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lundi 4 mai 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse



S’adapter ou disparaître. Le monde dit moderne ne nous laisse parfois que cette alternative, et comme le chantait François Béranger il y a déjà bien longtemps "L’alternative, c’est pas malin". Le marché de la musique bluegrass a connu une double mutation ces dernières années, à l’image – je pense – d’une grande partie du marché de la musique en général. Depuis les années 60 ou 70, les artistes bluegrass publiaient exclusivement des albums (vinyles ou cassettes puis CDs). Récemment on a vu exploser la sortie des singles en téléchargement. On se croirait revenus à l’époque des 45 tours. L’autre phénomène est justement le téléchargement. Ce mode de commercialisation des albums existe déjà depuis plusieurs années. Ce qui est nouveau, c’est que, de plus en plus souvent, il n’y a plus d’alternative. Il n’y a plus systématiquement de publication d’albums "physiques" en CD ou en vinyle. C’est le téléchargement ou rien. Ce qui explique que vous trouverez dans cette rubrique les derniers opus de Bronwyn Keith -Hynes et Michael Cleveland & Jason Carter, parus respectivement il y a presque deux ans et plus d’un an. Ils ont rapidement atteint les sommets des charts bluegrass et je n’aurais jamais imaginé qu’ils ne sortent pas en CD. J’ai attendu longtemps (très longtemps pour celui de Bronwyn Keith-Hynes). Je me suis finalement résolu, contraint et forcé, à la modernité. A contrecœur. Pas de notes de livret à consulter pendant l’écoute. Au mieux, il faut se connecter sur un PC ou un téléphone pour avoir quelques renseignements. 

 

Bronwyn KEITH-HYNES

"I Built A World" 

J’ai donc près de deux ans de retard pour le second album de Bronwyn Keith-Hynes mais il est difficile de passer sous silence un album (même non matérialisé) qui a été en tête des charts plusieurs mois et qui le méritait. J’avais pourtant de sérieuses craintes quand j’ai appris que Bronwyn interprétait elle-même les dix chansons. Sur son premier disque (Fiddler’s Pastime – Le Cri du Coyote #167), elle avait confié les chants à Tim O’Brien, Sarah Jarosz, Chris Eldridge et James Kee. Dans les groupes dont elle a été la violoniste (Mile Twelve et Molly Tuttle & Golden Highway), elle ne chantait que quelques harmonies vocales. Découvrir sa voix douce a été une très agréable surprise. Elle n’a pas un registre très large en termes de puissance ni de tessiture mais elle semble très bien connaître ses capacités et s’est forgé un répertoire à sa mesure. Elle sait aussi s’entourer avec l’apport déterminant de Dierks Bentley, Molly Tuttle ou Dudley Connell sur certains refrains. Elle a constitué une belle équipe de musiciens : Bryan Sutton (guitare), Dominick Leslie (mandoline), Jeff Picker (contrebasse), Scott Vestal ou Wes Corbett (banjo) et Jerry Douglas (dobro). Bronwyn avait composé quatre instrumentaux pour Fiddler’s Pastime. Apparemment elle n’écrit pas de chansons. Quelques-unes ont été composées par des songwriters contemporains (Maya de Vitry, Jordan Tice, Daniel Crabtree, Brenna McMillan). Celles que je préfère sont des adaptations de titres plus anciens. Bronwyn chante très bien (avec Dierks Bentley) Trip Around the Sun qui fut un succès pour Jimmy Buffett et Martina McBride, ainsi que Don’t Tell Me Your Troubles de Don Gibson. Jolie adaptation de Angel Island de Peter Rowan, plus rythmée que la version de Peter avec Tony Rice. L’ensemble est plutôt moderne, ce qui va bien à la voix de Bronwyn mais elle est tout aussi à l’aise sur des arrangements plus classiques (Riddle et Up for Losing Sleep qui a une jolie mélodie). Les musiciens sont excellents (Bronwyn la première) sur toutes les chansons. I Built A World ne compte qu’un seul instrumental, Scotty’s Hoedown du légendaire Scotty Stoneman, joué de manière flamboyante en duo avec Jason Carter que Bronwyn a épousé récemment. Vive la mariée!


