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lundi 9 mars 2026

Bluegrass & Co, par Dominique Fosse

 

The STEELDRIVERS

"Outrun" 

Outrun est le septième disque des Steeldrivers, le second avec Matt Dame comme chanteur et guitariste après l’album gospel Tougher Than Nails (cf. avril 2024). Il confirme que Dame est bien le chanteur idéal pour ce groupe spécialisé dans le bluegrass fort en blues, composante constante des douze chansons de Outrun (et de tous les albums des Steeldrivers). Huit ont été coécrites par la violoniste Tammy Rogers et deux par Dame. Pour les deux derniers titres, on reste en famille puisque le groupe est allé chercher deux compositions de Mike Henderson qui fut le premier mandoliniste des Steeldrivers de 2005 à 2011 (il est décédé en 2023), la ballade Prisoner’s Tears qu’il avait enregistrée sur son premier album solo en 1994 et Painted and Poison coécrit avec Ronnie McCoury. Avec Emma Lee (composé par Dame), ce dernier titre est le morceau le plus proche du bluegrass classique. Dans les autres chansons, le blues est décliné sous toutes ses formes, de la valse (When the Last Teardrops Fall) au slow (Cut You Down) en passant par des ballades, un blues typique (Traveling Trouble Blues) jusqu’au newgrass (Outrun). L’ensemble est très bien chanté et bien arrangé. Le banjoïste Richard Bailey en particulier s’adapte remarquablement à chaque situation. Dans ce répertoire de qualité, j’ai adoré le jubilatoire You Should See the Other Guy (l’histoire d’un gars qui revient très amoché d’une bagarre mais qui assure que son adversaire est bien plus à plaindre que lui). Emma Lee et la jolie ballade Rosanna sont les autres réussites les plus remarquables.


 

 

Alison BROWN & Steve MARTIN

"Safe Sensible and Sane" 

L’un des meilleurs morceaux de On Banjo, le dernier album d’Alison Brown (avril 2023) était Foggy Morning Breaking, un instrumental qu’elle avait composé et joué avec Steve Martin, le célèbre acteur qui, depuis une quinzaine d’années, fait régulièrement valoir ses talents de banjoïste, notamment avec le groupe The Steep Canyon Rangers. Pour l’occasion, Martin avait joué en style clawhammer et Alison en picking (c’est le seul style qu’elle pratique alors que Martin est adepte des deux techniques). Le succès de Foggy Morning Breaking leur a donné l’envie d’aller plus loin et d’enregistrer ensemble tout un album où Steve Martin jouerait du banjo old time tandis qu’Alison Brown jouerait en style bluegrass. Le fruit de cette collaboration est Safe Sensible and Sane dont ils ont composé ensemble les onze titres. Un enchainement de duos de banjos pouvant rapidement lasser l’auditeur, si bien joués soient-ils, Alison et Steve ont intelligemment fait la part belle à une pléiade d’invités. Il y a trois instrumentaux. Friend of Mine,  joué en duo sans accompagnement, a un original passage en harmoniques. Evening Star bénéficie d’un arrangement celtique avec le fiddler écossais John McCusker (Battlefield Band), le guitariste John Doyle (Solas) et le flutiste Michael McGoldrick (Capercaillie). L’album s’achève avec le troisième instrumental, Let’s Get Out of Here (un titre typique de l’humour de Steve Martin) avec Sam Bush et Stuart Duncan. La partie la plus intéressante de l’album se situe néanmoins du côté des huit chansons. On connait mal en France les talents de scénariste (et même d’acteur) de Martin car peu de ses films ont été des succès chez nous. Ses capacités s’étendent aussi à l’écriture de chansons. Celles qu’il a écrites pour Safe Sensible and Sane touchent par leur humour (terrain sur lequel il est attendu) mais aussi par leurs textes émouvants. Martin interprète lui-même les deux chansons comiques, Bluegrass Radio et New Cluck Old Hen, adaptation du standard instrumental qu’il chante avec Celia Woodsmith et le support du groupe Della Mae. Steve Martin n’étant pas un chanteur exceptionnel, il a confié les autres titres à des spécialistes. Tim O’Brien est le storyteller idéal pour 5 Days Out, 2 Days Back (jolie chanson sur la difficulté de concilier vie familiale et métier d’artiste qui était en tête des charts bluegrass en début d’année). Superbe interprétation de Michael par Aoife O’Donovan (joliment secondée par Sarah Jarosz sur les refrains). Il fallait des femmes pour chanter Girl, Have Money When You’re Old. Steve et Alison ont choisi les Indigo Girls. Jason Mraz chante Statement of Your Affairs sur un rythme venu des Caraïbes. Vince Gill interprète le mélancolique Wall Guitar. Avec 5 Days Out, 2 Days Back, le titre le plus émouvant est Dear Time, jolie chanson sur le temps qui passe que Steve Martin (80 ans) a confiée à un chanteur de sa génération (Jackson Browne - 76 ans – qui chante toujours aussi bien). Je ne peux pas dire que je trouve les duos de banjos renversants mais ils sont bien en place dans chaque titre, parfois associés au piano et quelques musiciens bluegrass (Bush, Duncan, Sierra Hull, Kimber Ludiker) pour mettre en valeur les chansons et leurs interprètes. 


