"City of Glass"
A.J. Lee & Blue Summit seront parmi les invités vedettes de la vingtième édition du prochain festival Bluegrass in La Roche. Le groupe était déjà venu en 2019. Scott Gates a depuis remplacé Jesse Fichman mais la formation californienne a toujours cette composition très particulière avec deux guitaristes solistes (Gates et Sullivan Tuttle, frère de Molly), une mandoliniste (A.J. Lee) et un fiddler (Jan Purat). Le contrebassiste Forrest Markowitz n’est pas crédité comme membre du groupe mais il est présent dans 11 des 12 titres de City of Glass, leur troisième album que m’avait chaudement recommandé Philippe Ochin l’été dernier (et que j’ai eu quelques difficultés à me procurer sinon je vous en aurais parlé plus tôt). Sans banjo ni dobro, avec deux guitares, A.J. Lee & Blue Summit n’est pas votre groupe de bluegrass habituel et aucune chanson n’est vraiment dans ce style. A.J. a un timbre pur, une jolie voix douce idéale pour des compositions calmes comme All I Know et surtout le magnifique slow I Still Think of Her, ou la seule reprise de l’album, le blues He Called Me Baby de Harlan Howard qu’avait aussi enregistré Patsy Cline et dont Blue Summit fait un arrangement habilement modernisé. La modernité passe aussi par les harmonies pop et la mandole (A.J.) dans Hillside. Sick on a Plane a un bon arrangement pop et un rythme entrainant mais j’ai trouvé le texte ridicule (ou alors il y a un sens caché que je n’ai pas compris). City of Glass qui a donné son titre à l’album est une autre composition de A.J. où elle montre la puissance de sa voix, bien soutenue par le banjo old-time de Luke Abbott. A.J. avait débuté avec le groupe de la famille Tuttle qu’elle retrouve dans I Can’t Find You At All, une composition de Sullivan et son père Jack qu’elle interprète en duo avec Molly. L’enthousiasme et le dynamisme de la voix de Scott Gates font contraste avec la douceur de A.J.. Bakersfield Clay est un blues lent avec pedal steel qui m’a moyennement plu mais qui se termine en yodle, ce qui fait toujours son effet. Scott est surtout épatant dans le swing rapide Toys et le boogie Sollicitor Man. Sullivan Tuttle ajoute encore une autre couleur à la palette sonore de Blue Summit avec sa voix chaude de baryton (un petit côté Johnny Cash) dans Seaside Town, relevé par une batterie, des chœurs féminins (Rainbow Girls) et un soupçon de guitare électrique. On notera aussi l’originalité de la pochette de City of Glass, un dessin de l’illustrateur belge François Schuiten. Hâte de revoir A. J. & Blue Summit sur la scène de La Roche-sur-Foron.
"20"
Si le treizième album des Grascals s’intitule 20, c’est que le groupe célèbre ses vingt ans d’existence. C’est le troisième disque depuis le départ de son principal chanteur et membre fondateur Terry Eldredge. Vocalement, les Grascals semblent avoir retrouvé un équilibre avec le retour de Jamie Johnson (l’autre chanteur des débuts du groupe) aux côtés de John Bryan qui l’avait remplacé en 2015. Avec deux chanteurs aux registres similaires, le son des Grascals est forcément différent de l’époque où le timbre nasillard d’Eldredge contrastait avec celui de ses différents partenaires. Il demeure une constante cependant, les trios sont toujours parfaits avec l’harmonie baryton du contrebassiste Terry Smith. En plus du retour de Jamie Johnson, le groupe a un tout nouveau fiddler, Jamie Harper. Une recrue de premier choix puisque le nouveau venu a été membre de Sideline et du groupe de Junior Sisk et qu’il est l’auteur d’un album solo remarqué, Old Pal (Le Cri du Coyote 148). Deux titres de 20, Tennessee Hound Dog et Georgia Pineywood, proviennent du répertoire des Osborne Brothers, une des principales influences des Grascals à leurs débuts, et ce sont de belles réussites, restituant l’esprit Osborne Brothers avec un son actuel. Jamie Johnson interprète très bien Coal Dust Kisses, un bon countrygrass écrit par Jerry Salley, et I Go, une chanson rapide, assez moderne, une de ses quatre compositions pour cet album. John Bryan s’illustre particulièrement sur la mélodie mélancolique du slow I Need A Night Off et sur une des compositions de Johnson (coécrite avec Adam Haynes), Reflection, moderne également, avec un bon arrangement et la voix mixée en avant dans le style de Peter Rowan. Dans le même style, Just Let Me Know mené par le banjo de Kristin Scott-Benson n’est pas mal non plus. Jamie Harper interprète Some People Make It, un blues de Roger Miller avec un timbre qui rappelle celui de Terry Eldredge. Les Grascals ont aussi inclus un gospel, Come Jesus Come, chanté par Johnson. Les autres chansons m’ont paru moins intéressantes. En revanche le mandoliniste Danny Roberts signe 12th & Pine, un joli instrumental sous influence grismanienne qui a inspiré les trois solistes du groupe.
