samedi 11 février 2023

Disqu'Airs par Jean-Christophe Pagnucco

 

Eric BIBB

"Ridin’" (Dixiefrog, 2023) 

Quelle magistrale carrière que celle d’Eric Bibb! Il n’est sans doute pas utile de rappeler la singularité de la destinée de ce bel artiste, né à New York il y a près de 72 ans, fils du chanteur Folk et activiste Leon Bibb, que Pete Seeger a fait sauter sur ses genoux et à qui Bob Dylan lui-même a enseigné ses premiers accords, tout en lui recommandant de "Keep it simple"! Après différents voyages en Europe, c’est depuis sa Suède d’adoption, où il s’est fixé il y a des décennies, qu’il a démarré, à l’approche de la cinquantaine, une carrière scénique et discographique qui l’a mené sur toutes les scènes du monde. Le label français Dixiefrog demeure cependant son épicentre et nous avons la chance de pouvoir le croiser, avec une impeccable régularité et toujours un égal bonheur, sur nos scènes où il distille, en solo, en duo, ou en groupe, son folk blues servi par sa voix chaude, son fingerpicking magistral, mâtiné des influences les plus riches, reliant par son art le Delta du Mississippi et les rives de l’Afrique Subsaharienne. De cette personnalité si créative et irradiante, naît, à intervalles très réguliers, une production discographique invariablement passionnante, et il faut saluer bien bas le talent de notre homme pour parvenir encore à émouvoir, remuer, mobiliser et satisfaire ses très nombreux aficionados après 36 parutions successives. Sans surprise, mais avec le même ravissement, son dernier album Ridin’ déboule sur nos platines, toujours porteur de cette même énergie enrobante et fascinante, qui le voit, comme à son habitude, entouré de façon splendide et cohérente. Au cœur de la réalisation pleine de bon goût et de sobriété de Glen Scott, qui connaît bien son bonhomme, Eric dialogue, avec sa générosité et son sourire habituels, avec Taj Mahal et Jontavious Willis, respectivement parrain et jeune pousse du mariage blues roots et world music qui sied si bien à notre artiste, mais aussi Harrison Kennedy, Amar Sundy et le toujours fascinant Habib Koité, pour servir un répertoire délicat, marqué par des reprises très symbolique (500 Miles, bande son du folk boom des sixties qui l’a vu naître artistiquement, mais également Sinner Man, marqué par la relecture de Nina Simone), et par des compositions aussi poétiques et que spirituelles. Comme chacun des albums d’Eric Bibb, Ridin' est une invitation au voyage, voyage qui nous rappelle que l’artiste est sans doute l’une plus belles choses qui soit arrivées au blues ces 30 dernières années, au cœur d’un genre où les véritables créateurs sont rares et dont il réalise la synthèse de tout ce qu’il y a de bouleversant. 

 

Bai KAMARA Jr and the VOODOO SNIFFERS

"Travelling Medicine Man" (Zigzag World-Moosicus 2023)

Trois ans après son remarquable opus Salone, chroniqué dans ces colonnes, Bai Kamara Jr est de retour, guitare en main, pour creuser le sillon de son blues, aussi intense que dansant, mâtiné de jubilatoires influences africaines, dont il réalise, en sa personnalité solaire, la parfaite synthèse et qui frappe tant par sa cohérence que son côté envoûtant. C’est l’occasion pour cet artiste si singulier, fils d’un ancien ambassadeur de la Sierra Leone installé à Bruxelles, de réaffirmer haut et fort sa filiation avec les pères du World Blues, à savoir Taj Mahal, Ry Cooder et leurs plus contemporains enfants spirituels que sont Corey Harris, Keb Mo et Eric Bibb. On appréciera particulièrement le minimalisme acoustique de Good, Good Man, convoquant le fantôme de Lightnin’Hopkins, l’onirique Miranda Blue, qui n’est pas sans évoquer Terry Callier ou encore Star Angel et sa psalmodie si typique des ambiances boueuses sculptées par l’art perdu de John Lee Hooker, dont on jurerait entendre la guitare, période Groundhogs et british boom, sur l’irrésistible I Don’t Roll With Snakes. La glorieuse confirmation apportée par ce nouvel opus invite à souhaiter que Bai Kamara Jr recueille, au plus vite, la consécration scénique que la qualité de son world blues, évitant tout gimmick et toute facilité pour servir l’authenticité sans faille de sa démarche toute personnelle, mérite amplement. 

 

WHITE FEET - NASSER BEN DADOO

"Blue Legacy" (La Clique Production, 2022)

Attention! Blues passionnant! Bluesman originaire de la cité phocéenne installé en Bourgogne, celui dont les patronymes sont déjà une invitation au voyage transméditerranéen et transatlantique, signe ici un album qui marquera son histoire discographique, déjà riche de quelques chapitres très remarqués. A la guitare, souvent slide, et à la voix, qui évoque plus souvent qu’à son tour les plus belles heures du Chris Rea de Blue Guitars, Nasser Ben Dadoo traverse et transcende le Delta Blues gospelisant de Blind Willie Johnson (Keep Your Lamp Trimmed And Burning), la psalmodie desespérée de Son Thomas (Cairo) ou le cri hanté de Charley Patton, tout en s’évadant de tout académisme pour convoquer, notamment en compa-gnie de Vieux Farka Touré, les racines africaines (Yema, Gat Fish) ou européennes les plus intimes de cet idiome musical (Laurier Rose), dont il s’affirme comme l’un des artisans contemporains les plus habiles pour le renouveler. Passionnant de bout en bout, le voyage proposé ici par Nasser Ben Dadoo n’en est qu’à ses prémices et il faut souhaiter le meilleur à cet artiste si diaboliquement habile à nous convier dans ce monde multicolore et transpercé des émotions les plus intimes comme les plus intenses, à l’image d’un Tom Waits que l’on jurerait entendre sur So Far Away. A écouter absolument. 

