"Low Country Wedding"
Qui fait quoi? C'est une question que je me pose souvent lorsque je découvre un nouveau disque. Avec Jefferson Ross, la réponse est simple, elle est même écrite sur la pochette du CD: "écrit, interprété, enregistré, mixé et photographié par Jefferson Ross". Le moins que l'on puisse dire est que l'homme fait tout bien. Il commence par un sautillant Low Country Wedding, poursuit par un nostalgique Mississippi Rain puis par Travis Style dont les amateurs de Merle comprendront aisément le sujet. Et puis viennent Gideon, Red State Blues, deux des sommets de l'album, qui coule agréablement au long de ses treize titres, jusqu'à Peaches And Tomatoes, en passant par Jimmy Carter ou Walking Around New Orleans. Ce qui caractérise Low Country Wedding, le deuxième disque (après Backstage Balladeer) à avoir été entièrement conçu et réalisé par Jefferson, c'est d'abord la qualité de l'écriture. Chaque titre est une petite histoire dont on on prend plaisir à saisir le texte et le sens. Les mélodies ne sont pas en reste. On pourrait qualifier l'ensemble de country-soul, avec un zeste de rock et un soupçon de pop, comme dans United Nations, qui rend le disque presque addictif dès qu'on en entame l'écoute. Stuck In A College Town est une parfaite chanson country alors que Money Road présente une dimension plus tragique. Autres points forts, la qualité de la voix de Jefferson Ross et les trouvailles instrumentales avec des guitares qui sonnent de manière très claire et s'entremêlent sans temps mort pour notre plus grand plaisir. Jefferson Ross fait partie de ces artistes dont je ne me lasse pas. Si j'ajoute qu'il est aussi un peintre et photographe de talent et qu'il est doté d'un véritable sens de l'humour, j'espère que cela suffira à vous convaincre de répondre favorablement à l'invitation à ce Low Country Wedding.
"Villain Era"
Villain Era est le sixième album de l'avocate India Ramey. Je vous avais parlé de Shallow Graves, en 2020, dans le numéro 167 du Cri du Coyote. Depuis, elle a publié en 2024 l'excellent Baptized By The Blaze. Elle a quitté la région de ses racines (Georgie, Alabama) pour venir enregistrer à Los Angeles avec le producteur Eric Corne (qui a lui-même sorti au moins deux remarquables albums sous son nom) et des musiciens du cru: Haley Spence Brown et Eric Corne (voix), Chris Masterson et Eugene Edwards (guitares), Ted Russell Kamp (basse), Kevin Brown (batterie et percussion), Bob "Boo" Bernstein (pedal steel), Eleanor Whitmore (fiddle et violon) et Jordan Katz (trompette). Parfois surnommée par ses fans la femme en noir, India a dit à son producteur qu'elle souhaitait que son album sonne comme si Johnny Cash et Loretta Lynn étaient revenus parmi nous pour réaliser la bande sonore d'un film de Quentin Tarentino. Les dix titres, tous écrits par la Dame, oscillent entre western spaghetti et honky-tonk (ou plutôt gothy-tonk), dans un ensemble dynamique, porté par la voix énergique d'India Ramey qui se révèle une digne héritière du mouvement outlaw, comme le confirment le premier titre, We Ride At Dawn, Cult Money, Red Red Roses et Ghost Town où la pedal steel de Boo Bernstein fait merveille. Il y a aussi Welcome To My Villain Era (avec le fiddle d'Eleanor Whitmore) où India endosse le costume la bad girl. Les thèmes sont variés, le titre le plus personnel étant sans doute Crying In My Lingerie ("je suis sur le point de devenir une divorcée parce que tu m'as laissée ici, pleurant dans ma lingerie"). D'autres titres sont plus légers, au moins musicalement, comme Scattered And Smothered, alors que Six Feet Under a un côté lancinant et un peu dramatique, marqué par la guitare électrique de Chris Masterson, également excellent dans Dead To Me, très rock. Nobody's Coming est le titre de l'album qu'India préfère, avec notamment la trompette de Jordan Katz. En résumé, Villain Era est un album sans temps mort, où l'humour, parfois noir, peut côtoyer la tragédie, et India Ramey est une artiste qui compte dans le paysage souvent fade de la country music actuelle qu'elle parvient à bousculer.