 

 

Michael CLEVELAND and Jason CARTER

"Carter & Cleveland"

  Un album qui réunit deux des tout meilleurs fiddlers actuels, voilà qui n’est pas banal, et même carrément rare. Kenny Baker en a enregistré plusieurs il y a bien longtemps, avec Bobby Hicks, Blaine Sprouse et Joe Greene. Il y a aussi eu Kenny Kosek et Matt Glaser. C’était il y a quarante ans et plus. Rien de récent qui me revienne. Cleveland et Carter, qui vient de quitter le Del McCoury Band après 33 années de succès, jouent des passages en duo dans chacun des onze morceaux qui constituent l’album. C’est superbement joué (Jason et Michael totalisent 17 titres de "fiddler IBMA de l’année" à eux deux) mais Carter & Cleveland n’est pas qu’un disque de violon. Il n’y a "que" cinq instrumentaux. Jason Carter chante cinq titres et Del McCoury interprète une sixième chanson, une de ses compositions (Dreams). On connait le registre de baryton très agréable de Carter par ses précédents albums (décembre 2023) et avec les Travelin’ McCourys (février 2026). Pas étonnant que le répertoire de John Hartford lui aille à merveille. With A Vamp in the Middle est une des plus belles réussites de l’album. Carter est également excellent dans Outrun the Rain, le titre qui a cartonné sur les ondes bluegrass. Ces deux chansons donnent lieu à des duos et des solos prolongés des deux fiddlers et de leurs partenaires, Cory Walker (banjo), Bryan Sutton (guitare) et Harry Clark (mandoline). J’ai bien aimé aussi Give It Away, une composition de Tim O’Brien et Matt Combs, et le blues In The Middle of Middle Tennessee, un titre de Darrell Scott qui bénéficie de l’apport de Jerry Douglas. Du côté des instrumentaux, pas étonnant de trouver un titre de Kenny Baker, Bluegrass in the Backwoods, joué avec brio en duo par Carter et Cleveland. Ils incorporent des sonorités tsiganes dans certains passages. Les solos de Casey Campbell (mandoline) et Cory Walker sont également remarquables. L’autre pièce de choix est Arapahoe, une composition joyeuse du guitariste David Grier qui accompagne Carter et Cleveland sur ce titre avec Dominick Leslie (mandoline). Les autres instrumentaux sont moins emballants. Stoney Lonesome de Bill Monroe est trop long. Il faut quand même signaler le duo de fiddles et le solo de Harry Clark dans le traditionnel Kern County Breakdown. Carter & Cleveland fait beaucoup de place aux fiddles mais c’est avant tout un très bon album de bluegrass. 


 

 

DELLA MAE

"Magic Accident" 

La musique de Della Mae est aujourd’hui caractérisée par l’intensité des chants. C’était déjà une des qualités du groupe depuis l’arrivée de Celia Woodsmith comme chanteuse pour le premier album I Built This Heart, en 2011. C’est encore plus vrai depuis qu’elle est associée à Vicky Vaughn (contrebasse) dont la puissance vocale a impressionné le public de Bluegrass in La Roche l’été dernier. Cette caractéristique pourrait faire verser Della Mae dans une musique plus proche du rock que du bluegrass mais les quatre musiciennes du groupe ont eu la bonne idée de convier leur productrice Alison Brown pour les accompagner au banjo sur huit des dix titres de Magic Accident (c’est le premier album de Della Mae chez Compass Records, le label d’Alison). Le banjo est presque exclusivement en back up (deux petits solos, c’est tout) mais cela suffit pour donner une couleur bluegrass aux chansons même quand il y a un batteur (trois titres) ou une accordéoniste (Jen Gunderman du groupe de Sheryl Crow). L’intensité des chants est particulièrement remarquable dans Magic Accident (composition de Celia sur le temps qui passe), Outrun ‘Em cosigné par Avril Smith (guitare), Lifeline (composition de Bruce Robison interprétée par Vickie) et Little Bird (une autre des cinq chansons écrites par Celia). Avril Smith joue de la guitare électrique sur deux titres. Les arrangements sont dominés par le fiddle virtuose de Kimber Ludiker (sur sa composition Family Tree en particulier). Les filles de Della Mae sont aussi réputées pour leur militantisme et leurs opinions tranchées qu’on retrouve dans Takes All Kinds, le gospel qui clôt Magic Accident. Pour la forme, c’est un gospel typique interprété en quartet a cappella. Mais les couplets parlent des gens qui vont à la messe le dimanche et qui, la semaine, sont des patrons à l’origine des inégalités sociales ou des politiciens qui mentent à leurs électeurs et mettent à mal la démocratie. Pas le gospel de tout le monde.