 

 

SPECIAL CONSENSUS

"Been All Around This World" 

Comme pour les albums enregistrés à l’occasion du 25ème et du 35ème anniversaire du groupe, Special Consensus a invité des anciens membres pour fêter ses 50 ans. Le banjoïste Greg Cahill, depuis très longtemps seul musicien restant de la formation originelle, a fait les choses en grand en conviant six anciens chanteurs de Special C.: Rick Faris, Ashby Frank, Robbie Fulks, Chris Jones, Dallas Wayne et Josh Williams. Tous ont fait carrière depuis, dans le bluegrass mais aussi dans la country ou l’americana. Il y a deux titres que la formation actuelle de Special C. (Cahill - banjo; Greg Blake - guitare; Dan Eubanks - contrebasse; Brian McCarty - mandoline) joue seule: le gospel I Can’t Sit Down impeccablement interprété en quartet a cappella et Carolina in the Pines de Michael Martin Murphey devenu un standard du bluegrass, très bien chanté par Blake. A l’image de ces titres, le bluegrass classique domine l’ensemble du répertoire de cet album, même en ce qui concerne la reprise de Please, Mr. Postman des Marvelettes, bien adapté en style bluegrass. Les chœurs ne valent pas ceux des Beatles (ils ont enregistré ce titre sur l’album With The Beatles) mais il y a une très jolie intervention de Greg Cahill au banjo. Bon arrangement aussi de I’m Always on a Mountain When I Fall tiré du répertoire de Merle Haggard et chanté par Dallas Wayne. Les chants sont souvent partagés au sein d’une même chanson, ce qui incite aux comparaisons. J’ai ainsi préféré Blake à Williams et Fulks dans I’ve Been All Around This World. Mais j’ai trouvé que l’interprétation par Robbie Fulks du standard King of the Road était une des meilleures que je connaisse. Il chante aussi Like A Train, un bluegrass typique qui est une des rares chansons écrites par Tony Rice et que le groupe avait enregistrée sur son premier disque en 1979. Dans The Singer de Neal Allen (Allen Brothers), ce sont Ashby Frank et Greg Blake qui s’illustrent. Depuis plusieurs albums de Special C., il y a toujours au moins un instrumental sur lequel Alison Brown (qui a produit et arrangé cet album sorti sur son label Compass Records) joue du banjo en duo avec Greg Cahill. Ils le font très bien dans Red, Red Robin et font école puisque Ashby Frank et Brian McCarty (mandolines) puis Josh Williams et Rick Faris (guitares) se mettent aussi à jouer en duo sur ce titre. L’album s’achève sur une reprise de John Hartford, I Wish We Had Our Time Again, un titre qui s’imposait pour un groupe qui fête ses 50 ans. La chanson est arrangée de façon maline avec sept chanteurs différents et l’insertion de plusieurs instrumentaux (Whiskey Before Breakfast, Black Mountain Rag, Devil’s Dream, Forked Deer) qui permettent aux différents solistes de s’illustrer. Sympa mais je me serais bien passé des commentaires en fin de morceau. Je ne leur en veux pas. Ils faisaient la fête. C’était leur anniversaire. Je leur en souhaite plein d’autres.


