mardi 15 novembre 2022

L'art (selon) Romain, par Romain Decoret

 

  L'art (selon) Romain

 

Joshua HEDLEY 

"Neon Blue" (New West) 

À Nashville, la country-music change en une décennie. La nouvelle génération est représentée par Joshua Hedley qui pose la question: "que serait-il arrivé si nous n’avions pas été submergés par les Dixie Chicks et Dolly Parton phase 6?". Son premier disque, Mr. Jukebox, était consacré au son countrypolitain de Nashville. Ce nouveau Neon Blue est résolument honky-tonk, ce qui n’a rien d’étonnant quand on sait qu’Hedley a été artiste résident chez Robert’s, en face du Ryman Auditorium, accompagnant le regretté Justin Town Earle, Willie Watson ou Johnny Fritz. Il était surnommé The Singing Professor pour sa vaste connaissance de la country-music. D’ailleurs la pochette du CD le montre au bar de Robert’s que les connaisseurs reconnaitront aux innombrables paires de bottes western. Accompagné par le nouvel A-Team de James Mitchell & Tim Galloway aux guitares, Scotty Sanders à la pedal steel, Victor Krauss à la basse et le batteur Evan Hutchings, Josh Hedley a composé des titres originaux de haut niveau. Bury Me With My Boots On est dédié à Joe Diffie, décédé du COVID en 2020, Country & Western est pour son surnom de Singing Professor, I Wonder If You Wonder est une de ces surprenantes incursions philosophiques nashviliennes. La seule reprise, particulièrement bien choisie, est River In The Rain du légendaire Roger Miller. Avec ce disque, Joshua Hedley prend place aux côté des grands du new-country comme Jason Isbell. (Romain Decoret

 

Jeremiah JOHNSON 

"Hi-Fi Drive By" (Ruf Records) 

Pour son 7ème disque, ce guitariste-chanteur de St. Louis, Missouri a travaillé avec Paul Niehaus, styliste de la production. Jeremiah Johnson (son père l’a nommé ainsi en raison du western de Sidney Pollack en 72) réunit des influences diverses, le jazz de St. Louis, mais aussi le R&B texan qu’il a joué pendant 10 ans au Texas avant de revenir à St. Louis. Il joue sur Telecaster et a été n°1 de la Billboard Blues Chart avec son disque Heaven’s To Betsy. Il réunit ici les meilleurs cuivres et choristes de St. Louis, dirigés par le légendaire Tom Maloney. C’est particulièrement original dans 68 Coupe De Ville, Ball & Chain (rien à voir avec Big Mama Thornton ou Janis Joplin), Hot Blooded Love. La connection Telecaster/cuivres est imparable dans Sweet Misery ou la soul-music de Quicksand. Les saxes et trompettes ont joué avec Johnnie Johnson (le pianiste de Chuck Berry), mais aussi avec Little Feat et Bob Weir du Grateful Dead. Jeremiah Johnson les met en valeur spécialement dans The Band. Ils ont dépoussiéré le songbook du rock’n’roll US. Maximum Volume… (Romain Decoret

 

Rick BERTHOD

"Tribute To Peter Green" (RB Music)

Lorsqu’il joue ses propres compositions, Rick Berthod tord les cordes de son ES-355 (signée à Las Vegas par B.B. King) dans son propre style, avec des influences venues de Larry Carlton, Warren Haynes et Robben Ford. Son dernier album, Peripheral Vision, a été un hit en France il y a deux ans. Mais il a aussi le don de retrouver exactement le son des guitaristes de son enfance, ce qu’il fait lors de shows dédiés à Cream ou Stevie Ray Vaughan. Il aborde ici le répertoire de Peter Green et utilise son don considérable d’arrangeur, retrouvant l’accord diminué du break de Black Magic Woman ou le son recherché de I Loved Another Woman, Jumping At Shadows et Need Your Love So Bad. Son groupe The Persuaders a été réuni pour lui originalement par son mentor, le regretté Albert Collins. On retrouve ici le bassiste Ronee Mac, Billy Truitt aux claviers et sur Stop Messing Around c’est le producteur Mike Varney qui ajoute un solo de guitare incandescent. Né à Colorado Springs, transplanté à Las Vegas et Hollywood, Rick Berthod a tourné avec Eric Clapton, John Mayall, J.J. Cale, Delbert McClinton ou Robben Ford. Le temps viendra où il sera en tête d’affiche. (Romain Decoret

 

Alex WILLIAMS

"Waging Peace" (New West)

Loin des productions à la chaîne nashvilliennes, Alex Williams est un rare prétendant au trône de star Outlaw pour rejoindre les pionniers Willie Nelson, Merle Haggard et Waylon "Waymore" Jennings. Songwriter et guitariste acoustique, il a connu les cahots inévitables d’une telle carrière: montée en puissance avec son premier disque, tentations de la route qui l’ont ramené en-dessous de zéro et le difficile chemin pour changer ses habitudes et trouver la paix intérieure. Tout est évoqué dans des titres tels que Old Before My Time, The Struggle, The Vice, A Higher Road et Waging Peace. Produit par Ben Fowler et enregistré à Ocean Way et Hillywood Studios, Nashville, Alex Williams tient la guitare acoustique, avec Noah Thomasson à la lead, Danny Dugmore à la steel , Ryan Fox et Coty Leffingwell pour la section rythmique. Un bon exemple des nouveaux musiciens de studio de Nashville. Alex Williams est en tournée jusqu’à la fin de l’année et retrouvera brièvement sa venue préférée, le Basement East de Music City. Pour l’instant, il semble utopique d’espérer le voir en France, mais ne le manquez pas quand cela se produira. (Romain Decoret)

 

Amanda SHIRES

"Take It Like a Man" (ATO Records / Pias)

 Amanda Shires est une star de la new-country mais aussi une musicienne de session recherchée (fiddle, guitare acoustique), pour les regrettés John Prine, Justin Townes Earle ou Neal Casal. Elle joue avec son mari, Jason Isbell dans le 400 Unit et a fondé les Highwomen, un groupe féminin influencé par les Highwaymen de Johnny Cash, Willie Nelson, Waylon Jennings & Kris Kristofferson. Avec son 9ème album solo, Amanda Shires aborde son séjour à l’hôpital pour une grossesse extra-utérine qui s’est déclarée alors qu’elle était sur scène et milite désormais pour le droit à l’avortement. Cette native de Lubbock, Texas (la ville de Buddy Holly & Waylon Jennings) a été barrel-cowgirl dans les rodéos avant de jouer du fiddle avec les Texas Playboys. La différence entre le fiddle et le violon réside en un chevalet plus plat mais surtout dans le jeu. Un violoniste joue assis, un fiddle player est debout et marque le temps avec son archet sur ses talons, tout en jouant à la vitesse de l’éclair. Sur ce 9ème album solo produit dans le légendaire studio B de RCA Nashville par Lawrence Rothman (Lucinda Williams, Angel Olsen) Amanda Shires utilise une imagerie comparable à celle de Tom Waits dans Hawk For The Dove, Faut Lines ou Empty Cups. Jason Isbell tient la guitare sur quelques titres de ce disque autobiographique où l’élue de son coeur se réimagine. (Romain Decoret) 

 

IVOR S.K.