"Smoke Tree Road"
Je vous ai déjà présenté pour Le Cri du Coyote deux albums (The Town Where I Live et Love & Desperation) de Rick Shea, ancien Guilty Man de Dave Alvin et guitariste, chanteur et songwriter de talent, parfaitement représentatif de la richesse de la scène rock de la Californie du sud. Autant annoncer la couleur, plus j'écoute Rick Shea, et plus j'apprécie ce qu'il fait. C'est ainsi que Smoke Tree Road postule déjà au podium des meilleurs albums de 2026. A Week In Winnemucca donne le ton, avec une mélodie enlevée qu'on croirait tirée du répertoire de Kris Kristofferson. Ce titre démontre la qualité de la voix de Rick, que je n'avais sans doute pas assez soulignée jusque-là, avec en prime un remarquable jeu de guitare de l'artiste, ici complété par celui de Tony Gilkyson. Avec Guardian Angel, Rick aborde le thème de la jeunesse, accompagné notamment par le fiddle d'Eleanor Whitmore. An Irishman Is A Laborer At Heart est un des moments forts de l'album. Cette chanson particulièrement émouvante est encore une fois portée par l'interprétation vocale de Rick qui tirera quelques larmes à certains. Il y est question d'un père, un homme simple (imaginaire, peut-être, mais dans lequel plus d'un auditeur pourra reconnaître le sien). Là encore, les guitares de Rick et Tony se répondent avec Chad Watson à la basse et Shawn Nourse à la batterie. Changement de tonalité avec les deux titres suivants, des rocks délicatement jazzy. Il y a d'abord Georgia Bride où s'illustrent le sax ténor du bassiste Jeff Turmes et les claviers de Danny McGough (Wurlitzer) et Skip Edwards (B3), avant la première reprise du disque, Midnight Shift (popularisée par Buddy Holly). La phase "norteña" est elle aussi représentée par deux titres. Maria (chanté en espagnol) a été écrit par Jennie Moyeda, défunte belle-mère de Rick qui chante ici en duo avec Celia Chavez, et précède El Diablo Manda, en anglais, mais avec un beau jeu de percussions de Cougar Estrada et l'accordéon de Roberto Rodriguez III. Long Black Veil est la deuxième reprise. Ce titre chanté par de très nombreux artistes parvient à sonner de façon originale avec une interprétation dynamique due aux guitares (encore Rick et Tony) et au sax baryton de Jeff Turmes, mais aussi à la rythmique impeccable de Jeff Turmes (basse) et Dale Daniel (batterie). Les mouchoirs sont une seconde fois de sortie avec Delia dont le texte est digne de ce qu'on appelait chez nous, dans la première moitié du siècle dernier, les chansons réalistes. Rick Shea décrit la déchéance, sur fond d'alcool, d'une femme qui comprenait et aimait les autres mais était rejetée. Émotion garantie avec la voix de Rick et l'archet d'Eleanor Whitmore en particulier. One More Night (coécrit avec Wyman Reese), simple et délicate chanson dans la tradition des torch singers, permet à l'émotion de retomber avant que l'album ne se termine avec l'instrumental Trailrider où les guitares (électrique et acoustique) de Rick Shea répondent joyeusement à la pedal steel de Doug Livingston. Pour notre plaisir, il y a en prime un titre caché, Juniper Tree, chanson sommaire pour enfants, avec juste la voix de Rick et des sons (oiseaux, chiens et enfants) piqués sur internet.
