Affichage des articles dont le libellé est Authentic Unlimited. Afficher tous les articles
Affichage des articles dont le libellé est Authentic Unlimited. Afficher tous les articles

mercredi 18 septembre 2024

Bluegrass & Co, par Dominique Fosse

 

AUTHENTIC UNLIMITED

"So Much For Forever" et "Gospel Sessions Vol. 2" 

Doyle Lawson & Quicksilver enregistrait un album chaque année, alternant albums gospel et profanes. Formé par trois de ses musiciens quand Doyle a pris sa retraite, Authentic Unlimited fait un choix à peine différent en sortant, tous les deux ans et simultanément, un disque gospel et un disque profane. Les deux premiers étaient parus en 2022 (chroniques de février 2023 et avril 2024 – pas au top de l’actualité sur ce coup-là). So Much For Forever et Gospel Sessions Vol. 2 forment la cuvée 2024. Les albums gospel de Quicksilver ont souvent été plus intéressants que les autres et c’est aussi le cas pour Authentic Unlimited. Dans les deux albums, tout est au cordeau, bien joué, bien chanté, très bien enregistré, pas un poil d’harmonie qui rebique. Mais c’est un peu trop lisse à mon goût, ça manque d’originalité, surtout en ce qui concerne So Much For Forever. L’album commence pourtant très bien avec Big Wheels, un titre rapide, dynamique, une composition du bassiste Jerry Cole, avec des harmonies vocales dans l’hyper-aigu qui captent l’oreille. Cette chanson de camion devrait servir de locomotive à l’album. Elle est d’ailleurs rapidement grimpée au sommet des charts bluegrass. Le titre suivant, Goodbye, est une émouvante chanson sur les difficultés de la séparation. Également écrite par Cole, elle est très bien interprétée par le guitariste John Meador, un tenor avec une voix "tout là-haut", douce sans jamais être mièvre. Je trouve la suite très bien faite mais un peu trop tranquille, avec une majorité de ballades et de countrygrass (Fall in Tennessee avec Jerry Douglas en guest au dobro, Ain’t Got Time avec des percussions), et quand les tempos sont plus rapides, ça manque d’un soupçon d’originalité (Reflection). J’ai préféré à ces chansons les deux instrumentaux, l’élégant A Drive At Dusk du mandoliniste Jesse Brock et le fiddle tune Benfield Line signé du violoniste Stephen Burwell avec de jolis passages en duo fiddle – banjo (Eli Johnston).

Gospel Sessions Vol. 2 n’est pas plus original mais, par nature, le classicisme sied au gospel (rares sont les formations comme The Steeldrivers qui réussissent à s’en éloigner (Tougher Than Nails – cf. avril 2024)). Comme Big Wheels dans So Much For Forever, un titre se détache, Wings Of Love, une des deux compositions signées des cinq membres du groupe. C’est un swing entrainant, avec un bel arrangement vocal en quartet dans le style barbershop, agrémenté d’un duo instrumental entre Brock et Burwell. Un autre quartet (You’ve Been A Blessing To Me) met à l’honneur la partie tenor de Meador et la voix de basse de Jesse Brock. Dans Thank You Lord For Grace, Meador chante un peu dans le style de Jamie Dailey (autre ancien de Quicksilver). Il y a une jolie fin a cappella sur Memories of Home. La ballade To The Cross est interprétée en duo par Cole et Meador. La moitié des titres sont chantés à quatre voix et les Authentic Unlimited maîtrisent parfaitement l’exercice. Pas un chef d’œuvre mais, à part les Steeldrivers, il n'y aura pas beaucoup de groupes en fin d'année pour les concurrencer pour l'album gospel 2024. 


