jeudi 18 juin 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

"Grey & Greene"
Depuis Borrowed publié début 2023 (après 18 ans d'absence discographique) jusqu'à The Grey Album paru il y a un an, Grey DeLisle n'a pas vraiment levé le pied et vous avez pu suivre le détail de ses aventures musicales en ces colonnes. Elle revient aujourd'hui dans un registre inhabituel, en duo avec Les Greene pour un réjouissant album de rock 'n soul. Les Greene, leader de Les Greene and The Swayzees, c'était la voix de Little Richard dans le biopic Elvis, ce qui situe parfaitement ses capacités. Grey et Les s'étaient liés d'amitié en 2024 en enregistrant ensemble une chanson de Noël, I Don't Want Nothing, qui leur a donné envie de réaliser un album entier. Grey & Greene, produit par le vétéran James Intveld, comporte neuf titres écrits par Grey (dont trois en coécriture avec Intveld) et pour terminer, une reprise, You're The One That I Want, chanson du film Grease popularisée par Olivia Newton-John et John Travolta. L'ensemble mêle allègrement et harmonieusement rockabilly, country, pop et soul au travers d'un répertoire que l'on imagine interprété sur scène. Les chante cinq titres, Grey quatre, et leurs voix se rejoignent pour la reprise finale. Le disque s'ouvre avec Homewrecker, morceau-titre de l'album solo de Grey paru en 2002 mais, cette fois, chanté par Les qui donne immédiatement une idée de son talent, dans un titre purement rock 'n roll, enchaînant avec une formidable ballade soul, Let Me Call You Baby. Il confirme avec Back Of Your Hand, très rhythm and blues, et le rock Shake That Thing, pour atteindre les sommets avec That's All dans un registre soul avec une qualité d'interprétation qu'aurait adoubée le grand Otis Redding. Quant à Grey, toujours aussi lumineuse, elle entre en scène avec Mister, un rock teinté de soul, avant de nous délivrer une intense ballade de toute beauté, The Pieces, où James Intveld assure toutes les parties instrumentales à l'exception du solo de guitare assuré par Steve Reeves. Mariposa est une autre ballade à laquelle le saxophone de Kenny O'Donnell et les voix de Mika Lett et Anjolee Williams ajoutent une touche de soul, avant que Grey ne passe au registre rockabilly avec Go Go Go. Une fois de plus, Grey DeLisle a frappé juste, accompagnée d'un chanteur qui mériterait une plus grande notoriété. Il faut également tirer un coup de chapeau à James Intveld qui, non content d'assurer parfaitement la production de l'album, a démontré ses compétences au travers d'une belle palette d'instruments: guitares, claviers, basses, batterie et même sax ténor.
 

