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jeudi 15 décembre 2022

Du Côté de chez Sam par Sam Pierre

 

L'actualité musicale est riche dans l'hexagone. J'ai choisi, pour cette édition spéciale Made in France de "Du Côté de chez Sam" de vous présenter les œuvres de six artistes que j'apprécie. Quatre viennent de Paris et sont plutôt anciens (ente 93 et 79 ans). Les deux autres, plus jeunes, vivent dans le Grand Est. 

 

Hugues AUFRAY

"Intégrale 1959-2020" 

D'abord, d'abord, y'a l'aîné. 93 ans depuis le mois d'août et toujours bon pied bon œil. Cette compilation de vingt-quatre disques va combler plus d'un de ses supporters de longue date. Plus de soixante ans que ce natif de Neuilly est sur le pont. Il fait partie de notre histoire, il a abordé tous les genres, depuis son groupe skiffle jusqu'à la variété (de qualité) sans jamais se renier. Nous avons tous des souvenirs, plus ou moins anciens. Dans ma mémoire revient Y'avait Fanny qui chantait, un titre que j'entendais et fredonnais sans même savoir le nom de son interprète. Je n'avais pas dix ans, j'habitais une ville de garnison et c'était la guerre d'Algérie. C'est sans doute pour cela que les paroles me touchaient (et me touchent toujours, si longtemps après). Et puis il y a eu les reprises de Bob Dylan que j'ai aimées (surtout La fille du nord, L'homme orchestre et Cauchemar psychomoteur) sans savoir que j'allais aimer Dylan. Ce fut ensuite Stewball (sur le même maxi 45 tours que Céline) que j'ai adoré sans savoir que j'allais adorer le folk américain. Quoi qu'il en soit, ce coffret regroupe tous les albums studio de Hugues, auxquels s'ajoutent trois disques de titres publiés en EP et 45 tours simples, ainsi que deux CD bonus, constitués essentiellement de duos et de reprises (de Guy Béart à Georges Brassens, en passant par Joe Dassin et Gérard Lenorman). Bien sûr, les esprits chagrins trouveront à redire. Pour certains, comme toute intégrale, elle n'est peut-être pas tout à fait exhaustive (j'ai personnellement détecté un titre absent: Je ne suis plus maître chez moi). Pour d'autres, c'est l'effort sur le son (remasterisation) qui n'a pas été suffisant. Ceux-là oublient qu'ils ont éprouvé du plaisir à écouter les chanson des premières années sur des vinyles qui craquaient ou sur des radios même pas FM. De même, à par la liste des titres et le nom des auteurs compositeurs, l'album (essentiellement consacré à des photos), ne comporte aucun détail. Qu'à cela ne tienne, cette intégrale ravira tous ceux qui avaient usé leurs vinyles. Et puis, 24 CD pour une centaine d'euros, c'est un cadeau!

 

Jean-Pierre KALFON

"Méfistofélange" 

Acteur et rocker, associé longtemps à son ami Jacques Higelin, Jean-Pierre Kalfon n'a "que" 84 ans. Il n'avait pas publié d'album depuis 1993 et Black Minestrone, son seul LP qu'il considère d'ailleurs comme un projet pas vraiment abouti (mais d'un grande qualité, à mon humble avis). Il a débuté au cinéma à la fin des années 50, a enregistré ses premiers disques au milieu des années 60, cultivant au fil des années son côté dandy, punk-rock avant l'heure, sombre et un peu inquiétant. Dès les premières notes, le doute, s'il y en avait un, est levé, nous avons affaire à un disque de rock, plutôt brûlant, où guitares et cuivres s'en donnent à cœur joie. Et c'est ainsi jusqu'au dernier titre, Train fantôme, seul moment calme avec guitare acoustique et violons. La chanson d'ouverture, Noire la nuit, partie de l'idée que les nuits sont moins vivantes de nos jours qu'il y a quelques années, a pris une résonance particulière avec le contexte de la guerre d'Ukraine: "À venir dans la nuit / Peut-être des tonnes de bombes / Militaires ces habits, plus d'abris / Mais des bombes mais des bombes". L'inspiration est là aussi pour Chope le cash "Derrière le CAC / 40 voleurs-scélérats / Qui bricolent au fond d'un sac / Te laissent baba". Tout cela pour dire que JPK, qui a écrit tous les textes, n'a jamais été autant en verve. Il en est de même pour sa voix dont il n'a jamais été aussi satisfait, en grande partie parce que l'album a été parfaitement produit et arrangé par sa bande de musiciens, ce qui n'était pas le cas pour Black Minestrone, enregistré sans véritables moyens. On retiendra les titres composés par Paul Ives (Partie de la party, Sextoy, Retour solo et Championne) et les deux totalement dus à Jean-Pierre, Costard et Gypsies Rock'n Roll Band (relecture d'un morceau déjà paru en 1983). La plupart des autres morceaux ont été composés par Hugo Indi et/ou Rurik Sallé, les guitaristes. Ce dernier est responsable du morceau titre, écrit pour Amy Winehouse, à qui l'album est dédié: "Amy t'as tout aimé / T'as tout brûlé / Ta vie amie / Transformée en ennemie / Tu es vite partie, tu évites le pire / L'ennui des jours / Des nuits d'amour sans avenir". Méfistofélange, moitié diable moitié ange, c'est un peu Jean-Pierre Kalfon, c'est un peu Amy Winehouse, mais c'est aussi chacun d'entre nous et, en tout cas, un album salutaire. 