 

 

Béla FLECK

"Rhapsody In Blue" 

Dans le livret qui accompagne cet album, Béla Fleck raconte avoir aimé très jeune et dès la première écoute Rhapsody in Blue de George Gershwin. De nombreux amateurs de bluegrass français ont pu découvrir l’adaptation qu’il en a fait lors de sa tournée européenne My Bluegrass Heart en janvier 2024 (elle est notamment passée par Maisons-Alfort). Cette version intitulée Rhapsody in Blue(grass) a été enregistrée avec les musiciens de la tournée. Elle figure en tête de l’album mais, chronologiquement, c’est la seconde créée par Fleck. C’est pendant le confinement qu’il a entrepris d’adapter au banjo la partie de piano de l’œuvre de Gershwin pour la présenter pour la première fois au public en 2023 avec l’orchestre symphonique de Nashville. C’est ensuite qu’il a pensé à l’adapter avec les musiciens bluegrass qui l’accompagnaient pour la tournée My Bluegrass Heart, Sierra Hull (mandoline), Bryan Sutton (guitare), Michael Cleveland (fiddle), Mark Schatz (basse) et Justin Moses (dobro). Pour compléter l’album, Béla Fleck a concocté une troisième version, Rhapsody in Blue(s) avec Sam Bush, Jerry Douglas (dobro) et Victor Wooten (basse). 2024 étant l’année du centenaire de la création de Rhapsody in Blue, Fleck a ajouté deux œuvres de Gershwin qu’il joue en solo. Rialto Ripples est un ragtime assez connu alors que Unidentified Piece for Banjo n’avait jamais été enregistré. C’est également un ragtime que Fleck joue sur un instrument à cordes en nylon avec la virtuosité qu’on lui connait. Des trois versions de Rhapsody in Blue, ma préférence va très nettement à l’arrangement pour instruments bluegrass. Je trouve la version symphonique artificielle. Il y a plusieurs dizaines de musiciens dont une quarantaine de cordes et c’est souvent déséquilibré à côté d’un banjo qui sonne tout sec parce que la mélodie lui impose de jouer en single string. Béla Fleck n’est pas le premier à s’essayer au mariage d’un instrument bluegrass et d’un grand orchestre (Krüger Brothers, Steep Canyon Rangers). Jusqu’à présent, aucune expérience ne m’a vraiment convaincu. La version bluegrass est magnifiquement arrangée. Les instruments se relaient pour présenter la mélodie. Fleck n’est pas systématiquement en single string comme dans la version symphonique, il y a un long passage en style Scruggs qui fait vraiment le pont entre bluegrass et musique classique. Avec cette œuvre, Gershwin avait l’ambition d’associer musique classique et jazz. Les phrasés jazz sont habilement repris par Cleveland et Moses. Sierra Hull et Bryan Sutton y ajoutent une touche manouche. C’est délicat, virtuose et intelligent. La version blues est une adaptation beaucoup plus libre (et beaucoup plus courte) de l’œuvre de Gershwin. Il y a même un solo de basse de Victor Wooten. Béla Fleck et Jerry Douglas sont en vedette, Sam Bush ayant davantage un rôle rythmique.

 

Chris JONES & the NIGHT DRIVERS

"Pages In Your Hand" 

Avec six titres seulement, Pages In Your Hand est ce qu’on appelle un EP (Extended Playing). C’est le second disque de Chris Jones avec la formation actuelle des Night Drivers soit Mark Stoffel (mandoline), Grace Van’t Hof (banjo) et Marshall Wilborn (contrebasse). Il n’y a que deux titres avec banjo, deux compositions de Chris Jones, dont The Price of Falling, chanson bluegrass typique qui devrait lui valoir une bonne diffusion dans les émissions bluegrass. Carley Arrowood est au fiddle sur le countrygrass Pages In Your Hand. Billy Cardine est en vedette au dobro dans la marche swing Blow Whistle composée par Wilborn. Les Night Drivers reprennent également un gospel peu connu de Ralph Stanley, Step Out In The Sunshine. Chris Jones est un bon chanteur mais à la voix plutôt monocorde. Il a eu la bonne idée de laisser un titre à Grace Van’t Hof (qui joue de la guitare tenor sur les titres où elle n’est pas au banjo). Elle a une voix très particulière, nasale, qui convient aux vieilles chansons country, idéale pour reprendre Those Gambler’s Blues de Jimmie Rodgers. 



