Mardi 18 novembre 1980, une belle surprise chez Music Action, Carrefour de l'Odéon à Paris: un nouveau 33 tours de John Prine, intitulé "Storm Windows". C'est la première fois d'ailleurs que je trouve un LP de mon songwriter favori en magasin sans avoir à le commander...
Cet album peut être considéré comme un disque de transition. C'est le dernier 33 tours enregistré par John pour une "major company" avant qu'il ne fonde son propre label, Oh Boy Records. Le son est excellent, la production au top. C'est peut-être d'ailleurs le principal défaut du disque qui gomme un peu trop les aspérités qui font (aussi) le charme de John Prine. Le disque est court et comporte deux reprises ("All Night Blue" et "Baby Ruth").
Quelques titres figurent parmi les excellentes compositions de John, comme "It's Happening To You" ou le morceau titre, plutôt introspectif. Les titres les plus rythmés sont aussi ceux qui se laissent oublier le plus facilement (comme "Shop Talk").
Peut-être pas le disque le plus marquant de John Prine, "Storm Windows" figure néanmoins parmi les bons crus et prépare agréablement à des lendemains qui chantent encore davantage.
1- Shop Talk (John Prine / John Burns) 2- Living In The Future (John Prine) 3- It's Happening To You (John Prine / John Burns) 4- Sleepy Eyed Boy (John Prine) 5- All Night Blue (Ava Aldridge / Cindy Richardson) 6- Just Wanna Be With You (John Prine) 7- Storm Windows (John Prine) 8- Baby Ruth (John D. Wyker) 9- One Red Rose (John Prine) 10- I Had A Dream (John Prine)
John Prine: Vocals, Rhythm Electric & Acoustic Guitars
John Burns: Lead Electric & Acoustic Guitars & Harmony Vocals
Leo LeBlanc: Steel Guitar
Bob Hoban: Acoustic Piano & Electric Piano, Organ, Fiddle, Mandolin & Background Vocals
Tom Piekarski: Bass & Background Vocals
Angie Varias: Drums
Additional Musicians
Wayne Perkins: Rhythm Electric Guitar on "Just Wanna Be With You"
Barry Beckett: Acoustic Piano on "Storm Windows"
Rachel Peer: Harmony Vocals on "It's Happening To You" & "One Red Rose"
Un nom, Frasiak, une chanson,
"Bar le Duc City blues", des CD aperçus dans les magasins barisiens,
voilà tout ce que je connaissais. Et, un matin de mars, je me suis décidé à
faire l'acquisition du coffret "Les albums 2003-2012", une décennie
parcourue en une semaine. Rien que les références à François Béranger m'avaient
conquis avant l'écoute, mais elles n'étaient que la clé qui ouvrait la porte
vers une œuvre riche, encore à explorer, vers un trésor bien caché de la
chanson française.
Tels sont les mots que j'avais
écrits le 5 avril 2013 sur le livre d'or du site web d'Éric Frasiak. Trois mois
après, j'ai poursuivi l'exploration, en particulier celle du dernier album de
l'artiste, "Chroniques" qui m'a donné envie de redonner vie à ce blog
en sommeil depuis de longs mois.
Frasiak vient des Ardennes, son
nom trahit ses origines polonaises, et il a eu, très jeune, envie d'écrire des
chansons. Une expérience parisienne dans les années 1980 l'avait éloigné d'un
milieu dont les figures imposées ne convenaient pas à son esprit libre, avant qu'il
ne pose ses valises dans la Meuse où l'envie de chanson lui est revenue. Ses
modèles ne sont pas pour rien Léo Ferré ou François Béranger, qui lui ont donné
envie de chanter ses propres mots. Car les mots sont importants, primordiaux
même, pour Éric, ce sont eux qu'il entend avant la mélodie. Ce sont eux qu'il a
envie de partager. Les mots d'Éric ont un sens mais il sait aussi les habiller,
se démarquant des courants dominants de la chanson française actuelle grâce à
un coup de plume d'une qualité devenue trop rare.