 

Eddy MITCHELL

"Country Rock" 

Eddy Mitchell vient de fêter ses 80 ans. Avec cet album paru il y a un an, il démontre qu'il les porte bien. C'est le dernier disque avec son complice de toujours Pierre Papadiamandis (qui l'a co-produit avec Alain Artaud et a coécrit sept des douze titres). Ce dernier nous a en effet quittés en mars dernier. Comme à l'accoutumée, Schmoll s'est entouré des meilleurs. Côté américain, il y a Charlie McCoy, Bill Payne, Russ Hicks, Bernie Dresel. La France est bien représentée avec les fidèles Michel Gaucher, Michel Amsellem, Basile Leroux, Jean-Yves d'Angelo et les "nouveaux arrivants" Jean-Yves Lozac'h et Laurent Vernerey. Country Rock présente un parfait équilibre entre country à la française et rock, entre ballades (majoritaires) et morceaux plus rythmés comme Garde tes nerfs (coécrit avec Calogero) ou C'est la vie, fais la belle (reprise de You Never Can Tell), entre pedal steel et cuivres. On notera la chanson Un petit peu d'amour, dédiée à "plus qu'un ami, un demi-frère, presque un sosie", Johnny Hallyday. L'un des titres les plus forts est Droite dans ses bottes qui évoque avec pudeur un drame vécu par trop de femmes: "Il lui a volé l'enfance / Son sourire et son innocence / Ce monstre venu de la nuit / Mais droite dans ses bottes / Elle n'a plus peur / Ne craint personne". Country Rock confirme que Claude Moine est l'un des tous meilleurs paroliers de la chanson française de ce dernier demi-siècle. Et Eddy Mitchell chante toujours avec les mêmes conviction et passion, d'une voix intacte après soixante ans de carrière. Et j'ai peur qu'il ne soit pas exaucé quand il clôture l'album avec le swinguant Ne parle pas de moi: "ne parle pas de moi quand j' serai plus là".

 

Jacques & Thomas DUTRONC

"Dutronc & Dutronc" 

S'il est un disque qui arrive comme une évidence, c'est bien celui-ci, tellement père et fils ont plus en commun que le nom et la filiation. S'il n'est pas arrivé plus tôt, c'est parce que le moment n'était pas venu. La tournée des Vieilles Canailles, la mort de Johnny et la paresse légendaire de l'aîné (qui a quand même 79 ans) ont été autant d'obstacles à un projet qui devait mûrir dans la tête des deux artistes. Pour ce disque, Jacques à laissé sa guitare binaire et son Diddley-beat à la maison, laissant Thomas apporter sa touche jazz et swing. Mais d'autres pointures de la six cordes sont là, comme Fred Chapellier et Rocky Gresset. Père et fils chantent en duo sur la plupart des titres, Thomas se chargeant seul du seul le morceau de clôture (signé des deux Jacques, Lanzmann et Dutronc), À la vie, à l'amour. Il est d'ailleurs difficile parfois de savoir qui chante, tellement les timbres sont proches. L'album est composé de quatre titres de Jacques, quatre de Thomas, et cinq autres de Jacques. Si certaines chansons ont une sonorité plus moderne (comme Aragon), on reste la plupart du temps dans le domaine du rock, plus teinté de swing que dans les versions originales et l'on se réjouit à réentendre L'opportuniste, J'aime les filles, Gentleman cambrioleur, Le responsable, Et moi, et moi, et moi, Sur une nappe de restaurant, Il est cinq heures, Paris s'éveille (avec un solo de guitare de Rocky Gresset qui fait oublier la flûte de la version originale), ou Les Cactus. Loin de la nostalgie et du passéisme, les Dutronc nous offrent un disque réjouissant, plein de verve et de plaisir de jouer et chanter. 

