mardi 13 février 2024

Du Côté de chez Sam, par Sam Pierre

 

Phil LEE

"When I Close My Eyes I See Blood…" 

En terminant la chronique de Phil Lee & Other Old Time Favorites, le précédent album de Phil Lee, parue en ces colonnes en avril 2022, j'avais écrit: "En un peu plus de trente-trois minutes, Phil Lee nous a mitonné l'un des meilleurs et des plus réjouissants disques de l'année. On en redemande!". Voici ici la suite intitulée When I Close My Eyes I See Blood… et sous-titrée More Old Time Favorites From Phil Lee. Là encore, Phil Lee et David West assurent la totalité de l'instrumentation et des voix au long des dix titres (un peu plus de trente-cinq minutes cette fois). Deux reprises voisinent avec huit compositions originales, il s'agit du morceau titre (signé Brendan Earley) et de The Lonesome Road, dernière chanson de l'album (écrite par Nathanial Shilkret et Gene Austin). Tout commence par un rock, A Night In The Box, suivi d'un morceau plus calme mais plein de l'humour cher à Phil, Bad For Me, une ballade où Phil chante: "Tu m'as bien entendu / Je t'aime encore à la folie / Mais je ne te veux juste pas près de moi / Tu es mauvaise pour moi". Vient ensuite For All The Times I Won't ("Laisse-moi t'embrasser une fois / Pour toutes les fois où je ne le ferai pas"). Après les chansons d'amour et les chansons de rupture, on a droit ici à un hymne de non-amour. When I Close My Eyes I See Blood est un autre pur rock 'n roll au rythme duquel je vous défie de rester insensible. I Wish My Song Had Teeth a pour thème, comme le titre précédent, une forme de violence. Last Year, où David West excelle au dobro (mais aussi à la mandoline et au banjo), est un des meilleurs titres de l'album, enchaîné avec I'm The Why She's Gone, délicieusement country, à vous tirer des larmes. À peine remis de ses émotions, on arrive à Nobody But You, chanson gaie et entraînante, qui donne envie de taper des pieds, puis à She Ran Out Of Give, aux accents western-swing. Comme pour l'opus précédent, Phil termine par une reprise (The Lonesome Road), titre jazzy auquel il confère des accents gospel, comme pour terminer sur une note un peu plus calme un album virevoltant et plein de fantaisie, à l'image du véritable zébulon qu'est The Mighty King Of Love. Phil Lee ne se prend jamais au sérieux, ce qui ne l'empêche pas de nous offrir, encore une fois, un album parmi les meilleurs du moment. 

 

Alice DI MICELE

"Interpretations Vol 1" 

Alice Di Micele est une autrice-compositrice-interprète originaire du New Jersey et implantée en Oregon depuis 1986. Si depuis 1988 elle a publié des albums (seize au total) essentiellement composés de chansons originales, elle a choisi cette fois-ci de nous livrer un disque de reprises. Elle a mis a profit le temps de la pandémie pour s'approprier des chansons qu'elle avait toujours écoutées mais sans prendre le temps de les travailler et de les arranger à sa sauce. Si Alice appartient plutôt à la famille du folk américain, elle dévoile ici davantage sa sensibilité jazz et folk parfaitement adaptée à sa voix très soul. Huit songwriters sont mis à l'honneur: Neil Young (Old Man et Harvest Moon, Kate Wolf (Give Yourself To Love), le Reverend Gary Davis (Death Don't Have No Mercy), Christine McVie (Over My Head), Tom Petty (Square One), Abbey Lincoln (Throw It Away), Jerry Garcia & Robert Hunter (Sugaree) et Sting (The Hounds Of Winter). Si l'ensemble du disque est plus que réussi, j'attribuerai une mention spéciale à Death Don't Have No Mercy (blues brûlant et électrique), Throw It Away (avec l'épatante Mimi Fox à la guitare acoustique), et Sugaree, l'hymne du Grateful Dead. Ce n'est sans doute pas un hasard si ses trois titres sont les plus longs du disque puisqu'il dépassent les six minutes. On ne connaît que très peu Alice Di Micele en qualité de songwriter mais elle démontre, avec Interpretations Vol 1, qu'elle est une chanteuse de haute volée. 