Junior SISK

"If There’s A Will There’s A Way"

Depuis bientôt 30 ans (l’album de Wyatt Rice & Santa Cruz en 1996), Junior Sisk est une des principales voix du bluegrass classique. Typique, nasillarde et plutôt aiguë mais sans excès et avec beaucoup de nuances dans l’interprétation. Après une bonne dizaine d’années à la tête du groupe Rambler’s Choice (qu’il avait fondé avec son cousin le songwriter Tim Massey en 1997 et reformé en 2007 après une interruption consécutive à un accident de la route), Junior Sisk avait décidé en 2017 de continuer en solo. Mais depuis trois albums, c’est la même excellente équipe qu’on retrouve sur ses enregistrements et qui l’accompagne en tournée : Le couple Tony et Heather Mabe (banjo et guitare), le mandoliniste Johnathan Dillon (fidèle depuis Rambler’s Choice) et le contrebassiste Curt Love (depuis 2022 et l’album Lost & Alone – cf. mars 2023). Pour If There’s A Will There’s A Way, ils sont accompagnés par Tim Crouch au fiddle. Un album tous les deux ans, dix titres par album, à peine plus de trente minutes de musique, Junior Sisk ne se tue pas à la tâche mais la qualité est là. Du bluegrass bien rythmé, dynamique avec These Are They et Old Cold Shoulder, du classique typique des thèmes country (Nothing’s Good About Goodbye), une bonne adaptation d’un titre de Roger Miller (A Man Like Me) avec la contribution discrète de Dan Tyminski (même discrétion pour Ricky Skaggs sur le gospel des Stanley Brothers Memories of Mother). J’ai mis un peu de temps à apprécier Long Hard Road (de Rodney Crowell) tant j’ai la version de Nitty Gritty Dirt Band dans l’oreille mais l’interprétation en douceur de Sisk finit par s’imposer et c’est vraiment une jolie chanson. Même phénomène pour Bluegrass Country interprété par Heather Mabe. La version de Del McCoury (sur l’album Del & The Boys, un des chefs-d’œuvre de l’histoire du bluegrass) est tellement splendide qu’il faut être téméraire pour s’attaquer à ce titre. Mais, ici encore, il suffit de quelques écoutes pour apprécier l’excellente interprétation de Heather Mabe. Citons encore What A Wonderful Life, un midtempo rythmé, bien chanté par Sisk. Il y a de jolis trios sur les refrains (These Are They, If There’s A Will There’s A Way), les arrangements sont classiques mais très bien joués. Je n’aurais pas été contre une paire de chansons en plus.
 

 

dimanche 7 avril 2024

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Danny BURNS

"Promised Land" 

Danny Burns est un guitariste et chanteur irlandais établi depuis plus de vingt ans aux États-Unis. Il avait enregistré en 2019 North Country, un premier album qui m’avait beaucoup plu (Le Cri du Coyote 161). Ses goûts le portent naturellement vers le bluegrass mais sa voix lui permet d’élargir son univers musical. Son chant avait des influences soul /newgrass dans North Country qui était un album de compositions personnelles. Il est plus pop dans Promised Land, en raison du répertoire constitué de reprises rock et country. Il s’est à nouveau entouré de musiciens bluegrass: Scott Vestal (banjo), Billy Contreras et Tim Crouch (fiddle), Tony Wray (guitare), John Methany (dobro) et Matt Menefee (dobro, mandoline). Trois splendides réussites sont à mettre au crédit de Danny Burns, à commencer par une surprenante adaptation de Someone Like You d’Adele, chantée avec Tim O’Brien et bénéficiant des bonnes contributions de Menefee à la mandoline et Contreras. La voix gratte un peu dans Some Might Say et ça va très bien à cette chanson d’Oasis complètement transformée en bluegrass rapide. Come To Jesus est une reprise d’un titre de Mindy Smith qui a eu une petite carrière country mais qui est surtout connue comme songwriter bluegrass et country. Le dobro, le fiddle et surtout le duo vocal avec Sam Bush rendent la version de Danny Burns particulièrement intense. Dans un autre genre, beaucoup plus calme, j’ai aussi aimé Nothing But A Child de Steve Earle que Burns chante avec son épouse Aine (qui prépare un album solo). On retrouve Tim O’Brien en duo avec Burns dans une reprise de Fields of Gold assez conventionnelle (cette chanson de Sting a connu de nombreuses versions bluegrass) et Magnolia de Guy Clark, arrangé avec un accordéon. Le blues Lifeline n’est pas mal mais Bryan Simpson (leader du groupe Cadillac Sky) n’est pas à la hauteur de Burns comme partenaire vocal. Promised Land est une chanson country arrangée avec une pedal steel qui m’a paru anecdotique. Je n’aime pas beaucoup le standard Danny Boy mais la version de Danny Burns, plus rythmée que celles que je connais, est plutôt réussie, avec encore une fois la participation de Tim O’Brien. La seule vraie erreur dans ce répertoire plutôt audacieux est Dirty Old Town. Même avec la mandoline de Sam Bush et le talent des autres musiciens, la version gentillette de Burns ne tient pas la route quand on a celle de Shane MacGowan et des Pogues dans l’oreille. 