 

 

 

Tony TRISCHKA

"Earl Jam 2" 

On s’en doute, Earl Jam 2 fait suite à Earl Jam (cf. décembre 2024), projet de Tony Trischka dans lequel il reprend note pour note des solos que Earl Scruggs avait enregistrés de façon informelle (et souvent en famille) en compagnie de John Hartford dans les années 80 et 90. La clé USB qu’avait récupérée Trischka comprenant environ 200 titres, il y avait évidemment de quoi faire une suite. Comme dans le premier volet, le répertoire de Earl Jam 2 est essentiellement composé de chansons, essentiellement des standards et on peut trouver qu’il manque d’originalité. Il n’y a pas cette fois de surprise comme la reprise de Lady Madonna des Beatles. Je trouve que Molly Tuttle n’a pas été gâtée en héritant du traditionnel Red River Valley à la mélodie particulièrement tarte. Sur les refrains, elle s’en sort quand même grâce au soutien vocal de Bronwyn Keith-Hynes. La plupart des autres chanteurs parviennent à s’approprier les mélodies. Billy Strings est particulièrement convaincant sur Gentle On My Mind, l’incontournable standard de John Hartford qui démarre de façon originale sur le fiddle lancinant de Michael Cleveland, faisant écho au phrasé légèrement trainant de Billy. Sierra Ferrell, accompagnée par ses musiciens et Bryan Sutton (et forcément Tony Trischka) interprète dans son style très personnel I Still Miss Someone de Johnny Cash. Avec Matt Dame au chant, les Steeldrivers sonnent comme… les Steeldrivers sur Lost John. Dudley Connell est parfait dans That’s Alright Mama propulsé par la contrebasse de Jared Engel et la mandoline de Jacob Joliff. Il y a une belle version de Down in the Willow Garden que les Gibson Brothers chantent en duo sur le seul accompagnement de banjo de Trischka/Scruggs avant une accélération du tempo et l’entrée en lice de Joliff, Cleveland et Mike Barber (contrebasse). Le groupe Sister Sadie interprète Maple on the Hill dans lequel Trischka multiplie les chokes. La chanteuse de jazz Farayi Malek chante Mom and Dad’s Waltz de Lefty Frizzell. La chanson n’est pas très excitante mais c’est joliment interprété. Bruce Molsky chante très agréablement Wish We Had Our Time Again, une composition de John Hartford que Special Consensus a également reprise sur son dernier album. Côté chants (mis à part Molly Tuttle), ma seule réserve est pour Columbus Stockade Blues par Del McCoury et son groupe. On en connait de meilleures versions. Parmi les instrumentaux, il y a deux courtes interventions de Tony Trischka en solo (Bile Them Cabbage Down et Chicken Reel). Brittany Haas et Darol Anger jouent Bill Cheatham en duo de fiddles. Duo encore mais fiddle-banjo pour Here Comes The Bride avec Michael Cleveland. Dans Old Cacklin’ Hen (crédité à John Hartford mais qui ne semble pas très différent du standard Cacklin’ Hen), Trischka, Stuart Duncan (fiddle) et Dominick Leslie (mandoline) s’amusent à imiter (presque à la perfection) la poule qui caquète. Les solos de Tony Trischka sont souvent longs (on ne s’en plaint pas), parfois en style boogie (Lost John et That’s Alright Mama). En plus des musiciens déjà cités, il faut aussi mentionner les interventions de Sam Bush et Bryan Sutton (ça non plus, on ne s’en plaint pas). Earl Jam 2 ne bénéficie pas de l’effet de surprise du premier volume mais constitue une suite réussie. 


