jeudi 12 février 2026

Du Côté de Chez Sam, par Sam Pierre

 

Sky SMEED

"Live At The Rock House" 

Live At The Rock House est le dixième album de Sky Smeed. De Flying High (2002) à True Love (2020), il a effectué, à ce que je peux en juger, un parcours sans faute. À l'exception de Cry Like A Baby (Katie West) et Speed Of The Sound Of Lonelisess (John Prine) il n'a interprété sur ses albums en studio que ses propres compositions. C'est dire qu'il y a beaucoup à découvrir. Son nouvel opus permet de le découvrir, seul avec sa guitare et le public dans une petite salle de Reeds Spring, Missouri, en janvier 2025. Il interprète une majorité de nouvelles compositions avec quelques-unes de ses favorites comme Lunker Bass ou Without Music. Et puis il y a une reprise, Don't Think Twice, It's Alright, de qui vous savez. On découvre ainsi un artiste, particulièrement décontracté dans ce contexte, qui sait aussi bien faire sourire (Good Luck, Chicken On The Tree) qu'émouvoir (I Don't Know What To Do). Les premières notes du disque, sur Hanging On, donnent le ton et l'on comprend vite qu'on a affaire à un songwriter de premier plan qui sait redonner au folk, ou plus largement à la musique acoustique, ses lettres de noblesse. Tout y est: textes, mélodies, jeu de guitare, voix, auxquels s'ajoute un réel sens de l'humour. Un titre comme Smoke And Spice (qu'il qualifie de barbeque personal ad song) ne ressemble à aucun autre et sur Nine To Five, inspiré par une chanson de Johnny Paycheck, on pense irrésistiblement à John Prine. Certains ont comparé Sky Smeed à Todd Snider ou Paul Thorn pour son aisance face au public mais pour moi, appelez le Sky Smeed, tout simplement, et retenez bien ce nom.


 

 

Grant PEEPLES

"Code To Live By" 

Le code selon lequel vit l'indomptable Grant Peeples n'est pas celui de l'Américain moyen. Depuis son premier album publié en 2007 (et qu'il a renié depuis), l'homme n'en a fait qu'à sa tête, et c'est heureux. Il commence Code To Live By avec Sunshine State, une reprise de son premier album (qui est en fait le deuxième) qu'il a ici enregistré avec un jug band. Après le long et lancinant Little Island, écrit pour son ancienne épouse à propos de leur vie au Nicaragua, où le saxophone baryton de Joe Goldberg se distingue, il poursuit par un titre parlé, The Ledger, avec juste sa voix et le B3 de Danny Goddard, producteur du disque. Dès les premiers mots, on sait que ce titre ne sera pas diffusé dans le bureau ovale! Grant varie encore les ambiances avec deux reprises, Slouching Towards Bethlehem d'Eliza Gilkyson et Some Times, écrit par Mary Gauthier et Vince Gill. Sins Of The Fathers est une chanson que le songwriter avait commencé à écrire il y a une quarantaine d'années au moment de l'intifada en Palestine et qu'il a terminée récemment, après quelques dizaines de milliers de morts supplémentaires. Something Else est une chanson d'amour auquel le cor anglais de Tarre Nelson confère une ambiance particulière. Suit un titre composé par Danny Goddard, Right This Time, où Danny joue tous les instruments (steel guitar, guitares électriques et acoustiques, percussion) avant An Artist Looks At 80, juste Grant et sa guitare, chanson écrite pour un artiste de Tallahassee, Jimmy Roche, à l'occasion de ses 80 ans. Du folk classique, mélodique et sensible, comme on l'aime. L'ambiance est totalement différente avec le morceau-titre qui conclut l'album. C'est une chanson introspective, où Grant parle, accompagné par un quartette de jazz et la voix de Therese Whichello. Grant Peeples fait partie de ces artistes, malheureusement trop souvent inaudibles, qui font que l'on aime les USA malgré tout. Code To Live By est paru sous forme d'un livret avec les textes, les histoires derrière chaque titre et treize poèmes. Le prix est malheureusement prohibitif pour nous, pauvres Européens. 