 

FRASIAK

"Le tumulte des choses" 

Voici le septième album studio d'Éric Frasiak, si l'on excepte les deux consacrés à François Béranger. Le jour de ses 64 ans, disparaissait un autre de ses maîtres à chanter, le Vaudois Michel Bühler, avec qui il partageait le goût de la belle langue française mais aussi celui de la défense, sans violence, des belles causes. Frasiak ne peut pas être résumé à une étiquette mais il représente pour moi le folk de chez nous, comme un cousin de l'Américain Tom Paxton. Le verbe est fort mais jamais violent, sauf peut-être quand il évoque, dans des albums précédents, les cons qui, d'ailleurs, le sont trop pour se sentir visés. Ce côté folk est surtout sensible quand on le voit sur scène, en duo guitares. Mais sur le fond, tout est là. L'écologie, avec La colère de Greta, le COVID et toutes ses conséquences, avec Non-essentiels, Couvre-Feu, L'ennemi invisible, la défense animale avec Galgos, dédié à ces lévriers martyrisés pour le plaisir en Espagne. Il y a aussi une nouvelle chanson en forme de bilan, Ma jeunesse ("Ma jeunesse n'a pas d'âge mais ne se ride pas / Elle a fait le ménage sur ce qui compte ou pas"), une chanson d'amour (L'amour idiot) et puis l'humour auto-dérisoire de Trop de mots dans ma chansons (ou comment être sûr de ne pas être médiatisé) et Le trou de mémoire. Et puis il y a l'émotion de L'ordre des choses (aux amis partis…) et aussi Salut Frangin, chanson sans paroles, totalement solo, hommage bouleversant à son frère Romän, disparu en août dernier, à 70 ans. Côté reprises, il y a Léo Ferré et une superbe interprétation de La mémoire et la mer, où les guitares d'Éric se posent sur quelques cordes (violon et violoncelle) et un piano. Plus surprenante est celle de Rêver de Mylène Farmer avec juste les voix et la guitare acoustique de Frasiak et la pedal steel de Jean-Yves Lozac'h. Ce dernier est d'ailleurs présent sur huit des quinze titres de l'album. Le violoncelle de Patrick Leroux et l'accordéon du fidèle Canadien Steve Normandin sont également à l'honneur comme le sont les partenaires de scène Benoît Dangien (claviers), Philippe Gonnand (basses et clarinette) et Jean-Pierre Fara (guitare électrique). On note aussi un bel hommage à un petit festival marnais, Le Festival Grange: "Au début c'était rien qu'une grange / Où v'naient chanter deux ou trois copains / Et maint'nant c'est l'Festival Grange / Dans la vallée du P'tit Morin". Pour terminer, Au bercail constitue la chanson idéale pour boucler un concert (c'est ainsi que je l'ai découverte), à la manière de Ma plus belle histoire d'amour de Barbara. "Vous allez retourner à vos vies de mystère / Chacun de son côté retombe sur la terre / Dans le vent, la musique et les voix vont se perdre / De ces heures électriques plus que rosée dans l'herbe / Reviendra, les amis, le temps des retrouvailles / Déjà longue est la nuit, et je rentre au bercail". C'est la chanson idéale pour permettre à chaque musicien de prendre un dernier solo, de prolonger un peu le moment magique du concert. Éric y démontre ses qualités de guitariste (acoustique et électrique), comme dans d'autres titres et l'on sent son amour pour des géants comme David Gilmour, Neil Young, Jorma Kaukonen ou encore Mark Knopfler (cf. l'introduction de L'amour idiot). J'ai écrit géant? Frasiak est trop humble pour revendiquer ce qualificatif, mais il fait assurément partie des grands, toutes catégories confondues.