 


BB BOWNESS

"Goodtime Revival" 

Le parcours de la banjoïste BB Bowness (prononcez « bibi » - son véritable prénom est Catherine) n’est pas banal. Néo-Zélandaise, elle apprend toute seule le banjo, devient la seule étudiante en banjo de son université et s’envole pour les Etats-Unis en 2012. Comme Bronwyn Keith-Hynes et le mandoliniste David Benedict, c’est le groupe Mile Twelve qui nous a révélé son talent. A son tour, elle publie un premier album sous son nom. Goodtime Revival comprend cinq de ses compositions instrumentales, quatre chansons et une reprise de Huckleberry Hornpipe (de Byron Berline) avec Darol Anger dans la grande tradition des duos banjo-fiddle. Ce duo est très réussi mais les compositions de BB n’ont rien à lui envier. Ce sont des instrumentaux modernes. Seul le début de The Turquoise Englishman est classique. Jed’s n°4 aurait pu être écrit par Tony Trischka. La Sciatica est un fiddle tune moderne avec une jolie mélodie. Beaucoup de douceur et des accents jazzy dans Little Galangal coécrit avec le guitariste Alex Rubin. Nelson Creek est un titre new acoustic, délicat, quasiment poétique. BB Bowness joue très bien. Elle maîtrise toutes les techniques du banjo bluegrass, du style classique de Scruggs (avec des beaux effets de main gauche – cf. Little Galangal) au single string en passant par le melodic qu’elle semble particulièrement affectionner. Elle est accompagnée par des musiciens peu connus mais qui se révèlent également de grand talent: Etian Setawan (mandoline), Avery Merritt (fiddle), Myles Slonker (contrebasse) et Alex Rubin (guitare). Bien arrangées, parfois dans un style plus classique, les chansons ne sont pas tout-à-fait à la hauteur des instrumentaux. BB n’est pas une chanteuse exceptionnelle. Elle a une voix claire, enthousiaste mais sa façon de chanter est un peu plate. Sur Train on the Island, elle compense néanmoins avec une interprétation plus dynamique que l’original de Tim O’Brien. La ballade Ruthie a une atmosphère old time malgré un banjo joué en picking bluegrass. Le chant est un peu meilleur sur le swing Can I Go Home With You de Caleb Klauder. Les qualités instrumentales de BB Bowness et ses musiciens et les compositions instrumentales compensent largement ces petites faiblesses vocales.


 

 

APPALACHIAN ROAD SHOW

"Della Jane’s Heart" 