 

James TALLEY

"Bandits, Ballads and Blues" 

Cinquante ans après son premier album, quinze ans après Heartsong, James Talley, quatre-vingts ans, est de retour avec un album (son quinzième), intitulé Bandits, Ballads and Blues. L'homme est modeste et ne fait pas la une des magazines, mais il fait partie des grands songwiters de de dernier demi-siècle. La vie l'a fait voyager de l'Oklahoma, où il est né, à Nashville en passant par Washington et le Nouveau Mexique, et cela s'entend dans ses mélodies et orchestrations. Le disque commence avec The Lovesong Of Billy The Kid avec l'accordéon de Jeff Taylor et l'on retrouve une ambiance qui fleure bon la frontière du Mexique un peu plus loin, pour une autre histoire de hors-la-loi, The Hanging Of "Black Jack" Ketchum. Les considérations sociales et humanistes sous-tendent la plupart des textes, comme dans If We Could Love One Another ou Jesus Wasn't A Capitalist. Il y a encore For Those Who Can't, dédiée à un ancien voisin de James au New Mexique, et à travers lui, à tous les jeunes de sa génération dont la vie a été bouleversée par la guerre du Vietnam. On ne peut pas être insensible à la tendresse qui se dégage de certains titres. Somewhere In The Stars est dédié à Diego, le compagnon canin de James et The Dreamer à son père. Quant à You Always Look Good In Red, c'est une chanson d'amour pour Jan, l'épouse de James. Je peux encore citer Christmas On The Rio Grande ou encore le dernier titre, For Sumner Blues. Un mot sur les musiciens: le disque est produit par le bassiste Dave Pomeroy (déjà présent pour The Road To Torreón en 1992) qui a recruté les excellents Doyle Grisham (guitare acoustique et pedal steel), Billy Contreras (fiddle), Mike Noble (guitares acoustique et électrique), Jeff Taylor (accordéon, piano et orgue Hammond), Mark Beckett (batterie) et Andrew Carne (trompette). Ajoutons-y les harmonies des McCrary Sisters et de Jason Kyle Saetvelt), et nous obtenons l'un des tous meilleurs disques de James Talley, celui, en tout cas, qui m'a le plus touché. 

 

DRUNKEN HEARTS

"Reckless Ways Of Living" 

Ce disque est une excellente surprise. J'avais déjà évoqué The Drunken Heats pour l'album Wheels Of The City (Le Cri du Coyote n°163), disque au son un peu rude avec des accents country-rock. On retrouve la même ambiance pour Reckless Ways Of Living avec cependant une production un peu plus travaillée. Le groupe (qui a laissé tomber le "The" de son nom) se compose de Andrew McConathy (voix et guitare), Tyler Adams (claviers, piano, orgue), James Dumm (guitares électriques), Drew Packard (guitare basse) et Alex Johnson (batterie & percussions). Peut-on vraiment parler de groupe? En effet, les seuls membres communs avec la formation précédente sont Alex Johnson et, surtout, Andrew McConathy (il a hésité à se lancer sous son seul nom avant de revenir au groupe) qui a d'ailleurs coécrit les dix titres avec Dave Pahanish. Ce dernier, non content d'écrire, produit également l'album et joue de la guitare acoustique, de la basse, du mellotron et des percussions. Peu importe, les cinq musiciens et leurs invités sonnent véritablement comme un groupe et évoquent pour moi The Outlaws des débuts, lorsque Henry Paul et Hughie Thomasson étaient aux commandes. Si l'instrumentation est au départ typiquement celle d'un groupe de rock, les musiciens additionnels confèrent à l'ensemble un couleur musicale qui se situent dans le domaine du country-rock. On peut citer Jason Carter et son fiddle, Vince Herman de Leftover Salmon à la guitare (et même aux kazoo et washboard sur Popcornin' Percocets), son fils Silas Herman à la mandoline, Kyle Tuttle au banjo, Neil Jones à la pedal steel et Lindsey Lou qui prête sa voix à Forever Highway. En matière de voix, celle de Andrew McConathy avec son riche timbre de baryton excelle tout au long du disque. Tout cela fait que cet album, de Never Say Goodbye à Eventually, en passant par Good Graces ou 100 Proof est plus que plaisant de bout en bout. 