 

 

Eric BRACE & Thomm JUTZ

"Circle And Square" 

Eric Brace et Thomm Jutz symbolisent parfaitement les États-Unis que l'on aime et que certains voudraient voir disparaître, celle de la liberté d'art et de parole, mais aussi celle qui s'est enrichie de l'immigration. Le père d'Eric était un Français qui avait traversé l'Atlantique après la seconde guerre mondiale. Quant à Thomm, chacun connaît désormais le parcours de ce jeune Allemand qui a poursuivi un rêve qui l'a mené jusqu'à Nashville où il est devenu une référence, même pour les Américains. Après quatre albums en duo d'Eric avec Peter Cooper, puis deux en trio avec Thomm, la disparition tragique de Peter a marqué un coup d'arrêt jusqu'à ce que Eric et Thomm ne reviennent en duo avec Simple Motion an 2023. C'est aujourd'hui Circle And Square que nous proposent les deux hommes, entourés de Finn Goodwin-Bain (piano), Mark Fain (basse) et Lynn Williams (batterie). Sept des dix titres ont été coécrits par les deux hommes. Nothing Hurts est l'œuvre d'Eric seul et Thomas Hart Benson a été écrit par Thomm avec Shawn Camp. Life Of The Mind a une histoire: le texte, terminé le 27 décembre 2022 par Thomm et Peter, et mis de côté, a été inspiré par les nombreuses visites que les deux hommes avaient rendues à Tom T. Hall, disparu en 2021. Plus tard, Thomm a demandé à Eric d'écrire une musique ce qui nous permet d'entendre une chanson où l'esprit des deux amis disparus ajoute une dimension émotionnelle supplémentaire. De 10 To 4, inspiré par la vue de la mer à Amsterdam lors d'une tournée européenne, à Wide Open, inspiré par "Cowboy" Jack Clement dont le studio était toujours ouvert à de nouvelles idées, Circle And Square déroule paisiblement ses mélodies, avec deux voix complémentaires et un savoir-faire instrumental qu'il n'est plus besoin de vanter. Parmi les titres les plus remarquables, je citerai Thomas Hart Benton (responsable d'une peinture murale au Country Music Hall of Fame et Museum à Nashville, Diego In Detroit (Diego Rivera, autre peintre, Mexicain et époux de Frida Kahlo), Nothing Hurts, né de la première phrase d'une chanson de la Carter Family, ou encore Fontana Dam. Et puis il y a On The Back Of A Horse qui évoque le Pack Horse Project qui, à partir de 1935, avait permis pendant huit ans de fournir des livres à plus de cent mille personnes isolées dans les Appalaches, essentiellement dans le Kentucky Rural. C'était sous Franklin Delano Roosevelt, bien loin de la politique culturelle de l'actuel locataire de la Maison Blanche.


 

 

Matt PATERSHUK

"Dog. Tiger. Horses." 

J'avais déjà eu l'occasion de présenter Matt Patershuk avec ses précédents albums, If Wishes Were Horses (Le Cri du Coyote 163) et An Honest Effort (Le Cri du Coyote 163). Dog. Tiger. Horses., toujours produit par le multi-instrumentaliste Steve Dawson (guitares acoustiques et électriques et pedal steel sur tous les titres), le songwriter de La Glace, Alberta s'est entouré sur huit des dix titres, outre Steve Dawson, de trois musiciens prestigieux, Jay Bellerose (batterie et percussion), Jeremy Holmes (basse) et surtout Tim O'Brien (guitare, mandocello, mandoline, fiddle, banjo et harmonies). Sur le titre le plus rock de l'album, Good Road, on croise Fats Kaplin (fiddle et mandoline), Dave Jacques (basse) et Justin Amaral (batterie) alors que sur le bluesy Tiger Plays The Saxophone, c'est Mike Bub qui tient la basse. Pour être complet, j'ajouterai que Ruth Moody est aux harmonies sur Good Dog et Ana Egge sur Cutlass Supreme. Dès le premier titre, le chaloupé Samson & Delilah (Circa 2003), on est captivé par la qualité du disque. Matt sait nous tirer des larmes avec Good Dog (un bon chien est difficile à trouver), Brown Pony ou Please Don't Say A Thing. Fast Car est une belle balade country, Usherville, plus enlevé, avec une superbe partie de mandoline évoque l'histoire familiale. Ce qui frappe à l'écoute, c'est le timbre de voix de Matt, plus grave et plus rauque qu'auparavant. On n'est pas loin de Tom Waits sur Tiger Plays The Saxophone. Le tigre est là, le chien aussi, quant aux équidés ils se manifestent avec Blown Horses et Brown Pony. Il est aussi question de voitures avec Fast Car et Cutlass Supreme. On retrouve donc toute l'imagerie qui pourrait faire un bon disque de country music mais Dog. Tiger. Horses. est plus que cela: c'est un excellent disque (le sixième) de Matt Patershuk