 

DELAYNE

"Karu" (Dixiefrog, 2023)

"Le blues maori" au féminin, comme l’annonce le communiqué de presse accompagnant la sortie de Karu, premier album de la chanteuse Delayne, qui n’est déjà plus une inconnue, puisqu’elle a partagé la vedette avec le nouvel artiste majeur de l’écurie Dixiefrog, à savoir Grant Haua, lui-même bluesman polynésien qui vient de signer coup sur coup deux albums hautement enthousiasmants et signalés comme tels dans les colonnes du Cri. 2023 est décidément l’année du blues métissé, comme le prouve la pertinence des chansons que cette chanteuse pleine de passion et d’énergie défend partiellement en dialecte maori (Karu, Small Change et To Be Loved), au répertoire plein de groove et de passion, confirmant pleine-ment la sensation qui entourait ses interventions sur scène. En parlant de groove, l’infernal Shame On You incite à remuer tous les os de son corps, tout comme l’évocation réussie de Junior Wells par une appropriation du standardissime Little By Little. Il est aussi particulièrement réjouissant de retrouver toute la verve de son glorieux parrain Grant Haua, ici responsable de l’essentiel des compositions et qui lui offre un duo mémorable, en mode passage de flambeau, sur le tout aussi mémorable Billie Holliday, appelé à devenir un standard de leur répertoire respectif, ainsi que la soul touch jubilatoire et contagieuse du grand David Noël, leader des Supersoul Brothers et compagnon d’écurie artistique, sur une belle acoustique et sensible, très 70’s, baptisée Please, comme une invitation à retenir le nom de Delayne, qui n’a assurément pas fini de faire parler d’elle par son talent et son originalité. 

 

MOONLIGHT BENJAMIN

"Wayo" (Ma case Absylone Socadisc, 2023)

Moonlight Benjamin, proclamée par son cercle grandissant d’admirateurs de par le monde comme la Voodoo Queen Haitienne", publie ces jours-ci son 3ème album, plus rugissant et plus rock que jamais, en convoquant les racines des chants tribaux perpétués par les Black Indians de New Orleans, des vocaux psalmodiés et habités, servis sur un tapis de guitares que ne renieraient ni les Alabama Shakes, ni les Black Keys, tant le résultat final est un métissage absolument réussi de traditionalisme et de modernité. Souvent comparé à Angelique Kidjo pour le chant, Moonlight Benjamin ajoute à ce vocabulaire une noirceur, un abîme d’émotions et une profondeur qui font de ce Wayo un genre d’œuvre au noir de la musique blues. Le résultat est épatant: le chant créole, aux accents parfois opératiques, propulsé sur des harmonies hypnotiques gorgées d’électricité ne sont pas sans rappeler quelques belles heures de Led Zeppelin, pour servir un propos sans équivalent connu. Le torrent rock de Taye Banda, le rugissement tribal de Wayo, la tournerie mantresque de Ouvé Lespri, ou l’épais blues Bafon, se logent dans votre esprit pour ne plus en sortir et donnent l’envie de s’enfoncer plus avant dans les ténèbres de ce monde étrange, à la fois inquiétant et accueillant. L’écoute de Wayo, hautement recommandable, est un voyage remuant qui promet de faire chavirer bien des certitudes musicales. 

 

The SUPERSOUL BROTHERS

"The Road to Sound Live" (Dixiefrog Live Series 2023)

Attention ! L’avenir de la Southern Soul Made In France est en marche! Après un brûlant premier album en 2021, chroniqué dans les colonnes du Cri, véritable manifeste classic soul totalement renversant et jubilatoire, voici le live, qui confirme, avec ô combien de panache, tous les espoirs placés dans ce groupe décapant et habité. Après une ouverture tonitruante sur le standard Ain’t That A Lot Of Love, le gang cuivré fait exploser un groove de tous les diables, le sextet étant emmené par son leader charismatique et époustouflant vocaliste David Noël, en enfilant une série d’originaux que l’on croirait enfantés dans les moiteurs du Muscle Shoals Studio (Common People, quelle claque; Don’t Lockdown Your Heart, d’actualité et de circonstance, et un Only Love que ne renierait pas William Bell), tout en se ressourçant régulièrement à la source des inspirateurs du genre (épatante version de Is It Because I’m Black, de Syl Johnson). Conclu par leur mastodonte de scène que constitue la reprise décalée et géniale du Heroes de David Bowie, les Supersoul Brothers nous laissent haletants, en s’affirmant définitivement comme les derniers défenseurs en date de la Black Music dans ce qu’elle a de mieux. Beau challenge relevé pour les gars du Béarn!

mardi 7 février 2023

L'Art (selon) Romain par Romain Decoret

 

Eric BIBB

"Ridin’" (DixieFrog)

Le temps a changé le jeune fils du chanteur Leon Bibb et neveu du pianiste John Lewis du Modern Jazz Quartet, en un patriarche musical semblable à son proche ami Taj Mahal. Pour son 36ème album, Bibb aborde le thème de la famille et de ses racines profondes. Il s’attache aussi à l’amitié dans un monde divisé, sur une planète toxique où il faut tout réapprendre. Ainsi The Ballad Of John Howard Griffin est dédié au livre Dans la peau d’un noir dont l’auteur blanc, maquillé en black, a vécu longtemps de cette manière. La couverture du disque est inspirée d’un tableau d’Eastman Johnson en 1862 au début de la guerre de Sécession qui représentait un blanc chevauchant vers la guerre. De nombreux invités sont présents : Taj Mahal et le jeune Jontavio Willis dans Blues Funky Like Dat, Harrison Kennedy des Chairmen Of The Board sur Call me By My Name, Russell Malone avec Hold The Line. Amar Sandy joue dans le style d’Albert Collins sur I Got My Own et Habib Koité tient la Kora dans Free. Le fingerpicking d’Eric Bibb sur sa guitare acoustique Fylde est cristallin dans le standard folk 500 Miles. Il sera en tournée en France au mois d’avril avec le Ridin’ Tour… (Romain Decoret

 

TOWN MOUNTAIN

"Lines In The Levee" (New West)