 

JACKSON HOLLOW

"Roses" 

Jackson Hollow est un groupe canadien (Colombie Britannique) dont l’atout essentiel est sa chanteuse Tianna Lefebvre. Les arrangements sont bluegrass mais Tianna chante comme une chanteuse country, avec une puissance qui n’empêche pas les nuances (la chanson Roses en donne un très bel exemple). On peut rapprocher sa voix de celle de Pam Tillis dont elle reprend d’ailleurs Put Yourself In My Place. Le groupe est composé de son mari, Mike Sanyshyn (fiddle, mandoline), Eric Reed (guitare, banjo) et Charlie Frye (contrebasse). Ils reçoivent le soutien sur plusieurs chansons du banjoïste Jeff Scroggins et du dobroïste Michael Kilby. L’apport de Scroggins est particulièrement remarquable dans la reprise de Can’t Stop Now, titre emblématique de New Grass Revival et le dobro convient bien au feeling country de la plupart des chansons. Le talent des musiciens de Jackson Hollow n’est pas non plus à négliger. Au fiddle, Mike Sanyshyn est excellent dans A Heartache In The Works, une reprise de Randy Travis, et Travellin’ Heart, le titre le plus bluegrass de l’album. Au banjo, Eric Reed s’adapte bien à l’esprit country en jouant un picking au drive judicieusement atténué dans la ballade For The Life Of Me et le blues Pour It To Me Straight. Les harmonies vocales contribuent également à la réussite de Roses, album de bluegrass à offrir aux amateurs de country. 

 

SPECIAL GOSPEL

Depuis Bill Monroe et les débuts du bluegrass, le gospel est partie intégrante du bluegrass. Encore aujourd’hui, peu nombreux sont les groupes qui se dispensent d’en chanter. Comme les instrumentaux ou le swing, il apporte une variété bienvenue au répertoire des groupes. Pour peu qu’il y ait une bonne voix de basse dans la formation, les quartets vocaux (parfois a cappella) font d’ailleurs souvent partie des favoris du public. Régulièrement, des formations bluegrass enregistrent un album entier consacré au gospel. L’actualité (relative pour l’album de Authentic Unlimited qui date de 2022) nous en propose trois, tous œuvres de groupes de premier plan. 

 

HIGH FIDELITY

"Music In My Soul" 

Guère étonnant qu’un groupe de jeunes musiciens comme High Fidelity, toujours en costume-cravate pour les hommes et robe en-dessous du genou pour les dames, et portant haut le flambeau du bluegrass traditionnel, consacre son quatrième album au gospel. En utilisant toutes les formules du chant solo au quartet, en jouant sur les différentes combinaisons de voix masculines et féminines, et avec des tempos majoritairement entrainants, Music In My Soul est un album varié et tout-à-fait convaincant. Le duo constitué par le guitariste Jeremy Stephens et son épouse violoniste Corrina Rose est au cœur de nombreux arrangements. Ils interprètent cinq chansons en duo dont trois titres joyeux particulièrement réjouissants : I’m Ready To Go, My Lord Is Taking Me Away (une reprise de The Lewis Family) et l’accrocheur et pétillant The Mighty Name Of Jesus (composition de Corrina Rose). Comme dans tout bon disque gospel, les quartets sont à l’honneur avec notamment Walking With My Savior proche du style de Quicksilver et I’ll Be No Stranger There dans un arrangement qui fleure bon les années 50, bien dans l’esprit de High Fidelity. I’m A Pilgrim chanté a cappella n’est pas mal non plus. En revanche, l’harmonie haut perchée de Corrina Rose dans Music In My Soul fait franchement "voix de messe". Ce n’est évidemment pas hors contexte mais, esthétiquement, c’est loin d’être ce que je préfère. Il y a un bon trio mixte dans une reprise de Jim & Jesse, Are You Lost In Sin. Plusieurs tempos rapides et plus encore l’instrumental There Is Power In The Blood permettent aux musiciens de High Fidelity de montrer tout leur talent. Kurt Stephenson est un des meilleurs spécialistes du style Scruggs et il a un son tout simplement idéal. Corrina Rose est une excellente violoniste et elle m’a semblé encore en progrès par rapport aux albums précédents. Et Vickie Vaughn a été élue non sans raison contrebassiste de l’année par IBMA il y a quelques mois. L’album s’achève sur une reprise des Bailes Brothers, We’re Living In The Last Days Now, chantée en solo. Je ne sais pas qui est le chanteur (peut-être Stephenson) mais il a un timbre très proche de celui d’Alan O’Bryant à la grande époque de Nashville Bluegrass Band et c’est une merveilleuse manière de clore Music In My Soul. 