 

 

GREENSKY BLUEGRASS

"XXV" 

Il faut croire que c’est la saison des anniversaires. Special Consensus invite ses anciens chanteurs pour fêter ses 50 ans. Greensky Bluegrass réenregistre d’anciens titres pour célébrer son quart de siècle. Mais en les renouvelant. Parmi les treize morceaux, cinq n’étaient apparus que dans The Leap Year Sessions (Le Cri du Coyote 169), enregistrements de la période Covid qui n’étaient disponibles qu’en téléchargement et n’avaient jamais été gravées en CD ou 33 tours. Comme Special Consensus, Greensky Bluegrass a fêté son anniversaire avec des invités. Sam Bush joue du fiddle dans Can’t Stop Now de New Grass Revival. La virtuosité des musiciens de Greensky Bluegrass ne pâtit pas de la comparaison avec celle des musiciens de la version originale, ce qui ne surprendra que ceux qui n’ont jamais écouté Greensky. Paul Hoffman partage les chants avec Billy Strings dans Reverend, avec Lindsay Lou dans In Control et avec Nathaniel Rateliff dans Past My Prime. Pour Lose My Way, il y a non seulement la voix de Aoife O’Donovan mais aussi les claviers de Aaron Neville. Greensky Bluegrass avait repris Late Night in the Copper Country du groupe Steppin’ In It (Le Cri du Coyote 78) dans leur album en public de 2010. Ils l’ont réenregistré avec la pianiste Holly Bowling qui s’est fait connaître par ses versions instrumentales de titres de Grateful Dead et de Phish. Elle joue merveilleusement bien et s’intègre parfaitement aux instruments bluegrass. Le morceau dure 14 minutes et on ne s’ennuie pas une seconde. Elle accompagne aussi Paul Hoffman dans Windshield, seule cette fois. Unique bémol dans cette suite de collaborations réussies, je n’ai pas trouvé très intéressant l’apport de Jason Hann, percussionniste de String Cheese Incident dans Who Is Federico?. En revanche, l’ajout de cuivres à What You Need est une idée (et une réalisation) vraiment formidable. Le guitariste David Bruzza ne chante qu’un titre, Broken Highways. Sa voix a gagné en épaisseur depuis la version de 2006 et ressemble de plus en plus à celle de Paul Hoffman. L’album dure 74 minutes. De quoi apprécier pleinement les énormes qualités des musiciens de Greensky (le dobroïste Anders Beck en particulier), leurs arrangements et la voix de Paul Hoffman, plus proche de celle de Michael Stipe (REM) que de Bill Monroe. Parce qu’il n’y a pas de nouveaux titres, XXV est moins indispensable que les précédents albums de Greensky Bluegrass mais c’est néanmoins un très beau disque. 


 

 

Hilary HAWKE

"Lift Up This Old World"

 Hilary Hawke est chanteuse et banjoïste. Elle joue en style clawhammer ou en picking bluegrass selon les titres. Elle a composé neuf des onze chansons de Lift Up This Old World. En clawhammer, son style est plaisant mais en picking, son jeu n’est pas assez percutant et elle n’a pas un bon son. Elle chante dans un style folk avec des notes tenues dans l’aigu qui ne me semble pas toujours convenir à sa musique (et qui n’est pas de mon goût). Il y a un effort d’arrangement dans The Sun Is All Around et la reprise de No Surprises (Radiohead). J’aime assez la mélodie de Dreaming of You arrangé avec le banjo en picking et un quatuor à cordes. Le traditionnel Liza Jane, mieux chanté, avec le banjo clawhammer est le titre que je préfère. All I’ve Ever Known bénéficie de la présence du guitariste Ross Martin et du mandoliniste Jacob Joliff.


 

mercredi 19 juillet 2023

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Tina ADAIR

"Here Within’ My Heart" 