"Mother's Day"
Je vous avais présenté les disques précédents de Suzanne Jarvie (deux LP et un EP) dans les numéros 148 et 161 du Cri du Coyote. Cette Canadienne, ex-avocate pénaliste, n'est venue à l'enregistrement qu'en 2015 alors que la musique avait toujours fait partie de sa vie. De formation classique, elle a composé huit des neuf titres de Mother's Day, dont cinq au piano (elle joue aussi de la guitare). La seule reprise est Lifeline de David Corley. On entend cette influence classique de manière forte dans certains titres (je pense en particulier à Polonium), avec les arrangements de cordes de Hugh Christopher Brown (également aux claviers: piano, Wurlitzer, Hammond, Osmose) et le fiddle de Nathan Smith. Les harmonies vocales éthérées de Sara Jarvie Clark et Claire Alden (les deux filles de Suzanne) contribuent également à cette ambiance, à tour de de rôle, et cela dès le premier titre, le majestueux Honeycomb avec Claire), mais aussi dans Polonium et Charity (avec Sara) où le fiddle (Nathan Smith) cohabite avec le banjo (Jason Mercer, également bassiste), la mandoline (Joey Wright) la Weissenborn slide guitar (Burke Carroll) et le piano (Chris Brown). La guitare elle-même prend souvent des accents classiques. Cet album, pourtant, reste profondément enraciné dans le folk et l'americana et ce n'est pas la richesse des arrangements (une belle réussite) qui peut le masquer. Lifeline nous présente Suzanne seule avec sa guitare acoustique, comme une respiration avant le dernier titre, Temporary Emissary. La voix de Suzanne belle et profonde, d'une grande sensibilité, est au service de compositions dont la qualité ne se dément jamais et dont les textes abordent des sujets variés. Caterpillar, où la dame montre son talent au piano (glissant même le thème de Frère Jacques au milieu et à la fin du titre), traite du désespoir et l'impuissance devant l'autodestruction d'une personne aimée. Polonium évoque l'empoisonnement du dissident russe Alexander Litvinenko, alors que 40% nous parle des luttes des parents qui doivent faire face aux addictions de leurs enfants. Mother's Day (la chanson) a une forte dimension écologique alors que d'autres chansons sont plus personnelles, comme Temporary Emissary, où Suzanne évoque la vie de sa fille Claire, et Lifeline, chanson d'amour de David Corley. Avec ce troisième opus (je mets de côté l'EP One Take Only) Suzanne Jarvie aborde de nouveaux territoires qu'elle nous permet d'explorer avec elle, dévoilant des richesses insoupçonnées.
On était sans nouvelles de Steve Brooks (du moins comme artiste solo puisqu'il est actif avec la dernière mouture des Limeliters aux côtés d'Andy Corwin et C. Daniel Boling) depuis son album I'll Take You Home paru en 2015 (cf. Le Cri du Coyote 149) à l'exception d'un appel à un financement participatif pour un nouvel album en 2020, période où beaucoup de projets ont été abandonnés par la force des choses et des confinement successifs. Et, divine surprise, voici que nous parvient en ce printemps The Song Is My Home, le disque que l'on n'attendait plus. Ce neuvième opus (si j'ai bien compté) est essentiellement interprété par Steve (chant, guitare, tin whistle et harmonica) et Fletcher Clark (voix et "Band in a Box") qui coproduisent par ailleurs le disque. On en entend aussi Mala Oreen (fiddle), Howard Kalish (fiddle sur Do Right By People et The Road To Adios), Deborah Schmidt (guitare espagnole sur En Mis Sueños), ainsi que les voix de Mala Oreen (A Glacier's Tears), The Limeliters (Mountain) et Sue Young (En Mis Sueños). J'avais écrit que Steve Brooks était un artiste imprévisible: journaliste indépendant, humoriste, poète protestataire, homme de radio, satiriste politique, songwriter. Il est toujours tout cela quelques années plus tard, capable d'aborder des sujets différents avec un point de vue nouveau à chaque fois. Il démarre par exemple avec The Song Is My Home qui est une forme d'analyse de son métier de songwriter, de la manière dont il fait sienne une composition de sa conception à sa finalisation jusqu'à ce que la chanson soit sa maison, tout en concluant : "… parce que mon travail n'est jamais vraiment fini tant que la chanson n'est pas un foyer pour toi". L'humour, doux-amer, revient avec A Glacier's Tears ("quelqu'un a-t-il déjà entendu les larmes d'un glacier?". Some People You Never Get Over traite des amours anciennes dont on ne se remet jamais vraiment alors que Somebody Else's Dream dresse le constat souvent partagé qu'on est passé à côté de sa vie en vivant le rêve d'un autre. Je pourrais poursuivre ainsi mais je me contenterai de citer quelques titres qui m'ont particulièrement marqué aux premières écoutes: The Mermaid Of Salado Creek, chanson pleine d'émotion, Mountain, en forme de prière, le nostalgique The French Quarter Of My Mind et En Mis Sueños (en espagnol). Thank You For The Song conclut l'album, c'est une chanson à propos d'un amour perdu: "Il n'y a pas d'espoir à s'accrocher / Je sais que tu es vraiment partie / Mais merci / Merci pour la chanson". Steve Brooks n'est pas qu'un songwriter de plus de la si riche scène d'Austin. Il fait partie de ceux qui manient le mieux les mots qu'il sait emballer de mélodies et d'arrangements qui mériteraient une plus large audience.








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