Ce jeune groupe de bluegrass a été formé en Caroline du Nord en 2010, dans la légendaire cité d’Asheville, par le guitariste Robert Greer, le banjoïste Jesse Langlais et le mandoliniste Phil Barker. En route, ils ajoutèrent Zach Smith à la contrebasse et le virtuose du fiddle Bobby Britt. Leur nouveau disque est basé sur le retour au premier plan du violon dans la musique commerciale de Nashville. Par exemple, la violoniste de studio du A-Team actuel est Jenee Fleenor qui travaille en équipe avec Brent Mason, Paul Franklin ou Derek Wells. Town Mountain accentue ce retour du fiddle qui, depuis la disparition du Western Swing et de Bob Wills & The Texas Playboys, n’était plus un instrument de leader. En cela, ils rejoignent Sturgill Simpson ou des groupes comme Old Crow Medicine Show. Ils ont d’ailleurs récemment recruté Miles Miller, batteur de Sturgill Simpson, un signe de bousculade des clichés car, traditionnellement, les bluegrass bands n’ont pas de batteur. Mais Town Mountain n’hésite pas à évoluer en mixant le honky tonk (Comeback Kid) et la folk au bluegrass ou au power-rock comme Firebound Road. Ils savent revenir au trad avec Unsung Heroes ou au topical songwriting façon Dylan ou Phil Ochs dans le superbe Daydream Quarantina, un rêve éveillé pendant un des nombreux confinements… (Romain Decoret)

 

PEARLS BEFORE SWINE

"The Wizard Of Is" (Earth Records)

Attention, chef d’œuvre culte collector! Dans le domaine du folk acoustique, les fans se souviennent encore de ce groupe exceptionnel dont les couvertures de disques étaient des tableaux de Hyeronymus Bosch (Le jardin des délices terrestres) ou autres. Oublions le nom biblique du groupe, il s’agissait en fait de Tom Rapp, un ami d’enfance de Bob Dylan dans le Minnesota. Les deux débutants participèrent à un concours et furent battus par une pom pom girl de 7 ans qui sut ravir l’audience en faisant tournoyer son bâton. Dylan devint qui l’on sait et Tom Rapp fut un grand raconteur, attirant magnétiquement avec Pearls Before Swine une audience underground accro pour la vie. Ce nouveau disque a été compilé par le musicologue Pat Thomas qui eut accès aux archives personnelles du regretté Tom Rapp, décédé en 2018. Des musiciens tels que David Bromberg ou Charlie McCoy illuminent les originaux Crawling Towards Bethlehem, Miss Morse et The Lincoln Dream. En bonus des reprises inédites, For Free de Joni Mitchell, Suzanne de Leonard Cohen et Oh Sister de Dylan qui sonnent comme des originaux, tant elles sont habitées. Ce double vinyle est une vision claire d’un esprit créatif, sonnets, hymnes spatiaux (Rocket Man inspira Bernie Taupin & Elton John). Une fantaisie folk gothique qui chevauche le rêve de Lincoln au-delà de la stratosphère. Une mine d’or de possibilités pour un prospecteur à la langue d’argent et d’innombrables histoires à raconter. Ne le manquez pas. (Romain Decoret)

 

Margo PRICE

"Strays" (Loma Vista )

Cette chanteuse de country a été produite par Jack White pour son premier disque en 2016. Trois albums plus tard, elle confirme avec Strays, produit par Jonathan Wilson. Autrice accomplie, son autobiographie Maybe We ‘ll Make It a fait de Willie Nelson l’un de ses premiers fans. Elle a l’expérience d’un long parcours dans la jungle nashvillienne ce qui résulte en un country acoustique explosif sur Been To The Mountain, power-blues avec Change Of Heart. Mike Campbell, guitariste du regretté Tom Petty et des Dirty Knows rejoint Margo Price sur Light Me Up. Elle duette aussi avec Sharon Van Hetten dans Radio. Le grand moment du disque est en solo. Seule avec sa guitare acoustique et une section de cordes violons, violoncelles, alto, Margo chante sa composition personnelle Lydia, longue ballade acoustique qui évoque l’errance d’une femme à l’abandon, les démons de l’alcool et de la drogue, des hommes et des pouvoirs occultes qui ne disent jamais leurs noms. Surnommée the next big star of country music Margo Price s’est vu décerner un American Music Prize et trois Americana Music Honors Awards. (Romain Decoret)

 

EDDIE 9V

"Capricorn" (Ruf Records)

Pour son troisième disque, Eddie 9V (Brooks Mason de son vrai nom), guitariste-chanteur d’Atlanta revisite les légendaires studio Capricorn de Macon, Georgia. C’était évidemment le territoire traditionnel des Allman Brothers et d’une section rythmique maison avec Johnny Sandlin, Paul Hornsby et Pops Powell pour accompagner Charlie Daniels, Percy Sledge, Delbert McClinton, Johnny Jenkins, les Dixie Dregs, Wet Willie ou Bonnie Bramlett. Eddie 9V, qui a 26 ans est particulièrement attiré par le fait que peu de choses ont changé dans le positionnement des musiciens dans l’espace du studio, ni dans la cabine de contrôle avec un son analogique d’une chaleur bien personnelle. Il a choisi des musiciens locaux : Dusty McCook à la lead, Lane Kelly à la basse, Chad Mason au piano et une section de cuivres explosive. Yella Alligator joue sur le contraste entre la guitare slide et des cuivres New Orleans. Beg, Borrow & Steal est purement soul-music alors que le shuffle de ‘Bout To Make Me Leave Home et It’s Goin’ Down est du pur blues de Macon. Là encore le contraste entre le backwood porch blues et les cuivres est remarquable. Are We Through est gospel, comme Mary Don’t You Weep. Seule reprise du disque: Down Along The Cove de Bob Dylan, joué en blues-rock. Eddie 9V avait déjà exploré les studios de Memphis avec Left My Soul In Memphis (2019) et Chicago dans Little Black Flies. Atlanta, Macon… Muscle Shoals n’est pas loin! (Romain Decoret

 

Dyer DAVIS

"Dog Bites Back" (Wild Roots Records)