 

LOST PLANET AIRMEN

"Back From The Ozone" 

Cinquante-deux ans après Lost In The Ozone, The Lost Planet Airmen sont de retour. Bien sûr, George Frayne, alias Commander Cody, et le batteur Lance Dickerson ne sont plus de ce monde. Mais Bill Kirchen (guitare lead et chant) et John Tichy (guitare rythmique et chant), sont toujours là, ainsi que "Buffalo" Bruce Barlow (basse et voix) et Andy Stein (fiddle et saxophone). Austin de Lone a pris le siège du Commander et Paul Revelli celui de Lance. La pedal steel est jouée en alternance par Peter Siegel et Bobby Black, allègre octogénaire et membre des Lost Planet Airmen dès le deuxième LP en 1972. L'album est composé de titres qui figuraient au répertoire du groupe dans les seventies (Git It, Wine Do Yer Stuff, Back To Tennessee, My Window Faces The South, Oh Momma Momma), et d'autres, reprises (Aint Nothin' Shakin') ou compositions originales: Out Of My Mind et Olivette chantées par Bill, Feel Like I'm 21 et I Can't Get High, chantées par John, que l'on découvre ici. Il y a aussi On The Cowboy Trail chantée par Bruce (avec yodels) et Little Bitty Records chantée par Austin. Le demi-siècle qui s'est écoulé n'a pas de prise sur le plaisir de jouer des musiciens (ce qui ne surprendra pas ceux qui ont suivi la carrière solo de Bill Kirchen) et, si le titre Too Much Fun ne figure pas sur l'album, il pourrait en être le sous-titre. Comme le précisent les notes de pochette, il s'agit ici d'une réunion de musiciens mais aussi de la constitution d'un supergroupe comme on le disait (souvent de manière abusive) à l'époque. 

 

Owen TEMPLE

"Rings On A Tree" 

Dix ans déjà, depuis Stories They Tell, que nous attendions des nouvelles du songwriter texan Owen Temple. En voici, et elles sont plutôt bonnes, avec Rings On A Tree. 8 (co-) songwriters, 10 musiciens, 15 chansons, divisées en trois parties thématiques (3 faces sur un seul CD): Big Bang, Pantheon, Tree Of Life. Owen écrit à ce propos: "Si vous remontez assez loin les branches d’un arbre généalogique, vous pouvez voir que nous sommes tous connectés. Rings On A Tree est un concept-album qui examine nos histoires familiales communes et la façon dont chaque interaction que nous avons se répercute pendant des générations". L'interaction dont se félicite Owen, c'est aussi celle de l'amitié et du talent d'artisans de la chanson de ses partenaires. Il a écrit avec Hal Ketchum, décédé en novembre 2020, à qui le disque est dédié (Churches And Cantinas), Walt Wilkins (Watch It Shine, Days, Always Becoming, More Like September, Wild Seeds), Kelley Mickwee (Beautiful Accidents, Virginia And Hazel, Twenty Years), George Ensle (Rings On A Tree), Nathan Hamilton (The Song of Us), Brandon Bolin (Are We There Yet?) et Jamie Lin Wilson (Fork In The Road). Gordy Quist (Band Of Heathens) a produit les sessions à Austin, Texas, avec Steve Christensen comme ingénieur du son. En plus d'Owen (guitare acoustique et harmonica) et Gordy (guitares et basse), Rick Richards (batterie), Josh Flowers (basse), Geoff Queen (pedal steel, dobro, guitare électrique), Noah Jeffries (fiddle et mandoline) et Trevor Nealon (piano et orgue) se sont partagé la partie instrumentale, alors que Tina (Mitchell) Wilkins, Walt Wilkins, Gordy Quist et Kelley Mickwee se chargeaient des harmonies, chacun, comme le souligne Owen, mettant son cœur et son âme dans chaque note et chaque vers. Sans entrer dans le détail de la philosophie qui sous-tend la division en trois parties (les textes imprimés sur le livret permettent de la comprendre), je citerai quelques titres. L'album s'ouvre avec The Song of Us, une chanson country mid-tempo, célébrant un monde qui change vite, tout en restant fondamentalement le même, avec une guitare baryton et une pedal steel qui mettent en lumière la voix d'Owen Temple. Beautiful Accidents évoque certains moments magiques dont on ne perçoit l'importance que longtemps après leur survenance. Fork In The Road est un rock enlevé, teinté de Rhythm & Blues avec un orgue virevoltant, et un guitare électrique acérée. Are We There Yet? est un air country et bluesy à la fois, où les guitares sonnent, avec un snare drum et un piano qui claquent, évoquant un road trip estival alors que les chœurs font penser à un hit rock’n’roll passant à la radio dans les années 1950. Je pourrais continuer ainsi, par exemple avec le son du dobro sur More Like September ou de la pedal steel la nostalgique sur l'émouvante ballade Gentle James, mais je ne peux que vous conseiller de prêter la plus grande attention à Owen Temple, artiste aussi talentueux que discret. 

