December" 

J'ai déjà parlé (en bien) de Helene Cronin, notamment à l'occasion de ses deux précédents LP studio Old Ghosts & Lost Causes et Landmarks. Beautiful December est un EP de chansons de Noël, toutes originales. Les trois premières chansons sont des coécritures: I Could Use A Silent Night et Beautiful December avec Nicole Lewis, One Night On Earth avec Janelle Arthur et Adam Wheeler. Les trois autres (The Bells Of St. Thomas, Come, Lord Jesus et Christmas Boy sont l'œuvre de Helene Cronin seule. Ce qui réunit tous ces titres est une grande beauté, un peu solennelle, qui démontre que, pour Helene, Noël n'est pas que la fête des marchands. Je rappelle à cet égard que la dame avait, dans une première carrière enregistré deux albums d'inspiration religieuse. Pour cette aventure, Helene est accompagnée par Bobby Terry (guitare), Byron House (basse), Chris Powell (batterie), Melodie Chase (violoncelle), Charlie Lowell (claviers et cloches) ainsi que quelques vocalistes. Le tout est produit par Mitch Dane qui ajoute guitares, cloches, claviers et percussions. Ce disque, inspiré et inspirant, fait partie de ceux que l'on a du mal à retirer du lecteur de CD, et pas seulement parce qu'il ne dure que vingt-deux minutes. 

 

Kevin DOOLEY

"Band O'Gypsys" 

Ceci n'est pas un disque de Noël, mais Band O'Gypsys de Kevin Dooley pourrait faire un parfait cadeau à déposer sous le sapin. C'est ainsi que je l'ai ressenti, avec un peu plus d'un mois d'avance lorsque je l'ai trouvé dans ma boîte aux lettres. Le disque venait d'Écosse (merci à Rob Ellen) et l'illustration de la pochette me faisait penser à un de ces groupes d'antan qui faisaient la joie des pubs enfumés d'Irlande. En fait, il s'agit d'une photo ancienne, prise dans l'Indiana, et le joueur de fiddle sur la droite n'est autre que le grand-père de Kevin. Ce dernier vient de Dayton, Ohio, et il a grandi dans le sud du Michigan où il a eu le plaisir de voir ce granddad fabriquer des instruments et jouer du fiddle, du piano ou de la scie musicale. La famille est importante pour celui qui est un vétéran de la scène, désormais retiré des tournées et qui a derrière lui une carrière de plus de quatre décennies, riche de douze albums en incluant ce nouvel opus qui comprend dix titres écrits par Kevin. Band O'Gypsys est entièrement acoustique (à l'exception d'une basse électrique sur deux titres) et il a été enregistré à l'ancienne, en analogique, à Longmont, Colorado. Les chansons sont des histoires personnelles sur la famille, l'amour des grands-parents et la recherche de ce qui est vraiment important. Grandad's Smile est une superbe et douce ballade où le violon d'Oliver Jacobson et la mandoline de Steve Mullins, rejoints par l'accordéon de John Magnie, constituent une trame parfaite pour que Kevin déroule sa mélodie. À l'écoute, on croirait voir le sourire du grand-père. D'autres titres ont des accents bluesy comme Brother Wind, hommage aux troubadours qui ont inspiré Kevin (en particulier Chuck Pyle), Everyday Dreams (déjà enregistré sur l'album éponyme en 1997) ou encore le mélancolique Yesterday's Road qui est issu de réflexions inspirées la pandémie: pourquoi les bonnes choses passent-elles si vite alors que les moments difficiles nous collent comme de la glu? Il y a aussi des titres plus enlevés, comme For You, Spinning Of The World et le blues-rock Joey's Shadow. Ce dernier morceau évoque l'histoire réelle d'une inondation à Jamestown au cours de laquelle un ami cher a perdu la vie. En plus de Grandad's Smile, il y a des chansons qui incitent à l'optimisme comme Northern Boy (l'amour de la nature et de la musique), Voices Carry qui swingue doucement et loue le pouvoir des voix, le fait de chanter ensemble qui réunit les gens au-delà des harmonies. L'album se finit sur Some Brighter Day, chanson d'espoir, évidemment. La découverte de Kevin Dooley a été, pour moi, tardive et n'en est que plus belle. Kevin Dooley ne se contente pas d'être talentueux, c'est aussi un un homme humble et sympathique, un amoureux de la musique. 