Cri du 💚  

Si vous avez aimé Tina Adair dans ses derniers albums solo, en duo avec Dale Ann Bradley ou avec le groupe Sister Sadie, vous adorerez Here Within’ My Heart. Elle n’a jamais aussi bien chanté. Intense sur les titres rapides et blues, expressive et délicate avec un léger vibrato sur les tempos plus lents. Elle s’est très bien entourée avec les guitaristes Cody Kilby et Pat Mc Grath, Rob Ickes au dobro, Tim et Dennis Crouch (fiddle et basse) – tous les cinq déjà présents sur son dernier album (Le Cri du Coyote 170), le mandoliniste Jesse Brock et Ron Block dont j’avais presque oublié qu’il maîtrisait si bien le style Scruggs au banjo. Les arrangements ont la même intensité que la voix de Tina. Une particularité de Here Within’ My Heart est le choix de Wes Hightower pour partenaire vocal dans les dix chansons. Hightower est un spécialiste des harmonies vocales country - il a chanté dans 150 chansons arrivées en tête des charts (avec Trace Adkins, Brad Paisley, Toby Keith, Carrie Underwood pour n’en citer que quelques-uns). C’est un pro, il fait un excellent job, avec un résultat sans doute un peu différent de ce qu’aurait donné le disque avec des chanteurs bluegrass. Trois titres lents du dernier album, pourtant excellent, m’avaient paru moins intéressants que les autres. Ici, le slow I Wish ThatI Could Hurt That Way Again est magnifiquement interprété. Le blues-rock intense Bad Intentions rappelle les meilleurs moments de l’album Born Bad (Le Cri du Coyote 137). Here Within’ My Heart est un album varié avec du bluegrass classique (Seasons of Love) ou moins classique (My Baby’s Gone, Bridge You’re Gonna Burn), une touche country (Some Things You Can’t Undo), une reprise de Reba McIntyre avec un banjo crépitant (Walk On), une ballade de Steve Miller qui swingue comme elle ne l’a jamais fait (As Long As There’s A Shadow) et du gospel mené par une guitare en fingerpicking (le classique Lonesome Valley). Un très bon disque. Tina Adair sera sur toutes les listes au moment d’élire la chanteuse bluegrass de l’année. 

 

SPECIAL CONSENSUS

"Great Blue North" 

Depuis Chicago Barn Dance en 2020, le groupe Special Consensus a encore perdu la moitié de ses membres (deux sur quatre). Statistiquement, c’est normal. En 48 années d’existence, près de 50 musiciens ont défilé aux côtés du banjoïste Greg Cahill, soit au moins un musicien remplacé chaque année. Au regard de la réussite récente du groupe, le départ de musiciens est plus étonnant. Special Consensus a mis longtemps à s’imposer comme un groupe majeur mais c’est depuis une douzaine d’années une formation bluegrass de tout premier plan. Chicago Barn Dance a été élue chanson de l’année 2020 par IBMA après que Rivers & Roads ait été sacré meilleur album de 2018. Largement de quoi espérer un effectif stable. Le chanteur Rick Faris a néanmoins fini par tenter sa chance en solo après, il est vrai, douze années dans le groupe. Ce qui a changé pour Special Consensus, c’est qu’il y a quelques années, Greg Cahill se serait mis en quête d’un jeune prometteur qui puisse progresser au fur et à mesure des concerts et des enregistrements (ce fut le cas pour Faris). Aujourd’hui, la notoriété du groupe lui permet d’attirer un chanteur confirmé comme Greg Blake (ex- Jeff Scroggins & Colorado). Le nouveau guitariste interprète six chansons de Great Blue North, album consacré à des titres écrits par des artistes canadiens ou installés au Canada (Claire Lynch avait fait la même chose il y a quelques années avec son album North By South). Mes préférés sont Don’t You Try To Change Your Mind, très classique, rapide, mais avec un phrasé original qui fait la différence, et un bon arrangement bluegrass de Snowbird, succès de la chanteuse country Anne Murray en 1970. Comme c’est assez souvent le cas avec Greg Blake, il y a un petit côté Country Gentlemen qui plaira à beaucoup dans Blackbird et Brave Mountaineers, une chanson de Gordon Lightfoot que Tony Rice n’avait pas inscrite à son répertoire. Time Wanders On du duo folk The Small Glories a un arrangement plus moderne, moins convaincant, tout comme la partie lente de The Jaybird Song de John Reischman (mais la partie rapide est sympa avec de bons solos de banjo et mandoline). Le nouveau mandoliniste de Special Consensus, Mike Prewitt, chante deux titres avec un timbre plus âpre, plus "traditionnel" que celui de Blake. J’aime beaucoup Highway 95. C’est une bonne chanson, rythmée, bien chantée, arrangée avec beaucoup de dobro (Rob Ickes, excellent) et un solo original de Cahill. Alberta Bound (autre titre de Lightfoot) m’a moins plu à cause des chœurs à la fin. Le sommet de l’album est selon moi Mighty Trucks of Midnight, seul titre interprété par le bassiste Dan Eubanks. C’est une composition de Bruce Cockburn chantée d’une voix claire et tranchante sur une rythmique blues-rock qui associe banjo picking et clawhammer. Très original. Il n’y a pas de bon disque de Special Consensus sans instrumental avec une distribution chorale. Pretty Kate & The Rabbit est une suite qui associe deux airs traditionnels, La Belle Catherine et Jack Rabbit Jump. Greg Cahill et Alison Brown jouent à deux banjos, Darol Anger et April Verch à deux fiddles. Il y a un bon solo de mandoline et même une courte intervention de contrebasse. C’est vif, entrainant, plein de jeunesse. Que voulez-vous, ce groupe n’a que 48 ans. 