 

 

Melissa CARPER & Theo LAWRENCE

"Havin' A Talk" 

Imaginez, il y a cinquante ans, que Loretta Lynn et Eddy Mitchell (par exemple) envisagent d'enregistrer un album de duos country ensemble. Cette hypothèse hautement improbable nous aurait bien fait sourire. C'est pourtant ce que nous proposent aujourd'hui Melissa Carper (from Arkansas) et Theo Lawrence (de Paris). Tous deux installés aujourd'hui à Austin, Texas, il se sont découvert un amour commun pour la country music, le western swing et le songwriting traditionnel. Ils ont donc commencé à harmoniser et à écrire ensemble, sans pression, jusqu'à nous proposer un album complet, Havin' A Talk, riche de douze titres originaux. Deux des acolytes habituels de Theo sont présents: Thibaut Ripault (guitare électrique) et Bastien Cabezon (batterie) alors que du côté américain on trouve Chris Scruggs (steel guitar et guitare acoustique), Billy Contreras (fiddle), Emily Gimble (piano), Kevin Smith (contrebasse) et Matty Meyer (batterie). Et puis il y a les voix de Melissa et Theo qui se complètent parfaitement dans un esprit de partage, chacun des deux laissant à l'autre l'espace nécessaire pour s'exprimer pleinement. Le décor étant posé, il suffit de lister quelques titres pour entendre l'album avant de l'avoir écouté: Thank You But Not Thank You, Good Luck To You, The Way I Remember You, All Fifty States (with you), The Last To Know, What Are You Doing After This, You're Forgiven My Love… Sublimé par les talents, notamment mais pas seulement, de Chris Scruggs et Billy Contreras, Havin' A Talk est un grand et bel album de duos country, celui qui m'a le plus touché depuis For Better, Or Worse de John Prine il y a près de dix ans.


 

 

Nico CHONA

"Sometimes The Tears" 

Nico Chona alias Nicolas Chonageokoff est un artiste complet. Jugez-en vous-même. Il a enregistré (à Annecy) et produit l'album, écrit tous les titres, assuré tous les vocaux et instruments. Il y a juste en plus des harmonies vocales (Catherine Chona) sur quatre titres. Quant au mixage (Bill Mims) et au mastering (Gavin Lursen), ils ont été réalisés à Los Angeles. Nico est tombé dans la musique tout petit, baigné dans une ambiance familiale musicale, avec un père guitariste et une tante (Shona) chanteuse. Il a débuté, tout petit, par la batterie. Puis a appris la guitare en autodidacte, s'inspirant d'artistes blues et southern rock essentiellement. À son palmarès, il a notamment deux albums avec son groupe The Freshtones ainsi que la cocréation et la présentation de la chaîne YouTube Tone Factory. Voilà pour les présentations. Sometimes The Tears est le titre de son nouveau disque et celui de la chanson qui l'ouvre. Si les premières notes sont celles d'une guitare acoustique, l'album bascule vite vers le blues-rock. On comprend vite quelles sont les influences de Nico: du Chicago blues à ZZ Top, des Allman Brothers à Eric Clapton, mais sans que ces influences ne gomment la personnalité de Nico qui, outre ses talents de guitariste, se révèle un chanteur inspiré et plein d'âme. Il déroule ses titres avec une forme de nonchalance qui sied bien au genre. Lilly Honey, 7th Avenue (instrumental), Dancing In The Rain (avec un solo de guitare final majestueux), Burning Darkness, Silver Highway, tout s'enchaîne sans effort et pénètre jusque dans les veines de l'auditeur. On arrive ensuite à Love Me Everyday, un folk-blues acoustique du meilleur tonneau. Avec Montana, c'est un nouveau festival de guitares en tous genres avant Drop Me In The River puis Westwood Nocturne, un second instrumental à l'atmosphère… nocturne. George conclut Sometimes The Tears en douceur, avec la voix de Nico évoquant celle de Clapton avec Derek & The Dominos, une belle façon de prendre congé en attendant de nouvelles aventures de Nico Chona qui est pour moi une des belles révélations du moment.