Della Jane’s Heart est le quatrième album de Appalachian Road Show, groupe formé en 2018 par les ex-Quicksilver et Mountain Heart, Barry Abernathy (banjo) et Jim VanCleve (fiddle) et par Darrell Webb (mandoline) dont le CV est trop long pour tenir dans ces colonnes. Leur objectif est de célébrer l’héritage culturel des Appalaches. Du bluegrass classique donc, quelques touches old time aussi, très bien incarnés par la voix de tenor de Darrell Webb dans Rosa Lee McFall, un titre de Charlie Monroe (l’oncle du bluegrass si on considère que Bill Monroe en est le père), Won’t Be Long pour lequel Appalachian Road Show a convié le banjoïste clawhammer Victor Furtado, le traditionnel Big Eyed Rabbit qui est quasiment un fiddle tune chanté, et surtout l’énergique Possum Up A Simmon Tree tiré du répertoire de Merle Travis, dans lequel le groupe retrouve l’ambiance exubérante de Jubilation, leur album précédent (juillet 2023). L’autre principal chanteur du groupe est Barry Abernathy. Il n’a jamais aussi bien chanté que sur cet album. Sa voix est magnifique dans Della Jane’s Heart (une valse dont le tempo s’accélère quand le rythme passe en 4/4) et Virginia Soldier, ballade nostalgique dont la rythmique est inspirée de la musique old time. A elles seules, ces deux chansons pourraient (devraient?) lui valoir la récompense de chanteur de l’année 2026 d’autant qu’il réalise également une magistrale performance dans le gospel Long Time Traveling, interprété entièrement a cappella, qu’il démarre seul, uniquement rejoint après le premier couplet par l’harmonie tenor de Webb. Abernathy interprète aussi très bien Me Against the Mountain mené par le fiddle de l’excellent Jim VanCleve. Depuis le premier album, Webb, Abernathy et VanCleve sont accompagnés par Zeb Snyder (guitare) et Todd Phillips (contrebasse). Je pense que c’est Snyder qui chante Step Stones, un midtempo très classique, allègre, dans lequel les musiciens se succèdent en courts solos. Les parties instrumentales sont au niveau des chants. Les musiciens font particulièrement étalage de leur talent sur l’instrumental Hell Broke Loose in Georgia mené à un train d’enfer (c’est le titre qui veut ça) par VanCleve. Snyder se distingue aussi par un solo prolongé. Signalons que c’est bien Todd Phillips qui est à la contrebasse. Il avait enregistré l’album avant les problèmes de santé qui l’empêchent actuellement de jouer. Il est atteint d’une maladie rare. Le traitement lui a déjà fait dépenser la totalité de ses économies. Il y a actuellement une campagne de levée de fonds pour réunir 100 000 dollars afin qu’il puisse se soigner et rejouer un jour. Todd Phillips est quasiment une légende de la contrebasse. Il a entre autres été membre des groupes de David Grisman, Tony Rice et Claire Lynch. Il a 72 ans et plus de 50 ans de carrière. Vive la sécurité sociale française.


 

mercredi 19 juillet 2023

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Tina ADAIR

"Here Within’ My Heart" 

Cri du 💚  

Si vous avez aimé Tina Adair dans ses derniers albums solo, en duo avec Dale Ann Bradley ou avec le groupe Sister Sadie, vous adorerez Here Within’ My Heart. Elle n’a jamais aussi bien chanté. Intense sur les titres rapides et blues, expressive et délicate avec un léger vibrato sur les tempos plus lents. Elle s’est très bien entourée avec les guitaristes Cody Kilby et Pat Mc Grath, Rob Ickes au dobro, Tim et Dennis Crouch (fiddle et basse) – tous les cinq déjà présents sur son dernier album (Le Cri du Coyote 170), le mandoliniste Jesse Brock et Ron Block dont j’avais presque oublié qu’il maîtrisait si bien le style Scruggs au banjo. Les arrangements ont la même intensité que la voix de Tina. Une particularité de Here Within’ My Heart est le choix de Wes Hightower pour partenaire vocal dans les dix chansons. Hightower est un spécialiste des harmonies vocales country - il a chanté dans 150 chansons arrivées en tête des charts (avec Trace Adkins, Brad Paisley, Toby Keith, Carrie Underwood pour n’en citer que quelques-uns). C’est un pro, il fait un excellent job, avec un résultat sans doute un peu différent de ce qu’aurait donné le disque avec des chanteurs bluegrass. Trois titres lents du dernier album, pourtant excellent, m’avaient paru moins intéressants que les autres. Ici, le slow I Wish ThatI Could Hurt That Way Again est magnifiquement interprété. Le blues-rock intense Bad Intentions rappelle les meilleurs moments de l’album Born Bad (Le Cri du Coyote 137). Here Within’ My Heart est un album varié avec du bluegrass classique (Seasons of Love) ou moins classique (My Baby’s Gone, Bridge You’re Gonna Burn), une touche country (Some Things You Can’t Undo), une reprise de Reba McIntyre avec un banjo crépitant (Walk On), une ballade de Steve Miller qui swingue comme elle ne l’a jamais fait (As Long As There’s A Shadow) et du gospel mené par une guitare en fingerpicking (le classique Lonesome Valley). Un très bon disque. Tina Adair sera sur toutes les listes au moment d’élire la chanteuse bluegrass de l’année. 