 

AUTHENTIC UNLIMITED

"Gospel Sessions Vol. 1" 

Le contrebassiste Jerry Cole, le banjoïste Eli Johnston et le fiddler Stephen Burwell ayant tous été membres de l’ultime version de Doyle Lawson & Quicksilver, il est logique qu’ils aient, dès les débuts de leur nouvelle formation, Authentic Unlimited, consacré un album au gospel, la grande spécialité de Quicksilver. Gospel Sessions Vol. 1 est sorti le même jour que l’album sans titre chroniqué dans ces colonnes en février 2023. Ce sont les chants à quatre voix qui ont fait la réputation de Quicksilver et Authentic Unlimited a arrangé trois des dix titres de l’album en quartet. What Wonderful World est interprété a cappella de façon impeccable mais sans grand relief. Je lui ai nettement préféré Hold On (une des trois compositions de Jerry Cole) qui swingue merveilleusement et God Told Nicodemus, également a cappella, qui reprend l’arrangement du Golden Gate Quartet avec les voix qui se répondent. La voix de basse de Jesse Brock (mandoline) et l’harmonie ténor de John Meador sont particulièrement bien mises en valeur dans ces deux titres. Meador, seul à la guitare, chante de façon magnifique Jonas, une composition de Dean Dillon (qui a écrit de nombreux succès de George Strait). The Key et Ready ont un arrangement légèrement countrifié par l’ajout d’une batterie. On retrouve la belle voix de Meador (les autres titres sont pour la plupart chantés par Cole qui est aussi un très bon chanteur)) dans le classique Washed In The Blood (enregistré entre autres par Flatt & Scruggs) et You’ll Find Me dont le punch doit autant à l’arrangement vocal en trio qu’au talent instrumental des musiciens de Authentic Unlimited. Cole, Meador, Johnston, Brock et Burwell s’affirment avec ce premier album gospel comme les dignes héritiers de Doyle Lawson. Le second devrait sortir dans les prochains jours. 

 

The STEELDRIVERS

"Tougher Than Nails" 

Le nouvel album des SteelDrivers est certes 100 % gospel mais c’est avant tout un album des SteelDrivers. Ils chantent la religion comme ils chanteraient qu’ils ne seraient jamais allés à Birmingham si ce n’est par amour. Les Steeldrivers ont d’autant plus de mérite à être fidèles à leur style que Matt Dame est le quatrième chanteur en presque vingt ans et six albums. Il a une grosse voix blues comme Chris Stapleton et Gary Nichols avant lui. Sans trahir ce style, Kevin Damrell qui chantait sur le précédent disque, Bad For You, avait un registre plus aigu qui le rapprochait davantage des chanteurs habituels de bluegrass. Avec Dame, on est vraiment dans la lignée de Stapleton et Nichols, mais avec un chant blues plus naturel, moins forcé, que j’apprécie beaucoup. Elle met très bien en valeur les compositions de l’excellente violoniste Tammy Rogers, la plupart coécrites avec Thomm Jutz. La marche était haute mais, comme auteur compositeur, elle a pris avec succès le relais de Stapleton et Mike Henderson, partis après les deux premiers albums (avec la réussite que l’on sait pour Stapleton). Parmi les compos de Rogers et Jutz, Magdalene et la valse 30 Silver Pieces ont de très jolies mélodies, superbement accompagnées par le fiddle de Rogers, le banjo de Richard Bailey et la mandoline de Brent Truitt. Toujours de Rogers et Jutz, Tougher Than Nails est une marche blues rendue intense par la voix de Dame et At The River est relevé par des chœurs qui ne sont pas dans la tradition bluegrass. Les harmonies vocales donnent encore plus de puissance à Somewhere Down The Road. La ballade His Eye Is On The Sparrow est davantage dans le style de Larry Cordle. Les Steeldrivers ont inclus deux classiques interprétés dans un style plus conforme à la tradition gospel (Just A Little Walk With Jesus et Farther Along), tout comme une composition de Stapleton et Ronnie Bowman (I Will Someday) que les Steeldrivers jouaient sur scène à leurs débuts mais qu’ils n’avaient jamais gravé sur disque. L’album s’achève sur une belle version du standard Amazing Grace avec une très longue introduction de fiddle en solo superbement jouée par Tammy Rogers. Un classique dont on devrait se sentir lassé. Pas quand ce sont les Steeldrivers qui l’interprètent.