 
"Mayday!"
Songs to Keep Our Hearts Steady and Strong for the Fight!
En 2024, Si Kahn et George Mann avaient, entourés de nombreux invités, publié Labor Day à l'occasion du quatre-vingtième anniversaire de Si. Le disque était sous-titré A tribute to hard working people everywhere. Aujourd'hui le contexte est différent et les deux infatigables défenseurs des droits des travailleurs, des femmes et des hommes, reviennent avec treize titres beaucoup plus politiques et connectés à l'actualité de leur pays. Tous sont de Si Kahn, paroles et musique à l'exception de In The Heart Of The Country et You Can't Count On The Numbers, coécrits par George et Si, et de Ask The Penguin, Ask The Seal, interprété par Magpie sur la musique de l'Ode à la Joie de Beethoven. Les douze autres titres sont chantés par George (huit) et Si (quatre). Dès les premiers mots de Hard Times ("It’s hard times in Washington / Hard times in Tennessee"), on sait à quoi s'en tenir, et tant pis si cette chanson à été écrite par Si après le 11 septembre. C'est ensuite Anyone Can Be President, dont la cible ne souffre pas d'équivoque: "N'importe qui peut être président / Sonner la cloche de la Liberté / Quand on voit ce qu'on a maintenant / N'importe qui ferait l'affaire / Je suis pour le peuple / C'était son slogan de campagne / Maintenant, ses copains et ses enfants / Sont le peuple qui s'enrichit". Il est question d'immigration dans Strangers In This Land, de protection sociale dans Care For All alors que In The Heart Of The Country est dédié à Renee Good et Alex Pretti, assassinés de sang-froid par les mercenaires d'ICE, et au peuple de Minneapolis qui continue à résister à la tyrannie au péril de sa vie. Ask The Penguin, Ask The Seal fait allusion au jour où Trump a annoncé un droit de douane de 10% pour deux îles inhabitées de l'Antarctique. Qui peut dire l'impact de cette mesure? Évidemment, Ludwig van Beethoven, d'où le choix de la musique. The Gap et Put Your Money Where Your Mouth Is, comme plus loin Fight For Your Union sont des titres d'avantage dans la tradition syndicale de Si. At The Crossroad évoque bien sûr Robert Johnson et son pacte avec le diable. Les chiffres ne mentent pas, a-t-on coutume de dire, sauf quand certains les utilisent pour appuyer leurs mensonges. You Can't Count On The Numbers et un des titres forts du disque, sur une mélodie qui évoque fortement Woody Guthrie. Going Going Gone évoque la manière dont l'administration Trump vend à bas prix l'héritage national aux corporations et aux milliardaires. Mayday! s'achève sur une note d'espoir avec One Voice, en forme d'hymne: "Nous chantons d'une voix pour l'union, pour nos sœurs, pour nos frères, pour l'autre, pour le futur…". En dehors du message social et politique, il faut souligner la qualité des mélodies (mais cela ne surprendra pas ceux qui connaissent Si et George) et celle des musiciens, notamment Rich DePaolo (guitares en tous genres), Molly MacMillan (claviers), Michael Wellen (batterie) et Doug Robinson (basses). Cela donne, au final, un album bien dans la tradition folk que l'on peut écouter et apprécier même si l'on ne saisit pas tous les textes.
"Cat Out Of The Bag"
Résumer la carrière musicale (six décennies) de Bill Kirchen en quelques lignes relève de la gageure. Ses débuts remontent à l'époque (vers 1967) où il étudiait à l'université du Michigan, à Ann Arbor avec un groupe "psycho folk-rock" appelé The Seven Seal. Il fonda ensuite avec John Tichy et George Frayne un groupe country qui constitua la base de Commander Cody & His Lost Planet Airmen. Puis vinrent The Moonlighters dont le second album (Rush Hour) était produit par Nick Lowe. Bill était aussi un guitariste réputé (le titan de la Telecater) ce qui l'a amené à collaborer, en studio et sur scène, avec de nombreux confrères: Nick Lowe, Elvis Costello, Link Wray, Gene Vincent, Asleep At The Wheel, Tom Russell, Greg Trooper… En solo, il a publié une dizaine d'albums de 1993 à 2016 (le dernier en duo avec Austin de Lone, décédé en 2025), avant de retrouver John Tichy et "Buffalo" Bruce Barlow (aka The lost Planet Airmen) pour Back From The Ozone en 2023. Alors qu'il va fêter ses 78 ans le 29 juin, Bill nous gratifie d'un Cat Out Of The Bag où il démontre qu'il a toujours la même énergie qu'à ses débuts. Le disque a été enregistré de 2023 à 2025, ce qui explique la présence d'Austin de Lone sur trois titres (il en a également co-composé trois). Les Moonlighters sont présents au travers d'Austin mais aussi de la chanson City Mix écrite par Tony Johnson et de Paul Riley, producteur de dix des onze titres et musicien sur trois d'entre eux. Parmi les invités, on trouve aussi Rick Richards (batterie), Jack Saunders (basse, guitare), George Lloyd (guitare), Floyd Domino (claviers) et Marty Muse (pedal steel). Et puis il y a Linda Gail Lewis dont le jeu de piano sur Honky-Tonk Hellfire évoque irrésistiblement Jerry Lee. Notons aussi, parmi les (co-)auteurs et (co-)compositeurs, John Tichy (Cat Out Of The Bag), Kevin "Blackie" Farrell (One More Ride, Mercy Light), Leroy Preston (Black Sheep) et Louise Kirchen, son épouse depuis plus de vingt-cinq ans. Si ce nouvel opus de Bill Kirchen est à forte dominante rock (Cat Out Of The Bag, City Mix, Hamburger Man, Black Sheep, Honky-Tonk Hellfire), on l'apprécie aussi pour ses moments plus calmes (Her Gone Is Goodbye, One More Ride, Inside My Baby's Heart, Highway To Heaven). S'il n'y a pas un titre faible, j'ai une affection particulière pour One More Ride (avec les harmonies de Jimmie Dale Gilmore et la pedal steel de Marty Muse) et pour le dernier titre, Mercy Light avec la lap steel de Marty, un superbe solo de guitare de Bill et l'orgue Hammond d'Austin de Lone qui résonne comme un adieu. Quoi qu'il en soit, avec Cat Out Of The Bag, Bill Kirchen démontre qu'il n'a rien perdu de ses qualités de guitariste et que celui qui nous avait enchantés ave Mama Hated Diesels, il y a cinquante-quatre ans, est toujours un chanteur inspiré.
 