 

SPECIAL CONSENSUS

"Great Blue North" 

Depuis Chicago Barn Dance en 2020, le groupe Special Consensus a encore perdu la moitié de ses membres (deux sur quatre). Statistiquement, c’est normal. En 48 années d’existence, près de 50 musiciens ont défilé aux côtés du banjoïste Greg Cahill, soit au moins un musicien remplacé chaque année. Au regard de la réussite récente du groupe, le départ de musiciens est plus étonnant. Special Consensus a mis longtemps à s’imposer comme un groupe majeur mais c’est depuis une douzaine d’années une formation bluegrass de tout premier plan. Chicago Barn Dance a été élue chanson de l’année 2020 par IBMA après que Rivers & Roads ait été sacré meilleur album de 2018. Largement de quoi espérer un effectif stable. Le chanteur Rick Faris a néanmoins fini par tenter sa chance en solo après, il est vrai, douze années dans le groupe. Ce qui a changé pour Special Consensus, c’est qu’il y a quelques années, Greg Cahill se serait mis en quête d’un jeune prometteur qui puisse progresser au fur et à mesure des concerts et des enregistrements (ce fut le cas pour Faris). Aujourd’hui, la notoriété du groupe lui permet d’attirer un chanteur confirmé comme Greg Blake (ex- Jeff Scroggins & Colorado). Le nouveau guitariste interprète six chansons de Great Blue North, album consacré à des titres écrits par des artistes canadiens ou installés au Canada (Claire Lynch avait fait la même chose il y a quelques années avec son album North By South). Mes préférés sont Don’t You Try To Change Your Mind, très classique, rapide, mais avec un phrasé original qui fait la différence, et un bon arrangement bluegrass de Snowbird, succès de la chanteuse country Anne Murray en 1970. Comme c’est assez souvent le cas avec Greg Blake, il y a un petit côté Country Gentlemen qui plaira à beaucoup dans Blackbird et Brave Mountaineers, une chanson de Gordon Lightfoot que Tony Rice n’avait pas inscrite à son répertoire. Time Wanders On du duo folk The Small Glories a un arrangement plus moderne, moins convaincant, tout comme la partie lente de The Jaybird Song de John Reischman (mais la partie rapide est sympa avec de bons solos de banjo et mandoline). Le nouveau mandoliniste de Special Consensus, Mike Prewitt, chante deux titres avec un timbre plus âpre, plus "traditionnel" que celui de Blake. J’aime beaucoup Highway 95. C’est une bonne chanson, rythmée, bien chantée, arrangée avec beaucoup de dobro (Rob Ickes, excellent) et un solo original de Cahill. Alberta Bound (autre titre de Lightfoot) m’a moins plu à cause des chœurs à la fin. Le sommet de l’album est selon moi Mighty Trucks of Midnight, seul titre interprété par le bassiste Dan Eubanks. C’est une composition de Bruce Cockburn chantée d’une voix claire et tranchante sur une rythmique blues-rock qui associe banjo picking et clawhammer. Très original. Il n’y a pas de bon disque de Special Consensus sans instrumental avec une distribution chorale. Pretty Kate & The Rabbit est une suite qui associe deux airs traditionnels, La Belle Catherine et Jack Rabbit Jump. Greg Cahill et Alison Brown jouent à deux banjos, Darol Anger et April Verch à deux fiddles. Il y a un bon solo de mandoline et même une courte intervention de contrebasse. C’est vif, entrainant, plein de jeunesse. Que voulez-vous, ce groupe n’a que 48 ans. 