Son album n'a pas été baptisé par
hasard, parce qu'il nous propose quinze chroniques écrites pour la plupart par celui qui se révèle un observateur
avisé, qui s'imprègne du monde qui l'entoure mais sait aussi nous parler de
lui, de sa vie, de celle de ses proches, nous faire partager sans nous transformer en
voyeurs. Chaque titre a sa couleur musicale propre et si l'on veut chercher
l'unité de l'ensemble, au-delà de sa qualité sans moment de faiblesse, c'est
plus dans les textes. Douze titres sont des compositions originales. Léo Ferré
("Graine d'ananar") et François Béranger ("Ces mots terribles") sont
également à l'honneur, ainsi que Bernard Dimey qui a vu un de ses textes
("Ivrogne, pourquoi pas?") paré d'une nouvelle mélodie.
Le disque s'ouvre avec "M.
Boulot" inspiré par la mise à mort du monde ouvrier. Les références à
l'aciérie lorraine sont claires et il y a du Ferré dans une phrase comme
"On comptait tous un peu sur toi / Pour la bagnole, pour le loyer / Pour
boucler la fin des douze mois", le tout sur une mélodie qui évoque plutôt la
fête, l'ambiance des bals populaires, ce bel esprit de solidarité qui régnait
dans les cités ouvrières avant que la mondialisation et la finance folle ne
mette tout cela à mal.
Avec "J'traîne",
ballade nostalgique, Frasiak répond en quelque sorte à la question que tous les
parents posent à leurs enfants quand ceux-ci commencent à déployer leurs ailes.
C'est l'évocation des tournées, des lieux où le musiciens' est produit.
"J'traîne mon folk au fond des bars", et ailleurs, dans des prisons,
des appartements, à Bar le Duc, ou même quelque part dans le grand nord. Des
images qui défilent et évoquent tous ces lieux.
Puis c'est "Bebop, on est où
là?", chanson bâtie sur un jeu de mots, le moment rock de l'album avec
quelques accents jazzy dus aux saxophones de Philippe Gonnand.
L'hymne de Béranger, "Tous
ces mots terribles", bénéficie d'un traitement spécial. Vingt voix d'artistes
amis ont été enregistrées en des lieux et temps différents, juxtaposées, avec
ce qu'il faut d'accordéon (Steve Normandin) pour assurer le liant. Le résultat
est splendide et plein d'émotion tellement la présence du grand François est
sensible dans l'interprétation de chacun. Et les mots n'en ont que plus de
force.
"Ciudad Juarez" est un
des moments graves de l'album qui évoque un épisode tragique et peu médiatisé
de l'histoire récente du Mexique. Six Cents femmes assassinées depuis 1993 dans
"La ville qui tue les femmes" (titre du livre qui a inspiré la
chanson). Fort et poignant, avec une ambiance mariachi parfaitement adaptée.
Vient ensuite un moment de
légèreté, d'abord avec "De la pluie", chanson qui aurait pu être
écrite le mois dernier et qui traite de façon humoristique l'un des sujets de
conversation favoris des Français, la météo, En prime, les présentateurs et
présentatrices ont l'honneur d'être cités tour à tour. C'est ensuite "De
l'amour dans l'air", chanson thérapie contre la morosité de l'époque,
comme pour nous rappeler l'importance de ce sentiment dans la vie de chacun. L'ambiance
est tranquille, apaisante.
Bernard Dimey est un grand nom de
la chanson française, un parolier qui a écrit avec et pour quelques grands:
Aznavour, Ferrat, Reggiani, Gréco, Montand, Salvador... Éric a collé sa musique
sur le texte "Ivrogne, et pourquoi pas?", avec des arrangements qui
évoquent la fête et la nuit. Magnifique résultat! "Venez boire avec moi,
on s'ennuiera plus tard". Présentée ainsi, c'est une invitation à laquelle on ne peut que répondre
oui. Belle idée en tout cas de rendre hommage à ce magicien des mots, trop
oublié, à l'instar du grand Jean-Roger Caussimon.
