jeudi 29 janvier 2026

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

TRAVELIN’ McCOURYS

"One Chord That Rings True" 

Cri du 💚    

Quand, en raison de son âge, Del McCoury (86 ans aujourd’hui) a décidé de réduire les tournées, les membres de son groupe (ses fils Ronnie et Rob, le fiddler Jason Carter et le contrebassiste Alan Bartram) ont décidé de se produire sous le nom des Travelin’ McCourys. Ils se sont fait accompagner par différents guitaristes avant d’adouber Cody Kilby comme cinquième membre du groupe. One Chord That Rings True est leur second album et marque la fin d’un cycle puisque Carter (qui joue avec la famille McCoury depuis 1992) a décidé de quitter le groupe pour des projets personnels (il est actuellement remplacé par Christian Ward). Ce qui frappe en premier lieu à l’écoute de One Chord That Rings True, c’est la qualité des arrangements. Les Travelin’ McCourys jouent certains morceaux depuis plusieurs années et ils ont eu tout loisir d’affiner leur jeu. Entre accompagnement inventif, back up ciselé et solos et duos prolongés (White Wheeled Limousine dure plus de huit minutes), les arrangements proposés par le groupe sont réellement remarquables. Comme dans le premier album (Le Cri du Coyote 158), il y a une belle collection d’intros de guitare. Vocalement, les Travelin’ McCourys peuvent compter sur trois chanteurs très différents. Ronnie McCoury a une voix proche de celle de son père, bien mise à profit sur une chanson de train typique du bluegrass (Runaway Train qu’il a coécrite avec Del et Pat McLaughlin) et Passin’ Thru tiré du répertoire de Johnny Cash. La filiation avec Del est moins évidente dans la reprise de 50 Ways to Leave Your Lover de Paul Simon mais les Travelin’ McCourys l’ont très bien adaptée à une orchestration bluegrass. Trois chansons sont interprétées par Alan Bartram, une voix plus douce qui incarne la partie plus moderne du bluegrass, notamment dans Blue Letters. Jason Carter a un registre de baryton très séduisant. Il chante White Wheeled Limousine de Bruce Hornsby qui est le morceau de roi de cet album avec des parties instrumentales prolongées, notamment une belle envolée de fiddle et de l’écho sur le break de mandoline qui permet à Ronnie McCoury de sonner comme Sam Bush. J’ai trouvé l’interprétation de Jason Carter encore plus prenante dans Why Do I Feel Like Running, un tempo très rapide où les solos (mandoline, guitare) sont une nouvelle fois très impressionnants. Les trois chanteurs interprètent en trio Daydreamer, une composition des Gibson Brothers et de Ronnie Bowman. L’album s’achève avec un titre festif, ambiance kermesse de la bière serait-on tenté d’écrire puisqu’il s’agit de la valse I Like Beer de Tom T. Hall, chantée par Rob McCoury qui n’est pas coutumier du fait mais s’en sort très bien dans un arrangement où s’invitent une batterie, une pedal steel et des chœurs (kermesse de la bière, je vous dis). Très bel album.


 

 

Woody PLATT

"Far Away From You"