 

Alison BROWN

"On Banjo" 

Cri du 💚  

Le précédent album d’Alison Brown, Story of the Banjo, date d’il y a déjà huit années. Les instruments bluegrass y étaient peu présents (à part le banjo bien entendu). Quelques morceaux étaient réussis mais, globalement, Story of the Banjo était gâché par une batterie mixée trop fort, un banjo et des claviers qui se marchaient parfois sur les pieds et trouvaient trop rarement la bonne complémentarité. Dommage car j’avais trouvé qu’Alison Brown n’avait jamais aussi bien joué. Il n’y a pas beaucoup plus d’instruments bluegrass dans On Banjo (fiddle ou mandoline sur trois titres), il y a encore du piano dans la majorité des morceaux, pas mal de flûte aussi. En plus, le répertoire et l’interprétation sont en grande partie jazz, ce qui n’est pas trop mon truc. Pourtant, j’aime beaucoup cet album. La batterie et les percussions sont beaucoup plus discrets que dans Story of the Banjo et Alison joue toujours aussi divinement bien. Neuf compositions parmi les dix titres, tous instrumentaux. Les morceaux les plus jazz sont arrangés avec piano et flûte. Wind The Clock et Old Shatterhand sont dans la tradition du jazz nord-américain. Old Shatterhand a un début très rapide qui convient bien au banjo, enchainé avec une partie au piano plus décontractée genre lounge bar. Les deux morceaux d’inspiration brésilienne, Choro’ Nuff (avec clarinette) et Banjobim, sont superbes. Je suis un peu moins emballé par la seule reprise, Sun & Water, qui est en fait un medley de Here Comes The Sun (The Beatles) et Waters Of March de Antonio Carlos Jobim qu’on connait en France par son adaptation par Georges Moustaki (Les Eaux de Mars). C’est indéniablement bien joué mais les mélodies sont peut-être trop connues. Deux titres sont d’inspiration plus bluegrass. Malgré son titre, Foggy Mountain Breaking n’est quand même pas votre barnburner de base, c’est du bluegrass plutôt distingué finement joué avec Steve Martin au banjo clawhammer, Stuart Duncan (fiddle) et la jolie mandoline de Sierra Hull. On retrouve Stuart Duncan, compagnon musical d’Alison depuis l’adolescence pour le fiddle tune Tall Hog at the Trough joué en duo. Il y a un autre duo – magnifique – celui de Sierra et Alison sur Sweet Sixteenths, une fugue pour banjo et mandoline qu’on croirait être une adaptation d’une œuvre de Bach. On revient en partie au jazz avec Regalito à la croisée de diverses influences. Alison Brown y joue sur un low banjo, accompagnée par Sharon Isbin (guitariste de jazz brésilien) et des percussions. L’arrangement est très original. On Banjo s’achève (trop vite) avec Porches. Alison est accompagnée par l’orchestre de cordes Kronos Quartet dans une valse un peu viennoise, un peu musette, un peu film de Chaplin. On Banjo est un très beau disque instrumental où Alison Brown montre tout à la fois ses talents de banjoïste dans les contextes les plus variés et de compositrice tout terrain. 

 

APPALACHIAN ROAD SHOW

"Jubilation" 