"50/50", c'est le bilan
de l'homme arrivé au milieu de sa vie. 50 ans, un chiffre souvent en décalage
avec ce que l'on ressent, surtout lorsqu'on a une vie active. Et puis cette
question angoissante, "50/50, est-ce que j'ai réussi ma vie?" à
laquelle Frasiak répond "J'ai pas la belle tocante, celle dont parlait
l'autre abruti".
"Simplement différent"
est encore un grand moment, tout en sensibilité, qui sent le vécu. Frasiak
parle de quelque chose qu'il connait, soit par lui-même, soit pas quelqu'un qui
lui est très proche. Dans un monde où tout est formaté, il est difficile de ne
pas entrer dans le moule, de se sentir inadapté, différent, pour quelque raison
que ce soit. Les mots, qui décrivent quelque chose que chacun a plus ou moins
connu à un moment de sa vie, sonnent juste et le dialogue de toute beauté entre
violoncelle et bugle leur donne encore davantage de sens.
"Un Z à mon nom" est un
exercice de style à destination de tous ceux qui s'obstinent à orthographier
Fraziak le nom de l'auteur. Pour les mots, Éric me fait penser à Brassens avec
cet humour jubilatoire qu'il avait adopté pour écrire "Trompettes de la
renommée" ou "Le bulletin de santé", et l'on retrouve cette même
précision du mot, ce souci de l'artisan qui aime le travail bien fait. De Zazie
à Zorro, il a glissé pas mal de "z" dans le texte proférant des
menaces (auxquelles on ne croit guère) à l'encontre de ceux qui continueront à
écorcher son patronyme. Quant à l'ambiance musicale, elle est franchement slave
et, là encore, une invitation à la fête.
"Toquée Tokyo" est le
titre avec lequel j'ai eu le plus de mal. Il évoque nettement "Au pays des
merveilles de Juliet" d'Yves Simon mais, surtout, il sonne beaucoup moins
naturel que le reste de l'album. Certes, au fil des écoutes, je me suis laissé convaincre
par un riff de guitare, un son de batterie, mais aussi par le sax aux accents
jazz funky qui enjolive la fin du titre. Mais j'avoue ne pas être sensible au
texte qui s'apparente pour moi davantage à un exercice de style. D'ailleurs,
aux premières écoutes, c'est à ce moment-là que je me suis dit que le disque
était peut-être un peu long.
Mais le magicien Frasiak avait
gardé ses meilleurs tours dans le chapeau qui ne le quitte pas, terminant par
trois grands titres.
"Qu'est-ce que c'est
beau" repose sur texte plutôt simple et sans prétention, avec des vers
courts et sautillants. La mélodie est simple, elle aussi, mais il y a les voix!
D'abord celle(s) d'Éric qui réussit à sonner comme personne en France ne
l'avait fait depuis Claude Puterflam et son Système Crapoutchik. Et puis il y a
la voix d'une chanteuse lyrique (Angelika Leiser) qui vient se superposer sur
la fin du morceau et qui fait que le seul commentaire que l'on peut faire,
quand la mélodie se tait, c'est répéter le titre: qu'est-ce que c'est beau!