 

 
"Live In Holland 1993 Part 1 / Part 2"
L'ami Pieter Groenveld, au moyen de son label Strictly Country Records, a l'habitude de nous proposer régulièrement des Live In Holland qui nous font regretter de ne pas être nés aux Pays-Bas. Si David Olney est celui qui a le plus souvent eu les honneurs du label, nombreux sont celles et ceux, plus ou moins connus, dont les concerts ont été ainsi publiés, pour notre plus grand bonheur. Aujourd'hui, c'est Tish Hinojosa qui est à l'honneur avec deux albums enregistrés les 5 et 6 mars 1993 à Lichtenvoorde. C'est donc un double plaisir de retrouver ainsi celle que je ne connaissais à l'époque que par la reprise par Linda Ronstadt de sa composition Adónde Voy. J'ai réellement découvert Tish quinze ans plus tard avec son album Our Little Planet où éclatait également le talent de Marvin Dykhuis. Ce dernier, pour les Live In Holland, accompagne Tish à la guitare et à la mandoline, en compagnie de Paul Pearcy aux percussions. Tish, née Leticia Hinojosa à San Antonio, Texas, de parents immigrés mexicains, s'exprime (et écrit) aussi bien en anglais qu'en espagnol. Le premier album commence d'ailleurs par deux titres en espagnol, Chanate El Vaquero (Chanate The Cowboy) et La Llorona (Weeping Woman) avant de passer à l'anglais avec The Highway Calls. La plupart des titres sont de la plume de Tish avec quelques reprises comme Estrella (Little Star), le bluesy Darkness On The Delta (chanté par Marvin) ou Carlos Rodriguez, de Paul Simon, traduit en espagnol. Parmi les moments forts de ce premier volume, je note en particulier Show Me The Way To My Heart, San Antonio Romeo (cosigné par Bob Wills), Love Is On Your Side ou encore West Side Of Town. Le dénominateur commun est la qualité de la voix pure de Tish, que ses partenaires, Marvin et Paul, tout en finesse, mettent parfaitement en valeur.