 

Jean-Luc LEROUX

"Tombé de la lune"

Chroniquer l'album de quelqu'un qui vous demande (gentiment) de le faire n'est pas chose aisée quand on n'aime pas la complaisance. C'est pourquoi la première écoute de Tombé de la lune de Jean-Luc Leroux était cruciale. Au bout de trois chansons, j'étais rassuré tellement l'ambiance musicale de ce cru 2024 m'a donné le sourire. Je me revoyais gamin, en train de lire mes fanzines favoris de bandes dessinées qui avaient pour nom Buck John, Tex Tone, Davy Crockett ou Jack Diamond. C'est ainsi que j'imaginais les chansons de cowboys quand j'avais huit ou dix ans. Cela dit, il serait réducteur de résumer ainsi les onze titres qui composent le disque, il est d'ailleurs écrit dessus "Bluegrass and Country Music". Bluegrass, certes, car tous les instruments du genre sont représentés: guitares et mandoline (Jean-Luc), violon ou fiddle (Aaron Till, Matt Hopper, Thierry Lecoq), banjo (Paul Trenwith, Kelsey Crews, Dean Osborne, D.J. Stinson), dobro (Thierry Loyer, Paul Trenwith), basse (Jean-Luc, Paul, Rob Kanak, Christian Menvielle). Mais il il y a aussi, la pedal steel magique de Doug Jernigan, l'harmonica de Jean-Luc (en vedette avec le fiddle de Matt sur Long Time Ago) et un peu de batterie (D.T. Toon) qui font que le disque penche très fortement vers la country music et les ballades (les instrumentaux Mowing Grass et There And Back, seul titre composé par Paul Trenwith et non par Jean-Luc, en étant les exemples contraires). La plupart des chansons sont interprétées en Français, malgré ce que pourraient laisser les titres (Cherokee Thunder, Long Time Ago, New Trip, Non Stop, seul Cowboys around the world est chanté en Anglais) et évoquent le voyage (parfois dans le temps) et les grands espaces américains (même si L'arbre de la Baie, avec des harmonies familiales, se situe en Nouvelle Calédonie). Tout cela est superbement arrangé et chanté par Jean-Luc de sa voix claire et chaleureuse, les textes sont simples mais très évocateurs et l'on déguste l'ensemble comme un friandise. Tombé de la lune plaira sans aucun doute à tous ceux de ma génération qui ont découvert d'autres sons, d'autres mélodies, une autre imagerie, avec J'entends siffler le train ou les disques de Hugues Aufray avec son skiffle band. Le CD se termine avec Je reprends la route, chanson autobiographique qui qui est une invitation à aller de l'avant: "Je reprends la route, je reprends le chemin / mes souvenirs s'emmêlent, mes larmes coulent enfin / mon amour m'a laissé après plus de dix ans / dans ce vaste univers, je trace mes nouveaux plans…".

vendredi 2 février 2024

Bluegrass & Co., par Dominique Fosse

 