 

PROKOP

"Love Letters From Across The Street" 

Prokop Boutan est un artiste à part, un OVNI. Ce Strasbourgeois, élevé à Hull, avec des origines tchèques, est un passionné du folk traditionnel. Son 33 tours The Confinment Tapes avait d'ailleurs fait l'objet d'une chronique dans le Cri du Coyote (n° 168). En 2022, à l'heure où plus grand monde n'achète de disques, il nous gratifie d'un triple CD, chanté en Anglais, Love Letters From Across The Street, sur la pochette duquel son nom ne figure même pas au recto. Vingt-huit titres pour cent-sept minutes d'écoute, par loin de deux heures de plaisir. Chaque disque a un titre: The Backyard, The Sidewalk, The Pub, chacun commençant par If I Make It (#1, #2, et #3). Voici comment le songwriter présente son œuvre: "Love Letters From Across The Street est un ensemble de chansons que j’avais dans ma besace en arrivant d’Angleterre. Ce sont des lettres, des considérations que j’écrivais en pensant aux gens ou en regardant par la fenêtre au travers de la chaleur des pubs de Hull. Il me semblait donc difficile de les dissocier, c’était un ensemble cohérent". Dans une interview, il explique aussi que cette ville ouvrière où il a grandi est au confluent du folk social et du punk. On n'est jamais bien loin d'un Ewan MacColl, par exemple (quelques notes de Dirty Old Town peuvent par exemple être entendues au début de la chanson Love Letter), on a souvent l'impression d'être dans l'ambiance d'un pub anglais avec des arrangements dont la spontanéité est une force, liée aux conditions d'enregistrement: une bande de potes (The Bread Delivery Service) réunis dans un manoir autour de Prokop. Mais au-delà de ce joyeux désordre apparent, on se rend vite compte qu'on a affaire à un véritable auteur-compositeur, qui a beaucoup d'histoires à raconter (Rust On The Dew est le premier titre qui accroche immédiatement) sur des mélodies qui s'incrustent vite. On poursuit ce voyage improbable avec Le départ de Lyon (un instrumental) pour entendre The Call Of The Lorelei avant de rencontrer les marins de Whiskey & Tattoo. On croise aussi des personnages qui ont pour noms Old Joe et Lucille, on savoure l'enchaînement de Black Coffee & Whiskey et Cleveland Way et, si l'album se termine par Wind Of Boredom, il engendre tout sauf l'ennui. Le jour où je l'ai reçu, je l'ai écouté deux fois de suite sans une seconde de lassitude. Il y a comme un parfum de bricolage, on se demande d'où vient cette émotion que l'on ressent en l'écoutant. Bricoleur et magicien en même temps, Prokop a su insuffler une âme véritable qui imprègne les vingt-huit compositions. La liberté laissée aux musiciens, aux noms improbables (Santiag Bob, Sophy-Ann Pudwell, Jean-Banjo, John Eastwolf, Churchman, Mighty M, der Zauberer Matthäus Hoffmann) n'a pas été galvaudée mais utilisée comme le liant qui fait les grands disques. On sait d'où vient Prokop et, si l'on ne sait pas encore où il va, on peut parier qu'il ira loin. Il nous offre avec Love Letters From Across The Street un kaléidoscope de couleurs musicales qui défie les étiquettes et n'a pas fini de réjouir nos oreilles avides.

vendredi 18 novembre 2016

Chapeau bas, Éric Frasiak

SOUS MON CHAPEAU




"Chroniques" est sans doute le disque que j'ai le plus écouté, notamment tout au long de l'année 2013. Depuis, j'attendais, sans impatience, la suite à ce petit chef d'œuvre. Bien sûr, Éric Frasiak a su faire patienter ses supporters, d'abord avec "Mon Béranger…", puis avec son DVD enregistré au Théâtre de Bar le Duc qui levait un peu le voile sur ce qu'il cachait sous son chapeau avec six titres inédits jusque là. Il avait aussi, en guise de clin d'œil, publié un autre titre, "C'est beau Noël", sur internet.

"Sous mon chapeau", puisque c'est son titre, est là, enfin. Dès les premières notes, on retrouve l'univers musical bien particulier qui est celui de Frasiak. Quelques notes de guitare suffisent pour que l'on se retrouve là où on avait laissé le troubadour ardenno-meusien quatre ans plus tôt. Il ne faut pas croire cependant que rien n'a changé et qu'il se contente de ronronner.