dimanche 26 février 2023

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

Sam BUSH

"Radio John: Songs of John Hartford" 

L’admiration de Sam Bush pour John Hartford, décédé en 2001, n’est pas nouvelle. Sam Bush a déclaré à plusieurs reprises que, sans l’album Aereo-Plain de Hartford, le newgrass n’aurait sans doute jamais vu le jour. Dans les années 70, avec la première formation de New Grass Revival, il a enregistré trois compositions de Hartford (votre mission consiste à retrouver les titres). Ils ont souvent joué ensemble sur scène (Hartford joue du violon dans Lonesome & A Long Way From Home dans un album en public de NGR), Sam Bush a accompagné Hartford sur plusieurs albums à la fin des années 70 et c’est lui qui a rédigé les notes du livret de la réédition de Aereo-Plain en 1997. Pour cet album hommage à John Hartford, Sam Bush a composé un titre (Radio John) qu’il a enregistré avec son groupe et repris neuf compositions de Hartford pour lesquelles il joue de tous les instruments: guitare, mandoline et fiddle, ce qui est habituel chez lui mais aussi banjo et basse, ce qui est inédit. Ce qui m’a plu dans cet album, c’est que Sam Bush parvient à associer de nombreux éléments du style de JohnHartford à sa propre personnalité musicale. Je ne sais pas sur quel banjo il joue mais soit il utilise un banjo long neck comme Hartford soit un low banjo, il a en tout cas un magnifique son grave typique de Hartford dans California Earthquake et No End Of Love (et il joue bien). De même, il a tendance à chanter plus grave qu’à son habitude (Morning Bugle), dans une tessiture proche de celle de Hartford. Il respecte également son phrasé particulier dans plusieurs chansons. Côté touche personnelle, le chant de Sam est plus dynamique que celui de Hartford, ce qui ne l’empêche pas de rendre toutes les subtilités de la mélodie de California Earthquake. In Tall Buildings est mélancolique à souhait. Les arrangements sont très travaillés. La mandoline, la guitare, le banjo, le fiddle plus rarement, se répondent et se mélangent savamment dans plusieurs arrangements, notamment les deux instrumentaux (Down et John McLaughlin). Le Sam Bush mandoliniste donne sa pleine mesure dans l’excellent et dynamique accompagnement de I’m Still Here, une très bonne chanson de John Hartford qui n’est pas parmi les plus connues (et que Billy Strings reprend également parfois sur scène). Un très bel hommage qui vous donnera certainement envie de replonger dans la discographie de John Hartford. 