 

Alison BROWN

"On Banjo" 

Cri du 💚  

Le précédent album d’Alison Brown, Story of the Banjo, date d’il y a déjà huit années. Les instruments bluegrass y étaient peu présents (à part le banjo bien entendu). Quelques morceaux étaient réussis mais, globalement, Story of the Banjo était gâché par une batterie mixée trop fort, un banjo et des claviers qui se marchaient parfois sur les pieds et trouvaient trop rarement la bonne complémentarité. Dommage car j’avais trouvé qu’Alison Brown n’avait jamais aussi bien joué. Il n’y a pas beaucoup plus d’instruments bluegrass dans On Banjo (fiddle ou mandoline sur trois titres), il y a encore du piano dans la majorité des morceaux, pas mal de flûte aussi. En plus, le répertoire et l’interprétation sont en grande partie jazz, ce qui n’est pas trop mon truc. Pourtant, j’aime beaucoup cet album. La batterie et les percussions sont beaucoup plus discrets que dans Story of the Banjo et Alison joue toujours aussi divinement bien. Neuf compositions parmi les dix titres, tous instrumentaux. Les morceaux les plus jazz sont arrangés avec piano et flûte. Wind The Clock et Old Shatterhand sont dans la tradition du jazz nord-américain. Old Shatterhand a un début très rapide qui convient bien au banjo, enchainé avec une partie au piano plus décontractée genre lounge bar. Les deux morceaux d’inspiration brésilienne, Choro’ Nuff (avec clarinette) et Banjobim, sont superbes. Je suis un peu moins emballé par la seule reprise, Sun & Water, qui est en fait un medley de Here Comes The Sun (The Beatles) et Waters Of March de Antonio Carlos Jobim qu’on connait en France par son adaptation par Georges Moustaki (Les Eaux de Mars). C’est indéniablement bien joué mais les mélodies sont peut-être trop connues. Deux titres sont d’inspiration plus bluegrass. Malgré son titre, Foggy Mountain Breaking n’est quand même pas votre barnburner de base, c’est du bluegrass plutôt distingué finement joué avec Steve Martin au banjo clawhammer, Stuart Duncan (fiddle) et la jolie mandoline de Sierra Hull. On retrouve Stuart Duncan, compagnon musical d’Alison depuis l’adolescence pour le fiddle tune Tall Hog at the Trough joué en duo. Il y a un autre duo – magnifique – celui de Sierra et Alison sur Sweet Sixteenths, une fugue pour banjo et mandoline qu’on croirait être une adaptation d’une œuvre de Bach. On revient en partie au jazz avec Regalito à la croisée de diverses influences. Alison Brown y joue sur un low banjo, accompagnée par Sharon Isbin (guitariste de jazz brésilien) et des percussions. L’arrangement est très original. On Banjo s’achève (trop vite) avec Porches. Alison est accompagnée par l’orchestre de cordes Kronos Quartet dans une valse un peu viennoise, un peu musette, un peu film de Chaplin. On Banjo est un très beau disque instrumental où Alison Brown montre tout à la fois ses talents de banjoïste dans les contextes les plus variés et de compositrice tout terrain. 

 

APPALACHIAN ROAD SHOW

"Jubilation" 