 

David FRANCEY

"The Breath Between" 

The Breath Between, c'est la respiration entre le premier et le dernier souffle, comme un symbole de la brièveté de la vie, dont on se rend compte à partir d'un certain âge, dès qu'on se retourne sur son passé, et une invitation à en profiter pleinement, à savourer chaque instant, chaque respiration. David Francey, Canadien né en Écosse a désormais à son actif une douzaine d'albums en studio (plus un enregistrement public) et s'affirme depuis près de vingt-cinq ans comme un authentique poète, un songwriter qui peut sans hésitation être classé parmi les meilleurs au pays de Leonard Cohen. Pour ce nouvel album, David Francey retrouve ses partenaires depuis une dizaine d'années: Mark Westberg (guitare et voix) et Darren McMullen (guitare, mandole, madoline, bouzouki et voix). Terra Spencer est une addition importante au casting puisqu'elle joue de la guitare et (surtout) du piano, chante en duo sur Narrow Boats (chanson inspirée par le calme des rives de la Tamise) et a écrit les mélodies de deux chansons: Absolution (titre chanté a cappella) et Just Before Christmas. Parmi les autres musiciens, je citerai Dave Clarke (guitare) et Natalie Williams Calhoun (violoncelle). Pour One Day, la voix et le bouzouki de David sont soutenus par la guitare et les harmonies de Colin Francey. La seule reprise est une composition de Mike Reid et Allen Shamblin, I Can't Make You Love Me, connue par l'interprétation de Bonnie Raitt et qui trouve ici une nouvelle vie, d'une pure beauté, avec juste la voix de David et le piano de Terra. Quand l'orchestration est plus fournie, comme pour I Called It Love, l'accordéon, le bodhran et le fiddle s'intègrent parfaitement dans un ensemble la plupart du temps assez dépouillé. Chansons d'amours, chansons d'espoir et de gratitude, The Breath Between dégage un parfum de paix et de quiétude, même si Just Before Christmas fait référence au naufrage d'un bateau de pêcheurs juste avant Noël, et si Time For The Wicked To Rest évoque ceux qui propagent la haine et la peur (notamment en politique). En ce qui me concerne, une chanson a une résonance particulière. This Morning a en effet été écrite juste après la mort de John Prine: "Le 8 avril est le jour du décès de John Prine. J'ai beaucoup pensé à lui et j'ai écrit cette chanson en hommage à son bon cœur. Il m'a mis sur le chemin", écrit David, et il chante "Ce matin, ce matin / le soleil s'est levé / et le monde a continué de tourner / encore et encore / chantant tes chansons, du début à la fin / pendant que les cœurs se brisent sans bruit / c'est ainsi que va le monde". Ce monde est plus triste sans John Prine mais où nous avons la chance d'y vivre en même temps que beaucoup de beaux artistes, et David Francey n'est pas le moindre d'entre eux.

Carl SOLOMON

"The Whisper" 