Il a 23 ans et vient de Floride. Dyer Davis avait d’abord enregistré avec Lucky Peterson aux claviers. Le producteur Billy Chapin (Don Henley, Sister Hazel) et Stephen Dees ont écrit et produit pour lui ce nouveau disque. La principale influence de Dyer Davis est le Jeff Beck Group avec Rod Stewart au chant. Sa voix est très proche de celle de Stewart et il l’utilise au maximum dans Let Me Love You et surtout dans sa compo personnelle remarquable Wind Is Gonna Change, dans laquelle il joue en slide acoustique à la Jeff Beck pour accompagner ses propres vocaux Stewartiens. Mais il sait également sonner metal, avec des solos tournoyants comme sur Don’t Tell My Mother ou Train Wreck de Billy Chapin et Stephen Dees, quelque part entre Motörhead et les Pretty Things. Il fait appel à Stan Lynch, batteur des Heartbreakers, pour Angels Get The Blues qui détourne Angels In Houston de Dr Clayton et Larry Davis. Un nouveau venu avec lequel il faudra compter… (Romain Decoret

 

Lex GRAY and the URBAN PIONEERS

"How Many Roads" (Man’s Ruin Records)

Depuis que l’élément féminin a jeté les lois saliques dans les corbeilles à papier de l’histoire, le nouveau kit identitaire des guitaristes-chanteuses est toujours le même : jeunesse obligatoire et de rigueur, soutien peu fiable du label à long terme et superficialité affichée. Je me suis toujours demandé ce qui arrivait après la phase initiale et comment l’artiste peut aborder la trentaine et la maturité. Lex Gray représente bien cette seconde ou troisième phase, avec ses singularités personnelles. Elle en est à son 8ème album et a un peu plus que de la simple expérience. Elle a fondé les Urban Pioneers avec Vic Mix Deyglio (Guns ’n’ Roses, Lena Horne, Spin Doctors) et a écumé Lower Manhattan, Brooklyn et NYC, jouant du blues pour les bikers et du power-rock pour les New Yorkais. Voix puissante mais confidentielle, entre Etta James et Amy Winehouse, Robert Plant et Tom Waits. Elle est aussi prof de yoga certifiée, a été designer pour le Pee Wee Herman TV Show, psychique au téléphone, actrice dans les films B, conférencière, historienne et star du burlesque. Dans ce disque, elle emmène sa Telecaster dans le blues-rock de Biker Down, la country-music de Begin Again, le protest-song de You Confine Me et le down-home blues de Ain’t From Mississippi. Captée dans le studio Bigger Pink dans les Catskill, un 8ème disque pour une colt-rock diva que l’on aimerait voir en France… (Romain Decoret

 

Bonus: Vinyl Collector

Scotty MOORE

"The Guitar that Changed The World" (Epic, 1964)

Plus qu’un collector, ce disque est une clé qui explique le parcours extraordinaire de Scott Winfield Moore. Tous les grands guitaristes que j’ai eu la chance d’interviewer le possèdent et le considèrent comme une influence: Jimmy Page y a trouvé l’association rythmique acoustique / lead électrique ultime. Le regretté Jeff Beck a été marqué par l’utilisation des effets sur Milk Cow Blues qu’il transcrivit ensuite chez les Yardbirds avec Heart Full Of Soul et Shapes of Things. Rory Gallagher était intarissable sur son album favori. Enfin, Keith Richards (que je n’ai PAS interviewé) ne s’est jamais remis de la rythmique acoustique jouée par Elvis Presley sur une Martin D-18 dans Mystery Train, avec le solo joué par Scotty Moore sur une Gibson L5 CES blonde et un ampli Echosonic de Ray Butts. Mais la genèse du disque remonte plus haut et commence par le départ d’Elvis pour l’ US Army. Des tragédies d’Aristote dans le top 10 et le Bill Black Combo A la fin de 1958, les revenus totaux de Scotty étaient de 2 322 $ et ceux de Bill Black étaient du même ordre. Le Colonel Parker, qui les détestait, assurait Elvis que ses musiciens étaient bien payés. Bill Black avait été le premier à craquer, quittant Elvis pour ne plus jamais revenir. Scotty réussit à s’associer comme ingénieur et producteur dans les studios Fernwood de Ronald “Slim” Wallace. Il enregistra plusieurs maquettes avec Thomas Wayne Perkins, frère de Luther Perkins, guitariste de Johnny Cash. Un jour de 1958, Scotty rencontra par hasard Gerald Nelson qui lui proposa une ballade qu’il venait d’écrire avec son partenaire Fred Burch. Le titre était Tragedy, d’après un cours universitaire sur les tragédies Aristotéliennes. Sam Phillips de Sun Records et Chet Atkins de RCA avaient apprécié mais pensaient que ce slow n’était pas assez country pour eux. Scotty Moore l’enregistra avec Thomas Wayne Perkins et un trio féminin d’étudiantes appelées les Delons, dans les studio Hi Records de Memphis. Trois prises et c’était dans la boîte. Scotty rajouta ensuite un écho Slapback de 17 millisecondes. Il choisit de sortir le disque sur le label Fernwood. Saturday Date / Tragedy fut publié fin 1958. Au printemps suivant, la foudre frappa finalement. Un DJ du Kentucky commença à jouer la face B, la station reçut un déluge de requêtes et ce fut un hit pour Thomas Wayne, qui n’avait que 18 ans. Avec une instrumentation discrète (Scotty Moore sur une Telecaster), un chanteur débutant et des chœurs d’étudiantes, c’était de la pure magie made in Memphis. Le disque s’écoula à un million d’exemplaires et fut n° 8 dans les charts nationales. La chanson fut reprise par The Fleetwood, Brenda Lee, Brian Hyland, Ronnie Dove et plus tard Bette Midler et Wings sur Red Rose Speedway. Le Colonel Parker envoya un mot de congratulations, mais personne ne s’y trompait, Thomas Wayne fut blackmailé et ne trouva jamais un autre label malgré plusieurs enregistrements. Aujourd’hui les droits de Tragedy sont gérés par MPL, la maison d’édition de Paul McCartney, qui possède aussi la contrebasse Kay de Bill Black. Bill Black monta alors le Bill Black Combo avec les hits Smokie (Parts 1&2) et Silver Sands dans le Top 20. Le groupe tourna ensuite avec les Beatles, au Shea Stadium et dans tous les USA.