Cri du 💚  

Le précédent disque d’Appalachian Road Show s’intitulait Tribulation. Le dernier en date se nomme Jubilation et il ne s’agit pas pour le groupe de baptiser leurs albums par allitérations successives. Jubilation est un titre qui va comme un gant à leur nouvel opus. Parmi les groupes jouant du bluegrass traditionnel, il y a les groupes posés, un peu gardiens du temple façon Joe Mullins ou Jr Sisk avec des trios vocaux au cordeau et un banjo qui déroule un impeccable style Scruggs. Il y a aussi ceux qui y mettent énormément d’énergie, souvent parmi les plus jeunes comme Seth Mudler ou Kody Norris. Appalachian Road Show est au-delà de l’énergie, dans un enthousiasme forcément communicatif qui fait du bien à l’auditeur, avec la maîtrise et la virtuosité d’artistes chevronnés. Le groupe a été formé par deux chanteurs complémentaires, le banjoïste Barry Abernathy à la voix blues et le mandoliniste Darrell Webb au registre de tenor, indispensable dans un groupe bluegrass. Autour de ce duo, la formation s’est rapidement stabilisée avec trois excellents musiciens, le fiddler Jim VanCleve (qui a joué avec Abernathy dans Quicksilver puis Mountain Heart), le guitariste Zeb Snyder et une quasi légende à la contrebasse, Todd Phillips, entre autres membre originel du David Grisman Quintet et du Tony Rice Unit. L’enthousiasme suscité par le groupe vient des tempos rapides, de la rythmique appuyée, des chants énergiques et d’arrangements fournis auxquels VanCleve met souvent le feu. Du répertoire aussi. Depuis le temps que Romain Decoret nous parle de Pokey Lafarge dans les colonnes du Cri du Coyote, je m’étais essayé à l’écoute de quelques titres qui ne m’avaient qu’à moitié convaincu, mais là, j’ai été vraiment emballé par la version d’Appalachian Road Show de son La La Blues qui est rapidement devenu un de leurs titres phares sur scène. C’est Abernathy qui le chante, comme il interprète Ballad of Kidder Cole, presque un fiddle tune chanté tant il est porté par VanCleve. Dans le même style il y a Blue Ridge Mountain Baby composé par Abernathy et VanCleve mais chanté par Webb. Un autre morceau enthousiasmant est – malgré le titre – Graveyard Fields, un fiddle tune écrit par VanCleve et l’occasion pour Zeb Snyder de montrer son talent dans son solo. L’autre chanson écrite par VanCleve et Abernathy, Tonight I’ll See You In My Dreams sonne comme un classique et Abernathy la chante d’ailleurs en laissant traîner les syllabes à la manière de Lester Flatt. Dans la même veine, on trouve dans cet album une reprise de Dylan (Only A Hobo) dans une version accélérée, punchy, à laquelle Darrell Webb a ajouté un judicieux passage en yodle à la fin de chaque refrain, et une composition de Rick Lang et Tim Stafford (Troubled Life) à l’arrangement particulièrement intense et fourni. Gallow’s Pole, une chanson folk qu’Abernathy a connu par la version de Led Zeppelin, a un arrangement plus dépouillé (fiddle et Zeb Snyder à la slide) mais tout aussi intense grâce au chant blues de Barry Abernathy. Deux titres plus lents (très bien chantés par Abernathy) permettent de souffler un peu mais ne nous font pas sortir de notre jubilation intérieure à l’écoute de cet album. 

 

VOLUME FIVE

"Karma" 

Après trois très bons albums, Volume Five avait déçu avec For Those Who Care To Listen paru en 2020 (Le Cri du Coyote n° 164). Sans retrouver le niveau de Drifter ou Milestones, Karma est meilleur et permet d’identifier le problème du groupe. Volume Five n’a qu’un chanteur sur ce disque, le fiddler Glen Harrell. Sa voix douce convient très bien aux ballades, au countrygrass, mais pour des chansons plus rythmées, il manque de tranchant (What I Didn’t Say), d’ampleur (My Life), de puissance (No End of Love de John Hartford) ou d’aigus (My Love Will Never Fade). Il s’en sort beaucoup mieux avec le soutien vocal de Shawn Lane sur Walk Beside Me, reprise d’une jolie composition de Darrell Scott et Tim O’Brien. Même chose pour Losing My Religion (une compo de Josh Miller et non le tube planétaire de R.E.M.) grâce à l’harmonie tenor de Josh Shilling dans un arrangement dominé par le banjo staccato de Patton Wages. La voix de Glen Harrell fait merveille dans You Take Me As I Am, très jolie ballade écrite par Craig Market et Thomm Jutz. C’est un des trois titres où Harrell chante sur fond de guitare jouée en crosspicking par Jacob Burleson et chacun est une réussite. Les deux autres sont une seconde ballade, It’s Gonna Get Better, que Market a composée avec Tim Stafford, et The Bible, chanson de Harrell et Jeff Partin qui sonne comme du Blue Highway. Il est dommage que Volume Five n’ait pas dans ses rangs un second chanteur capable d’incarner le volet plus classique du bluegrass. Pour ce qui est des arrangements par contre, le groupe est uniformément bon avec les excellents musiciens que sont Patton Wages, Jacob Burleson, le dobroïste Jeff Partin et Aaron Ramsey qui a remplacé Adam Steffey à la mandoline depuis le dernier disque.