"Mississippi Bound" (Blues Foundation)

Ce jeune australien de Sydney est un spécialiste du slide. Ses précédentes disques Delta Pines (2016) et Montserrat (2017) avaient déjà attiré l’attention. Ignorant la pandémie ("il est clair que ce n’est pas la peste bubonique") Ivor S.K. a traversé l’océan pour aller à New Orleans où il fut résident du vénérable club Chickie Wah Wah avant de jouer au Juke Joint Festival de Clarksdale, Mississippi, jammant avec Alvin Youngblood-Hart, Jumping Johnny Sansone ou Smoky Greenwell. Après avoir joué dans le Delta au Ground Zéro Club, il est revenu à New Orleans pour enregistrer ce disque, dans le studio Morris and Dauphine. Ivor Simpson-Kennedy (son nom complet) joue sur une Gibson J-40 acoustique. L’écouter est être téléporté dans un juke-joint ou un club de Bourbon Street, comme dans son Wheeling ou Down The Road. Tous les titres de l’album sont ses compositions, parfois ironiques avec Talkin’ Shit Again ou évocatrice de Robert Johnson dans Tomorrow Night. Excelsior! (Romain Decoret

 

The BEATLES

"Revolver" Réédition, Remix & Prises alternatives (Apple / Universal)

Après avoir commencé le transfert des 4 ou 8-pistes originales en 196-pistes ou plus s’il le faut, en Dolby Atmos, avec Sgt. Pepper's, le White Album, Abbey Road puis Let It Be, Giles Martin aborde aujourd’hui Revolver (1966) en faisant appel à un champ audio-spatial bien au-delà de la stéréo. Une alchimie audio qui prend tout son sens avec un bon ampli ou des écouteurs de qualité. Chaque intervention vocale ou instrumentale (par exemple les guitares acoustiques countrysantes de John & Paul) se voit attribuer une ou deux pistes séparée. Le double CD multi-formats, vinyle/CD/ numérique, présente d’abord le mix recréé du disque original. Le son en est très proche, sans bouleversement inutile, mais la définition est extraordinaire. Les choses s’approfondissent encore avec les prises alternatives soigneusement transférées et re-mixées par Martin. Bien des spécialistes considèrent que John Lennon s’était alors mis en retrait de McCartney, d’un point de vue créatif. Mais cela n’arriva pas avant le trop psychédélique Sgt. Pepper's. Les chansons relatent une autre histoire : Doctor Robert, And Your Bird Can Sing et Tomorrow Never Knows sont de John et dans la prise 15 de She Said She Said on l’entend distinctement diriger les Beatles: "Keep Going! Last Track! Last Track!". Sur I’m Only Sleeping prise 2 de John, il est clair que George utilise la partie rythmique de Zal Yanovski dans Daydream des Lovin’ Spoonful. De même sur la prise 8 de Got To Get You Into My Life de Paul, George Harrison expérimente des riffs joués avec une Fuzz-tone. Ces riffs seront remplacés ensuite par une section de cuivres. Quelques mois avant, le projet des Beatles d’enregistrer dans les studios Stax à Memphis était tombé à l’eau. On peut se demander ce qu’aurait pu donner un tel disque… Probablement dans les épisodes suivants de cette remontée dans le temps, le prochain sera consacré à Rubber Soul (1965), puis il restera encore Help! (1965), Beatles For Sale (1964), Hard Day’s Night (1964), With The Beatles (1963) et Please Please Me (1963), mais là c’est du 2-pistes mono à transférer… (Romain Decoret

 

Paul McCARTNEY

"The 7’’ Singles Box" (Pantheon / Universal )

Pour le shopping de Noël voici une extravagance destinée aux fans absolus du bassiste des Beatles en sol: un coffret édition limitée à 3000 exemplaires contenant 80 singles vinyl avec les pochettes originales, des inédits et raretés, ainsi qu’un livre de 148 pages, notes d’enregistrement signées Paul McCartney. Sous l’aspect d’une caisse en bois blanc fermée par deux courroies rouges on découvre d’abord 65 singles remasterisés et supervisés par Sir Paul. Ils sont originalement sortis dans divers pays, les pochettes sont originales. Mais le bonus est composé de 15 singles inédits, avec des raretés, maquettes et bizarreries. Ainsi la version inédite de Love Is Strange / I Am Your Singer, le single français de Goodnight Tonight / Daytime Nightime Suffering, le rare 45t japonais de 77 avec les versions live de Maybe I’m Amazed / Soily. Parfois c’est un EP 3 ou 4 titres comme No Other Baby / Brown Eyed Handsome Man de Chuck Berry et Fabulous de Charlie Gracie, tiré en 99 de l’album rock’n’roll Run Devil Run. Autres raretés: ce Summer Of  ’59 en face B de Jenny Wren ou les récents Find My Way / Winter Bird jamais sortis en single. Plus classique les originaux US de Uncle Albert/Admiral Halsey / Too Many People, la chanson de 71 qui rendit John Lennon furieux (elle commence par les mots "Piece Of Cake" qui en langage Beatles correspond à "Piss Off, Cake"). Ou le single allemand de 74 avec Jet / Let Me Roll It. Une vision labyrinthique du répertoire de Sir Mac, avec Wings ou en solo. (Romain Decoret)

samedi 12 novembre 2022

Disqu'Airs, par Éric Allart et Jean-Christophe Pagnucco

 

Lloyd MAINES 

"Eagle Number 65" (2022) 