 Sixties

Lorsqu’Elvis Presley revint aux affaires, tout avait changé: les plus grands artistes de Memphis étaient ses deux anciens Blue Moon Boys, Scotty Moore et Bill Black. Scotty travaillait pour Sam Phillips dans ses studios de Memphis et Nashville. Il proposa à Sam Phillips d’enregistrer un album instrumental marqué du sceau de Memphis comme le Bill Black Combo, les Mar-Keys ou Booker T & The MGs. Phillips ne dit ni oui, ni non. Mais Scotty avait forgé une forte amitié avec le producteur Billy Sherill qui le présenta à Eric Records. …

...That changed the world!

Billy Sherill produisit l’album pour Epic et assembla une équipe All Stars avec Scotty à la lead, les batteurs DJ Fontana et Buddy Harmon, Bob Moore à la basse, Jerry Kennedy à la seconde guitare, Bill Purcell au piano, le sax de Boots Randolph et bien entendu, les Jordanaires. La liste: Face A - Hound Dog, Loving You, Money Honey, My Baby Left Me, Heartbreak Hotel, That’s All Right, Mama. Face B - Milk Cow Blues, Don’t, Mystery Train, Don’t Be Cruel, Love Me Tender, Mean Woman Blues. Chacun jouait sa partie comme sur l’original, sauf Scotty qui remplaçait la voix d’Elvis sur sa Gibson Super 400. Il demanda au Colonel Parker d’écrire les liner notes au dos du disque mais Parker refusa. Scotty déclara: “J’aurais dû inclure un chèque de 5000$!” En tous cas, le disque se vendit mal, sauf chez les guitaristes, une fraternité à part. Il semble que tous ceux qui l’achetèrent formèrent ensuite un groupe. Le vinyle original est difficile à trouver. Comme me le dit un jour le regretté Rory Gallagher: “Je suis fan d’Elvis dans ses jeunes années, quand son groupe avait deux guitares et une contrebasse Kay, si je pouvais remonter dans le temps c’est là que je serais, devant la scène attendant mon tour de dire : “Téléportation, Scotty Moore!” (Cette dernière phrase est une référence à Star Trek). © (Romain Decoret)

Les instruments de Scotty Moore dans leur chronologie :
1952- Fender Esquire et ampli Fender Tweed
1953- Gibson ES 295
1955- Gibson L5 CES Blonde (n°de série A-18195) ampli Echosonic Custom de Ray Butts
1957- Gibson Super 400 CESN (n° de série A-24762) rachetée par Chips Moman
1959- Gibson C5 classique cordes nylon
1963- Gibson Super 400 Sunburst (n°de série 62713)
1987- Gibson Super 100 CESN (n° de série 080253002)

mardi 24 janvier 2023

Bluegrass & Co. par Dominique Fosse

 

Seth MULDER & MIDNIGHT RUN

"In Dreams I Go Back" 

Seth Mulder & Midnight Run est un groupe de jeunes musiciens du Tennessee. Ils se sont pour la plupart connus par le cursus bluegrass de East Tennessee State University. In Dreams I Go Back est leur troisième album mais c’est le premier pour lequel le répertoire n’est pas constitué par une majorité de standards. Il comprend des compositions du mandoliniste Seth Mulder, quelques titres obscurs (bien choisis) tirés du passé et deux chansons de compositeurs contemporains réputés (Darren Nicholson & Mark Brinkman, Jerry Salley & Glenn Duncan). Midnight Run n’invente rien. Le groupe joue un bluegrass des plus classiques. La fraîcheur du répertoire et la qualité des chants font la réussite de l’album. J’ai adoré les mélodies accrocheuses et entêtantes de Your Love (une des compos de Mulder) et My, My, My. Le honky tonk One More Night est emmené par le banjo de Colton Power. Le trainsong Carolina Line et Back To The Carolinas sont d’autres titres dynamiques dans la grande tradition bluegrass. Ruby Ann est plus léger, un peu folk et très agréable. Mulder et le guitariste Ben Watlington ont écrit ensemble le gospel My God Will Set Me Free, chanté en quartet et accompagné par Colton Power à la guitare fingerpicking à la manière d’Earl Scruggs. Il y a quatre bons chanteurs dans la formation et tous les duos et trios sont superbes. Mulder et Watlington se partagent la plupart des chants lead. Tous deux ont un registre de tenor. La voix de Mulder évoque parfois celle de Dudley Connell. Ce sont aussi de bons musiciens. Seth Mulder s’affirme par un jeu dynamique et précis sur sa composition instrumentale Bull Head Swamp dans laquelle s’illustrent également Colton Power et le fiddler Nathan Aldridge. In Dreams I Go Back est un très bel album de bluegrass classique. 

 

Mike COMPTON

"Rare & Fine – Uncommon Tunes of Bill Monroe" 