THEO & BRENNA

"Dreams For Sale" 

Theo et Brenna McMillan sont frère et sœur, une association plutôt rare parmi les duos bluegrass. Ils chantent et composent tous les deux. Theo joue de la guitare et Brenna du banjo. Ils ont enregistré leur premier album, Dreams For Sale (il y a eu un EP en 2019) avec leur groupe, la mandoliniste et chanteuse Mary Meyer, le contrebassiste Evan Winsor et Maddie Denton qui doit avoir un agenda bien chargé puisqu’elle est aussi la violoniste de East Nash Grass et Dan Tyminski Band. La musique de Theo & Brenna pourrait être qualifiée de softgrass ou folkgrass, principalement à cause de la voix douce des deux chanteurs. Trop douces parfois, surtout quand on compare leurs reprises de I Can Hear Kentucky Calling Me et Red Dirt Girl à des versions de référence (Osborne Brothers et Emmylou Harris respectivement). C’est également sensible mais moins gênant sur leurs compositions, surtout quand elles sont countrygrass (Dreams For Sale) ou folk (Burn Down The Sun). Il y a trois belles réussites dans cet album. La première est une surprenante reprise de Be My Baby des Ronettes chantée par Brenna à laquelle l’harmonie vocale de Mary Meyer apporte beaucoup. Kodachrome de Paul Simon est le titre que Theo chante le mieux et il y a un bon arrangement avec le banjo staccato et de belles parties de fiddle. Enfin, Wildflowers In Eden est une ballade folk écrite et chantée par Theo avec un bon groove (eh oui, il y a du folk qui groove), une jolie mandoline et des chœurs féminins. Pour les amateurs de softgrass (ou folkgrass c’est comme on veut). 

 

Kody NORRIS SHOW

"Rhinestone Revival" 

J’avais bien aimé All Suited Up, le précédent album de Kody Norris Show (Le Cri du Coyote 169). Je trouve Rhinestone Revival moins réussi. La recette est pourtant la même. Du bluegrass plus que classique porté par la voix du guitariste Kody Norris. Le groupe est inchangé avec son épouse Mary Rachel (fiddle), Josiah Tyree (banjo) et Charlie Lowman (contrebasse). Comme sur le précédent disque, Jason Barie joue plusieurs titres en double fiddle avec Mary Rachel et c’est encore Darin Aldridge qui produit. Le groupe privilégie les tempos rapides qui mettent en valeur le bon style Scruggs de Tyree mais les mélodies sont trop simplistes ou chantées trop platement (Please Tell Me Why et Let All The Girls Know You’re A Cowboy notamment) et les parties de fiddle sont vraiment standard. Deux titres se détachent néanmoins. Baltimore I’m Leaving est une des quatre compositions de Kody Norris et c’est un des titres qu’il chante le mieux sur un bon accompagnement boogie de Tyree. Il y a un bon esprit rockabilly à la Johnny Cash dans Looking At The World Through A Windshield, trucksong country de Jerry Chestnut bien arrangée en bluegrass. 

 

NICKEL CREEK

"Celebrants" 