Carl Solomon est un chanteur folk, un musicien, un véritable artisan de la chanson qui vit à Portland, Oregon. À ma connaissance, The Whisper est au moins son quatrième album, avec dix chansons originales qui parlent d'amour, de mort, de vie et d'un monde qu'il chérit. Pour l'occasion, Carl s'est associé avec le producteur, ingénieur du son et musicien Merel Bregante que l'on avait découvert il y a bien longtemps avec Loggins & Messina puis The Dirt Band et, plus récemment aux côtés d'artistes comme Randy (Lewis) Brown ou Brian Kalinec dont il a produit l'excellent The Beauty Of It All, chroniqué dans ces colonnes (Du Côté de chez Sam, Juin 2023). Ces deux noms situent le domaine dans lequel évolue Carl Solomon, celui d'un folk tranquille, mélodieux et doucement teinté d'électricité, avec des textes qui incitent à la réflexion. Randy Brown a d'ailleurs coécrit Crime Of Silence. Si, sur The Whisper (la chanson), le fiddle de Cody Braun soutient joliment la voix douce de Carl, d'autres musiciens se mettent en valeur comme Peter Wasner aux claviers (son piano dialogue avec la guitare acoustique dès l'introduction du premier titre, Look West). L'accordéon de Lori Beth Brooke brille sur Lincoln Continental (Suicide Doors), la pedal steel de Dave Pearlman sur Singin' With The Ghost ou Window Shopping For Jesus (un titre dont le refrain évoque Jésus et Gram Parsons), et ce ne sont que quelques exemples, chaque musicien étant mis en valeur par la production aux petits oignons de Merel Bregante (lui-même à la batterie et aux percussions). Parmi les autres titres remarquables, il y a Morocco où Carl est allé trouver la chaleur au cours d'un voyage (Madrid a perdu son charme, nous étions seulement des vagabonds) ou encore Soldier's Psalm. You, Me, Us, qui clôture le disque est une sorte de conte futuriste qui parle d'apocalypse: la planète peut-elle renaître alors que seuls restent sur terre le coyote, le saumon et le corbeau? Au-delà-de cette question fondamentale, Carl Solomon ne va pas changer le monde ni révolutionner celui de la musique, mais il a le mérite de nous offrir The Whisper dont l'écoute procure un réel plaisir.

jeudi 12 octobre 2023

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

OLD CALIFORNIO

"Metaterranea" 

Après Old Californio Country, album composé presque exclusivement de reprises, présenté en ces colonnes en novembre 2022, Old Californio revient avec Metaterranea entièrement écrit par Rich Dembrowski. Les compositions sont solides et les harmonies vocales de Rich et Woody Aplanap, avec parfois le renfort de Justin Smith et Jason Chesney, sont superbes, quelque part entre les Beach Boys, America et Poco. Des titres comme The Swerve et Destining Again semblent tout droit sortis ses seventies, avec des guitares qui chantent et se répondent, acoustique, électrique et slide. Weeds (Wildflowers), avec les harmonies de Jason Chesney est un morceau acoustique, bucolique, qui incite à la rêverie. The Seer est en revanche un titre plus tape-à-l'oreille, avec une introduction électrique à la Crazy Horse et un texte qui évoque le côté éphémère de nos vies. Changement de tonalité à nouveau, aussi bien pour les voix que pour les instruments, avec Tired For A Sea qui revêt un parfum psychédélique. Pour Just Like A Cloud, dernier titre de l'album, enregistré live en studio, c'est un swing jazzy qui domine. Rich Dambrowski a d'ailleurs dit aux musiciens, avant l'enregistrement, en guise d'instructions: "Je veux que ce soit pleinement du jazz. Je veux que ce soit vous, les gars, exprimant votre sens musical". Le message a bien été compris par Woody Aplanap (guitare), Corey McCormick (basse) et Anthony Logerfo (batterie) et le titre est une parfaite conclusion à cet album qui démontre que Old Californio, seize ans après son premier album, n'a jamais été aussi en forme. 

 

The BURRITO BROTHERS

"Together" 