Mike Compton a été le mandoliniste de Nashville Bluegrass Band puis membre du groupe de John Hartford, il est venu à La Roche Bluegrass Festival l’été dernier avec son comparse Joe Newberry. Il a surtout la réputation d’être l’un des plus fins spécialistes du style de Bill Monroe. Non sans raison. Plus qu’une passion, le bluegrass est pour certains une obsession. Mike Compton a étudié et travaillé le style de Bill Monroe pendant des années dans les moindres détails. Devenu musicien à Nashville, il a rencontré d’autres passionnés qui possédaient des enregistrements anciens du père du bluegrass et il a commencé à les collectionner (sur des cassettes – c’était il y a bientôt 50 ans). Il en est venu ainsi à connaître des compositions de Bill Monroe qui ne figurent sur aucun de ses enregistrements studio. Il en a réuni douze dans Rare & Fine, accompagnés d’un treizième titre, Nippler Galley, dont Monroe disait qu’il provenait d’un pays étranger. Ces instrumentaux n’ont rien de compositions de deuxième choix. The Old Stagecoach, Trail Of Tears, California Forest Fire, Big Spring et Jemison Breakdown, typiques de l’écriture de Big Mon, ont de jolies mélodies qui auraient pu figurer sur n’importe quel album des Bluegrass Boys. Il est possible que, par leur ressemblance avec d’autres titres enregistrés par Monroe à l’époque où il les jouait, il ait fait le choix de ne pas les graver en studio. En plus de jouer le style de Monroe à la perfection, Compton a réalisé un travail d’orfèvre pour arranger les treize titres comme ce dernier aurait pu le faire. Il y a des duos ou trios de fiddles sur la moitié des morceaux, comme Monroe l’a pratiqué à partir du milieu des années 50. Les trois fiddles de Shad Cobb, Michael Cleveland et Laura Orshaw constituent même la base de l’arrangement de Mississipi River Blues. Ils sont formidables dans Trail Of Tears et Big Spring. L’énergie qu’ils dégagent est enthousiasmante. Les trois arrangements en duo de violons sont également très réussis. Dans Jemison Breakdown, Laura Orshaw montre qu’on peut aussi réaliser de très jolies choses avec un seul fiddle. Russ Carson, banjoïste de Ricky Skaggs, est un grand spécialiste du style Scruggs et il est présent sur presque tous les titres. Le guitariste Jeremy Stephens (du groupe High Fidelity) joue quelques solos, parfois inspirés du style de Monroe à la mandoline (Mississipi River Blues). Le seul arrangement qui se démarque est celui de Let’s Get Close Together Blues en duo guitare-mandoline. Selon moi, l’unique faute de goût dans ce disque est la vitesse supersonique à laquelle est joué Orange Blossom Breakdown (celle de titres de Monroe comme Roanoke ou Tall Timber) qui ne me paraît pas convenir à ce morceau, mais je suppose que c’est la même que celle à laquelle jouait Monroe sur les enregistrements retrouvés par Mike Compton. Un bien mince reproche pour cette œuvre inattendue, un quart de siècle après la disparition du père du bluegrass qui m’a procuré beaucoup de plaisir et devrait réjouir tous les amateurs de bluegrass. 

 

The INFAMOUS STRINGDUSTERS

"A Tribute To Bill Monroe" 

Comme Mike Compton, les Infamous Stringdusters ont consacré un album à des compositions de Bill Monroe mais l’analogie s’arrête quasiment là. D’abord c’est un mini-album de 7 titres seulement. A l’opposé des inédits dénichés par Compton, tous les morceaux sont connus, voire très connus et 6 sont chantés alors que Compton n’a enregistré que des instrumentaux. Il y a une certaine ironie à ce que les Stringdusters reprennent le répertoire de Monroe car c’est un des rares groupes bluegrass de premier plan à ne pas compter de mandoliniste dans ses rangs. L’absence de mandoline n’est cependant pas un problème. On sait Chris Pandolfi (banjo), Andy Hall (dobro), Andy Falco (guitare), Jeremy Garrett (fiddle) et Travis Book (contrebasse) capables de beaucoup d’invention dans leurs arrangements. Ils sont relativement sobres ici, jouant un style moderne mais sans rupture avec la tradition bluegrass. Dans Sitting Alone In The Moonlight, Andy Hall utilise même des licks tout droit venus des années 50. Le titre que j’ai préféré est Old Dangerfield, le seul instrumental du disque car, encore une fois avec les Infamous Stringdusters, les chants ne sont pas à la hauteur des qualités instrumentales. Le groupe a pourtant fait l’effort d’arranger de nombreux passages à deux voix ou plus pour masquer la faiblesse du chant principal. C’est néanmoins insuffisant pour se satisfaire de standards (Toy Heart, My Sweet Blue Eyed Darling, Dark As The Night) dont on connaît des versions mieux interprétées. A choisir un album de reprises de chansons de Bill Monroe, je préfère revenir à The First Whippoorwill, enregistré il y a 37 ans par Peter Rowan.

 

Mason VIA

"New Horizons" 

Nous recevons aujourd’hui les albums des enfants de ceux que nous chroniquions jadis. Ça tient à la longévité du Cri du Coyote, rappelons-le né à une époque où on payait en francs. Mitterrand était Président, Chirac Premier Ministre, la musique s’écoutait sur des disques vinyles et des cassettes. Tous sont morts à ma connaissance et seul le vinyle est ressuscité Il y a une vingtaine d’années, j’avais eu entre les mains plusieurs albums de David Via (prononcez Vaï) qui était surtout un bon songwriter ayant travaillé notamment avec Ronnie Bowman et Tim O’Brien. Sans que je fasse le rapprochement, son fils Mason avait sorti en 2018 un album en duo avec Tom Mindte, le patron du label Patuxent Records (Le Cri du Coyote n° 158). La filiation est apparue depuis, avec la notoriété grandissante de Mason, recruté comme guitariste et chanteur du groupe Old Crow Medicine Show. New Horizons est son premier album solo après un EP 6 titres sorti en 2018. Mason Via a écrit les onze chansons. Il a une voix haut perchée, très agréable, juvénile (il ne fait pas ses 24 ans) qui s’adapte parfaitement à un répertoire varié, old time (Old Time Girl), blues (Poverty Line Blues), ballade voix-guitare (Ocean Blue) ou bluegrass (Gettin’ Gone, Great Big Wall et l’instrumental White Face – seul titre que Mason n’ait pas écrit). Il y a aussi une chanson de train (Love Train) et une chanson (à boire) festive (Yeah Beer). Colorado a une mélodie accrocheuse, une belle énergie et une superbe partie de fiddle de Sam Wiess (c’est mon titre préféré). L’aspect le plus original de New Horizons vient des rythmiques funk très bien rendues par les instruments acoustiques sur le bluegrass Big City (autre très bonne chanson), le cajun Mardi Gras Cajun et Trials. Ces trois titres ont une énergie communicative. En plus de toutes les qualités personnelles de Mason Via, New Horizons permet de découvrir ou confirmer les talents de jeunes musiciens formidables comme Tommy Maher (dobro) et Alex Genova (banjo) de Fireside Collective, Thomas Cassell (mandoline) de Circus #9, Nick Goad (h-vo) de Sideline, Cody Bauer (fiddle) et Ben Somerville (contrebasse). Sam Weiss et Jonah Horton (mandoline), adoubé par Curtis Vestal dans Bluegrass 2022 sont membres des Trailblazers, le groupe qui accompagne Mason Via depuis plusieurs années. Le bluegrass fait une belle cure de jouvence grâce à Mason Via

 