Le premier changement tient à la notoriété d'Éric. Il ne parade certes pas dans les grands médias télévisuels mais son noyau de fidèles s'est élargi depuis deux ans. Son agenda est bien rempli et les kilomètres défilent au compteur de sa voiture. Sa notoriété a grandi sans qu'il fasse la moindre concession, en restant lui-même, authentique et sincère. Il fait partie des voix que l'on a envie, que l'on a besoin d'entendre, parce que le monde a changé. Il fait désormais partie des voix qui comptent. Les attentats, les guerres, la crise des réfugiés fuyant leur pays par dizaine de milliers, l'attitude hégémonique de la Russie de Poutine, M. Boulot toujours aux abonnés absents, la surenchère racoleuse de nos politiques, tout cela est source d'inspiration

Le premier titre, qui donne son nom à l'album est frappé au coin de la nostalgie, on y retrouve un peu l'esprit de "J'traîne" avec un effet crescendo qui nous amène à l'une des chansons fortes du disque, "Migrant", évocation d'un des grands drames du moment, à la fois en raison de ce que vivent les réfugiés et en raison des phénomènes de xénophobie qui se libèrent sans complexe autour de nous. Le rythme évoque l'Afrique pendant que les mots décrivent "dans ce bateau de misère, 500 visages d'effroi".



Avec "Colonie 6", c'est le goulag des temps modernes, celui de la Russie de Poutine, qui est évoqué. Le violon (Philippe Girardon), le violoncelle (Patrick Leroux) et le bugle (Patrice Lerech) donnent à ce titre une couleur musicale que l'on retrouvera par la suite.

Nostalgie à nouveau avec "Hôtel Richelieu", c'est la jeunesse en flashback, avec ses espoirs et son insouciance, c'est le temps où l'on croit que tout est possible.

"T'as c'qu'il faut" est une ode à la femme aimée, une forme de blason plein de pudeur et de tendresse comme un Brassens savait bien les écrire, mais avec les mots de Frasiak (et un joli solo de guitare électrique de Jipé).

"Espèce de cons" n'a pas besoin de commentaire, le titre dit tout. La connerie sous toutes ses formes est ici dénoncée avec un sourire fortement teinté de jaune. C'est l'occasion, pour ceux qui ne le connaitraient pas encore, d'entendre Jérémie Bossonne, un auteur compositeur interprète dont on reparlera, assurément, et qui chante ici en duo. Le public de Bar le Duc avait eu la chance de l'entendre à l'été 2015 dans le cadre d'une "carte blanche à Éric Frasiak".

"Je t'écris" est un beau moment de poésie et de tendresse, une belle mélodie, une guitare acoustique apaisée, une respiration qui se poursuit avec l'humoristique "C'est beau Noël" qui dénonce avec le sourire le côté mercantile de cette fête dévoyée depuis longtemps de son sens originel. Suit le traditionnel hommage à Léo Ferré avec "La solitude". Ferré, comme Béranger, fait partie des influences majeures de Frasiak (en ce qui concerne la chanson française) et il traite ici la composition dans un arrangement original où l'orgue et la trompette ont un rôle important, comme la guitare électrique de Jean-Pierre Fara qui se fend encore d'un solo inspiré. À ranger aux côtés de la reprise du "Paris-Lumière" de Béranger, deux titres dont on imagine aisément des versions scéniques s'étirant sur plus de vingt minutes.

On entre ensuite dans une trilogie pleine d'émotion. C'est d'abord "Le jardin de Papa", un jardin orphelin depuis octobre 2013, un bel hommage à un père qui doit être fier de celui qui chante "une des graines que t'a s'mées c'était moi". "44 tonnes", sur un ton plus léger, évoque le monde des routiers. Papa Frasiak était chauffeur mais la chanson est dédiée au frère d'Éric et aux routiers de l'Air Bleu, le restaurant que Romän tenait près du pont de Saint-Nazaire. "Je suis humain" est une chanson née de l'attentat de Charlie Hebdo. J'ai eu la chance d'en entendre la création lors d'un concert près de Nancy, quelques jours plus tard. La chanson a forcément évolué musicalement, les arrangements, avec cuivres et accordéon, changent l'habillage mais sans affaiblir le message: "Juste une plume trempée dans l'espoir d'un monde de fraternité".



"De l'amour, des fétiches" est comme une parenthèse, une évocation de la manière agressive dont la publicité déshabille les femmes. En 2012, il y avait eu "M. Boulot". En 2016 "Une ville de l'Est" est comme une sorte de bilan, d'inventaire lucide mais plein d'un espoir de ces cités autrefois pleines de vie et que la crise économique a frappées. C'est surtout un hommage à la dignité de ceux, autrefois migrants italiens ou polonais, qui restent attachés à ce qui est devenu leur terre, leur patrie.