"Dotze Temps"
Lluis Gómez est un des tous meilleurs banjoïstes européens et sans doute celui qui fait preuve de la plus grande créativité. Il aime mélanger les cultures et les influences et il a réuni pour enregistrer Dotze Temps le violoniste français Raphaël Maillet, le guitariste tchèque Ondra Kozak et sa compatriote espagnole et fidèle contrebassiste Maribel Rivero. Lluis avait précédemment réussi le mélange du bluegrass et du flamenco avec le groupe Flamengrass et l’album Alegria (cf. avril 2022). Trois titres de Dotze Temps en sont le prolongement. Carol Duran, la chanteuse de Flamengrass interprète en duo avec Maribel Rivero une de ses compositions, Tardes de Juliol, et surtout le magnifique traditionnel Anda, Jaleo. Il y a des claps de mains dans cette dernière chanson qui accentuent le côté flamenco et qu’on retrouve comme seul soutien du banjo dans Alma, une des quatre compositions instrumentales de Lluis pour Dotze Temps. Dans la seconde, T’ho Vaig Dir!, l’influence de Tony Trischka est nettement perceptible. Dans ses interventions, Raphaël Maillet profite largement de la liberté que peut donner ce genre de titre. Lluis Gómez traîne à longueur d’année son banjo aux quatre coins de l’Europe, notamment au rassemblement bluegrass de Virton en Belgique qui lui a inspiré Virton Banjo Musette, une valse (musette) très bien jouée par les quatre musiciens. Les choses se calment un peu dans le quatrième instrumental de Lluis, Dora. On retrouve encore des sonorités espagnoles dans Barcelona Castaway qui, curieusement, est une composition de Ondra Kozak, moderne, avec un beau dialogue entre le banjo et le fiddle. Le dernier instrumental de Dotze Temps est Crunch Sister, très jolie composition de Maribel où chacun des quatre musiciens brille en solo et à laquelle Frank Solivan vient ajouter sa mandoline (forcément, ça ne gâte rien). Le banjo se fait plus discret sur La Dama d’Aragó, une chanson calme à nouveau magnifiquement interprétée par Carol et Maribel. Ondra Kozak chante deux titres, le standard Walk On Boy et Zradny Banjo, une traduction de Polka On The Banjo dont il interprète deux couplets en tchèque et le troisième en espagnol avec le soutien vocal de Maribel et Raphaël sur les refrains. Dotze Temps est à la fois une belle réussite collective de musiciens européens et un excellent album de Lluis Gómez.
"Mountain Lilly"
Le précédent album de Donna Ulisse, Livin’ Large (cf. janvier 2023), était un des meilleurs de sa discographie. Mountain Lilly, produit comme les trois précédents par Doyle Lawson, est plus inégal. Donna Ulisse a toujours su bien s’entourer. On retrouve à ses côtés Greg Davis (banjo) et Evan Winsor (basse) déjà présents sur Livin’ Large, Joe Swift (dobro) qui a joué sur des albums plus anciens de Donna et trois musiciens avec qui elle n’avait jamais enregistré : Jason Barie (fiddle), Jake Stargel (guitare) et Nate Burie (mandoline). Donna est une auteure-compositrice réputée. Elle signe neuf des dix titres de Mountain Lilly. Une chanson se détache, Don’t Time Drag, calme, légèrement swing, avec un arrangement tout en finesse qui colle parfaitement à ce titre composé avec Marc Rossi, partenaire d’écriture de longue date. Le slow Safe, la ballade Where The Lillies Grow avec un bon trio vocal, Rollin’ mené par le banjo et I’m Fallin’ sur un tempo rapide sont également très plaisants. Les autres compositions de Donna sont bien jouées, bien chantées mais très ordinaires. La seule reprise, It’s A Lovely, Lovely World qui fut un succès country pour Carl Smith puis Gail Davies, est le titre le plus réussi après Don’t Time Drag.
"Talk of the Town"
The Life We’re Livin’, le précédent album de Darin & Brooke Aldridge (Le Cri du Coyote 170), était fortement influencé par la musique country tout en gardant des arrangements essentiellement bluegrass. Talk of the Town saute le pas avec six chansons faisant la part belle au piano, à la pedal steel et à la batterie (ainsi qu’au fiddle de Stuart Duncan), et trois autres arrangées en country acoustique. Il faut dire que la musique country convient particulièrement bien à la voix de Brooke qui interprète la très grande majorité des chansons. Parmi les arrangements country, Brooke brille particulièrement dans God Made de Lori McKenna, Here We Are de Vince Gill et la ballade (Now There’s) A Fool Such As I qui fut un succès pour Hank Snow et Elvis. Les arrangements country acoustique concernent surtout deux compositions de Darin et Brooke, Same Ole New Love et It Can’t Be Wrong, avec toujours la voix de Brooke en vedette mais aussi le dobro de Jacob Metz et le fiddle de Samantha Snyder. Le duo vocal de Brooke et Darin est remarquable dans Same Ole New Love. Darin chante deux titres dont A Million Memories composé par Vince Gill en hommage à Byron Berline. Le gospel Jordan est joliment chanté en quartet par Brooke, Darin, Ricky Skaggs et le chanteur country Mo Pitney dont la belle voix de baryton/basse rappelle celle de Josh Williams. Si Talk of the Town est indéniablement un disque réussi, il serait dommage que Brooke et Darin s’éloignent durablement du bluegrass car les deux chansons arrangées dans ce style sont parmi les plus belles de l’album. Ron Block est au banjo dans My Favorite Picture of You, une autre composition des Aldridge et ces derniers ont placé en tête de Talk of the Town une reprise bluegrass de The Price I Pay de Desert Rose Band. L’interprétation de Darin et Brooke vaut largement celle de la version originale par Chris Hillman et Emmylou Harris. Il y a un bon break de mandoline par Darin et l’invité vedette John Jorgenson joue un solo de guitare acoustique inspiré de son jeu à l’électrique dans l’enregistrement de Desert Rose Band.