 En 2022, Woody Platt, guitariste et chanteur des Steep Canyon Rangers, a quitté le groupe après plus de vingt années d’activité (et de succès). Far Away From You est son premier album solo. Sept titres ont été enregistrés avec les musiciens avec lesquels il a tourné ces derniers mois souvent sous le nom des Bluegrass Gentlemen (Casey Driessen, fiddle; Barry Bales, contrebasse; Daren Shumaker, mandoline et Bennett Sullivan, banjo) et trois autres avec Jerry Douglas, dobro, Rob McCoury, banjo, Jason Carter, fiddlle, et toujours Bales et Shumaker. On connait bien la voix de Woody Platt, immédiatement reconnaissable après la quinzaine d’albums qu’il a enregistrés avec les Steep: claire, tranchante, puissante à l’image de sa haute stature. Elle domine les dix chansons, secondée par l’harmonie vocale de Buddy Melton (Balsam Range), Tim O’Brien ou de son épouse Shannon Whitworth avec qui il se produit régulièrement (Woody avait quitté les Steep pour se rapprocher de sa famille). Il y a aussi un titre en duo avec Del McCoury, Broke Down Engine, un blues de Blind Willie McTell bien adapté en bluegrass avec l’aide de Bryan Sutton à la guitare. Platt a repris deux autres chansons éloignées de l’univers bluegrass. La première est Beautiful War du groupe rock Kings of Leon. Les instruments bluegrass ont su conserver l’esprit de l’original avec une rythmique intense sur laquelle surfe la guitare Weissenborn de Darrell Scott. L’autre est Still Be Around du groupe americana Uncle Tupelo (Jay Farrar et Jeff Tweedy). Platt a gardé l’esprit dépouillé de l’original, le chant se détachant sur un picking de banjo. Il n’a écrit qu’une seule chanson pour Far Away From You, Walk Along With Me, un excellent titre interprété avec beaucoup d’intensité. C’est une des deux chansons qu’il chante avec Shannon, son épouse, l’autre étant une composition de cette dernière, Off The Sea, très bien jouée par Sullivan, Shumaker et Sam Bush au fiddle (il y a décidément du beau monde sur ce disque). Presque tous les tempos sont rapides à l’instar de Long Time Coming (bluegrass typique), Like The Rain Does (avec une magistrale partie de dobro de Jerry Douglas) et l’excellent Toe The Line où c’est cette fois Casey Driessen qui s’illustre. Far Away From You est un très bon album de bluegrass contemporain qui plaira notamment à ceux qui trouvent que les derniers albums des Steep Canyon Rangers s’éloignaient trop des standards du genre. 


 

 

Tim O’BRIEN and Jan FABRICIUS

"Paper Flowers" 

Tim O’Brien et Jan Fabricius vivent ensemble depuis 2010. Ils se sont mariés en 2021. Dans ses interviews, Tim O’Brien déclare souvent avoir beaucoup de plaisir à partager sa vie avec quelqu’un qui est (aussi) un partenaire musical. Jan a commencé par chanter certaines harmonies vocales sur les albums de Tim à partir de Pompadour, en 2015. Puis elle est devenue mandoliniste du Tim O’Brien Band, chantant quelques titres en lead et ils se sont mis à composer ensemble. Quatorze des quinze chansons de Paper Flowers sont le fruit de cette coécriture qui est le plus souvent un travail à trois puisque douze sont cosignées avec Tom Paxton. Tim en chante neuf, Jan en interprète deux et ils se partagent le lead sur les quatre derniers. Une répartition qui n’est certes pas égalitaire mais qui semble raisonnable, à la mesure des talents de chacun. La plupart des chansons sont inspirées par la vie de couple de Tim et Jan. Peu de préoccupations sociales et environnementales par rapport aux précédents albums de Tim, ce qui est un peu surprenant (et pour moi décevant) puisque la majorité des titres est coécrite avec Paxton qui a à son actif quelques protest songs mémorables. Tim (guitares surtout mais aussi bouzouki et fiddle) et Jan (mandoline) sont principalement accompagnés par Shad Cobb (fiddle), Mike Bub (basse), Justin Moses (dobro), Mike Rojas (claviers) et Larry Atamanuik (drums). Ce n‘est pas le meilleur album de la discographie de Tim O’Brien mais il n’a rien de désagréable (Jan Fabricius n’est pas Yoko Ono). Trois chansons sont franchement réussies. Deux sont des swings, un genre dans lequel Tim excelle depuis ses débuts (l’album Guess Who’s in Town en 1977), Atchinson, très bonne chanson qui ouvre l’album, et Lonesome Armadillo qui conte avec humour les mésaventures d’un tatou qui n’a pas réussi à faire carrière à Nashville et n’a même jamais rencontré Mike Bub! La troisième est Covenant, la seule chanson ayant un sujet sociétal, à propos d’un massacre dans une école en 2023. Émouvant et bien écrit même si ça ne vaut pas le magnifique Johnny Got A Gun écrit par Tom Paxton il y a plus de 30 ans sur le même thème. Sinon, Father of the Bride est un boogie sympa. This Gal of Mine a un texte humoristique mais je ne trouve pas que Jan Fabricius chante bien sur ce titre. Elle est meilleure dans Down to Burn, une virée entre filles qui a l’arrangement le plus pop de l’album avec Tim à la guitare électrique et des chœurs féminins. Fat Pile of Puppies chanté par Tim et arrangé autour du piano et I Look Good in Blue interprété par Jan sont les autres chansons qui ressortent de Paper Flowers.