"Dedicated with pure love and gratitude to our bold brother, Bob Hatter (1950-2021)", Together est le troisième volet d'une trilogie des Burrito Brothers commencée en 2018 avec Still Going Strong (cf. Le Cri du Coyote n°160) et poursuivie en 2020 avec The Notorious Burrito Brothers (cf. Le Cri du Coyote n°165). Le nouvel album avait été conçu et écrit plus d'un an avant la disparition de Bob. La pandémie est arrivée et a retardé le processus dont Bob Hatter (guitares acoustique et électrique, voix) n'a pu être acteur qu'à son tout début. Les trois autres ont continué comme si leur ami avait toujours été avec eux. Chris P. James (voix, claviers, harmonica), Tony Paoletta (pedal steel guitar, dobro, guitare 12 cordes, banjo, mandoline, voix) et Peter Young (batterie, percussion, voix, guitare acoustique) ont enrôlé l'excellent Steve Allen (guitares acoustique et électrique, basse, voix) pour s'asseoir dans le siège laissé vacant par Bob (et avec la béndiction de ce dernier). Ces Burritos 2023 continuent avec autant de talent que d’humilité à faire vivre un héritage glorieux et lourd à porter (avec des hauts et des bas). Les musiciens sont excellents (Tony Paoletta, en tous points remarquable, n'a rien à envier à ses aînés), les harmonies vocales sont dignes des excellents groupes de country-rock des années 1970 (Firefall, Cowboy et quelques autres) et Chris James est un leader plus que crédible et un excellent chanteur (écoutez par exemple I Live For Loving You). Quant aux compositions, toutes originales, elles creusent vite, et de manière agréable, leur sillon dans nos conduits auditifs. À titre de curiosité, on notera que Mr. Custom Man est cosigné par Gram Parsons, Chris James et Bob Hatter. Parmi les moments forts, je citerai, en premier lieu, le magnifique Blood On His Hands, mais aussi Ms. Misery. Dans Together, on croirait entendre les Byrds avec la pedal steel de Sneaky Pete. Il y a encore Let Go, où Ronnie Guilbeau fait une apparition avec sa guitare B-Bender et puis Streets Of Santa Rosa avec un brillante partie de pedal steel. L'album s'achève avec History Suite, long collage de sept morceaux qui dure plus d'un quart d'heure avec, pour finir, le léger Goodbye dont on espère qu'il ne sera pas un adieu. 

 

Rod PICOTT

"Starlight Tour" 

Rod Picott n'est pas un inconnu pour qui fréquente assidûment les colonnes du Cri du Coyote. Starlight Tour doit être le sixième que j'ai le plaisir de chroniquer. Le précédent, Paper Hearts and Broken Arrows, avait été présenté en juillet 2022, de façon élogieuse. Rod considère son nouvel opus comme un de ses trois meilleurs albums, au moins au même niveau que le précédent. L'équipe est la même avec Neilson Hubbard (production, batterie et percussions), Lex Price (basse et mandoline) et Juan Solodzano (guitares acoustique, électrique et pedal steel, piano, glockenspiel et trompette) et, pourtant, quelque chose a changé. Comme l'explique l'artiste, il y a un sentiment d'urgence: il faut faire le meilleur disque possible au moment où on le fait, avec très peu de droit à l'erreur, un minimum de prises. Le budget est limité, le temps de studio aussi (cinq jours) et les chansons (dix, pas une de plus, pas de titre en réserve cette fois) les meilleures possible. Si Rod n'a pas écrit davantage de morceaux, c'est une affaire d'exigence, parce qu'il trouve de plus en plus difficile d'écrire quelque chose qui lui semble nouveau. C'est aussi pour cette raison qu'il s'associe à d'autres: Brian Koppeman (A Puncher's Chance et Combine), Amy Speace (Homecoming Queen) et Nick Nace (Starlight Tour). Il considère aussi que certaines chansons (Digging Ditches, A Puncher's Chance, Pelican Bay et Time To Let Go Of Your Dreams), sont comme touchées par la grâce, par quelque chose qui va au-delà de l'effort collectif du groupe. Rod Picott a en quelque sorte écrit sa propre chronique et il ne me reste pas grand-chose à ajouter. Par rapport aux réalisations précédentes, le son semble un peu plus brut, avec un rythme différent, lancinant, comme si le cœur de Rod battait autrement, avec aussi une guitare électrique qui se taille souvent la part du lion, ainsi qu'on peut le constater dès The Next Man In Line. Imaginez un croisement entre J.J. Cale et David Olney, avec une voix qui délivre des confidences à l'oreille de qui écoute, pour vous faire une idée. D'autres titres sont moins électriques (Television Preacher, Homecoming Queen) mais on a toujours la même pulsation qui les porte. C'est le même Rod Picott que nous retrouvons sur cet album et pourtant il est différent, se renouvelant sans perdre son identité. L'album apparaît comme une respiration après trois années où chacun retenait son souffle, en particulier les artistes, privés de la possibilité de vivre correctement de leur métier. Si le disque est excellent de bout en bout, il atteint des sommets avec les deux derniers titres, le bouleversant Pelican Bay et le plus optimiste Time To Let Go Of Your Dreams. Concernant celui-ci, Rod dit qu'il a dû quitter le studio, en larmes, lorsqu'il l'a écouté, ému par le travail réalisé. Starlight Tour est assurément l'un des plus beaux disques de cet automne, si riche musicalement. 