"Sous mon chapeau" se finit par un feu d'artifice titré "Cuisine politique", une sorte de suite au "Magouille blues" de François Béranger. Le constat est dur et lucide. Tout le monde en prend pour son grade, l'humour est grinçant. Le titre s'étire sur près de sept minutes, chacun des impétrants est interpelé, la fin est assez déjantée, ce qui est heureux, c'est une dérision qui forme un rempart à un pessimisme excessif.

Ceux qui ont aimé "Chroniques" adoreront "Sous mon chapeau". Frasiak est resté lui-même, mélodiste et arrangeur hors-pair, interprète sensible qui sait nous parler avec des mots simples qui touchent chacun. Mais ce sont aussi des mots terribles et l'on a l'impression, pour employer une expression à la mode dans la cuisine politique la plus infâme, que la parole de Frasiak s'est décomplexée, pour la meilleure des causes, celle de l'humanité.

Ce disque va rester pendant des mois sur les platines de ceux qui viennent de l'acquérir. Pendant des mois, et davantage, il va nous livrer ses secrets les plus cachés, ceux que notre ami Éric, véritable artisan (au sens le plus noble du terme) de la chanson a mitonnés pour nous pendant quatre ans. "Sous mon chapeau" est désormais dans le domaine public et je ne doute pas que nombreux sont ceux qui vont se précipiter aux six coins de l'hexagone (et même au-delà, je sais qu'on l'espère aussi en Corse ou au Canada) pour le découvrir sur scène.

jeudi 22 mai 2014

Mon Frasiak…




Mon Frasiak… ou "il ne perd pas son âme, Éric, quand il chante Béranger". Ce sous-titre qui fait écho en forme de clin d'œil à l'article de Maître Chronique intitulé "Le goût du Pére François" est en fait à prendre au premier degré, car c'est bien d'un disque de Frasiak que je vais parler ici.


Certes, il s'appelle "Mon Béranger…" et l'artiste ardenno-meusien reprend dix-sept titres extraits des cinq premiers albums de François, les disques d'avant 1977. Cela me convient bien puisque j'ai longtemps eu pour disque de chevet (et le seul que je possédais à l'époque des vinyles comme je l'avais évoqué ici) le double 33 tours en public paru en 1977, après ces albums studio.

Pour faire bonne mesure, Frasiak (qui pour la circonstance a retrouvé son prénom Éric) a ajouté sa propre composition, "François Béranger", dans une nouvelle version, épurée: "Avec ta grosse voix, ta guitare, tes poings serrés, ta gueule d'anar / Tout c'que tu chantais c'était beau: Paris Lumière, comme un chromo"…

On retient souvent de François Béranger sa voix un peu maladroite et sa guitare, on imagine le chanteur des MJC que l'on considérait comme un grand frère, le soir chantant ses rengaines à la lumière d'un feu de camp. Mais cette image de François est bien trop restrictive et ne correspond pas à ce que furent ses premières années musicales. Ses chansons étaient d'inspiration folk, mais d'un folk urbain. Et si les débuts furent essentiellement acoustiques (collaboration avec le groupe Mormos par exemple), très vite l'environnement électrique, adapté aux thèmes et à l'époque, apparut comme une nécessité, et la rencontre avec Jean-Pierre Alarcen fut déterminante. 

François le révolté, le balladin avec sa guitare en bois et ses chansons un peu faciles (impression en trompe l'oreille due au fait qu'il n'était pas un "chanteur" au sens strict du terme), était surtout un être humain au cœur tendre malgré les blessures, un chef de bande sachant s'entourer des meilleurs musiciens, navigant du bluegrass au rock avec quelques incursions du côté du jazz, capable de remplir des salles de taille respectable. Mais plus que tout, c'était un formidable auteur-compositeur. "Tout ce que tu chantais, c'était beau", écrit Frasiak, et c'est ce que je retiens essentiellement de "Mon Béranger…". Frasiak n'est pas tombé dans le piège de la copie servile et inutile, il a simplement réalisé un acte d'amour dans lequel on a envie de le suivre pendant 78 minutes.