 
Bien sûr, tout ce que j'ai écrit pour le premier volume vaut pour le second. Il faut noter quelques reprises de confrères célèbres: Crazy Wind And Flashing Yellows (James McMurtry), According To My Heart (Gary Walker), Midnight Moonlight (Peter Rowan), Please Send Me Someone To Love, chanté par Marvin (Percy Mayfield), The Dutchman, également par Marvin (Michael Smith). Il y a aussi plusieurs titres en espagnol: Corazon Viajero (Wandering Heart), Bandera Del Sol (Flag Of The Sun), Reloy (Clock), Déjame Llorar (Let Me Weep), Gumbia, Polka Y Mas (Cumbia, Polka And More), Malagueña Salerosa (Enchanting Woman From Málaga), ces trois derniers titres clôturant l'enregistrement. Il y a moins de compositions de Tish sur la seconde partie de ce Live In Holland, mais elles supportent très bien la comparaison avec les reprises: In The Real West, Prairie Moon, Taos To Tennessee, Something In The Rain, Everything You Mean ou Drifter's Wind en sont de parfaits exemples. Il est d'ailleurs important de noter que si Tish avait trente-sept ans en cette fin d'hiver 1993, elle n'avait encore publié que trois véritables albums qui ont fourni l'essentiel de la matière de Live In Holland, deux titres étaient encore inédits sur disque pour ne voir le jour que sur Destiny's Gate l'année suivante. Les trente-huit chansons présentées ici, devant un public de connaisseurs, en disent plus long que tous les mots sur le talent de la Dame, un talent jamais démenti par la suite jusqu'à A Guitar & A Pen, publié en 2024.
 

 
"Vengeance & Grace"
Nous avions laissé Benjamin Todd en 2025 avec Live From A Mile High, un disque enregistré avec son groupe, Lost Dog Street Band. Un an plus tard, il est de retour avec un disque solo, Vengeance & Grace. Je devrais plutôt parler d'un demi-disque solo puisqu'il comporte dix titres enregistrés chacun en deux versions. D'abord avec un groupe: Dave Racine (batterie), Paul Defiglia (basse), Cotton Clifton (guitare et voix), Billy Contreras (fiddle) et Tebbs Karney (pedal steel). Les mêmes chansons sont ensuite présentées dans une version "alone", sans même sa compagne et partenaire Ashley Mae (ils ont eu un fils récemment). Veangeance & Grace est le cinquième album enregistré par Benjamin sous son nom. Les trois premiers étaient totalement solo, alors que sur le quatrième, Shooting Star, paru en 2024, de nombreux musiciens étaient de la partie. Ce que l'on peut dire en premier lieu, c'est que Benjamin, malgré la multiplication de ses projets et collaborations (avec Jesse Daniel, Shooter Jennings, Matt Heckler…), n'est pas en panne d'inspiration. À la première écoute, certains titres se détachent. Il y a Vengeance And Grace, qui ouvre l'album, Goner où brille la pedal steel, My Pride où le fiddle est en vedette, les ballades End Of My Rope et I Ain't Bound ou encore Ticket Home. Le thème du voyage est souvent présent alors que certaines chansons sont plus introspectives comme le morceau titre ou My Pride. En tout état de cause, la première partie du disque glisse et se laisse écouter sans effort, sans qu'un morceau ne soit plus faible que la moyenne. Quand arrive la partie solo, on se demande si la suite va présenter un intérêt tellement l'ensemble a été satisfaisant jusque-là. Quel besoin de présenter ce qu'on imagine n'être que des maquettes? Très vite, on se rend compte qu'il s'agit d'autre chose, de véritables réinterprétations des mêmes morceaux, avec une plus grande place laissée à la vérité de l'émotion, six cordes et une voix. Bien sûr, le disque est plus long (soixante-deux minutes), trop long peut-être mais on n'est pas obligé de l'écouter d'une traite. On se prend vite au jeu des comparaisons et chacun peut se poser la question de savoir si tel ou tel titre est meilleur solo ou avec un groupe et imaginer ce qu'aurait été l'album s'il y avait eu un panachage. Benjamin Tod laisse le débat ouvert et chacun aura sa réponse, mais, en attendant, Vengeance & Grace est une bien belle addition à la désormais imposante discographie de son concepteur et interprète. 
 

 

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