Laura ORSHAW

"Solitary Diamond" 

La violoniste Laura Orshaw est la nouvelle coqueluche du bluegrass traditionnel. Elle a fait ses classes aux côtés de Danny Paisley puis pendant deux ans au sein de Grasstowne, la formation menée par Alan Bibey. Après les avoir accompagnés sur deux albums, elle a intégré en 2020 les Po’ Ramblin’ Boys, qui figurent parmi les nouveaux hérauts du bluegrass classique. Laura était jusque récemment surtout connue comme violoniste mais les trois chansons qu’elle a interprétées sur leur dernier album étaient parmi les titres les plus réussis. Une bonne raison pour que Solitary Diamond, son premier disque pour un label, comprenne douze chansons qui mettent autant en valeur sa voix que son violon. Preuve de l’engouement qu’elle suscite, l’album et la chanson Hank sont rapidement montés en tête des charts de Bluegrass Unlimited. Sans contester la légitimité de ce succès, je ne suis pas personnellement très amateur du style vocal de Laura Orshaw. Elle a une énergie presque virile qui n’est pas ce que je recherche chez une chanteuse. Surtout, elle chante avec énormément de modulations, d’inflexions d’une note à l’autre dans la même syllabe. Je sais que c’est courant dans le style bluegrass/country mais elle en fait trop selon moi. Si mieux que moi, vous savez apprécier sa voix, vous aimerez cet album car Laura Orshaw est très bien accompagnée. Il y a un bon solo de mandoline de Casey Campbell dans Speak Your Heart. Les instruments les plus en vue sont le fiddle de Laura et surtout le banjo de Catherine BB Bowness (Mile Twelve) qui crépite sur tous les titres rapides. La chanson que je préfère est I Can’t Settle Down boosté par les trois fiddles de Laura, Jenee Fleenor et Brittany Haas (girl power !). The Band of Jesse James, Veins of Coal et Hank sont de bonnes chansons et Laura fait une très jolie adaptation en bluegrass de After You’ve Gone tiré du répertoire de George Jones

 

Donna ULISSE

"Livin’ Large" 

Livin’ Large est un des meilleurs albums de la carrière de Donna Ulisse qui en a enregistré une douzaine en quinze ans. C’est la première fois qu’elle est accompagnée essentiellement par les membres de son groupe (Greg Davis – banjo, Mason Nolen – mandoline, Evan Winsor – basse). Jusque là, elle avait toujours fait appel à des vedettes des studios nashvilliens. La formation est complétée par Cody Kilby (guitare) et Stephen Burwell (fiddle). Livin’ Large est le troisième album de Donna produit par Doyle Lawson qui a pris sa retraite en tant qu’artiste mais qui reste actif dans le milieu bluegrass. Il comprend huit compositions de Donna et trois reprises, un gospel tiré du répertoire de Loretta Lynn et deux chansons écrites par Dean Dillon dont Appalachia Gotta Have You Feeling In My Bones qu’il avait enregistré au cours de sa courte carrière de chanteur country à la fin des années 80. C’est un titre enlevé, joyeux qui complète bien un choix de chansons variées. Il y a de jolies mélodies (Hard To Find The Good Here Anymore, Maggie Valley Home, Always Tomorrow). Comme souvent chez Donna Ulisse, les arrangements sont délicats. Le banjo de Greg Davis y est pour beaucoup. Les instruments se répondent de manière subtile dans The End Of Crazy. Un joli motif de guitare tout simple donne du caractère à Hard To FindLivin’ Large In A Little Country Town est une chanson country bien arrangée en bluegrass, Dafodil une ballade dans le style de Claire Lynch. Mis à part Turn My Heart (coécrit par Donna et Doyle Lawson), chanson country sans banjo ni harmonie vocale, Livin’ Large est un bon disque de bluegrass contemporain, le titre le plus emblématique étant sans doute Gray Rock, Red Clay Land, placé en tête de l’album. Donna Ulisse est surtout réputée pour son songwriting. Elle a été élue plusieurs fois songwriter of the Year, sa composition I Am A Drifter a été sacrée chanson de l’année en 2017 par IBMA et elle a écrit un livre sur le songwriting. On oublie souvent qu’elle est aussi une chanteuse de grand talent (elle a débuté sa carrière comme choriste country). En 2022, elle a été élue chanteuse de l’année par SPBGMA. J’ai d’habitude beaucoup de réserves par rapport aux récompenses décernées par cette société de "préservation du bluegrass ". A l’écoute de Livin’ Large, je n’ai pas de doute que c’est un excellent choix.

lundi 16 janvier 2023

Labonne Blog par Christian Labonne

 

Barry ORECK

"Leap Year" 

Cri du 💚

Après un concert donné dans un club bondé de Manhattan le 29 février 2020 en présence de nombreux amis, Barry Oreck n'avait aucune idée de ce qui allait suivre. Il y avait bien des informations en provenance d'Asie et d'un nouveau virus. C'est dans l'année et demie qui a suivi qu'il a écrit ces chansons. Le 4ème album de cet auteur compositeur interprète New-Yorkais est le 3ème enregistré avec ses musiciens, Jesse Miller (guitare, mandoline et chœurs), Rima Fand (violon et chœurs); Adam Armstrong (contrebasse). On entend une base folk solide dont les principales influences revendiquées vont de Steve Goodman à Tom Waits et Tim O’Brien. Each Song Is A Seed possède une composante celtique indéniable là où Makes No Sense est un square dance joyeux avec des paroles mettant en parallèle l'existence d'un dieu omniscient et la destruction de la planète en cours. Il y a du Country Joe McDonald dans cette ironie aussi désabusée que souriante. Il joue en connaisseur avec les poncifs des paroles bluegrass sur Home In Mind et rien ne dénote entre les interventions instrumentales et les voix harmonisées et toujours plaisantes. Je termine sur l'excellent I Can't Believe It's True où les conspirationistes, plaquistes et autres antivax sont moqués de manière définitive : "I trust my gut and my 2 eyes, not some scientific lie, this land is yours but mostly mine". Du deuxième degré, oui, mais du haut niveau, au moins du 5ème dan! 