"La poésie", pour moi,
c'est un monument, une des plus belles réussites de la chanson française quand
elle veut s'habiller de rock, depuis bien longtemps. Un titre de plus de huit
minutes que je peux écouter plusieurs fois de suite sans m'en lasser. Je l'aime déjà, rien que pour la perception que Frasiak a de la poésie (c'est aussi la mienne). Chaque
vers est un régal, il y a derrière chaque mot bien plus que ce qu'on lit. Le
pouvoir évocateur est très fort, comme si chaque phrase était le début d'une
chanson que l'auteur n'avait pas eu le temps d'écrire. C'est un peu ce que
Dylan disait à propos de "Hard rain's a-gonna fall". "La
poésie", c'est un peu la "Tranche de vie" de Frasiak, au même
titre que "J'traîne" ou "50/50". Et Frasiak n'est jamais
meilleur que lorsqu'il parle de ce qu'il connait, de ce qu'il vit, lorsqu'il
parle de lui, en résumé. Il le fait avec pudeur, sans exhibitionnisme, mais
avec une sensibilité et un humanisme qui ne sont pas feints. "C'est mon
gosse dans son train qui s'en va pour la fac / Son avenir incertain, sa
jeunesse dans son sac": rien que pour ces deux vers, j'aurais déjà acheté le CD. Sur le plan musical, "La poésie" va crescendo,
l'émotion à fleur de peau. Un simple piano, une batterie, une guitare discrète,
une voix sensible, un violoncelle qui vient en remettre un couche. Et la voix
se tait, laissant la place aux guitares électriques, à deux solos habilement entremêlés
(enregistrés indépendamment l'un de l'autre). On se retrouve dans les années
1970 avec ces solos de guitare majestueusement hypnotiques, comme savaient nous
les offrir David Gilmour (évoqué dans la chanson), Mark Knopfler au beau temps
de Dire Straits mais aussi Jean-Michel Brézovar avec Ange (souvenez-vous de
"Au-delà du délire", par exemple). Pour ma part, je n'avais par ailleurs pas trouvé
un tel plaisir à écouter ce genre de duel de guitares sans ennui depuis l'époque de deux groupes qui me servent de référence: Wishbone Ash (groupe
anglais) et Heartsfield (groupe américain).
Le disque se termine avec une des
chansons fétiches de Léo Ferré, "Graine d'ananar", que Frasiak
évoquait déjà dans "J'traîne". La simplicité est de mise: une voix,
une guitare acoustique, une contrebasse. Et puis une flûte amie qui vient prendre
part à la fête, évoquant sa cousine de "Il est cinq heures, Paris
s'éveille". Conclusion parfaite pour un album qui n'est pas loin de
l'être.
J'ai beaucoup évoqué les mots
dans ce qui précède; J'aime cette façon d'écrire, avec des mots simples qui
portent déjà en eux la musique qui les portera ensuite, avec des phrases que
l'on comprend, sans jamais tomber dans la mièvrerie ou la facilité. J'aime le
côté constamment optimiste de l'album. Même les sujets graves ne laissent
jamais l'espoir à l'écart. Il y a aussi la voix, claire et sans maniérisme. Les
tics trop souvent de mise dans la nouvelle chanson française sont ici
heureusement absents. Frasiak se contente d'être lui-même, et c'est tellement
mieux ainsi!
Il faut aussi parler de la présentation du CD, dans son beau digipack, avec les textes et des illustrations figurant sur un poster aux allures de journal (j'avais évoqué dans ce blog, à ses débuts, l'album de David Kleiner "The News That's Fit To Sing" qui utilise la même formule). Plus que jamais, je reste un partisan convaincu du support physique pour la musique, et "Chroniques" me conforte dans mon opinion (même si les maniements répétés du poster ont tendance à le fragiliser).
Mais je voudrais aussi souligner
la richesse musicale de l'album. "Chroniques" est un disque qu'il
faut écouter, pas seulement entendre, qui regorge de richesses qui se dévoilent
au fil des écoutes, des petits détails, des petits trucs, de vraies
trouvailles. Ce sont des petites couches qui se superposent, quelques notes de
guitare électriques (comme dans "J'traîne" ou "50/50"), un
violoncelle, un theremin ("Simplement différent") et bien d'autres
choses encore qui démontrent qu'Éric Frasiak n'est pas seulement un auteur-compositeur
de talent: c'est aussi un metteur en sons de premier ordre. Chapeau bas,
Monsieur Frasiak!
J'avais découvert
David Fakenham un peu par hasard, en 2009, grâce à une chronique de son album "Here
And Now" par l'estimable Jacques-Éric
Legarde (Xroads #18) qui sortait en l'occurrence quelque peu de son registre
habituel, plutôt dédié aux songwriters américains.
Un téléchargement et
quelques écoutes plus tard, j'étais moi aussi séduit par cet artiste mystérieux
mais dont le nom fleurait bon le pseudonyme, reposant sur un jeu de mots
bilingue.