 

 

Seth MULDER & MIDNIGHT RUN

"Coming On Strong"

J’avais bien aimé In Dreams I Go Back, le précédent album de Seth Mulder & Midnight Run (cf. janvier 2023). J’avais comparé la voix de Mulder à celle de Dudley Connell et il doit bien y avoir une filiation car c’est ce dernier qui coproduit Coming On Strong (avec Ken Irwin, cofondateur de Rounder Records). Du groupe qui a enregistré In Dreams I Go Back, il n’est resté que Mulder (mandoline) et Colton Powers (banjo) pour graver Coming On Strong, mais depuis la sortie de l’album, Powers a rejoint deux autres anciens membres de Midnight Run (Ben Watlington et Max Etling avec qui il avait fait ses études à ETSU) pour former Bays Mountain Cut-Ups. On leur souhaite bonne chance mais ils auront des difficultés pour trouver un chanteur de la qualité de Seth Mulder, à la voix d’une rare souplesse dans l’aigu (dans le style de Lester Flatt ou Dudley Connell). Mulder interprète superbement sept des onze chansons de Coming On Strong. Elles offrent une belle variété. La seule composition de Mulder, Looking Past the Pain a un côté western très séduisant dans les harmonies vocales (le sous-titre de la chanson est The Cowboy Song). Heartbreak Express est une chanson country des années 50 en passe de devenir un semi-classique du bluegrass après les versions de James King, Kenny & Amanda Smith et Grasstowne. Il y a une autre adaptation d’une chanson country, I’ll Be There If You Ever Want Me de Ray Price, avec une interprétation très dynamique de Mulder. Coming On Strong qui a donné son titre à l’album bénéficie d’une intro au banjo avec les Keith pegs (Colton Powers les utilise aussi largement dans son instrumental Church Hill Special). Mulder reprend aussi Rock of Ages, gospel de Gillian Welch, avec un bon duo vocal avec Powers sur le refrain. Si Filgarry’s Glen a des sonorités celtiques, c’est que cette chanson évoque l’île de Skye. Pas de bon disque traditionnel sans une chanson de train: l’album s’achève sur la reprise de Old Reuben n°1 de Don Stover avec un banjo joué staccato et de bons solos de Mulder et Max Silverstein (fiddle). En plus de l’instrumental de Powers l’album comprend quatre chansons interprétées par d’autres membres de Midnight Run. Le guitariste Tyler Griffith chante sa composition Mountain Bill et Rider of the Orphan Train dont la mélodie rappelle beaucoup Banks of the Ohio. Cotton Powers chante deux valses, Bells of Every Chapel (un des premiers succès de Sierra Ferrell), particulièrement bien accompagnée et une grosse surprise, un titre de Motorhead, 1916. C’est en fait un des rares morceaux de Motorhead qui ne soit pas du hard rock (l’original est également une valse). Pas mal chanté par Powers mais la légèreté de son interprétation ne me semble pas vraiment convenir à une chanson qui raconte la mort des soldats au front pendant la première guerre mondiale. L’ensemble de Coming On Strong s’écoute avec plaisir (tous les musiciens jouent bien et les harmonies vocales sont impeccables) mais ce sont les sept titres interprétés par Mulder qui en font vraiment l’intérêt. 


 

 

FROM THE DIRT

"Colored Edge of Memory" 

From the Dirt est un quartet du Maryland mené par le guitariste et chanteur Dan Kerry. Il a écrit et il interprète les dix chansons de Colored Edge of Memory, deuxième album du groupe. Il a un timbre très plaintif, au point que le chant semble souvent mal assuré. Il est épaulé en harmonie vocale par Megan Leigh. Ils sont accompagnés par Jeff Kahn (mandoline) et Eddie Dickerson (fiddle). La moitié des titres sonne folk. Trois chansons sont rendues bien bluegrass avec l’apport d’un bassiste et du banjoïste Rick Lafleur qui était membre des Grass Cats il y a une dizaine d’années. La valse White Mountains a aussi une rythmique bluegrass mais sans l’apport du banjo. Color Edge of Memory s’achève sur un autre titre bien rythmé, Trick of the Dark, avec piano et batterie.


 

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