La sortie d’un nouvel album de Nickel Creek est d’autant plus surprenante qu’il n’était pas évident que le groupe existât toujours. L’album précédent, A Dotted Line en 2014, semblait déjà une résurgence après le long hiatus qui avait suivi la sortie de Why Should The Fire Die en 2005 et la mise en sommeil du trio après la publication d’une compilation et une tournée d’adieu en 2007. D’autre part, l’agenda de Chris Thile était bien rempli avec les Punch Brothers, l’animation d’une émission de radio et de nombreuses collaborations. Sara et Sean Watkins ont mené une carrière solo chacun de leur côté mais ont également enregistré et joué ensemble sous le nom de Watkins Family Hour et Sara s’est payé un joli succès avec son trio de filles, I’m With Her. Celebrants n’aurait peut-être pas vu le jour sans le confinement lié à l’épidémie de Covid qui a donné du temps libre aux trois musiciens. Ils décrivent l’élaboration ce cet album comme un processus créatif continu, l’écriture d’un morceau en entraînant un autre. Je suis souvent très réservé sur ces discours présentant, à leur sortie, des disques comme un "grand tout" conceptuel mais il est vrai qu’il y a une unité dans cette somme de dix-huit titres grâce à quelques redondances (ça n’a rien de péjoratif) dans les mélodies et une instrumentation resserrée: la mandoline de Chris, le violon de Sara, la guitare de Sean, leurs voix et la contrebasse de Mike Elidonzo. Juste des claps de mains et de bottines sur le premier titre pour tout gimmick. L’unité revendiquée de Celebrants n’empêche pas que l’auditeur peut avoir une appréciation très variable des différents titres. On retrouve dans la moitié des morceaux cette complexité tortueuse de passages lents succédant à des tempos rapides, de montées crescendo suivies de plages calmes qui caractérisent aussi la musique des Punch Brothers, et j’avoue ne pas en être trop amateur. Il y a des clients pour ce style de musique, sans doute les mêmes qui, au début des années 70, préféraient le rock progressif de Yes ou de Genesis (période Pete Gabriel) à celui des Rolling Stones ou Creedence (seul Pink Floyd fédérait tout le monde). Il y a bien entendu des passages très bien joués dans ces titres et les écoutes répétées font qu’il m’arrive d’apprécier To The Airport chanté par Chris ou l’instrumental Going Out mais, parmi ces constructions plus complexes, il n’y a guère que New Blood interprété par Sara que je trouve vraiment intéressant. Ma préférence va aux titres plus simples, des rocks (Strangers, Where The Long Line Leads) et un blues (Thinnest Wall) chantés par Sara, et une chanson presque pop interprétée par Sean (Stone’s Throw). Chris chante Celebrants qui ouvre l’album. Dans le doux Holding Pattern accompagné par un joli arpège de guitare, on constate avec plaisir que, pour une fois, il utilise sa voix dans son registre le plus grave et c’est très agréable. Les chœurs étoffent partout des arrangements travaillés où chaque musicien brille tour à tour (Sara dans New Blood, Chris dans Strangers notamment). 

 

Andy LOWE

"Nervous Energy" 

Les trois albums des Deer Creek Boys (Le Cri du Coyote 149, 156 et 162) se distinguaient par les qualités musicales de ses membres, en particulier le style Scruggs dynamique du banjoïste Andy Lowe. Les Deer Creek Boys sont inactifs depuis deux ans et c’est sans doute la raison de cet album solo. Andy Lowe s’est entouré de musiciens brillants qui ont été membres de Mountain Heart (le fiddler Jim Van Cleve), de Volume 5 (le guitariste Jacob Burleson) ou de ces deux formations (le mandoliniste Aaron Ramsey et le dobroïste et bassiste Jeff Partin). Bien que Andy Lowe ne chante pas lui-même, il y a neuf chansons parmi les douze titres de Nervous Energy. Il ne compose pas non plus mais fait preuve de beaucoup d’audace dans le choix de son répertoire. Zip-Lock est un titre d’un groupe punk, Lit, chanté par Zack Arnold (du groupe de Rhonda Vincent) dans un arrangement tout ce qu’il y a de plus bluegrass et vraiment réussi. De même, Mountain provient du répertoire du groupe rock alternatif Tonic. C’est un blues très bien chanté par Josh Shilling (autre connexion avec Mountain Heart). Bonne interprétation également de Drop Dead Gorgeous d’un autre groupe rock alternatif (Republica) par Amanda Cook. L’original plutôt brutal est transformé en sucrerie masochiste avec des accents tantôt 50s, tantôt 70s, par la voix d’Amanda, le banjo classique d’Andy Lowe, un bon dobro bluesy et une intro de mandoline newgrass. Une partie du répertoire est plus classique, notamment ma chanson préférée de l’album, le traditionnel Barbry Allen, très prenante grâce à la voix de baryton d’Aaron Ramsey et un arrangement que ne renierait pas Blue Highway. On retrouve l’influence de Blue Highway dans On The Lonesome Wind pourtant tiré du répertoire de Del McCoury. Les autres chansons sont moins intéressantes mais le gospel (rien qu’un poil moralisateur) Holiday Religion (Reno & Smiley) est bien foutu. Parmi les trois instrumentaux, Boatman Stomp est un traditionnel rarement joué mais guère original qui vaut cependant par les prestations de Lowe et Van Cleve. Je n’ai trouvé pas judicieux d’enregistrer une version instrumentale bluegrass de Jamaica Farewell mais elle permet à Lowe de montrer sa science du jeu en accords. L’instrumental qui ressort est Uptown de Tom McKinney, bon banjoïste des années 70, surtout célèbre pour avoir inventé le capo qui porte son nom et qu’utilisait Tony Rice. Tous les musiciens sont brillants dans Uptown, Andy Lowe se distinguant par l’utilisation de "chokes". Nervous Energy ravira tous les amateurs de banjo Scruggs mais l’album est aussi intéressant pour la performance de l’ensemble des musiciens et l’originalité du répertoire. 