Un dimanche soir à
Paris, c'était le 24 janvier 2010, David ouvrait à la Pomme d'Ève pour Bill
Morrissey dont ce devait, hélas, être la dernière apparition en nos contrées. Armé
de sa guitare en bois, un peu intimidé, le jeune homme nous donna un aperçu de
son talent dans un registre de folksinger, reprenant même avec brio "Ring
of Fire" de Johnny Cash (composition de June Carter et Merle Kilgore) et
démontrant une belle culture musicale, capable de se transformer de touche à tout de studio et de talent en troubadour capable de séduire son public
(malheureusement bien trop clairsemé) en face-à-face.
Il y a quelques
mois, après un single deux titres simplement intitulé "2 Songs"
destiné à faire patienter ses fans, il faisait entendre à quelques privilégiés
son nouvel enfant, "One Thing Remains" (doté d'une illustration qui
devait évoluer par la suite).
Ce nouvel
enregistrement avait encore une fois été réalisé, au départ, selon le principe du DIY.
David avait mis en boîte l'essentiel de ses contributions, chez lui, en août
2011. Et puis l'ami Matthieu Malon (Laudanum) était venu avec ses claviers pour
enjoliver quelques titres, Pierre Schmitt avait joué quelques parties de basse.
Après l'apport des amis et de la famille (Joao Lourenco à l'harmonica, Junior
Fakenham à la trompette, Marie Chevalot et Nine Fakenahm aux voix), il ne
restait plus qu'à mixer le tout, ce que Patrick Chevalot et David firent en
deux fois deux jours en février 2012.
Voilà pour
l'histoire du disque qui est, je le proclame, d'une grande qualité, ce que j'ai
ressenti dès la première écoute. Il n'est pas facile d'en parler sans s'en être
bien imprégné, car c'est un album qui se découvre petit à petit, que l'on ne
peut pas se contenter d'entendre distraitement en vaquant à d'autres
occupations.
La grande manie des chroniqueurs français, lorsqu'ils écrivent à
propos d'un de leurs compatriotes qui s'exprime en Anglais, c'est de vouloir à
tout prix faire des comparaisons. J'ai lu ici et là des évocations d'artistes
que je connais bien (Byrds, R.E.M., Neil Young) ou beaucoup moins bien, voire
très peu (Wilco, Lambchop) et je dois dire que tous ces parallèles ne me
semblent justifiés qu'en un point: la qualité, celle des mélodies mais aussi celle
du son car on a ici affaire à un "produit" qui ne sent pas du tout le
bricolage.
La seule référence
que je me permettrai ici est celle du duo franc-comtois Yules avec qui David
Fakenham partage une grande culture musicale (l'héritage familial sans doute)
et aussi ce goût pour la mélodie et les arrangements toujours justes, jamais
surabondants, jamais trop sophistiqués. C'est le travail d'artisans qui
remettent l'ouvrage sur le métier jusqu'à être satisfaits du résultat, c'est l'œuvre
de musiciens qui aiment la musique, tout simplement.
Pour évoquer plus avant
le contenu de "One Thing Remains", je dirai que c'est un disque qui
possède une ambiance (mais pas un disque d'ambiance, nuance), qui présente un
remarquable équilibre entre les morceaux, parfois d'une sombre beauté, parfois
plus légers, mais toujours prenants. Dès "Bones", le titre
d'ouverture, on comprend l'esprit dans lequel l'album a été réalisé, comment
les instruments se complètent les uns les autres, comment les claviers de
Matthieu Malon viennent apporter cette touche supplémentaire qui fait la
différence.
Au long des douze
plages, l'impression initiale est confortée, tout est juste, tout se met en
place petit à petit. C'est comme si David avait réalisé les fondations de
l'édifice, posé la première pierre avant que l'ensemble ne se mette à évoluer de
lui-même, mû par une énergie propre, entraînant le créateur autant que le
créateur ne l'entraîne. David confirme par ailleurs qu'il est un multi-instrumentiste de talent qui se double d'un chanteur inspiré et subtil, tout en délicatesse.