 

Aaron SMITH & The COAL BITERS

"The Legend of Sam Davis And Other Stories of Newton County, Arkansas" 

Et voici un Smith de plus. Le dernier en date pour moi, le premier par ordre alphabétique. Pour résumer, la carrière musicale d'Aaron Smith a certainement consisté à trouver sa voie durant les différentes périodes de la vie. Il a commencé à écrire des chansons au piano dans l'église de son enfance, à apprendre le banjo à la maison et à jouer du cor d'harmonie dans l'orchestre du lycée. Après s'être spécialisé en cor français à l'université, Smith a joué avec le North Arkansas Symphony. Il passe ensuite plusieurs années en Floride où il traverse une phase rock'n'roll avec une Stratocaster rose à motif cachemire, mais revient finalement en Arkansas, quelque peu désillusionné, et fait une pause dans la musique. L'un des tournants de la carrière d'Aaron a été sa rencontre avec Jack Williams qui l'a traité comme un fils et lui a ouvert les portes de cercles qui lui étaient fermés, lui permettant de s'enrichir au contact de songwriters comme Steve Gillette. En 2013, Aaron a rencontré le percussionniste et chanteur Ryan Gentry, et un an plus tard, le multi-instrumentiste George Holcomb les a rejoints pour compléter le groupe. Aaron Smith & The Coal Biters ont sorti leur premier album, The Way The World Turns, en 2015. La mort de Holcomb à 76 ans, le 13 février 2023, a hélas mis fin au trio. Influencé autant par Flannery O'Connor que John Prine et John Hartford, Aaron écrit des chansons qui vont d'un jazz inspiré à des ballades pensives et émouvantes, en passant par le groove des racine du sud. The Legend of Sam Davis, un recueil de chansons, d'histoires, d'œuvres d'art, de cartes et de photos de famille racontant des histoires et des légendes du comté de Newton, en Arkansas, est le deuxième et dernier album d'Aaron Smith & The Coal Biters. La première particularité de cette œuvre est que le disque est inséré dans un véritable livre (à couverture de carton épais) de quatre-vingt-dix pages. Si la musique se suffit en elle-même, le livre en fait un objet rare. Il s'agit d'un voyage dans le temps (vers l'année 1820) à Newton County, Arkansas avec Aaron Smith pour guide. Il nous fait suivre la légende de l'excentrique prêcheur des montagnes Sam Davis, dans une véritable odyssée pour retrouver sa sœur perdue. Il serait trop long de raconter cela en détail. Je peux simplement vous affirmer qu'on a grand plaisir à rencontrer des personnages tels que Henry Martain, Curly And Tom, Ab Clayborn ou Jack Evans ou encore Granny Brisco. On savoure les mélodies prenantes et les textes poétiques et intelligents de The Lion And The Bear, The Daughter Of My People ou A Thousand Years. Aaron Smith (voix, guitare, banjo, mandoline, dobro, cor français, accordina - un accordéon à anches - et claviers), George Holcomb (basse, clarinette et voix) et Ryan Gentry (voix et percussions) ne reçoivent que quelques renforts occasionnels comme Kelly Mulhollan (banjo et mandoline), Nathan Agdeppa (fiddle), Justin Farren (basse), Brian Rogers (batterie) ou Ben de la Cour (mandoline). Tous ensemble, il nous ont offert un album aussi beau par son contenu musical que par son enveloppe physique. 