 

Victoria VOX

"Nivana In Rem" 

Quand on lit que ces 10 chansons sont en grande partie inspirées par les tableaux d'un peintre du Wisconsin, on se dit que cette chanteuse du Wisconsin a beaucoup d'imagination. Une voix claire et assurée avec des intonations issues de la pop la plus délurée posée sur des rythmiques synthétiques. Le résultat n'est pas désagréable, aussi éloigné de Gillian Welch qu'Hugues Aufray l'est de Conchita Wurst, la diva barbu(e). En résumé, il y a des bruits bizarres, des pulsations mécaniques, des nappes mystérieuses et profondes, plein de boucles et des refrains entêtants. Si on pense à Kate Bush et à Annie Lennox, l’iconique chanteuse d'Eurythmics, c'est peut-être la preuve que la responsable du hold-up a réussi son coup. PS : J'ai écrit “responsable” pour éviter d'avoir à choisir entre “auteure” et “autrice”. Gasp, on est peu de choses. 

 

The ODD BIRDS

"Tremolo Heart" 

Folk rock paisible joué par ce duo californien avec de belles harmonies vocales et plein de jolies guitares. Jennifer Moraca et Ron Grigsby ont écrit 8 des 10 titres de ce 2ème album, il y a une reprise de Merle Haggard et une de Gram Parsons (A Song For You), et, voilà, c'est bien fait, c'est propre, Another One Like You est romantique et Wichita Lineman commence avec un accord 7ème majeur et j'adore ces accords (même si tout le monde s'en fout). Un duo sincère et aussi prévisible que les paroles de Today I Started Loving You Again. Maintenant, s'ils venaient jouer près de chez moi, je serais ravi d'aller les écouter. 

 

The NORTH STAR BAND

"Then And Now 

Coup de 💚

 Trajectoire étonnante que celle de ce groupe de l'étoile du nord : ils ont commencé à jouer ensemble en 1976 et ils publient ce package de 2 CD quelques années avant leur jubilé. En premier, il y a Then datant du début des années 80 et qui, resté dans les cartons pour d'obscures raisons commerciales, vient juste d'être remastérisé. Ensuite et fort logiquement, on trouve Now, constitué de chansons récentes. A la fin des seventies, les groupes de country rock connus s'appelaient Byrds, Flying Burritos, Eagles, Pure Prairie League, Poco et New Riders. Dans un registre plus blues et rock, on trouvait Grateful Dead et les Allman Brothers Band. C'est à tous ces groupes que nos héros du jour ont puisé leur inspiration et ils leur rendent hommage à leur manière depuis plusieurs décennies en ayant écrit ces titres dans ce style musical. Entre harmonies vocales, montées de guitares électriques en twin, ils savent passer du twang d'un rock incisif à une ballade pleine d'émotion, d'un groove presque soul à un titre proche du bluegrass ou un autre qui swingue à la mode cajun. Il sont 5 dans le groupe à écrire, plusieurs à chanter en lead de manière réussie et tous bons instrumentistes. Choisir quel titre se dégage des autres serait ardu et je ne vais pas m'y essayer. Sur la pochette et sur leur site, on découvre avec une certaine tendresse l'évolution des photos: d'un côté, le port des cheveux longs, de la moustache ou de la barbe quasi systématique et de l'autre, les attributs capillaires qui ont fondu et où le gris est devenu très tendance. Par contre, les sourires sont les mêmes et leur passion intacte. Quand on pense à ce que disait Chris Hillman: “Garder un groupe est la chose la plus difficile au monde”, on ne peut que dire aux membres du NSB : "Chapeau bas, messieurs" ! 

 

ELISE And The SUGARSWEETS

"Horosho" 

Quand Rock and Folk écrit "Une valeur sûre de la scène Rhythm & Blues Française", on a juste envie d'enlever la mention de la nationalité. Aujourd'hui, il y a des groupes suédois qui maîtrisent la musique Celtique, des groupe Coréens qui font du Bluegrass et si un ensemble japonais a envie de faire du musette ou de la salsa, pourquoi pas, who cares, c'est uniquement ce qui sort des baffles et ce qui fait vibrer le palpitant qui importe. In The Shadow Of Your Wing ouvre l'album avec autorité et son savant mélange de swing et de puissance met tout le monde d'accord. Il y a ensuite Stolen Sun avec sa mélodie et son solo de guitare à tomber. Le groupe est homogène, les cuivres claquent et la voix de la soliste, Yulia Gubenko, parfaite, capable de passer du chu-chotement aux fulgurances les plus déchirantes. La majorité des compositions est d'Olivier Raymond avec quelques co-participations dont celle de Yulia aux paroles et deux chansons de Bernard Sellam dont Not Allowed To Sing The Blues que j'aime beaucoup ainsi que Galaxy, My Goddess Got Shapes et Rough Waters. Je ne résiste pas au plaisir de présenter le groupe en entier autour de Yulia Gubenko (Voix lead et chœurs): Olivier Raymond (Guitare électrique), Bala Pradal (Claviers), Olivier Ferrié (Batterie), Jérôme Ferrié (Basse électrique) et des musiciens invités dont l'excellente section rythmique sur certains titres. En conclusion, on va faire simple, caricatural et lapidaire : si vous aimez Aretha Franklin, les Blues Brothers et les Commitments, ne vous posez plus de question et achetez ce CD!

 

Vanessa LIVELY

"Truth Is" 

Cette chanteuse originaire de San Antonio habite à Austin (Texas) et est une artiste complète, se partageant entre peinture et musique tout en s'occupant également de SDF. Ce 3ème album est assez contemplatif et permet de découvrir de jolies mélodies qui évoquent tour à tour Lynn Miles, (Crumbling Down), Aimée Mann (In Between), Suzanne Vega (Oh Delivrance) ou encore Vanessa Peters (Golden Treasures) pour la sérénité qui se dégage de ces plages. Time Of Peace veut inciter à la paix avec juste un brossé de guitare et un violoncelle. La vidéo de Skylark nous fait assister à un happening où la chanteuse s'auto-tague en se couvrant de graphiques et d'inscriptions que l'on devine poétiques. Passez l'hiver de manière harmonieuse avec la vérité de Vanessa Lively.