 

Jim HURST

"From the Ground Up" 

Depuis plus de vingt ans, Jim Hurst n’avait sorti que des CD autoproduits. From The Ground Up sort sur le label Pinecastle. Peut-être la raison pour laquelle il est l’album le plus bluegrass de sa carrière solo. Celui qui fut élu guitariste de l’année en 2001 et 2002 (IBMA) est accompagné par une bonne quinzaine de musiciens talentueux parmi lesquels Shawn Lane, Wayne Benson, Kristin Scott Benson, Alan Bibey, Scott Vestal, Jason Carter et Michael Cleveland. L’album n’est cependant pas à la hauteur de ce casting prestigieux car Jim Hurst n’est pas un chanteur extraordinaire. Surtout, sa voix ne convient pas vraiment au bluegrass. Il a interprété dans ses albums précédents, et de manière épatante, des swings et des titres de Jerry Reed. Dans From The Ground Up, il n’y a malheureusement que le swing Train Of Trouble qui soit dans cette veine, formidablement interprété en format réduit avec Shawn Lane à la mandoline et un bassiste. Parmi les titres bluegrass, il y a cependant des titres intéressants, en premier lieu une très jolie chanson intitulée John Williams, accompagnée par Lane, Steve Wilson (banjo) et Michael Witcher (dobro). Fifteen Miles To Birmingham en duo avec Don Rigsby est très bien joué et ne souffre guère des limites vocales de Hurst qu’à la fin du refrain. Le seul titre vraiment connu est Oh Lonesome Me de Don Gibson, joué avec Kati Penn (fiddle) et Danny Roberts (mandoline), plus dynamique que les autres chansons de l’album, interprétées avec une intensité insuffisante malgré le bon soutien de Darin et Brooke Aldridge sur plusieurs titres et quelques solos bien sentis (Weary Old Highway notamment). 

 

The MOUNTAIN GRASS UNIT

"Places I’ve Been" 

Cri du 💚

Quand un groupe associe les mots "mountain" et "grass" dans le nom qu’il se choisit, il y a fort à parier qu’il s’agit d’un groupe de bluegrass traditionnel. Ce n’est pourtant pas le cas de The Mountain Grass Unit qui ne compte même ni banjoïste ni fiddler dans ses rangs. Cette formation originaire de l’Alabama est constituée d’un trio d’adolescents au talent fou. Le répertoire de ce premier album comprend sept très bonnes chansons originales et un instrumental d’inspiration grismanienne intitulé Boundary Waters. Le mandoliniste Drury Anderson chante avec l’assurance des vieux routiers. La formule en trio peut paraître pauvre pour un groupe bluegrass. The Mountain Grass Unit parvient néanmoins à nous offrir des arrangements riches grâce aux rythmiques façon Sam Bush de Anderson (Jericho), la contrebasse solide de Sam Wilson et au jeu fourni de l’excellent guitariste Luke Black qui rajoute des notes dans tous les coins (Same Old Moon notamment). C’est dynamique (Shoot The Gun) et bien arrangé (Another Day In Disguise chanté entièrement en duo). Il y a une intro jazzy sur le blues chaloupé Either End. Tate’s Hell est joliment accompagné en fingerpicking. L’énergique Shay’s Rebellion est dynamisé par des duos guitare-mandoline qui reviennent en motif. Un pur bonheur. 

 

AUTHENTIC UNLIMITED

(self-titled) 

Plusieurs groupes bluegrass sont nés du départ de musiciens de Doyle Lawson & Quicksilver: Blueridge (qui s’est appelé dans un premier temps New Quicksilver), IIIrd Tyme Out, Mountain Heart. Il s’agissait pour ces musiciens de trouver leur propre voie et les deux derniers au moins ont marqué l’histoire du bluegrass de leur empreinte. Le cas de Authentic Unlimited est différent. Pour Jerry Cole (banjo), Eli Johnstone (bassa) et Stephen Burwell (fiddle), créer ce groupe n’a pas été un choix mais une nécessité, Doyle Lawson ayant décidé de prendre sa retraite à 78 ans après 42 années passées à la tête de Quicksilver (et quelques autres comme membre du groupe de JD Crowe puis des Country Gentlemen). Pour compléter la formation, ils se sont adjoint un mandoliniste qui a pour le moins fait ses preuves, Jesse Brock (il a joué avec Chris Jones, Lynn Morris, Dale Ann Bradley, Michael Cleveland, les Gibson Brothers et a été élu deux fois mandoliniste de l’année par IBMA) et John Meador, un guitariste beaucoup moins connu mais qui se révèle être un excellent chanteur. Quicksilver a été une formidable école de chant pour la plupart des musiciens qui sont passés dans ses rangs. Cole et Johnstone ont bien retenu les leçons de Lawson et les harmonies de Authentic Unlimited (avec Meador et Brock) sont top niveau, parfois plus proches du style de Blue Highway que de Quicksilver (Long Gone). Meador a une voix haut perchée et un joli timbre délicat qui colle très bien à la finesse de l’arrangement de Hannah et à la balade Autumn Fell. Cole a également un registre de tenor mais avec plus de puissance. Il chante notamment le boogie Before You Miss Me (une de ses sept compositions sur l’album) et Long Gone de Neil Diamond, seule chanson qui n’ait pas été écrite par un membre du groupe. Eli Johnstone se montre également très bon chanteur dans Leavin’ Chicago à la rythmique tout en légèreté. En plus de leurs qualités de chanteurs et songwriters, les membres de Authentic Unlimited sont tous de bons musiciens, Jesse Brock se distinguant particulièrement par la finesse de ses interventions. 