 

FOREST SUN

"Hey Magnolia" 

Après l'excellent Follow The Love paru en 2022, Forest Sun (Schumacher) revient cet automne avec le non moins brillant Hey Magnolia. Comme il en a l'habitude depuis quelques année, le songwriter nous poste depuis la Californie, où il réside, une chanson par mois grâce à son Patreon, avant de les regrouper en un album. Si je devais résumer en deux mots Forest Sun, ces mots seraient classe et élégance. Coiffé de son chapeau noir, les favoris grisonnants, il affiche un style personnel que l'on retrouve dans ses chansons. Pour ce disque, elles sont au nombre de douze, toutes de la plume de l'artiste, Someday ayant été coécrit avec son ex-épouse et partenaire, Ingrid Serban. Forest Sun, voix et guitares est accompagné essentiellement par le talentueux et omniprésent Gavain Matthews (basses acoustique et électrique, hamonies, orgue Hammond, mandoline, guitares électrique et acoustique, guitare à résonateur, banjo, claviers, cordes). On trouve aussi Lara Louise (harmonies), Rob Hooper et Kyle Caprista (batterie), Luke Price (fiddle), Michael Fecskes (violoncelle) et Maria Grig (violon et alto). Du premier titre (Hey Magnolia) au dernier (Sweet Dreams, Caroline), on se laisse porter par des mélodies imparables et des textes poétiques, intelligents et pleins d'humanité, avec quelques moments forts comme Love Keeps On Trying, All The Mornings Have An Echo, At The End Of Everything ou encore le presque religieux Lost In The Dark. Cela dit, il n'y a, en vérité, pas un moment faible dans de nouvel opus de Forest Sun, et l'on attend déjà le prochain, qui commence à se dévoiler sur Patreon ou Bandcamp, tout en se disant "Chapeau, l'Artiste".

 

Charles Wesley GODWIN

"Family Ties" 

Après Seneca (2019) et How The Mighty Fall (2021), deux albums fort bien accueillis par la critique, Charles Wesley Godwin, natif de Virginie Occidentale, a ressenti comme une énorme pression devant la nécessité de ne pas décevoir, se sentant incapable de trouver les mots de ses nouvelles chansons. L'inspiration est revenue lorsqu'il s'est contenté de regarder autour de lui, sa famille, ses amis, les paysages familiers. C'est ainsi qu'est né Family Ties, son troisième LP, publié chez Big Loud Records. En d'autres temps, ce disque, riche de dix-neuf titres, aurait été publié sous forme de double 33 tours. Family Ties trace un portrait de la maison, des relations, amis et famille, des leçons apprises et vécues. Les mélodies, inspirées, fusionnent avec des souvenirs décrits de fort belle manière. On a affaire à un travail fait avec tout l'amour et la sagesse d'un artisan. Charles Wesley Godwin, Naviguant avec aisance entre folk, rock et country, a enregistré l'album en terre musicale bénie, Asheville, Caroline du Nord, aux studios Echo Mountain, avec Julian Dreyer pour ingénieur du son principal. Al Torrence a mixé et produit l'album, assurant par ailleurs toutes sortes de parties instrumentales. Parmi les musiciens les plus remarqués, Read Connolly (banjo, dobro, lap steel, pedal steel) et Lucas Ruge-Jones (fiddle, trompette alto) sont à citer. Les chansons qui composent Family Ties sont comme des portes d'entrée vers la vie de Godwin. C'est une affaire intime, des vignettes dont beaucoup concernent les membres de la famille de Charles. Il y a Miner Imperfections, écrit pour son père, The Flood pour sa mère, Gabriel pour son fils. Il y a encore le mélancolique mais plein d’espoir Dance In Rain pour sa fille et la lettre d'amour pour sa femme qu'est Willing And Able, chanson lente et pleine de beauté. Tous les titres ont été écrits par Charles, dont deux en coécriture avec Zach McCord (Miner Imperfections et Dance In The Rain), à l'exception du célèbre Take Me Home, Country Roads, de John Denver (précédé par Cue Country Roads). Un nouveau songwriter de talent, servi par une voix vibrante, confirme ici de belle manière les promesses de ses débuts, il ne lui reste désormais qu'à acquérir une renommée dépassant ses frontières.