Cri du 💚  

Le précédent disque d’Appalachian Road Show s’intitulait Tribulation. Le dernier en date se nomme Jubilation et il ne s’agit pas pour le groupe de baptiser leurs albums par allitérations successives. Jubilation est un titre qui va comme un gant à leur nouvel opus. Parmi les groupes jouant du bluegrass traditionnel, il y a les groupes posés, un peu gardiens du temple façon Joe Mullins ou Jr Sisk avec des trios vocaux au cordeau et un banjo qui déroule un impeccable style Scruggs. Il y a aussi ceux qui y mettent énormément d’énergie, souvent parmi les plus jeunes comme Seth Mudler ou Kody Norris. Appalachian Road Show est au-delà de l’énergie, dans un enthousiasme forcément communicatif qui fait du bien à l’auditeur, avec la maîtrise et la virtuosité d’artistes chevronnés. Le groupe a été formé par deux chanteurs complémentaires, le banjoïste Barry Abernathy à la voix blues et le mandoliniste Darrell Webb au registre de tenor, indispensable dans un groupe bluegrass. Autour de ce duo, la formation s’est rapidement stabilisée avec trois excellents musiciens, le fiddler Jim VanCleve (qui a joué avec Abernathy dans Quicksilver puis Mountain Heart), le guitariste Zeb Snyder et une quasi légende à la contrebasse, Todd Phillips, entre autres membre originel du David Grisman Quintet et du Tony Rice Unit. L’enthousiasme suscité par le groupe vient des tempos rapides, de la rythmique appuyée, des chants énergiques et d’arrangements fournis auxquels VanCleve met souvent le feu. Du répertoire aussi. Depuis le temps que Romain Decoret nous parle de Pokey Lafarge dans les colonnes du Cri du Coyote, je m’étais essayé à l’écoute de quelques titres qui ne m’avaient qu’à moitié convaincu, mais là, j’ai été vraiment emballé par la version d’Appalachian Road Show de son La La Blues qui est rapidement devenu un de leurs titres phares sur scène. C’est Abernathy qui le chante, comme il interprète Ballad of Kidder Cole, presque un fiddle tune chanté tant il est porté par VanCleve. Dans le même style il y a Blue Ridge Mountain Baby composé par Abernathy et VanCleve mais chanté par Webb. Un autre morceau enthousiasmant est – malgré le titre – Graveyard Fields, un fiddle tune écrit par VanCleve et l’occasion pour Zeb Snyder de montrer son talent dans son solo. L’autre chanson écrite par VanCleve et Abernathy, Tonight I’ll See You In My Dreams sonne comme un classique et Abernathy la chante d’ailleurs en laissant traîner les syllabes à la manière de Lester Flatt. Dans la même veine, on trouve dans cet album une reprise de Dylan (Only A Hobo) dans une version accélérée, punchy, à laquelle Darrell Webb a ajouté un judicieux passage en yodle à la fin de chaque refrain, et une composition de Rick Lang et Tim Stafford (Troubled Life) à l’arrangement particulièrement intense et fourni. Gallow’s Pole, une chanson folk qu’Abernathy a connu par la version de Led Zeppelin, a un arrangement plus dépouillé (fiddle et Zeb Snyder à la slide) mais tout aussi intense grâce au chant blues de Barry Abernathy. Deux titres plus lents (très bien chantés par Abernathy) permettent de souffler un peu mais ne nous font pas sortir de notre jubilation intérieure à l’écoute de cet album. 

 

VOLUME FIVE

"Karma" 

Après trois très bons albums, Volume Five avait déçu avec For Those Who Care To Listen paru en 2020 (Le Cri du Coyote n° 164). Sans retrouver le niveau de Drifter ou Milestones, Karma est meilleur et permet d’identifier le problème du groupe. Volume Five n’a qu’un chanteur sur ce disque, le fiddler Glen Harrell. Sa voix douce convient très bien aux ballades, au countrygrass, mais pour des chansons plus rythmées, il manque de tranchant (What I Didn’t Say), d’ampleur (My Life), de puissance (No End of Love de John Hartford) ou d’aigus (My Love Will Never Fade). Il s’en sort beaucoup mieux avec le soutien vocal de Shawn Lane sur Walk Beside Me, reprise d’une jolie composition de Darrell Scott et Tim O’Brien. Même chose pour Losing My Religion (une compo de Josh Miller et non le tube planétaire de R.E.M.) grâce à l’harmonie tenor de Josh Shilling dans un arrangement dominé par le banjo staccato de Patton Wages. La voix de Glen Harrell fait merveille dans You Take Me As I Am, très jolie ballade écrite par Craig Market et Thomm Jutz. C’est un des trois titres où Harrell chante sur fond de guitare jouée en crosspicking par Jacob Burleson et chacun est une réussite. Les deux autres sont une seconde ballade, It’s Gonna Get Better, que Market a composée avec Tim Stafford, et The Bible, chanson de Harrell et Jeff Partin qui sonne comme du Blue Highway. Il est dommage que Volume Five n’ait pas dans ses rangs un second chanteur capable d’incarner le volet plus classique du bluegrass. Pour ce qui est des arrangements par contre, le groupe est uniformément bon avec les excellents musiciens que sont Patton Wages, Jacob Burleson, le dobroïste Jeff Partin et Aaron Ramsey qui a remplacé Adam Steffey à la mandoline depuis le dernier disque.