Producteur et pilier de la scène d’Austin, Lloyd Maines nous livre dans ce 12 titres un panel de son talent de pedal steeler. Le son et la production sont modernes mais sans verser dans les dérives putassières surcompressées et écrasées par les basses et percussions. C’est de l’excellente country music, mais pas que. La sélection comprend des standards comme Steel Guitar Rag et Auld Lang Syne dont l’usure est telle que s’y attaquer reste toujours problématique. Deux pièges menacent alors l’interprète: refaire à la manière de, dans une copie peu créative, ou alors détruire le morceau en le dénaturant au-delà du sensé pour en faire autre chose. Lloyd Maines se tire d’affaire en évitant avec goût les deux cas. Steel Guitar Rag devrait plaire à notre ami Lionel Wendling, en effet, après la mise en place du thème, il l’enrichit avec des variations swinguantes du plus bel effet, c’est créatif sans perdre de vue l’identité. Pour Auld Lang Syne qui clôt l’album, on se régalera des harmonies riches et onctueuses des accords avec une longue intro où la steel seule est magnifiée. Il y a une belle ballade country Because Of The Wind, et un efficace rock sudiste ZZ Topien, Hank Hills Nightmare. Du jazz Homer Odds Is He où l’on appréciera la diversité des percussions. L’ensemble est assez touffu et riche de la diversité de l’instrumentation: une belle guitare acoustique, de l’accordéon sur le celtique Irish Blood, du dobro, on arrive, et ce n’est jamais évident, au bout d’un album instrumental centré sur la pedal steel sans impression de redite ou de platitude. Plus mitigé je suis sur Lullaby, seul morceau chanté, certes avec une belle mélodie et la voix d’Allison Krauss, mais qui aurait gagné à être plus concis. (Éric Allart

 

Charley CROCKETT 

"The Man From Waco" 

L’étonnante prolixité de Charley Crockett confirme plusieurs tendances qui dessinent un paysage mental et artistique désormais bien établi. D’abord la capacité impressionnante de naviguer entre les genres avec une totale crédibilité, qu’il s’agisse de R&B avec des arrangements de cuivres, de donner dans un funk coloré de gimmick néo orléanais, ou de perpétuer, sans les singer, les meilleurs des plans de Nashville Sound des années 70 débutantes. L’homme n’en est pas à son coup d’essai, il ne produit pas une suite décousue mais à chaque album nous retrouvons un récit structuré avec introduction et conclusion, comme à la grande époque des disques concepts. Les familiers y retrouveront ce qui caractérise la qualité de son écriture: des histoires profondes et graves où la simplicité du lexique n’entrave en rien la puissance et la portée des images poétiques. Moins prégnant dans le dosage "Country” que ses albums précédents, on remarquera aussi un allègement des back-ups au profit de la voix mise en avant. Ça prend le temps de poser des ambiances, de cultiver l’attente. L’errance, les espaces, le western et sa mythologie, la femme perdue, l’introspection : on est dans la continuité des thèmes de prédilection. Le niveau d’exigence et de personnalité de l’ensemble se répercute sur les albums antérieurs auxquels celui-ci fait écho, et Charley trace ainsi un sillon poursuivant vers le futur une œuvre que l’on peut qualifier déjà de maitresse. (Éric Allart

 

Rod BARTHET 

"À l’ombre des sycomores" (Socadisc, 2022)

 Attention c’est du lourd ! Alors qu’il avance résolument dans la troisième décennie d’une carrière déjà bien remplie qui lui avait valu bien des rencontres et des honneurs et d’écrire, à sa manière, une belle page dans l’histoire du blues rock de ces dernières années, Rod Barthet continue ici d’explorer le sillon francophone qui lui a permis, disons-le tout net, d’émerger en tant que talent à part entière. Il marque ainsi de sa personnalité singulière, de sa voix au timbre personnel et de son touché si fin de guitariste électrique et éclectique, une nouvelle étape de sa carrière exemplaire en proposant aujourd’hui À l’Ombre des Sycomores, troisième album francophone après Au bout d’ma ligne et digne successeur de l’excellent Ascendant Johnny Cash, dont nous avions déjà eu le loisir de célébrer les louanges dans les colonnes de ce fanzine. Ici aussi, la plume de Rod côtoie en toute cohérence celle du légendaire Boris Bergman et rencontre celle de Joseph D’Anvers, provenant d’un univers plus chanson française mais qui avait été l’orfèvre de L’Homme Sans Âge, bel album écrit pour Dick Rivers en 2008. Au cœur de À l’Ombre des Sycomores, dont l’achat est recommandé à tous les férus de musique américaine au sens large du terme et de belle langue chantée, on goûtera à la guitare généreuse de Mon amour, aux violons des Mers du Sud, à l’ironie espiègle de L’amour m’a fait au revoir, à la slide de Le chemin que ne renierait pas Sonny Landreth, à la ballade atmosphérique et normande À Étretat, au proto country punk rock Gar’toi loin de ma maman avant de se clore par l’hymnesque Vivre en liberté. À se procurer absolument, afin d’encourager ceux qui ont su écrire une histoire si personnelle et passionnante dans ce genre musical souvent encombré de clichés et de redites, deux défauts jamais identifiés dans l’œuvre déjà considérable réalisée par Rod Barthet. (Jean-Christophe Pagnucco)

 

Neal BLACK and THE HEALERS 

"Wherever The Road Takes Me, 30 Years Best Of Collection"
(Dixiefrog 2022) 

Figure familière de nos contrées depuis 3 décennies, celui qui, depuis le décès du regretté Calvin RUSSEL, demeure le plus français des bluesmen texans, publie ces jours-ci une belle et généreuse compilation de sa production fidèlement proposée sur le grand label Dixiefrog, avec une impeccable régularité, depuis 30 ans. Construite et packagée avec grand soin, la compilation décline en deux cd une rétrospective de l’œuvre studio de Neal en 20 titres, toujours personnelle, délicatement écrite, parfaitement exécutée et savamment arrangée, puis 8 titres incendiaires en live, afin d’honorer la réputation non usurpée de road warrior que s’est construite notre homme, en brûlant inlassablement toutes les scènes de France et de Navarre, devant un public de fidèles et de nouveaux conquis. Une clé d’entrée idéale pour ceux qui voudrait dé-couvrir la voix caverneuse, la guitare habile et le songwriting racé d’un artiste qui mériterait sûrement une exposition plus importante encore. Un joli point d’étape pour les familiers de son œuvre exigeante, qui est si copieuse que l’on peut parfois ne pas avoir le temps de savourer les ressources cachées d’un opus récemment paru, ce qu’invite à faire ce double CD qui doit figurer en bonne place pour tous les amateurs de blues texan. Allez, quelques minutes de Handful of Rain pour retrouver le frisson… et s’ouvrir l’appétit pour dévorer ce cadeau copieux! (Jean-Christophe Pagnucco)