Avant la première écoute, on est un peu angoissé. Quand on aime les deux artistes, on a un peur du loupé, de la déception. Mais on est vite rassuré, les chansons sont de Béranger mais le disque est de Frasiak et, au fil des minutes, la crainte fait place à la certitude, celle d'être l'auditeur privilégié d'un grand moment de chanson française.

J'avais écrit ici, dans un article précédent, tout le bien que je pensais du "Troubadour de Bar leDuc" à propos de son album "Chroniques". Je ne savais pas à ce moment-là que ce disque deviendrait celui que j'aurai sans doute le plus écouté dans mon existence, devenant mon compagnon quotidien pour l'été et une bonne partie de l'automne sans jamais, bien au contraire, provoquer le moindre instant de lassitude. Si j'en reparle aujourd'hui, c'est parce que la magie de "Chroniques", cette faculté à se faire découvrir petit à petit, à chaque écoute, agit de la même manière avec "Mon Béranger…". On retrouve cette espèce d'effeuillage musical où chaque jour révèle avec pudeur un trésor caché, une trouvaille, un détail sans lequel l'édifice n'aurait pas le même équilibre.


Écoutez par exemple les chœurs et les percussions de "Tranche de vie", le dobro acoustique de "Département 26" ou "Tous ces mot terribles", l'introduction de guitare de "Les jours sont courts", l'accordéon et le piano de "La fête du temps", les guitares électriques de "Une ville", la clarinette de "Y'a dix ans". J'arrête ici cette énumération qui deviendrait vite fastidieuse, mais je pourrais citer deux ou trois de ces petites choses apparemment sans importance pour chaque titre, sans savoir ce que me révèlerait l'écoute suivante.

Le choix des titres a été difficile pour Éric (qui n'exclut pas un volume 2) mais l'échantillon me paraît représentatif de l'œuvre de François telle que je la ressens, avec plus de tendresse et d'espoir que de colère gratuite. La dimension du portraitiste est mise en lumière, comme celle du chroniqueur lucide de son temps, qui sait parfois être féroce. Il y a aussi les morceaux de bravoure, épiques, que sont "Manifeste" et le titre fleuve (près de vingt minutes) "Paris-Lumière", raccourci pour la circonstance d'une douzaine de minutes et qui s'avère une des grandes réussites de l'ensemble. Après une ouverture où basse et batterie dialoguent, les claviers entrent en scène avant que les guitares électriques ne donnent leur pleine mesure, comme elles avaient su le faire pour "La poésie" sur "Chroniques".

Un mot des musiciens, car comme le Béranger des années 70, Frasiak n'est pas seul. Il a trouvé son Alarcen à lui en la personne de Jean-Pierre Fara, son fidèle partenaire de scène, dont chaque intervention est comme un rayon de soleil. Mais il y a aussi le multi-claviériste au talent prometteur Benoît Dangien, le batteur Raphaël Schuler et le bassiste Sylvain Collet (les cinq figurent sur la photo du groupe en concert, ci-dessous), l'accordéoniste (canadien) Steve Normandin, et les amis habituels dont aucun n'est là pour faire de la figuration mais pour apporter une pierre indispensable à l'édifice. J'imagine le travail qui a été nécessaire pour parvenir à un tel résultat, j'imagine les nuits blanches passées au Studio Crocodile de Bar le Duc. J'imagine Éric se réveillant au milieu de la nuit parce qu'une nouvelle idée d'arrangement lui était venue. J'imagine… et j'entends un bien bel album de Frasiak qui a rendu à son "vieux maître à chanter" le plus bel hommage qui soit, en donnant à dix-sept de ses chansons un écrin qui met en évidence leur beauté originelle et intrinsèque, sans le déranger, en faisant "un tour là-bas, du côté de l'amour".


Inutile de vous dire qu'il faut écouter "Mon Béranger..." dans les meilleures conditions pour en apprécier pleinement toutes les richesses et subtilités: un vrai disque, avec du bon matériel. Et puis le livret est superbe, avec tous les textes et des photos du jeune Frasiak qui ne savait pas encore que plus de trente ans plus tard il enregistrerait cet album.

Chapeau (rond) Éric, ce disque te ressemble, et ce n'est pas un mince compliment de la part de quelqu'un qui n'aurait pas supporté qu'on abime "son François Béranger". Tu as réalisé, en toute humilité, une belle œuvre, pleine d'amour, sans vendre ton âme. Tu ne joues pas dans la cour des grands, tu en fais partie. Il serait temps que cela se sache.