Il y a de vrais
moments forts dans cet ensemble finalement homogène et sans point faible. Mes favoris
sont "Nina", une ballade
émouvante, pleine d'âme et "You're My Woman", long morceau presque
épique porté par une guitare majestueuse. Il y a aussi les titres plus légers (au
moins dans les arrangements, mais pas dans la consistance) comme
"Beautiful Guitar", l'instrumental "27" ou "One Thing
Remains"qui permettent de maintenir une tonalité générale ne basculant pas
trop vers le côté sombre.
Je ne peux donc que
vous inviter à vous rendre sur le site de David pour tout savoir sur "One
Thing Remains", et notamment comment se le procurer (en téléchargement
uniquement pour l'instant).
On était en juin 1983 et
Steve Satterwhite, ingénieur du son réputé, avait investi ses dernières
économies dans son rêve: un studio d'enregistrement équipé d'un Scully 8-pistes,
quelque part à East Village, Fourth Street.
Il lui fallait maintenant un
artiste à enregistrer. Il passa donc une annonce et, trois jours plus tard, un
type à la chevelure abondante, un carnet de notes garni de chansons à la main,
poussa la porte.
Son nom était Billy Marlowe.
Il avait 40 ans et sa vie n'avait pas été un conte de fées, loin de là. Elle
l'avait conduit de l'Oklahoma, où il était né, à San Francisco, à Louisville et
Baton Rouge, et même Bruxelles et Amsterdam, sans parler de la case prison où
la drogue, l'alcool et, surtout, l'insoumission l'avaient mené.
Steve Satterwhite fut
immédiatement convaincu par ce qu'il entendit et fit appel à quelques musiciens
talentueux du secteur qui semblaient tous connaître Billy. Le nom le plus
célèbre aujourd'hui était celui de Shawn Colvin et (voix) , mais il y avait aussi Stephen
Gaboury (claviers), Jeff Golub (guitare), Kenny Kosek (violon), Tony Garnier
(basse)… Bref, du beau monde.
Les arrangements,
l'enregistrement, tout cela prit plus d'un an. Dix titres furent finalement mis
en boîte, des cassettes et quelques 33 tours furent réalisés, sans véritable
plan de promotion ou de large diffusion. "Show Me The Steps" était
en fait une maquette élaborée, et tout resta en l'état.
L'époque (encore une
fois merci aux modes punk et disco qui ont tué la véritable création) n'était
vraiment pas favorable aux poètes songwriters. Billy Marlowe faisait partie des
meilleurs, et très peu de gens en prirent conscience. Un quart de siècle plus
tard, avec l'évolution de la production indépendante de musique, les choses
auraient vraisemblablement été bien différentes.
Billy retourna donc à
l'anonymat, composant et chantant ses chansons, continuant à se battre avec la
vie, qui lui donna cependant la joie de la paternité (une fille et un garçon),
jusqu'à ce jour d'août 1996 où il mourut, à 53 ans.
Steve Satterwhite n'a pas
oublié Billy Marlowe. Pas loin de 30 ans après le jour où tout commença, il donne enfin au
monde la chance d'entendre "Show Me The Steps". Il serait
dommage de s'en priver. De grands, textes, de belles mélodies, une voix qui
vous prend dès les premières notes. Le son est assez caractéristique de ce que
l'on entendait au début des années 80 et nous laisse le regret de de n'avoir pu
feuilleter que le premier chapitre d'un livre qui s'annonçait passionnant.
Voici ce qu'à déclaré sa sœur:
« Billy était un perpétuel optimiste, contre toute raison; il riait des ironies
de la vie et les appréciait, même quand elles ne lui étaient pas favorables.
Il aimait et respectait ses parents; il était infiniment tolérant vis-à-vis des
tours que lui jouait la vie; il aimait profondément ses enfants. Il a
vécu une vie difficile. Il était excessivement humble et excessivement
talentueux. Quelques heures avant sa mort, il a dit à son fils Marlowe, “j'ai
écrit quelques bonnes chansons. Je suis prêt à partir”. »
Billy Marlowe "Show Me The Steps" - NewTex Records NT6000