 

TOUCH OF GROOVE 

"Touch of Groove" (Absylone, 2022) 

Dès son intitulé, ce bel objet discographique au visuel soigné annonce la couleur et dévoile ses intentions. De groove il sera question, et dès les premières notes, l’orgue Hammond et la basse groovy servent de tapis idéal à une voix féminine gorgée de soul, au service d’un songwriting habile pour un répertoire original si efficace qu’il n’a aucunement à rougir des belles heures des studios Ardent Muscle Shoals. Il est donc bien facile d’entrer dans le propos jubilatoire de la chanteuse Letty M., dont on entendra sûrement beaucoup parler dans les mois à venir, et dans le groove des claviers aussi malins que virtuoses de Sylvain Lansardière comme dans les entrelacs guitaristiques impeccables de bon goût réalisés par Paco Guégan. Des premières notes de Breath jusqu’aux ultimes pulsations de The Very Last Snowflakes, cet album bourré de feeling et d’un rythme irrésistible vous propulse sur le dance floor (essayez le dantesque et actuel This Summer 21) tout en allant cueillir des larmes qu’il pourrait aisément arracher à n’importe quel critique élitiste et blasé (pleurez sur People Of The Damned, que n’auraient renié ni Brother Ray ni Sister Aretha). Splendide entrée en matière pour ce nouveau groupe, longue vie et belle réussite à Touch Of Groove (vite, un concert!). (Jean-Christophe Pagnucco)

 

Grant HAUA

"Ora Blues At The Chapel" (Dixiefrog Live Series, 2022)

Décidément, le bluesman maori Grant Haua, si bien mis en avant ces derniers mois par le label Dixiefrog, ne manque jamais une occasion de convaincre qu’il est la plus belle découverte blues rock de ces dernières années, qu’il a beaucoup de choses à dire, et qu’il sait les dire de façon passionnante, voire envoutante, avec sa guitare habile, voire virtuose, et sa voix arrachée et gorgée de soul. Ce tout dernier opus, Ora Blues At The Chapel, le présente accompagné d’un quatuor de grande classe (Brian Franks à la basse, Mickey Ututaonga à la batterie, Delaney Ututaonga aux chœurs et Tim Jullian au piano), qui s’est réuni en février 2022 dans un village historique de la région de Tauranga, afin d’enregistrer dans une énergie live engagée, singulière et si émotionnellement impliquante et contagieuse ces 13 titres, dont la réalisation a marqué différentes étapes de la carrière déjà relativement longue de Grant Haua. Menées pied au plancher, les 13 étapes de cette invitation au voyage bluesy et nervée de rock’n’roll défilent comme un rêve sur une autoroute de plaisir. A l’écoute des quelques sommets que sont Be Yourself (excellent conseil), Voodoo Doll ou Song For Speedy, on se dit que Grant a décidément bien des choses à dire et à chanter et qu’il a décidé de le faire de la plus belle des manières: avec ses tripes, son âme et son cœur. Un artiste à suivre et à encourager! (Jean-Christophe Pagnucco)

lundi 7 novembre 2022

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

Bill SCORZARI

"The Crosswinds Of Kansas" 

Je vous avais présenté Now I'm Free, le troisième album de Bill Scorzari, dans le numéro 163 du Cri du Coyote. Je m'aperçois que je pourrais reprendre presque mot pour mot pour The Crosswinds Of Kansas ce que j'avais écrit il y a trois ans. La voix râpeuse et voilée de Bill évoque celle de Sam Baker ou Tom Waits, son chant se transforme souvent en confidences sur des mélodies très prenantes avec des arrangements qui font que l'ancien avocat transcende les genres. Est-ce du folk, du blues ou autre chose? C'est simplement du Scorzari, l'œuvre d'un poète, quelque chose qui ne ressemble qu'à ce qu'il a produit précédemment. Le disque est long (plus de soixante-dix minutes) et lent, mais il emporte l'auditeur. Bill élève rarement la voix, toute juste accélère-t-il le tempo sur A Ghost, My Hat and My Coat. Le dernier titre, Tryin', Tryin', Tryin', Tryin', est une longue incantation (près de douze minutes) avec des chants en langue Navajo mêlée à l'Anglais. On trouve aussi au long du disque pas mal d'instruments amérindiens comme les flûtes (jouées par Bill) ou les percussions (jouées par Neilson Hubbard, coproducteur). J'ai un faible pour les titres où les cordes (Chelsea McGough au violoncelle, Eamon McLoughlin au violon et Fats Kaplin à l'alto) jouent un rôle prépondérant: Oceans In Your Eyes, Patience And Time, Try, Try Again. Mais il ne faudrait pas oublier I-70 East, All Behind Me Now, Multnomah Falls ou The Measure Of A Man. Quoi qu'il en soit, le disque s'écoute dans sa continuité, comme un tout, un album profond qui nous entraîne vers des hauteurs insoupçonnées. 

 

Richie FURAY

"In The Country" 

Il y a cinquante-six ans déjà que Richie Furay a d'abord fait entendre sa voix haut perchée avec Buffalo Sringfield. C'est ensuite avec Poco qu'il a été considéré comme un des initiateurs du country-rock (Kind Woman, avec Buffalo Springfield et la pedal steel de Rusty Young, avait déjà tracé le chemin). En 2022, ce qui frappe en premier est que le timbre de Richie a peu vieilli. Pour In The Country, il a délaissé ses habits de songwriter pour nous proposer douze reprises avec, pour commencer, Somebody Like You de Keith Urban. L'album est produit par Val Garay, la précédente collaboration entre les deux hommes remontant à 1979 avec I Still Have Dreams. La liste des titres a été élaborée en comparant celle que chacun des deux avait rédigée de son côté. La première chanson sur laquelle l'accord s'est fait est Your Love Amazes Me popularisée par John Berry. À côté de deux immenses succès (Take Me Home, Country Roads de John Denver et Lonesome Town de Rick Nelson), on croise aussi The River de Garth Brooks, Chalk de Julie Miller et Walking In Memphis de Marc Cohn. Ce dernier titre, écrit à l'origine pour un piano a été superbement adapté pour la guitare acoustique de Tom Bukovac. Parmi les autres musiciens en vedette, il y a Chris Leuzinger (guitare), Dan Dugmore (pedal steel), Steve Nathan (claviers), Glenn Worf (basse) et Victor Indrizzo (batterie). On entend aussi la voix du vieil ami Timothy B. Schmit associée à celle de Jesse Furay Lynch (fille de Richie) sur I'm Already There. Globalement, on a affaire à ce bon vieux country-rock auquel Richie nous a habitués, léger et vivifiant, avec parfois des ajouts de cordes ou de chœurs. Il n'y a rien de nouveau sous le soleil, assurément, si ce n'est un moment de réel plaisir. 