 

BREAKING GRASS

"Somewhere Beyond" 

Cri du 💚

L’objet même d’une formation réunissant un guitariste, un banjoïste, un mandoliniste, un fiddler et un contrebassiste est habituellement de jouer de la musique bluegrass. Le cas de Breaking Grass est un peu différent. Ce quintet du Mississippi est certes un groupe bluegrass mais il existe essentiellement pour jouer les compositions de son guitariste chanteur Cody Farrar, qu’elles soient bluegrass ou pas. Les arrangements s’organisent autour de son accompagnement à la guitare, quelquefois typique du bluegrass (Pauline, les couplets de Let The Good Times Go), souvent plus complexe (The Boy On The Black Horse) et parfois très éloigné de la musique de Bill Monroe (Free, It Ain’t Enough). Pour ce sixième album de Breaking Grass, Cody Farrar a encore écrit les dix chansons, The Gift avec Ronnie Bowman, les autres seul. Cody est un formidable chanteur à la voix claire, intense, puissante et expressive. Les musiciens de Breaking Grass s’adaptent bien à ses chansons, avec beaucoup de sensibilité et de naturel. Le banjo est rarement en avant, même sur un titre où il pourrait davantage tirer la couverture à lui (Money Can’t Buy You). Le musicien le mieux mis en valeur est le fiddler Tyler White, notamment sur l’excellent blues 100 Degrees In The Shade. C’est l’un des deux joyaux de Somewhere Beyond avec It Ain’t Enough qui est dans la même veine blues et tout aussi bon. Farrar aborde avec le même talent la pop (Free), une ballade swing (Money Can’t Buy You) ou un refrain newgrass (Let The Good Times Go). Après Warning Signs (2017) et Cold (2019), Somewhere Beyond confirme que Breaking Grass est un des groupes bluegrass les plus intéressants de ces dernières années. 

 

MAD MEADOWS

"That Day" 

Mad Meadows est un duo basé en Allemagne, formé du guitariste Beni Feldmann et du mandoliniste californien Edward Fernbach. Pour ce premier album, ils interprètent quatre titres en duo mais ont choisi pour les six autres une instrumentation bluegrass complète avec le concours de Susanne Sievers (fiddle), Steffen Thede (banjo) et Alain Kempf (contrebasse) (oui, le Alain Kempf de L’Avis d’Alain). Les "folles pâtures" sont sans doute celles où pousse l’herbe bleue puisque, parmi les quatre titres en duo, trois sont des classiques bluegrass. J’aime surtout leur approche très originale de Rock, Salt & Nails avec Edward à la mandole (il joue aussi Footprints In The Snow et Spanish Pipedream de John Prine au mandoloncelle). Parmi les titres en formation bluegrass, se détache l’instrumental Peacock’s Perch, composé par Edward, un fiddle tune moderne, dynamique et mélodique où chaque soliste a l’espace pour s’exprimer. Il n’y a qu’une seule chanson originale, That Day, et c’est dommage car c’est une bonne composition de Beni. Les chants sont plutôt d’inspiration hillbilly même quand il s’agit d’une reprise de Travis Tritt (Here’s A Quarter). Le duo vocal de Beni et Edward fonctionne même si le phrasé est parfois trop haché ou le chant trop appliqué (That’s How I Can Count On You). C’est mieux quand Susanne Sievers vient apporter une troisième voix (Just Think I’ll Go Away des Stanley Brothers). Grâce à Alain, il est possible qu’on puisse les apprécier sur scène en France cette année.