 

STARLETT & BIG JOHN

"Living In The South" 

Starlett Boswell et Big John Talley ont joué du bluegrass chacun de leur côté pendant de nombreuses années avant de former ce duo en 2019. Living In The South est leur deuxième album. Ils ont écrit ensemble six des quatorze chansons. Starlett a une jolie voix toute droite, sans aucun vibrato. C’est elle la chanteuse principale du duo. Elle interprète notamment le gospel Safely In The Arms of Jesus et les trois meilleures compositions du duo, la ballade Quit Quittin’ You, le joli blues Livin’ In The South et surtout Clean Slate, un bluegrass classique avec un excellent groove. Accompagnée par la seule guitare de Big John, elle reprend Deepening Snow, chanson popularisée par Connie Smith et Tammy Wynette. C’est sur les reprises que Big John se montre le plus à son avantage, Back Away Little Heart des Dixie Gentlemen et Makeup and Faded Blue Jeans de Merle Haggard. Toutes les chansons et ce dernier titre en particulier sont remarquablement bien accompagnés par le fiddler et producteur de l’album Ron Stewart, le mandoliniste Jonathon Dillon (du groupe de Jr Sisk) et le banjoïste David Carroll, tous excellents. Big John est un bon guitariste. Starlett les accompagne à la contrebasse. Sans procurer de frisson particulier, la voix de Starlett et celle de Big John, assez nasillarde et puissante, s’accordent bien sur tous les refrains et les deux titres chantés en duo, Makin’ Tracks To Macon et un classique de Hank Williams, Settin’ the Woods on Fire

 

The MAGPIES

"Undertow" 

The Magpies est un trio anglais qui a été fondé par Bella Gaffney et la violoniste Holly Brandon. La troisième musicienne change régulièrement. Lors de l’enregistrement de ce second album, il s’agissait de Kate Griffin qui alterne banjo old time et guitare avec Bella (elle a depuis laissé sa place à Ellie Gowers). Le répertoire est principalement constitué de chansons écrites par Bella ou Kate et d’instrumentaux composés par Holly. Pour ce disque, elles sont accompagnées par le contrebassiste Mark Waters. Les instruments joués par les membres du groupe lui donnent bien entendu une couleur old time prononcée, mais les chants ramènent davantage The Magpies dans le camp du folk, surtout quand c’est Bella qui chante. Elle a une voix haut perchée, presque éthérée mais jamais vaporeuse (Pass Me By, Undertow), très agréable. Il y a davantage de punch dans l’interprétation de Kate (Now & Then, If Time Were Money). Les harmonies vocales donnent beaucoup de charme à toutes les chansons. Holly Brandon est une excellente violoniste, inventive dans l’arrangement des chansons et auteure de deux bons instrumentaux, Colin’s Set et Solstice qui a des accents celtiques. A côté des bonnes compositions de Bella et Kate (Fall On My Knees, Galileo), il y a une très intéressante version du traditionnel I Never Will Mary et une superbe adaptation de Sweet Dreams, le tube du duo pop Eurythmics entièrement chanté en trio. Une chanson dont on n’attendait certainement pas une version old-time folk mais qui est pourtant une des nombreuses réussites de ce joli album.