 

Timothy B. SCHMIT

"Day By Day" 

Là où Richie Furay choisit de de ne faire que des reprises, son vieil ami Timothy préfère n'enregistrer que des chansons qu'il a écrites seul (comme dans ses albums précédents Expando et Leap Of Faith). On se retrouve encore une fois en terrain connu, et beaucoup de titres de Day By Day auraient pu figurer sur un disque d'Eagles (deuxième période). Des ballades en majorité, des voix aériennes, parfois une guitare qui déchire (Errol Cooney sur Mr. X), un harmonica inhabituel (joué par TBS sur Question Of The Heart), le son de l'orgue de Mike Finnigan sur Heartbeat, un accordéon (Phil Parlapiano sur Grinding Stone), la présence d'amis connus (Lindsey Buckingham sur Simple Man, Benmont Tench et Kenny Wayne Sheppard sur Taste Like Candy), la recette est simple mais fonctionne plutôt bien. Il ne faut pas s'attendre à autre chose que passer une heure agréable en compagnie de quelqu'un qui accompagne depuis plus de cinquante ans ceux qui ont connu les (presque) débuts de Poco avec l'album éponyme paru en 1970. 

 

Will HOGE

"Wings On My Shoes" 

Cet album doit être le douzième de Will Hoge (ajoutez y un EP intitulé Modern American Protest Music). J'ai chroniqué les trois précédents pour le Cri du Coyote mais qui le connaît? Pas grand monde, j'en ai peur. Si je dis qu'il se situe au niveau de James McMurtry ou John Mellencamp (au hasard), je vois déjà certaines oreilles se dresser. Et puis quelqu'un qui débute son album par John Prine's Cadillac ("Heureux lorsque la musique sort des haut-parleurs à l'arrière de la Cadillac de John Prine") mérite forcément le respect. C'est un rock à tempo moyen qui laisse rugir la guitare de Thom Donovan. Le groupe de musiciens est celui qui accompagne Will habituellement sur scène. Outre Thom aux guitares, on trouve Allen Jones à la batterie, Christopher Griffiths à la basse et Josh Grange aux guitares en tous genres (notamment pedal steel) et aux claviers. Pour cet album, Will a délaissé le costume de guerrier politique (le départ de Trump n'y est pas étranger) pour nous délivrer dix titres superbement écrits. Avec It's Just You, il marche sur les traces de Jacques Brel tendance Ne me quitte pas ("Tu as pris mon cœur, volé ma guitare, vendu tous mes disques, The Beatles, The Stones et The Band, tu as pris tout mon argent… Si j'avais à choisir entre toutes les choses que je détesterais perdre, si je dis la vérité, c'est seulement toi"). Il dessine le portrait de sa grand-mère (Queenie), et nous parle de son attachement à sa ville de Nashville où il est né (You Are The Place). Il passe sans transition d'une ballade superbe de délicatesse (The Last One To Go avec la contrebasse à archet de Paul Difiglia et les cordes de Larissa Maestro) au brûlot qu'est All I Can Take. Pour finir, il offre Whose God Is This?, où sa voix est juste soutenue par sa guitare acoustique et la pedal steel de Josh Grange. On y apprend que Jesus boit du vin rouge en compagnie de Tchang Kaï-Chek et que Mozart joue une chanson de Robert Johnson. C'est une bien belle conclusion avec un texte qui évoque à la fois Desolation Row de Bob Dylan et Jesus, The Missing Years de John Prine. Cela devrait être suffisant pour inciter les lecteurs à se ruer sur la riche discographie de Will Hoge

 

Brian BLAKE

"Book Of Life" 

Il y a encore des promoteurs qui se battent pour faire vivre la musique et les artistes. L'un d'entre eux est Adam Dawson qui, avec Jukebox Media, est un de mes pourvoyeurs favoris. Parmi les artistes qu'il m'a permis de découvrir récemment, Brian Blake brille comme une étoile, celle du Texas. Même s'il est désormais établi dans le nord du Mississippi après avoir vécu à Memphis, Tennessee, Brian a enregistré son premier album, Book Of Life, à Austin, Texas, avec une production de Walt Wilkins et Ron Flynt. Ce concept album inclut des chansons sur sa famille et ses racines aux environs de Liberty, Texas. "Mon intention avec cet album est de rendre hommage à ma famille et au lieu où elle vit depuis plus de 175 ans. C'est là que j'ai passé la plus grande partie de ma jeunesse et c'est un lieu qui représente vraiment beaucoup pour moi", dit Blake. D'un bout à l'autre du disque, Brian nous convie à un voyage à travers le temps, de Rice Field In The Distance qui évoque les luttes de ses arrières-grands parents pour élever une famille nombreuse pendant la grande dépression, jusqu'à Nothing Gold Can StayBrian chante les inévitables changements de l'époque actuelle mais aussi les liens toujours plus étroits de sa famille avec Liberty. Move on J.D. est un des titres les plus forts du disque, il évoque un ancien combattant de la seconde guerre mondiale devenu, comme tant d'autres, sans abri. Cette chanson lui a valu le titre de Songwriter of the Year en 2021 par la Memphis Songwriters Association. Brian Blake fait partie des auteurs-compositeurs parmi les meilleurs qu'il m'ait été donné d'entendre ces dernières années. Je me suis cru revenu en mai 1987 quand j'ai découvert par hasard chez un disquaire ami le premier album de Lyle Lovett avec qui Brian a quelques similitudes vocales. Book Of Life est (au minimum) du même niveau avec un casting de musiciens qui fait rêver: Chris Beall (guitare électrique), Rich Brotherton (guitares diverses, cittern, dobro, mandoline), John Chipman (batterie et percussions), Bart de Win (accordéon), Ron Flynt (basse, pianos, guitare), Warren Hood (fiddle), BettySoo (harmonies) et Walt Wilkins (percussion et harmonies). Incontestablement mon disque favori de cette fin d'année. 

 

KB BAYLEY

"Flatlands" 

On pourrait croire KB Bayley originaire du Midwest américain mais il vient du Royaume-Uni et je dois sa découverte à Geraint & Deb Jones et à G Promo PR. Son album précédent, Little Thunderstorms, paru en 2021 m'avait beaucoup plus et lui avait valu une reconnaissance méritée. Avec Flatlands, KB a changé son approche puisque, après un disque richement (tout est relatif) orchestré, il a choisi une approche plus dépouillée, seul avec sa Weissenborn: "je voulais partager ces chansons et histoires dans leur forme la plus brute, et je voulais célébrer mon amour pour la guitare Weissenborn comme un unique instrument raconteur d'histoires. Si l'on entend un peu l'harmonica de Gavin Thomas sur Driftwood Avenue et Year Zero et un piano feutré joué par KB sur Comet Girl, Flatlands est bien l'œuvre intimiste d'un homme seul, enregistré dans une seule pièce. À côté de six de ses compositions, KB reprend quatre titres qui résument bien ses goûts: The L & N Don't Stop Here Anymore (Jean Ritchie), Johnsburg, Illinois (Tom Waits), The Black Crow Keeps On Flying (Kelly Joe Phelps) et Maybe It’s Time (Jason Isbell). L'album, assez addictif, est une belle réussite, les compositions révèlent un artiste aussi doué pour les textes que pour les mélodies, avec une voix qui sied parfaitement à l'ambiance dépouillée de l'ensemble.

mardi 25 octobre 2022

Collector Album par Romain Decoret

 

 COLLECTOR ALBUM 
 

John PRINE

"Pink Cadillac" (1979)

 (Elektra Asylum, puis Oh Boy Records en 1989)

Produit par Sam Phillips, Knox & Jerry Phillips.

Studios Phillips Recording, 639 Madison Avenue, Memphis TN

Face A: Chinatown, Automobile, Killing The Blues (Roly Salley), No Name Girl (Billy Lee Riley/Jack Clement), Saïgon

Face B: This Cold War With You (Floyd Tillman), Baby Let’s Play House (Arthur Gunter), Down By The Side Of The Road, How Lucky (Can One Man Get), Ubangi Stomp (Charles Underwood/Warren Smith

 

Paradoxalement, il y a des disques ignorés au moment de leur sortie qui deviennent ensuite des classiques, spécialement quand l’artiste est authentique et n’essaye pas de se glorifier. c’est le cas avec Pink Cadillac, sixième œuvre de John Prine. Né au nord,dans l’Illinois, de parents venus du Kentucky, souvent comparé à Dylan, il a signé là son propre Memphis Skyline. Le sud n’est pas qu’une suite d’états géographiques, c’est un état d’esprit. Après un premier disque en 71, célébré par Kris Kristofferson et Dylan lui-même, John Prine avait abordé le bluegrass et Hank Williams, mixés avec des chansons contre la guerre au Vietnam. Son quatrième disque avait été produit par Steve Cropper et le cinquième par Steve Goodman contenait If You Don’t Want My Love, une chanson coécrite avec Phil Spector. Il s’installa ensuite à Nashville. 

 

CHANGEMENT

En 78, comme il le dit dans le livre de Peter Guralnick sur Sam Phillips : "Je voulais sortir de ma réputation folk et enregistrer en me concentrant sur le rythme. Les textes ne suffisaient pas. Tous les producteurs à qui j’en parlais me croyaient dingue. "Pourquoi veux tu jouer du hillbilly?". J’avais écrit Automobile d’après That’s All Right par Elvis Presley. Quand je leur chantais cette chanson, ils étaient prêts à me faire interner. Mais pour moi, c’était une leçon: valoriser ce qui est à la fois direct, fragile et brut, c’est l’art réel". Après avoir travaillé plusieurs mois avec Cowboy Jack Clement à Nashville pour trouver son propre son et le feeling, John Prine entra en contact avec Knox et Jerry Phillips dans le Phillips Recording Studio à Memphis, Tennessee.

 

639 MADISON AVENUE

John Prine a toujours eu de bons guitaristes avec lui, par exemple Arlen Roth. À Memphis, il était avec John Burns, Leo LeBlanc et Jerry Phillips. Les séances étaient fun, parfois même un peu plus fun qu’il n’est strictement légal, avec un son rockabilly-roots totalement à l’antithèse de ce que John Prine avait enregistré jusque-là. Ils invitèrent même Billy Lee Riley, le créateur de Flying Saucers Rock’n’Roll pour tenir la guitare acoustique et John Prine enregistra No Name Girl, que Riley composa et chanta avec lui. Ils reprirent Killing The Blues un rockabilly moderne de Roly Salley, bassiste de Chris Isaak, This Cold War With You classique country de Floyd Tillman et Ubangi Stomp de Warren Smith. Puis les compositions originales de John Prine: Chinatown, Automobile, Down By The Side Of The Road.

 

SAM PHILLIPS

Knox Phillips sentait dans la texture de la voix une qualité authentique qui pourrait réellement intéresser Sam Phillips. Suivant les versions, Knox & Jerry l’invitèrent, alors que d’après John, il passa en voiture en allant à la banque et s’arrêta au studio. C’était la première fois que Prine rencontrait le légendaire producteur qui avait découvert Howlin’ Wolf, Ike Turner, Elvis, Johnny Cash, Carl Perkins, Roy Orbison et Jerry Lee Lewis. "Sam s’est assis à la console et quand il me parlait c’était avec le slap-back écho sur l’interphone. Je me sentais comme Moïse quand le buisson ardent s’adresse à lui sur la montagne". A l’époque (1979) Sam Phillips s’occupait de ses stations de radio et n’avait rien enregistré depuis plus de dix ans, cette séance allait d’ailleurs rester la dernière qu’il produisit. Quoi qu’il en fut, ils travaillèrent toute la nuit jusqu’au lendemain midi.

 

HOW LUCKY CAN ONE MAN GET

D’abord Sam demanda à John de jouer les chansons qui pourraient l’intéresser. Après plusieurs titres, ils jouèrent How Lucky Can One Man Get. Sam approuva et expliqua au groupe qu’ils devaient accompagner Prine comme s’ils marchaient dans la rue et serraient la main d’un ami. Après plusieurs prises, il déclara qu’il avait la version définitive, avec l’atmosphère qu’il envisionnait : "C’est bien, vraiment bien mais passons à quelque chose de différent, avec du punch".

 

SAIGON

La chanson à laquelle il se référait était Saigon, une compo de Prine sur un vétéran du Vietnam, victime du syndrome post-traumatique ("Les parasites radio dans mon grenier sont prêts à exploser"). Ils la jouèrent full-speed mais perdaient le contrôle chaque fois qu’ils pensaient la tenir. Sam leur dit de réduire le tempo de moitié et ils pourraient s’entendre sans utiliser les écouteurs. "OK, maintenant deux fois plus lent". Là, c’était tellement lent qu’ils en avaient mal. C’est à ce moment que Sam leur dit "Maintenant, pouvez-vous y ajouter du sexxx? Avec un peu de soul?". John dit que c’est à ce moment que ses yeux se sont mis à briller : "Il nous a hypnotisés, le feu dans ses yeux, les mouvements de ses mains, il ressemblait à un prêcheur. J’aurais sauté du pont de l’Arkansas s’il me l’avait demandé pour rendre la chanson meilleure. Il s’est levé toujours en agitant ses mains et a mis l’ampli de John Burns dans la chambre d’écho avec le volume à fond, il a desserré une lampe, je ne sais pas comment il a fait ça mais l’ampli a commencé à cracher. Il voulait que dans cette chanson sur Saïgon, il y ait des pièces de métal brûlant qui volent dans l’air". "Et maintenant jouez full-speed". "C’était comme s’il dirigeait un film, laissant chacun jouer sa partie pour un résultat dont lui seul avait la vision. Quand il nous a invités dans la cabine, ce n’est pas un rough mix qu’il nous a fait entendre, c’était une bande qu’il venait de mixer à l’instant, comme tous ses disques légendaires. Puis il est parti et j’ai découvert plus tard qu’il n’avait demandé aucun salaire pour ces quelques 15 heures de travail".

 

CODA

Sam Phillips était un génie dans bien des domaines: le son, la radio, l’architecture (son studio de Madison Avenue qu’il a désigné lui-même est souvent cité comme un exemple de génie moderniste) mais aussi dans le domaine médical. Il avait recherché le meilleur traitement quand son fils Knox avait été diagnostiqué avec un cancer et avait été guéri. En 1998, John Prine apprit qu’il avait un carcinome squameux dans le cou. "Sam Phillips m’a appelé et est resté une heure au téléphone jusqu’à ce que je lui promette d’aller le lendemain au Texas, parce que lui et Knox avaient cherché partout avant de trouver ces docteurs qui avaient guéri Knox et étaient les meilleurs. A la fin de la conversation, il ajouta "si tu ne vas pas au Texas, John Prine, je vais venir à Nashville et te botter le cul chaque mile jusqu’à Houston". Je suis parti le lendemain, opération, chimiothérapie et je m’en suis sorti, merci à Sam Phillips".

 

Depuis le décès de John Prine en 2020, son disque Pink Cadillac a suscité beaucoup de secondes opinions et cette rencontre entre deux légendes est maintenant considérée comme un grand moment par les fans de l’artiste. Il était temps!

lundi 17 octobre 2022

Avenue Country par Jacques Dufour

 

Various Artists 

"Something Borrowed, Something New - A Tribute to John ANDERSON" 

Je souscris totalement à l’intention d’honorer un artiste de son vivant plutôt que de le faire à titre posthume. C’est rare et c’est bien venu d’autant que John Anderson le mérite amplement. Quarante-cinq ans de carrière pour le natif de Floride. Anderson a attendu cinq années après la sortie de son premier simple en 1977 pour obtenir son premier numéro 1, Wild And Blue, aussitôt suivi dans la foulée du fameux Swingin’, élu meilleur single de l’année 1983. Curieuse-ment ce titre phare dans la carrière d’Anderson ne figure pas parmi les chansons retenues. Je suppose que tous les artistes contactés avaient coché ce désormais classique aussi on a tranché en le supprimant de la liste. On se consolera avec la très belle reprise de LeAnn Rimes en 2011. John obtint un troisième numéro 1 dans les années 80 avec Black Sheep. Il faudra en-suite attendre huit ans et l’année 1991 pour arriver au quatrième avec Straight Tequila Night, puis l’ultime Money In The Bank en 1993. J’entends déjà les danseurs poser la question: et Seminole Wind? Un succès de la danse en ligne qui fait figure de classique. Et bien cette autre chanson phare dans la carrière de John Anderson est restée bloquée deux semaines à la deuxième place du Billboard en 1992. Deux numéros 1 sont présents sur cet album, Wild And Blue et Straight Tequila Night. Et parmi ses quatorze Top 10, outre les numéros 1, seulement six figurent sur cette compilation qui comprend curieusement trois chansons qu’Anderson n’a jamais classées. Le choix des labels est toujours arbitraire. On peut s’interroger également sur le choix des artistes appelés à participer. Il est hétéroclite. On peut être surpris de l’absence totale de chanteurs typiquement country, notamment de la période des néo-traditionalistes. En revanche figurent des artistes actuels de la tendance country/pop: Eric Church, Luke Combs, Ashley McBryde et Brothers Osborne. Des musiciens de bluegrass comme Del McCoury ou Sierra Ferrell, et des singer-songwriters: John Prine (1959), Gillian Welch ou Jamey Johnson. Autant vous le dire, pour moi cet album est une déception. Les amateurs d’americana l’apprécieront mais certainement pas les amateurs de country. Mes titres favoris sont les seuls réellement country de l’ensemble soit la ballade Straight Tequila Night par Ashley McBryde, le country/bluegrass Would You Catch A Falling Star par Dale McCoury ainsi que la reprise plutôt rock and roll par le duo Brothers Osborne du You Can’t Judge A Book (Looking At The Cover) crée en 1962 par Bo Diddley. John Anderson a aujourd’hui soixante-huit ans et il méritait beaucoup mieux.

 

Kristin HAMILTON

"Touch Of Blue" 

Des albums de jeunes chanteuses il en défile pas mal sur ma platine. En général le style de country moderne et le vocal ne diffèrent guère. Avec Kristin Hamilton j’ai pris une claque : enfin une chanteuse qui se démarque. Cette compositrice-interprète à une manière bien à elle de vivre ses chansons. Son vocal est parfois torturé comme dans la ballade bluesy qui aurait offert une belle maquette à Janis Joplin. Sur deux autres chansons elle me fait penser à Dolly Parton. Comme cette artiste ne fait rien comme les autres elle a regroupé les titres rapides en début d’album. Ce sont les plus country avec fiddle, pedal steel guitare et harmonica. Elle a regroupé slows et ballades sur la seconde partie. La dernière chanson alterne des parties lentes et des parties rapides appuyée par un violoncelle. Kristin Hamilton qui nous arrive du Missouri rural est une artiste attachante et ce premier album est vraiment prometteur. 

 

The Michael INGALLS Band 

"Poison Blood" 

Voici une formation qui doit donner sa pleine mesure dans les honky tonks enfumés du Texas. La voix du chanteur Michael Eugene Ingalls n’est pas des plus mélodieuses mais la rythmique assure un tempo effréné et la guitare électrique est chauffée au rouge pour nous asséner huit country-rock plus rock que country. Une ballade perdue se glisse au milieu et on se demande ce qu’elle vient faire. Un groupe pour l’ambiance du samedi soir. Pour accompagner la bière pression et les bretzels. Mais sur disque dans son salon?

 

LINEN RAY

"On the Mend" 

Linen Ray en fait c’est une voix, celle de la chanteuse Rebekah Craft. Le moustachu sur la pochette (son mari) n’intervient que brièvement à l’occasion d’un duo. Le vocal de Rebekah est des plus agréables et nous avons là quelques ravissantes ballades, certaines accompagnées par une pedal steel guitare. Mais la musique de Linen Ray n’est pas à proprement parler country. Elle oscille entre une variété de bon goût mâtinée de soul, de pop et de folk. On aurait apprécié parmi les douze chansons un ou deux titres au rythme un peu plus épicé. 

 

Marjorie SENET & The BROKEN HOME BOYS

"Break the Habit" 

Voici une chanteuse qui se soucie fort peu des modes. Dès le premier titre je me suis vu catapulté sur la scène du Grand Ole Opry aux côtés de Hank Williams pour une variante de son Lovesick Blues. Marjorie Senet pourrait être qualifiée de chanteuse hillbilly. Son No One To Sing With semble extrait d’un album de Rose Maddox. Cependant la chanteuse du New Hampshire qui nous présente son second album ne semble pas vouloir recréer le son des années 50 car elle se rapproche parfois d’une sonorité plus alternative. Il y a deux pépites hillbilly ou hillbilly boogie mais les titres lents, parfois un peu longs, sont pour certains d’un intérêt moyen. Pour les adeptes du son brut non édulcoré. 

 

Miss GEORGIA PEACH

"Aloha From Kentucky" 

Vous me pardonnerez ce mauvais jeu de mot mais il s’applique complètement: Georgia est une chanteuse qui a la pêche. En effet cet album ne comporte qu’une seule ballade sur quinze titres. Sacrée moyenne! Le répertoire de cette chanteuse dont le vrai nom est Georgia Conley (la pêche est le fruit emblème de l’état de Géorgie) est majoritairement composé de morceaux qui pulsent. Peu de titres échappent à un accompagnement rock, même le Don’t Come Home A Drinkin’ de Loretta Lynn, ce qui n’était pas nécessaire. En ce qui concerne les autres reprises I Gotta Know de Wanda Jackson est bien restitué. Jackson (Cash/Carter) en rock and roll passe très bien. River Deep Mountain High (Ike &Tina Turner) est interprété branché sur le 220 et là en revanche on s’éloigne trop de l’original. Silver Threads And Golden Needles a conservé son rythme country original. A part deux ou trois chansons country tout le reste est rock and roll. L’instrumental qui referme l’album est un tantinet déjanté. Vous pouvez sortir vos pompes en daim bleu. 

 

Jason GROVE

"Caribbean Cowboy" 

Cet album contient une pépite avec le super country-rock Gear Jammin’Junkie. Hélas le reste s’enlise dans une musique nonchalante à l’ombre des cocotiers dans un style carabéen proche de Kenny Chesney ou Jimmy Buffett. Les titres des chansons en témoignent: Caribbean Cowboy, Sunset Party, A Little More Time On The Water… C’est dommage car ce chanteur basé à Nashville est doté d’une très belle voix pour interpréter de la country classique et deux ou trois ballades nous le prouvent. Deux chansons sur la plage tout au plus auraient suffit. 

 

FAMILY SHILOH

"At The Cold Copper Ranch" 

Vouloir cerner le style musical de la Family Shiloh ne serait pas une bonne idée. La première chanson est de la pure country and western mais ça sera pratiquement la seule. Nous aurons une alternance de ballades acoustiques ou non, de la country au son des sixties, un blues rapide, mais rien qui soit qualifiable de country classique ou de honky tonk. De surcroit chantent tour à tour soit les filles, soit les garçons, soit tous ensembles. Les harmonies vocales émanant des éléments féminins sont superbes. Quelques chansons au tempo médium ne sont pas trop accrocheuses. Il est dommage que vu leur potentiel les membres de cette famille nombreuse Texane n’aborde pas le western swing ou le boogie. Ils auraient pu rivaliser avec des formations telles que le Hot Club of Cowtown ou la Henson Family. Colby et Kimberly Pennington sont la base de la Family Shiloh et ils sont (bien) entourés de leur cinq enfants, quatre filles et un garçon, dont les âges vont de dix-neuf à dix ans. L’avenir est donc assuré. 

 

Cody CHRISTIAN

"Canary In A Coal Mine" 

Titre étrange: un canari dans une mine de charbon. Eh oui, autrefois on employait des animaux au fond des mines. Que diraient les défenseurs de la cause animale de nos jours quand certains extrémistes font signer des pétitions contre l’utilisation des chevaux de traits… Le vocal de ce chanteur est plus proche de Rod Stewart que de George Jones. La structure des chansons et l’accompagnement instrumental, piano, banjo, fiddle, dobro, intégreraient cet album dans le genre musical country. Le voile sur la voix de Cody Christian l’en écarte cependant. On parle-ra plutôt de country/folk. Mais qu’importe car au demeurant ce disque est intéressant avec une reprise en accéléré du I’m On Fire de Springsteen qu’avait enregistré naguère Robert Gordon. Ainsi du reste que Cash et Jennings. L’album se referme sur un très bon titre bien sautillant. Une seule ballade. Vous pouvez emporter cet ouvrage sur la route pour les longs trajets. Et la musique est bonne. 

 

Jim LAUDERDALE

"Game Changer" 

J’étais méfiant. Les critiques concernant ce nouvel album de Jim Lauderdale sont excellentes mais le précédent était fort décevant. Jim enregistre beaucoup. Il enregistre trop et la plupart de ses compositions sont bien moyennes. Malheureusement ce Game Changer ne change pas la donne justement. Nous avons là une demi-douzaine de bonnes chansons: ballades, country songs et un shuffle, mais aussi une demi-douzaine de titres faisant office de remplissage, donc bien médiocres. N’espérez aucun honky tonk ni aucun titre au tempo un tant soit peu relevé. Je conseillerais à Jim de prendre un assez long congé sabbatique pour qu’il nous revienne avec un peu plus d’inspiration.